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Une expédition polaire aux ruines de Paris

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Une Exploration Polaire aux Ruines de Paris

Récit des Temps Futurs


Victor Hugo, dans une pièce magnifique, a décrit ce que pourrait être un jour l’Arc de Triomphe en ruines, dans Paris déserté par le mouvement et par la vie. Ne peut-on, portant le regard plus loin encore dans l’avenir, imaginer une époque où, par suite du refroidissement du globe, l’Europe aura été envahie par les glaces, où la civilisation, se déplaçant, se sera réfugiée vers les pays des tropiques ? Alors des explorateurs viendront interroger le désert glacé où fut jadis notre cité, comme aujourd’hui les nôtres partent à la découverte des régions polaires. Telle est la curieuse vision des âges futurs qu’a imaginée l’auteur de ces pages si étrangement suggestives.

○ ○ ○


Dans un ciel où le soleil semblait n’avoir jamais mis son éblouissement, un ciel livide d’encre de Chine, l’aéronef, tout blanc, secouait ses ailes d’oiseau polaire d’où tombait un duvet neigeux. Voilà des jours qu’on avait dépassé les bornes du monde vivant.

Tulléar, Fandriana, Atanibé se serraient dans le roof, autour du poèle électrique.

« Je vous dis que c’est une folie, grogna Tulléar. Nous ferons le tour du monde en passant par le pôle. Et après ? Quand je songe que nous pourrions être bien au chaud, à Tananarive, avec nos femmes !

— Être ici, ou être ailleurs ! riposta négligemment le jeune Atanibé : la vie est si monotone !

— Moins monotone ailleurs qu’ici. Toujours la banquise, des aiguilles de glace à trois cents mètres au-dessous de nous, avec la perspective d’y choir ! Regardez plutôt. »

Les regards coulèrent vers le hublot inférieur. Des blancheurs blafardes révélaient des architectures cristallines, un paysage lunaire aux arêtes dures.

« C’est la mer, murmura Fandriana. Quand nous serons au-dessus des terres, l’aspect sera moins sauvage. Un peu de patience, et pensez à la gloire qui nous attend, si, plus heureux que tant de voyageurs, nous retrouvons Paris, Paris perdu depuis des millénaires ! »

Tulléar hocha la tête.

« Il n’y a que les fous et les poètes, qui sont aussi des espèces de fous, dit-il, pour se lancer dans de pareilles aventures. Nous savons, il est vrai, que Paris a existé, dans un passé insondable. Nous le savons par les œuvres de la littérature antique qui nous sont parvenues, souvent par tradition orale, tronquées, mutilées, défigurées dans le cours des siècles. Nos études classiques nous ont fait vivre familièrement avec Victor Hugo, pour ne citer que celui-là, que nous ne comprenons pas toujours très bien. Il chante Paris, ses monuments, son histoire, la gloire d’un grand Empereur, des batailles, des trophées. Les paléographes supposent que son œuvre fut immense ; elle s’est perdue ; il n’en est resté, comme vous le savez, que deux livres, et encore d’une authenticité incertaine, Notre-Dame de Paris, la Légende des Siècles, et des fragments informes. Par ailleurs, sur Paris nous avons des bribes de documents, venus de sources diverses, difficiles à relier entre eux, une phrase dans un discours, une page de roman, de l’histoire, des légendes, des plans vagues, des descriptions plus ou moins véridiques… Que voulez-vous tirer de tout cela ?

— Sans doute, reprit Fandriana, la difficulté est grande. Pourtant, de récents travaux, ce tracé que j’ai là sous les yeux, nous donnent quelque idée, inexacte mais suffisante, de ce qu’a pu être Paris. L’Université de Tamatave a dressé la liste descriptive et détaillée des principaux monuments de la Ville, d’après les vieux auteurs. Si nous avons la chance de passer sur Paris, je crois bien pouvoir le reconnaître.

— Oui, mais aurons-nous cette chance ? Nous marchons à l’aveuglette, suivant des linéaments géographiques trompeurs qui ont changé cent fois de figure, depuis que l’antique Europe a disparu sous les glaciers. Le déplacement continu des pôles de la terre a brouillé toutes les notions de latitude… et vous ignorez sous quel parallèle se cache Paris, par rapport au méridien de Tananarive… Nous cherchons une aiguille dans une charretée de neige.

— Qu’importe ! Je retrouverai Paris, dussé-je promener mon voyage aérien au-dessus de toutes les solitudes du globe ! ».

L’EUROPE DEVENUE UN DÉSERT DE GLACE.

L’aéronef planait dans la nuit polaire.

On était, le lecteur l’a compris, au dernier âge du monde. La terre était envahie par le froid. Le soleil vieilli, foyer à demi consumé, ainsi que les calculs des savants l’avaient prédit, était devenu peu à peu, insensiblement, insuffisant à chauffer de son rayonnement toute la surface du globe. La double calotte blanche qui couvre les pôles de la terre était descendue lentement, avec les siècles, vers les contrées tempérées, et maintenant sa frange atteignait presque les tropiques. Comme aux périodes glaciaires des origines, la flore et la faune du froid couvraient l’Europe. Il y demeurait, par îlots disséminés, des débris d’humanité, des tribus abâtardies, couvertes de fourrures, que la lutte incessante contre les éléments, une vie de fatigues et de privations avaient fait rétrograder jusqu’à l’animalité. Ces hommes rares et pauvres, à l’intelligence obtuse, vivaient en dehors du monde dans cette Europe dont l’histoire était effacée, les monuments enfouis, cependant que le règne humain se poursuivait ailleurs, au milieu de la riche nature tropicale.

