Une expiation

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Le Siècle
4 au 6 mars 1859.

Marie-Louise Gagneur

Une expiation



Une expiation


I

Cette première scène se passait au Théâtre-Italien, vers la fin de l’hiver de 1850.

Deux jeunes gens placés aux stalles d’orchestre, après avoir promené leurs lorgnettes sur toute la salle, les arrêtèrent dans la direction d’une loge d’avant-scène.

— Voilà le comte de Montbarrey et la marquise de Germigney, dit l’un d’eux.

— C’est étonnant, répondit l’autre ; je croyais la comtesse de Montbarrey assez gravement malade.

— Non pas gravement malade, mais maladive, et de plus très jalouse : deux raisons pour que son mari soit au spectacle en plus agréable compagnie.

— La marquise n’est-elle pas l’amie intime de la comtesse ?

— Et du comte, à ce qu’il paraît.

— Cela ne peut être. M. de Montbarrey n’est plus jeune, et je le trouve d’une laideur peu compromettante.

— C’est vrai ; mais il passe pour un homme à grandes passions. Ainsi, gare à cette vertu superbe !

— La vertu de la marquise est-elle donc sans ombres ?

— Les avis sont partagés, mais à tort. La marquise n’a pas même un cœur de glace, car la glace fond.

— Auriez-vous donc éprouvé ses rigueurs polaires ?

— Non, mais un de mes amis en était devenu amoureux fou, et ses folies n’ont abouti qu’à mettre la marquise à la mode et à lui donner une réputation de beauté que, à mon avis, elle est loin de mériter.

— Elle me semble pourtant fort belle.

— Moi je lui trouve une figure insignifiante, et j’apprécie peu ses cheveux rouges.

— Elle a de l’élégance et de la distinction.

— Alors, mon cher, comme elle n’a encore fait aucun choix parmi ses nombreux adorateurs, vous pouvez vous mettre sur les rangs. C’est un brillant parti ; le marquis de Germigney lui a laissé deux cent mille livres de rente.

— Vraiment ?

— Décidément, mon cher, vous lorgnez cette marquise avec une persistance… Si vous désirez la voir de plus près, je vous présenterai ; mais, je vous en préviens, tenez votre cœur à deux mains, car cette marquise est une effrénée coquette.

— Non, merci ! Qu’elle soit coquette, ce n’est point ce qui me retient : la coquetterie est, à mon avis, le premier des droits de la femme ; seulement, je la crois amoureuse du comte de Montbarrey. Depuis que je les observe, ils n’ont pas dit une parole ; mais ils se regardent souvent, et le regard de la marquise exprime une tendresse ingénue, comme celui d’une jeune fille qui aime pour la première fois. Les yeux du comte lancent des éclairs. Il a réellement une figure fort expressive, et je commence à le trouver moins laid.

Béatrix de Germigney n’avait pas en effet cette beauté éclatante qui captive au premier regard, mais elle possédait cette autre beauté plus exquise que révèle l’examen : cette finesse de traits, ces tons délicats et cette variété d’expression qui charment l’observateur, et qui, pour ainsi dire, sont l’âme du visage.

Au moment où commence cette histoire, Mme de Germigney a vingt-quatre ans ; mais, à la limpidité de l’œil, au velouté de la peau, à la fraîcheur du sourire on ne lui en donnerait que vingt. Sa chevelure, naturellement ondulée, a les teintes chaudes de l’acajou, couleur très rare et préférée des peintres comme faisant admirablement ressortir l’éclat de la carnation. Les cheveux de la marquise, poudrées d’une fine poussière d’or, sont relevés à la Marie Stuart. Cette coiffure découvre les plans unis et purs de son front et l’ovale correct, quoique un peu allongé, de son visage.

Ses yeux bleus, de grandeur moyenne, sont abaissés vers les tempes, ce qui donne à son regard une expression habituelle de tendresse et de mélancolie. Sur ses fines paupières se relèvent en pinceaux soyeux de longs cils bruns dorés à l’extrémité. Le nez, légèrement aquilin, aux narines gracieusement découpées, annonce une âme fière et délicate. La figure de Mme de Germigney est ordinairement pâle, mais d’une pâleur à travers laquelle on voit circuler la vie. À la moindre émotion, il semble qu’une lampe s’allume derrière ce marbre transparent et le nuance de teintes roses d’une suavité incomparable. Mais ce qui contribue surtout à assurer à Mme de Germigney une réputation de beauté, c’est la perfection de sa taille, dont on admire à la fois l’élégance et la souplesse.

Ce soir-là, la marquise porte une robe de velours violet tendre, dont la berthe de guipure est fixée au devant du corsage par un simple bouquet de violettes de Parme. La simplicité de sa parure semble un raffinement de coquetterie ; car ses bras comme son col offrent une si grande pureté de lignes que des ornemens en altéreraient la correction et la beauté.

Élevée dans la contrainte et habituée de bonne heure à réprimer ses mouvemens, Mme de Germigney a une contenance digne et froide, en tout conforme aux plus nobles manières ; mais l’on surprend parfois en elle une certaine brusquerie de gestes qui trahit une nature primitivement expansive ; et quand une impression quelconque anime sa figure, d’ordinaire calme et sérieuse, il passe de tels reflets sur sa prunelle baignée de fluide, de tels frémissemens dans ses narines et sur ses lèvres, qu’on devine en elle une âme ardente et passionnée.

M. de Montbarrey contemplait la marquise dans une muette extase. La grande lucidité de l’amour a de tout temps passé pour de l’aveuglement. L’amour, au contraire, décuple nos perceptions et fait découvrir dans l’être aimé des charmes inaperçus par le vulgaire. Pour l’amant seul existent ces beautés et ces grâces fugitives qui se révèlent dans les plus imperceptibles mouvemens du visage et dans les plus légères nuances du teint. Ainsi le comte lisait, à travers la physionomie transparente de Mme de Germigney, dans les moindres replis de son cœur et de sa pensée.

De tous les arts, la musique est celui qui dispose le plus à l’émotion et à l’enthousiasme.

L’amour et la musique sont deux plaisirs qui se développent l’un par l’autre, et auxquels ajoutent encore le luxe et la magnétique atmosphère du théâtre.

La marquise suivait le spectacle avec recueillement. Elle ne croyait point aimer M. de Montbarrey, cet amour se dissimulait à elle-même sous le sentiment de l’amitié. Elle attribuait donc au seul plaisir de la musique ces subites langueurs qui voilaient son regard, ces frissons rapides qui lui couraient par tout le corps, et parfois ces oppressions soudaines qui faisaient perler une larme au bord de ses longs cils dorés.

Cependant, elle se sentait profondément aimée, et trouvait à cette affection, qu’elle n’analysait point, une secrète volupté ; mais la passion du comte s’enveloppait de tant de vénération que la vertu la plus rigoureuse n’aurait pas eu le droit de la repousser. Si Mme de Germigney avait soupçonné que ce fût là de l’amour, sa délicatesse s’en serait alarmée, et dans la crainte d’enlever à Mme de Montbarrey l’affection de son mari, elle se fût abstenue de le revoir.

Quant au comte, sa passion était arrivée à cette dernière période qui n’a plus de remède ; elle faisait partie de son existence, et l’une et l’autre ne pouvaient cesser qu’à la même heure.

Lorsque le spectacle fut terminé, M. de Montbarrey accompagna la marquise jusque chez elle, où elle l’invita à venir prendre le thé. La voiture s’était arrêtée devant un hôtel de la rue Bellechasse. Ils montèrent un large escalier sur lequel de chaque côté s’étageaient des fleurs dont les parfums comme les couleurs se mêlaient harmonieusement.

Après avoir traversé plusieurs salons somptueux, ils pénétrèrent dans un élégant boudoir tendu d’une étoffe de damas bleu rayé de velours noir, et retenue aux angles de l’appartement par une simple baguette dorée. Le sofa et les fauteuils étaient recouverts de même étoffe. Les meubles, en bois de rose, d’un genre moderne et élégant, incrustés de médaillons de Sèvres, tranchaient agréablement sur le fond un peu sombre du boudoir. Quatre glaces de Venise décoraient la tenture ; et, sur la cheminée de marbre noir, on admirait une pendule Louis XV en porcelaine de Sèvres, et deux merveilleux candélabres de même style.

La marquise s’assit à côté du feu, et désigna au comte un siége en face d’elle. Il paraissait triste ; elle-même éprouvait une contrainte qu’elle n’expliquait point. Pour rompre un silence embarrassant, elle parla de la soirée, critiqua les toilettes, disserta sur la musique.

Malgré ses efforts d’imagination, la conversation retomba. Le comte ne répondait que par monosyllabes et semblait absorbé par la contemplation de la flamme du foyer ou par une profonde rêverie.

— Eh bien ! cher comte, dit enfin la marquise, me ferez-vous part de vos réflexions ?

À cette question, M. de Montbarrey tressaillit.

