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Une Tragédie de M. Sudermann

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Une Tragédie de M. Sudermann
Revue des Deux Mondes4e période, tome 146 (p. 120-130).
UNE
TRAGÉDIE DE M. SUDERMANN

L’œuvre nouvelle de M. Hermann Sudermann était célèbre avant d’arriver à la scène ; et ce n’est point sans difficultés qu’elle a fini par être représentée : car l’idée de voir monter sur les planches des personnages de la légende sacrée inspirait en haut lieu, dit-on, de vives répugnances. Pourtant, l’interdiction prononcée d’abord fut levée, et le public allemand put applaudir, — il ne s’en fit pas faute, — une tragédie en cinq actes et en vers, bien différente des précédens ouvrages de M. Sudermann. Je dirai tout d’abord qu’elle est, à mon avis, une brillante revanche sur les Morituri, dont j’ai dû constater ici même les singulières faiblesses. M. Sudermann est un écrivain inégal, — comme le sont d’ailleurs presque tous les écrivains, ou du moins ceux dont la production est abondante. Il a souvent des conceptions hardies et fortes, que l’exécution n’atteint pas toujours, bien qu’il soit très maître de son « métier ». On est parfois tout près de l’admirer, quand un je ne sais quoi vous arrête et vous met en méfiance ; puis, au moment où on va cesser de le suivre, il vous reconquiert ; et c’est ainsi qu’il marche d’œuvre en œuvre, très discuté, très discutable, ayant des amis chaleureux et des adversaires résolus, maltraité par une partie de la critique, encensé par l’autre, connaissant ainsi, j’imagine, ce qu’il y a de meilleur et de plus amer dans la célébrité. Ce perpétuel « ballottage » est assez particulier, en un temps où le public et la critique ont bientôt fait de coller sous les noms en vue une étiquette qui les définit sommairement et les classe immuablement, une étiquette aussi catégorique que celle du pharmacien, qui porte « poison » ou bien « usage externe ». M. Sudermann n’a point voulu se soumettre à l’étiquette ; ses pièces et ses livres ne se ressemblent pas entre eux, diffèrent même du tout au tout, témoignent de recherche constante et d’énergique indépendance. Après ses premières œuvres, la Femme en gris et l’Honneur, on crut voir en lui un peintre de la vie moderne enclin aux thèses sociales ; il dérouta cette opinion en écrivant un roman historique, le Sentier des chats, puis revint au monde actuel dont il s’éloigna dans les Morituri. L’on put croire à ce moment qu’il se trompait de voie, et que l’histoire ancienne ne lui convenait guère : car le petit acte visigoth (Téja) qui figure dans cette espèce de trilogie est certainement ce qu’il nous a donné de moins bon, pour ne rien dire de trop sévère. Mais voici qu’il en faut revenir : son Jean me semble une de ses meilleures œuvres.

Ce n’est point à dire que l’œuvre soit parfaite : elle a les défauts inhérens à son genre. D’abord, ceux du drame historique : mélange fatalement inégal de figures imaginaires aux figures que les siècles ont consacrées ; efforts le plus souvent avortés pour faire parler ces gens selon leurs mœurs mal connues et dans leur style présumé ; recherche souvent puérile de ce qu’on appelait autrefois la « couleur locale », qu’on appelle aujourd’hui la « vérité historique », et qui n’est guère, je le crains, qu’une prétentieuse vanité. Ensuite, Jean possède aussi le défaut du drame religieux : aux prises avec un sujet consacré par la légende et raconté par les Evangiles, le malheureux auteur est obligé d’arranger selon les besoins de sa cause des textes qu’ont fixés, dans leur forme simple et définitive, la pensée, la foi, les prières de dix-huit siècles ; et c’est une ingrate besogne : nous en avons eu maintes preuves dans notre propre langue ; ou bien, il les mélange à son texte à lui, et, quelque talent qu’il ait, ou quelque adresse qu’il y déploie, il leur demeure inférieur ; ou bien, il les modifie ou les paraphrase, et nous trouvons alors que « ce n’est plus cela ». Quand un de nos poètes fait dire à Jésus-Christ :


Laissez venir à moi tous les petits enfans,


ou bien :


Laissez venir à moi les petits enfans blonds,


ce mot unique, introduit dans la phrase divine, nous gâte ses paroles. M. Sudermann s’est heurté quelquefois contre l’un ou l’autre de ces deux écueils. Voulez-vous en juger par un exemple ? Prenez le récit du baptême de Jésus. Le voici dans l’Évangile de Mathieu :

