Une Visite à l’exposition de Vienne

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UNE VISITE
A
L’EXPOSITION DE VIENNE


I.

Lorsque j’arrivai à Vienne, vers le milieu de septembre dernier, la ville jouissait encore avec une sorte d’emportement du spectacle de sa grande exposition. Trois mois n’avaient pas suffi pour tempérer les enivremens de cette fête perpétuelle, et la présence de Victor-Emmanuel, avec son cortège de notabilités italiennes en uniforme ou en frac, venait d’y ajoute! un élément de plus. Jamais l’affluence des curieux n’avait été plus grande, le mouvement de la population plus actif. Tous les hôtels étaient pleins, il fallait se contenter du moindre gîte, quelque prix qu’on dût y mettre, et dans les restaurans d’un coin de table, dût-on s’y trouver gêné. La cour avait ses hôtes et les traitait magnifiquement : dîners à Schœnbrunn, visites à Laxenburg, où logeait le roi d’Italie, grandes chasses, spectacles de gala, revue au champ de manœuvres, réceptions officielles, tout cela se succédant avec beaucoup de bonne grâce, mêlée d’un peu d’étiquette. Il y eut entre les deux anciens adversaires, l’empereur et le roi, l’accolade de rigueur, et comme dernier gage de réconciliation un échange honorifique de régimens. Voilà le programme ostensible; quant à la partie secrète, peut-être la trouvera-t-on quelque jour dans les notes des cabinets ou dans les actes qui en sortiront.

Si la cour avait ses hôtes, le peuple avait aussi les siens, reconnaissables aux costumes bigarrés qui çà et là tranchaient sur le reste de la foule : Tyroliens, Hongrois, Bohèmes, Turcs, Persans et Hindous, venus les uns pour étaler, les autres pour voir les plus beaux produits de leur sol et de leur industrie, mis aux prises dans cet éblouissant bazar avec les produits de l’industrie et du sol de l’Europe. L’originalité de l’exposition de Vienne était en grande partie dans ce concours : toutes les civilisations du globe y étaient représentées par des types nombreux, hommes et choses; on y voyait des vêtemens de toutes les formes et des visages de toutes les couleurs; on y parlait presque toutes les langues. A de certaines heures, dans l’enceinte et aux abords du palais, on aurait pu se croire dans une véritable Babel. Ce qui frappait plus encore que ces visiteurs venus de loin, c’était le peuple même de Vienne, heureux de faire les honneurs de chez lui et bien décidé à en prendre largement sa part, envahissant les tramways, qui de tous les quartiers de la cité viennent aboutir au Prater comme dans l’affluent commun, au milieu d’un tourbillon de poussière et d’un vacarme dont on ne saurait se faire une idée, puis se dispersant dans les cafés, dans les brasseries, dans ce qu’on nomme les restaurations, partout où il avait à boire et à manger avec ou sans accompagnement d’orchestre. Une fois campés sur place, ces braves gens ne la quittaient guère, si ce n’est pour aller essayer, à quelques pas plus loin, soit une autre bière, soit un autre ragoût de veau. D’essai en essai et de restauration en restauration, les heures s’écoulaient, et chacun s’en retournait le soir avec la conscience d’avoir bien rempli sa journée.

Sans exagération, telle est la vie qu’a menée pendant cinq mois à peu près une portion au moins du peuple et des bourgeois de Vienne. Il semblait qu’il n’eût eu d’autre souci que le rendez-vous industriel auquel le monde était convié, et que tout travail devait s’effacer devant les satisfactions qu’on s’en était promises : d’ailleurs les étrangers allaient abonder, donner amplement à gagner, et comment mieux placer leur or que dans des surcroîts de consommation? Une si belle ville, tant de monumens, comment n’y pas venir quand elle ouvrait généreusement ses portes? En effet, Vienne est une ville à voir, surtout dans les quartiers construits sur les anciens remparts et le long de ce boulevard annulaire que l’on nomme les Rings. Bon gré, mal gré, l’œil est frappé de la grandeur du spectacle qu’on a sous les yeux; on ne sait qu’admirer le plus de ces belles avenues ou des constructions monumentales qui les bordent. Sont-ce donc là des palais de souverains? Non, ce sont tout uniment des hôtels ouverts aux voyageurs ou des maisons que de simples particuliers ont fait bâtir pour leur usage; mais quel luxe de proportions dans les voies publiques et quel faste de décorations dans ces habitations privées! Il suffît de dire que les Rings dont il est question n’ont pas moins de 61 mètres de largeur, et qu’ils comprennent deux trottoirs, deux chaussées à voitures pour desservir les hôtels publics ou les maisons privées, une allée pour les piétons avec deux rangées d’arbres, une autre allée semblable pour les cavaliers, et au milieu une large chaussée à voitures, avec une double voie de rails à ornières pour les tramways. Évidemment on ne s’est pas montré regardant sur l’espace. Quant aux constructions, impossible de pousser plus loin le raffinement du décor, et, on peut le dire sans dénigrement, l’exagération des enjolivures : architectes et propriétaires ont sans doute renchéri à l’envi. C’était entre voisins à qui aurait une façade d’un plus grand effet, plus de colonnes, plus de bossages, plus de balcons : l’un se passait la fantaisie d’une tourelle, l’autre celle d’un mirador surchargé d’ornemens; ce qui a manqué à tous, décorateurs et décorés, c’est un peu plus de sobriété dans le goût. Au fond, tout ce badigeonnage ne coûte guère et dure encore moins. On en est quitte pour quelques carcasses en briques, revêtues d’une couche de ciment et jouant la sculpture; mais aussi le moindre heurt, la seule action de la gelée, de la pluie et du soleil, suffisent à en détacher des morceaux, ce qui oblige le mouleur à recommencer souvent sa besogne.

Par ces détails, il est aisé de se faire une idée de ce qu’est le peuple de Vienne étudié sur les lieux. Il y a de l’artiste chez lui, il ne se garde pas du clinquant, aime à paraître, et, quand le cas se présente, il cède à des dissipations. S’il n’a rien de cette gourme qui rend insupportable l’Allemand du nord, il n’en a pas non plus la solidité. Même dans l’exemple que je viens de citer, on peut le prendre en défaut pour des incuries plus grandes. Ces constructions, où l’on a tant sacrifié à l’effet, pèchent par la base : bâties à la hâte, on y a négligé les conditions les plus élémentaires de stabilité et de salubrité; les logemens n’ont point de fosses, les rues n’ont point d’égouts. Et le pire est que les lieux ne se prêtent guère à des travaux réguliers. Les Rings en effet ont été tracés le long de la Wien, la Vienne, qui a donné son nom à la capitale, et qui n’est dans tout son cours autre chose qu’un marécage pestilentiel, depuis la résidence impériale de Schœnbrunn jusqu’au canal du Danube, où elle se perd après avoir infecté Stadt-Park et le Jardin des Enfans. Quand arrive l’hiver, les rues et les boulevards situés dans ces quartiers sont, à la fonte des. neiges ou après chaque orage, des mares impraticables, et dans la belle saison des lits de poussière, de sorte qu’il n’y a guère pour les ménages domiciliés qu’une alternative d’inconvéniens. Peut-être aurait-on pu retrancher quelques sommes du luxe extérieur des habitations pour les appliquer à un meilleur état du sol et à une voirie moins incommode, mais il y a à cela un empêchement que l’édilité viennoise oppose à toute amélioration en projet.

C’est qu’au fond le Vienne actuel lui importe moins qu’un autre Vienne qu’elle a en vue, le Vienne de ses rêves et de ses ambitions. Ce rêve a même un nom, on l’appelle Donaüstadt, qui sonne à l’oreille mieux que l’ancien et substitue un grand fleuve à une petite rivière. Donaüstadt est donc une capitale à bâtir en face et en remplacement de la capitale bâtie; elle occupera tous les terrains conquis ou à conquérir sur le Danube, et on la prépare au moyen d’immenses travaux pour le redressement du fleuve; ces travaux achevés, on aura assez d’espace pour y loger plusieurs millions d’habitans. Un rêve, ai-je dit, — c’est plutôt une folie : en attendant, les services les plus urgens sont ajournés dans le Vienne réel, le Vienne qui est debout. Les fonds dont la municipalité dispose vont tous s’engloutir dans un sol à créer pour cette ville de fantaisie qui ne peut s’élever près de l’autre qu’à la condition de la ruiner ou d’être ruinée par elle. La municipalité entre pour un tiers de la dépense dans ce duel insensé, la régence au conseil provincial pour un autre tiers, et l’état pour le dernier tiers, c’est comme une contagion. Un Français, M. Castor, est chargé de l’entreprise et la conduit très habilement; mais supposons-la réalisée, les terrains en état, les maisons construites, où trouver les millions d’habitans? Cet élément, le temps seul le donne, et, avant que de tels chiffres fussent atteints, il aurait fait justice de travaux excessifs et prématurés.