— Mes réflexions ? répondit-il en soupirant.

— Vous semblez préoccupé.

Il essaya de sourire, mais une larme roula sur sa joue.

— Qu’avez-vous ? s’écria la marquise émue, en lui tendant affectueusement la main.

M. de Montbarrey saisit cette main, et, cédant à une de ces émotions violentes qui précipitent la vie et impriment à la pensée une force impétueuse semblable au délire, il la couvrit de baisers.

Quant à Béatrix, pour la première fois une émotion d’amour lui saisissait le cœur. Elle voulait parler, la parole expirait sur ses lèvres, et son regard alangui ne pouvait exprimer ni froideur ni sévérité. Mais tout à coup surmontant son trouble, elle se leva et sonna.

Un domestique parut.

L’arrivée d’une personne indifférente suffit toujours pour calmer les plus grandes émotions.

La marquise demanda le thé, et, pendant qu’on le servait, elle acheva de se remettre. Quand le domestique se fut retiré,

— Mon cher comte, dit-elle, oubliez ce qui s’est passé tout à l’heure ; à cette condition, je vous pardonne.

Un amant vulgaire eût galamment protesté contre la possibilité d’oublier un pareil instant de bonheur. Mais les sentimens profonds haïssent les banalités ; aussi le comte garda-t-il le silence.

— Quant à vous accorder un autre sentiment que l’amitié, jamais ! continua Béatrix avec résolution.

— Oh ! madame, répondit le comte d’une voix altérée, ne me faites pas l’injure de croire que j’aie la présomption de vous inspirer de l’amour. J’ai cédé tout à l’heure à l’entraînement d’une passion longtemps contenue, mais non point à un mouvement de fatuité. Mon âge et ma laideur me défendent d’aspirer à être aimé de vous.

Cette réponse, faite d’un ton simple et pénétré, et dans laquelle ne se faisait aucunement sentir l’amour-propre blessé, toucha profondément Mme de Germigney.

— Écoutez, mon ami, dit-elle, je vais vous parler avec une entière sincérité, et vous montrer le fond de mon cœur. Si jusqu’à présent j’ai rejeté tout hommage, c’est moins encore par égard pour le monde que dans l’intérêt de mon repos. Les amours illicites, qui ont tant d’attrait pour certaines femmes, m’ont toujours inspiré de la frayeur. J’ai horreur des tracas, des émotions, du mensonge que doivent entraîner ces sortes de liaisons. Croyez-moi, mon ami, si vous aviez été libre, il me semble que je vous aurais aimé, et que je vous eusse volontiers confié le soin de mon bonheur ; mais je hais, vous dis-je, les obstacles, et l’idée seule des entraves du monde suffirait à anéantir mon amour, s’il n’existait point entre nous une barrière beaucoup plus infranchissable, l’amitié que je porte à votre femme.

Béatrix prononça ces paroles d’un ton ferme et sincère qui ne devait laisser à M. de Montbarrey aucun doute sur l’inflexibilité de cette détermination.

— Il faut donc nous séparer, dit-il avec un accent qui accusait une profonde douleur.

— Le jugez-vous nécessaire ? reprit Mme de Germigney. S’il en est ainsi, restons quelque temps sans nous revoir. Comme vous ne pouvez quitter votre femme dans l’état de santé où elle se trouve, j’avancerai de quelques semaines mon départ pour l’Italie. Adieu donc, ajouta-t-elle tristement. Quand vous serez guéri, vous me l’écrirez. Tâchez que ce soit bientôt.

— Je crans que ce ne soit jamais, répondit-il avec simplicité ; puis faisant un violent effort sur lui-même, il sortit précipitamment.

Mme de Germigney resta longtemps dans la même position, tantôt se retraçant avec ivresse l’émotion qu’elle venait d’éprouver, et tantôt repoussant avec effroi ce souvenir ; elle aimait plus profondément qu’elle n’osait se l’avouer, mais elle espéra que son amitié pour Mme de Montbarrey suffirait à contenir cet amour.



II

Le comte de Montbarrey regagna à pied son hôtel situé rue de Babylone. Il était près d’une heure du matin et, malgré le froid très vif, il marchait à pas lents, dans l’attitude d’un homme accablé sous le poids d’une douleur sans remède.

Quand il arriva chez lui, le domestique, qui l’attendait dans l’antichambre, lui dit que Mme la comtesse l’avait plusieurs fois demandé durant la soirée, et avait donné l’ordre qu’on le pria à son retour de passer chez elle.

Cet ordre, révélant l’inquiétude de la femme jalouse, souleva chez le comte un mouvement d’impatience. Cette femme lui apparut alors comme un obstacle invincible pour sa passion. Il entra néanmoins chez la comtesse. Elle dormait. Il s’approcha du lit.

Mme de Montbarrey avait à peine trente ans ; mais la maladie avait complétement détruit sur son visage tout vestige de beauté et de jeunesse. Cependant le luxe dont elle était entourée annonçait le désir de plaire. Une riche garniture de dentelle encadrait sa figure amaigrie, et de longues manchettes retombaient sur sa main décharnée, qui offrait les teintes morbides de l’ivoire jauni.

Le comte arrêta sur elle un regard sec et presque cruel. Il la comparait intérieurement à la séduisante marquise de Germigney. Il sembla que la comtesse ressentît l’influence de ce regard, car sa respiration s’oppressa, ses joues pâles se marbrèrent d’un rouge vif, et ses lèvres s’agitèrent en murmurant quelques paroles inintelligibles.

— Elle a sans doute pris quelque narcotique, pensa le comte.

Et il jeta machinalement les yeux vers la table de nuit, sur laquelle il vit un verre et un flacon.

Il prit le flacon pour en lire l’étiquette, et le reposa sur la table : c’était du laudanum.

En cet instant, la comtesse murmurait dans son sommeil en phrases saccadées :

— Gaëtan !… ne t’en va pas !… reste avec moi ! ton absence me fait mourir !…

— Elle me poursuit de son amour jusque dans ses rêves ! pensa-t-il. Oh ! quel esclavage !

Il se retira chez lui, et congédia son valet de chambre.

Agité par les émotions de la soirée, il ne se coucha point.

La faible clarté d’une bougie éclairait seule cet appartement spacieux, sur les murs duquel les trophées d’armes, les meubles antiques, les tentures d’un vert foncé projetaient des ombres indécises et fantastiques. Dans ce coin reculé du faubourg Saint-Germain, il règne à cette heure avancée de la nuit le plus profond silence. Ainsi, tout concourait à favoriser la sombre rêverie de M. de Montbarrey.

Il se promenait à pas inégaux. Tantôt sa figure exprimait un abattement profond et tantôt s’illuminait de soudains éclairs.

Le comte offrait un type remarquable de la force physique unie à la douceur du caractère. La volonté et l’amour dominaient cette puissante organisation ; mais le sentiment y était contre-balancé par l’intelligence, et la violence de la passion par la bonté et la droiture de l’âme.

Quant au visage du comte, les traits en étaient irréguliers et vigoureusement accentués. La largeur du front accusait une grande richesse d’imagination révèlait un caractère fougueux ; mais la puissance et le charme de cette physionomie résidaient principalement dans le regard ; ce regard, ordinairement voilé, tantôt s’arrêtait avec cette fixité magnétique qui fascine, tantôt lançait ces rayons de lumière qui électrisent.

Enfin, à l’excessive mobilité des muscles de son visage à la vivacité de ses mouvemens, et jusqu’à son pas sec et rapide, on devinait une impressionnabilité nerveuse presque fébrile qui contrastait étrangement avec ce corps d’athlète.

Le comte de Montbarrey avait environ quarante ans. À cet âge, l’homme que n’ont point usé le travail excessif ou la débauche atteint à l’apogée de sa force. Arrivé au sommet de la vie, il y a pour lui un moment d’arrêt pendant lequel il jouit de toutes ses facultés dans leur plus complet développement. C’est l’âge des grandes passions et des grandes œuvres de la pensée. Il semble qu’alors l’homme retrouve la vigueur et l’enthousiasme de ses jeunes années ; on dirait que l’organisme entier se révolte contre la période de décadence, et qu’il déploie une surabondance de vie afin de retarder cette époque fatale. Lorsqu’un homme de quarante ans porte son activité vers l’amour, au lieu de la diriger vers l’ambition ou vers les spéculations de l’intelligence, il supplée à la jeunesse qui lui manque par le raffinement et la profondeur de la passion. Et quand un homme comme le comte de Montbarrey a fait de l’amour la principale occupation de sa vie, il apporte dans ce sentiment une intensité et une persistance qui ne reculent devant aucun obstacle.


Le comte se promena quelque temps avec une fiévreuse agitation. Après s’être longuement enivré du souvenir de Mme de Germigney, et s’indignant soudain de sa propre faiblesse.