Tananarive était, par suite de l’émigration des belles races, ce qu’avait été autrefois Paris, la capitale de la terre, le grand foyer de l’intelligence et du progrès, le siège des grandes universités, la source des inventions et des découvertes. Dans des temps très lointains, la belle et féconde race blanche s’était établie dans l’île de Madagascar, dans le centre africain, dans l’Asie du sud et dans l’Amérique centrale. C’était là que l’histoire glorieuse de l’Homme se continuait, tandis que la neige et l’oubli recouvraient les demeures désertées d’Europe.

Que reste-t-il d’une civilisation éteinte depuis des milliers d’années ? Des œuvres d’art mutilées, des poèmes, des légendes. On avait même oublié, devant les découvertes nouvelles, les grandes inventions de jadis. On tenait pour incertain que les antiques Européens eussent connu l’électricité, les aéroplanes, tout ce qu’il avait fallu réinventer depuis. L’existence de Victor Hugo était mise en doute, comme celle d’Homère. On partait à la découverte de Paris comme jadis Schliemann était parti à la découverte de Troie, perdue dans les sables de l’Asie Mineure. Et c’était le dessein qui poussait vers les solitudes polaires Fandriana, Tulléar, Atanibé, trois savants de Tananarive.

Les voyageurs virent défiler des horizons toujours semblables, à la lueur crépusculaire des glaces, naviguant sans relâche, croisant au-dessus des mers sans murmures et des continents morts. Le chaos de la banquise leur révélait l’Océan ; la terre offrait plus loin des étendues tout aussi blanches, mais plus planes, aux courbes adoucies. Ils inclinaient alors vers le sol l’avant de leur vaisseau de l’air, et partaient à pied pour des inspections toujours infructueuses. Le manteau de l’éternel hiver recouvrait tout. Parfois ils visitaient des tertres élevés, des collines mystérieuses. Peut-être là-dessous se cachaient des villes antiques… Leurs pioches mettaient à nu des éboulis de pierres informes et sans nom qui ne livraient point leur secret.

« Voyage impossible ! répétait Tulléar. Il faudrait un hasard inouï pour nous faire rencontrer Paris. C’est sans doute un monceau de gravats sous vingt pieds de neige, au-dessus duquel nous sommes passés cent fois. »

Fandriana consultait les documents antiques, les fragments des poèmes qui parlaient de la Seine et de ses méandres, des arcs de triomphe, des colonnes, des palais. Atanibé photographiait les sites au magnésium.

SUR L’EMPLACEMENT DE CE QUI FUT PARIS.

Ils avaient plusieurs fois franchi les régions extrêmes où le soleil, durant un jour de six mois, roule à ras du sol sur la piste circulaire de l’horizon comme un motocycle de cuivre rouge, pour disparaître ensuite pendant six mois de nuit. Ils étaient revenus sur leurs pas. L’espérance pâlissait. L’idée de Tulléar prévalut : on retournerait à Tananarive. Or, une nuit, l’Aurore boréale déroula sur le firmament ses ondulations féériques ; des flammes claquèrent comme des pavillons, colorant les blancheurs de la terre d’un jour verdâtre. Les hommes, en joie, s’exclamèrent.

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Les voyageurs remisèrent leur aéronef au Panthéon, dont la coupole ravagée émergeait d’un énorme amoncellement de glace. — Composition de Lanos.

À la lueur du feu d’artifice momentané se révélait une cité extraordinaire ; c’étaient des monuments énormes et harmonieux, coiffés de neige, des silhouettes fantomales de tours et de dômes. Une ville ? un cimetière plutôt : quelque chose qui avait dormi des milliers d’années, et qui revivait dans la lumière. Cela s’étendait d’un bout de l’horizon à l’autre et, quand les aviateurs précipitèrent leur descente, ils eurent l’illusion que la Ville montait vers eux, dans une apothéose.

À la vérité, les détails en étaient flous et enveloppés. L’ensemble donnait l’impression d’un chaos tourmenté, d’un grand troupeau moutonneux de bosselures imprécises. Mais des choses tranchaient. Au nord et au midi, deux mamelons arrondis se gonflaient de cabochons immaculés et précieux. Entre eux se creusait une vallée ; tout au fond, un ruban lisse et sinueux devait être une rivière gelée, divisée par des îles. Dans l’une de ces îles, une masse énorme érigeait deux tours jumelles. On remarquait encore, plus loin, vers l’ouest, un rectangle colossal mi-enfoui, et, sur l’autre rive, un grand chandelier de fer encotonné comme les ifs de Noël.

« Paris ! Paris, peut-être ! » s’écria Atanibé.

Le cœur de Fandriana battait à se rompre.

« Quelle merveille ! » murmura-t-il.

L’obscurité se fit à nouveau. L’aéronef se posa avec précaution sur une vaste place, dans une île du fleuve. À quelque pas, des traînées blanches dessinaient sur le noir de la nuit les linéaments des deux colosses jumeaux tout à l’heure aperçus d’en haut.

Fandriane eut peine à ne pas, tout de suite, partir à la découverte. Mais la prudence conseillait d’attendre l’aurore. Et les trois amis, pelotonnés dans leurs fourrures, autour du brasier, rêvaient en contemplant la silhouette des tours. Bientôt les lignes en vacillèrent devant leurs yeux fatigués. Ils s’endormirent.

UN CIMETIÈRE DE MONUMENTS.

Dans une aube mal lavée, où couraient des écharpes de nuit, des cris discordants les réveillèrent en sursaut. C’était un tapage de fête foraine, des interjections gutturales, des voix rauques de basse-cour en délire. Leurs paupières blessées par l’ophtalmie des neiges se soulevèrent et l’étonnement les figea.

