Une de perdue, deux de trouvées/Tome I/25

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Eusèbe Sénécal, Imprimeur-éditeur (Ip. 308-328).

CHAPITRE XXV.

la cour des preuves.


La nouvelle que la Cour des Preuves allait procéder, à midi, à la reconnaissance d’un héritier de feu M. Meunier, s’était répandue par la ville avec la rapidité de l’éclair. La foule des curieux était considérable, et encombrait les sièges destinés au public ; tous les greffiers et employés des bureaux du Palais de Justice étaient venus pour assister à la séance ; un grand nombre d’avocats occupaient les places qui leur étaient réservées. Le docteur Rivard était assis, en face du juge, à côté de son avocat. Au bout de la table longue du greffier, M. Préau s’occupait d’un air indifférent à feuilleter une liasse de papiers.

— Silence ! silence ! messieurs, cria un huissier ; et au même instant les deux battants d’une porte latérale s’ouvrirent, et le Juge de la Cour des Preuves entra. Il monta, à pas lents, les degrés qui conduisaient à son siège, et après avoir salué le barreau, fit signe à l’huissier-audencier de proclamer l’ouverture de la séance.

« Oyez, oyez ! cria l’huissier-audencier, que tout ceux qui ont quelque chose à faire, devant ce tribunal de la Cour des Preuves de la cité de la Nouvelle-Orléans, produisent leurs réclamations et elles seront entendues. Vive l’État ! »

— M. le greffier, lui dit le juge, appelez le rôle des causes.

Le greffier se leva, et appela : « Requête du Dr. Léon Rivard pour annulation du Testament de feu Sieur Alphonse Meunier, pour cause de survenance d’héritier, et pour reconnaissance du dit héritier. »

Il y eut un mouvement de curiosité dans la salle, plusieurs personnes montèrent sur les bancs pour voir le Dr. Rivard.

— Si Son Honneur veut me permettre, dit M. Préau en se levant, j’ai une motion à faire avant que la Cour procède sur le rôle.

Le Dr. Rivard fit un mouvement de surprise et écouta.

— Quelle est votre motion, dit le juge ?

— Je désire que la Cour entende, avant tout, la cause de Fortin contre Fortier, que Votre Honneur, à la dernière séance, m’a promis de faire passer la première aujourd’hui.

Le docteur Rivard se sentit soulagé d’un grand poids, en attendant ce dont il s’agissait ; et se penchant à l’oreille de son avocat, il lui dit quelques mots.

— Si M. Préau n’a pas d’objection, je le prierais de vouloir bien me permettre de procéder dans la cause de l’héritier de M. Meunier ; mon client, le docteur Rivard, qui est ici à mes côtés, et tout ce public qui est venu dans le seul intérêt de voir passer cette cause importante, vous sauront gré de retirer votre motion.

M. Préau entendit en ce moment une voiture qui s’arrêta en face du Palais de Justice.

— S’il en est ainsi, monsieur, répondit-il, je retire ma motion.

— La Cour, continua l’avocat du docteur Rivard, est-elle maintenant prête à entendre la cause ?

— Procédez, répondit le juge.

— Je vais commencer par lire la requête.

La Requête était écrite en anglais, nous la traduisons.

« À l’honorable Juge de la Cour des Preuves, pour la cité de la Nouvelle-Orléans, État de la Louisiane.

La Requête de Léon Rivard, médecin, de la dite cité de la Nouvelle-Orléans, Tuteur dûment élu en justice à l’orphelin Jérôme, expose respectueusement :

Que, le premier septembre 1836, Alphonse Meunier, négociant de la Nouvelle-Orléans, sous l’impression qu’il n’avait point d’enfant ni d’héritier légitime, fit son testament olographe, qu’il déposa le même jour entre les mains du Sieur P. Magne, notaire public.

Que, le 15 septembre 1836, le dit Alphonse Meunier décéda à la Nouvelle-Orléans, sans avoir changé son testament.

Que, le 25 octobre 1836, le dit Testament du dit Alphonse Meunier fut irrégulièrement ouvert et reconnu par Son Honneur ledit Juge de la dite Cour des Preuves : sauf toute opposition qui pourrait y être faite, dans la quainzaine, avant son homologation.