— Eh quoi ! Béatrix, s’écria-t-il avec véhémence ; tu m’aimes ! ne l’as-tu pas dit ? ne l’as-tu pas montré ? Tu m’aimes, et nous serions à jamais séparés ! Et qui donc s’oppose à notre bonheur ? Une femme flétrie par la maladie, une femme qui me fatigue de ses plaintes.

Il ouvrit la fenêtre. L’atmosphère était froide, et le ciel sombre mais pur, étincelait d’étoiles. Il contempla ces myriades de mondes roulant harmonieusement dans l’espace.

— Si l’unité est le principe de l’univers, pensait-il, pourquoi les passions humaines, comme ces étoiles, ne se meuvent elles point selon des lois d’harmonie, et sont-elles livrées à l’incohérence ? Sommes-nous donc oubliés dans le code divin qui régit l’univers, ou bien notre ignorance est-elle la seule cause de la subversion profonde qui nous environne ?

Cependant l’air glacé rafraîchit le front brûlant du comte et calma la fièvre de son imagination.

Il ferma la croisée et se trouva un peu plus calme. Son imagination prit alors un autre cours : il se retraça les souffrances de sa femme.

— N’ai-je pas été quelquefois cruel envers elle ? pensa-t-il. Il est vrai que je l’épousai sans amour et pour satisfaire à des convenances de famille. Mais, malgré ma froideur, cessa-t-elle un instant de m’entourer de l’affection la plus tendre ? Et je dédaignai cette tendresse si passionnée, si exclusive ; je refoulai l’expansion, je blessai les délicates susceptibilités de son cœur. Maintenant je lui fais presque un crime de sa beauté flétrie, et mon indifférence a causé sans doute cette altération de ses traits, cette maladie de langueur qui la conduit au tombeau. Pourtant il m’en coûterait si peu ! Quelques attentions, quelques douces paroles suffiraient à la faire renaître au bonheur et à la santé peut-être. Pourquoi rechercher ailleurs des joies et des félicités ? Me suis-je jamais donné la peine d’étudier et de découvrir les charmes de cette âme si affectueuse et si dévouée ? Désormais je tâcherai d’oublier Béatrix, ajouta-t-il avec un profond soupir ; j’éviterai de la revoir, et je reporterai sur Amélie toute mon affection ; je m’appliquerai à réparer le mal que j’ai pu lui faire ; j’y consacrerai ma vie.

En formant ces louables résolutions, M. de Montbarrey se coucha et s’endormit d’un lourd et profond sommeil.

Le lendemain, en s’éveillant, il se sentit la tête pesante et les membres brisés. Le désordre de son lit lui donna à penser qu’il avait passé une nuit agitée et pénible. Mais quelle fut sa surprise quand il aperçut sur sa table de nuit le flacon d’opium qu’il avait remarqué la veille au soir dans la chambre de sa femme. Il chercha à rassembler ses souvenirs ; il se rappela très nettement avoir laissé ce flacon chez la comtesse. Il le prit, le considéra attentivement : c’était bien le même ; seulement il était vide !

Ne pouvant expliquer ce fait étrange, et dans l’espoir d’obtenir quelques éclaircissemens, il se leva et se rendit chez sa femme.

L’appartement de la comtesse était encore fermé à la lumière du jour. Une lampe, près de s’éteindre, l’éclairait seule de sa lueur vacillante et lugubre. Le comte, saisi d’un pressentiment sinistre, se dirigea vers la table de nuit.

Le flacon ne s’y trouvait plus.

— Je ne m’étais pas trompé… Mais quelle chose singulière ! murmura-t-il.

Puis il se pencha vers sa femme.

— Amélie ! dit-il à voix basse.

Et, comme elle ne répondit pas.

— Amélie ! répéta-t-il plus haut.

Toujours même silence.

Alors il lui prit la main.

Cette main était glacée.

Il frémit à ce contact.

Il courut à la fenêtre, ouvrit les volets, et revint auprès du lit.

La comtesse lui sembla morte.

Il sortit effaré, appela les domestiques.

— Allez chercher le docteur Charrière, leur cria-t-il.

Puis il attendit dans une horrible anxiété.

Le docteur arriva. C’était un vieillard, depuis très longtemps l’ami dévoué et le médecin de la famille du comte.

Il trouva ce dernier morne et immobile au chevet de sa femme.

Il examina longtemps la figure de la comtesse.

M. de Montbarrey suivait cet examen avec un regard d’angoisse.

— Est-elle donc morte ? demanda-t-il.

Le médecin ne répondit pas.

Il considérait alors attentivement le verre qui était resté sur la table de nuit.

— Elle a pris du laudanum, dit-il ; mais où donc est le flacon ?

À cette question le comte tressaillit. Il raconta au docteur, avec cet accent de vérité qu’on ne saurait feindre, l’état dans lequel il avait trouvé la comtesse la veille au soir, et tous les incidens relatifs au flacon d’opium.

Comme il parlait, le docteur parut frappé d’un souvenir ; mais il retint la parole qui allait lui échapper.

En même temps un affreux soupçon assaillit aussi l’esprit du comte et imprima la terreur sur son visage.

Plusieurs personnes entraient alors dans l’appartement.

— Il est évident, dit à haute voix le docteur Charrière, que Mme la comtesse a succombé à la suite de la rupture de l’artère pulmonaire.



III

Deux ans après le tragique événement que nous avons raconté, nous retrouvons M. de Montbarrey et Mme de Germigney, devenue sa femme, réunis au sortir d’un bal, dans ce même boudoir où le comte fit à la marquise sa première déclaration.

Un an de mariage n’a point affaibli leur affection ; car il est de ces sympathies profondes que l’intimité grandit encore ; il est de ces organisations d’élite qui savent varier à l’infini la mélodie de l’amour. La constance est une grande richesse ou une grande pauvreté d’âme.

Mme de Montbarrey était une de ces natures privilégiées. Au milieu d’une société où la plupart des hommes absorbent leurs facultés dans de vulgaires intérêts, Béatrix, pleine de dédain pour les frivoles hommages qui l’entouraient, devait être séduite par la forte et sérieuse passion du comte.

Le bonheur l’embellit encore, car l’amour est à la beauté ce qu’est à un tableau la dernière touche du peintre.

Quant à celui-ci, au milieu mêle de son bonheur, il était préoccupé, sombre, et semblait frappé d’une mystérieuse fatalité. Un doute pesait sur son âme, et ce doute peu à peu avait pris l’amertume d’un remords. Son regard exprimait parfois une si profonde tristesse, que, toute émue, la comtesse s’écriait :

— Je vous en prie, Gaëtan, ne me regardez pas ainsi !

Béatrix pressentait donc chez son mari une souffrance morale dont elle ne pouvait deviner la cause.

Or, ce soir-là, pendant le bal où ils étaient allés, M. de Montbarrey avait paru plus morne encore que de coutume. La comtesse s’alarma sérieusement et résolut de l’interroger à ce sujet.

— Gaëtan, lui dit-elle d’une voix attendrie, tu as un chagrin sur le cœur, et tu ne m’aimes pas assez pour m’en donner la moitié.

— Je t’assure, ma chère enfant, que je ne te cache rien, répondit M. de Montbarrey, d’une voix contrainte.

— Le pourriez-vous jurer ? demanda-t-elle en attachant sur son mari un regard pénétrant.

Gaëtan garda le silence.

— Ah ! vous ne m’aimez pas ! s’écria Béatrix, vous ne m’aimez pas !

Elle se laissa tomber sur un fauteuil, et elle pleura.

En voyant sa femme en larmes, le comte pensa qu’il fallait à tout prix lui rendre la sécurité.

— Eh bien ! cher amour, puisque tu l’exiges, je te révélerai tout. Oui, je souffre, et ce chagrin a sa source dans la passion même que j’ai pour toi. Je suis trop heureux, et il me semble que je ne suis pas fait pour cet excès de bonheur. Je redoute le malheur, et le malheur pour moi serait de perdre ton amour. Quand je te vois dans le monde, si jeune et si belle, entourée, fêtée comme une reine, et que je pense à mon âge et à ma laideur, il me semble impossible que tu puisses m’aimer. Si je crois découvrir sur ton visage quelque vague tristesse, « Peut-être, me dis-je, n’est-elle point heureuse, » et je m’accuse comme d’un crime d’accepter ta tendresse. Enfin, parfois une affreuse jalousie s’empare de moi. C’est insensé : je rougis de ma folie, et voilà pourquoi j’hésitais à te révéler la cause de mes souffrances.

— Ô Gaëtan ! tu doutes de moi ! s’écria la comtesse. C’est insensé, en effet ! Tu es le plus noble, le plus tendre, le meilleur des hommes ; j’aime donc en toi des qualités qui ne peuvent vieillir. Eh bien ! pour t’épargner désormais tout sujet de jalousie, nous n’irons plus dans le monde ; nous fuirons ce tourbillon qui chaque soir nous sépare et m’emporte loin de toi. D’ailleurs, ces fêtes continuelles me fatiguent, et maintenant je n’y pourrais trouver aucun plaisir, puisqu’elles sont pour toi une cause de chagrin. Mais désormais plus de mystère. Nous penserons tout haut. Jure-le moi, je l’exige.