Les vieilles tours se dressaient, formidables, vivantes, animées. Un peuple entier en occupait toutes les anfractuosités, courait sur leurs galeries, agitant des bras noirs, bombant des ventres en tuniques blanches, poussant des clameurs discordantes. L’usure du temps avait rongé les pierres, creusé partout des escaliers, transformé en rocher l’œuvre des hommes, et par ces escaliers, par ces crevasses, montaient de terre des défilés bizarres, archaïques, jamais vus.

Tout à coup Atanibé poussa un grand éclat de rire.

« Ce sont des pingouins ! » dit-il.

Et Fandriana ajouta, triomphant :

« Sur les tours de Notre-Dame ! »

À travers le roman de Victor Hugo, il reconnaissait le joyau du moyen âge français maintenant disjoint, creusé comme un polypier, avec ses colonnettes écroulées, ses statues amputées. Des bosselures informes tenaient la place des sculptures en bas-reliefs. Les colosses royaux étaient culbutés et, gisants sur l’encorbellement, d’autres avaient dû rouler à terre. Oh ! ce sol plein de débris de merveilles !

Les porches étaient enfouis jusqu’à leurs archivoltes. Les explorateurs, se courbant, entrèrent dans cette nef majestueuse qui avait fait l’étonnement des siècles. La chute des grandes voûtes avait suivi celle des arcs-boutants qui les maintenaient. Rien que des colonnes abattues, un ou deux piliers seulement debout, et deux grands murs ajourés, incurvés par le haut, d’où pendaient des stalactites de glace… Au-dessus, par la trouée, le firmament morne… Dans ce grand enclos désolé, la neige avait mis sa nappe inviolée, seulement gaufrée çà et là par les traces en fer de lance du passage des palmipèdes. Il y faisait un vent hurleur et glacial. Peut-être les âmes de Quasimodo et de Claude Frollo y revenaient-elles ! Peut-être aussi l’écho lointain des trompettes du Sacre ! Mais, comme s’il raillait ce passé mort, le bavardage incessant des pingouins en sentinelle sur les tours emplissait l’air.

Atanibé se lança à l’ascension de l’édifice, chassant les oiseaux stupides de son bâton ferré. Les deux autres le suivaient. Parvenus à l’appui d’une gargouille, ils fouillèrent l’étendue. Fandriana avait déplié sur ses genoux une sorte de plan établi approximativement, où des monuments étaient indiqués à la place qu’on leur supposait.

« Voyons, dit-il. Nous sommes au cœur de la Cité. Regardons d’abord à nos pieds. Le plan signale un palais, enclosant une chapelle merveilleusement belle… Je ne vois rien de cela. »

Sur toute la surface de file, seule la cathédrale restait debout, comme un soldat mutilé sur un champ de bataille jonché de morts. Le vieux monument, bâti dans un siècle où l’architecte se donnait pour tâche de défier le temps, avait résisté à l’anéantissement total d’œuvres moins stables. Des renflements, des angles, des crevasses, des trous dans de la pierre marquaient vaguement l’emplacement des lourdes casernes, de l’épais Hôtel-Dieu, du Palais même, où ce bijou de la Sainte-Chapelle n’était plus qu’une poussière sans nom pour ces hommes venus de l’infini de l’espace et du temps. Peut-être aussi qu’à différentes époques le peuple avait aidé à la dévastation, aboli les murs sinistres de la Conciergerie, les murs lamentables de l’hôpital. Et toute l’aire si vaste de Paris était pareillement dévastée. La nature avait tout repris, tout effacé sauvagement. D’antiques cours d’eau qu’on avait cachés sous terre, la Bièvre, la Grange-Batelière, grossis, dévoilés, avaient secoué les demeures qui s’étageaient jadis sur leurs flots. Ils coupaient la Ville de traînées transparentes d’eaux solidifiées qui rejoignaient les glaces du fleuve.

« Après tout, dit Atanibé, nous pouvons nous tromper. Si cette cathédrale n’était pas Notre-Dame ? Si cette ville n’était pas Paris ? »

Fandriana sourit : « C’est Paris, j’en suis sûr. Orientons-nous. Il y a des repères qui ne trompent pas. Nous devons trouver, si nous regardons vers l’ouest, une tour qui fut fameuse, la tour Eiffel.

— Je ne vois qu’un immense échafaud de fer, décapité, dont les dernières traverses se tordent, libérées de l’étreinte des rivets.

— Eh bien ! c’est peut-être cela, dit Landriana, car, de l’autre côté du fleuve, je crois bien distinguer la grande arche écroulée d’un Arc de Triomphe, indiqué sur mon plan.

— Parbleu ! s’écria Tulléar. C’est l’arc de l’Étoile, chanté par Victor Hugo. Et puis voici, au nord et au midi, les coupoles

blanches et à peu près intactes du

Au cœur de la ville, les aviateurs aperçurent deux énormes Tours, déformées et minées de crevasses ; c’étaient les Tours de Notre-Dame, sur lesquelles nichaient des pingouins. — Composition de H. Lanos.

Sacré-Cœur et du Panthéon qui semblent les gardiennes d’un sépulcre. Que de ruines, grand Dieu ! Comment s’y reconnaître ? Et cette tour si terriblement penchante, avez-vous idée de ce qu’elle peut être ?

— Ce serait, dit Fandriana, la place d’une église appelée, je crois, Saint-Sulpice. Mais la tradition a conservé le souvenir de deux tours et je n’en vois qu’une.

— Oh ! dit Atanibé, le danger imminent que court celle-ci ne laisse aucun doute sur le sort qu’a subi sa jumelle… »

Les hommes se turent. Dans leur imagination, exaltée par l’enthousiasme, Paris se reconstruisait.