Que, le 19 mars 1820, le dit Alphonse Meunier avait épousé, en légitime mariage, demoiselle Léocadie Mousseau.

Que, le 21 mai 1823, il serait né du légitime mariage du dit Alphonse Meunier avec la dite Léocadie Mousseau, un enfant mâle, baptisé le même jour, sous le nom à d’Alphonse Pierre.

Que, le 29 mai 1823, la dite Léocadie Mousseau décéda à la paroisse St. Martin, État de la Louisiane, sans autre enfant issu de son dit mariage avec le dit Alphonse Meunier, que le dit Alphonse Pierre.

Que, par d’inexplicables circonstances, le dit Alphonse Pierre Meunier fut perdu, et que son père, après les plus grandes recherches, fut persuadé que son fils était mort et qu’il ne le reverrait jamais.

Que, le 5 avril 1826, un orphelin du nom de Jérôme, de parents inconnus, abandonné sur la levée, au bas du couvent des Ursulines, fut amené à l’Hospice des Aliénés de la Nouvelle-Orléans.

Que, le 30 octobre 1836, votre Requérant aurait été dûment élu tuteur de l’orphelin Jérôme.

Que, le 1er novembre 1836, Pierre de St. Luc, capitaine du Zéphyr, constitué, par le dit testament dudit Alphonse Meunier, son héritier et légataire universel, aurait été noyé et décédé dans le fleuve du Mississipi, et inhumé au cimetière de la Nouvelle-Orléans, avec toutes les pompes de la religion et la plus grande publicité.

Que, le dit orphelin, Jérôme, aurait été reconnu et identifié depuis la mort du dit Alphonse Meunier, avec le dit Alphonse Pierre ; et que le dit Jérôme ne serait autre que le dit Alphonse Pierre, fils légitime et héritier du dit Alphonse Meunier.

Le tout tel que votre Requérant est prêt à prouver.

C’est pourquoi votre Requérant, ès-qualité, conclut à ce que, vu les causes ci-dessus, il plaise à votre honorable cour déclarer le dit orphelin Jérôme être le fils légitime et héritier légal du dit feu Alphonse Meunier ; et en autant qu’il appert que le dit testament aurait été fait par le dit feu Alphonse Meunier, sous la fausse impression que son fils était mort, que le dit testament soit déclaré nul et de nul effet ; et de plus qu’un administrateur soit nommé pour prendre soin de ladite succession.

Léon Rivard, Tuteur. »

La lecture de cette requête avait été écoutée dans le plus grand silence. On lisait sur la figure de tout le monde, le profond intérêt que cette cause inspirait ; et les événements qu’elle annonçait étaient si imprévus, et l’héritage dont il s’agissait si considérable, presque fabuleux, que l’on ne doit pas être surpris de l’impression qu’elle avait produite.

— Je produis, continua l’avocat du docteur Rivard, au soutien de la présente Requête, les documents suivants :

1o Copie authentique du dit testament de feu Alphonse Meunier.

2o L’extrait de mariage du dit Meunier.

3o L’extrait de naissance du dit Alphonse Pierre Meunier.

4o L’extrait mortuaire de dame Léocadie Mousseau Meunier.

5o L’extrait mortuaire du dit feu Alphonse Meunier.

6o L’acte de tutelle du dit Léon Rivard.

7o L’extrait mortuaire du dit Pierre de St. Luc.

8o Copie certifiée de l’entrée des régistres de l’hospice des Aliénés de la Nouvelle-Orléans.

« Par ces documents, je prouve d’abord la naissance d’un héritier légitime de feu M. Alphonse Meunier, continua l’avocat du docteur Rivard ; ensuite, que M. Meunier était sous l’impression, en faisant son testament, que son fils n’existait plus. Il ne me reste plus à faire voir maintenant que l’orphelin Jérôme est le véritable Alphonse Pierre, fils légitime et unique héritier de M. Meunier ; ce que j’espère prouver de la manière la plus évidente et la plus péremptoire par des témoins qui ont parfaitement connu l’enfant avant qu’il fût perdu et pendant qu’il était en nourrice.