Ce n’est pas le seul obstacle qu’auront à rencontrer ces spéculations chimériques : la nature des lieux leur en présentera d’autres. On a pu éloigner le Danube en lui creusant un nouveau lit et en comblant un certain nombre de ses bras; c’était un jeu pour des ingénieurs; mais il est un point qui met leur science au défi, c’est le niveau du fleuve, qui s’élève parfois entre 2 et 3 mètres au-dessus du niveau du sol, composé de sables et de galets, et si perméable que les eaux envahissent les fouilles dès que les crues, fréquentes et soudaines, atteignent 2 mètres. De là des irruptions imprévues qui suspendent ou endommagent les travaux, dégradent les chaussées, et en se répétant deviennent une cause permanente d’insalubrité. N’a-t-on pas vu en juin dernier un violent orage causer de grands dégâts dans la section française de l’exposition, inonder les caves du quartier construit en face de la gare du chemin de fer du Nord, suspendre le service du gaz et laisser sur son passage les germes du choléra et d’une fièvre typhoïde? Ce n’est pas en vain qu’on remue le sol sur une large échelle, surtout un sol comme celui du Danube, formé d’alluvions que les siècles y ont déposées, et qui sont comme un filtre régnant à de grandes profondeurs.

Pour trouver un motif à un engouement si peu justifié, c’est toujours à l’esprit d’aventures et aux habitudes aléatoires qu’il faut s’en prendre. Ici encore on retrouve cette portion de la population de Vienne aimant le jeu comme elle aime les dissipations, courant des risques pour les émotions qu’ils procurent et engageant des paris sur tout ce qui en peut fournir l’occasion. Tous ces nouveaux quartiers, les Rings d’abord, puis les terrains à conquérir sur le Danube, ont été l’objet d’opérations financières subdivisées à l’infini, avec capital de création, dividendes hypothétiques et amortissement. Il y a même eu, dans quelques cas spéciaux, un capital d’obligations à revenu fixe près des actions à revenu éventuel. Ces titres, d’origine et de nature diverses, ont été successivement jetés sur le marché, servis par une publicité tapageuse, admis à la cote et soutenus jusqu’à écoulement par des croupiers fortement intéressés. Ce qui aidait à ces manœuvres, c’était le papier-monnaie, introduit en Autriche depuis plus de quatre-vingts ans, et qui depuis lors n’a pas pu en être extirpé. Le point de départ remonte à 1792, où des billets d’état, furent émis à cours forcé en vertu d’une loi du temps. On n’y vit alors qu’une ressource temporaire; pourtant elle dure encore, ce qui doit donner à réfléchir aux nations qui se trouvent dans le même cas. A l’origine, le mal n’est pas grand; le billet d’état, en 1799, ne perd que 3 pour 100; mais à compter de cette date les émissions, jusque-là limitées, se multiplient au gré des événemens et des besoins. Tantôt c’est la guerre sévissant à l’improviste, tantôt ce sont des disettes, si bien qu’en 1810 il faut 500 florins en papier pour fournir l’équivalent de 100 florins métalliques, et six mois après 1,200; les cours varient de 20 ou 30 pour 100 du jour au lendemain. Le vertige s’en mêlait; il fallait aviser, comme on l’avait fait en France dans la déroute des assignats. En 1811, un décret impérial réduit les billets d’état au cinquième de leur valeur nominale; c’est une première banqueroute et une première consolidation, pour employer le mot décent. En 1816, autre consolidation et autre banqueroute, qui ramènent une seconde fois le billet d’état à 250 florins en papier pour 100 florins en argent, de sorte que les 100 florins de 1810 étaient réduits en réalité à 8 florins en 1816, et encore n’était-ce là qu’un cours légal ; le cours réel, celui du commerce et des opérations de banque, descendait encore plus bas.

C’en eût été fait du crédit de l’Autriche, s’il ne lui était pas survenu un auxiliaire inespéré dans la Banque nationale, qui venait d’être créée au moyen de souscriptions privées et avec une encaisse métallique que ses statuts défendaient contre d’imprudentes ventilations. Peu à peu la banque se substitue alors à l’état pour une portion de ses engagemens et prend à sa charge une part des services publics : pour entrée de jeu, elle retire de la circulation les billets d’état et les remplace par les siens, qu’elle rembourse à présentation et en espèces, ce qui les maintient au pair. Ce que c’est que l’influence du métal ! A l’instant même et sous l’empire d’une circulation régulière, la confiance renaît et l’industrie se développe; une longue période s’écoule où l’argent et le papier, gardant de justes proportions, se partagent les services sans embarras ni crises aiguës. La politique est calme, les finances le sont aussi; toujours ces deux termes se correspondent. Il faut en arriver à 1848 pour retrouver le crédit de l’Autriche en état de rechute. L’empire a eu à traverser de mauvais jours et à supporter de lourdes charges, les émeutes de Vienne, l’insurrection de la Hongrie, réduite à grand renfort d’hommes et d’argent : comment suffire à cela, si ce n’est avec des expédiens financiers, émissions de papier sans garantie et emprunts faits à la banque sans remboursemens immédiats ni même prochains? Et de son côté la banque, devant ses caisses vides, redemande et obtient le cours forcé pour ses propres billets. Toujours le même cercle vicieux; aussi le papier d’état ou de banque se déprécie-t-il de nouveau; il est à 127 fr. 50 cent, en 1849, à 144 fr. en 1859, à 152 en 1861, à 145 en 1866; enfin en juillet 1873 l’argent obtient encore une prime de 9 à 10 pour 100. Au 30 juin de cette dernière année, la circulation se composait de près de 380 millions de florins de billets d’état et de près de 340 millions de florins de billets de la Banque nationale, couverts par une réserve métallique de 144,410,000 florins, plus que suffisante pour en ramener la valeur au pair, sans la concurrence des billets de l’état et la dette de celui-ci envers la banque, dont le portefeuille n’est pas en entier susceptible de réalisation.

Sur l’exposé de ces faits, il est aisé de comprendre dans quel sens a tourné une population rivée à un tel régime et accoutumée à des spectacles si peu édifians. Ce papier-monnaie livré à tant de fluctuations, ces banqueroutes publiques frappant les fortunes privées dans des proportions exorbitantes, et par surcroît le maintien de la loterie comme amorce aux petites bourses, sont faits pour émousser chez les individus le goût et la volonté de régler convenablement leur vie. Rien surtout n’est d’un plus détestable exemple que le mépris des engagemens venu d’en haut; il pervertit les consciences et prépare toutes les chutes. Que reste-t-il d’ailleurs comme encouragement à l’épargne quand les déposans la voient se fondre, à leur grand désespoir, dans les mains qu’ils ont dû croire les plus sûres? Pour Vienne, cette situation a produit deux effets également fâcheux. D’un côté, le prix des choses s’y est accru en raison de la dépréciation du papier, et la vie y est devenue trop chère pour qu’on y puisse suffire par le travail ordinaire; on a plus dépensé tout en gagnant moins. D’un autre côté, on s’est jeté sur les placemens qui pouvaient offrir un intérêt supérieur au taux de l’intérêt régulier, et naturellement en courant plus de risques pour le capital; on a recherché les affaires aléatoires, les emprunts avec tirages au sort, les paris si multipliés aujourd’hui, enfin tout ce qui pouvait prêter à des illusions décevantes. C’est à ce titre qu’ont été imaginés des chemins de fer sans trafic, des sociétés de construction sur des terrains à émerger, une foule de compagnies industrielles et commerciales roulant sur des opérations imaginaires, et surtout des banques pour tous les besoins nés ou à naître, banques de prêts et d’échanges offrant des avances sur un amas de titres dont la solidité était elle-même à vérifier. Tout cela trouvait des acquéreurs et montait au feu des enchères avec un capital incessamment grossi. Pas un des porteurs qui ne crût avoir une fortune en poche au lieu de chiffons de papier, pas un non plus qui eût tenu compte de ce sage conseil de Franklin, qu’on ne saurait trop répéter : « si quelqu’un vous dit qu’on peut s’enrichir autrement que par le travail et par l’économie, ne l’écoutez pas, c’est un empoisonneur. »

Comme c’était à prévoir, une crise financière est venue troubler ces calculs et faire crouler ces rêves : cette crise a éclaté au mois de mai, presqu’au jour de l’ouverture de l’exposition. On se souvient des ruines qui l’ont accompagnée; elle a fait des milliers de victimes dans les familles les plus humbles, et n’a pas épargné celles dont la situation semblait le plus solidement assise : banques, sociétés de crédit ou d’industrie, rien n’a tenu devant le souffle de destruction qui passait alors sur les existences et les ramenait toutes au même niveau. Voici bientôt six mois que cette liquidation dure, et elle ne semble pas plus avancée qu’au premier jour. Il a fallu, sous peine d’aggraver le désastre, user d’atermoiemens, consentir même à des avances pour dégager les bonnes valeurs de l’étreinte que leur faisaient subir les mauvaises, sauver ce qui pouvait être utilement sauvé. On a ainsi obtenu une trêve, un renouvellement d’échéance, pendant lequel les positions ont été maintenues tant bien que mal; on voulait surtout que l’exposition produisît tous ses effets, animât la ville, remplît les hôtels, peuplât les restaurans et fît rouler les voitures. C’était de l’argent comptant, qui n’était pas à dédaigner dans cette période de détresse où les régnicoles, produisant peu et consommant beaucoup, attendaient que la manne leur vînt du dehors. Pour prendre d’autres mesures, on attendait que le palais du Prater eût fermé ses portes; c’est ce qui vient d’arriver.