« En ce temps-là, Jésus vint de la Galilée auprès de Jean, sur les bords du Jourdain, pour recevoir de lui le baptême ; mais Jean résistait, en disant : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et tu viens à moi ! Jésus répondit : Ne t’y oppose pas, car il faut que nous accomplissions ainsi tout ce qui est convenable. Alors Jean ne résista plus. Dès que Jésus fut baptisé, il sortit de l’eau ; à l’instant, il vit le ciel s’ouvrir au-dessus de lui, et il vit l’esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. En même temps, on entendit une voix du ciel, qui disait : C’est ici mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection. »

Voici ce que devient ce récit dans la bouche de Jean, au premier acte du drame de M. Sudermann :

« C’était au bord du Jourdain. Et je baptisais partout, selon l’ordre du Seigneur. Et beaucoup de peuple était autour de moi et croyait en moi, mais mon âme se dévoilait dans le doute. Alors descendit du haut du vallon un jeune homme solitaire. Et tout le peuple recula… Et, lorsque je levai mon regard sur lui, je le sentis, c’était lui, car l’éclat de l’Eternel reposait sur lui… Et comme il s’adressait à moi et me demandait le baptême comme l’un des pécheurs, je refusai en tremblant et dis : J’ai besoin d’être baptisé par toi, et tu viens à moi ! Mais il répondit : Qu’il en soit ainsi, car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir la loi. Alors je m’inclinai et lui obéis… Et dès qu’il eut été baptisé par mes mains tremblantes, il sortit de l’eau, et voici ! Soudain le ciel s’ouvrit au-dessus de lui, et je vis l’esprit de Dieu, pareil à une blanche colombe, descendre et venir sur lui, et la lumière sainte l’entoura. Et voici ! Une voix descendit du ciel et dit : « C’est ici mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection. » Alors, je me prosternai et je priai, et mon âme n’était plus inquiète. »

Vous reconnaîtrez que les traits nouveaux que M. Sudermann a ajoutés, — d’ailleurs avec une louable discrétion, — au récit de l’Evangéliste n’en augmentent point la force : j’entends les traits pittoresques, le solennel : « C’était au bord du Jourdain », la descente du haut rocher, les mains « tremblantes » du Baptiste. En revanche, j’ai souligné deux petites phrases dont il n’y a pas trace dans l’Evangile : ce sont elles qui renferment tout le sens de l’œuvre, qui n’est autre chose que leur développement. Et, renonçant ici à toute critique de détails que je pourrais chercher encore, je dirai que cette conception me paraît extrêmement belle, puissante et nouvelle, et que les trois derniers actes la manifestent avec un grand éclat.

En présence de ce personnage mystérieux du Baptiste, de ce prophète sauvage qui s’enfuyait dans le désert où le peuple le suivait pour entendre annoncer la venue du Messie, M. Sudermann se trouvait plus libre qu’en présence du Christ : car les trois synoptiques consacrent peu d’espace à cet énigmatique personnage, et c’est à peine si sa figure est esquissée, à l’ouverture du récit sacré, par Mathieu, par Marc et par Luc. Tel qu’ils nous le montrent, nous pressentons en lui le dernier représentant de l’illustre lignée des Jérémie et des Élie, de ces terribles conducteurs du peuple d’Israël, qui recevaient les ordres directs de Jéhovah, les transmettaient, dans leur rigueur implacable, aux Hébreux qu’ils guidaient vers leurs destinées à travers les sacrifices et les massacres. Il apparaît à l’heure crépusculaire qui précède la fin de la civilisation juive. Il n’a ni l’autorité, ni la puissance de ses glorieux prédécesseurs : c’est pour cela, sans doute, qu’il s’enfuit au désert dont il n’est que la « voix clamante » ; et c’est la force des traditions anciennes, c’est le souvenir des grands jours héroïques de la nation, ce sont les restes des croyances ancestrales, c’est encore l’obscure angoisse des temps nouveaux, qui lui recrutent ses disciples. Que fut au juste cet homme étrange ? Nous l’ignorons. Nous savons encore, cependant, qu’emprisonné par Hérode, et troublé dans sa prison par les bruits qui lui revenaient de Jésus, il envoya deux de ses disciples pour demander au Nazaréen : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Nous savons enfin que son supplice fut un simple épisode des débauches du Tétrarque, et tous les peintres nous ont montré sa tête coupée sur le plat d’or qu’une belle fille porte en souriant.