J’établirai par ces mêmes témoins qu’ils ont une parfaite connaissance de la perte de l’enfant, et des recherches infructueuses que l’on fit pour le retrouver ; enfin j’établirai que l’enfant, après avoir été plusieurs années abandonné et relégué parmi les fous de l’hospice, a été reconnu, par une espèce de miracle, pour le fils si longtemps perdu de M. Meunier. »

L’exposition était claire et simple. Tout le monde était dans l’attente. Le docteur Rivard regardait tour à tour son avocat et le juge.

— Je vais maintenant faire entendre les témoins. Huissier ! veuillez appeler le témoin nommé Toussaint Délorier.

— Toussaint Délorier ! cria l’huissier.

— Si la Cour veut me le permettre, demanda M. Préau, je prendrai la liberté de suggérer à mon savant confrère, qu’il conviendrait de faire venir devant la cour ce fils de M. Meunier.

Il y eut un mouvement d’approbation universelle parmi l’auditoire ; plusieurs avocats appuyèrent la suggestion. Le docteur Rivard jeta un coup d’œil inquiet sur M. Préau, dont l’air d’indifférente bonhomie ne trahissait aucun sentiment hostile. Le docteur ne savait que penser.

— J’aimerais bien à savoir, reprit M. Duperreau avec animation, en quelle qualité M. Préau fait cette demande ? Je voudrais bien savoir quelles parties ou quels intérêts il représente ?

Tous les yeux étaient tournés sur M. Préau qui répondit avec le calme le plus parfait.

— Je ne vois pas que ma proposition ait rien de si étonnant, ou qui puisse tant exciter mon savant confrère ; je ne l’ai faite que parcequ’elle m’a paru naturelle. Je ne prétends représenter aucune partie dans cette cause, puisqu’elle se poursuit Ex parte ; je n’agis que comme Amicus Curiæ. Je n’ai pas l’honneur de connaître M. le docteur Rivard, que je vois aujourd’hui pour la première fois, quoique sa réputation, si bien méritée d’homme de bien, soit plus d’une fois parvenue à mes oreilles. Je n’ai pas le moindre doute sur l’exactitude des allégués de la Requête, dont la lecture, je l’avoue, m’a vivement intéressé. Je ne vois pas du tout comment vous pouvez vous opposer à ce que M. le docteur Rivard envoie chercher cet enfant ; je suis bien sûr que votre client n’y a aucune objection. D’ailleurs il me semble qu’il est dans l’intérêt de la cause même, que l’enfant comparaisse devant les témoins, qui l’ont connu dans son enfance, afin qu’ils puissent aujourd’hui l’identifier, comme aussi il est dans l’intérêt du public de pouvoir s’assurer que celui qui réclame la succession de M. Meunier est bien son fils et son héritier. Le docteur Rivard verra, comme moi, qu’il est de son intérêt de faire venir l’enfant, tant pour sa satisfaction que pour celle du public. Au reste, quant à moi je n’y tiens pas, et c’est parce que je savais que Son Honneur M. le juge n’avait pas d’objection de suspendre les procédés, pendant quelques minutes, afin de gratifier l’audience dans un désir, et je pourrais dire dans un droit aussi légitime. »

Deux ou trois avocats se levèrent simultanément, pour représenter au juge la justesse des remarques de M. Préau. Son honneur le juge qui se sentit, lui aussi, quelque curiosité de voir l’enfant, remarqua : « qu’en effet il serait bien à propos que le docteur Rivard allât chercher son pupille. »

Le docteur Rivard qui, au fond, ne voyait aucun inconvénient à faire paraître le petit Jérôme, qu’il était bien certain que personne ne reconnaîtrait, s’offrit, de bonne grâce, de l’aller chercher. — Il prit une voiture de louage, et ne tarda pas à revenir avec le malheureux orphelin qui, en voyant tout ce monde, eut peur et se mit à pleurer, en se cachant le visage sous les basques de l’habit du docteur Rivard. La foule s’ouvrit pour laisser passer le docteur, qui alla reprendre sa place à côté de son avocat, avec le petit Jérôme. La vue de ce petit être chétif et imbécile, causa une impression pénible de pitié dans l’auditoire, qui s’était figuré, pour l’héritier d’une si fabuleuse fortune, un enfant intelligent et bien constitué.