On sait qu’à la suite d’une première résolution le gouvernement autrichien avait autorisé la Banque nationale à dépasser, à raison des besoins qui s’étaient déclarés, la limite statutaire de ses émissions; d’après les dernières nouvelles, il aurait converti cette autorisation provisoire en une augmentation définitive de la circulation fiduciaire qui permettrait : 1° de fournir des avances sur les nombreuses lettres de gage dont le placement est devenu aujourd’hui à peu près impossible, 2° de faciliter la liquidation ou la fusion des trop nombreuses institutions de crédit qui constituent l’embarras du moment, et 3° de procéder à la construction de chemins de fer pour le compte de l’état. Cette extension de la circulation, ajoute le projet de loi, s’accomplirait à l’aide d’un emprunt en espèces qui seraient déposées à la banque. Voilà le projet, et la somme à emprunter est de 80 millions. Il est douteux que cette somme suffise pour conjurer une crise dont les proportions ne sont pas même connues : tout au plus aurait-on ainsi quelques nouveaux chemins de fer sans trafic et de plus grosses sociétés de prêt dont les cliens sont presque tous insolvables. Une réforme plus urgente aurait dû au moins précéder celle-là, c’est un autre régime pour la bourse de Vienne, livrée jusqu’à présent à des intermédiaires irresponsables, sans titre régulier et n’inspirant qu’une médiocre confiance. La haute banque a exprimé là-dessus un vœu formel : elle voudrait une compagnie d’agens de change pourvus de charges, avec un fort cautionnement comme garantie et un syndicat pour compléter les effets de cette responsabilité. Qui le sait? peut-être avec ce moyen de défense les chocs récens portés au crédit eussent été évités ou du moins amortis.

Mais ce ne sont là que des palliatifs contre un mal profond; ce mal, c’est le cours forcé, la lèpre moderne des deux mondes : elle dévore l’Autriche depuis plus d’un siècle, la Russie depuis soixante ans, l’Italie depuis qu’elle s’est agglomérée, les États-Unis depuis la guerre du sud; on peut dire qu’elle n’a point lâché jusqu’ici une seule des nations dont elle a fait sa proie, et je ne parle que des nations qui ont un rang, des finances qui comptent. Toutes se débattent péniblement et avec des convulsions qui trahissent une douleur secrète. La France n’est atteinte que depuis quatre ans : faisons tout au monde pour que le mal n’empire pas. Nous le portons gaîment avec des finances qui se font un jeu des milliards et des ministres qui manient ces milliards avec une rare habileté; nous avons fait tout cela avec le cours forcé, peut-être nous y a-t-il aidés, mais malgré tout, débarrassons-nous au plus vite de cet auxiliaire; il ne sert qu’à titre onéreux, s’invétère partout où il s’est introduit, et en fin de compte fait payer chèrement les facilités précaires qui ont accompagné ses débuts.

II.

Parmi les entreprises sur lesquelles la population de Vienne avait les yeux fixés, il n’en était point, comme on l’a vu, qui l’intéressât plus vivement que l’exposition universelle. On attendait beaucoup soit du succès propre de l’exposition, soit de l’influence qu’elle allait exercer sur ce qui se trouvait dans son cercle d’action, titres frappés de langueur, sociétés de crédit en souffrance. Plus on attendait d’elle, plus on s’efforçait d’en rehausser l’éclat par la magnificence des installations et le prestige des étalages. De jour en jour, aux bâtimens principaux s’ajoutaient de nouvelles annexes d’une architecture variée et adaptée à la destination. De fortes sommes s’en allaient ainsi; mais il était convenu qu’on ne compterait pas. Le fait est que le total a dépassé toutes les prévisions, et qu’aujourd’hui encore les chiffres ne sont pas bien fixés. Les uns disent 40 millions de francs, d’autres 50, dans tous les cas une somme que les recettes ne couvriront jamais. La balance devait être rétablie par les profits indirects, et, sans la part de l’imprévu, le calcul eût été probablement justifié. Si en effet cette masse de titres qui flottait sur le marché autrichien eût gardé quelque consistance, une portion au moins aurait pu en être réalisée et appliquée à l’échange d’objets, de produits, de marchandises, déposés dans les salles ou dans les vitrines de l’exposition. La force des choses eût amené et multiplié ce mouvement d’affaires. Des deux parts probablement les conditions en auraient été surfaites; on eût donné le papier de crédit pour plus qu’il ne valait, en même temps qu’on eût mis aux articles vendus des prix disproportionnés, et chacune des parties se fût accommodée de ce moyen de liquidation. La France surtout, qui avait envoyé à Vienne des produits riches ou des objets de fantaisie dans tous les genres, aurait eu un avantage réel à en trouver le placement : elle eût évité tout au moins les frais d’un réemballage et du transport de retour. La crise financière du mois de mai, dans son coup de foudre, a dérangé ces plans, bouleversé de fond en comble ces combinaisons. Sur quel pied, dans quelles conditions traiter avec des acheteurs qui n’avaient plus en main que des titres morts? L’exposition a perdu dès lors l’attrait sur lequel la population de Vienne comptait le plus, le trafic commercial; elle gardait seulement son caractère de concours honorifique, qui s’adressait moins aux intérêts qu’aux amours-propres. Pour de si grands besoins, c’était un aliment peu substantiel.

Est-il maintenant nécessaire de dire ce qu’étaient ces vastes constructions du Prater où étaient logés les produits admis à cette exposition universelle? La plume, le crayon, le burin, y ont surabondamment pourvu, et on peut considérer la matière comme épuisée. Qui n’a maintenant une idée de cette vaste rotonde dont les ailes formaient comme par tranches un certain nombre de galeries, portant chacune inscrit sur le frontispice le nom d’une nation, et venant toutes aboutir sur un péristyle commun, les états allemands d’un côté, les états non allemands de l’autre? Des galeries transversales, coupant les premières à angles droits, fournissaient un supplément d’espace aux exposans qui en manquaient. Dans ces conditions, la comparaison entre nations pouvait s’établir d’un coup d’œil; il n’en était pas de même de la comparaison des produits, pour lesquels on n’avait pas conservé d’ordre régulier ni de classement par analogie, ce qui en troublait l’étude et le rapprochement; mais en somme le spectacle était beau, et la promenade à travers ces richesses, si longue qu’elle fût, gardait jusqu’au bout un attrait plein de variété. Dans l’itinéraire à suivre, la rotonde était le point de départ ou le point d’arrivée; on y préparait ou on y complétait les impressions. Animée par un bassin, garnie d’un choix de produits, elle était en outre la meilleure pièce d’architecture du monument; le dôme, la galerie circulaire, s’emparaient du regard, et dans le centre régnait un cirque garni de fleurs rares où on accédait par un escalier de quelques degrés.

La rotonde offrait un autre genre d’émotions; elle donnait accès sur le dôme aux curieux qui se sentaient du goût pour ces ascensions, La partie en valait vraiment la peine, et ne présentait pas l’ombre d’un danger. Sur l’un des côtés de la rotonde avait été installé un de ces appareils qu’on rencontre dans beaucoup de nos ateliers de fabrique, et que l’on nomme un ascenseur; c’est une sorte de cage qui, au moyen de contre-poids, quelquefois d’un peu de vapeur, monte et descend dans un espace qui lui a été ménagé. Une quinzaine de visiteurs peuvent être enlevés à la fois et portés en quelques secondes à plus de cent pieds de hauteur. Là on débarque sur le balcon circulaire qui règne dans l’intérieur du monument : c’est le moindre spectacle, seulement l’œil y plonge sur les étalages de la rotonde qui, vus de si haut, ressemblent à des miniatures, et sur la foule presque microscopique qui s’agite en bas; mais à l’extérieur les sensations grandissent, et pour en jouir c’est sur le toit même du dôme qu’il faut monter. En en gravissant les rampes, on arrive à une première galerie extérieure, puis par quelques degrés plus raides au belvédère supérieur. De ce sommet, quand le temps s’y prête, la vue s’étend sur un horizon presque sans limite. Ce n’est plus Vienne que l’on a sous les yeux : la ville disparaît pour ainsi dire dans l’immensité; à peine voit-on émerger de la masse confuse le clocher de Saint-Étienne, qui ne se laisse jamais éclipser, les palais impériaux et les casernes qui lui forment une ceinture, les grands hôtels des Rings, les salles de spectacle, le pont monumental qui termine Léopoldstadt, — tout ce qui est voisin ne se montre que sur une échelle réduite; le grand spectacle est plus loin. C’est le Danube, qu’on voit si peu tant qu’on reste dans la ville, et qui d’ici se dégage dans la splendeur de son cours. Ce sont les îles qu’il baigne et qui ressemblent à autant d’oasis, les plaines de cet archiduché qui reste à l’Autriche comme le dernier débris de sa prépondérance allemande, la chaîne de montagnes qui se déploie dans les premiers horizons, et que domine le Kahlenberg, tout ce paysage enfin qui forme un cadre si bien assorti à cette ville d’élégances et de plaisirs. C’est là du moins une suite de panoramas naturels dont l’effet reste gravé dans la mémoire; on en sort véritablement ébloui et inondé de lumière. La descente se fait comme la montée, presque sans fatigue et dans les mêmes conditions de sécurité.

