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Une estancia

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UNE ESTANCIA.

On appelle estancias[1], dans toute l’Amérique espagnole, les propriétés rurales uniquement destinées à l’éducation du bétail, sur une échelle inconnue en Europe, et qui n’a son analogue que parmi les hordes errantes de l’Asie centrale. Les provinces du Rio de la Plata sont, de toutes les anciennes possessions de l’Espagne, celles qui présentent les plus vastes établissemens de ce genre, et leurs habitans offrent le spectacle assez singulier d’une nation civilisée, dont la richesse presque tout entière ne consiste qu’en troupeaux. Cette espèce d’anomalie sociale s’explique d’elle-même par la rareté de la population, et surtout par ces plaines immenses ou pampas qui caractérisent le pays, et dont la surface unie comme celle de la mer, couverte de riches pâturages et dépourvue de forêts, semble, ainsi que les steppes asiatiques, inviter l’homme à la vie pastorale. De là deux peuples divers, pour ainsi dire, dans la République Argentine : l’un, renfermé dans l’enceinte des villes, livré au commerce, à l’industrie, à la plupart des arts de la civilisation, et que rien ne distingue des habitans de l’Europe ; l’autre, répandu dans la campagne, portant un costume particulier, ayant ses usages propres, et abandonné à toutes les passions de l’homme à demi sauvage. Ce dernier se compose de ces gauchos, dont le caractère prononcé et original n’a pas encore été étudié avec tout le soin qu’il mérite, malgré les renseignemens précieux que contiennent les voyages de Miers, Head, Schmidtmeyer, mistriss Graham, et plus anciennement les ouvrages de d’Azzara.

On trouve dans les mêmes auteurs des détails assez étendus sur les estancias, mais incomplets à certains égards. On regrette, en les lisant, qu’ils n’aient pas donné plus d’importance et d’attention à cette base de l’existence d’un pays, livré, il est vrai, depuis trop long-temps à tout ce que les ambitions particulières les plus effrénées peuvent enfanter de désordres et d’anarchie, mais qui n’attend qu’un peu de repos pour monter au premier rang des nouveaux états de l’Amérique du Sud. Ce qui suit est le résumé de notes prises sur les lieux pendant un assez long séjour, fait à des époques différentes ; j’en ai retranché les détails déjà connus ou qui n’ont qu’un médiocre intérêt à de telles distances. Bien que recueillies principalement dans la province de Buénos-Ayres, elles peuvent s’appliquer à toutes les estancias de la République, la manière de les diriger étant partout la même.

La surface immense des pampas n’est pas abandonnée, en droit, au premier venu qui veut s’y établir. Toutes les terres non occupées forment le domaine public de chaque province, et il faut s’adresser à leur gouvernement pour en obtenir la concession. Pendant long-temps, dans la province de Buénos-Ayres, cette concession a été complète, c’est-à-dire qu’elle entraînait la propriété absolue du fonds ; mais, depuis plusieurs années, le gouvernement ne les donne plus qu’à bail emphytéotique pour l’espace de vingt ans, à l’expiration desquels on renouvelle sa demande si on veut obtenir une prolongation de jouissance. Ce n’est pas néanmoins que les terres manquent : celles non concédées sont aux autres dans la proportion environ d’un à quatre, et elles augmentent chaque jour à mesure que la frontière s’avance dans le sud, où les Indiens luttent encore pour défendre le sol dont ils étaient jadis les maîtres. Mais le domaine public ayant été en partie hypothéqué en garantie de la dette contractée en 1824, envers l’Angleterre, le gouvernement s’est mis dans l’impossibilité d’en disposer autrement que par usufruit jusqu’à l’extinction de cette dette.

Fonder une estancia étant une chose assez longue et pénible, beaucoup de personnes préfèrent acheter un terrein déjà occupé, avec un certain nombre de têtes de bétail qui forment un noyau pour l’avenir. Le prix moyen actuel des terres est de 600 à 800 piastres (3,180 à 4,240 francs) par lieue carrée, suivant leur nature et la localité.

La première opération à laquelle procède l’acheteur est la reconnaissance de la propriété qu’il vient d’acquérir. Accompagné d’un agrimensor (arpenteur), patenté par le gouvernement, il se rend sur les lieux, et là, les titres en main, et en présence des voisins convoqués à cet effet, il vérifie les limites du terrein. On sent que cette opération ne saurait, sur une surface aussi vaste, se faire de la même manière que dans nos contrées d’Europe. L’agrimensor relève avec une boussole la direction des limites indiquées par les titres ; deux des hommes qui l’accompagnent à cheval portent, au galop, dans la direction indiquée, une corde de plusieurs centaines de varas[2] de long, attachée par chaque bout à un pieu qu’ils plantent en terre de distance en distance, en ayant soin de maintenir la corde toujours tendue, et sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’ils en reçoivent l’ordre. Chaque fois que la direction change, on élève un mojon, ou monceau de pierre, en prenant une note exacte de l’endroit où il est placé. Ce relèvement se fait assez vite, pour qu’on puisse en un jour, depuis le lever du soleil à son coucher, mesurer une ligne de cinq à six lieues de longueur et quelquefois au-delà. Quand le contour de la propriété est ainsi connu, il n’y a plus qu’une triangulation ordinaire à faire pour obtenir sa surface.