UNE CHASSE À L’OURS SUR LES BORDS DE LA SEINE

Les chercheurs d’aventure s’établirent pour des mois dans la cité morte. L’aéronef avait trouvé un abri dans le monument dédié aux Grands Hommes. Là, Fandriana eut l’émotion de déchiffrer sur un tombeau, à travers des stalactites, le nom effacé à demi de Victor Hugo. Ils allaient de découvertes en découvertes, parvenant, après maints travaux, à mettre des noms sur les ruines énigmatiques. Fandriana, les provisions s’épuisant, eut l’idée de guetter dans les crevasses du fleuve le museau moustachu des phoques et réussit à en harponner quelques-uns. Ces animaux hantaient particulièrement une sorte de lagune creusée par l’effondrement des terres, sur la rive droite, et Fandriana avait adopté l’usage de les chasser en cet endroit, d’autant que ce vaste bassin, que ses documents ne mentionnaient point, excitait sa curiosité.

« Ah ! disait-il, si je pouvais y faire des sondages, si j’y trouvais quelque grande pierre sculptée en forme d’obélisque, ma conviction serait faite, et j’appellerais cette mare la place de la Concorde ! Tout semble m’indiquer que je suis sur la piste.

— Eh bien ! disait Atanibé, montrant à l’est, au delà d’une vaste étendue de bouleaux rabougris, un grand amas de débris, et ce tumulus énorme, qu’en pensez-vous ?

— Je ne sais pas. C’est peut-être, après tout, un palais ou un musée. Les auteurs donnent au Louvre cette double appellation. »

Tulléar et Atanibé, plus ardents aux exercices physiques, chassaient le renne, fort abondant dans la région parisienne, et suivaient la piste fourchue des ruminants dont les sabots craquaient par les voies désertes. Ils les tuaient avec leurs fusils dernier modèle, à dégagement de force radio-active. Ou bien, à la manière des ancêtres, ils faisaient des battues, devançaient par des raccourcis le galop de la harde, cernaient les animaux dans le cul-de-sac des impasses, les faisaient tomber dans des excavations profondes où ils les massacraient à l’aise. Une de leurs aventures de chasse mérite la narration.

Ils poursuivaient, depuis le matin, une troupe de rennes dont la sagacité échappait à toutes leurs ruses. À la suite du gibier, ils avaient escaladé les pentes de Montmartre. Les bêtes agiles les conduisirent de là jusqu’au Père-Lachaise, hérissé d’embûches et de pierres rongées ; puis elles prirent un galop fou, par la ligne des anciens boulevards, jusqu’au lieu insigne où ne subsistait plus de l’Opéra qu’un amas de calcaires marmoréens. La harde dévala enfin vers le fleuve.

Là, le chaos était inextricable. Ce que Fandriana supposait être le Louvre encombrait la rive d’une fantastique ruine creusée de trous, bousculée comme les vagues d’un océan figé. Quand Atanibé et Tulléar y parvinrent, éreintés, les jambes rentrées dans le corps, les rennes avaient disparu.

Les deux hommes s’assirent, leurs souffles précipités se répondant. Des mouches imaginaires dansaient devant leurs yeux. Bientôt une profonde torpeur les envahit et ils se laissaient aller, les paupières fermées, au redoutable sommeil des neiges. Une ouate épaisse couvrait déjà leurs corps allongés côte à côte.

Soudain Atanibé ouvrit les yeux, sentant une haleine chaude sur son visage. Il eut peine à ne pas pousser un cri. Le terrible museau d’un ours blanc l’effleurait presque. L’animal poussait de petits grognements sourds et le palpait, sans fureur, avec des précautions enfantines. Crier, appeler son compagnon à l’aide, il n’y fallait pas songer, sous peine de mort. Le soir était tombé ; à un jour terne allait succéder une obscurité presque complète. Atanibé comprit le secours que lui offrait la nuit : ses mouvements prudents ne seraient pas aperçus par l’ours. Il tâta doucement le couteau pendu à sa ceinture et le tira de sa gaine. C’était l’heure des résolutions promptes. En un clin d’œil, il revit toute son enfance, le soleil clair de Madagascar, les mers bleues et chaudes, les palmiers ondulant aux brises, la vie facile et joyeuse… On devinait le mouvement des côtes de l’ours sous la fourrure blanche. Atanibé hésita : « Si je le manque, pensa-t-il, c’est fini ». Mais pouvait-il demeurer en une telle angoisse ? Brusquement, son bras se détendit.

Un hurlement lugubre… La bête gigantesque s’était dressée sur ses pattes de derrière, la lame enfoncée en plein cœur, le ventre rouge, et elle s’abattit sur l’homme, le

serrant à l’étouffer entre ses bras musculeux.

Au fond d’une humide galerie où pendaient d’étranges stalactites, les explorateurs découvrirent une merveilleuse statue de marbre : seule, la Vénus de Milo se dressait encore, presque intacte, au milieu des ruines du Louvre. — Composition de H. Lanos.

Mais l’étreinte mortelle se relâcha, tandis que le grand cadavre roulait dans la neige.

Le bruit de la courte lutte avait réveillé Tulléar, qui bondit. Atanibé se relevait péniblement.

« Sauvé ! » souffla-t-il d’une voix éteinte.

Mais Tulléar, le doigt étendu, répondit par un cri rauque. À quelques pas, les narines en l’air, un second ours accourait en grondant.