Autour de cette partie de l’exposition, qui fait corps de bâtiment et qui, paraît-il, sera conservée, il régnait un cordon irrégulier d’annexés, on pourrait dire de satellites, distribués soit aux abords, soit dans les espaces restés libres entre le palais et la grande galerie des machines, qui s’étend parallèlement. Cette portion des constructions était le domaine de la fantaisie, et probablement il a déjà disparu. Les arts et la grande industrie s’en étaient découpé des fragmens pour y former des expositions particulières à côté et à l’appui de l’exposition générale. Il suffit d’en citer quelques-unes comme souvenir. C’était par exemple un journal de Vienne, la Nouvelle Presse libre, qui dans un élégant pavillon avait réuni, comme appel à la curiosité, ses principaux instrumens de travail, une magnifique presse et quelques ateliers de composition. A un moment de la journée, le tirage de la feuille du jour commençait en présence d’un public nombreux et qui circulait pendant des heures entières autour de l’enceinte. Plusieurs établissemens de premier ordre avaient suivi cet exemple pour une exhibition mieux ordonnée et plus méthodique de leurs produits, l’usine d’Essen (en Westphalie) pour ses canons Krupp, devenus fameux dans la dernière guerre, les usines de Sheffield, qui de leur côté montraient des canons non moins merveilleux par leur puissance et le poli de leur acier, enfin la Suède, qui, avec des prétentions plus modestes, n’en offrait pas moins la meilleure trempe de métal que l’on connaisse dans le monde. Non loin de là figurait une société de navigation qui a fait à la fois l’orgueil de l’Au- triche et la fortune de ses actionnaires, la Société du Lloyd, dont le siège est à Trieste. Son matériel, reproduit en miniature, présentait une suite de tableaux curieux, le bâtiment à vapeur d’abord avec ses agrès, sa machine de 1,000 à 1,200 chevaux de force, ses chaloupes rangées sur les ponts ou placées en porte-manteau, les canons, les hommes, enfin une installation complète dans une scène animée. On a bien ainsi une idée de ces grands agens de locomotion qui, partant de l’Adriatique, se distribuent dans les échelles du Levant, y déposent leurs cargaisons et leurs voyageurs, puis, traversant le canal de Suez et la Mer-Rouge, vont en faire autant dans les grands ports de Ceylan et de l’Inde, et à travers le détroit de Malacca et les mers de Chine finissent par aboutir à Hong-kong et à Yeddo, pour recommencer quatre fois par an, à l’aller et au retour, le même itinéraire.

De toutes ces annexes de l’exposition générale, aucune n’a eu plus de vogue et produit plus d’effet que les galeries de peinture et de sculpture. On peut dire qu’à Vienne l’art a régné en maître et que le reste lui a été subordonné. Tous les états où l’on manie avec quelque succès le pinceau ou l’ébauchoir figuraient à ce rendez-vous; toutes les écoles de quelque importance étaient entrées en lice avec les meilleures pièces de leurs plus récentes collections : école de Dusseldorf, de Munich et de Cologne pour l’Allemagne, de Florence et de Rome pour l’Italie, de Leyde pour la Hollande, de Madrid pour l’Espagne, de Bruxelles et d’Anvers pour la Belgique, de Paris et de Lyon pour la France; la compagnie était choisie et à peu près complète. Aussi quelle fête pour les yeux! la foule ne s’en lassait pas et y revenait à plusieurs fois, de plus en plus extasiée. Nous avons payé trop chèrement nos excès d’autrefois en fait de vanité nationale pour ne pas être désormais sur nos gardes; il nous faut pourtant dire que, dans ce concours entre écoles, le premier rang a été assigné à l’école française par un jury composé en grande partie d’étrangers. Ce jury ne faisait qu’obéir à l’impression générale. Dans les toiles qu’avaient exposées les autres nations, il régnait on ne saurait dire quels airs d’emprunt et quelle affectation de manière, tantôt un apprêt visible, tantôt une fausse grandeur; dans les toiles envoyées de France, on retrouvait au moins par quelques traits un don qui se perd, le naturel, une qualité où une œuvre se relève, l’expression et par-dessus tout la touche personnelle du peintre et l’étude du modèle. Malgré quelques déviations, c’était encore une école dans toute l’acception du mot ; les scènes religieuses ou historiques, la mythologie, dont s’inspirait la tradition, avaient cédé le pas à des sujets plus familiers, à des tableaux de genre qui saisissaient le public par une forte exécution et une précision minutieuse du détail. Un autre mérite de ces peintures et de ces sculptures était le choix, où tout le monde s’était piqué d’honneur; chaque artiste n’avait détaché de son œuvre que ce qu’elle avait d’excellent, la fleur du panier, comme on dit. On voyait ainsi juxtaposés de petits chefs-d’œuvre qui tous avaient leur date et leur légende, et qui pour la première fois se trouvaient réunis, jouissances délicates que nulle autre part et à aucun prix on n’aurait pu se procurer.

L’art menait donc le branle dans cette fête des produits, et on le retrouvait dans la plupart des objets que la France avait exposés. C’est là notre cachet, le signe de notre force, une vérité d’observation qui a été reconnue constante toutes les fois qu’une comparaison s’est établie entre les produits anglais et les nôtres. Les Anglais nous sont supérieurs dans tous les objets où il entre plus d’industrie que d’art; nous leur sommes supérieurs dans ceux où il entre plus d’art que d’industrie. Il reste à voir si l’axiome, juste pour l’Angleterre, l’a été également pour les industries allemandes et hongroises qui figuraient dans les galeries de l’exposition. Jamais l’Allemagne n’avait procédé par de telles masses, une fois encore elle espérait nous écraser par le nombre; elle avait dans la majorité des jurés plutôt des complices que des juges, et souvent il a fallu lutter pour obtenir, dans les récompenses d’honneur, de plus équitables répartitions. Nous n’avons pas à pénétrer dans ces débats ; il nous suffit d’en constater les suites, et nous le ferons à l’aide, des impressions qu’en a recueillies un membre du jury français, M. Ad. Blaise (des Vosges), très compétent en matière d’industrie. Nous le suivrons dans le résumé qu’il en a fait et en tirerons les conclusions qui en découlent.

C’est donc avec l’Allemagne surtout qu’il s’agissait à Vienne d’établir des points de comparaison. Elle avait beau jeu sur nous après les odieuses violences qu’elle nous a infligées. En nous arrachant l’Alsace entière et une portion de la Lorraine, elle avait porté à nos industries un coup dont elles se ressentiront longtemps, et qui saignait encore au moment où l’exposition ouvrait ses portes. Il y avait là une élite de fabriques qui hier encore travaillaient pour nous, composaient une partie de notre fortune et de notre puissance, et qui venaient d’être emportées en pays ennemi avec leur matériel, leur capital d’instrumens, leurs ateliers et les hommes qui en tiraient leurs moyens d’existence. Quelle perte, et comment ne pas en faire le douloureux dénombrement ! Du même coup, Mulhouse, Thann, Munster, Guebviller, Sainte-Marie, Grafî’ensteden, Saint-Louis, Zornhoff, Bouxwiller, avaient été rayés de la carte de France pour enrichir l’empire d’Allemagne, ce nouveau-venu parmi les états de premier ordre. Les destins l’avaient voulu. Que de millions passaient ainsi d’un trésor à l’autre, sans tenir compte de l’écrasante rançon dont on nous avait frappés ! Dans tous les cas, l’Alsace et la Lorraine n’avaient plus de figure à faire à l’exposition de Vienne; il leur était interdit d’y représenter la France, et y représenter l’Allemagne par le moindre contingent était pour ces deux provinces une apostasie à laquelle rien au monde n’aurait pu les amener. Et cependant quel vide leur absence allait causer, surtout pour ces impressions de tissus d’été, où l’Alsace reste inimitable, ces modèles d’élégance et de goût que chaque année elle livrait à nos étalages! Tôt ou tard, il est vrai, force sera d’en venir là; l’Alsace fera pour d’autres ce qu’elle a fait si longtemps et si bien pour nous; mais pour cette année, et à Vienne du moins, elle aura, sauf de rares exceptions, noblement et dignement protesté. Il en est de même de la Lorraine pour ses fers; ni Hayange, ni Moyeuvre, pas plus que Niederbronn, ne semblent s’être mis en frais pour faire honneur à leur nationalité allemande ; on ne se relève pas en un jour de la plus rude secousse qu’une industrie puisse recevoir, un changement de marché.