Le comte pâlit, mais il jura.

Béatrix observa cette pâleur subite, et fut douloureusement frappée au cœur.

— Je n’ai pas encore son secret ! se dit-elle.

Pendant la nuit, l’esprit troublé par mille suppositions, elle ne dormit pas. Cette longue dissimulation de la part de son mari l’affligeait profondément, mais il souffrait ; aussi, ne songeait-elle à surprendre ce mystère qu’afin de pouvoir partager sa tristesse ou la guérir.

Tandis qu’elle se livrait à ses réflexions, un bruit partant de la chambre du comte vint frapper son oreille : elle entendit distinctement ouvrir une croisée et marcher avec agitation.

— Peut-être est-il malade ? pensa-t-elle.

Inquiète, elle se leva doucement et passa dans l’appartement de son mari. Malgré le froid de la nuit, la croisée restait ouverte. Le ciel, chargé de nuages, voilait à demi les rayons de la lune. À la faveur de cette clarté incertaine, Béatrix entrevit le comte assis sur le bord de son lit, dans l’attitude d’un homme accablé par une profonde douleur.

S’étonnant qu’il ne l’entendît pas venir, elle s’approcha ; mail il ne fit aucun mouvement qui témoignât qu’il s’apercevait de sa présence. Alors, saisie d’un vague effroi :

— Gaëtan, Gaëtan, dit-elle, ne me vois-tu pas ? ne m’entends-tu pas ? Souffres-tu ?

Ces questions n’obtinrent pas de réponse.

Elle les renouvela.

Même silence.

— Gaëtan ! Gaëtan ! répéta-t-elle en lui saisissant la main.

Le comte tressaillit à ce contact.

— Ah ! c’est toi ? murmura-t-il aussitôt d’une voix étrange.

— Pourquoi cette fenêtre ouverte à pareille heure de la nuit ? demanda-t-elle. Souffres-tu ?

— Oui, je souffre, répondit le comte qui continuait de tenir la main de Béatrix dans les siennes et la serrait convulsivement. Mais que sont les douleurs physiques auprès des douleurs morales ?

— Ô mon ami ! s’écria la comtesse avec un accent plein de larmes, moi aussi je souffre ! Je suis bien malheureuse, car je ne crois plus à ton amour.

— Tu ne crois plus à mon amour, Béatrix ? lui répondit le comte d’une voix sourde qui la fit tressaillir. Ah ! ne dis pas cela ! Si tu savais où m’a conduit cet amour !

— Eh bien ! alors, dis-moi tout, interrompit-elle. Cette preuve de confiance me rendrait heureuse. J’ai deviné tout à l’heure que tu ne me disais pas la vérité ; tu feignais d’être jaloux pour me donner le change. Parle donc, je t’en prie, car, je le sens, cette contrainte me tuerait à la longue.

— Te tuer, Béatrix ?… je serais donc deux fois meurtrier !

— Tu m’effrayes, Gaëtan : de grâce, explique-toi Je le veux !

— Tu le veux ? répéta le comte à qui ces mots « Je le veux ! » causèrent une sorte d’hésitation pénible.

— Oui, Gaëtan, je le veux ! redit la jeune femme avec énergie.

— Hé bien ! tu vas le savoir, répondit le comte, comme s’il cédait à une volonté irrésistible. Il y a deux ans, c’était un soir, je venais de te quitter, ivre d’amour, désespéré. Un obstacle nous séparait… Cet obstacle, un crime seul pouvait l’anéantir… — Puis, frissonnant comme à la vue d’une apparition soudaine : — Je la vois encore cette femme, ajouta-t-il. Elle est couchée et profondément endormie… Je la compare à toi, ma bien-aimée… à toi, si jeune, si belle et si tendre… elle, flétrie, malade et chagrine.

Le comte s’arrêta un instant.

Béatrix restait immobile de terreur.

Le comte reprit :

— Je ne sais comment cela se fit, mais, durant la nuit, cédant à une espèce de vertige, je me levai, je me dirigeai vers l’appartement de ma femme, je m’approchai de son lit. Un flacon de laudanum était posé sur sa table de nuit ; j’en versai le contenu dans un verre. J’hésitais encore, ma main tremblait. Une sueur froide me couvrait le front. En ce moment, par malheur, ma femme s’éveilla à demi.

— « Amélie, lui dis-je, vous êtes agitée, prenez cette potion. » Je lui soulevai la tête et lui approchai le verre du bord des lèvres. Elle obéit instinctivement à ma voix, et but ce que je lui présentais sans en avoir conscience. Le lendemain, elle était morte ! Tu vois maintenant, Béatrix, combien je t’aimais !

Au même instant, la lune, passant entre deux nuages, éclaira le visage du comte.

Béatrix put voir ses yeux fixes et convulsés.

Tremblante, éperdue, elle dégagea vivement ses mains de celles de son mari, jeta un cri perçant et s’évanouit.



IV


Béatrix, revenue de son évanouissement, était en proie à une fièvre ardente. Le comte se tenait à côté d’elle. Pâle, défait, il semblait attendre quelqu’un avec une grande perplexité.

Bientôt parut le docteur Charrière. Il s’approcha de la malade et l’observa. Elle était alors plongée dans un demi-sommeil. Dès qu’elle entendit parler, elle ouvrit les yeux et arrêta sur son mari un regard effaré. Le comte essaya de lui prendre la main ; mais elle le repoussa avec horreur.

— Retire-toi ! s’écria-t-elle ; viens-tu m’assassiner ?… Au secours ! à l’assassin ! à l’assassin !… Amélie, prends garde ! c’est du poison… l’infâme ! il veut te tuer pour m’épouser !… mais je ne l’épouserai pas, moi !… non, jamais, jamais !…

Et elle retomba épuisée, en murmurant quelques paroles inintelligibles.

Le comte paraissait accablé. Le docteur le regardait avec stupeur.

— Passons dans mon cabinet, dit M. de Montbarrey ; j’ai à vous parler.

Quand ils furent seuls, il y eut entre eux un moment de silence pendant lequel le comte paraissait lutter contre une émotion pénible.

— Qu’est-il donc arrivé ? demanda le docteur.

Mais, sans répondre à cette question :

— Me croyez-vous honnête homme ? dit M. de Montbarrey d’une voix étouffée.

— Oui, monsieur le comte.

— Et pourrez-vous croire aux étranges révélations que je vais vous faire ?

— Je vous sais loyal, et j’y croirai, répondit le docteur.

Le comte se recueillit et parla ainsi :

— Vous rappelez-vous qu’il y a deux ans, par une étrange coïncidence, le matin où ma première femme fut trouvée morte dans son lit, le flacon d’opium que j’avais vu la veille dans sa chambre, se trouva dans la mienne. Vous ne cherchâtes point alors à expliquer ce fait singulier ; mais, dès cet instant, un doute, qui m’étreint la conscience comme un remords, a jeté sur ma vie une sombre et implacable tristesse. Pendant la nuit surtout, je suis en proie à d’horribles cauchemars qui me laissent abattu et malade. Hier soir, comme nous revenions du bal, ma femme me supplia de lui révéler la cause de mes souffrances. J’éludai ses questions et la quittai après être parvenu à la rassurer. Mais que s’est-il passé ensuite ? Je ne puis le comprendre. Tout ce que je sais, c’est que, vers trois heures du matin, je fus réveillé en sursaut par un cri déchirant. Quelle fut ma surprise ! La fenêtre était toute grande ouverte, j’étais assis au bord de mon lit, et ma femme était étendue sans connaissance à mes pieds. Je m’empressai de la relever et de la transporter dans sa chambre. Quand elle reprit ses sens, elle me repoussa avec effroi et m’appela assassin, empoisonneur. Que lui avais-je donc dit pendant mon sommeil ?… Docteur, ne pourriez-vous m’expliquer ce mystère ?

— L’avez-vous donc oublié, monsieur le comte ? Vous êtes sujet à des accès de somnambulisme. Lors du triste événement que vous venez de rappeler, je me souvins heureusement d’avoir entendu votre mère me dire que dans votre enfance vous éprouviez souvent des accès de ce genre. Plus tard, ces dispositions cessèrent ; mais elles ont reparu sous l’influence d’une forte surexcitation morale. Il en est presque toujours ainsi. Je ne crus donc pas devoir révéler que la comtesse était morte empoisonnée, car vos propres révélations m’attestaient que vous étiez tout à la fois innocent et coupable. Je gardai le silence, même avec vous, car la vérité n’eût pu que troubler inutilement votre conscience à propos d’un mal sans remède.

— Je suis donc un meurtrier ! s’écria le comte avec désespoir.

— Oui, mais un meurtrier involontaire, répondit le docteur. Je ne saurais vous rendre moralement responsable d’un crime commis en état de rêve, alors que la raison n’est plus la règle des actions. Cet événement déplorable doit vous causer d’éternels regrets, mais non pas des remords, car votre conscience y fut complétement étrangère.