Les deux fusils partirent au hasard, sans toucher le monstre, dont cette manifestation belliqueuse parut augmenter la colère. Tulléar et Atanibé fuyaient, escaladaient les pierres mouvantes, faisant à chaque pas des chutes périlleuses. Ils culbutèrent ensemble dans une sorte de tranchée, entraînant avec eux une avalanche de neige. Au fond de l’excavation, un couloir béait, par une ouverture étroite ; tous deux, étourdis encore de leur chute, s’y précipitèrent ; avec les blocs lisses qui chancelaient sous leurs mains, ils se mirent à élever une barricade. Murés dans leur terrier, ils sentirent le courage leur revenir.

L’ours grogna et souffla au dehors, tenta d’écarter les pierres. Les coups de fusil le tenaient en respect. Il demeura longtemps en sentinelle. Puis le silence se fit.

Dans l’obscur caveau, la nuit se passa à entendre goutte à goutte l’eau tomber des voûtes. Ils n’osaient bouger. Pourtant, le matin, par les joints de ces pierres onctueuses et polies qui leur avaient servi à se retrancher, un pinceau de lumière pénétra dans l’antre. Le jour apportait avec lui une telle impression de sécurité qu’on se risqua à déblayer l’ouverture. Au dehors retentissait une clameur de trompe : c’était le signal convenu avec Fandriana pour les cas fréquents où quelqu’un des explorateurs se perdait dans l’immensité de la ville. Atanibé et Tulléar y répondirent en mêlant leurs voix, et bientôt Fandriana les étreignit dans ses bras. Lui aussi avait passé la nuit dans une angoisse mortelle. Mais, tandis qu’il écoutait le terrifiant récit de ses compagnons, son regard se porta sur la caverne qui leur avait servi de refuge et il hurla d’enthousiasme. Tulléar et Atanibé se retournèrent.

Par l’ouverture déblayée, un soleil pâle éclatait tout à plein un long couloir voûté et habité de formes blanches. C’était comme un de ces palais d’Orient qui, dans les contes, surgissent au coup de baguette des fées, mais un palais aux murs décrépits, couverts de traces d’eau et de rouille, une voûte où les pierres s’effritaient. Tout au long de la galerie, à droite et à gauche, des femmes de marbre, d’un geste puéril et divin, agrafaient sur leur épaule la draperie légère de leur chlamyde, ou bien se dressaient dans leur chaste nudité. Toutes semblaient des sœurs, avec le même nez droit, la même bouche sinueuse et bienveillante, les mêmes yeux sans regard. Quelques-unes avaient été brisées et leurs membres épars gisaient. Les hommes s’aperçurent qu’ils s’étaient barricadés avec des morceaux de marbre, avec les débris des figures que des siècles d’art avaient accumulées en ce lieu pour exalter chez les humains le sentiment de l’immortelle Beauté.

Et, tout au fond, seul, comme dans une chapelle, surgissait un grand corps blanc, sans bras… C’était une femme, plus belle et plus majestueuse que les autres, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, le suprême effort de l’homme vers l’Idéal. Le temps avait détaché le marbre par écailles et l’avait comme doré d’une chaude patine. La draperie que laissaient choir les reins de la déesse était rongée et salie, mais le torse mutilé s’érigeait encore dans sa gloire, diadémé d’une tête merveilleuse. Ce n’était qu’un débris ; pour tant, toute la beauté féminine était là, divinisée, sublime !

Le temps qui mine tout n’avait pas osé le sacrilège, et Vénus de Milo, debout, assistait impassible à la ruine du Louvre, à la ruine de Paris, à la ruine du monde.

UN HIVERNAGE AUTOUR DU PANTHÉON

La violence du froid s’accrut. Des tempêtes de neige descendaient en tourbillonnant des hauteurs de Montmartre, ensevelissaient la ville funèbre sous un linceul plus épais. Un vent aigu souffla du nord, achevant la chute de pans de murailles, dont on entendait au loin l’écroulement sourd. Un brouillard solide, fait d’ouate épaisse, continuellement agité de rafales, coupait les respirations, emplissait les bouches, se suspendait en stalactites aux poils des fourrures. Les explorateurs, menacés d’ensevelissement à chaque fois qu’ils s’aventuraient au dehors, incapables, du reste, de se conduire dans cette blancheur plus aveuglante que l’obscurité des nuits sans étoiles, obligés à se défendre, en s’agrippant aux aspérités, contre la tempête qui les eût emportés comme des fétus vivants, se résignèrent à rester tapis dans le roof de la machine volante, sous la coupole du Panthéon. Même là, le vent les poursuivait, glacé, entrant par les brèches de la voûte, par les fenêtres sans vitres, poussant la neige à l’assaut. Aux lueurs du foyer électrique, constamment allumé, ils voyaient le vieil édifice tomber pierre à pierre. Autour du transept, les statues informes prenaient l’aspect de bonshommes de neige. Des oiseaux blancs, fuyant le froid, venaient se tasser en brochettes criardes et grelottantes sur les corniches. Ce fut la nourriture de ces jours d’inaction et de disette, jusqu’à ce que le bruit, répété par l’écho, des coups de feu qui faisaient des trouées dans leurs rangs, les eussent effrayés et chassés.

Alors, les hommes connurent la faim. Il fallait aviser, au risque de la vie. Malgré la tempête persistante, ils sortirent. En s’aplatissant contre le sol lorsque la bourrasque se faisait plus violent, en courant d’abri en abri, ils descendirent dans la grande plaine vide où avait été le jardin du Luxembourg. Là, l’étendue était presque lisse, aucune construction n’ayant semé la terre de ses débris. En ce lieu, d’ordinaire, s’ébattaient les troupeaux de rennes et souvent les chasseurs y avaient surpris ces pauvres animaux mordant l’écorce des bouleaux pour tromper leur hivernale famine. Ils espérèrent, contre toute logique, faire pareille rencontre. Tulléar rampait sur ses genoux et sur ses mains, guettant les traces révélatrices du gibier. Mais la neige était vierge et morne. Assurément, toute âme vivante avait fui vers le sud le redoublement de l’hiver. Paris était déserté de sa faune. Les oiseaux mêmes étaient partis. La mort régnait.