Ce qui restait à Vienne d’exposans pour les tissus de luxe n’a donc eu que des concurrens allemands, c’est-à-dire des gens que depuis longtemps nous avons l’habitude de battre. C’est par le goût, c’est par la disposition des dessins que pèchent surtout leurs étoffes. Il leur faut toujours un an pour nous copier, et, quand ils nous copient, ils nous défigurent. Ils ont une manière d’embellir les choses qui a pour résultat d’en détruire complètement l’effet. On n’a qu’à rapprocher les échantillons pour s’en convaincre, par exemple Lyon et Elberfeld pour les taffetas, Saint-Étienne et Crefeld pour les rubans de velours. Rien à redire pour le tissage dans l’article prussien comme dans l’article français, c’est par l’ornement seul qu’ils diffèrent : dans l’un on sent la lourdeur, dans l’autre la légèreté de la main; cette différence est sensible, même dans des dispositions à peu près identiques. Voilà ce qui plaçait hors ligne pour ainsi dire Lyon et Reims, qui étaient les principaux représentans de la France, l’un pour la soie, l’autre pour la laine. On eût cherché vainement ailleurs cette fermeté dans l’exécution unie à tant d’élégance, un si grand éclat dans une telle sobriété de moyens. Rien d’outré ni de trop voyant, point de tons faux ni de détail qui dépare. Et pourtant il a fallu lutter dans le jury international pour que de telles œuvres fussent classées à leur véritable rang, les défendre non-seulement contre l’Allemagne, mais aussi contre la Suisse, contre l’Italie, même contre l’Espagne, et contre ces camelots sans consistance et sans nom qui se préparent dans les harems de l’Orient. Maltraitée par un violent orage, l’exposition des tissus français n’eût pas été mieux traitée par les juges du camp, si leur défense eût été moins énergique et leur droit moins évident. Les mêmes efforts ont eu lieu pour les industries qui appliquent les découvertes de la science. A cet égard, l’Allemagne montre de grandes prétentions qui sont justifiées par des titres réels. Il est sorti de ses laboratoires plus d’une découverte qui a fait son chemin dans le monde de l’industrie. C’était un motif pour compter avec elle; mais elle avait des prétentions plus grandes, elle entendait que sur ce point les autres nations lui fussent subordonnées. Aucun jury ne pouvait admettre cette forme de vasselage: il y eut donc partage de voix et en fin de compte distribution de récompenses non en raison des prétentions, mais des mérites; pour ménager les amours-propres, on ne fit point de classemens. Dans le groupe des travaux publics, la France avait à se prévaloir d’une exposition complète et des plus instructives qui avait été formée dans les bureaux du ministère; elle avait en outre à présenter une liste d’ingénieurs français, élite de nos écoles, qui avaient concouru à de grands travaux exécutés en Autriche, la traversée du Brenner par exemple, et plusieurs ponts sur le Danube; elle pouvait rappeler enfin que beaucoup d’ingénieurs autrichiens avaient fait ou achevé à Paris leurs études professionnelles. Ces titres formaient un total si important que la solution n’était pas douteuse; justice fut rendue à nos ingénieurs. Même issue pour nos constructeurs de machines. Les plus considérables faisaient pourtant défaut; point d’instrumens pour les industries textiles et à peine quelques machines de grandes proportions. Le Creuset, qui avait eu en 1867 une si brillante exposition, ne comptait guère, autant que j’ai pu m’en convaincre, qu’une énumération de ses forces productrices dans un tableau qui portait avec lui la plus grande des éloquences, celle des chiffres; Fives-Lille et Anzin occupaient plus d’espace et figuraient là pour l’art des mines autant que pour l’art des constructions en métal; aucune place ne pouvait être mieux remplie. Par ces types du moins, on a pu reconnaître à Vienne que nous ne sommes en arrière d’aucun grand peuple pour ces deux industries. Il n’y a pas plus de vingt ans de cela, nous ne produisions nous-mêmes qu’une partie des grands engins devenus familiers à nos établissemens, marteaux-pilons, laminoirs, cisailles à découper le fer, tout ce qui constitue les œuvres de grande forge : pour des portions ou pour l’ensemble, nous avions recours à l’Angleterre, qui en était le fournisseur le plus achalandé. Aujourd’hui cette fabrication nous est acquise, et à notre tour, nous sommes devenus pour beaucoup d’objets les fournisseurs de marchés étrangers. C’est le fruit d’un long perfectionnement et la meilleure preuve que nous nous sommes mis au niveau des plus vieilles renommées pour le choix des modèles et la bonne exécution des organes. Dans les produits de luxe ou d’ornement, orfèvrerie, bijouterie, joaillerie, bronzes, meubles, tapis, tapisseries, faïences, décorations, la France est toujours et de très loin en avant de tous les autres pays de production. Il en est ainsi, on l’a vu, partout où l’art et le goût ont le dernier mot. A Vienne, cette supériorité ne s’est pas démentie, quoique les concurrens en présence fussent de premier ordre et eussent donné toute leur force. Certes l’exposition d’Elkington était plus considérable et plus riche, si l’on veut, que celle de Christofle; elle plaisait moins et n’offrait pas les mêmes nouveautés, les mêmes progrès dans la juxtaposition des métaux et dans leur alliance avec l’émail. Le joaillier anglais Hancock montrait, il est vrai, une curiosité qui n’avait point d’égale, la mise en vente, à raison de 2 millions 1/2, des diamans de l’impératrice Eugénie, et toutes les parures, au nombre de six ou de sept, de lady Dudley, pairesse d’Angleterre; mais ce sont là des bonnes fortunes ou des spéculations de marchands et point des titres d’industrie. La galerie abondait d’ailleurs en surprises de l’un à l’autre bout et en rapprochemens qui presque tous tournaient à notre avantage. La fabrique de Minton avait de grandes et belles pièces, des services de table bien réussis; mais tout près de là Deck lui répondait par une exposition exquise. Pour la céramique et la cristallerie, même duel et mêmes incidens : peu d’exposans et tous de choix, Sèvres en tête, donnant à admirer ses formes, sa pâte, ses dessins, ses couleurs. Rien ne pouvait lui être opposé, pas même la fabrique royale et impériale de Saxe, qui montrait à Vienne ses bergers de tradition et ses mièvreries d’étagères aux lignes droites, aux tons crus ou faux, aux angles disgracieux. Florence et Milan, Stoke-upon-Trent surtout, sont bien supérieurs à Meissen. Voilà pour la céramique; quant à la cristallerie, il y a peu à en dire. Nulle part on ne fait des glaces aussi grandes, aussi pures que celles de Saint-Gobain; mais Baccarat et Clichy devraient s’inquiéter de la Bohême, non de ses verres doubles et triples, qui sont sans usage, mais de ses cristaux blancs, qui sont admirables.

Ces articles de grand luxe sont en réalité ce qui a répandu le plus d’attrait sur l’exposition de Vienne, et ce qui devait rendre le plus de services à la ville, si les circonstances s’y fussent mieux prêtées. C’est à des envois de ce genre que l’industrie française s’était surtout attachée en les multipliant sous toutes les formes. Pas une de ses vitrines, et des plus modestes, qui ne représentât une valeur de plusieurs centaines de mille francs; quelques-unes allaient jusqu’au million. J’ai interrogé beaucoup d’exposans; ils m’ont tous donné des chiffres à peu près analogues. Il est vrai que les prix des objets venaient à l’appui de leurs déclarations, des tissus( de soie à 120 francs, des lainages à 60 francs le mètre, des lits de 25,000 francs, des potiches de 60,000 francs. Des nababs seuls auraient pu songer à de telles emplettes. Et au milieu de ces merveilles point de place assignée à des objets de moindre valeur et d’un usage plus courant, point d’étoffes à bon marché, point d’article de consommation populaire. Pourquoi ces oublis et ces contrastes? On les explique quand on réfléchit à la nature de l’exposition, au siège qui avait été choisi, aux distances qui le séparent des établissemens d’industrie que l’on conviait à y prendre part. Il y avait bien des frais à faire et des risques à courir, transport onéreux et détérioration des objets, installations à payer sur les lieux, déplacement et séjour d’un personnel pendant toute la saison. Des produits dans les prix modiques n’auraient jamais défrayé de telles charges, si étendue qu’en fût la vente; le moindre calcul indiquait qu’il fallait viser à la fantaisie, à l’excessif, à l’exorbitant, et chercher dans la grande aristocratie de Vienne des cliens qui fussent d’humeur et de taille à payer des prix de caprice. Peut-être, comme je l’ai dit, cette heureuse veine fut-elle survenue sans la crise du 1er mai, qui a vidé à Vienne toutes les bourses et converti en pâte à papier une partie des titres qui la veille représentaient des milliards.