— Quand bien même, répliqua le comte, je réussirais à apaiser ma conscience à ce sujet, Béatrix, qui sait cet horrible secret maintenant, qui l’a surpris pendant mon sommeil, pourra-t-elle jamais l’oublier ? Ne serai-je pas toujours à ses yeux un assassin, l’assassin de sa meilleure amie ? Ah ! je suis bien malheureux ! s’écria-t-il au milieu d’un sanglot en se cachant la figure dans ses mains.

— Espérez, repris le docteur. Il arrive souvent qu’après un délire aussi prolongé que celui où se trouve la comtesse, on perd le souvenir des faits qui l’ont immédiatement précédé. S’il arrivait le contraire, nous lui donnerions à croire que voue étiez en parlant sous l’empire d’une hallucination.

Ils rentrèrent alors chez Béatrix et la trouvèrent endormie. Son sommeil paraissait calme, et la pâleur avait succédé à l’animation de son teint.

— La fièvre commence à s’apaiser, dit le docteur ; il est probable qu’à son réveil Mme de Montbarrey n’aura plus de délire. Laissez-moi seul avec elle.

Lorsque Béatrix se réveilla, le délire avait en effet cessé. Regardant autour d’elle avec surprise :

— Où suis-je ? demanda-t-elle. Vous ici, monsieur Charrière ?… Et mon mari, où est-il ?

— Il vient de sortir, répondit le docteur. Depuis ce matin il était à votre chevet, car votre indisposition subite lui a causé une bien vive inquiétude.

— Je suis donc malade ? reprit Béatrix.

Et les souvenirs se pressant soudain dans son esprit :

— Ah ! je me rappelle… Mais c’était un rêve… autrement… Mais oui, Gaëtan… mon mari… Appelez-le, je vous prie ; que je le voie, que je lui raconte ce rêve absurde… Lui, si bon !… lui, capable d’un crime !… Mon Dieu ! que j’ai souffert !… Figurez-vous, docteur, que je rêvais… Mais, ajouta-t-elle avec effroi en se levant sur son séant et passant les deux mains sur son front, mais…

— Voyons, que rêviez-vous ? demanda le docteur.

— Non, non ! je ne rêvais point ! Ah ! j’en mourrai, dit-elle.

Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et ses yeux reprirent leur éclat fébrile.

Voyant reparaître les symptômes de la fièvre, le docteur pensa qu’il fallait se hâter.

— Parlez, madame, parlez, dit-il, je vous en conjure, car nous ne pouvons expliquer les événements de cette nuit. Lorsque ce matin, à son réveil, M. de Montbarrey vous trouva évanouie à côté de son lit, il sortant d’un sommeil pénible. Il se rappelle avoir été lui même sous l’obsession d’un rêve ; mais d’un rêve si étrange, si horrible, que je crains de vous le raconter.

— Dites, oh ! dites ! s’écria la comtesse.

— Eh bien ! madame, puisque vous l’exigez, M. le comte rêvait que sa première femme était morte empoisonnée, et que l’empoisonneur, c’était lui…

— Et ce n’était pas lui ? interrompit vivement Béatrix en fixant sur M. Charrière ses yeux égarés. Et mon amie n’est pas morte empoisonnée ?

— Tranquillisez-vous, madame ; j’ai assez d’expérience, je crois, pour savoir distinguer un empoisonnement d’une affection pulmonaire.

— En effet, j’étais folle ! reprit Béatrix, un peu plus calme ; c’est la fièvre qui m’égarait. Comment ai-je pu un seul instant m’arrêter à une telle pensée ?… Appelez mon mari, je vous en prie ; sa présence me fera du bien.

Le docteur, pour obéir au désir de la comtesse, se dirigea vers la porte, et, soulevant la draperie, il trouva le comte debout, appuyé contre le chambranle, et pâle, défait, se soutenant à peine.

— Remettez-vous, lui dit-il en l’entraînant dans la pièce voisine, car il faut que vous paraissiez calme devant la comtesse.

Lorsque M. de Montbarrey eut recouvré quelque sang-froid, ils revinrent auprès de Béatrix ; mais le comte ne put complétement dissimuler son trouble : sa pâleur, sa voix contrainte, la tristesse empreinte sur son visage, frappèrent Béatrix. Le soupçon lui revint à l’esprit.

— Dormait-il réellement ? se demanda-t-elle. Rêvait-il, comme l’assure le docteur ? N’ai-je pas plutôt les preuves qu’il était éveillé ? Il m’a serré la main, il m’a reconnue, il a répondu à toutes mes questions, et ses yeux étaient bien ouverts. Et puis son récit s’enchaînait et s’accordait exactement avec les faits. N’ai-je pas, en effet, appris la mort d’Amélie le lendemain même du jour où le comte désespéré m’avait quittée pour ne plus me revoir ? Enfin, cette mélancolie, que toute ma tendresse ne peut dissiper, n’est-ce pas le remords qui la cause ? Aujourd’hui même son attitude embarrassée trahissait son trouble. Il aura cédé sans doute à un moment d’entraînement, à ce besoin impérieux qu’éprouvent les criminels de confesser leurs crimes ; il m’aura tout avoué dans l’espoir que je l’aimais assez pour lui pardonner et lui conserver mon amour.

Ce soupçon étant redevenu tout à coup une certitude dans l’esprit de la comtesse, elle ne put supporter la vue de son mari, et le chassa de nouveau de sa présence dans un transport d’indignation. Le docteur comprit la réaction violente que l’aspect du comte venait d’opérer dans l’imagination de la malade. Il fallait donc détruire ses soupçons sur la culpabilité de son mari. Un seul moyen restait : lui dire la vérité. C’est ce qu’il fit. Elle parut d’abord écouter avec confiance ; mais elle avait ignoré jusqu’à ce jour que son mari fût somnambule. Ne la trompait-on pas une seconde fois ? Elle en resta convaincue.

Aussi, à partir de ce moment, ne pouvait-elle voir son mari sans éprouver un frisson d’épouvante. Elle l’aimait profondément, mais elle se reprochait cet amour comme un crime.

Ce fut pendant un mois une lutte si douloureuse entre sa conscience et son amour, que sa santé en fut visiblement altérée.

Lorsque le comte observa en elle les symptômes de la fièvre qui la dévorait, il pensa qu’elle pourrait en mourir ; et sa douleur atteignit au comble, car il eut peur d’être ainsi une seconde fois meurtrier.

Dans son désespoir, il résolut de prévenir par sa propre mort celle de cette femme innocente et adorée ; mais comme il pensa que son suicide, s’il était reconnu, pourrait produire sur Béatrix une impression funeste, il se décida à voir le docteur Charrière et à lui demander son assistance.

Après un nuit d’anxieuse insomnie pendant laquelle il arrêta définitivement son projet, il se rendit chez le vieux médecin.

Il fut introduit dans un modeste cabinet où tout respirait l’ordre et la plus stricte économie. Le plancher carrelé n’avait d’autre tapis qu’une étroite natte de jonc, sur laquelle le docteur posait ses pieds. Sur une table étaient étalés pêle-mêle des livres et des instrumens de chirurgie. Quelques fauteuils recouverts d’un velours d’Utrecht usé jusqu’à la trame, une bibliothèque garnie de rideaux de serge et surmontée de quelques bustes de plâtre représentant les hommes célèbres de la science, tel était le cabinet de travail d’un des plus illustres médecins de l’époque. Le docteur Charrière passait pour distribuer en œuvres de bienfaisance les honoraires qu’il recevait de sa riche clientèle, tandis qu’il vivait avec la parcimonie d’un avare.

Il était assis devant sa table, occupé à quelque travail scientifique.

— Je viens, mon cher docteur, vous prier de me rendre un grand service, lui dit M. de Montbarrey d’une voix altérée.

— Je suis tout à vous.

— Je viens vous demander, reprit le comte en paraissant faire un violent effort sur lui-même, un poison qui me débarrasse de la vie sans laisser la trace du suicide. Ma femme ne croit pas à mon innocence, je le vois ; mon amour l’effraye, je lui fais horreur, et pourtant elle m’aime, et s’accuse d’être la cause de mon crime. Ainsi, la tendresse et le remords se partagent son cœur. Elle souffre, et, par délicatesse, elle me cache sa souffrance : mais, j’en ai le pressentiment, elle en mourrait. Je veux donc, par ma propre mort, empêcher cet affreux malheur.

— Elle vous aime, dites-vous, et vous pensez que votre mort la sauverait ?

— Je l’espère : quand je ne serai plus, peu à peu elle oubliera…

— Puisque vous croyez que votre présence lui est pénible, pourquoi ne pas vous séparer ?