Outre la qualité et l’abondance des pâturages, une estancia, pour prospérer, doit réunir plusieurs autres conditions rigoureusement nécessaires. La première est qu’elle renferme des eaux permanentes, soit par des ruisseaux, soit par des lagunes : on nomme ainsi les petits lacs que forment les pluies là où le terrein présente des bas-fonds. Les pampas ne sont coupées par des rivières que de loin en loin, encore la plupart n’ont-elles que de rares affluens ; on peut faire quarante lieues dans certains endroits, sur la route de Buénos-Ayres au Chili, entr’autres, sans rencontrer pour apaiser sa soif, qu’une eau marécageuse et saumâtre que le besoin le plus pressant peut seul faire trouver potable. La sécheresse, qui commence chaque année en octobre, se prolonge quelquefois pendant trois ou quatre mois sans qu’une goutte de pluie vienne rafraîchir le sein d’une terre de feu et entr’ouverte de toutes parts. Alors les lagunes se dessèchent, les ruisseaux tarissent, et les animaux succombent par milliers. On estime à deux millions le nombre de ceux qu’a fait périr la dernière sécheresse, qui a régné de 1830 jusqu’au commencement de 1832 inclusivement ; mais heureusement une mortalité aussi désastreuse est fort rare. La seconde condition est que l’estancia ait des limites naturelles qui empêchent les animaux d’en sortir ; qu’elle soit, par exemple, située entre deux rivières, dont l’une se jette dans l’autre. On appelle un terrein ainsi clos un rincon (un coin), et il acquiert par cela seul une grande valeur. Lorsque enfin l’estancia ne renferme aucun taillis d’arbrisseaux où le bétail puisse se cacher, et qu’elle est à une distance assez éloignée de la frontière pour être à l’abri des déprédations des Indiens, elle réunit tout ce qu’il faut pour prospérer. Cette dernière condition est une des plus indispensables ; car les pampas, à une distance de soixante-dix lieues au sud de Buénos-Ayres, sont encore le domaine de nombreuses tribus indiennes, qui errent dans leurs immenses solitudes, et qui n’apparaissent de temps à autre que pour porter le ravage dans les propriétés des habitans. Ceux qui vivent près de la frontière sont constamment sur le qui-vive. Je pourrais citer telle de ces incursions où les Indiens ont enlevé au-delà de cinquante mille têtes de bétail. Ces déprédations sont une source permanente de désastres pour le pays, et entravent puissamment le développement de ses richesses.

Une circonstance qui pourra donner une idée de l’étendue de certaines estancias, c’est que, malgré les pertes qu’ils ont faites pendant les dernières guerres civiles, les deux plus riches propriétaires de Buénos-Ayres possèdent encore chacun au-delà de soixante mille têtes de ganado[3], et qu’on n’en met que quinze cents à deux mille par lieue carrée, sur un terrein, afin d’éviter que les pâturages ne viennent à leur manquer. Quelque considérable que paraisse cette quantité de bétail, elle n’est rien auprès de celle que possédaient certains estancieros[4], sous la domination espagnole, lorsque le commerce du pays était interdit aux étrangers, et que la métropole n’en tirait qu’une quantité de cuirs bien inférieure à celle qui en sort aujourd’hui. La campagne était alors littéralement couverte d’animaux, au point que dans beaucoup d’endroits le voyageur était obligé de s’ouvrir un passage au milieu d’eux pour continuer sa route. Les propriétaires de cent cinquante mille têtes n’étaient pas rares, et on en cite encore un dans le pays qui en réunissait près de cinq cent mille, réparties sur diverses estancias. Cette richesse n’était pas aussi exorbitante qu’elle le paraît au premier coup-d’œil ; à cette époque, un bœuf valait 4 à 5 réaux (2 fr. 50 à 3 fr.), et la pesada[5] de cuirs environ 4 réaux (2 fr. 50) ; aujourd’hui l’un vaut 3 à 4 piastres (15 fr. 90 à 21 fr. 20), et l’autre 4 piastres et demie (23 fr. 80), de sorte que le propriétaire de cinquante mille animaux est aussi opulent que celui qui en possédait jadis six fois autant. La plus vaste estancia que j’aie vue est une ancienne propriété des jésuites nommée la Calera, située dans la province de Montevideo, sur les bords de la Plata, non loin de l’Uraguay. J’ai assisté à son arpentage en 1826 ; elle avait quarante-deux lieues de circonférence. Elle est aujourd’hui ruinée et appartient au colegio de las huerfanas (collége des orphelines) de Buénos-Ayres, qui n’en tire aucun revenu..