J’en ai fini avec la partie brillante de l’exposition ; il ne me reste plus qu’à toucher en quelques points et dans les limites de mon cadre à ce qu’elle présentait de sérieux et de solide. Je n’en détacherai que deux sujets, les écoles et l’agriculture.

De tout temps, les écoles ont été pour l’Allemagne l’objet d’un soin vigilant, on pourrait dire d’un culte. L’enfant n’y entre pas toujours de gaîté de cœur, et, quand il en manque les heures, on le châtie sans merci; mais dès qu’on le tient, et qu’il a plié sous le joug, on l’élève du mieux que l’on peut. Ce ne sont pas les moyens ni les instrumens qui manquent; on a pu s’en assurer à Vienne dans la galerie où étaient exposés les livres, les tableaux, les modèles, instrumens et matériel en usage dans les écoles publiques de différens degrés. Il faut le dire sur-le-champ, l’unité dans l’empire d’Allemagne ne s’est pas faite pour les écoles aussi rapidement ni aussi complètement que pour l’armée; les méthodes diffèrent. Il en est qui sont un legs de l’ancienne confédération, d’autres remontent aux traditions de Pestalozzi et du pasteur Oberlin du ban de La Roche; toutes ont quelque détail adapté aux lieux et aux usages, et semblent protester contre le régime automatique qui fait l’orgueil et les délices du vrai Prussien. Cette variété se retrouvait surtout dans les expositions des états qui ont cherché le plus possible à conserver les souvenirs de leur indépendance, et portait sur le choix des livres mis ou à mettre dans les mains des enfans. Croirait-on que cette tolérance n’est pas supportée sans ombrage, et que partout on l’éteint à bas bruit? L’Autriche est plus libre; depuis les dernières réformes, elle admet dans l’école toutes les formes de l’enseignement, et laisse aux maîtres le choix presque discrétionnaire du matériel. Les témoignages de cet état de choses étaient réunis dans la même galerie, et on pouvait étudier presque ville par ville en quoi elles différaient ou se rapprochaient les unes des autres; mais il existait ailleurs, dans le Prater même, un type plus vivant et plus curieux d’une école élémentaire : c’était un pavillon isolé qui contenait la représentation exacte de l’école, une école américaine, où le programme des études était chaque jour mis en action. A de certaines heures, le professeur paraissait sur le seuil et montait en chaire. Tout était installé comme si des enfans dussent y prendre place, avec des sièges qui au moyen d’un mécanisme se dédoublaient pour fournir un pupitre, des livres, des ardoises, des tableaux, et, comme dernier attrait, un orgue. Les bancs se garnissaient d’auditeurs de passage, et le professeur commençait la leçon, expliquant tout de la meilleure grâce, et, comme distraction, donnant à entendre quelques airs : de loin en loin, il y joignait des maximes qui frappaient par leur justesse et leur concision. Il n’y avait qu’un pasteur évangélique, peut-être un des descendans des premiers pèlerins de la Pensylvanie, qui pût avoir de telles complaisances pour un public d’inconnus, entreprendre pour lui un cours d’éducation, semer le grain sans trop savoir où il tombait, amuser ou instruire à tout hasard. Envisagée ainsi, la fonction du maître d’école cesse d’être une routine, elle devient un véritable apostolat.

Venons-en à l’agriculture. Ce qu’elle est en Autriche et dans les états allemands qui ont gardé l’empreinte féodale n’a aucune analogie avec ce que nous voyons en France, même en Alsace façonnée à notre image. Depuis que nos paysans ont été mis pour une bonne part en possession directe du sol, ils en ont fait en beaucoup de places une succession de jardins, de vergers et de prairies; le champ même n’a plus l’aspect d’autrefois, on y aperçoit peu de jachères, le bois est soigné arbre par arbre, même la forêt n’y est pas laissée à l’abandon. Partout on reconnaît la main et l’œil du maître veillant sur ce qui lui appartient. Autre est la condition et l’état de la terre quand elle se trouve dans les mains de seigneurs comme héritage de famille ou de riches acquéreurs qui ont pu s’y tailler un domaine et quelquefois un blason. A l’aménagement et à l’espèce des cultures, il est facile de distinguer le bras énervé du vasselage et la surveillance inintelligente des régisseurs. Ce vice d’exploitation est apparent même aux portes de Vienne, dans l’archi-duché d’Autriche, qui est un pays d’exception. Rien de plus brillant que les attelages dont les harnais sont ornés de disques de cuivre; l’aspect du sol et l’examen des fermes ne répondent guère à ce luxe dans les accessoires. Les prétentions sont pourtant grandes de la part des propriétaires fonciers, et à l’occasion du concours universel elles se sont largement manifestées. Tous les grands noms ont voulu avoir, à côté de l’exposition générale, leur exposition particulière. Aucune n’était plus riche, plus complète que celle des princes de Schwarzenberg (Jean-Adolphe et Adolphe-Joseph), qui ne possèdent pas moins de 204,388 hectares de terre et de forêts en Bohême et en Styrie, 2,785 en Bavière et d’autres encore autour de Vienne; elle occupait au Prater un élégant pavillon, où tout était classé dans un ordre parfait et accompagné d’un catalogue rempli de documens statistiques. L’exposition de l’archiduc Albert n’offrait pas moins d’intérêt, et s’étendait également à toutes les exploitations dépendantes qu’embrassent les grands domaines, brasseries, distilleries, sucreries, tuileries, forges et hauts-fourneaux.

Que ces grands domaines tiennent une place considérable dans la fortune d’un pays, personne ne le contestera, — qu’ils soient pour la plupart en mesure de répondre à leur étendue, de servir à des expériences dont les petits domaines ne sauraient supporter les frais, qu’ils se pourvoient à temps des instrumens et des procédés nouveaux, des meilleures races de bétail, des plus puissantes ou des plus ingénieuses machines, des installations les plus avantageuses et des moyens d’hygiène les mieux démontrés, c’est encore ce qui se réalise dans le plus grand nombre de cas, et ce qui se concilie aussi bien avec les intérêts qu’avec les traditions de famille des possesseurs de ces domaines ; mais il n’en est pas moins constant qu’avec des domaines de moindres proportions les mêmes services auraient pu être rendus sans entraîner les mêmes inconvéniens. Or le plus visible de ces inconvéniens est de frapper de paralysie la petite propriété et la propriété moyenne devant cette propriété démesurée. Comment lutter en effet et quelle figure faire? Le faible se sent écrasé par le fort; pour éviter ce contact redoutable, il s’efface le plus qu’il peut. Il est bien difficile dès lors de constituer, dans un pays ainsi organisé et avec des élémens aussi disparates, ces fermes-modèles qui ont imprimé ailleurs à l’agriculture un élan si vif et si soutenu. On en rencontre de loin en loin quelques-unes dans les campagnes de l’Autriche, mais point en même nombre ni dans les mêmes conditions qu’en Angleterre, en Belgique et en France, dans plusieurs de nos provinces, la Normandie, la Picardie, la Flandre et l’Artois. Pour communiquer aux populations une activité sérieuse, ce n’est point ainsi qu’il faudrait procéder. L’exemple venu de haut n’est pas toujours le plus suivi, les exemples voisins touchent davantage : un pays d’ailleurs n’a rien à gagner avec ceux dont la fortune est faite; il a au contraire intérêt à encourager ceux dont la fortune est à faire. Ajoutons que c’est là le débat qui depuis longtemps s’agite sous une autre forme entre la grande et la petite propriété. Tandis que là-dessus les théories se donnaient carrière et partageaient les meilleurs esprits, les faits intervenaient et faisaient au problème posé une réponse presque toujours décisive. Là où, par une bonne fortune, la division constante de la propriété parvenait à s’établir, les plus heureux effets en dérivaient à l’instant même et se multipliaient par la durée ; pacification des esprits, meilleurs rapports entre les classes, cultures plus soignées, produits de choix et d’un placement plus sûr, voilà pour les intérêts particuliers, et, quant aux intérêts généraux, aisance acquise à un plus grand nombre d’individus et perfectionnement visible de la civilisation. Jamais instrument ne fut plus sûr à l’emploi, et ne trompa moins la main qui le mettait en œuvre.