— Vivre loin d’elle, s’écria le comte ! Ah ! vous ne savez pas combien que je l’aime ! Et d’ailleurs, n’est-ce pas assez d’avoir uni la vie de cette femme jeune et pure à mon odieuse existence ? La loyauté ne me commande-t-elle pas de lui rendre du moins sa liberté ?

— Monsieur le comte, répondit le docteur froidement, je ne puis en aucune manière me prêter à ce que vous désirez de moi.

M. de Montbarrey se leva, et se promena quelques instans avec agitation ; puis il revint s’asseoir en face de M. Charrière.

— Docteur, dit-il, je vous le répète, il y va de la vie de Béatrix ; mais, fussé-je seul à souffrir, et ma femme dût-elle à la longue supporter ma présence et se consoler, que je désirerais encore mourir afin de me délivrer des remords qui m’obsèdent.

— Vos remords, je vous l’ai dit, me semblent exagérés ; il ne saurait y avoir de responsabilité là où il n’y a pas libre arbitre. Mais j’admets que jusqu’à un certain point vous soyez coupable, pensez-vous donc qu’un crime ne se puisse racheter que par un autre crime, et que toute expiation soit impossible ? Puisque, selon vous, c’est l’amour qui vous a rendu coupable, prenez donc encore l’amour pour mobile. Au lieu d’appeler une mort stérile, faites le bien pour reconquérir l’estime et la confiance de la femme que vous aimez. Employez votre fortune et votre activité à secourir les malheureux ; et pour chasser de votre imagination malade les pensées qui la tourmentent, travaillez, livrez-vous à l’étude des sciences utiles. Si je vous refuse aujourd’hui mon assistance pour commettre un crime, je vous aiderai au contraire de tout mon pouvoir dans cette œuvre de réparation, et mettrai avec joie à votre service ma vieille expérience. Enfin, ajouta-t-il encouragé par le silence du comte, ayez la force de vous séparer momentanément de votre femme. Cette séparation lui rendra du calme et lui donnera le temps d’oublier l’impression funeste que lui a causée votre révélation. Un jour, peut-être, vous lui reviendrez avec la paix du cœur.

M. de Montbarrey entrevit dans ces paroles, empreintes d’une haute sagesse et de généreux sentimens, un remède à son malheur. Il en éprouva un profond soulagement. Il prit les mains du docteur, et, les serrant avec effusion, il le remercia de ses conseils, et lui promit de les mettre immédiatement à exécution.



V


Quelques jours après sa visite au docteur Charrière, M. de Montbarrey quitta secrètement son hôtel, et fit remettre à la comtesse une lettre ainsi conçue :

« Adieu, Béatrix. Je pars, car j’ai compris l’affreux tourment qui te torture le cœur. Tu as horreur de moi, en même temps que pitié. Tu m’aimes, et mon amour t’épouvante. Il faut nous séparer. Ces luttes te brisent et te tueraient à la longue.

» Reprends ta sérénité, et laisse à moi seul le chagrin. Seul malheureux, j’eusse pu supporter mon malheur, car les félicités de ton amour l’emportent sur les souffrances que j’endure. Si j’avais à choisir, je préférerais encore mon existence mêlée d’angoisses et de joies infinies à une vie calme privée de ta tendresse ; mais te voir souffrir est au-dessus de mes forces. Quand ce matin, entré furtivement dans ta chambre pendant ton sommeil agité, j’observais ton beau visage endolori et tes yeux rougis par les larmes, j’éprouvais alors un supplice tel que je ne saurais le décrire.

» C’est en vain que tu me taisais l’agitation de ton âme ; je la découvrais à ces tressaillemens d’effroi que te causait mon approche, à l’anxiété de ton regard, à ces répulsions subites qui se trahissaient malgré toi, comme si quelque image lugubre eût soudain traversé ta pensée.

» Un instant, afin de te rendre ta liberté, j’ai voulu me tuer ; mais un homme sage et bon, un homme dont la mission est toute providentielle ici-bas, et qui consacre son intelligence et sa fortune à secourir toutes les misères, le docteur Charrière m’a fait comprendre le danger que ce parti extrême pouvait avoir pour toi ; et, quant à ce qui me concerne, il m’a fait entrevoir aussi la possibilité de réparer le mal que j’ai involontairement causé.

» J’ai dû renoncer à ce dessein.

» J’aurai le courage de vivre et d’entreprendre une pénible tâche d’expiation.

» Je suis dans toute la puissance de la vie, et je sens en moi une activité qui déborde.

» Eh bien ! cette vie, cette activité jusqu’alors oisives, j’ai formé le projet, d’après le conseil du docteur, de les utiliser au profit de mes semblables.

» J’espère d’ailleurs de cette occupation le repos de l’esprit ; mais j’espère surtout que mon absence ramènera le calme dans ton cœur, et que peu à peu, me sachant occupé à une œuvre de réparation, tu me pardonneras la vie que je t’ai faite.

» Adieu donc !

» J’emporte avec moi ton portrait et une boucle de tes cheveux. Cette boucle, je l’ai coupée ce matin, tandis qu’affaiblie par plusieurs nuits d’insomnie tu dormais profondément, et que pour la dernière fois, mon regard s’enivrait de ta beauté.

» Adieu encore.

» Malgré toute ma résolution, quand j’écris ce mot, mon cœur se brise, et des larmes obscurcissent mes yeux.

» Mais cette séparation est indispensable.

» Chaque fois que j’aurai fait quelque bonne œuvre, je t’écrirai, car c’est ton souvenir qui me l’aura inspirée.

» Ne me laisse pas non plus sans nouvelles de toi. Tes lettres, si rares soient-elles, soutiendront mon courage. Elles me donneront aussi la force de résister aux tentations de te revoir.

» Adieu, adieu ! pour jamais, adieu !

» Gaëtan. »



VI


Un an et quelques mois se sont écoulés depuis la séparation du comte et de la comtesse de Montbarrey. La comtesse a fermé son hôtel de la rue de Bellechasse, et s’est retirée à la campagne, au milieu des montagnes de la Franche-Comté, espérant de la solitude un adoucissement à son chagrin. Mais, livrée à de sombres pensées, et s’abîmant durant des journées entières dans de douloureuses rêveries, elle est tombée dans un maladie de langueur qui, déjà sensiblement, altère en elle le principe de la vie.

Quant au comte, il a rompu ses relations avec le monde, et a transformé son hôtel de la rue de Babylone en une vaste infirmerie où il recueille et assiste de ses soins les pauvres, infirmes et malades. Il parcourt, accompagné du docteur Charrière, les quartiers populeux et misérables de Paris, secourant tout ce qu’il y découvre d’infortunes. Il n’épargne ni ses veilles, ni ses fatigues, et se consacre tout entier à cette tâche expiatoire.

Le mobile du comte c’est l’amour. Le souvenir de Béatrix domine toutes ses actions. Lorsqu’un malheureux qu’il a soulagé lui exprime sa reconnaissance.

— Mon ami, lui répond-il, ce que j’ai fait pour vous, c’est à Mme de Montbarrey que vous le devez ; adressez-lui donc, au fond du cœur, vos remercimens et vos bénédictions.

Depuis longtemps, le docteur Charrière, que son âme élevée et son cœur bienfaisant portaient vers l’étude des questions d’économie, avait reconnu l’insuffisance de l’aumône accidentelle, qui soulage bien momentanément le malheureux, mais le laisse livré pour l’avenir à toutes les éventualités de la misère. Depuis longtemps, il cherchait le moyen de remédier d’une manière plus durable à la condition des classes pauvres. Il croyait avoir trouvé la solution du problème ; mais l’impossibilité de se procurer des capitaux l’avait arrêté dans l’exécution de son projet. Or, quand il vit le comte de Montbarrey, qui possédait une immense fortune, partager ses préoccupations et ses idées sur l’organisation des secours, il lui soumit son plan. Le comte l’approuva avec enthousiasme, et mit à la disposition de son ami la somme qu’il jugerait nécessaire à la réalisation de cette conception généreuse.

Architectes, ouvriers, entrepreneurs furent immédiatement mis en campagne, et bientôt, dans un département voisin, sur un terrain vaste et parfaitement propre à sa destination, s’éleva un établissement qui tenait à la fois de la ferme agricole, de la manufacture, de l’école et de l’hospice. C’est là que M. de Montbarrey et le docteur Charrière envoyèrent désormais les malheureux qu’ils arrachaient chaque jour à la misère ou à la mort, au lieu de les rejeter sur le pavé sans pain et sans asile. Les vieillards y recevaient les soins exigés par leur âge ou leurs infirmités, et les enfans une éducation qui développait leurs forces physiques, déterminait leurs vocations industrielles ou agricoles, et élevait leur nature morale.

À un kilomètre du principal corps de bâtiment apparut, au milieu d’un massif de hauts arbres, une gracieuse villa, construite selon le goût et l’élégance modernes. Ce pavillon était le rêve bien-aimé du comte.