— Procédez, M. Duperreau, lui dit le juge.

M. Duperreau, après avoir fait assermentée le témoin, lui demanda s’il avait connu M. Alphonse Meunier et sa femme ? s’il avait connu l’enfant ? s’il avait appris que l’enfant avait été perdu, et jamais retrouvé ?

À toutes ces questions le témoin fit une réponse affirmative.

— Et où avez-vous connu l’enfant de M. Meunier, lui demanda le juge ?

— À la paroisse St. Martin, votre honneur ; il avait été mis en nourrice chez la femme Phaneuf, qui l’emporta à Bâton-Rouge.

— Et après ?

— Et après, c’est tout, votre honneur.

— Vous avez dit que l’enfant avait été perdu.

— Oui, votre honneur ; faut-il que je répète ce que j’ai déjà dit ?

— Pas besoin. Regardez maintenant cet enfant, et dites si vous croyez qu’il soit le même que celui que vous avez vu en nourrice chez la femme Phaneuf ?

Le juge désigna du doigt au témoin l’orphelin Jérôme, qui se voyant ainsi pointé au doigt, eut peur et se glissa sous la table. Plusieurs personnes se mirent à rire ; le docteur Rivard, vexé de la conduite de son pupille, lui dissimula un innocent coup de pied à la chûte de l’épine dorsale, sous la table, par forme de muette admonition. Le petit lâcha un faible cri, et revint sur son siège, en se frottant d’une main là où ça lui démangeait, et de l’autre, cherchant à refouler une larme qui se rebellait sous sa paupière.

— Oui, votre honneur, je crois que c’est le même, répondit le témoin avec aplomb.

— C’est bien ; vous pouvez descendre maintenant, excepté que quelqu’un veuille vous poser de nouvelles questions.

Le docteur Rivard jeta un coup d’œil inquiet sur M. Préau, qui s’occupait, avec la plus parfaite indifférence, à lire une gazette, quoiqu’il n’eut pas perdu un mot de la déclamation du témoin.

M. Duperreau fit ensuite assermenter M. Charon, le chef de l’Hospice des Aliénés, qui prouva que le petit Jérôme avait été amené à l’hospice, ainsi qu’il avait été porté aux régistres. Il certifia que l’extrait des régistres, produit en cour, était conforme à l’original ; que les deux bouquins (qu’il montra) avaient été apportés et déposés à l’hospice, comme la propriété de l’orphelin, quand il y fut amené. Il prouva aussi que l’extrait de naissance d’Alphonse Pierre, produit en cour, était le même extrait qui avait été trouvé, par son honneur le juge, dans les bouquins ; enfin que l’entrée des régistres correspondait avec l’extrait de naissance.

— Et avez-vous aucun doute, lui demanda M. Duperreau, que Jérôme ne soit Alphonse Pierre, l’enfant de M. Meunier ?

— Aucun.

— Quelqu’un, demanda le juge, a-t-il quelque question à faire au témoin ?

Personne ne répondit.

Jérémie, le portier de l’hospice fut ensuite introduit. Il corrobora, en substance, ce qu’avait dit le témoin précédent ; et descendit sans que personne lui fit de transquestions.

Le docteur Rivard était radieux ; le public paraissait satisfait de l’identité du petit Jérôme avec le petit Meunier.

— J’espère, dit M. Duperreau, en se levant avec dignité et promenant sur l’auditoire un regard de satisfaction, j’espère que la Cour ne peut plus avoir de doute maintenant sur la justice et l’équité de cette cause. J’aurais pu produire une foule de documents et de témoins, au soutien des allégations de la présente requête ; mais j’aurais craint d’abuser de la patience de votre honneur. Les preuves que j’ai produites, tant écrites que verbales, sont irrécusables et péremptoires. Je pourrais m’étendre au long, et faire ressortir toutes les circonstances merveilleuses et extraordinaires qui ont accompagné la naissance de l’orphelin Jérôme qui, après être mort au monde, et avoir été enterré dans un hospice d’aliénés, en sort pour monter au plus haut de l’échelle sociale où, par son rang et sa fortune, il a droit de prétendre.

Je laisse cette cause à la décision de votre honneur, persuadé que les conclusions de la requête seront accordées.

