Une bonne fortune (Maurière)

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Le Matin
4 octobre 1922

Gabriel Maurière

Une bonne fortune


UNE BONNE FORTUNE


Elle ne tenait pas beaucoup de place dans ce coin de compartiment : il faut se faire petit dans la vie ; on se resserre de soi-même quand la chance ne vous gonfle pas. C’était une petite femme seule et on avouera que ce n’est pas gros une femme seule dans le vaste monde, quand, depuis des heures et des heures, les pays infinis, les villes inconnues, l’immensité des plaines s’étendent derrière vous, devant vous, autour de vous, comme pour vous isoler au milieu d’un désert — le désert humain.

Elle n’était pas laide ; elle n’était pas belle. Petite et brune, le nez un peu relevé, le menton un peu carré avec une fossette au milieu, elle avait un air attentif de bonne ménagère en rangeant son sac, sa valise, son parapluie et ses gants. Quelques plis au cou, quelques rides au front indiquaient une trentaine un peu fatiguée. Elle souriait aisément, gentiment, d’un air confiant et quasi triste.

Depuis deux mois, René l’a quittée. Pourquoi ? Une bêtise, une querelle sans raison sérieuse, ou plutôt sourdement motivée par la lâcheté et l’égoïsme des hommes devant les rides de la femme et parce qu’il l’avait assez vue. Car le ménage avait duré plusieurs années. Mais elle ne possédait plus la fraîcheur des vingt ans. René avait des moustaches fines et une cervelle d’insecte : il était parti avec la fille de la crémière. Alors, elle était seule, sans appui, sans travail suivi, vivotant, grattant sur les repas, sur sa toilette, sur la vie. Un homme c’est la sécurité, la respectabilité. Au bras d’un homme on est madame une telle ; on serait bien moins petite dans le coin du compartiment ! Et elle a tant besoin de s’appuyer, de se frotter à quelqu’un !

Un grand jeune homme entra dans le wagon à Saint-Germain-des-Fossés. Le voici en face d’elle, rose et frais, la moustache soignée, le visage banal et régulier. Il a l’air satisfait, familier, jovial, d’un garçon qui se trouve partout en pays de connaissance. Ils se sont regardés — lui avec un regard qui se signifie : Hé ! hé ! — elle d’un air de le remercier d’être là, de la heurter et de lui marcher sur les pieds. Comme il est poli, ce provincial !

— Est-ce que la portière vous gêne ?… Pardon, mademoiselle… Mille excuses…

Elle a souri et d’une petite voix aimable, elle dit :

— Ce n’est rien, monsieur.

Les mots ont fait leur œuvre d’union. Pouvoir extraordinaire de la parole humaine : en elle ces phrases vibrent, éveillent un vague contentement ; elle sent un poids de moins sur sa poitrine, semble-t-il, parce qu’on lui a parlé, parce qu’un homme jeune et qui a l’air heureux s’est occupé d’elle… Ses yeux, de bas en haut, suivent les bagages qui prennent place. Il n’en finit pas d’ailleurs de les ranger ; il rit de leur manque d’équilibre. Rien de cocasse, n’est-ce pas, comme ce chapeau qui ne veut pas tenir dans le filet :

— Quelle chute, mon père !

— Tiens-toi là et sois sage !

En disant ces mots, il tourne les yeux du côté de la voyageuse, avec l’air bêta de l’homme qui, pour plaire, veut à toute force être drôle et qui s’efforce et s’essouffle à plaisanter.

Il n’avait pas à prendre tant de peine. Depuis des heures, elle s’ennuyait dans son coin ; elle était prête à sourire, à écouter, à causer. Elle riait à mi-voix, d’un petit rire câlin, comme un ronron, en levant les yeux sur lui — des yeux beaux encore, caressants et tendres. Maintenant, le moindre des gestes du jeune homme, ses niaiseries, les platitudes les plus tassées du plus plagiaire des commis voyageurs déclenchaient son rire comme si elle ne les eût jamais entendues…

À présent, on cause… Ce qu’elle fait ? Mon Dieu, pas grand’chose… Elle vient de voir sa tante ; elle croyait trouver du travail, là-bas, dans le Midi, mais il n’y a rien à faire. À Paris, tout est si cher que la misère l’attend ; c’est une vieille connaissance. Heureusement, sa chambre est payée pour deux mois, car elle a de l’ordre et du soin… On se débrouillera ; il faut bien !