Grâce à ces utiles et bienfaisantes préoccupations, l’intelligence du comte sortit des limbes où l’avaient laissé une éducation incomplète et une existence remplie de frivoles intérêts ; car souvent il n’a manqué aux plus belles facultés, pour briser leur enveloppe, qu’une circonstance, un levier, un mobile. Or, pour M. de Montbarrey, ce mobile, c’était la passion, c’était le remords.

Sous l’influence régénératrice de ce nouveau genre de vie, le comte a donc subi peu à peu une complète transformation, et repris comme une nouvelle jeunesse. La santé a effacé les rides prématurées de son visage, et la sérénité a remplacé sur ses traits l’expression de la tristesse. L’action semble être l’élément propre à cette vigoureuse organisation ; elle la fortifie au lieu de la fatiguer. Il est en effet des natures puissantes qu’use moins l’expansion que la concentration des forces.


Par une belle matinée du mois de mai, matinée limpide et pure, M. de Montbarrey entra dans son cabinet de travail. Ce cabinet, meublé avec une grande simplicité, donnait sur un vaste jardin. Le comte ouvrit la fenêtre et regarda au dehors. Tout riait et chantait dans la nature. Or, rien n’inspire l’amour et le désir du bonheur comme un beau jour de printemps. Spontanément, ses pensées le transportèrent vers la retraite de la comtesse. Il lui prit soudain un désir si intense de la revoir que, pour y résister, il dut appeler à lui toute sa résolutions et tout son courage.

Quittant alors la fenêtre, il vint tirer un rideau, qui, en se reployant sur sa tringle, découvrit un admirable portrait de femme. C’était celui de la comtesse. Il le contempla longtemps avec amour ; puis il prit dans son secrétaire un paquet de lettres qu’il baisa avec la ferveur d’un amoureux de vingt ans. Il s’accouda sur sa table, et recommença, pour la centième fois peut-être, le lecture de ces lettres. Quand il eut fini, il essuya ses yeux pleins de larmes, et sonna.

Un domestique entra.

— Jean, lui dit le comte, voudrais-tu revoir Montbarrey, ton village ?

— Comme monsieur voudra, répondit le domestique.

— Et bien ! je te donne huit jours ; pars à l’instant. Tu iras au château, et tu tâcheras d’apercevoir la comtesse sans qu’elle s’en doute. Alors tu la regarderas bien, afin de pouvoir me dire à ton retour si elle a changé, si elle a maigri ou pâli, si elle a l’air triste ou gai. Va donc, et ne sois pas un jour de plus.

Jean partit.

Pendant ce délai, si long pour son impatience, le comte ne vécut pas.

Le huitième jour au matin, le domestique était de retour.

— Eh bien ! Jean, lui demanda le comte, as-tu vu la comtesse ?

Mais comme Jean hésitait à répondre.

— Eh quoi ! reprit-il, n’aurais tu pu l’entrevoir ?

— Pardon, monsieur le comte.

— Alors, parle donc. Qu’as-tu remarqué ?

— Madame la comtesse, répondit Jean, était souffrante quand je me suis présenté au château. J’ai suivi les ordres de M. le comte. Comme madame ne se promène pas, vu sa trop grande faiblesse, je me suis caché derrière un massif du jardin pour la voir, à l’heure où l’on roule son fauteuil sur la galerie.

— Eh bien ? demanda M. de Montbarrey avec anxiété.

— Ah ! monsieur le comte, je ne voudrais pas vous faire du chagrin.

— Parle donc !

— Mme la comtesse a beaucoup changé, et dans le premier moment je ne pouvais croire que c’était là madame, que j’ai vue autrefois si belle et si brillante.

— Peut-être n’était-ce pas elle ? reprit M. de Montbarrey, qui cherchait à se faire illusion.

— Je vous demande pardon, monsieur le comte ; j’ai fini par la reconnaître, car elle a toujours ces yeux si bons ; mais comme ils étaient tristes ! Je n’ai pu m’empêcher d’en pleurer.

— Bien, bien, merci ! c’est assez, Jean ; retire-toi, dit le comte qui ne pouvait plus longtemps contenir son émotion.

Quand il fut seul :

— Ma femme est malade, se dit-il ; peut-être dangereusement malade ; il n’y a pas de temps à perdre.

Il sonna, un domestique parut.

— Aussitôt que le docteur Charrière arrivera, lui dit-il, vous le prierez de passer dans mon cabinet.

Au bout d’un quart d’heure, le docteur entra. Après que le comte lui eut exposé ses craintes, ils se décidèrent à partir sur le champ pour le château de Montbarrey.



VII


Le château de Montbarrey, situé dans l’un des paysages les plus pittoresques de la Franche-Comté, a été récemment rebâti dans un style moderne et coquet sur de vieilles ruines féodales. Le principal corps de bâtiment, flanqué de quatre tourelles régulières, est séparé à gauche des serres, à droite des communs, par deux vastes cours. Dans la cour d’entrée, au milieu d’un bassin de marbre, s’élève un groupe de cariatides soutenant une corbeille de fleurs ; et du sein de la corbeille s’échappe un jet d’eau qui retombe en gerbes vaporeuses dans le bassin. De majestueux platanes, des acacias au feuillage léger, et des tilleuls touffus, couvrent la cour entière d’ombre et de fraîcheur.

La façade du château, qui se déploie sur les jardins, se compose de deux galeries superposées. La galerie supérieure est soutenue par d’aériennes colonnes de bronze, autour desquelles s’enroulent le cobéa, le gracieux volubilis et l’odorante violette d’Espagne. Dans toute la longueur des galeries s’étendent des jardinières, dont les fleurs brillantes et parfumées apparaissent derrière une balustrade de bronze ouvragée comme une dentelle. Enfin, les murs du château sont entièrement tapissés des tiges flexibles de la rose grimpante, de la vigne vierge, du chèvrefeuille embaumé, du jasmin de Virginie aux bouquets de pourpre, et de la glycine bleue. Au printemps, cette demeure a un aspect féerique ; on dirait d’un palais de fleurs.

Un peu plus bas que le château, au milieu d’une pelouse semée de parterres et de massifs d’arbres, s’étend une vaste pièce d’eau de laquelle jaillit un jet colossal. Puis se développe le parc, avec de capricieux cours d’eau, des cascades murmurantes, des grottes de tuff aux déchiquetures fantastiques, d’épais fourrés et des allées mystérieuses.

On était à la fin de mai.

Vers deux heures de l’après-midi, une chaise de poste s’arrêta à quelque distance de Montbarrey.

Le comte et le docteur Charrière en descendirent. Un domestique les fit pénétrer dans le parc, par une petite porte dérobée dont il avait la clef.

Jusque-là le comte avait gardé un silence que respectait le docteur.

À quelque distance du château, M. de Montbarrey dit au domestique :

— Ainsi, vous êtes sûr qu’à cette heure-ci la comtesse est ordinairement sur la galerie ?

— Oui, monsieur le comte.

— Pourriez-vous alors me cacher dans un endroit d’où il me fût possible de la voir sans en être vu ? vous conduirez ensuite mon ami au château, où on attendra que la comtesse veuille bien le recevoir.

Et ils continuèrent à marcher silencieusement. À mesure qu’ils approchaient, le comte éprouvait une émotion qui se trahissait par sa pâleur et son pas nerveux. Au détour d’une allée, le guide s’arrêta :

— C’est ici, monsieur le comte, qu’il faut vous cacher.

M. de Montbarrey suivit seul le domestique, et se glissant avec précaution de massif en massif, ils atteignirent bientôt le bosquet le plus rapproché du château. Alors le guide, s’arrêtant de nouveau, écarta doucement les branches et dit à son maître :

— D’ici M. le comte pourra voir parfaitement Mme la comtesse.

Puis il se retira, et M. de Montbarrey, posant les deux mains sur son cœur pour en comprimer les battemens, s’approcha de l’ouverture indiquée.

La comtesse vêtue d’un peignoir bleu de ciel, était assise sur une chaise longue. Ses mains étaient d’une blancheur morbide ; son visage amaigri exprimait une indicible mélancolie. La lumière se jouait à travers sa peau diaphane estompée de teintes bleuâtres et maladives. Ses yeux, pleins de tristesse, contemplaient fixement l’extrémité du jet d’eau ; ils paraissaient en étudier les mille reflets et en compter les perles brillantes. Elle conservait dans sa nonchalante attitude cette grâce touchante, cette exquise coquetterie, ce charme répandu dans les moindres mouvements de la femme qui aime.

Depuis quelques momens, M. de Montbarrey l’observait dans une sorte d’ivresse pleine d’aspirations tumultueuses, lorsqu’elle changea de place sur son fauteuil, et mit ainsi entre son visage et le regard de son mari l’une des colonnettes du balcon. Le comte alors, suivant machinalement des yeux ce visage dont l’attrait exerçait sur lui une sorte de fascination, oublia toute prudence, et pencha, en dehors du feuillage derrière lequel il se cachait, la partie supérieure du corps.