M. Duperreau s’assit au milieu du plus profond silence, chacun attendant avec anxiété le jugement qui allait être prononcé, quoique tout le monde le supposât d’avance.

— Quelqu’un, demanda le juge, a-t-il quelque remarque à faire, avant que la cour procède à prononcer le jugement en cette cause ?

— Je suggérerais à M. le docteur Rivard, dit M. Préau qui revenait de la salle voisine où il avait été un instant, de produire tous les documents qu’il peut avoir au soutien de sa requête.

— Nous n’en avons pas besoin d’autres, reprit M. Duperreau ; notre preuve est complète.

— Excusez-moi, je n’ai dit cela que dans l’intérêt de votre client. Voici un petit papier qui pourrait vous être de quelqu’utilité ; en ma qualité d’Amicus Curiæ, tant dans l’intérêt de M. le docteur Rivard que dans celui du public, je serais d’opinion de l’annexer au dossier de la cause, si toutefois vous n’y avez pas d’objection formelle. La cour permettra-t-elle à M. le greffier de donner lecture de ce petit papier, avant de décider si ma proposition est convenable ?

— Certainement, répondit le juge ; tout ce qui peut jeter un jour favorable sur cette cause doit être entendu. Lisez, M. le greffier.

M. Préau passa au greffier le petit papier qu’il tenait à la main. Le docteur Rivard était sur les épines, malgré l’assurance de son avocat qui lui disait : « que la preuve était écrasante et que rien ne pourrait l’affecter. » Le juge était sérieux. Le public attendait et conjecturait, sans savoir ce qui allait arriver.

Le greffier lut à haute voix, au milieu du plus profond silence :

« Extrait du Régistre des Baptêmes, Mariages et Sépultures de la paroisse de Natchitoches, État de la Louisiane, pour l’année 1825.

Le 25 août 1825, par nous, prêtre soussigné, a été enterré Alphonse Pierre, décédé hier, à l’âge de deux ans, trois mois et trois jours, fils légitime de sieur Alphonse Meunier et de Léocadie Mousseau, ses père et mère. »

« B. Berlinguet, Ptre Curé. »

Aux premiers mots, le docteur Rivard devint extrêmement pâle, et, malgré son admirable talent de cacher ses sensations sous un masque de complète dissimulation, le choc était si inopiné, si imprévu, que tous ses membres tremblèrent. Il baissa la vue, pour ne point rencontrer le regard de tous les yeux fixés sur lui et qui semblaient se réjouir de sa confusion et de sa déconvenue.

Le juge se sentit ému de compassion pour les pénibles sentiments qu’éprouvait le docteur Rivard, qu’il avait lui-même poussé à faire cette démarche.

— Messieurs, dit le juge d’un accent solennel, je dois à la vérité et au caractère de M. le docteur Rivard de dire, que c’est à ma sollicitation qu’il a présenté cette requête à la Cour. Trompé moi-même par les circonstances, et convaincu par la coïncidence des événements qui entourent l’existence de l’orphelin Jérôme et du fils de M. Meunier, que les deux enfants devaient être la même personne, je réussis à convaincre le docteur Rivard que l’orphelin Jérôme n’était autre que le petit Meunier, malgré les objections du docteur qui prétendit obstinément que le fils de monsieur Meunier devait être mort, quoiqu’il n’en eut pas la preuve. Ainsi cette circonstance ne doit nullement affecter la réputation du docteur.

— Loin de moi, reprit M. Préau d’une voix un peu émue, de vouloir jeter le moindre louche sur le caractère et les intentions de M. le docteur Rivard. Je n’ai pas le moindre doute que, s’il eût connu la mort du fils de M. Meunier, il n’eût jamais consenti à présenter la Requête qui occupe la Cour en ce moment. Loin de moi l’idée d’aucune imputation injurieuse ; au contraire je dois lui rendre justice de dire que s’il était persuadé, comme j’en suis convaincu d’après ce que vient de dire votre honneur, que son pupille était le véritable héritier de M. Alphonse Meunier, il était obligé en conscience, en devoir, en honneur, de faire valoir les droits de l’innocent dont il représentait les intérêts. Ainsi, je considère que la conduite du docteur Rivard, loin de pouvoir porter atteinte à sa réputation, ne peut que le rehausser dans l’estime des gens de bien.