En s’emparant de ces données, M. Sudermann en a fait jaillir le sens profond : son Baptiste incarne ou représente le doute, l’hésitation, l’angoisse qui durent agiter les consciences à cette heure de l’histoire où le vieux monde agonisait, où le monde nouveau allait naître avec l’humble fils du charpentier. Il n’est point un prophète qui converse avec Dieu dans un buisson de flammes, répète au peuple les paroles divines, apporte les Tables de la Loi, promet la délivrance, épelle avec certitude le livre de l’avenir : il est une pauvre âme agitée, inquiète, incertaine, qui reflète l’inquiétude ambiante. D’elle, une foule attend la lumière, et croit parfois la recevoir. Pourtant Jean ne la donne pas ; il ne la possède même pas, il la cherche aussi, il la poursuit, il la pressent et longtemps s’arrête avant de la saisir. Il voit accourir autour de lui les assoiffés de vérité et de justice ; et il n’est point sûr de leur dire les paroles qu’ils espèrent. A chaque instant, les mots s’arrêtent dans sa gorge, car leur sens l’inquiète ; il demeure troublé de sa propre prédication, qui parfois arrache le père à son travail pour l’entraîner au désert, affame la mère et les petits délaissés, traverse sans les satisfaire les cœurs candides des jeunes filles. Ecoutez-le causer avec la petite suivante de Salomé, à qui sa foi coûtera la vie :


JEAN.

… Tu me sers avec zèle, Miriam. Pourquoi me sers-tu ?

MIRIAM.

Je ne sais pas.

JEAN.

Et tu me sers inutilement. Le sais-tu ?

MIRIAM fait un signe affirmatif.
JEAN.

On te punira ?

MIRIAM, avec un frisson.

On me…

JEAN.

Parle !

MIRIAM.

Maître, qu’importe ?

JEAN.

Est-ce celui qui doit venir, Miriam, que tu sers ainsi ?

MIRIAM.

Seigneur, qui le sait ? Lorsque je ne te vois pas, c’est lui que je désire ; et quand tu me parles de lui, je ne vois plus que toi.

JEAN.

Enfans, il y a un frémissement dans vos âmes, comme de beaucoup d’eaux claires ou troubles… Il faut que j’en fasse un grand fleuve, et il me semble que je vais m’y noyer…

Ce doute intérieur, exprimé quelquefois, plus souvent indiqué, paralyse sa parole, désarme son bras. Il cherche lui-même, il attend celui qu’il annonce, « celui qui doit venir ». Il le décrit sur le ton des anciens voyans, arrivant comme un roi puissant et vainqueur qui anéantit ses ennemis et qu’accueillent les hosannah des enfans d’Israël ; mais il croit bien mal à cette image, qu’effacent les paroles d’une pauvre femme qui réclame un pauvre pour les pauvres et le traite de faux prophète. Des propos confus, qu’apportent des Galiléens, lui rappellent le jeune inconnu qu’il a baptisé jadis. Est-ce lui qui maintenant accomplit des miracles sur les bords du lac de Génézareth, qui prêche une doctrine d’amour, ordonne d’aimer jusqu’à ses ennemis, s’entoure des humbles et des pauvres et repousse les Pharisiens ? Il le pressent, mais n’en peut être sûr, et il ne sait que croire, il ne sait que penser. Au moment de l’action, c’est encore le doute qui l’arrête : soutenu par le peuple, qui ne lui demande qu’un signal, le voici sur les marches du Temple, prêt à barrer la route à Hérode et à Hérodias qui osent souiller de leur présence les parvis sacrés. Il tient dans sa main la première pierre de la lapidation, — cet arrêt redoutable et spontané de la justice populaire ; autour de lui, ses disciples répètent : « Maître, lance-la ! lance-la ! » Il la lève déjà.

Il crie :

« Au nom de celui qui… »

Mais les étranges, les incompréhensibles paroles qu’on prête au Nazaréen sortent malgré lui de sa bouche ; il balbutie :

«… de celui… qui… m’ordonne… de… t’aimer… ?

Et la pierre tombe de sa main.

Plus tard, ce doute de savoir, cette angoisse de comprendre, le tourmente aux approches de sa dernière heure, dans une succession de scènes que je vais traduire intégralement :

Hérode offre une fête somptueuse au Légat de Syrie, Vitellius. Salomé ayant dansé devant lui, il a promis, comme dans l’Evangile, de lui accorder tout ce qu’elle demanderait, et la jeune fille, dont Jean a repoussé l’amour, demande la tête du Prophète. On le fait amener devant les convives :

HÉRODE.
Je t’ai fait appeler, Baptiste. J’en suis vraiment fâché : prépare-toi. Le soir de tes jours est venu, mon ami.
JEAN.

Je suis prêt, seigneur.

HÉRODE.

Comprends-moi bien. J’en suis vraiment fâché. Mais il faut que tu meures. A présent. Tout de suite.