La comtesse rencontra ce regard et reconnut son mari. Elle jeta un cri, se leva malgré sa faiblesse, et puis retomba sans vie sur son fauteuil.

Quelques instans après, le malheureux comte et le docteur Charrière prodiguaient leurs soins à Béatrix évanouie. Ils la transportèrent sur le lit de sa chambre.

— Fatalité !… je l’ai tuée, elle aussi ! je l’ai tuée ! répétait-il avec désespoir.

— Retirez-vous, lui dit le docteur, car madame la comtesse est excessivement faible, et pourrait, en vous revoyant, éprouver une nouvelle commotion. Il serait même favorable, ajouta-t-il, qu’elle eût perdu pendant quelque temps le souvenir.

Lorsque la comtesse reprit ses sens, elle confia à M. Charrière tous les déchiremens de son cœur.

— Docteur, lui dit-elle, il est ici ! Je l’ai revu !… et sa présence, que je désirais auparavant, me fait un mal affreux ! Combien je souffre ! Je l’aime, mais je ne puis dominer le sentiment de répulsion qu’il m’inspire ; car tout ce que vous m’avez dit ne m’a point convaincue de son innocence. Comment admettre, en effet, que deux fois seulement ses accès de somnambulisme se soient manifestés depuis que je le connais !… Vous le voyez, docteur, ce doute me consume, et bientôt j’en mourrai ; car, je vous le répète, ajouta-t-elle en pleurant amèrement, je l’aime, mais j’ai peur d’aimer un scélérat. Je ne puis le voir sans frisonner d’horreur. Ces luttes, il les voit, il les devine, il en souffre peut-être plus cruellement que moi… Dites-lui donc qu’il parte, que je ne veux pas le revoir encore, et faites-lui mes adieux suprêmes. Je le sens, je n’ai que bien peu de temps à vivre.

M. Charrière n’essaya point de combattre la résolution de la comtesse.

— Il lui faudrait une preuve constatant que son mari est véritablement somnambule, se dit-il ; mais quelle preuve lui donner ?

Il paraissait accablé.

Il réfléchit longuement, la tête appuyée dans ses mains. Puis, soudain, il se leva. Son regard brillait d’une lueur d’espoir. Il descendit et rejoignit le comte.

— Mon cher ami, lui dit-il, je viens vous préparer à un grand malheur.

M. de Montbarrey écouta dans une muette angoisse. Il était resté au château, mais avait évité avec soin de reparaître aux yeux de sa femme.

— La comtesse ne veut plus vous revoir, continua le docteur. Elle ne peut croire à votre innocence. Vous lui faites horreur. Elle me charge donc de vous faire ses adieux, car elle pressent n’avoir plus que quelques jours à vivre…

— Son état est-il donc si grave ? demanda le comte d’une voix étouffée.

— Hélas ! répondit le docteur, je n’ai plus d’espoir.

M. de Montbarrey demeura un moment stupide de douleur ; puis un sanglot déchirant s’échappa de sa poitrine.

— Je serai donc deux fois meurtrier ! s’écria-t-il.

— Je le crains, dit le docteur avec la cruauté impassible du chirurgien qui opère un malade pour lui sauver la vie. D’après les doutes que vous aviez conçus sur la mort de votre première femme, il eût été plus sage de ne pas vous remarier.

— Puisque vous m’accusez, mon ami, je suis donc bien coupable !

M. Charrière ne répondit pas.

Dès ce moment, le comte fut livré à un sombre désespoir, et le docteur, au lieu de le consoler, cherchait à l’affliger davantage encore.

M. de Montbarrey se transformait à vue d’œil : en quelques jours ses cheveux blanchirent, l’orbite de ses yeux se creusa, et son regard voilé brilla d’un éclat fébrile. Le docteur observa ces changemens, d’abord avec satisfaction, puis avec une véritable anxiété.

D’un autre côté, il entourait la comtesse des soins les plus efficaces, afin de prolonger cette vie près de s’éteindre.

Mais l’effet qu’il attendait de sa conduite ne se produisait point. Sa science était à bout, son impuissance l’accablait. Béatrix allait mourir.

Il annonça cette nouvelle à M. de Montbarrey, qui ne parut point en éprouver une excessive douleur.

— Le comte a pris son parti, pensa le docteur ; il se tuera aussitôt après la mort de sa femme.

Cependant, un soir que M. Charrière veillait au chevet de la malade, la voyant endormie, il s’abandonna lui-même au sommeil qui l’accablait.

Vers le milieu de la nuit, Béatrix s’éveilla, et naturellement son esprit évoqua le souvenir de son mari.

— Combien il doit-être malheureux ! se dit-elle ; il est reparti sans doute, et pour ne plus revenir. Pourtant, s’il était innocent !… mais non, c’est impossible !… ô Gaëtan, je ne te reverrai donc plus !… Je suis si faible, si malade !… Je mourrai sans t’avoir dit que je crois à ton innocence, si tu es innocent ; ou que, fusses-tu coupable, je t’absous dans mon cœur !

Pendant qu’elle s’abandonnait à ces douloureuses réflexions, le docteur s’éveilla ; mais ne remarquant pas l’agitation de la comtesse, il allait se rendormir lorsque soudain, au milieu du silence de la nuit, il entendit un léger bruit dans la chambre voisine. Il tressaillit et prêta l’oreille.

Ce bruit ressemblait à un pas d’homme. L’angoisse du docteur était au comble.

Enfin la porte s’ouvrit.

Il crut reconnaître le comte, renversa la tête sur le dossier de son fauteuil, ferma les yeux, fit semblant de dormir, et, palpitant d’émotion, attendit ce qui allait se passer.

Lorsque Béatrix entendit ouvrir la porte, elle se retourna, et à la clarté incertaine d’une veilleuse, elle distingua dans le fond de l’appartement un homme qui s’approchait.

Elle éprouva d’abord une vive frayeur ; mais comme elle reconnut son mari, le cri qui allait lui échapper expira sur ses lèvres.

Elle aperçut dans ses mains la boucle de cheveux qu’il lui avait dérobée pendant son sommeil, le matin même du jour où il s’était éloigné d’elle.

— C’est toi, Gaëtan ? dit-elle d’une voix tremblante d’émotion.

Le comte avança toujours et ne répondit pas.

Quand il fut près du lit, il s’agenouilla :

— Tu m’as appelé, Béatrix, dit-il. J’étais couché, je dormais ; cependant j’ai entendu ta voix, car cette boucle de tes cheveux que j’avais placée sur mon cœur avant de m’endormir, me mettait en rapport magnétique avec toi. Tu voulais m’absoudre. Pardonne-moi donc. Ton pardon, comme celui de la divinité, soulagera ma conscience ; il calmera le remords qui m’oppresse.

Comme il parlait, Béatrix reconnut ce son de voix étrange, ces yeux fixes et convulsés qui l’avaient une fois frappée.

Elle se rappela cette fatale nuit où Gaëtan lui avait révélé son crime involontaire. Et puis, comment expliquer que son mari eût ainsi à distance deviné sa pensée et répondu à l’appel de son cœur ? Cette preuve confirmait les faits les plus extraordinaires qu’elle eût entendu raconter sur le somnambulisme.

La lumière se fit enfin dans son esprit : elle ne pouvait plus en douter, le comte était réellement somnambule. Donc, il avait été plus malheureux que coupable.

Le bonheur lui rendit soudain des forces ; elle jeta ses bras autour du cou de son mari :

— Gaëtan, dit-elle à haute voix, Gaëtan, réveille-toi.

Mais le comte dormait toujours, et Béatrix sentit une larme brûlante tomber sur sa main.

— Je te pardonne, reprit-elle, et désormais je crois à ton innocence.

Le docteur contemplait avec une indicible satisfaction cette scène qu’il avait préparée en excitant violemment la sensibilité du comte ; mais quand il vit que Mme de Montbarrey ne pouvait réussir à tirer Gaëtan de son sommeil, redoutant pour elle une émotion trop prolongée, il prit un verre d’eau, s’approcha du comte, et le lui jeta au visage.

Le somnambule tressaillit, agita plusieurs fois ses paupières et s’éveilla.



VIII


Le bonheur, l’amour, le désir de vivre, le calme de l’esprit, les soins de l’excellent docteur amenèrent rapidement le rétablissement de Béatrix. Quinze jours après les événemens que nous venons de raconter, elle entrait en pleine convalescence.

M. et Mme de Montbarrey passèrent le reste de la saison à la campagne, dans les félicités d’une seconde lune de miel. Puis, à l’automne, ils retournèrent à Paris.

Le comte reprit ses bonnes œuvres dans lesquelles il fut admirablement secondé par Béatrix.

Pendant l’hiver, ils reparurent dans le monde, mais à de rares intervalles, car l’amour heureux fuit le tumulte des fêtes.

Enfin, au printemps suivant, ils allèrent s’établir dans le pavillon, dont le comte avait réservé la surprise à sa femme.

M.-L. GAGNEUR.
FIN.