Supposons maintenant une estancia renfermant douze mille têtes de bétail. La maison du maître est située, autant que possible, au milieu de la propriété, sur les bords d’un ruisseau, et sur une de ces légères ondulations de terrein où lomas qu’offrent les pampas de distance en distance. Elle se compose ordinairement d’un corps de logis en briques et de quelques ranchos, destinés aux peons attachés au service de la propriété. Prés de là est le corral, enceinte circulaire, plus ou moins vaste, formée de pieux enfoncés en terre, avec une seule ouverture fermée par une porte pour l’entrée et la sortie des animaux. Si l’estancia n’a rien à craindre de la part des Indiens, elle ne présente aucune espèce de défense ; dans le cas contraire, un mur ou un fossé garni d’une ou deux pièces d’artillerie de petit calibre, plus propres à effrayer l’ennemi qu’à lui faire un mal réel, protége l’espace habité, sans parler des fusils de munition, espingoles, sabres, dont la maison est presque toujours bien pourvue. L’estanciero ajoute ordinairement à sa demeure un jardin assez mal entretenu, et plante à l’entour quelques arbres, surtout l’ombù et le pêcher, qui, outre ses fruits, lui fournit le bois dont il a besoin pour sa consommation. Ainsi environnées de verdure, la plupart de ces habitations ressemblent à de véritables oasis sur la surface monotone et triste des pampas.

Un riche estanciero habite le plus souvent la ville, et ne vient que de loin en loin passer quelque temps sur sa propriété ; en son absence, elle est dirigée par un homme de confiance ou majordome que secondent un ou plusieurs capataz, chargés de faire exécuter ses ordres par les autres peons : ces derniers sont toujours en nombre proportionné à celui du bétail que renferme l’estancia ; on en met ordinairement un par mille animaux, et leur salaire est de six piastres par mois outre la nourriture. Les domadores, c’est-à-dire les gauchos qui sont exclusivement occupés à dompter les chevaux, reçoivent une paie un peu plus élevée, mais qui ne dépasse jamais 8 à 9 piastres.

La quantité de bétail que j’ai supposée plus haut ne pourrait rester sur le même point sans s’affamer et rendre la surveillance presque impossible. On la divise en conséquence en plusieurs troupeaux, qu’on répartit sur la surface de l’estancia. Chacun de ces troupeaux s’appelle un rodeo, et se compose habituellement de trois mille animaux qui obéissent à un vieux taureau dont ils suivent tous les mouvemens. On accoutume celui-ci à venir chaque soir près de la maison, et à passer la nuit régulièrement dans le même endroit ; les autres l’imitent, et forment un vaste cercle autour de lui, ce qui a fait donner à ces troupeaux le nom de rodéo, de rodear, entourer. À la pointe du jour, quand leur chef se lève et se met en marche, tous les animaux qu’il dirige l’accompagnent et se rendent avec lui aux pâturages. Trois ou quatre mois suffisent ordinairement pour les accoutumer à ce manège. L’un des rodeos reste attaché au centre de l’établissement ; les autres sont placés à des distances à peu près égales et mis sous la direction d’un capataz, accompagné d’un nombre convenable de peons qui construisent leurs ranchos dans l’endroit qui leur a été assigné. Le service de ces peons consiste à empêcher les animaux de s’écarter. Depuis le lever du soleil jusqu’à la nuit, ils sont à cheval, occupés à les surveiller et à les maintenir près du rodeo auquel ils appartiennent. Tant que l’eau ne lui manque pas, le bétail reste à sa portée ou ne s’en éloigne guère ; mais lorsque la sécheresse se fait sentir, il se répand de côté et d’autre, et ne cesse de marcher que lorsqu’il a trouvé à apaiser la soif qui le dévore, ou bien lorsqu’éclate un de ces terribles orages auxquels sont sujets les pampas, les animaux, épouvantés par les éclairs et le fracas de la foudre, s’enfuient dans toutes les directions et se mêlent à ceux des estancias voisines ; il faut alors plusieurs jours aux peons pour les réunir. Malgré la surveillance la plus active, un estanciero perd chaque année, par ces deux espèces d’accidens, un assez grand nombre d’animaux, surtout lorsque près de sa propriété il existe des bouquets de bois ou ils peuvent se cacher. Ce bétail égaré devient sauvage, et s’étend de plus en plus au loin. C’est ainsi qu’il en existe une assez grande quantité sur le territoire des Indiens qui lui donnent la chasse et en vivent en partie.

Le jaguar et le couguar, qui sont assez communs dans le pays, font éprouver aussi quelques pertes aux estancieros, mais trop peu considérables en général pour qu’ils en tiennent compte. Les bœufs et les chevaux savent bien se défendre eux-mêmes contre ces animaux féroces, comme ils le font en Europe contre les loups, en se mettant en cercle et en présentant à l’ennemi, les premiers, un front serré de cornes menaçantes ; les seconds, leur croupe et leurs pieds de derrière qui ne sont pas moins redoutables. On rencontre quelquefois dans la campagne des jaguars morts, qui ont succombé dans ces combats en s’obstinant trop à l’attaque.