Lancés à la poursuite d’un troupeau de Rennes, les chasseurs arrivèrent auprès d’un chaos de ruines enfouies sous une blanche carapace : ils reconnurent l’Opéra. — Composition de H. Lanos.

Les trois amis atteignirent l’unique tour de Saint-Sulpice, semblable à un grand fantôme incliné, à travers la gaze de la neige tournoyante. Comme, à ce moment, l’ouragan faisait rage, ils se serrèrent le long du mur de la tour en se regardant avec des yeux excavés et brillants ; les naufragés de la Méduse durent avoir de ces regards-là. Il y avait deux jours qu’ils en étaient réduits à ronger le cuir de leurs fourrures. La tour, sous le vent, avait des oscillations, des frémissements sinistres. Que leur faisait le danger puisqu’ils allaient mourir ? Sans doute ils avaient pensé à fuir, sur les ailes de l’aéronef, ce morne empire du froid et de la faim. Mais comment auraient-ils mis ce projet à exécution ? Déjà ils n’avaient plus la force de déblayer les abords du Panthéon et de tirer la machine au dehors. Encore n’eussent-ils peut-être pas osé affronter la tempête.

« Qu’importe ? disait courageusement Fandriana, nous avons vu Paris ! »

Et Tulléar, qui avait repris ses manières bougonnes, répondait en haussant les épaules :

« Ah ! oui ! la belle histoire à raconter aux gens de l’autre monde ! »

Atanibé, lui, ne disait rien, les gencives douloureuses et saignantes, déchaussées par le scorbut.

ABOIEMENTS DE FAUVES. GRONDEMENT DE RUINES.

Soudain, tous trois prêtèrent l’oreille. D’imperceptibles hurlements, un chant lugubre montaient de l’immensité. Des galops mous s’entendaient dans le lointain. Bientôt ce fut le vacarme d’une meute furieuse, le tumulte d’une invasion sauvage, bestiale, horrible.

« Les chiens ! les chiens ! » gémit Atanibé en claquant des dents.

Ils les connaissaient bien, ces chiens des grandes solitudes du Nord, gris et hirsutes. Souvent, dans leurs excursions à travers la ville, ils en avaient rencontré qui fuyaient à leur approche ou mettaient en fuite leur gibier. C’étaient des bêtes paisibles et inoffensives. Mais jamais ils ne les avaient vues ainsi courir par troupes. Et tout de suite ils comprirent le sens terrifiant de leurs rauques abois. Les bêtes avaient flairé de loin l’odeur des hommes et c’était, montant à l’assaut de leur agonie, l’immense et implacable armée de la Faim.

En deux coups de fusil, Tulléar abattit les trois premiers qui se montrèrent, la gueule sanglante, le poil hérissé, l’échine maigre et pelée. Ceux qui suivirent s’arrêtèrent pour dévorer les cadavres. Il y eut, un instant, un moutonnement de dos, une mêlée répugnante et hurlante.

Ce temps fut mis à profit. Les hommes quittèrent leur refuge et prirent du champ. Mais déjà la meute éventait leur fuite. En quelques bonds, les éclaireurs de la troupe étaient sur eux, les couraient comme des sangliers forcés, les mordaient d’une dent amortie par l’épaisseur des fourrures. On put, par bonheur, gagner un passage étroit où le flot des chiens se canalisait, pour ainsi dire. Fandriana, Tulléar, garantissant leur compagnon plus faible, avaient tiré leurs couteaux et, sans relâche, faisaient des trous sanglants dans la masse. Ceci dura quelques minutes peut-être et ne pouvait durer davantage sans mort d’homme. Fandriana eut l’épaule déchirée, Tulléar la main en sang. Le nombre des agresseurs croissait toujours. Et un vent furibond culbutait les dos osseux des chiens squelettiques, faisait voler, comme les projectiles d’une baliste, des blocs énormes de glace.

Et puis, tout à coup, ce fut un grand bruit sinistre, une secousse terrible, comme si le monde entier s’abîmait. Tout près des combattants en sueur, les oreilles bourdonnantes, une montagne de pierres s’abattit. Tulléar, qui levait un bras lassé pour l’égorgement d’un ennemi sans cesse renaissant, laissa retomber ce bras avec surprise. L’ennemi était en pleine déroute, glapissant, la queue entre les jambes. On aperçut encore quelques dos gris qui couraient, se perdant dans un paysage d’apocalypse, et les trois amis se retrouvèrent seuls, ahuris. Par quel miracle étaient-ils encore vivants, rouges de sang et en loques ? Comme si la tempête avait, dans son dernier effort, épuisé sa rage, il se faisait maintenant un calme extraordinaire, un silence inouï. À demi ensevelis sous des pierres, gisaient les corps broyés des chiens, par centaines… De la nourriture ! de la viande ! Le firmament lavé paraissait plus vaste, plus vide, comme si quelque géant dressé depuis toujours au-dessus des ruines s’était soudain effacé du ciel.

Il fallut plusieurs minutes aux hommes pour comprendre que la tour, la vieille tour dépareillée et branlante, au flanc de laquelle ils s’abritaient tout à l’heure, avait cessé d’exister.

ON RETROUVE UN PARISIEN VIVANT.