JEAN, après s’être retourné en cherchant vers la porte.

Seigneur, accorde-moi un délai.

VITELLIUS.

Il ne semble pas trop bien préparé, ton héros. Pour un rien, il se mettrait à gémir.

HÉRODE.

Baptiste, pourquoi ce délai ?

JEAN.

J’ai envoyé des messagers et j’attends leur retour.

HÉRODE.

A qui as-tu envoyé ces messagers ?… Tu te tais ?… Oui, je te le répète, cela me fait vraiment de la peine. On aurait pu attendre encore beaucoup de toi. Mais…

JEAN, tendant la main avec angoisse.

Maître, je t’en supplie !

VITELLIUS.

Que t’avais-je dit ? Tout le monde aime la vie, il n’y a que le Romain qui sache mourir.

HÉRODE.

Adresse-toi à cette jeune fille, Baptiste. C’est sa main, sache-le, qui tient ce petit paquet de hasard que tu nommes la vie.

SALOMÉ.

Maître, vois-tu ma puissance ? Eh bien, supplie, supplie !

HERODIAS, derrière elle, à voix basse.

Mais s’il supplie, tu riras de lui.

SALOMÉ.

Peut-être, qui peut savoir ce que veut mon âme ? Pourquoi ne supplies-tu pas ?

JEAN.
Jeune fille, je…
SALOMÉ.

Voici le billot. Il attend ta tête…

(Une pause, pendant laquelle survient le geôlier.)
HÉRODE.

Qu’est-ce qui t’amène ici ?

LE GEÔLIER.

Seigneur, pardonne ! Si je ne savais que tu t’intéresses à cet homme…

HÉRODE.

Qu’y a-t-il donc ?

LE GEÔLIER.

Deux des amis qui étaient hier chez lui, — tu les as vus devant la porte, — sont revenus, et comme ils ont appris qu’il allait revenir, — tes serviteurs me l’avaient appris et j’ai fait tout préparer, — ils sont devenus comme des possédés, et m’ont supplié de les conduire à lui, où qu’il fût.

HÉRODE.

Que penses-tu de cela, noble Légat ?

VITELLIUS.

Mon cher, ceci est le plus amusant spectacle qu’on m’ait jamais offert à table. Fais-les venir, fais-les venir.

(Sur un signe d’Hérode, le geôlier va jusqu’à la porte du fond, et revient avec Manassé et Amaria.)
JEAN.

Qu’avez-vous à me dire ?

MANASSÉ.

Maître…

HÉRODE.

Plus haut, plus haut, mes amis ! Si vous ne voulez pas parler pour nous, je vous fais jeter à la porte.

MANASSÉ.

Faut-il, maître ?…

JEAN.

Parlez, car il me semble que nous sommes tout seuls.

MANASSÉ.
Nous avons pris, maître, la route de Bethséda, et, comme le jour se levait, nous l’avons trouvé.
JEAN.

Vous l’avez trouvé ?

MANASSÉ.

Il y avait beaucoup de peuple autour de lui, qui reposait sous les oliviers ou louait le Seigneur à cause des miracles qui surviennent à toute heure. Et il y avait de l’éclat dans tous les yeux, de l’harmonie dans toutes les bouches.

JEAN.

Et lui, comment était-il ? Son air ? ses manières ?

MANASSÉ.

Maître, je ne le sais pas.

JEAN.

Vous l’avez vu, pourtant ?

AMARIA.

Habbi, demandes-tu jamais : quel est l’air du soleil ? quelles sont les manières de la lumière ?… Quand nous avons vu son sourire, nous nous sommes prosternés devant lui, et la paix s’est faite dans nos âmes.

JEAN.

Et lorsque vous l’avez interrogé et qu’il a parlé, quelles ont été ses paroles ?

AMARIA.

Ses paroles étaient douces comme celles d’un frère.

MANASSÉ.

Douces comme… le vent qui vient de la mer, vers le soir.

AMARIA.

Et il a parlé ainsi : Allez, et rapportez à Jean ce que vous avez vu et entendu. Les aveugles voient, les paralytiques marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et l’Évangile est annoncé aux pauvres.

JEAN.

Il a dit : aux pauvres ‘ ?

MANASSÉ.

Et comme il se préparait à venir dans cette ville avec la foule qui l’entoure, nous sommes venus avec lui jusqu’à la porte, et nous avons pris les devans pour t’obéir.

JEAN.
Et ne vous a-t-il rien dit de plus ?
AMARIA.

Oui, il nous a dit encore une chose. « Heureux, a-t-il dit, qui ne se tourmente pas à cause de moi ! » Cette parole, nous ne l’avons pas comprise.