La température des pampas étant très modérée pendant l’hiver, et ne descendant que rarement au-dessous du point de congélation, les troupeaux y vivent en plein air pendant toute l’année. Ils souffrent néanmoins du froid et de l’humidité qui règnent dans les mois de juin, juillet et août, et ne reprennent leur embonpoint que lorsque le printemps couvre la campagne d’une herbe abondante et savoureuse, que la sécheresse fait disparaître à son tour, et qui repousse de nouveau pendant l’automne. Cette dernière saison est la plus belle de toutes à Buénos-Ayres ; c’est alors que les habitans reprennent les travaux de la campagne, suspendus pendant les grandes chaleurs.

Outre le bétail ordinaire, une estancia renferme toujours un grand nombre de chevaux, tant pour la vente que pour l’usage des peons qui en font une consommation énorme. Ne connaissant d’autre allure que le galop, ils fatiguent leurs chevaux en peu d’heures et sont obligés d’en changer plusieurs fois par jour. Aussi une propriété comme celle que j’ai choisie pour exemple, doit-elle en avoir une centaine toujours rassemblés dans le corral ou aux environs, et prêts pour le service. Les chevaux errent en liberté comme les autres animaux, par petites troupes ou manadas, dont chacune est composée d’un étalon, de ses jumens et des poulains qu’elles ont mis bas. Ces espèces de famille se composent ordinairement de trente à quarante individus qui suivent sans cesse leur chef et ne se confondent jamais avec les manadas voisines. Elles se forment d’elles-mêmes sans l’intervention de l’homme. Chaque étalon rassemble autour de lui les jumens auxquelles il peut suffire, et n’en reçoit plus dans sa troupe lorsqu’il en a un nombre convenable. Celles qui se présentent alors sont repoussées à coups de dents et force ruades par lui-même et les autres jumens, et ne cessent d’errer de côté et d’autre jusqu’à ce qu’elles trouvent une famille qui veuille bien les recevoir. Lorsqu’un jeune cheval est devenu assez fort pour être chef d’une troupe, il est traité de même et expulsé de celle dont il fait partie. Il la suit alors de loin ainsi que les autres manadas, et tâche d’attirer à lui quelques jeunes jumens de son âge ; il ne tarde pas à être entouré de plusieurs, qui quittent leur troupe pour se joindre à lui, et il devient à son tour le père d’une nombreuse postérité. On ne conserve néanmoins qu’un nombre limité d’étalons qui ne servent qu’à la propagation. La plupart des autres chevaux qu’on destine aux usages ordinaires subissent la castration comme les nôtres.

Jusqu’à l’âge de deux ans et demi à trois ans, un cheval vit en liberté sans jamais sentir la main de l’homme. À cette époque, il est dompté de la manière suivante : les peons commencent par renfermer dans le corral la manada dont il fait partie ; l’un d’eux lance au cou de l’animal un lazo et l’entraîne hors de l’enceinte malgré sa résistance ; un second lui enlace les jambes de derrière, et tous deux tirant chacun de leur côté en sens contraire, le renversent sur le sol. Le domador lui passe alors un mors dans la bouche, et lui attache sur le dos un cuir garni d’étriers comme une selle ordinaire, après quoi on le dégage de ses entraves et on le laisse se relever. Le domador s’élance sur son dos, et s’y maintient en enfonçant dans le cuir qui remplace la selle, ses énormes éperons, dont la molette a souvent trois pouces de diamètre. L’animal, tremblant de crainte et de fureur, reste presque toujours, pendant plusieurs minutes, immobile, les jambes écartées, les naseaux fumans, l’œil fixe. Il fait tout à coup plusieurs bonds de suite à hauteur d’homme, et s’élance en ligne droite à travers la campagne en franchissant tous les obstacles qui se trouvent sur sa route ; mais il essaie vainement de se débarrasser de son cavalier en se cabrant, en lançant des ruades ou se roulant à terre ; celui-ci épie tous ses mouvemens, les prévient, et l’oblige bientôt à suivre la direction qu’il veut lui faire prendre. Quand les forces du cheval sont épuisées, le domador le ramène, lui ôte la bride et la selle, et l’attache, pour la nuit, à un poteau planté dans un endroit dépourvu d’herbe, afin qu’il ne puisse réparer ses forces. Le lendemain et les jours suivans, il le fatigue de nouveau en lui permettant de paître pendant quelques heures ; enfin, au bout de quatre ou cinq jours, l’animal est censé dompté et propre au service : — Es un caballo, c’est un cheval, disent les gauchos. Quand, après quelques semaines, sa fougue sauvage est encore diminuée, il devient un rodomon que bien peu d’Européens toutefois pourraient gouverner. Enfin lorsqu’il est tout-à-fait maniable, il reçoit l’ignoble nom de mancaron (rosse). Les gauchos le dédaignent il est bon pour les gringos[6].

On sent qu’un cheval ainsi brisé ne peut durer long-temps. Une des principales qualités qu’estiment les gauchos dans leurs chevaux, est la faculté de s’arrêter subitement au milieu de la course la plus rapide. Ce mouvement brusque ne peut s’opérer sans que tout le poids de l’animal ne porte instantanément sur ses jambes de derrière, et ne les affaiblisse promptement ; aussi est-ce toujours par là que pèchent les chevaux de Buenos-Ayres.