Vint le printemps, si l’on peut nommer de ces deux syllabes souriantes une atténuation des rigueurs de l’hiver qui permet à quelques végétaux de montrer leurs têtes vertes, poudrées de frimas au matin. On entendit se craqueler les glaces de la Seine. L’afflux des eaux vivantes disjoignit les blocs, les entraîna, comme des îlots effrangés et mouvants, vers la mer. Les phoques reparurent et s’étendirent au soleil sur les berges. À la pointe de la Cité, on voyait leur multitude s’ébattre en des jeux puérils. La transparence du lac de la Concorde révélait enfin l’Obélisque, couché au fond, comme une tombe submergée.

La ville se dévêtait lentement de ses robes d’hiver qui glissaient avec un frou-frou soyeux le long des murs pleurants. Quelques jours les grands cadavres des édifices furent à nu, puis l’herbe, les mousses les recouvrirent d’un duvet nouveau. Les bouleaux et quelques autres arbres allongeaient avec précaution leurs feuilles hors des bourgeons, comme de petits doigts timides. Et les rennes, par troupes, reniflant l’air, menèrent leurs faons nouveau-nés boire au fleuve, animèrent de leurs galopades folles les plaines herbues des Tuileries et du Luxembourg.

Les yeux des trois amis s’enchantèrent de ces aspects insolites. Du haut des tours de Notre-Dame, ils voyaient la Ville verdoyer, pleine de mouvement et de bruits, le ciel se couvrir d’ailes. Ou bien ils parcouraient les ruines dévoilées, riches de surprises.

Or, un jour, une apparition inopinée les stupéfia. Ils étaient entrés dans une sorte de cave pleine de recoins sombres, et dans l’un de ces recoins il leur sembla voir un homme, tout couvert de peaux de bêtes, à la façon des Esquimaux, qui les regardait fixement. Atanibé s’approcha lentement du fantôme ; à mesure, l’homme reculait dans l’obscurité. Il y disparut.

Atanibé se frotta les yeux, se crut le jouet d’une illusion. Les explorateurs se consultèrent.

Un homme dans Paris ! Était-ce possible ? Ils avaient cru, toute une saison, occuper seuls l’immense pays abandonné. Et voici que surgissait un propriétaire ! À moins que ce ne fut un spectre, comme ils l’avaient cru tout d’abord, car sa disparition subite demeurait mystérieuse.

« Il faut pourtant savoir où il est passé ! » dit Tulléar.

Atanibé battit le briquet ; à la faible lueur qui jaillit, les murs parurent pleins et sans issue. Mais, tout à coup, Fandriana eut un cri d’angoisse et disparut, aussi brusquement que le personnage énigmatique l’avait fait. Tulléar et Atanibé virent à leurs pieds une crevasse qui s’ouvrait sur une nuit insondable. Que faire ? La voix de Fandriana vint à propos les arracher à leur perplexité. Elle montait, joyeuse, rassurante, des entrailles de la terre, les invitant à tenter l’aventure, fin même temps, une vive lumière éclaira l’orifice. Fandriana allumait sa petite lampe électrique de poche. À cette clarté, Atanibé et Tulléar s’engagèrent dans un escalier aux marches rugueuses et irrégulières, débouchèrent sous un vaste tunnel. Le mur portait un fragment d’inscription : … OP.LIT … qui donna beaucoup à penser aux trois amis.

L’homme inconnu n’était pas un rêve : au loin, les voûtes répercutaient le bruit de ses pas précipités. Il fuyait. Donc, il était inoffensif. À tout prix, il fallait le joindre, le rassurer, fraterniser avec ce congénère inattendu. Une poursuite échevelée commença. Les trois compagnons heurtaient dans leur course de longs rubans parallèles d’acier poudreux, d’usage inconnu. Quel pouvait être cet étrange souterrain ? Le fugitif avait de l’avance et sa connaissance des lieux le protégeait. Et ce voyage sous terre paraissait devoir être sans fin. Fréquemment, le couloir se bifurquait. Les explorateurs hésitaient devant deux chemins semblables ; quand la poursuite reprenait, le pas de l’homme fuyant était plus lointain, infiniment moins sonore. Sans une parole, dans d’innombrables galeries, on faisait des kilomètres, repassant sans doute plusieurs fois par les mêmes endroits, sans repères pour se guider, jusqu’à épuisement des haleines.

De distance en distance, la voûte était écroulée sur de longues étendues. On s’arrêtait, on cherchait l’issue. Des fentes étroites, dans lesquelles il fallait ramper en s’aidant des pieds et des ongles, ramenaient à des voies, larges et libres. Ou bien l’obstacle était infranchissable. Mais la continuité du souterrain était assurée par un abouchement avec un égout voisin, dans les eaux duquel on enfonçait jusqu’au ventre.

UNE VILLE SOUS LA VILLE. LES TROGLODYTES DE L’AVENIR.

Le bruit de la fuite de l’inconnu mourut enfin. Ce fut le silence. La piste était définitivement perdue.

« C’est une ville sous la ville ! » s’écria Fandriana en se laissant tomber de fatigue. Et la lampe s’éteignit.

« J’y suis, dit Tulléar. OP.LIT … Ce sont des syllabes du mot Métropolitain. Le Métropolitain, disent les textes, était un chemin de fer. Nous sommes égarés et pris à notre piège. La détestable aventure ! Comment sortir de là ?