JEAN.

Mais moi, je le comprends bien. Moi, pour qui il l’a prononcée. Je me suis tourmenté pour lui, car je ne le connaissais pas. Et mon tourment remplissait le monde, car je ne le connaissais pas. Vous êtes vous-mêmes les témoins que j’ai dit que je n’étais pas le Christ, mais que j’étais envoyé devant lui. Un homme ne peut rien prendre que ce qui lui est donné par le ciel. Et il ne m’a rien été donné. Les clefs de la mort, je ne les ai pas tenues ; les balances du péché ne m’ont pas été confiées ; qu’aucune bouche ne prononce le nom du péché, sinon la bouche de Celui qui aime ! Et moi, je voulais vous conduire avec une verge de fer ! C’est pour cela que mon pouvoir est tombé et que ma voix s’est tue. J’entends un grand frisson autour de moi, et la lumière sacrée m’enveloppe… Un trône est descendu du ciel avec des piliers de feu. Le Prince de la Paix y est assis en vêtemens blancs. Et son épée s’appelle « amour », et son cri de guerre est « pitié »…

(Il reste les bras étendus, les yeux vers le ciel, Manassé et Amaria tombent à ses pieds.)
VITELLIUS.

Mon cher, il me semble que nous en avons assez de ce fou.

HERODE, entre l’émotion et la moquerie.

Jean, je suis vraiment fâché pour toi. Et quand viendra Celui que tu annonces, je le saluerai comme je te salue… Ah ! ah ! ah ! ah !… Qu’on l’emmène !…

Je ne parlerai pas des personnages secondaires qui gravitent autour de cette grande figure, — car elle les efface. Aucun d’entre eux n’a beaucoup de relief, bien qu’ils soient suffisamment représentatifs pour le but de l’auteur. Ils luttent, selon leurs forces, pour la foi, pour la vérité, ou incarnent, comme Hérode, Hérodias et Salomé, les pires instincts de la nature humaine, les puissances secrètes du péché, du vice et du crime. Ils sont des exemplaires moyens de leur espèce : seule, Salomé les dépasse un peu, à force d’ingéniosité perverse, de malfaisante sérénité, d’astuce candide, de souriante cruauté. C’est bien la figure fatale, la « Guenon du pays de Nod » que tant de drames et de romans ont déjà décrite : mais ici, elle a une saveur orientale ou mystique qui la sauve de la banalité. Elle a, avec Jean, deux ou trois scènes bien jolies, — encore qu’elle s’explique un peu trop. — Il y a des momens où son regard descend trop profond dans les ténèbres de sa petite âme effroyable ; mais, comme elle répète à propos, d’autres fois :

« Je suis une rose dans la vallée, une fleur de Saron… »

Toutes ces figures de second plan, comme aussi tous les détails des scènes habilement agencées, concourent à dessiner en vigueur ce personnage saisissant de l’Annonciateur, écrasé par sa destinée, dominé par l’approche invisible de « Celui qui doit venir », porteur de l’Amour et de la Vérité, de Celui qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, mais dont le cortège pacifique apparaît à la dernière scène, pendant que la tête de Baptiste circule parmi les convives d’Hérode. Et ce personnage est d’une envergure que M. Sudermann n’avait pas encore atteinte. J’irai plus loin : je dirai que, dans le cycle assez nombreux des drames que l’on emprunte depuis quelques années à la légende sacrée, Jean me paraît au premier rang. Et le mérite en revient, du moins en partie, à la liberté dont l’auteur en a usé avec le texte. Si l’on veut puiser à cette source, dont la richesse est extrême, qu’on ne cherche pas à découper en dialogues les Evangiles, à paraphraser les paroles consacrées, à coudre scène à scène les récits des synoptiques ; qu’on s’efforce au contraire d’éclairer les figures à peine esquissées par l’histoire, de développer les situations que les apôtres ont à peine indiquées, d’interpréter, en un mot, selon les exigences de notre art actuel, des thèmes d’une magnificence unique, d’une saisissante humanité. Ainsi faisaient déjà les auteurs de nos vieux mystères ; on sait bien que leurs plus belles scènes étaient celles qui leur appartenaient en propre, — celles où Joseph et Marie discutaient leurs moyens d’existence, où Marie suppliait Jésus d’abréger son supplice, où Lazare, beau chevalier, partant en chasse, un faucon sur le poing, s’arrêtait auprès de la belle Madeleine. — M. Sudermann vient de montrer que, dans cette voie, il y a encore, il y aura peut-être toujours « quelque chose à trouver. »


EDOUARD ROD.