Son visage s’est animé sous la poudre un peu trop « Rachel ». Elle ronronne, elle fait de petites mines.

Paris s’annonce avec sa banlieue lépreuse. Elle se lève.

— Je vais prendre mon chapeau.

— Le chapeau légendaire !

— Comment ?

— Le chapeau légendaire — le chapeau Napoléon, quoi !

Elle rit aux éclats, comme si elle venait seulement de comprendre un trait d’esprit d’une grande finesse. Puis elle se chapeaute, fait un bec pour ajuster sa voilette, tire son corsage en faisant saillir sa poitrine et se tourne vers lui, les yeux brillants, comme pour dire :

— Est-ce que je ne peux pas être encore heureuse, aimée… ou, tout bonnement, tranquille ?

Lui, fat, les dents découvertes par un sourire de commis qui lève le petit doigt devant la cliente, la regarda :

— À quoi songez-vous ? dit-elle.
Je songe aux blés coupés qui ne sont pas les nôtres
Et dont les épis mûrs font du pain pour les autres !

Elle rit de nouveau : il faut rire quand les hommes veulent être spirituels.

— De qui c’est, ça ?

— De Rostande… vous savez bien, l’Aiglon, Cyrano !

— Oui, oui, j’ai vu ça !

Ils descendirent, échangeant des politesses. L’homme se fit plus pressant.

— Pourrais-je vous revoir ?

Elle ne répondit pas. Mais elle accepta « un rafraîchissement ». Il renouvela sa question… Elle glissa aux confidences.

— Est-ce bien la peine ? dit-elle. Je suis une femme sérieuse, moi ! Depuis que René m’a quittée, rien, pas ça ! Oui, oui, si encore je vous connaissais… Qu’est-ce que vous faites ?

Il raconta des histoires, broda : il s’appelait Gaston, Gaston Paulard. Il avait une magnifique situation aux Comptoirs du Midi… Mille francs par mois, plus une commission…

Au bout d’une demi-heure elle lui dit :

— Alors, ça serait pour vivre ensemble ?… Comme si on était mariés ?

— Mais sûrement… La vie de famille, le coin du feu ! je ne souhaite que ça !

Il triomphait ! Cependant, ce fut avec un refus poli qu’elle le laissa à sa porte.

Le lendemain, il l’alla chercher, l’emmena dîner — et mon Dieu, le surlendemain, il chaussa des pantoufles presque neuves qu’elle sortit d’une armoire bien rangée… Alors, elle fit des comptes, des projets, des rêves. Avec ce qu’elle gagnerait, elle entretiendrait le ménage ; avec les économies de Gaston elle achèterait ci et ça…

— Tu ne me quitteras pas ? lui dit-elle un soir, brusquement, comme si elle avait senti un froid subit…

— Penses-tu ? Jamais ! Je suis le lierre.

— Le lierre ?

— Oui. Je meurs où je m’attache.

— Il n’y a que toi pour savoir parler !

Elle ronronnait. Elle faisait de petits plats soignés — avec son propre argent, sa réserve. Il l’emmena au théâtre un soir, au cinéma une autre fois.

— Quand est-ce ton terme ? dit-il en tirant son portefeuille — qu’il replaça aussitôt, car il y avait de la marge avant l’échéance.

Il était gai, bon enfant, blagueur. Tout ce qui se débite de plaisanteries classées dans un café du Commerce, il le savait. On ne s’embêtait pas avec lui. Elle reprenait goût à la vie en regardant les dents blanches de Gaston.

— M’ami, tu me mèneras ici, là !…

Toujours, il disait : « Oui ! » Elle était heureuse.

Un soir, elle l’attendit en vain. Le dîner était prêt, il y avait comme dessert un soufflé au chocolat… Hélas ! le soufflé s’affaissa dans la solitude !…

Paulard ne revint pas ! Non ; le bail était fini, comme il dit en rentrant dans sa petite ville, après la quinzaine passée à Paris, où il avait été chargé de régler, comme principal clerc de Me Charzac, notaire, une succession difficile. Mais il éblouit, en rentrant, les camarades assemblés au café du Commerce.

— Paris ! Ah ! mes enfants, quand on sait se débrouiller ! Les hôtels ? jamais ! Tu cherches une petite femme et tu te mets avec elle. Oui, mon vieux, c’est comme ça. Bon souper, bon gîte et le reste. Et ça ne coûte à peu près rien !

Paulard est le coq de l’endroit.


Gabriel Maurière