— Avant tout, ne nous séparons pas et cherchons ensemble. »

D’un pas plus pesant, ils marchaient dans l’obscurité. L’écho leur révélait le vide des longues galeries. À leur évaluation, ils marchèrent pendant plus d’une heure ; après quoi, ils se sentirent suivis par un frémissement léger. Ce murmure incompréhensible n’éveilla pas d’abord leur attention. Mais cela grandit, devint une rumeur confuse, puis des clameurs. Ils s’arrêtèrent, effrayés, se palpant dans l’ombre. Un tumulte de voix humaines, des piétinements de foule emplissaient les voûtes. On saisit bientôt des interjections furieuses, des tintements de métal.

« Les chasseurs sont chassés, susurra Atanibé. Tout le peuple de Paris est à notre poursuite !

— Le peuple de Paris ! interrogea Tulléar.

— Eh ! que voulez-vous que ce soit ? Nous avons vu un homme. Ce genre d’animal ne vit point solitaire. Paris doit avoir des hôtes. Quelque peuplade d’humanité bâtarde, comme nous en avons rencontré souvent dans notre voyage circumpolaire, qui s’est approprié les restes des grands Parisiens d’autrefois. Pour avoir dérangé dans sa quiétude une tribu qui hiverne sous terre, sauvage, sans doute, ignorante de l’humanité et du monde, nous allons avoir à en découdre ! »

Et, comme pour donner plus de consistance à cette supposition, une pierre de fronde, lancée au jugé, mordit Fandriana à l’épaule.

« Fuyons, alors, dit-il : une lutte dans cette nuit… ce serait horrible. »

Fuir n’était pas facile. Ce fut une course au hasard, éperdue, sous une grêle de cailloux. Et cette course ne fut pas longue. Les fugitifs dévalaient une pente et bientôt ils sentirent l’eau. La galerie où, par infortune, ils étaient entrés, aboutissait à un lac toujours plus profond, infranchissable. Ils y furent enfin plongés jusqu’au cou.

« Nous ne pouvons aller plus loin, dit Tulléar. Et tenez, l’ennemi même renonce à nous suivre ; c’est assez significatif. »

En effet, la foule, hurlante, s’était arrêtée à l’endroit où l’eau commençait, comme sûre que sa proie ne pouvait plus lui échapper. Les frondes envoyaient au hasard leurs projectiles dans la mare. Atanibé nagea le plus loin qu’il put, et revint dire que l’eau atteignait la voûte. Pas d’issue par là. À l’origine, probablement, le tunnel passait sous le lit de la Seine. Au long des siècles, le fleuve avait percé la galerie et repris le terrain conquis par l’homme…

Atanibé nageait désespérément, sondait à coups de poing la muraille lisse. Un moment, son poing rencontra le vide. Il poussa une sourde exclamation de triomphe. Ses mains tâtaient un trou affleurant l’eau, l’embouchure d’un étroit terrier, d’un égout peut-être qui se déversait dans le souterrain par une blessure de la paroi. Le salut ? en tout cas du répit ! Les trois compagnons s’y haussèrent sans bruit.

Ils y rampaient à plat ventre dans des flots de boue. Le terrain montait. Assurément, on s’éloignait du fleuve. Les cris de la foule arrivaient plus indistincts, puis se turent. Un quart d’heure se passa en efforts pénibles, un long quart d’heure qui sembla un siècle et au bout duquel une lueur pâle pénétra le boyau. C’était le jour ! c’était la délivrance ! Le trou s’ouvrait dans un champ de ruines et d’herbes, à proximité de l’ancien Odéon. Non loin, au-dessus des éboulis, le Panthéon, poudré de givre, s’érigeait jusqu’au ciel bleu. Les hommes aspirèrent à longs traits l’air glacé et saluèrent de vivats l’apparition sublime.

Un cri fait de mille cris leur répondit. Une armée hirsute montait de la berge, courait à eux, brandissant des massues de fer, faisant vibrer les frondes. Le peuple des profondeurs s’était aperçu que sa proie lui échappait, et, par toutes les ouvertures des souterrains, se ruait, hâtant sa poursuite.

« À l’aéronef ! à l’aéronef ! »

Sous le soleil, les explorateurs reprenaient toute leur force et l’espoir vivifiant. En quelques enjambées, ils atteignirent le Panthéon, devançant d’une centaine de pas leurs adversaires les plus acharnés. Avec une hâte fébrile, ils tiraient déjà sur la place la machine volante.

La vue de cet appareil insolite parut frapper de stupeur les premiers assaillants, qui reculèrent, ignorant si la mort n’allait pas s’échapper de cet engin. Mais cet étonnement passa, quand ils virent les étrangers prendre place dans le roof, entre les grandes ailes blanches. Une nuée de pierrailles s’abattit, cassant toutes les vitres. En même temps, les sauvages se suspendaient en grappes aux flancs de la machine, en hurlant leur victoire.

Fandriana pressa une manette.

« Allons ! » dit-il.

L’aéronef frémit, ses hélices vibrèrent ; le moteur chanta. Comme un albatros qui va prendre son vol, l’énorme machine battit de l’aile et roula quelques instants sur le sol, malgré l’effort des assiégeants. Profitant du trouble causé dans la cohorte des ennemis, Tulléar et Atanibé passaient par les vitres brisées le canon de leurs fusils, et le bruit des détonations, quelques cadavres culbutés semèrent l’épouvante, écartèrent les obstacles humains.

Soudain l’aéronef s’éleva. Il plana au-dessus des bras tendus, des cris de rage, des jets de pierre, comme s’il s’orientait et cherchait sa route. Un sauvage agrippé au toit du roof fut pris en écharpe par l’hélice et tomba en tournoyant. Puis le vaste oiseau s’éloigna majestueusement dans la profondeur bleue.

Octave Beliard Une expédition polaire aux ruines de Paris 1911 (page 12 crop).jpg