Ces paroles, prononcées par M. Préau avec une simplicité toute naturelle, causèrent dans l’auditoire une impression favorable au docteur Rivard, qui respira plus à l’aise et regarda le juge ; celui-ci lui sourit avec bienveillance.

Messieurs, reprit le juge, il reste encore une chose à décider dans cette cause. La succession de M. Alphonse Meunier étant vacante, il est de mon devoir de nommer ex-officio administrateur pour en prendre la gestion. Mon choix est déjà fait de la personne que je considère la plus digne d’en remplir les devoirs, et cette personne est M. le docteur Rivard. Si quelqu’un a quelqu’objection à faire ou quelqu’autre personne à suggérer, je suis prêt à l’écouter avant de prononcer mon jugement.

Tous les yeux se portèrent sur M. Préau, dans l’attente qu’il aurait quelque chose à dire ; il se leva en effet et dit :

— Je suis informé, M. le juge, qu’il y a un témoin qui a quelque chose à dire concernant l’orphelin Jérôme. Ce témoin pourra peut-être jeter quelque lumière sur les entrées des régistres de l’hospice, qui me paraissent assez extraordinaires à l’endroit de ses parents.

— Je n’ai pas la moindre objection, répondit le juge.

Sur un signe que lui fit M. Préau, l’agent de police André Lauriot, qui se tenait près de la porte, alla à la voiture qui était demeurée stationnée en face du Palais de Justice, et en fit descendre une femme habillée en noir ; un voile épais empêchait de distinguer ses traits.

— Quel est votre nom, madame, lui demanda M. Préau, aussitôt qu’elle fut entrée dans la boîte aux témoins.

— Marianne Coco dit Létard, répondit le témoin d’une voix forte, en relevant son voile d’un geste dégagé.

— Avez-vous connaissance d’un petit enfant du nom de Jérôme, qui fut conduit à l’hospice des Aliénés, vers le 5 avril 1826 ?

— Oui, monsieur, c’est moi-même qui l’y ai mené.

— Le reconnaîtriez-vous, si vous le voyiez ?

— Je crois bien qu’oui ; après l’avoir eu quatre à cinq ans sur les bras, je ne dois pas l’avoir oublié ! Tenez, le voilà à côté du docteur Rivard.

Le docteur fronça le sourcil.

— Connaissez-vous les parents de l’orphelin ?

— Sans doute.

— Quels étaient ses père et mère ?

— Sa mère s’appelait Irène de Jumonville, qui est maintenant folle.

— Et le père ?

— Le père ! C’est le docteur Rivard, qui est assis là.

Le docteur lança un regard fulgurant sur la Coco. Un murmure d’étonnement mêlé de curiosité circula parmi la foule, qui était intéressée au plus haut point.

— J’objecte, dit M. Duperreau, à ce que M. Préau continue à examiner le témoin concernant l’orphelin Jérôme. Que nous importe maintenant de savoir quels sont ses parents, puisque nous reconnaissons qu’il n’est pas l’héritier de feu M. Meunier.

— Oh ! je n’insiste pas, répondit en souriant M. Préau ; j’ignorais que M. le docteur Rivard fut marié, et que sa femme fut folle. C’est un malheur qui retombe sur son fils, et dont je le plains de tout mon cœur.

Cependant, si la Cour veut me le permettre, je ferai une observation, une seule, ajouta M. Préau ; c’est que ce que vient de dire le témoin ne peut aucunement affecter la haute estime que le public entretient pour le docteur Rivard. Si le docteur était marié avec cette Irène de Jumonville, il n’y a rien de surprenant qu’il ait eu des enfants.

Le docteur Rivard ne savait comment s’expliquer la conduite de M. Préau, qui, par ses paroles, semblait être en sa faveur, et qui néanmoins lui portait les coups les plus sensibles par ses actes. Était-ce un malheureux hasard ou une cruauté raffinée, d’autant plus torturante qu’elle était plus lente et plus cachée ? Il attendait le dénouement avec une pénible anxiété. Ses tribulations et ses espérances avaient été, tour à tour, si brutalement détruites et excitées, qu’il regrettait presque les démarches qu’il avait faites. Mais quand il pensait aux cinq millions, comment pouvait-il reculer, tant qu’il y avait une lueur d’espoir ? Et M. Préau lui-même ne venait-il pas de la faire luire plus vive que jamais !

— Messieurs, dit le juge, avez-vous quelque chose à dire ?

Pas un mot, pas un murmure, pas un chuchotement ne se fit entendre. La foule, qui s’était de plus en plus augmentée depuis l’ouverture de la séance, occupait toute la salle, jusqu’aux places réservées aux avocats ; chacun, le cou tendu, prêtait l’oreille pour entendre les paroles du juge.

Le juge, après avoir parlé du mérite du défunt et de la persévérante industrie du défunt, pour acquérir une si large fortune ; après avoir déploré l’absence de tout héritier pour en prendre la jouissance ; après s’être appesanti sur l’immense responsabilité de celui qui en serait l’administrateur au nom de l’État ; après s’être étendu sur les qualités du docteur Rivard, sur son caractère, son intégrité, sa ponctualité, sa réputation, se préparait à prononcer son jugement, quand monsieur Préau se leva encore une fois et dit :

— Au risque de passer pour importun aux yeux de la Cour et de cet auditoire, je suis obligé de prier son honneur de vouloir bien me permettre de dire, que je viens d’être informé qu’une personne désire être entendue devant la Cour, avant que votre honneur prononce son jugement.

— Je n’aime pas à être interrompu d’avantage, répondit le juge d’un ton sec.

— Mais votre honneur…

— Monsieur Préau !

— Peut-être cette personne a-t-elle quelque chose d’important à déclarer.

— La Cour a déjà attendu assez longtemps.

— Je suis fâché d’être obligé de remarquer, qu’il sied mal à une Cour de justice de mesurer les intérêts du public sur la longueur d’une séance ou sur le plus ou moins de patience qu’éprouve celui qui préside…

— Monsieur !

— Je suis prêt à présenter mes excuses, si j’ai fait usage de propos injustes ou injurieux ; mais je le répète, je suis respectueusement d’opinion que la Cour devrait entendre cette personne, quelle qu’elle soit. Si ce qu’elle a à dire est important pour cette cause, votre honneur, dont je connais l’impartiale justice, ne serait-elle pas la première à se reprocher de ne l’avoir pas entendue ? Si au contraire ce témoignage est d’aucune importance, la Cour n’aura perdu que quelques minutes ! Il me semble, quand il s’agit d’aussi graves intérêts que ceux qui sont en jeu dans cette cause, la Cour ne doit point hésiter à admettre jusqu’aux plus petites informations, si elles peuvent aider à la dispensation de la justice.

Le juge baissa la tête et réfléchit un instant.

Le public, qui s’attendait à quelque chose d’important, regardait M. Préau, qui, debout, les bras croisés sur la poitrine, avait les yeux fixés sur le juge. Un murmure d’approbation circule bientôt par toute la salle, et plusieurs crièrent : « admettez le témoin ! » Quelques avocats se levèrent pour appuyer la demande de M. Préau.

— Admettez le témoin ! dit enfin le juge.

La porte du greffe s’ouvrit au bout de quelques instants, et, à la stupéfaction de tout le monde, du juge, des avocats et du public, le capitaine Pierre de St. Luc entra !

Il est plus facile de concevoir que d’exprimer ce qu’éprouva le docteur Rivard. La peau de son visage prit une teinte verdâtre, et se ratatina sous l’effet de la crispation des nerfs ; tout son corps trembla. Il eût désiré mourir : mais la main de la justice humaine devait s’appesantir encore plus rudement sur lui.

La figure du capitaine Pierre de St. Luc était calme, sérieuse et solennelle, un peu pâle par l’effet de la fatigue qu’il avait éprouvée. La multitude se recula pour lui faire un passage, et il s’avança lentement vers le banc des avocats, où M. Préau lui fit apporter une chaise.

Ceux qui ne connaissaient pas le capitaine, demandaient quel était ce personnage qui créait une si grande sensation. Ceux qui le connaissaient, répétaient son nom à haute voix. L’excitation et le tumulte étaient à leur comble ; et les huissiers ne pouvaient plus réussir à imposer le silence et à rétablir l’ordre. Le juge allait suspendre la séance, quand M. Préau fit signe de la main à la foule qu’il voulait parler.

— « Votre honneur, dit-il, et vous, messieurs, vous avez été frappés de surprise à l’apparition de M. Pierre de St. Luc, et vous aviez raison de l’être. Victime du plus diabolique et du plus inexpliquable complot, on le fit passer pour noyé, et on substitua le cadavre d’un autre au sien pour tromper les yeux du public. Je dis inexpliquable, car les auteurs de l’attentat paraissent, avoir agi sans but et pour le seul désir de commettre un crime. Heureusement que M. de St. Luc a pu s’échapper des mains de ses meurtriers, qui maintenant sont tous… tous peut-être entre les mains de la justice. Si vous avez été réjouis, si nous sommes tous heureux de le revoir au milieu de nous, venant recueillir une fortune qui lui appartient à tant de titres, il est ici un homme qui doit être bien heureux de revoir le fils de son meilleur ami, celui qu’il aimait à l’égal de son fils, comme son honneur le juge vient de vous le dire ; un homme dont la douleur avait été si grande en apprenant la mort de M. de St Luc, qu’il avoua à son honneur que la vie lui était à charge ; un homme, que nous avons tous vu au jour des funérailles du prétendu M. de St. Luc, baigné dans les pleurs et plongé dans la plus amère des douleurs. Cet homme, c’est M. le docteur Rivard ! M. le docteur Rivard qui semble, en ce moment, tellement affecté par le bonheur de revoir le fils de son meilleur ami, qu’il peut à peine maîtriser la violence de l’émotion que lui a causé le plaisir de revoir celui qu’il désespérait de presser jamais sur son cœur, en souvenir de M. Meunier. Un excès de joie, comme un excès de douleur, est toujours dangereux ; et ses effets sont souvent aussi violents ! M. de St. Luc ne peut, certes, qu’être infiniment reconnaissant envers M. le docteur Rivard, pour les sentiments d’affection et de bienveillance qu’il lui a témoignés en présence de son honneur M. le juge ; et cela dans un moment où les paroles de M. Rivard ne pouvaient être dictées par l’intérêt, puisque c’était alors qu’il croyait, comme tout le monde, que M. de St. Luc était véritablement mort. Aussi m’est-il bien agréable de rendre au docteur Rivard, ce témoignage d’approbation que ses sentiments lui méritent à si juste titre. Et j’espère qu’on ne m’accusera pas d’être emporté au delà des bornes d’une juste admiration pour ses vertus, si je saisis cette occasion de lui présenter, devant cette audience, la plus haute appréciation qu’un homme public puisse faire des qualités de M. le docteur Rivard. »

M. Preau tenait à la main un papier soigneusement plié. Personne ne comprenait M. Préau, et chacun cherchait à lire sur sa figure, légèrement animée, si c’était encore une sanglante ironie ou un véritable témoignage d’approbation.

« Le docteur Rivard, continua monsieur Préau, peut prendre communication de ce document, ou, s’il l’aime mieux, le greffier en fera la lecture publiquement.

— Passez le papier au docteur Rivard, dit le juge.

M. Préau dit un mot à l’oreille d’André Lauriot, qui était derrière lui ; après quoi il lui remit le papier, en lui disant, à haute voix de le porter au docteur Rivard.

Le docteur s’était levé pour recevoir le document. Le public était dans une attente fiévreuse.

Le docteur Rivard lut tout le document, sans qu’un muscle de sa figure trahit ce qui se passait dans son âme ; son front ne se contracta pas, sa main ne trembla pas, son œil demeura ouvert. Son corps était droit, raide, immobile. Tous ceux qui l’entouraient éprouvaient une émotion pénible et avaient pitié de cet homme, qui avait éprouvé tant d’humiliations durant la journée. Enfin le docteur Rivard voulut parler, et il ne fit entendre qu’un cri rauque ; sa tête se pencha sur sa poitrine, et il tomba, comme s’il eût été frappé d’un coup d’apoplexie foudroyante !

Il venait de lire le mandat d’arrêt, que le juge de paix avait lancé contre lui.