Chaque estanciero, afin de reconnaître les animaux qui lui appartiennent, a sa marque particulière qu’il est obligé de faire enregistrer à la police. Un vaste tableau, exposé publiquement dans une des salles de cet établissement, offre toutes celles de la province, et chacun peut, à toute heure, en prendre connaissance. Cette marque s’imprime au moyen d’un fer chaud sur la cuisse des animaux. Quand un propriétaire en vend un, il place une seconde empreinte à côté de la première, et l’acheteur y ajoute la sienne. La place manquerait bientôt si le bétail changeait souvent de maître ; mais comme on ne le laisse pas vivre long-temps, il passe rarement dans un grand nombre de mains. Tout individu a le droit de saisir, sans autre formalité, l’animal qui porte sa marque, partout où il le rencontre ; le détenteur, même de bonne foi, s’exposerait à de graves désagrémens en faisant la plus légère résistance. La police exerce aussi une surveillance très active sur les cuirs qu’on apporte à la ville ; la marque permet toujours de reconnaître leur maître primitif, et tout individu suspect est tenu de faire connaître, lorsqu’ils ne portent pas la sienne, de qui proviennent ceux qu’il veut vendre. Cette loi est une de celles qui s’exécute avec le plus de rigueur, l’intérêt personnel de chacun y trouvant son compte, et l’existence du pays reposant, pour ainsi dire, sur son observation. Cela n’empêche pas néanmoins que les vols de bétail ne soient assez fréquens, le gaucho qui rencontre un animal isolé se faisant rarement scrupule de s’en emparer, et de le tuer pour effacer la trace de son délit.

Tous les ans, pendant l’automne, au mois d’avril ou de mai, on procède à la marque du jeune bétail. Cette opération, qui s’appelle la hierra[7], amène une suite de fêtes dans les estancias, comme, chez nous, les vendanges. L’estanciero invite ses amis à y assister, et les gauchos accourent de tous côtés offrir leurs services, souvent sans autre salaire, que leur part des réjouissances qui vont avoir lieu. Pendant plusieurs jours, ce ne sont que festins, danses, courses à cheval et divertissemens de toute espèce. Le soin même de rassembler les animaux épars dans la campagne, pour les renfermer par troupes dans le corral, est un vif plaisir pour les gauchos, qui, dans ces occasions, déploient toute leur adresse à lancer le lazo et les bolas, deux armes favorites qui ne les quittent jamais. Chaque animal est saisi et renversé à terre de la manière que j’ai décrite plus haut, et remis en liberté après avoir subi l’opération. On procède en même temps à la castration des jeunes taureaux, qui se fait d’après la même méthode qu’en Europe, et qui a lieu, non-seulement pour empêcher une propagation démesurée, mais encore pour améliorer les cuirs, ceux de bœuf étant plus minces, plus souples, et destinés à d’autres usages que ceux de taureau.

Tant que dure la hierra, on tue chaque jour plusieurs bœufs pour les repas qui se succèdent presque sans interruption, et qui rappellent les festins homériques. Les gauchos, assez sobres d’ordinaire, engloutissent, dans ces jours de réjouissances, des quantités de viande vraiment prodigieuses. Près d’un feu allumé en plein air, un quartier tout entier de bœuf, traversé dans toute sa longueur par un morceau de bois en guise de broche, cuit penché sur la flamme du brasier ; quand il est grillé à point, on le retire, on enfonce la broche dans la terre, et chacun des assistans, armé de son couteau, en découpe de longues tranches qu’il porte à sa bouche, et qu’il coupe par morceaux sur le bord même de ses lèvres. Ce rôti n’a pas encore disparu, qu’un autre est déjà sur le feu, et ainsi de suite, tant que se prolonge la fête. Le soir, des danses exécutées au son d’une guitare discordante complètent les plaisirs du jour, et ne cessent que lorsque la nuit est avancée.

Une estancia est la propriété la plus lucrative qui existe. Chaque année le capital s’accroît d’environ un quart, lorsqu’elle est bien dirigée, et qu’elle réunit toutes les conditions de prospérité dont j’ai parlé plus haut. Le propriétaire de douze mille têtes de bétail peut en vendre ou en tuer deux ou trois mille annuellement, suivant les bornes plus ou moins étroites dans lesquelles il veut maintenir ses troupeaux, ou suivant l’étendue du terrain qu’il possède. Pendant quelques années, les estancieros de la province de Buenos-Ayres ont trouvé quelque avantage à créer des établissemens près de la ville où ils faisaient abattre leur bétail pour leur compte ; mais plusieurs causes les ont fait renoncer, pour la plupart, à ce genre d’industrie, et ils préfèrent aujourd’hui le vendre aux propriétaires de ces établissemens qui se nomment saladeros. Il en existe un assez grand nombre aux portes de Buenos-Ayres, et dans quelques-unes on tue jusqu’à deux cents animaux par jour. Les mares de sang, les ossemens épars, les débris de toute espèce qui jonchent ces lieux de carnage, les rendent horribles à voir, et l’air en serait empesté, si des légions de mouettes et d’oiseaux de proie n’étaient sans cesse occupées à faire disparaître tout ce qui est rejeté comme de nulle valeur. Nulle part les services que ces oiseaux rendent à l’homme ne sont plus frappans que dans les environs de Buenos-Ayres ; malgré la grande salubrité de l’air, qui a donné son nom au pays, il serait bien difficile sans eux que les matières animales qu’on rencontre à chaque pas ne donnassent naissance à une foule de maladies.

La manière de mettre à mort un bœuf dans ces saladeros, et en général dans tout le pays, est plus expéditive que la nôtre, mais elle est trop révoltante pour être décrite, et ne contribue pas peu à entretenir chez les gauchos cette indifférence qu’ils montrent à voir couler le sang. Quelques minutes leur suffisent pour enlever la peau de l’animal, qu’ils font sécher à l’ombre en l’étendant sur le sol, le poil en dessous, et en la distendant au moyen de chevilles placées de distance en distance sur ses bords. Quand elle est sèche, on la plie longitudinalement en deux, et on la livre au commerce. La chair se sale légèrement et se sèche au soleil ; dans cet état, elle prend le nom de tasajo, et devient l’objet d’expéditions assez importantes pour les colonies des tropiques, où elle sert de nourriture aux nègres. On se contente le plus souvent d’entasser le tasajo dans la cale des navires sans le mettre en barils.

À leur arrivée à Buenos-Ayres, les cuirs sont conservés, en attendant leur embarquement, dans de vastes magasins appelés barracas, qui peuvent en contenir jusqu’à cent mille et au-delà. On les range par piles régulières élevées d’un pied au-dessus du sol, pour les mettre à l’abri de l’humidité, qui n’est pas au reste le seul ennemi qu’ils aient à craindre : un insecte du genre dermestes des naturalistes pullule dans ces magasins, et détruirait en peu de temps les masses de cuirs les plus considérables, si on n’y veillait sans cesse. Tous les quinze jours en été et toutes les six semaines en hiver, on est obligé de battre les cuirs pour faire tomber ces insectes, et surtout leurs larves qui y adhèrent assez fortement au moyen des longs poils dont elles sont hérissées, et qui exercent encore de plus grands ravages que l’insecte parfait. Cette opération, qui augmente considérablement les frais, ne préserve pas toujours les cuirs, et les navires qui les emportent en Europe sont fréquemment infestés par cette vermine.

La race de bœufs répandue dans les pampas ne diffère en rien de celle que nous possédons en France ; peut-être est-elle de taille un peu plus petite, ce qu’il faut attribuer aux intempéries des saisons auxquelles elle est sans cesse exposée, et aux jeûnes prolongés qu’elle éprouve pendant la sécheresse. La même cause rend sa chair moins nourrissante et moins bonne que celle de nos bœufs. Il existe en outre une variété constante qui se distingue de la race ordinaire par une taille moins élevée, des formes plus trapues, et surtout par la tête qui est ramassée, avec un muffle en quelque sorte écrasé. On appelle un bœuf de cette espèce niato, camard. Quelques personnes ont voulu faire de cette variété une race distincte et propre au pays ; mais comme on connaît très bien l’époque à laquelle le bétail y a été introduit, et le nom des individus qui en amenèrent pour la première fois quelques têtes du Brésil, il ne peut y avoir aucun doute à cet égard[8]. Les chevaux, ne recevant également aucun soin, ont en général moins bonne mine que les nôtres. Leur souche provient de la race andalouse ; mais aucun croisement n’ayant eu lieu depuis leur introduction en Amérique, ils ont perdu les formes élancées et sèches des chevaux de l’Espagne méridionale, en conservant toutefois quelque chose de leur ardeur et de leur aptitude à supporter la fatigue. Ils s’usent promptement, ce qui n’a rien d’étonnant, quand on songe à la manière dont on les dresse et aux longues courses au galop qu’on leur fait faire ; j’en ai vu qui avaient parcouru cinquante lieues d’un soleil à l’autre, suivant l’expression du pays. Le sol des pampas étant presque partout dépourvu de cailloux, on ne les ferre jamais, excepté ceux qui servent de chevaux de selle en ville.

Presque tous les produits que fournit le bétail, tels que cuirs, tasajo, crins, cornes, etc., viennent à Buenos-Ayres, seul port que possède la république, depuis que Montevideo, soustrait au joug du Brésil à la suite de la dernière guerre, s’est constitué en état indépendant. Des troupes de mules, de longues files de pesantes charrettes y apportent du pied des Andes et des frontières du Haut Pérou les productions de l’intérieur. Une faible portion prend la route du Chili à travers les Andes, et se rend à Valparaiso, où est concentré tout le commerce extérieur de ce dernier pays. La consommation qui s’en fait sur les lieux est en outre extrêmement considérable, le cuir y remplaçant le fer et le bois dans une foule d’usages auxquels nous appliquons ces deux matières de première nécessité. La porte de la chaumière du gaucho est un cuir ; les solives qui supportent le toit et les côtés sont attachées avec des lanières de cuir ; son lit est une peau de bœuf clouée sur quatre ais à deux pieds au-dessus du sol ; son recado[9] est entièrement composé de cuir ; les produits de la terre sont conservés dans des sacs de même matière ; en un mot on ne pourrait citer aucun des objets à son usage où le cuir n’entre pour quelque chose.

C’est donc sur la prospérité des estancias que repose, dans toute la force du terme, l’existence de la République Argentine ; livrée, comme elle l’est depuis si long-temps à l’anarchie, elle serait actuellement plongée dans la misère la plus profonde, si l’agriculture ou des fabriques eussent été les bases de sa richesse. Mais la multiplication rapide de ses troupeaux l’a soutenue dans les grandes épreuves qu’elle a eu à traverser, et quelques années de repos et de sécurité pour les propriétés suffiraient pour réparer ses pertes, malgré l’immense destruction de bétail qui a eu lieu pendant les dernières guerres civiles. Pour n’en citer qu’un exemple, on estime à soixante mille animaux la consommation que fit, en 1829, l’armée fédérale, forte de dix mille hommes, qui bloqua la ville pendant environ cinq mois. Pour comprendre ceci, il faut connaître les habitudes désordonnées des gauchos en pareille circonstance : lorsque après avoir tué un bœuf, ils ne le trouvent pas à leur gré, ils le laissent de côté ou n’en prennent que les parties les plus délicates, et passent à un autre, jusqu’à ce qu’ils en rencontrent un qui leur convienne. Le nombre de chevaux détruits dans le même espace de temps fut beaucoup plus considérable encore. La campagne à quinze lieues aux environs de la ville était couverte de leurs cadavres, et à chaque pas on en rencontrait d’expirans, qui n’avaient pas la force de toucher à l’herbe au milieu de laquelle ils étaient couchés. Le peu de ménagement avec lequel on les traite, les fait périr par milliers dans le cours d’une campagne, si courte qu’elle soit, et les armées sont obligées d’en avoir des troupes nombreuses à leur suite pour remplacer ceux qui succombent. Pendant la guerre avec le Brésil, l’armée patriote, forte d’environ six mille hommes, eut presque constamment trente mille chevaux avec elle, et plusieurs fois elle fut entravée dans ses opérations, faute d’en avoir un nombre suffisant pour le service.

Cette destruction qui a continué pendant ces dernières années, et l’absence de documens officiels, rendent impossible, pour le moment, une estimation même approximative du nombre d’animaux que possèdent les provinces du Rio de la Plata. Un essai de statistique, publié à Buenos-Ayres en 1825, la portait à cette époque à douze millions, nombre presque double de celui qui existe en France, et égal à celui que possède la Grande-Bretagne, d’après les dernières statistiques ; mais depuis, cette quantité a dû diminuer beaucoup. Le relevé officiel des cuirs qui s’expédient à la douane de Buenos-Ayres ne peut être que d’un faible secours dans ce calcul, parce qu’il en passe une assez forte quantité en contrebande, et qu’il ne fait pas connaître la consommation, très considérable, qui a lieu dans le pays. Voici néanmoins le relevé des exportations de ces dernières années, d’après des renseignemens authentiques


1825. 1829. 1830. 1831.
Cuirs de bœuf 
650,000 820,000 645,000 680,000
Peaux de cheval 
80,000 112,000 68,000 72,000
Total 
730,000 932,000 713,000 752,000


La rade ayant été bloquée par l’escadre brésilienne pendant les années 1826, 1827 et 1828, l’exportation fut nulle ou à peu près, et ne doit pas figurer dans ce tableau. Il en résulta un accroissement pour celle de 1829, mais moins considérable qu’on ne pourrait le croire, attendu que des masses entières de cuirs furent détruites dans les magasins par l’humidité ou la polilla[10], et que les habitans suspendirent la mise à mort habituelle du bétail. J’ai omis aussi les autres produits, qui sont d’une importance tout-à-fait secondaire.

J’ai dit un mot, en commençant, du prix que valait un bœuf sous le règne de la métropole. Lorsque la révolution ouvrit la Plata au commerce de toutes les nations, ce prix haussa subitement, et ne cessa de s’élever pendant les premières années, à mesure que les importations devenaient plus considérables. Depuis 1825 jusqu’en 1829, il fut stationnaire ou sujet seulement à de légères variations, dépendantes de causes accidentelles ; mais la mortalité causée par la dernière sécheresse et les guerres civiles a occasionné une hausse nouvelle, qu’on peut évaluer à vingt pour cent.

Un troupeau assorti, c’est-à-dire mélangé d’animaux de tout âge, vaut actuellement 2 piastres 4 réaux (13 fr. 25) par tête ; un bœuf propre au saladero, 4 piastres à 4 piastres et demie (21 fr. 20 à 23 fr. 85) ; un bœuf pour le matadero, c’est-à-dire pour la boucherie, 6 à 7 piastres (31 fr. 80 à 37 fr. 10) ; une paire de bœufs, dressés pour la charrue, 15 à 20 piastres (79 fr. 50 à 106 fr.) ; une vache accoutumée à se laisser traire, 5 ou 6 piastres (26 fr. 50 à 31 fr. 80). Ces dernières sont assez rares, vu l’apathie des gauchos, et le lait est toujours très cher à Buenos-Ayres ; il coûte ordinairement 45 à 60 centimes la bouteille. Le beurre est plus cher encore, et vaut presque toujours 1 piastre (5 fr. 30) la livre[11]. On le remplace, pour apprêter les alimens, par la mantequilla, ou moelle de bœuf, fondue et purifiée.

Les chevaux achetés en troupe coûtent 4 piastres (21 fr. 20) pièce, prix double et même triple de celui qu’ils valaient il y a quelques années, car j’en ai vu souvent acheter des bandes considérables à 6 ou 7 fr. par tête. Les jumens sont toujours à meilleur marché, parce qu’elles ne servent qu’à la multiplication de l’espèce ; celui qui en monterait une s’exposerait à être bafoué par la populace. Ce préjugé bizarre est né dans l’origine du besoin de favoriser la propagation des chevaux, et s’est maintenu jusqu’à ce jour, bien qu’il ne soit plus d’aucune utilité ; il est entretenu principalement par la coutume de promener sur une jument les malfaiteurs condamnés à subir le fouet dans les carrefours de la ville.

Les chevaux de luxe coûtent beaucoup plus cher que les autres, surtout depuis quelque temps ; on ne peut guère en avoir un de belle apparence à moins de 100 à 150 piastres (530 fr. à 795 fr.). Ce prix est néanmoins inférieur à celui qu’ils valent au Chili, où j’ai vu donner assez souvent 30 quadruples (2,500 fr.) pour un cheval de première qualité.

La consommation de viande qui se fait dans toutes les classes de la population est énorme. Dans la seule ville de Buenos-Ayres, qui ne contient que soixante-dix mille âmes au plus, elle monte à quatre cents bœufs par jour. On ne la vend pas à la livre, mais par arrobe et demi-arrobe[12]. Le gouvernement en fixe le prix chaque semaine, et le peuple se plaint de la cherté quand il s’élève à 3 réaux (1 fr. 90 c.) l’arrobe. Du reste, il n’y a point de boucheries comme chez nous : on tue les animaux hors de la ville, et la viande s’apporte au marché dans de grandes charrettes couvertes dont la vue seule soulève le cœur, tant elles sont malpropres. On n’amène guère que du bœuf au marché, le mouton n’y paraît qu’en petite quantité, et le veau presque jamais. Pour achever de donner une idée de la quantité de viande qui se consomme dans le pays, j’ajouterai que la troupe en campagne reçoit pour ration un bœuf par cinquante hommes : telle est, du moins, celle que j’ai vu donner, en 1827, à un détachement de huit cents hommes, campés dans la province de Montevideo, pendant la guerre avec le Brésil.


th. lacordaire.
  1. Dans la Colombie, une estancia s’appelle plus communément hato ; ce mot est passé dans le langage des créoles de Cayenne ; ils nomment hates les savannes où l’on élève le bétail, et hatier le propriétaire qui se livre à ce genre d’industrie.
  2. La vara est de trente-deux pouces espagnols.
  3. On appelle ainsi toute espèce de bétail en général, en y joignant l’épithète de vacuno, lorsqu’on veut parler plus spécialement des bêtes à cornes.
  4. Estanciero de estancia.
  5. La pesada est de trente-cinq livres espagnoles, qui équivalent à trente-trois livres de France environ
  6. Sobriquet injurieux que les gauchos donnent aux Européens.
  7. De hierro, fer.
  8. « Plusieurs Portugais vinrent avec ces nouveaux colons, entr’autres les deux frères Goes, de noble naissance, dont le nom vivra éternellement dans ce pays, pour y avoir amené huit vaches et un taureau, et posé ainsi les fondemens de cette richesse colossale, qui place les provinces du Rio de la Plata au premier rang dans l’Amérique du Sud. Le conducteur de ce bétail était un Portugais, nommé Gaete, qui fut récompensé de la peine excessive qu’il avait prise, par le don d’une des vaches qu’il avait amenées. Ce salaire parut si énorme aux yeux des habitans, qu’il est devenu l’origine d’un proverbe encore en usage aujourd’hui : « cela est plus cher, ou aussi cher, que les vaches de Gaete. » Funes, Ensayo historico y politico, etc. ; vol. ii, page 153.
  9. Attirail de forme compliquée qui remplace dans le pays la selle européenne.
  10. Polilla, vermine ; on appelle ainsi les insectes qui rongent les cuirs.
  11. La piastre dont je me suis servi est celle en argent ou peso duro, qui équivaut à 5 fr. 30 c. de notre monnaie au pair. La piastre en papier de Buenos-Ayres, depuis le discrédit dans lequel elle est tombée, ne vaut plus actuellement que 75 centimes.
  12. L’arrobe est de vingt-cinq livres.