Un détail qui a obtenu à Vienne un incontestable succès, c’est l’exposition des machines agricoles. L’Autriche n’y entrait que pour une faible part, et il ne semble pas que la France ait été représentée autrement que par la fabrique de Liancourt; mais l’Angleterre et les États-Unis avaient engagé sur ce terrain un duel curieux à étudier. Charrues à vapeur, batteuses, faneuses, faucheuses, moissonneuses, présentaient des deux côtés, et avec une grande variété d’échantillons, un magnifique corps de bataille. On voyait bien que c’était là pour les deux nations non pas des produits à classer dans un musée, mais des instrumens usuels bien éprouvés, bien appropriés et capables de forcer toutes les résistances de la terre. Pas un des champions qui ne se sentît en mesure de vaincre. Des expériences d’ailleurs avaient lieu de temps à autre sur des terrains à proximité, et les jurés se portaient sur les lieux pour décider du mérite des armes. C’est qu’en Angleterre et aux États-Unis la machine agricole est désormais l’accompagnement obligé de toute bonne exploitation. A mesure que dans les deux pays les bras sont devenus rares et chers, il a fallu s’en remettre aux instrumens pour tous les services qu’il était possible de leur confier avec quelque économie et quelque succès. En France, nous n’en sommes pas là, et on est fondé à se demander quelle en est la cause : les peuples étrangers ont pris les devans et ont surabondamment réussi, que ne les imitons-nous? A peine y a-t-il eu quelques essais dans les départemens du nord et du nord-ouest, partout ailleurs les instrumens mécaniques ne sont pas même connus. Est-ce la routine, est-ce le fractionnement du sol qui s’y oppose? Les difficultés viendraient-elles de la nature des terrains ou de l’inexpérience des hommes? Probablement les retards viennent un peu de tout cela, et il sera par exemple bien difficile d’introduire une charrue à vapeur partout où le sol se refuse à la culture à plat et en ligne; mais d’autres instrumens peuvent être mis à l’essai, et il y en a des exemples, entre autres la machine à battre à vapeur, qui est devenue populaire dans nos campagnes. Partout où un maréchal ou un charron de village en achète une pour l’exploiter, l’entretenir et la promener de ferme en ferme; une clientèle se forme à l’instant, et la spéculation est bonne. Que ne continue-t-on l’essai sur d’autres machines, la faucheuse et la faneuse, dont l’emploi est aujourd’hui bien vérifié, soit au moyen d’une location et d’un travail à façon, soit par une association entre cultivateurs, comme cela a eu lieu dans nos départemens de l’est à la suite de la dernière guerre? Ce n’est pas de gaîté de cœur que les cultivateurs des autres états se sont assujettis à l’emploi des machines; ils y ont vu un bénéfice réel et un allégement de leurs charges : il n’y a qu’à les suivre sous peine de méconnaître nos intérêts.

Pour que les cultures deviennent chez nous ce qu’elles doivent et peuvent être, c’est cette apathie de nos paysans qu’il faut surtout combattre. On les dirait parfois indifférens à leur propre sort; même pour les choses les plus urgentes et qui devraient les regarder, c’est à la main du gouvernement qu’ils songent. Dans quel état se trouvaient les chemins, dont l’entretien est à la charge des communes ou des riverains, quand la loi est intervenue pour en écouler les eaux et combler les ornières? Aujourd’hui tout ce système de vicinalité est en bon état malgré la guerre, malgré les charrois des Prussiens, et on peut dire malgré leurs cultivateurs eux-mêmes, qui n’y épargnent pas les dégradations. C’est là le plus grand bienfait qui depuis des siècles soit échu à l’agriculture et aux consommateurs de ses produits. Nulle part il n’existe un plus beau réseau de voies de communication de tous les types et dans tous les sens, des chaussées mieux construites, une circulation plus aisée. Nous n’avons d’égaux pour ces travaux de route que les Anglais, les Belges et les Hollandais. L’Autriche est sous ce rapport très mal partagée; peu nombreux, ses chemins sont en outre très mal établis et encore plus mal entretenus, impraticables l’hiver par la boue, étouffant l’été sous des flots de poussière les attelages et les hommes. Il est vrai qu’un récent projet de loi promet à l’Autriche une large aubaine de chemins de fer, mais ce sont là des féeries qui disparaîtront probablement sans laisser plus de traces que son exposition de produits. A nous également il y a des promesses faites pour des chemins de fer ruraux à bon marché; ceux-là sont plus réels et ont une origine sérieuse. Qu’ils soient les bienvenus, ils ajouteront un élément de plus à l’industrie de nos campagnes, et permettront d’y transformer sur place, au moyen de petites usines, ce qui ne peut être expédié en nature, comme la betterave à sucre et la pomme de terre à fécule et à gluten.

Pour compléter la part de l’agriculture, il ne reste qu’à parler de ses produits sous les trois formes qu’ils revêtent, agricoles, alimentaires ou industriels, quelquefois unies, d’autres fois distinctes. La matière est vaste, et les jugemens à rendre sont difficiles; ce n’a pas été un médiocre embarras pour le jury international. Comment sur des échantillons choisis avec soin, qui ne représentent pas une moyenne et dont les prix de revient sont inconnus, se rendre compte de la valeur comparative d’un objet et des forces productives de chaque pays concurrent? Tout au plus était-il possible d’essayer un classement par catégories de mérites; mais ici encore la quantité des produits de premier ordre s’est trouvée telle, notamment en blés et en farines, qu’il y a eu beaucoup d’ex œquo dans chaque variété. Le choix a été plus facile dans les fabrications de pâtes, les préparations des conserves, dont le grand écueil et la pierre de touche sont l’efflorescence pour les unes et la fermentation pour les autres. C’est l’Italie et la France qui réussissent le mieux les pâtes, l’Angleterre et l’Amérique les conserves de poissons, le Brésil les conserves de fruits, l’Italie encore les préparations du porc, Barcelone les biscuits secs; mais la France a ses légumes conservés pour la marine, qui rendent de si grands services à tous les voyageurs privés de nourriture fraîche. Comme il y avait concours pour les conserves et les pâtes, il y a eu concours pour les huiles. Longtemps la France a été non pas même la première, mais la seule à produire de bonne huile d’olive; elle a rencontré à Vienne des concurrens bien près de l’égaler, la rivière de Gênes d’abord, qui produit cette huile (sans goût et qu’on tient à Paris pour supérieure à l’huile d’Aix, qui conserve le goût du fruit; c’est là une concurrence ancienne, il s’en est élevé d’autres à Lucques, et, ce qui est plus récent encore, en Espagne. Nulle part l’olivier n’est mieux cultivé qu’en Andalousie et aux environs de Cordoue; mais en revanche nulle part on n’employait jusqu’à ces derniers temps de plus mauvais procédés d’extraction. On laissait fermenter les olives jusqu’à pourriture, et il ne sortait de la presse qu’une huile colorée en brun, épaisse, acre, qui prenait à la gorge, et qui ne valait pas à beaucoup près les bonnes huiles fraîches de noix et même de colza. L’Espagne, à ce qu’il semble, a enfin rompu avec ses vieilles et barbares méthodes; ‘aussi obtient-elle aujourd’hui des huiles de première qualité, qui peuvent rivaliser avec les nôtres, et trouveraient au besoin chez nous un marché avantageux. Après les céréales et les oléagineux, voici les vins, l’article national par excellence; ils étaient largement représentés à Vienne et n’avaient pas besoin de s’y défendre. 10,000 échantillons avaient été envoyés par tous les pays viticoles; il avait fallu les goûter, les classer et rendre ensuite un jugement sur l’ensemble de ces envois. La discussion fut longue, la dégustation répétée, et voici enfin la sentence qui est sortie d’un examen définitif. Il fut reconnu par le jury français : 1° que la France n’a absolument aucune concurrence à craindre pour ses grands vins de Bordeaux et de Bourgogne, même pour ses vins de Champagne, 2° que pour les grands ordinaires, ceux que nous produisons ont plus de qualité à prix égal que leurs rivaux, presque toujours plus chers et sans bouquet, 3° que, pour les vins ordinaires, l’Italie cultive et fabrique mal, conserve sans soin, mais que l’Espagne fait de jour en jour des progrès plus marqués qui lui permettent de produire en quantités considérables des vins colorés pour coupage à 15 francs l’hectolitre. Tels sont les termes de la sentence qui a été rendue. Il convient d’ajouter que le rôle assigné à l’Espagne appartient également à celles de nos provinces qui en sont limitrophes, surtout à l’ancien Roussillon, qui produit des vins renommés comme le rancio, et au port de Cette, qui fournit à volonté des imitations de toutes les qualités connues. L’Aude et l’Hérault sont les réservoirs où l’on puise des matières pour ces imitations. Dans les années où la vigne échappe aux maladies mystérieuses qui la ravagent, ces deux départemens ont une production si abondante qu’elle suffit à tout. Les prix s’y avilissent quelquefois au point que toute concurrence est mise au défi; c’était autrefois 6 et 7 francs l’hectolitre quand les vins se convertissaient en alcools, c’est 10 francs aujourd’hui qu’on les emploie pour les coupages. Paris surtout en absorbe de grandes quantités; mais ici un autre intérêt est en jeu, et M. Blaise (des Vosges) le fait ressortir, c’est le tort que peuvent faire à nos vignerons du centre les envois du midi combinés avec les provenances de l’Espagne. Devant ces mélanges, vinés au maximum et offerts à des prix réduits, quelles chances de placement reste-t-il aux pays moins favorisés pour le rendement et pour le degré de l’alcool ? Tout au plus les commandes de quelques habitués. Avec des vignes qui ne produisent que 30 à 40 hectolitres par hectare, on ne tient pas longtemps contre celles qui produisent 200, 300 hectolitres et plus. La partie est donc inégale et le deviendra toujours davantage. Le fisc y ajoute d’autres charges, qui vont s’aggravant, et un luxe de formalités qui décourage jusqu’aux perfectionnemens les plus légitimes. Si ces causes combinées continuent d’agir dans le même sens, des vides se feront dans cette industrie, qui manie tant de millions et occupe tant de bras : il ne restera plus debout que deux natures de vignobles, ceux qui par la qualité de leurs produits sont en mesure de résister à tout et ceux qui trouvent un moyen de défense équivalent dans l’importance et le rendement de leurs récoltes. Ce qui est médiocre en goût et pauvre en quantité sera peu à peu supprimé ou bu sur place.

