Une fille de roi d’Égypte

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Une fille de roi d’Égypte
Revue des Deux Mondes3e période, tome 7 (p. 436-452).
UNE
FILLE DE ROI D'EGYPTE

UN ROMAN ARCHEOLOGIQUE EN ALLEMAGNE.

Georg Ebers, Eine aegyptische Königjslochter, Historischer Roman, 3 vol., Stuttgart 1873.


I

Il est d’heureux pays où les savans sont poètes, où la plus haute doctrine, l’érudition la plus touffue, n’enlèvent point toute lumière et toute vie à cette fleur de l’âme qu’on nomme poésie. L’Allemagne, la patrie de l’égyptologue George Ebers, poète et romancier à ses heures, a passé pour être la terre d’élection de ces savans ; mais, s’ils se sont développés là plus qu’ailleurs, on aurait tort de les considérer comme une variété propre à l’Allemagne. Chez quelque peuple qu’il apparaisse, le savant, je ne dis pas l’érudit, est toujours un poète. Sans doute il s’est rencontré de petits esprits, de graves docteurs in utroque, pour donner le change à la foule. A croire certaines gens, l’historien accompli, le philologue émérite, le naturaliste sérieux devrait être un éditeur de textes, un exégète, un collectionneur. Il est imprudent de prendre trop tôt son vol vers les idées générales ; est-il sage de les nier parce qu’on n’a point d’ailes ?

Que toute préparation scientifique doive être longue et austère, à la bonne heure ; noter et classer les faits, dans n’importe quel ordre du savoir humain, absorbera toujours la plus grande partie de la vie d’un homme d’étude. Il faut pourtant reconnaître qu’une intelligence bien douée ne pénètre dans le détail des choses que pour y découvrir des affinités secrètes et en dégager des lois. La description exacte d’un phénomène est chose délicate ; mais un fait bien décrit est-il expliqué ? La méthode graphique appliquée à l’étude clinique des maladies présente aux yeux un tableau exact des courbes, de la fréquence du pouls et de la température dans les accès de fièvre : nous apprend-elle ce qu’est la fièvre, dont elle montre l’évolution ? Substituer l’objet au sujet dans la nature, réduire l’homme au rôle passif d’instrument enregistreur, tel est l’idéal d’une certaine philosophie qui veut qu’on aille, non pas de l’homme aux choses, mais des choses à l’homme. A ne considérer que la place de notre espèce dans le temps et dans l’espace, rien ne paraît plus logique ; cependant, quoi qu’il fasse, l’homme ne connaîtra jamais que lui-même. Ses sensations sont de purs symboles. des choses qui l’entourent, il ne possède que des signes. C’est lui qui fait ruisseler la lumière et retentir mille bruits terribles ou harmonieux dans cet univers où tout est ténèbres et silence.

Ce qu’on appelle la nature et l’histoire est une création de notre esprit. Certes notre conception du monde répond à quelque chose de réel. On peut avoir pleine confiance dans l’observation et dans l’expérience. Toute notion n’est pourtant qu’une représentation subjective, une fille de l’imagination, et en croyant connaître les choses nous ne connaissons que la manière dont elles nous affectent. Il faut laisser à certains érudits, historiens et naturalistes la conviction naïve qu’ils voient le monde tel qu’il est, non tel qu’il leur semble être. La vérité, comme le disait naguère Carpenter après Helmholtz, Spencer, Tyndall, est que, pour le peintre, la nature est ce qu’il voit, pour le poète ce qu’il sent, pour le savant ce qu’il croit. Tous les raisonnemens esthétiques et scientifiques reposent sur des images et sur des interprétations intellectuelles d’une réalité inconnue et inaccessible. On aimerait à croire à la nécessité et à l’universalité des grandes lois cosmiques que l’homme a découvertes dans son coin d’univers, mais le moyen de les vérifier jamais dans l’infini ?

On voit si l’on est bien venu à médire de l’imagination ou de la poésie dans le domaine de la science. Les plus grands poèmes ne sont pas seulement ceux d’Homère. Le système atomistique de Démocrite, l’hypothèse newtonienne de la gravitation, l’hypothèse nébulaire de Kant et de Laplace, l’hypothèse darwinienne du transformisme et de la pangenèse, sont de sublimes fictions qui deviendront peut-être des vérités, mais dont la plupart seront à jamais invérifiables. C’est pour élever ces immenses constructions, infiniment plus hautes que les pyramides d’Égypte, que les hommes pensent et méditent depuis des centaines de mille ans ; mais les faits innombrables et laborieusement rassemblés seraient demeurés stériles comme le chaos sans l’imagination créatrice du génie. C’est surtout à cet égard qu’on peut dire que l’homme de génie est la conscience vivante de l’humanité, le lieu où elle se révèle et contemple l’idéal de sa propre nature. L’esprit humain est ainsi fait, on ne le changera pas.

M. George Ebers n’est pas un génie à la manière de Champollion ou de Burnouf : ce n’est qu’un égyptologue distingué, un fin connaisseur de l’antiquité orientale, un élégant écrivain d’un talent pittoresque. Une Fille de roi d’Égypte est une œuvre d’imagination, presque toute de fantaisie et de caprice érudits. Quand on songe au labeur immense que lui a coûté ce gros roman, bourré de savantes notes, on se prend à regretter qu’il n’ait point consacré ses forces à quelque livre d’histoire, soit par exemple à la continuation de ses ouvrages, l’Égypte et les livres de Moïse (1868), Par le pays de Gosen au Sinaï (1872), soit à la révision et au commentaire de la stèle d’Amenemheb, découverte par lui dans un hypogée d’Abd-el-Qournah (1873), soit à la publication de l’important papyrus médical qu’il a rapporté de la vallée du Nil, le papyrus Ebers [1], où peut-être retrouvera-t-on les six livres hermétiques relatifs à l’antique médecine égyptienne dont parle Clément d’Alexandrie.

C’est surtout en s’appliquant à l’histoire que les esprits à la fois exacts et synthétiques peuvent rendre d’éminens services. Mommsen, E. Curtius, M. Renan, en leurs histoires de Rome, de la Grèce et des origines du christianisme, l’ont prouvé avec éclat. L’imagination élevée et poétique, le sentiment obscur et profond de la vie, une érudition étendue, une critique d’intuition, je ne sais quel art délicat et sympathique de solliciter doucement les textes, voilà les qualités maîtresses de ces rares esprits. Qu’ils s’attardent et se complaisent au roman ou au poème, ce n’est guère probable. Dans l’histoire telle qu’ils la conçoivent après les grands écrivains de l’antiquité, il y a tant de fiction et de poésie !

Le roman historique et archéologique est en art un genre faux. Avec beaucoup de livres, de patience et de temps, qui ne serait capable d’en composer un ? L’observation sincère des mœurs et des idées antiques est presque toujours absente de ces sortes d’ouvrages. Je n’en excepte pas le Roman de la Momie de Théophile Gautier, la Salammbô et la Tentation de saint Antoine de M. Gustave Flaubert. Si Salammbô, que je placerais volontiers au-dessus du Roman de la Momie, n’échappe pas à une précoce caducité, que dire d’une Fille de roi d’Égypte, dont nous allons présenter une analyse sommaire ? On ne peut renvoyer M. Ebers, comme M. Flaubert, à des études de mœurs contemporaines, les seules dignes aujourd’hui d’un romancier ; à coup sûr il n’aurait pas écrit Madame Bovary. Invitons-le respectueusement à revenir pour toujours aux hiéroglyphes et à l’histoire d’Égypte, où tant d’autres princesses véritables, à la peau souple et parfumée sous leurs diadèmes, leurs pectoraux, leurs bracelets d’or massif et de pierreries, les ongles des pieds et des mains encore teints de henné, l’appellent du fond de leurs sarcophages de basalte noir ou de granit rose.


II

Le Nil couvrait au loin les champs ensemencés, et sur ses flots jaunis, aux vagues reflets violets, s’étendaient les grandes ombres des palais et des temples, des digues, des cités et des bois de palmiers. Les branches des sycomores et des platanes pendaient dans l’eau du fleuve, que semblaient fuir les hauts peupliers au feuillage d’argent. La lune se levait, faisant surgir à l’occident les montagnes libyques, et noyait toute la vallée du Nil en une molle lumière. Çà et là des fleurs bleues ou blanches de lotus flottaient sur l’onde endormie. Protégés par des tiges de papyrus, des pélicans, des cigognes, des grues, se tenaient en tas sur la rive, leurs longs becs cachés dans leurs plumes. Un chant doux et monotone de rameurs égyptiens troublait seul le silence de la nuit : une barque de mimosa, partie de Naucratis, aborda aux jardins de Rhodope. Deux hommes en descendirent ; l’un, jeune encore, d’une taille svelte et élégante, arrangeait en causant les plis de sa chlanis de pourpre ; l’autre, grand et robuste, les épaules couvertes de longues boucles de cheveux gris, était vêtu d’un simple manteau : quoiqu’il eût une jambe de bois, il suivait sans fatigue son compagnon. Ces deux hommes, Phanès et Aristomachos, étaient un Athénien et un Spartiate. Soldats de fortune, ils avaient guerroyé sur terre et sur mer à la solde des pharaons et fait pour Amasis la conquête de Chypre.

Qu’était-ce que Rhodope ? Une hétaïre fameuse, dont l’Athénien raconte la vie au Spartiate avant de l’introduire chez son amie. Enlevée tout enfant aux rivages de la Thace par des corsaires phéniciens, elle fut achetée par Jadmon, bourgeois de Samos, et devint esclave avec Ésope. Instruite dans tous les arts, avec les fils de son maître, par le futur auteur des fables, Rhodope était à quatorze ans une jeune fille accomplie, si charmante et si belle que l’épouse de Jadmon la fit vendre à un certain Xanthos. Amenée en Égypte, à Naucratis, ville de commerce et de plaisir, Rhodope rapporta de grosses sommes à Xanthos. Gracieuse entre les plus gracieuses prêtresses de la bonne déesse Aphrodite, Rhodope acquit un grand renom dans toute la Grèce, si bien qu’un frère de Sappho, la molle Lesbienne, racheta la courtisane pour un monceau d’or. Charaxos fut raillé par sa sœur en prose et en vers, mais il devint célèbre. Le roi d’Égypte, le pharaon Hophra, qui avait vu, dit-on, la pantoufle de la courtisane, fit venir Rhodope à Memphis, et cette sœur de Cendrillon faillit être vendue encore une fois ! Le Lesbien l’aimait, il finit par l’épouser ; il rentrait avec elle dans sa patrie lorsqu’il mourut à Mitylène. Rhodope revint à Naucratis, où elle fut accueillie comme une divinité. Sous le long règne d’Amasis, qui avait renversé Hophra, la maison de Rhodope fut pour les Grecs d’Égypte une sorte d’Hellénion.

Phanès et son compagnon pénètrent dans cette maison de style grec, aux murailles peintes d’un brun-rouge, sur lesquelles ressortent de blanches statues en marbre de Chios. Le Spartiate foule les lourds et moelleux tapis de Sardes et de Babylone. Ce jour-là, il y avait foule chez Rhodope. Un Phénicien de Tyr, vêtu de pourpre, s’entretenait avec un fils d’Israël aux noirs cheveux crépus, qui venait acheter des chevaux et des chars d’Égypte pour Zeroubabel, roi de Juda. Trois Grecs d’Asie-Mineure, drapés dans les plis fins et nombreux de leurs vêtemens de Milet, causaient avec Phryxos, envoyé de Delphes afin de recueillir quelque argent pour reconstruire l’antique sanctuaire d’Apollon. Il y avait encore là un riche armateur, Théopompos, établi à Naucratis, deux Hellènes venus de Samos, le sculpteur Theodoros et le poète Ibykos, apportant au pharaon des présens de leur maître Polycrate, et enfin un opulent bourgeois de Sybaris, à la mine fleurie et sensuelle, qui de son embonpoint remplissait un siège à deux places et jouait négligemment avec une chaîne d’or dont les anneaux bruissaient sur sa longue robe jaune.

Rhodope offre un festin à ses hôtes. Bien que vieille et grand’mère (sa petite-fille, Sappho, dort à quelques pas d’elle), ses yeux brillent, sa taille est encore haute et droite, et ses longs cheveux gris se pressent et ruissellent comme la vague écumante autour de son grand front, éclairé des feux d’un diadème. La courtisane était devenue une grave matrone, éloquente, spirituelle et philosophe. Phanès, le chef des mercenaires hellènes à la solde du pharaon, venait lui dire adieu : il fuyait, car il avait commis un sacrilège, — égorgé quelques chats, — et c’est à peine si le roi avait pu le sauver de la colère des prêtres. Le festin finit mal ; le Sybarite, qui a laissé sa raison au fond des coupes, parle à Rhodope comme si elle était encore l’esclave de Xanthos. Aristomachos, le Spartiate à la jambe de bois, venge à coups de poing l’honneur de la vieille hétaïre. Le jour paraissait quand celle-ci se glissa comme une ombre dans la chambre virginale où dort sa petite-fille. Ici un fin pastel qu’il faut laisser dans l’œuvre d’Ebers ; le tableau a d’ailleurs été souvent fait dans l’école romantique : c’est « le sommeil de l’innocence. » Rhodope sanglote en silence au souvenir de l’outrage, et, avec un rire amer : « Je vois bien, dit-elle, qu’aucun dieu ne saurait effacer le passé d’un mortel. » Cependant elle paraît déjà connaître la fameuse théorie en vertu de laquelle les grandes pécheresses se refont, dans les larmes ou dans l’amour, une virginité ! Elle affirme â Phanès que le but de sa vie (qui s’en serait douté ?) est de défendre la liberté des Hellènes sur les bords du Nil. Il faut savoir aussi que Rhodope a entendu Pythagore durant son séjour en Égypte ; elle goûte fort ses préceptes, sa doctrine de l’harmonie de l’univers et de l’âme, et répète à tout propos ce qu’elle croit être la parole du « maître. »

Quelques jours plus tard, une foulé d’Égyptiens de tout âge et de tout état se pressait sur la grève du port de Sais. Les hautes maisons de la ville, bâties en légères briques du Nil, avec leurs plates-formes et leurs balustrades en bois peint, étaient désertes. Des soldats et des marchands aux blancs vêtemens, de robustes esclaves vêtus de la schenti, des enfans nus, des femmes, couraient sans prendre garde aux longs bâtons des gens, de police. Les prêtres aux crânes luisans, aux robes de fin éclatantes, entouraient leurs pontifes, qui portaient de belles plumes d’autruche, de précieuses amulettes de saphir suspendues à une chaîne d’or. Le prince héritier, Psammétik, ayant à ses côtés les chefs de l’armée égyptienne et les grands dignitaires de la cour, descendait vers la mer. Des fanfares sonnèrent quand les vaisseaux des envoyés du roi de Perse abordèrent. D’abord on vit paraître un jeune homme aux yeux bleus, aux cheveux blonds, dont la tiare luisait des feux d’une grande étoile de diamant : c’était Bartja [2], le frère de Cambyse ; puis venaient Darius, fils d’Hystaspe, et plusieurs autres Achémé-nides, enfin Grésus, le vieux roi détrôné de Lydie, le vaincu de Cyrus.

C’est naturellement avec ce vieillard que le pharaon Amasis s’entretient le plus volontiers. Si Crésus se rappelle les discours de Solon, Amasis sait par cœur les vers dorés de Pythagore. Assis à l’ombre d’un sycomore, près d’un gigantesque bassin de granit rouge, où des crocodiles de basalte noir laissent tomber de leurs gueules de larges nappes d’eau, les deux souverains dissertent sur l’essence du bonheur. