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Une expédition de la marine anglaise sur le Niger

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UNE EXPEDITION


SUR LE NIGER.




A Narrative of the Expedition sent by Her Majesty’s sovernment to the river Niger in 1841, by captain William Allen. – In two volumes. – London, 1848, Richard Bentley.




En 1841, le gouvernement anglais a envoyé dans le Niger trois navires, avec ordre de remonter ce fleuve aussi loin que possible. Cette expédition a eu un grand retentissement ; on en a attendu les résultats avec curiosité ; mais ce sentiment a été déçu, car l’entreprise, à peine commencée, a eu l’issue la plus funeste. En moins de deux mois de séjour de l’expédition, sur le Niger, un tiers des voyageurs étaient morts, les autres furent ramenés mourans. Ce fut à peu près tout ce qu’on connut alors des événemens du voyage.

Après des catastrophes semblables, il n’est pas rare que les esprits se detournent pour un temps des entreprises qui les ont provoquées. Cependant cet abandon n’est jamais de durée. L’activité européenne revient incessamment à la charge contre les obstacles qui paraissent l’avoir un moment découragée plusieurs années se sont donc écoulées depuis le voyage dont nous parlons, et il semblait qu’on eût complètement oublié, en Angleterre, et le Niger et les expéditions qu’ y a dirigées ; mais voici que M. William Allen, capitaine dans la marine royale britannique, l’un des chefs de l’expédition de 1841, vient de publier le récit de son voyage, et l’attention s’est reportée aussitôt vers les contrées qui ont été le théâtre de son dévouement et de celui de ses compagnons. Nul doute que l’esprit d’entreprise et d’aventures, qui a conduit déjà tant d’explorateurs célèbres dans l’intérieur de l’Afrique, ne s’éveille de nouveau à la lecture de cet intéressant ouvrage. Les difficultés que présente un voyage sur le Niger sont au moins diminuées par les travaux de l’auteur ; il a renfermé dans son livre le fruit d’une expérience chèrement acquise par bien des souffrances personnelles, et par la perte d’un frère, mort victime du climat. Il faut espérer que ses observations et ses sacrifices ne seront pas perdus pour ceux qui lui succéderont dans une carrière bien périlleuse. Il est même permis de croire, sans méconnaître le mérite d’aucun des compagnons de M. Allen, que, si les avis qu’il a donnés dans le cours de l’expédition avaient été suivis, le désastre qui l’a terminée aurait pu être évité en partie. Quoi qu’il en soit, les nouvelles informations que contient le récit de cet officier sur le Niger et sur les populations qui l’avoisinent marquent un progrès dans la connaissance des mœurs et des institutions africaines, comme dans la description géographique de ces contrées. A ce titre, ce livre méritait de fixer notre attention ; il est aussi pour nous l’occasion de présenter un tableau rapide des notions acquises jusqu’à ce jour sur cette partie de l’Afrique.


I – DECOUVERTE DU NIGER

L’existence du Niger est restée douteuse jusque dans les dernières années du XVIIIe siècle. Cependant les anciens avaient parlé de ce fleuve : on trouve dans Hérodote, dans Léon l’Africain, des renseignemens vagues sur la situation du Niger au centre de l’Afrique ; à l’époque des grandes découvertes modernes, les voyageurs, tout occupés de l’Amérique et des Indes orientales, n’ont fait aucun effort sérieux pour en trouver la trace. C’est seulement en 1788 que des Anglais ont formé une association dont le but principal était de reconnaître et de relever le cours du Niger. En se mettant en présence de la carte d’Afrique, dont les contours seuls pouvaient être alors indiqués avec certitude, voici ce qu’ils aperçurent. Sur les bords de la Méditerranée, des états riches, puissans et populeux : le Maroc, l’Algérie, Tripoli, l’Égypte ; au-delà, le grand désert roulant ses vagues de sable ; puis, à la lisière méridionale de ce sol maudit et frappé de stérilité, une vaste contrée, le Soudan, qui devait offrir, disait-on, à l’œil ravi les merveilles d’une végétation des plus vigoureuses et des plus variées. C’est là qu’était situé le Niger. Coulait-il à l’orient ou à l’occident ? On l’ignorait. Où prenait il sa source ? où versait-il ses eaux ? Nul ne le savait. On avait seulement recueilli de la bouche de quelques Arabes des renseignemens peu précis d’où l’on était porté à conclure qu’il avait son cours de l’ouest à l’est. S’il prenait réellement cette direction, on ne pouvait manquer, en abordant par le nord, c’est-à-dire par le désert du Sahara, le pays qu’il arrose, d’arriver sur ses bords. Ces notions déterminèrent la route que suivirent vainement les deux premiers voyageurs de l’association anglaise, Ledyard et Lucas.

Au milieu de l’océan de sable s’avance, comme un promontoire fertile, le Fezzan, au sud de Tripoli. C’est par le Fezzan que les deux explorateurs devaient essayer de pénétrer dans le Soudan. Ni l’un ni l’autre ne réussirent à atteindre même le rivage méridional de la mer de sable qu’ils avaient à franchir. Ledyard mourut au Caire ; Lucas n’alla pas plus loin que Mourzouk, capitale du Fezzan. Pendant son séjour dans cette ville, il recueillit des renseignemens qui furent utiles à ses successeurs : le plus important, c’est que le Niger, au lieu de couler vers l’orient, se dirigeait vers l’ouest.

Dès-lors, les plans de l’association devaient nécessairement changer. Il y avait plus de chances de rencontrer le Niger dans les contrées qui bordent, à l’occident de l’Afrique, l’Océan Atlantique. C’est le chemin que prit le major Houghton en 1791. Il traversa la Sénégambie. Arrivé au Bambouck, il se dirigeait vers Tombouctou, où il aurait trouvé le fleuve, objet de ses recherches, lorsqu’il fut attaqué et tué par ses guides, qu’avait tentés la quantité de marchandises dont il était muni. Sa triste fin ne fit qu’aiguillonner l’ardeur aventureuse d’un nouveau voyageur. Mungo-Park vint offrir ses services à l’association. Il était réservé à ce célèbre Écossais de constater, le premier dans les temps modernes, l’existence et la position du Niger, et cette découverte, il devait la payer de sa vie.

Mungo-Park, comme son prédécesseur, aborda le Soudan par l’ouest du continent africain. Le 21 juin 1795, il arriva à Jillifrée, sur la rive septentrionale de la Gambie. Le 2 décembre suivant, il partit de Jillifree pour s’avancer dans l’intérieur, en compagnie de six personnes : deux esclaves noirs, dont la fidélité ne se démentit pas un seul instant ; deux marchands d’esclaves ; deux nègres libres, qui retournaient dans leur pays natal. Les nègres allaient à pied, chassant devant eux les ânes charges des fardeaux. Mungo-Park montait un petit cheval du pays ; son bagage se composait de provisions pour deux jours, de grains de verre, d’ambre, de tabac, de quelques habits, d’un parapluie, un sextant de poche, d’une boussole, d’un thermomètre, de deux paires de pistolets et de deux fusils.

Au commencement du voyage, il eut des chances diverses : ici, chef l’accueillait avec bienveillance et lui témoignait un ravissement enfantin en admirant un parapluie dont le voyageur lui avait fait présent ; là, un autre chef lui dérobait la plus grande partie de son bagage et le laissait seul, sans ressources et sans nourriture, réduit à recevoir l’hospitalité d’une vieille esclave. Il avait d’abord marché vers l’orient en ligne directe, mais la guerre le força de se détourner de la route qu’il avait choisie. Il dut remonter vers le nord. Non loin du lieu où le major Houghton avait péri, Mungo-Park fut fait prisonnier par les Maures, dont la conduite inhumaine a souvent contrasté avec les mœurs douces et affectueuses de la race indigène. Après une longue captivité, il parvint à s’échapper. Quand il se trouva seul dans le désert, sa misère était affreuse. Affamé, presque nu, désarmé, qu’allait-il devenir ? Dans son dénûment absolu, il se sentait pourtant le cœur rempli d’une grande joie, car il était libre de continuer son voyage. Une bande d’Africains, chassés de leur pays par la guerre et fugitifs comme lui, accueillit Mungo-Park, qui la suivit jusqu’à une ville appelée Sego. Là, sa constance fut récompensée par le succès : il eut la satisfaction de voir enfin le Niger. « Je courus sur le rivage, dit-il dans son récit, et, ayant bu de l’eau du fleuve, j’adressai de ferventes prières au souverain maître de l’univers »

En 1803, Mungo-Park fut chargé par le gouvernement anglais de recommencer son voyage. Il reçut l’ordre de descendre le cours du fleuve aussi loin qu’il le pourrait. L’expédition était composée de quarante-cinq personnes : trois officiers et quarante-deux soldats, marins et ouvriers. Mungo-Park prit la route qu’il avait suivie la première fois. Grace à son indomptable énergie, il atteignit encore le Niger ; mais en quel état ! il avait laissé sur son chemin quarante-deux de ses compagnons. Chaque jour, il enterrait ou il abandonnait deux ou trois hommes. Les animaux n’étaient pas plus épargnés. Au moment où il aperçut le fleuve, Mungo-Park vit mourir la dernière des bêtes de somme qu’il avait emmenées. Un lieutenant et trois soldats étaient encore vivans, mais leur état de maladie leur annonçait une fin prochaine. Le chef et l’ame de l’expédition, Mungo-Park lui-même, succombait sous les atteintes de la fièvre. Toutefois la pensée qui dominait cet esprit inébranlable était d’aller en avant à tout prix : sans perdre de temps, il construisit, avec trois embarcations du pays qui tombaient en ruines, une espèce de petit navire qu’il monta avec le reste de ses compagnons. D’abord, aucun accident sérieux n’interrompit leur navigation au milieu des Africains étonnés ; mais, après un voyage de plusieurs centaines de lieues sur le fleuve, ils arrivèrent à un endroit situé près de la ville de Boussa, où le cours du Niger est entravé par des roches noires. Ils y furent attaqués par des milliers d’indigènes armés d’arcs et de flèches. Vainement essayèrent-ils de se défendre, le nombre l’emporta. Après un long combat, ils se jetèrent dans le fleuve, espérant échapper à leurs ennemis ; mais on ne les revit plus. Le Niger servit ainsi de tombeau à celui qui l’avait découvert.

Pendant plusieurs années, on ignora en Europe ce fatal événement. Des intérêts plus immédiats absorbaient l’attention du monde. L’empereur Napoléon remplissait l’Europe du bruit de son génie, et il achevait, à cette époque, de fonder, malgré des ennemis coalisés, un grand empire trop éphémère. L’Angleterre, frappée dans son commerce, arrêtée dans l’exécution de ses projets de prépondérance sur le monde entier, épuisait ses trésors et employait toutes ses forces dans la lutte qu’elle avait entreprise contre l’empire français, et qu’elle soutenait par la diplomatie et par les armes. Mungo-Park fut oublié un moment. Soldat intrépide de la science, mort sur le terrain des conquêtes pacifiques, il attendit, pendant cinq années, la couronne qui était due à sa mémoire. Ce ne fut qu’en 1810 que le colonel Maxwell, alors gouverneur de la colonie du Sénégal, enlevée à la France, envoya un Africain, ancien guide de Mungo-Park, à la recherche de ce voyageur. Au retour de cet homme, on apprit la triste vérité.

Des années s’écoulèrent pendant lesquelles aucun Européen ne revit le Niger. En 1822, MM. Clapperton, Oudney et Denham partirent de Tripoli, désert, et arrivèrent dans le royaume de Bornou, au centre du Soudan. Là, Clapperton, se séparant de ses compagnons, fit route à l’ouest. Il arriva ainsi à Saccatou. Cette grande ville était le siége du puissant empire fondé par le musulman Danfodio, chef des Fellatahs, et continué par Bello, son successeur. Saccatou, située au nord-est de Boussa, où Mungo-Park avait péri quinze ans auparavant, est voisine du Niger. Le fleuve passe à l’ouest de cette ville, courant dans la direction de Boussa. Dans un second voyage entreprise en 1825 et terminé par la mort du voyageur, Clapperton passa lui-même à Boussa. Il se convainquit par ses yeux, non-seulement que le Niger coulait au pied de cette ville, mais que c’était bien en cet endroit que Mungo-Park, embarqué sur le fleuve à plusieurs centaines de lieues plus haut, avait péri avec ses derniers compagnons.

Désormais la route qui devait conduire à l’embouchure du Niger était indiquée clairement. Puisque Mungo-Park avait exploré le fleuve jusqu’à Boussa, puisqu’il était constaté par conséquent que le cours d’eau passant à Boussa était bien le Niger, il n’y avait plus qu’à descendre le lit de cette rivière à partir de Boussa pour trouver le lieu où elle finissait. Le difficile était d’obtenir un passage à travers les royaumes riverains. Les institutions commerciales en vigueur parmi les peuplades qui bordent le Niger opposaient de grands obstacles au succès d’une telle entreprise Richard Lander et son frère John eurent néanmoins le courage de la tenter et la gloire de la conduire à bonne fin. Partis de Plymouth, le 9 janvier 1830, ils se rendirent à Boussa. Ce fut seulement le 20 septembre qu’ils se trouvèrent en mesure de commencer la descente du fleuve. Deux mois après, le 17 novembre, ils arrivèrent en vue de l’Océan Atlantique, où le Niger verse ses eaux par une multitude de canaux. Les intrépides et heureux voyageurs prirent celui qui se jette, sous le nom de Rio-Noun, au lieu appelé cap Formose, entre les golfes de Benin et Biaffra. Ils parvinrent ainsi à la mer [1].

La découverte de Lander compléta les informations obtenues par les voyageurs qui, depuis cinquante ans, s’étaient relayés sur les routes du Niger. L’énigme offerte par les géographes de l’antiquité à la pénétration des savans de notre âge était donc devinée. De courageux et nobles aventuriers avaient déterminé le passage du. Niger sur divers points autres que ceux signalés par les voyageurs principaux. Ainsi, la source de ce fleuve avait été reconnue par Laing. Un Français, le seul malheureusement qui tienne un rang élevé parmi ces voyageurs, presque tous originaires de la Grande-Bretagne, avait décrit la plus grande partie du cours supérieur des mêmes eaux. L’entreprise heureuse des deux Lander clôt la série des voyages dirigés par l’association anglaise. A ce terme de ses travaux, elle put, en reportant ses yeux sur la carte du Soudan, qu’elle avait trouvée presque blanche, constater avec satisfaction les immenses progrès qui avaient été faits. Que de richesses scientifiques révélées au monde en quelques années ! Une immense étendue de pays, plus de huit cents lieues en longitude, avait été parcourue par différens voyageurs, depuis la côte occidentale jusqu’au royaume de Bornou. Un des plus grands lacs du monde, véritable mer intérieure, source et réceptacle de rivières imposantes, le lac Tchad, avait été reconnu. On avait constaté l’existence de fleuves considérables : le Chary, le Yeou, le Niger. Des villes bien peuplées, des industries inconnues, des cultures nouvelles, une civilisation au berceau, ou, qui sait ? peut-être en décrépitude, avaient été surprises et révélées tout à coup. C’était comme si l’on eût tiré un rideau cachant au spectateur européen des montagnes, des bois, des vallées, des eaux, et un peuple jouant, au milieu de cette décoration, la comédie et le drame de la vie humaine.

Le Niger occupe la première place sur cette scène. Il y forme un immense triangle dont le sommet, tourné au nord, est marqué par la ville de Tombouctou, dont les deux faces regardent l’ouest et l’est, et qui a sa base au sud, dans la Guinée septentrionale, à l’endroit où le consent africain se rétrécit et commence à s’amincir graduellement jusqu’à la pointe extrême du cap de Bonne-Espérance. Il parcourt ainsi un espace qu’on évalue à plus de huit cents lieues. Les indigènes lui donnent deux noms : ceux de Joliba et de Kouarra. Le Joliba coule au nord-est jusqu’à Tombouctou, puis le fleuve incline brusquement vers le sud, et, sous le nom de Kouarra, il commence un nouveau cours qui se termine dans la mer. Durant la saison des pluies, le Niger, comme les autres rivières connues de l’Afrique, a des crues considérables. Il déborde alors et il se répand au loin, inondant les villes et les campagnes, et traînant avec ses eaux des arbres entiers, des cadavres d’animaux et des débris de toute sorte. Quand les pluies s’arrêtent, le Niger rentre dans son lit, et il baisse si rapidement, qu’en moins de quelques semaines il cesse d’être navigable pour les bâtimens tirant plus de trois pieds d’eau.

Telles étaient les observations dont la science s’était enrichie par les efforts de l’association anglaise, quand elle interrompit ses recherches. Les voyages ultérieurs furent entrepris, soit par suite de spéculations, soit par les ordres directs du gouvernement britannique. Les plus importans eurent lieu, non par terre, mais sur le lit même du fleuve, en en remontant le cours par l’embouchure du Rio-Noun. Avant d’y arriver, nous avons une dernière remarque à faire au sujet des explorations précédentes. Ceux qui les ont entreprises en ont été victimes, à bien peu d’exceptions près. Il n’entre pas dans notre pensée de diminuer la gloire qu’ils ont achetée si cher et acquis si justement. Nous devons dire pourtant que plusieurs d’entre eux auraient pu éviter leur funeste sort. Leur tort est d’avoir apporté en Afrique des idées trop européennes et de n’avoir point étudié assez à fond l’espèce de civilisation d’un peuple qu’ils étaient trop habitués à considérer comme n’en ayant aucune. Quelques-uns d’entre eux y ont ajouté l’oubli des précautions matérielles les plus vulgaires. Au nombre de ces derniers, il faut citer l’illustre Mungo-Park lui-même, qui commence avec la saison des pluies. Son second voyage dans un pays où l’on doit s’attendre à passer des jours et des nuits sans rencontrer aucun abri. En de telles conditions, des Européens auraient succombé même en Europe. Il n’est pas étonnant que Mungo-Park ait laissé morts sur sa route la plupart de ses compagnons. Lui-même ; et le plus infatigable de ses successeurs, Chapperton, ont péri, sacrifiés aux ombrages de la politique africaine, qu’ils n’auraient pas dû mépriser. Le capitaine Clapperton a été probablement empoisonné par le sultan Bello, chef des Fellatahs, parce qu’il a persisté, malgré les représentations de ses amis africains, à réserver pour le roi du Bornou, avec qui Bello était en guerre, des présens, parmi lesquels il y avait de la poudre et des fusils. Quel gouvernement européen souffrirait qu’on portât, à travers son territoire, des armes à ses ennemis ? Mungo-Park est tombé victime des terreurs que les agrandissemens de l’Angleterre dans toutes les parties du globe ont répandues même au cœur de l’Afrique. C’est un des principes de la politique des chefs africains d’empêcher que les blancs n’acquièrent des notions exactes sur l’intérieur de leur pays, car ils regardent les voyageurs comme autant d’agens chargés de préparer les voies à l’invasion de l’Afrique. Cela est si vrai, qu’à l’époque où les frères Lander ont découvert l’embouchure du Niger, l’un des chefs des peuplades environnantes a fait mettre à mort l’Africain qui leur avait montré le chemin. Mungo-Park et Clapperton se sont donc trompés en ne comptant pas au nombre de leurs moyens de succès les ménagemens qu’exigeait la politique des gouvernemens africains.

D’autres voyageurs, comme le major Houghton où Richard Lander, ont été tués par des voleurs qu’ils avaient eu l’imprudence de tenter. La même conduite a, chaque jour en Europe, le même résultat. Dans aucun pays du monde, on ne voyage sans argent, ou sans ce qui en tient lieu. En Afrique, l’hospitalité des chefs se paie avec des marchandises. Si l’on traverse un territoire très divisé, occupé par un grand nombre de souverains indépendans, on est obligé de faire des cadeaux à chaque pas et de traîner avec soi un bagage considérable. C’est s’exposer à toutes les embûches que la cupidité peut dresser dans des contrées où l’autorité n’a aucune force pour faire respecter les voyageurs. Il est plus sage de ne traverser que les grands états tels que le Yarriba ou les pays soumis au souverain des Fellatahs. Les chefs y sont assez puissans pour assurer aux voyageurs la vie sauve dans les limites de leur territoire, et le présent qu’on leur apporte est chose sacrée. Il suffit donc d’être certain à l’avance de leur bon accueil et de leur désir de vous protéger.

Les Anglais, qui, d’ailleurs, ont fait de si grandes choses en Afrique, et qui y ont donné de rares exemples de courage et de constance, ont presque toujours commis la faute de s’y présenter, comme dans les rues de Londres, avec le plus souverain dédain pour les civilisations inférieures, et sans sacrifier aux circonstances la moindre de leurs idées et le moindre de leurs usages. Ils ont transporté dans le désert leur arrogance avec leur thé. Clapperton, à quatre cents lieues au moins dans l’intérieur, traite le puissant sultan des Fellatahs comme le dernier des vassaux du gouvernement britannique. Faut-il s’étonner que, dans un pays où la vie des hommes est comptée pour si peu, cette imprudente hardiesse ait contribué à sa mort, ardemment souhaitée d’ailleurs par les raisons d’état que nous avons dites ? La première condition à observer dans un voyage en Afrique, c’est de se faire Africain. Heurter les usages, violer les lois du pays, blesser les personnes, humilier et inquiéter les gouvernemens pousser l’audace jusqu’à braver inutilement un climat dangereux dans la pire saison et en négligeant les précautions inspirées par la plus ordinaire prudence, c’est courir, dans toutes les contrées, à une perte certaine. Ce premier point bien établi, nous passerons aux explorations dirigées sur le Niger, à la suite des nombreux voyages qui ont amené la découverte de ce fleuve.


II – EXPEDITIONS DIRIGEES SUR LE FLEUVE APRES LA DECOUVERTE

Les frères Lander, à leur retour, firent un récit merveilleux des richesses commerciales, répandues sur les bords du Niger. Richard avait vu, entre autres produits précieux du pays, des monceaux d’ivoire dans les villes et les villages riverains. La spéculation s’empara de sa découverte et chercha à l’exploiter. Des négocians d’Angleterre équipèrent deux navires en fer, le Quorra ou Kouarra et l’Alburka, pour faire la troque dans le Niger. Ces navires furent mis sous les ordres d’officiers de la marine royale d’Angleterre, MM. William et Bird Allen, qui tous deux devaient plus tard faire partie d’une nouvelle expédition dont il nous reste à rendre compte. Richard Lander était de l’entreprise.

Les bâtimens partirent de Liverpool à la fin de juillet 1832. Les préparatifs avaient été très longs. En outre, on ignorait alors quelle était la saison la plus favorable pour la navigation sur le fleuve. Lorsque les navires pénétrèrent dans le Niger, l’époque de la grande crue était passée. On était dans les derniers jours d’octobre ; les eaux baissaient rapidement. La marche des bâtimens, continuellement arrêtée par des bas-fonds, fut longue et pénible. Ce n’était là pourtant que le moindre des désappointemens qui attendaient les voyageurs. Tout d’abord on reconnut que la partie commerciale de l’entreprise n’avait pas la moindre chance de succès. Point d’ivoire ; il avait disparu. Sans doute les chefs l’avaient envoyé à la côte. Les maladies se déclarèrent au sein des équipages douze jours après l’entrée dans le fleuve. Enfin l’eau manqua sous la quille des navires. Le Quorra toucha le fond le premier ; l’Alburka échoua à son tour. Ils restèrent ainsi ensablés l’un et autre jusqu’à la crue de l’année suivante. Les commandans se hâtèrent d’en faire usage pour sortir de la rivière. Le plus grand nombre des hommes de leurs équipages avait succombé. Toutefois cette expédition eut un résultat intéressant, ce fut l’exploration, sur un espace de vingt-cinq à trente lieues, de la grande rivière Tchadda, qui se jette dans le Niger, et qu’on suppose traverser l’intérieur du Soudan jusqu’au lac Tchad, le grand réservoir des eaux de cette vaste contrée. Richard Lander, toujours plein d’activité et d’énergie, fit réparer l’Alburka et le renvoya dans le Niger, sous la conduite de M. Oldfield médecin de la précédente expédition. Il ne tarda pas à suivre lui-même ce navire dans une embarcation chargée de marchandises qu’il eut l’imprudence d’étaler sur la rive avant d’avoir passé le delta. Ces objets, si précieux pour les naturels du pays, excitèrent leur convoitise. Ils attaquèrent le malheureux Lander, qui se vit obligé d’abandonner ses bagages et de faire force de rames dans un canot pour échapper aux assaillans ; mais une balle le frappa, et il ne vécut que le temps d’aborder l’île de Fernando-Po. De son côté, M. Oldfield, après avoir lutté contre de grandes difficultés, se vit obligé d’abandonner aussi le Niger. Il revint dans l’île qui avait reçu les restes mortels de Lander, et où reposaient déjà beaucoup d’autres victimes des précédentes expéditions Le Quorra et l’Alburka furent laissés échoués sur le sable de Fernando-Po. Les débris de ces navires y ont long-temps rendu témoignage de la funeste issue de l’entreprise de MM. Oldfield et Lander.

En 1840, un capitaine au long cours du commerce anglais, M. Becroft, mort depuis à la côte d’Afrique, explora plusieurs des branches par lesquelles le Niger arrive à la mer. L’un de ces canaux, appelé rivière d’Ouère qui passe à travers un territoire placé autrefois sous la domination de la France, le conduisit dans le lit principal du fleuve. M. Becroft était un vétéran du commerce dans ces parages, connaissant tous les dangers du climat et toutes les précautions à prendre pour les éviter. Avec peu de moyens, il fut plus heureux dans son voyage que ses prédécesseurs. Il était monté sur un petit navire à vapeur nommé l’Ethiope. Bien que ce pyroscaphe ne calât que deux mètres au plus, il échoua d’abord sur un banc de sable, à la hauteur de la ville d’Aboh, à l’endroit où se termine le delta. Il y resta enchaîné et sans mouvement. Pendant près de quinze jours, après lesquels le fleuve ayant grossi, l’Ethiope fut remis à flot et commença la navigation la plus rapide et la plus heureuse, comparativement du moins. Il parvint jusqu’à la cité des Fellatahs, la grande ville de Rabbah ; il la dépassa même, mais, à dix-sept lieues environ au-delà, la marche de l’Ethiope fut arrêtée par une barrière de rochers.

Nous arrivons à la plus importante des expéditions envoyées dans le Niger, à celle dont M. William Allen a fait le récit, et qui fut la dernière et la plus malheureuse de toutes. Organisée sous le patronage du mari de la reine d’Angleterre, aidée des ressources du gouvernement protégée par la sympathie des sociétés philanthropiques si puissantes dans la Grande-Bretagne, entourée des lumières des sociétés savantes, préparé à grands frais avec des précautions de tout genre, confiée à des hommes de choix, conduite par des marins distingués, elle a eu contre elle précisément la grandeur des préparatifs dont elle avait été l’objet et l’importance du but proposé aux nouveaux explorateurs. Le gouvernement devait naturellement l’envisager d’un point de vue plus élevé qu’une spéculation de commerce ou qu’un simple voyage de découvertes. Il avait l’intention de la faire servir à la suppression de la traite des noirs, au développement du commerce régulier, à la civilisation des naturels par des prédications et par l’enseignement pratique de l’agriculture. Trois personnes, revêtues du titre de commissaires du gouvernement, furent chargées de faire, avec les souverains des états nés le long du fleuve, des conventions écrites où l’on stipulerait l’abolition de la traite et la concession de privilèges commerciaux exclusifs pour la Grande-Bretagne. En outre, il fut décidé qu’une ferme-modèle serait établie dans l’intérieur comme poste avancé et permanent de la civilisation.

Rien ne fut négligé d’ailleurs pour le succès de l’expédition. Le gouvernement fit construire deux bâtimens à vapeur en fer de mêmes dimensions, qui tiraient chacun un mètre quatre-vingt-trois centimètres : on les nomma l’Albert et le Wilberforce. Un troisième navire, plus petit et plus léger, le Soudan, fut adjoint aux deux autres, pour leur servir d’éclaireur. Le capitaine Trotter, de la marine royale, prit le commandement de l’Albert ; le capitaine William Allen fut chargé de la conduite du Wilberforce, et M. Bird Allen fut mis à la tête de l’équipage du Soudan. On se souvient que ces deux derniers officiers avaient fait le même voyage en 1832. Ils avaient fait le même voyage en 1832. Ils avaient donc une connaissance toute spéciale des localités. L’invention nouvelle des cloisons intérieures, imaginées pour isoler les principales parties des bâtimens à vapeur, avait été appliquée aux trois navires. On y avait adapté un appareil particulier de ventilation, et les roues, en tournant, agitaient des espèces d’éventails destinés à entretenir un courant d’air à l’intérieur.

L’expédition partit de Devonport le 12 mai 1841. La traversée fut pénible et lente. Les qualités qui rendaient les trois navires propres à la navigation fluviale leur nuisaient à la mer. Ce ne fut que le 13 août qu’on arriva à l’entrée du Niger. La barre en fut franchie non sans quelques avaries. On pénétra dans le fleuve. Le premier objet qui frappa les regards des marins pouvait passer pour un triste présage. A l’embouchure même, sur la grève, gisait le cadavre mutilé d’une femme. Le courant l’avait apporté de l’intérieur, et la marée, en se retirant, l’avait laissé étendu sur le sable. Dès l’abord l’expédition fut ainsi initiée aux sanglantes superstitions des peuples païens de l’Afrique. Cette femme avait sans doute été sacrifiée aux dieux. Telle est la force de l’habitude, que les naturels interrogés sur les causes du meurtre dont on avait sous les yeux la preuve funeste, se mirent à rire, étonnés de que les blancs s’inquiétaient de si peu de chose.

Au-delà de la barre, et sur un espace de plusieurs lieues, le Niger ou plutôt la branche du Rio-Noun que remontait l’expédition, a l’aspect d’un vaste marais dont les bords sont cachés par les branches pendantes des mangliers, l’arbre des eaux salées. A la marée basse, à racines de ces végétaux apparaissent couvertes d’une argile vase exhalant une mauvaise odeur : c’est un foyer de fièvres mortelles, peu à peu, la scène change. Quand on a passé les limites de la marée haute, les mangliers au feuillage dur et triste disparaissent. Les rives prennent l’apparence de la terre ferme et se dessinent plus distinctement. Néanmoins on n’aperçoit encore aucun vestige d’habitations humaines, un calme et un silence imposans règnent sur les bords. On commence à voir s’élever les palmiers, dont les feuilles s’arrondissent et retombent gracieusement, puis les figuiers, les mimosas, les baobabs. Sur ce rideau de feuillages pendent, en guirlandes, les orchydées, les convolvulus blancs et pourpres, et enfin la scène est animée par les évolutions et par les gambades des singes curieux qui sautent de branche en branche, comme pour disputer aux navires le prix de la course, et par le vol des hirondelles noires, reconnaissables, dans l’éloignement, à la fine touche de blanc étendue sur leur queue.

Bientôt la forêt finit brusquement. De larges éclaircies attestent la présence et l’industrie de l’homme. La terre est défrichée et l’on aperçoit les greniers aériens de l’Afrique, deux longues perches plantées dans le sol et portant à l’extrémité les produits de la culture, qu’on met ainsi à l’abri des débordemens et de l’atteinte des quadrupèdes et des insectes. Enfin les habitans eux-mêmes se montrent ; ils regardent, étonnés, les « canots de feu, » puis ils se sauvent à toutes jambes et vont plus loin guetter, sous l’abri des joncs et des buissons qui garnissent la rive, le passage des hommes blancs. Un d’entre eux, plus hardi, s’aventure un instant sur le fleuve dans une des petites et légères embarcations du pays, mais tout aussitôt, comme effrayé de sa propre audace, il s’enfuit et se dérobe aux regards au fond de l’une des nombreuses criques que forme la rivière. Les villages paraissent à leur tour. Les habitans s’enhardissent dans les centres où la population est plus nombreuse et ne se croit pas exposée aux attaques des négriers. Le fleuve se couvre de canots. Chacun de ceux qui les montent veut grimper à bord des steamers. Ils apportent les produits du pays : des ignames, des figues-bananes, des patates, puis des poules et des chèvres. Les échanges commencent. Les blancs paient principalement avec des marchandises d’Europe. Les aiguilles sont fort recherchées par les femmes, et l’on s’en étonne, car le beau sexe du pays n’est pas assez embarrassé de vêtemens pour qu’on suppose rien à attacher où à coudre. Tous ces Africains sont fort vifs, très curieux et très bavards. Le bruit qu’ils font en causant entre eux devient quelquefois assourdissant. En général, ils paraissent d’ailleurs très doux.

Telles furent les scènes au milieu desquelles l’expédition atteignit Aboh, la première ville importante de cette partie de l’Afrique située à trente-sept lieues à peu près de l’embouchure du fleuve. L’expédition, qui avait franchi, le 13 août 1841, la barre du Niger, arrivait à Aboh du même mois. Elle n’avait donc pas mis moins de quatorze jours à franchir cette faible distance. C’était trop de lenteur à l’approche de la saison où les eaux rentrent dans leur lit, laissant sur les deux rives une boue infecte d’où s’échappent des miasmes pernicieux.

Le 27 au matin, le roi d’Aboh, nommé Obi Osaï, vint en personne fair visite au commandant de l’Albert. Il était accompagné de deux de ses femmes et d’une fille. Sa suite se composait des principaux chefs du pays et d’un certain nombre d’esclaves. Tout cet entourage était si bruyant et fut trouvé si importun et si incommode, qu’on dut en purger le bâtiment. Le roi resta donc à peu près seul au milieu des commissaires anglais. On le conduisit à un siége qui avait été préparé à l’arrière, et y prit place, s’efforçant visiblement de recueillir ses idées un peu vagabondes et de conserver une majesté en rapport avec son rang et avec l’habit de gala qu’il avait endossé pour la cérémonie : ce vêtement imposant consistait en un uniforme de sergent-major des armées anglaises, présent offert par Richard Lander lors de son passage à Aboh, un pantalon écarlate ayant la même origine, et un bonnet de velours en forme de pain de sucre, placé de côté sur la tête du souverain avec un certain air de crânerie.

M. Allen a reproduit textuellement la longue conférence que les commissaires de la Grande-Bretagne firent subir au pauvre roi nègre. On le mit véritablement à la question, et plusieurs fois il fut au moment de fausser compagnie, alléguant « qu’il n’aimait pas à parler long-temps. » Ajoutons que l’Africain incivilisé eut, dans la discussion, tout l’avantage sur les agens de la couronne d’Angleterre. Voici, en effet, ce que ceux-ci étaient chargés de lui proposer : « Supprimez, disaient-ils, le commerce des esclaves, punissez ceux de vos, sujets qui continueront a s’y adonner, et, pour reconnaître cette concession, la reine d’Angleterre vous fera un cadeau. — Je le veux bien, répondait le nègre, mais c’est à condition que vous enverrez beaucoup de navires dans les eaux de mon royaume pour nous apporter des marchandises européennes en échange de produits de notre pays autres que les esclaves. » Le raisonnement d’Obi était juste. Le commerce extérieur de la plupart des états africains consiste presque exclusivement dans la traite des noirs. C’est leur proposer la ruine que de les inviter à supprimer le trafic des esclaves sans y substituer un commerce d’une autre nature. Les commissaires anglais ne pouvaient pas promettre au roi Obi d’établir avec ses sujets des relations commerciales régulières. N’était-il pas puéril, en ce cas, de demander à cet Africain, qui ne comprenait pas l’immoralité de la traite de nègres, de renoncer au trafic qui l’enrichit, lui et ses sujets ? Il adhéra à toutes les propositions les commissaires. Pour entrer en possession des présens de la reine d’Angleterre, il aurait promis sans doute de conquérir le ciel à la tête de ses milice noires, où de dessécher les abîmes de la mer ; mais faut-il s’étonner qu’à leur retour, les Anglais aient acquis la preuve que le traité n’était pas exécuté ? Deux jours avaient été consacrés à cette négociation. Le 28 août, les bâtimens levèrent l’ancre et continuèrent leur chemin. Durant la première quinzaine du séjour des voyageurs sur le fleuve, la fièvre d’Afrique n’avait pas encore paru à bord de l’escadrille. Si les mouvemens de l’expédition avaient été moins lents, peut-être eût-elle échappé à un affreux désastre ; mais, non contens d’explorer les criques importantes, les cours d’eau tributaires de la rivière, les commandans étaient obligés, ainsi que nous venons de le dire, de perdre beaucoup de temps en conférence avec les chefs du pays ; en outre, la marche des navires était invariablement suspendue les dimanches, pendant vingt-quatre heures, pour l’accomplissement des devoirs religieux.

Au sortir d’ Aboh, l’aspect du Niger change, les rives s’élèvent, le cours est moins tortueux. Des îles nombreuses sortent des eaux et ne permettent pas de reconnaître la véritable largeur du fleuve, qui est profond, surtout près de la rive droite. Les bords continuent d’ailleurs à offrir les tableaux les plus pittoresques. Les effets de lumière, dans cette patrie du soleil, sont souvent magiques. L’air est chargé d’odeurs suaves que répandent les innombrables fleurs épanouies sur les deux rives. A l’horizon, des collines de deux à trois cents pieds encadrent le paysage.

A trente lieues d’Aboh, les voyageurs aperçurent « à la clarté de la lune, qui répandait ses rayons voilés sur la rivière et sur les passages environnans, » la ligne irrégulière des hauteurs où la ville d’Iddah est située. En cet endroit, la rive gauche du Niger s’élève à près de deux cents pieds au-dessus du lit du fleuve. Le sommet est revêtu d’une riche végétation, et des plantes grimpantes de toute espèce pendent en longs festons au-dessus du précipice. Le roi d’Iddah, Ocbijeh, ne fit pas aussi bon marché de sa dignité que son cousin le roi d’Aboh. Non seulement il attendit la visite des blancs, mais il ne la leur rendit pas. Le souverain d’Iddah ne quitte pas son palais pour aller au-devant des étrangers ; il ne reçoit pas quand il pleut ; il ne se montre que couvert d’une énorme quantité d’étoffes superposées, qui lui donnent l’aspect d’un tonneau ambulant où d’un poussah ; il se cache derrière un éventail pour rire, et, s’il lui arrive de manger, les assistans doivent détourner la vue, pour qu’il n’y ait pas de témoins de cette faiblesse. Ochijeh, lorsqu’il admit les Anglais en sa présence, parut vêtu d’une ample robe de fabrique indigène, couverte de broderies d’or aux dessins fantastiques ; sous cette robe, on en pouvait voir une autre en velours rouge, et, à en juger par l’immense rotondité du personnage, il n’est pas douteux qu’il ne portât plusieurs autres vêtemens de même espèce au-dessous de ceux qu’on apercevait. Un pantalon écarlate, de grandes bottes de cuir ornées d’une multitude de sonnettes que le monarque se plaisait à faire tinter continuellement, un chapeau conique, dans le genre de celui du roi d’Aboh, avec l’addition d’une plume plantée au sommet, et des boucles d’oreilles en ivoire, aussi larges que les oreilles mêmes, complétaient la parure royale du monarque.

La scène qui s’était passée à bord de l’Albert, entre le roi Obi et les commissaires britanniques, lors de la conclusion du traité avec ce chef, recommença dans la cour du palais d’Ochijeh. Celui-ci fit les mêmes objections que son voisin d’Aboh ; mais toutes les difficultés furent levées par l’exhibition opportune d’une liste contenant l’énumération des présens qu’offrait au roi le gouvernement anglais. Dès qu’il eut connaissance du contenu de cette liste, Ochijeh rompit brusquement la conférence en déclarant qu’il n’avait rien à dire de plus, mais qu’il serait bien aise de voir les cadeaux dont on lui parlait. Du reste, il avait montré, lui aussi, beaucoup d’impatience pendant les longs discours des commissaires, et il répétait fréquemment : « Quand vous aurez tout dit, je répondrai. » Le traité fut signé le 4 septembre. Toutes les conditions proposées furent acceptées. « On perdit beaucoup de temps en complimens des deux parts, dit M. Allen ; mais, dans le cours de la conférence, le nom de notre auguste et bien-aimée souveraine ayant été prononcé, ce nom excita parmi nous un élan de loyauté enthousiaste, et nous nous écriâmes : — « Dieu bénisse la reine ! » A ce cri, notre musique répondit par l’exécution de l’hymne national, que tous les officiers écoutèrent debout, la tête découverte, malgré les ardeurs du soleil d’Afrique. »

Les beaux jours de l’expédition finissent en cet endroit du fleuve. Désormais le voyage ne sera plus qu’une succession de désastres. Au moment même de la conférence avec le roi d’Iddah, la fièvre faisait son apparition à bord de l’Albert ; l’un des chauffeurs était la première victime de cette cruelle maladie. Trois jours n’étaient pas écoulés, et déjà le Niger avait reçu sur ses bords la dépouille de ce malheureux. Peu d’heures avant qu’il eût rendu le dernier soupir, le fléau avait atteint deux autres hommes de l’équipage. A partir de cet instant, il s’établit en permanence sous les ponts des trois navires ; il s’étend, il se propage. Chaque jour ajoute un nouveau malade à la liste de ceux qui gisent dans leur hamac. Bientôt les chefs, effrayés des ravages du mal, sont obligés de tenir conseil pour savoir s’il est prudent, s’il est possible de continuer la route. Quand on s’assembla, l’expédition venait d’arriver au Tehadda, qui verse ses eaux dans le Niger, à quatre-vingts lieues environ de l’embouchure. Une ferme-modéle a été fondée près de ce confluent. Ainsi les commandans de l’expédition avaient exécuté la partie la plus importante de leur mission. M. William Allen fut d’avis de revenir en arrière et de reprendre la mer sans délai : son expérience lui défendait d’affronter plus long-temps un mal dont les progrès ne pouvaient plus être arrêtés que par l’air salubre de l’Océan ; mais le capitaine Trotter ne put supporter l’idée de borner son voyage à la partie du fleuve déjà explorée. Avide de nouvelles, désireux d’étendre au plus grand nombre possible d’Africains les bienfaits des traités qu’il était chargé de conclure, il persista dans la résolution de poursuivre sa route. En conséquence, il fut décidé que le Wilberforce et le Soudan quitteraient le Niger après avoir reçu à bord tous les malades, tandis que l’Albert continuerait à en remonter le cours avec un équipage nouveau, composé exclusivement d’hommes valides choisis sur les trois bâtimens.

Le 21 septembre, M. William Allen et le capitaine Trotter se séparèrent, l’un pour conduire les malades à l’île de l’Ascension, l’autre pour continuer son chemin. M. Trotter espérait arriver à Rabbah, où il eût cherché à obtenir du gouverneur au nom du sultan des Fellatahs, un traité obligatoire dans toutes les provinces soumises à la domination de ce peuple conquérant ; mais la fièvre ne lui permit pas d’accomplir ce dessein. Le 28 septembre, époque où il arriva à Egga, ville située à une centaine de lieues dans le fleuve, la plupart des officiers de l’Albert étaient étendus sur leurs cadres ; le capitaine lui-même n’avait pu échapper aux atteintes du fléau. Il ne restait plus qu’un seul mécanicien en état de faire le service des chaudières.

Le chef d’Egga, nommé Rogang, n’était qu’un tributaire des Fellatahs de Rabbah. Ce roi, réduit à une véritable misère, voyait arriver avec joie les Européens chargés de lui offrir des présens ; mais il n’osa pas témoigner sa satisfaction, dans la crainte que son suzerain de Rabbah n’en prît de l’ombrage. Dévoré de curiosité, il refusa de venir à bord de l’Albert, de peur d’être accusé de connivence avec les blancs. Lorsqu’il les reçut dans sa demeure, pauvre et humble comme celles de ses sujets, ce fut avec mystère et sans autre entourage que trois domestiques. « Je serais bien heureux, dit Rogang aux officiers envoyés par le capitaine Trotter, de voir le commandant ; mais la nouvelle de notre entrevue serait aussitôt portée à Rabbah, et le gouverneur dirait : « Ah ! Rogang a été voir les blancs ! » Et comme il a grand’ peur des blancs, ceux-ci ne seraient pas plutôt partis, que Rogang éprouverait les résultats de son imprudence. » Les officiers lui parlèrent de l’abolition de la traite ; il répondit qu’il serait fort content contribuer, mais qu’il ne pouvait rien faire sans connaître les intentions du chef des Fe1latahs. Enfin il fut impossible de rien obtenir de ce pauvre souverain. Quand les Anglais le quittèrent, il leur dit riant : «  Dieu vous bénisse et vous protége ! » Ces mots furent prononcés en tremblant, car en ce moment quelques Fellatahs l’observaient de loin.

Egga est une grande ville qui ne réunit pas moins de dix mille habitans. Malheureusement l’expédition était hors d”état, on le sait, d’y utiliser son séjour. Il fallait d’ailleurs renoncer à pousser plus loin le voyage. Parmi tout l’équipage de l’Albert, huit hommes seulement restaient debout : un matelot, le sergent des soldats de marine et un ses subordonnés, le capitaine d’armes, un contre-maître, l’infirmier, le docteur Stanger, géologue, et le médecin de l’expédition, M. Mac-William.

Le 6 octobre, on commença à descendre la rivière, le docteur Stanger faisant le service de la machine à vapeur. Dans le cours de la journée, le navire toucha trois fois, mais on parvint heureusement à le dégager. Le 8, un des officiers, dans le délire de la fièvre, monta sur le pont et se jeta par-dessus le bord. Le 9, on mouilla devant la ferme-modéle, qui comptait à peine de quinze à vingt jours d’existence. Le directeur de cet établissement, M. Carr, homme de couleur ; le maître d’école, M Kingdon ; le jardinier, M Ansell, étaient confinés dans leurs lits par la fièvre. En outre, la mésintelligence régnait au sein de la petite colonie. Le désordre y était au comble. En conséquence, on embarqua les malades, et l’établissement fut laissé à la garde exclusive d’Africains, sous la conduite d’un nègre créole né dans les colonies américaines. Le 10, on revit la ville d’Iddah. En cet endroit, le dernier matelot capable de faire le service à bord alla grossir la liste des malades. L’Albert se retrouva devant Aboh le 12 octobre, et le roi Obi s’empressa de fournir à l’équipage, dont on lui laissa ignorer la détresse, le bois et les rafraîchissemens nécessaires. Le 13, enfin, on rencontra le navire l’Ethiope, conduit par le capitaine Becroft, qui avait encore une fois remonté la rivière pour sauver ses compatriotes d’une perte certaine. En effet, MM. Mac-William et Stanger succombaient à la fatigue, et, sans l’arrivée de M. Becroft, l’Albert eût peut-être été abandonné au milieu du courant et livré à la rapacité des indigènes. L’Albert sortit du Niger le 17 octobre ; il y était entré le 13 août. L’équipage de ce navire était donc resté près de deux mois dans le fleuve. On calcule que les eaux du Niger atteignent leur niveau le plus élevé, vers septembre. A partir de cette époque, elles se retirent, laissant à découvert les terres basses, qui deviennent alors des foyers pestilentiels. Dans l’année où l’expédition du capitaine Trotter eut lieu, la crue avait été très forte, et par conséquent l’étendue du terrain inondé plus considérable que d’habitude. Les causes de maladie devaient être plus nombreuses et plus redoutables. M. William Allen avait donc fait un sacrifice nécessaire en quittant la rivière avant la décroissance des eaux Les Anglais ont donné à l’embouchure du Rio-Noun, par où l’expédition de 1841 a pénétré dans le Niger, le nom de Porte du cimetière.

L’année suivante, au mois de juillet, le lieutenant Webb, de la marine royale d’Angleterre, est entré dans le fleuve pour ravitailler la colonie formée au confluent du Tchadda et du Niger ; mais il l’a trouvée dans un tel état de désorganisation, qu’il en a ramené tous les débris à Fernando-Po.

Telle est, en résumé, l’histoire des expéditions tentées pour l’exploration du Niger. Si la France, qui a des intérêts de politique et de commerce à la côte occidentale d’Afrique, n’a pas pris sa part des périls affrontés en dernier lieu par l’Angleterre pour le progrès de la civilisation dans ces contrées, elle pourra avant peu revendiquer une place dans cette grande entreprise. Un de nos jeunes officiers de marine se propose de remonter incessamment le Niger. M. le capitaine de vaisseau Bouet-Willaumez, dans un excellent livre publié en 1846 [2], semble avoir d’avance, tracé le plan de cette expédition. « En pénétrant, dit-il, dans le Niger par la branche d’Ouère, qu’on peut qualifier du nom de branche française à cause de nos anciennes possessions, mais en y pénétrant avec un petit pyroscaphe calant un mètre au plus, lequel pyroscaphe n’aurait, comme ceux du Sénégal, que des matelots et des mécaniciens indigènes, même des officiers africains instruits en Europe, on éviterait à la fois l’influence de la partie la plus marécageuse du delta et les ravages mortels qu’exerce le climat sur la constitution des Européens. Ce rôle semble réservé à la France, qui a formé une pépinière de jeunes mécaniciens sénégalais, et fait parcourir en se jouant à ses pyroscaphes du Sénégal près du double de la distance du cours exploré du Quorra ou Niger. Sans doute ce dernier fleuve n’est pas, comme on avait pu le penser, un large et profond cours d’eau navigable jusqu’au grand centre africain de Tombouctou, où s’est illustré notre compatriote Caillié ; mais Il reste beaucoup à faire pour relier ensemble les explorations des voyageurs Caillié et Lander. » Ajoutons qu’il ne faudrait pas se borner à relier, comme le dit M. Bouet, les découvertes déjà faites. Une vaste carrière s’ouvre devant les voyageurs. Le Tchadda, qui vient se perdre dans le Niger, paraît être un grand fleuve. On suppose qu’il parcourt une vaste étendue de pays dans l’intérieur de l’Afrique. M. Allen, en particulier, croit qu’en remontant le cours du Tchadda, on arriverait à la mer intérieure nommée lac Tchad, que le major Denham et le capitaine Clapperton ont visitée. Au lieu de recommencer dans le Niger un voyage d’exploration qui n’a plus rien à nous apprendre, du moins jusqu’à l’endroit, au-dessus de Rabbah, où la navigation est interceptée par une barrière de rochers, ne vaudrait-il pas mieux diriger des recherches dans le Tchadda, dont les bords sont encore à peu près inexplorés ? il serait digne de la France de donner la première au monde des informations précises sur ce cours d’eau, dont l’importance paraît certaine. Lors de la dernière expédition dont nous venons de raconter la funeste issue, le Wilberforce, arrivé à la hauteur du Tchadda, devait se séparer de l’Albert et remonter ce fleuve, tandis que ce dernier navire continuerait son voyage dans le Niger. On sait pourquoi M. Allen n’a pu exécuter cette partie de ses instructions. Il serait honorable pour des voyageurs français d’accomplir ce que l’expédition anglaise n’a pas fait, et nous nous réjouirions de les voir engager cette lutte pacifique, qui ne pourrait que tourner au profit de la science.


III. – INSTITUTIONS ET MOEURS DES RIVERAINS DU NIGER.

L’attention des derniers explorateurs du Niger ne s’est pas portée seulement sur ce fleuve même, mais sur les institutions et les usages des populations qui en habitent les bords. Les navires ont mouillé devant trois grands centres de populations : Aboh, Iddah, Egga. Les deux premiers étaient parfaitement indépendans ; le troisième était tributaire des Fellatahs. Les habitans d’Aboh sont païens, ceux d’Iddah sont musulmans ; ceux d’Egga n’ont aucun caractère particulier. Musulmans comme leurs voisins d’Iddah, rien ne les distingue, si ce n’est leur état d’asservissement sous une domination étrangère. Les populations d’Aboh et d’Iddah, qui offrent entre elles des contrastes très frappans, méritent seules de nous arrêter.

A Aboh, les idoles sont nombreuses. Ce sont, en général, des figures humaines sculptées en bois ou en terre. En outre, les habitans suspendent à leur cou des amulettes, auxquels ils attribuent des vertus contre les blessures et les maladies. De longues perches plantées dans l’enceinte de leurs demeures portent plusieurs de ces amulettes protecteurs des personnes et du logis. Ils adorent dans leur principale idole la représentation d’un être mystérieux qui réside dans la profondeur des forêts ; ils lui attribuent la connaissance de tout ce qui se passe sur la terre, et le pouvoir de punir les méchans. Le culte qu’ils adressent à cette divinité a pour intermédiaire une classe d’individus, qui cumulent avec leurs fonctions de prêtres celles de médecin redoutés et courtisés même par les chefs, car on leur attribue généralement un pouvoir surhumain, et entre autres celui de rendre la divinité favorable ou contraire. On offre aux idoles des libations de vin de palmier ; on égorge sur leurs grossiers autels des poules, des chèvres et d’autres animaux ; on y sacrifie même des hommes dans les occasions solennelles, avec d’horribles raffinemens de barbarie.

Le gouvernement d’Aboh est une monarchie élective et héréditaire à la fois dont il n’y a pas d’exemple dans les constitutions européennes. Lorsqu’il s’agit de choisir un souverain, les anciens, chefs de villages, au nombre de soixante, se réunissent et procèdent à l’élection ; mais leur choix est ordinairement limité aux fils du roi. L’aîné est presque toujours désigné. Cependant il ne faut pas croire que, dans ce conseil on n’examine pas les titres des candidats. Celui qui est considéré comme devant recevoir le plus docilement la direction de ses électeurs a de grandes chances de l’emporter. Le pouvoir du roi d’Aboh est absolu ; il a droit de vie et de mort sur ses sujets ; mais, si sa conduite politique déplaît aux anciens, ceux-ci se défont de lui sans bruit, au moyen du poison. Il est donc entièrement dans leur dépendance. A Aboh, on comptait, à l’époque du passage des navires, dix chefs ou anciens revêtus de différentes dignités. Chaque village a un gouverneur qui est responsable devant le roi et le conseil de L’administration de son district ; en outre, un individu est nommé dans chacun de ces mêmes villages pour rendre la justice. Ses arrêts, dans les cas très graves, peuvent être réformés par un appel au conseil des anciens ; dans les circonstances ordinaires, ses sentences ont besoin de la confirmation du gouverneur. Au nombre des crimes qui sont considérés comme méritant le châtiment le plus sévère est l’adultère avec une des femmes du roi. Les deux coupables sont ordinairement mis à mort, et le témoin même involontaire du crime subit le même sort. Le meurtre est puni suivant la loi du talion, le vol de bestiaux par la pendaison, les larcins par la prison ou le fouet.

Lorsque l’état est menacé, tous les hommes susceptibles de porter les armes suivent le roi à la guerre ; mais, si un village isolé est attaqué à l’improviste par l’ennemi, il n’est pas rare que les habitans des localités environnantes laissent leurs voisins se tirer d’affaire comme ils le pourront.

Aboh a une marine. La flotte africaine du roi Obi se compose de canots de différentes dimensions, conduits par un nombre de rameurs esclaves qui varie de vingt à cinquante. Un petit canon est solidement attaché à la proue de chacune de ces embarcations ; elles contiennent, outre leur équipage de rameurs, jusqu’à vingt combattans. Le souverain d’Aboh peut réunir, dit-on, pour une « grande guerre » trois canots armés de cette façon. Aboh, par sa position à l’extrémité du delta, commande le Niger ; les rapports des populations de l’intérieur avec celles de la côte maritime peuvent être interceptés par le souverain de cette ville. Elle est l’entrepôt du commerce, et toutes les marchandises qui montent où qui descendent le fleuve lui doivent un tribut. C’est ce qui explique le développement de ces forces navales.

Dans toute l’étendue de l’Afrique, il est interdit aux commerçans d’un état d’en franchir les frontières. Des villes situées sur les limites des provinces sont les lieux d’échange où les populations des pays limitrophes viennent trafiquer entre elles. Par exemple, le territoire du roi d’Aboh a deux marchés : l’un, situé en bas du fleuve à l’endroit où expire le pouvoir de ce souverain ; l’autre, placé dans le haut du Niger, sur les confins du royaume d’Iddah. Au marché qui se tient en amont, les habitans reçoivent les produits de l’intérieur, et ils vont les échanger, en aval, contre les marchandises d’Europe apportées sur la côte. On conçoit quels profits assure cet usage aux tribus du bord de la mer, par les mains de qui passent exclusivement tous les objets de fabrique européenne, si précieux pour les Africains. Il n’est que trop vrai cependant que ces malheureuses peuplades sont les plus abruties et les plus vicieuses de l’Afrique. Leur état social est de beaucoup inférieur à celui des habitans des contrées centrales. Ceci peut être attribué à deux causes : la première est que la conquête musulmane ne s’est pas étendue jusqu’à l’Océan, et que les tribus païennes qui habitent les rivages de la mer paraissent être les débris de nations expulsées de l’intérieur, qui sont demeurées rebelles à la civilisation implantée en Afrique par les sectateurs du Coran ; la seconde, c’est que les Européens, avec les richesses de leur industrie, ont apporté à la côte d’Afrique leurs vices les plus dégradans : l’avarice, source du trafic des noirs, et l’ivrognerie. Quoi qu’il en soit, cette loi commerciale qui défend aux populations de trafiquer au-delà des pays qu’elles habitent est un obstacle aux développemens du commerce légal avec l’Afrique. En effet, les produits de l’intérieur ne parviennent que très difficilement à la côte, et la plupart du temps les tribus africaines au bord de la mer n’ont rien à échanger contre les chargemens de navires venus d’Europe. Il faut excepter pourtant de la règle générale les kafilah, ou caravanes, qui traversent au milieu de dangers de toute espèce une grande étendue de pays.

Les femmes dans le royaume d’Aboh sont célèbres pour leurs charmes. L’idéal de la beauté, dans cette partie de l’Afrique, est une obésité qui va jusqu’à ôter aux Vénus africaines la faculté de se mouvoir. Aussi le premier soin d’un homme qui se marie est d’enfermer sa femme dans sa demeure, avec défense de prendre aucune espèce d’exercice. Par cette méthode d’engraissement, on parvient à donner au beau sexe du pays des attraits réellement monstrueux.

La ville d’Aboh réunit de sept à huit mille habitans. C’est un assemblage de huttes élevées çà et là au fond d’une crique, sans aucune symétrie. Ces huttes sont construites en terre et couvertes d’un toit formé de feuilles sèches et de joncs qui croissent en abondance sur les bords de la rivière. On y entre par une ouverture qui sert à la fois de porte, de fenêtre et de cheminée. Cette ouverture est souvent fort basse et l’on ne peut la franchir qu’en se traînant sur les mains et sur les genoux. Il est même assez plaisant de voir les majestés africaines se traîner à quatre pattes hors de leur demeure pour donner audience aux Européens. Aboh a quelque chose de commun avec Venise : ce n’est pas les édifices sans doute, mais les lagunes qui, à l’époque de la crue du fleuve, font de chaque habitation une île d’où l’on ne peut sortir, et où l’on ne peut entrer qu’en bateau. L’insalubrité de cette situation se fait sentir même aux indigènes, et les maladies font de grands ravages dans la ville, lorsque les eaux se retirent.

En atteignant le sommet de la hauteur où est située la ville d’Iddah, les voyageurs de la dernière expédition jouirent de la vue d’un magnifique panorama. A leur droite était placée la cité musulmane avec ses groupes de maisons jetées irrégulièrement sur les flancs de la colline ; à leur gauche se déroulait, comme un ruban argenté, le fleuve, éclairé par les rayons de la lune, s’étendant à perte de vue de ce côté de l’horizon. En face d’eux, sur l’autre rive, s’offrait une riche contrée coupée de plaines et de collines, présentant l’aspect de la plus vigoureuse végétation, et se perdant graduellement dans un cadre de hautes chaînes de montagnes. Cette belle situation de la ville n’est pas sans influence sur les habitans, et on remarque ici une amélioration sensible dans les caractères physiques et moraux de la population. La race est plus belle et plus intelligente ; l’industrie est plus développée, l’agriculture mieux entendue.

Le nombre des habitans d’Iddah s’élève à dix mille environ. La ville est composée de plus de deux mille maisons où cases, dont les murs sont bâtis en pierres cimentées avec de l’argile. Ces constructions sont de forme ronde, couvertes d’un toit conique, au sommet duquel perchent les vautours, épiant, dans un état de somnolence causée par l’excès de nourriture, les débris d’animaux et de végétaux qui proviennent des repas des habitans. La demeure des gens riches et des chefs est formée d’un certain nombre de ces huttes, élevées sans régularité sur un terrain enclos de murailles. Dans l’espace laissé libre entre les cases, les chèvres, les moutons, les poules errent tout le jour. La nuit, ces hôtes du logis jouissent du droit incontesté de partager l’abri sous lequel le maître repose. Malgré cela, l’intérieur des huttes est tenu avec une propreté remarquable. L’extérieur est peint en bleu ou plus souvent en blanc, couleur favorite des mahométans de l’Afrique, qui la regardent comme un emblème de la sainteté de leur croyance. Les habitations sont entourées de plantations entretenues avec soin, où les indigènes cultivent le maïs, la canne à sucre, la citrouille, les pistaches de terre, le poivre de Guinée, les ignames, une plante légumineuse qui produit de l’indigo, et du tabac en abondance. Le riz, le maïs, les ignames, sont la base de l’alimentation dans toute l’étendue du Soudan : on en fait des gâteaux soit secs, soit frits, soit arrosés de sauce.

La religion d’état, s’il est permis de s’exprimer ainsi en parlant de l’Afrique, est à Iddah l’islamisme ; mais beaucoup d’habitans sont encore païens. Ceux-là même qui professent les doctrines du Coran mêlent à leurs croyances quelques restes d’idolâtrie. Le peuple vit dans une ignorance profonde, et ceux qui sont chargés de son instruction, les mallams où prêtres mahométans, ne sont guère plus instruits que lui. Toute leur science consiste à répéter de mémoire quelques versets du Coran dont ils ne comprennent pas le sens. Les sujets du roi d’Iddah sont bien plus avancés sous le rapport de l’industrie. On fabrique dans la ville des toiles de coton peintes pour vêtir les indigènes, qui portent de longues robes et des manteaux élégamment drapés. On y forge le fer. De nombreux armuriers mettent en vente des sabres, des fers de lance et des flèches fort bien trempées. La préparation du cuir est une autre branche de l’industrie du pays. Avec la peau des chèvres et des moutons, on fait des brides, des colliers, des bracelets, des fouets, des éventails et des coussins.

Le gouvernement d’Iddah est monarchique et héréditaire dans la ligne féminine, c’est-à-dire que l’héritier du trône est le fils aîné de la sœur du roi. Ce mode de succession est le même chez un grand nombre de peuplades africaines. Quel en est le principe ? C’est ce qu’il est assez difficile de dire. Le pouvoir du souverain est arbitraire en apparence, mais il est contenu en réalité, comme à Aboh, par l’aristocratie, qui en surveille l’exercice. Toutes les questions importantes sont discutées dans un conseil de chefs présidé par le roi. Les forces militaires du royaume se composent de fantassins et de quelque cavalerie ; il y a même une troupe régulière qui fait, en tout temps, le service de gardes-du-corps du chef de l’état, et qui veille aux portes de son palais. Quant à la marine, il n’y en a point. Les habitans d’Iddah, vivant au sommet d’une hauteur à deux cents pieds au-dessus du fleuve, n’ont pas les goûts nautiques de leurs voisins d’Aboh.

Les cauris, sorte de petites écailles qu’on recueille en abondance aux îles Maldives, sont une monnaie qui a cours à Iddah comme dans tout le Soudan. M. Allen a calculé qu’un tonneau rempli de cauris, rendu en Angleterre, valait, en comptant le fret, environ 30 sous.

La polygamie est en usage dans toute cette partie de l’Afrique. A Iddab, la règle est d’avoir trois femmes ; mais les chefs ont des harems de vingt à cinquante houris. Quant au roi, il en possède plusieurs centaines. On sait du reste que le sexe le plus faible n’est pas traité, en Afrique, avec la superbe inhumanité dont on l’a trouvé victime, lors de la découverte du Nouveau-Monde, parmi les Indiens qui peuplaient l’Amérique. La lecture des relations de Mungo-Park, Clapperton. Lander, Caillié, prouve qu’on rencontre fréquemment, au milieu des tribus non civilisées de l’intérieur du continent africain, tous les sentimens qui honorent l’espèce humaine, et entre autres l’amour de la famille, le dévouement, la reconnaissance, la générosité envers les êtres malheureux et souffrans. Ces bonnes dispositions disparaissent parfois sous l’empire des passions du moment. Qui s’en étonnerait ? Apprend-on aux Africains à refréner leurs mauvais penchans ? leur enseigne-t-on à discerner le bien et le mal ? N’ont-ils pas, au contraire, sous les yeux les exemples de tous les vices auxquels s’abandonnent leurs chefs et leurs prêtres ? La lumière ne leur est venue de nulle part. L’Europe elle-même n’a eu de rapports avec l’Afrique que pour y fomenter les violences de la traite des noirs.

Mais d’où vient, dira-t-on, que la civilisation ne s’est pas développée en Afrique comme dans les pays occidentaux ? La nature africaine ignorerait-elle ce besoin de progrès qui tourmente les hommes d’Occident ? manque-t-elle d’activité ? est-elle inférieure ? On a écrit sur ces questions de gros volumes, et des travaux de toute sorte. En Angleterre, en France, on les a discutées avec vivacité, avec passion. En effet, tout débat de cette nature avait en perspective, d’une part l’abolition de l’esclavage, de l’autre le salut des intérêts coloniaux. Aujourd’hui que l’émancipation est un fait accompli en France comme en Angleterre, on peut, Dieu merci, aborder ce sujet en toute liberté d’esprit, et, nous l’espérons, sans provoquer l’irritation de personne, en France où dans les pays d’outre-mer. Nos observations ne s’appliquent d’ailleurs qu’aux Africains qui habitent l’Afrique, car les noirs des colonies sont dans des conditions bien différentes.

Le développement de notre civilisation sur cet immense continent rencontre trois obstacles principaux : la loi de Mahomet, le climat, le caractère des habitans.

La loi de Mahomet promet dans l’autre vie des jouissances matérielles, et autorise dans celle-ci une grande indulgence pour les passions grossières. Il sera toujours très difficile d’y substituer la loi de renoncement et de lutte contre les instincts grossiers qui forme la base de notre société. La polygamie, par exemple, et l’esclavage sont deux institutions qu’on aura beaucoup de peine à détruire en Afrique.

Le climat est tel que les Africains ont peu de besoins à satisfaire, et par conséquent peu de stimulans à l’industrie. Les vêtemens sont un luxe, la plupart du temps incommode, dans un pays où la chaleur est intense. La frugalité est naturelle dans les régions intertropicales. Les estomacs s’y contentent de peu. Quelques galettes de riz ou de maïs suffisent à un indigène robuste. L’abri le plus léger et le plus précaire est tout ce qu’il faut à des êtres qui vivent dans une atmosphère étouffante.

Le caractère des Africains a son côté séducteur. Comme nous l’avons déjà dit, la race noire est douce, sociable, capable de fidélité et de dévouement : c’est du moins sous cet aspect qu’elle s’est montrée à l’Europe ; mais elle ne se distingue pas certainement, comme la race des hommes du Nord, par l’activité dévorante. Quoique les Africains ne voient pas précisément dans le loisir un attribut de l’homme et le signe distinctif de la dignité du sexe masculin, cependant il ne faut pas oublier que, dans un pays où l’esclavage existe, le travail est nécessairement regardé comme indiquant une certaine infériorité.

La civilisation européenne, qui n’a jamais jeté de profondes racines en Afrique, y a été introduite par la traite et par les missions. La traite, que nous n’avons pas besoin de qualifier ici, a eu pour résultat Saint-Domingue, Libéria, Sierra-Leone, etc. ; elle a produit des populations dévoyées, pratiquant mal des institutions qui ne leur sont pas sympathiques. Les missions n’ont pu fonder rien de stable en Afrique. Certes, si jamais efforts ont mérité le succès, ce sont ceux des infatigables prêtres qui ont porté au Congo les préceptes et les exemples de la vie chrétienne. Avec la semence de la parole divine, ces hommes zélés avaient répandu, dans ce pays les germes de toutes les connaissances européennes. Après les avoir vainement cultivés pendant de longues années, ils ont été obligés d’abandonner ce travail stérile. Aujourd’hui, il ne reste de leur passage d’autre trace que les ruines de quelques églises. Ainsi d’habiles jardiniers avaient essayé sur les bords du Sénégal, d’acclimater, il y a quelques années, les plantes greffées de l’Europe et de former des pépinières. Allez aujourd’hui visiter ces jardins : partout la végétation vigoureuse que le terrain produit spontanément a étouffé les plantes exotiques. Il ne reste plus aucun vestige des défrichemens. N’a-t-on pas mille exemples d’Africains transportés, dès leur enfance, dans un centre de civilisation européenne, élevés avec les plus grands soins, formés à nos usages, initiés à notre industrie et à nos arts, qui, dés leur retour sur le sol natal, n’ont eu rien de plus pressé que d’oublier tout ce qu’ils avaient appris chez nous ? Les récits des voyageurs sont semés de ces traits d’antipathie instinctive contre les mœurs et la civilisation de la race blanche. Il y a des personnes qui ont la simplicité de croire que le spectacle de la civilisation européenne et les félicités qu’elle offre ont pour l’Africain des attraits irrésistibles. C’est une bien grande erreur. Le noir qui s’éloigne volontairement de ses pénates, disons mieux, de ses fétiches pour gagner de l’argent avec les blancs, soit dans la marine, soit dans tout autre service, n’a rien de plus pressé, quand il a amassé son pécule, que de revenir dans sa tribu pour y vivre de la vie du pays. Les preuves de ce fait abondent dans l’histoire des voyages.

Qu’en faut-il conclure ? Que les Africains sont une race inférieure Non, mais qu’ils sont une race différente, qui a d’autres penchans et d’autres aptitudes que les Européens. Si l’orgueil que nous inspire notre civilisation est un orgueil légitime, ce serait être par trop exclusif que d’exiger que ce qui nous convient parfaitement soit également bien approprié à toutes les parties du monde. Il faut tenir compte des constitutions physiques, des tempéramens, du milieu dans lequel les hommes vivent. Les Africains sont des Africains, et non des Européens vivant en Afrique. On réussira sans doute à façonner des fractions de ces populations à notre manière de vivre, de même qu’on teint en rouge ou en bleu le bois d’un arbre, en mêlant à la sève qui circule sous l’écorce une liqueur hétérogène ; mais on ne fera jamais que notre genre de vie soit celui qui leur convient le mieux. Sans vouloir faire une comparaison malséante entre les animaux et les hommes, disons encore ceci : Vous pouvez bien dresser un noble chien de chasse à faire faction sur deux pattes, portant un bâton en guise de fusil ; vous pouvez l’élever de manière à ce qu’il sache désigner telle où telle carte, compter les heures ; vous pouvez enfin lui apprendre cent autres tours semblables : vous ne ferez jamais qu’il préfère ces exercices à la guette et à la poursuite du gibier.

Nous admettons parfaitement qu’un noir se distingue dans les sciences ou dans les arts des blancs, nous admettons qu’un Africain puisse s’élevé au-dessus du commun des Européens par la pratique et suivant les lois de la civilisation européenne ; mais ces exemples seront toujours rares, parce qu’ils supposent une contrainte imposée à la nature. Les hommes sont égaux, c’est notre conviction : les noirs valent les blancs et les blancs valent les noirs. Ce n’est pas à dire pour cela que les races différentes aient une aptitude égale pour toutes choses. Telle n’est pas notre opinion ; tels n’ont pas été non plus, sans doute, les desseins de la Providence, qui a voulu que les Africains soient noirs, que les Européens soient blancs, et que les hommes à peau jaune ou rouge ne soient ni blancs ni noirs.

Après tout, de ce que notre civilisation ne serait pas précisément celle qui conviendrait à la race noire, faudrait-il en conclure que les éternelles vérités, les lois immuables du juste et de l’injuste, les principes fondamentaux sur lesquels doit reposer toute société, ne sont pas applicables à l’Afrique ? Loin de nous une telle pensée. Il n’y a pas de pays où l’anarchie soit une bonne chose, où la violence soit de droit, où l’oppression soit juste. L’Afrique, qui est livrée à l’anarchie, à la violence et à l’oppression, a besoin, avant tout, d’ordre intérieur, de lois protectrices, de gouvernemens forts et organisateurs. Nous pouvons contribuer à ce qu’elle obtienne ces bienfaits, surtout par la suppression de la traite des noirs. Si la traite a placé au sein de la civilisation les Africains transportés hors de leur pays, elle a fomenté, en Afrique même, la discorde et les guerres qui sont des obstacles à toute civilisation. Avec la traite, il ne peut y avoir sur ce continent ni sécurité personnelle, ni ordre public, ni progrès sérieux d’aucun genre. Il faut donc supprimer la traite par respect pour nous-mêmes et par devoir envers les populations noires. Les gouvernemens de l’Espagne et du Brésil comprendront sans doute la nécessité de prendre à cet égard des mesurés efficaces. La traite supprimée, un ferment bien puissant de désordres intérieurs aura disparu. Souhaitons qu’alors l’Afrique produise un homme, une nature d’élite, un génie qui, faisant pour elle ce que Charlemagne a fait pour une partie de l’Europe, y implante, par la conquête où autrement, les germes impérissables d’une civilisation appropriée au pays.


PAUL MERRUAU.


  1. Le capitaine Allen, en rapportant cette mémorable découverte, s’exprime ainsi : « La solution du problème qui avait excité si vivement l’intérêt de tant de générations a donc été trouvée par des voyageurs dont les moyens étaient des plus modestes, tandis que des expéditions organisées à grands frais avaient échoué. Un piéton solitaire a découvert le Niger, si long-temps caché, et il a tracé une partie de son cours à travers des contrées dont nul n’avait jusqu’alors entendu parler. Deux jeunes gens, sans entourage, s’aventurant dans une frêle barque, sur ce fleuve mystérieux, ont été portés à des régions inconnues, à plus de six cents milles, au lieu où il termine son cours dans le vaste Océan. »
  2. Description nautique des côtes de l’Afrique occidentale comprises entre le Sénégal et l’équateur.