Jusqu’ici, j’ai beaucoup parlé de la France, et c’était mon objet principal; j’ai peu parlé de l’Autriche, et c’était elle pourtant qui au Prater faisait les honneurs de la maison. A tous les titres, il y a beaucoup de bien à dire d’elle, ne serait-ce que pour sa magnifique exposition des draps de Moravie. Plus d’une fois déjà nous avons vu ces draps, et toujours ils ont été pour nous un objet d’étonnement. Brunn, qui les teint et les tisse, est un lieu privilégié, où la perfection acquise ne semble être qu’un encouragement pour une perfection de plus à acquérir. Il y a surtout une qualité de draps blancs à l’usage de l’armée autrichienne qui demeurent sans pareils pour la beauté du ton et la solidité du tissage. Jamais exécution ne mérita mieux le mot de travail de conscience : tout y est à l’avenant, pureté de matières, entente des couleurs, modicité des prix. L’Autriche ne s’est pas montrée moins heureuse ni moins bien inspirée dans l’arrangement des produits de son duché de Styrie : ce pays de peu d’étendue renferme les plus grandes richesses de la civilisation moderne, le fer et la houille, placées presque côte à côte, et en qualité qui rencontre peu d’égales. Située sur les derniers contre-forts des Alpes et loin des grands débouchés, la Styrie n’avait pu jusqu’ici tirer qu’un parti incomplet de ses élémens de fortune; à peine les avait-elle employés à des exploitations modestes. Elle fabriquait des faux, des faucilles, des lames, des fusils, qui avaient un grand débit et qui à l’emploi voyaient s’accroître leur vogue; c’est en cet état que la spéculation s’en est emparée et depuis peu l’a transformée. Elle est aujourd’hui un siège important de l’industrie du fer et de l’acier; son marché s’est développé, les voies de communication ont été améliorées, elle a étendu à tous les genres de travaux et de fournitures un fer excellent qui se rapproche beaucoup du fer de Suède et a pu ainsi acquérir de nouveaux cliens sans perdre aucun des anciens. Maintenant son travail est en plein essor; elle a un outillage complet, des capitaux abondans et des hommes capables. Ces signes de force se retrouvaient dans la physionomie de son exposition; tout y était de premier choix, on y sentait l’élan et la confiance qui distinguent les exploitations vraiment prospères.

C’était aussi l’aspect qu’offrait la partie de l’exposition des provinces illyriennes se rapportant aux constructions navales. Trieste s’y trouvait en nom et aussi à l’œuvre. On sait ce qu’est Trieste pour l’empire autrichien, le seul port marchand et le seul port de guerre qu’il ait. C’est à Trieste qu’est le siège de la flotte du Lloyd, chargée du service des passagers et des marchandises entre l’Europe et l’extrême Orient; c’est de Trieste également qu’est partie la flotte de guerre qui infligea aux Italiens le désastre de Lissa : il devait donc y avoir et il y a eu à l’exposition du Prater une place réservée pour Trieste et pour sa marine, figurée dans quelques échantillons réduits et jugée à sa valeur dans un ou deux tableaux statistiques. Rien de plus précis et de plus concluant. Pour savoir ce que vaut et peut Trieste, il suffit d’avoir visité ses chantiers et aperçu le long des quais les bâtimens qui en sortent. Tandis que Marseille, en fait d’armemens battant notre pavillon, en est presque réduit à des nefs de cabotage, Trieste compte à flot 30 ou 40 navires au moins de 700 à 800 tonneaux de jauge. Quant aux marins, il n’en est guère de meilleurs : dans le factage maritime, on n’en trouverait pas de plus exacts, de plus fidèles, de plus sobres, de plus rangés; dans les combats, ils font bonne figure, et ils l’ont bien prouvé sous Tégethoff. De toutes les façons, l’empire d’Autriche a tout lieu d’être fier de Trieste et d’y montrer avec un certain orgueil un reflet puissant de sa richesse et de sa force. La Prusse, malgré ses ambitions, n’en a pas encore l’équivalent.

Pour en revenir à la solennité qui, pendant six mois et plus, a tenu Vienne en haleine, c’est le moment de se demander quelles conséquences elle a eues en réalité, et de s’en rendre compte avec un sentiment de bienveillance sans trop se presser de conclure. On peut sans doute, et c’est le cas pour bien des gens, trancher là-dessus et dire sans phrases que l’exposition était une spéculation, et que cette spéculation a mal tourné. C’est tomber dans l’excès à propos d’un sujet qui n’en comporte pas et où il y a à se défendre aussi bien d’un dénigrement trop fort que d’un enthousiasme trop vif. L’exposition de Vienne a été ce qu’elle pouvait être, rien de plus, rien de moins, et, quant aux résultats définitifs, les principaux intéressés eux-mêmes ne savent pas encore au juste ce qu’il en est. La liquidation commence, et il s’écoulera du temps avant que les chiffres en aient été dégagés; tout ce qu’on a dit jusqu’à présent ne repose que sur des conjectures. Ce n’est pas d’ailleurs une opération aussi simple qu’on le croit communément ; d’un côté tant à la recette, de l’autre tant à la dépense, reste tant. La partie engagée était moins élémentaire. A côté de l’acquisition du sol et de la construction des bâtimens, il existait d’autres opérations qui devaient faire équilibre à la dépense, y apporter du moins des compensations. Ces opérations ne sont point encore bien définies, ni les chances bien fixées. Telle était l’appropriation des galeries construites à une suite d’entrepôts qu’on eût désignés sous le nom de Docks du Danube, et qui eût servi à loger les produits de la Hongrie, surtout les récoltes de céréales dans leur transit vers l’Europe en cas de disette. Tout cela reste après l’exposition ce qu’il était avant, en perspective et dans les futurs contingens.

Il y a d’ailleurs autre chose à faire à Vienne que de déverser du blâme sur l’exposition, c’est d’en régler les suites. Toutes les fortunes sont à l’état d’ébranlement, il faut rétablir celles qui sont susceptibles d’être relevées; le crédit est mort, il s’agit de le ranimer. Le gouvernement s’en occupe, et une fois encore se concerte avec la banque; on fera des avances sur les lettres de gage, on formera un faisceau solide des sociétés de prêt, on construira des chemins de fer, on s’appliquera en un mot à ce que la confiance renaisse et que la circulation sorte de cette suite d’embarras. Pour cela, il sera offert un emprunt réalisable non en papier, mais en espèces. Que les capitalistes, que les banquiers, que les grands propriétaires fassent trêve à toute chicane pour ne songer qu’à cette œuvre de salut. Ce sera du moins une pensée de réparation après tant de ruines. Dieu veuille que la politique ne se jette pas à la traverse comme empêchement, qu’une trêve se fasse entre les nationalités qui se partagent l’influence, que la Hongrie surtout cesse de peser sur les autres portions de l’empire, et qu’après avoir si longtemps exhalé la plainte d’être dominée elle ne domine pas à son tour d’une manière abusive! C’est un essai d’apaisement à entreprendre, et qui ferait honneur à toutes les nationalités et à tous les partis. La dynastie des Habsbourg mériterait que cette bonne fortune lui échût. Voici dix ans et plus que les mauvaises veines se succèdent, depuis les lignes de Düppel jusqu’à la crise financière du 1er mai, et que l’empire marche d’expédient en expédient. Il serait temps que ces tribulations prissent fin, surtout dans ce qui provient des propres sujets de l’empereur, temps également de rendre un peu de repos à une famille qui d’elle-même est allée au-devant d’institutions libérales, et qui, surprise par les événemens, a montré tant de fermeté d’âme dans les momens critiques et tant de dignité dans les revers.


LOUIS REYBAUD.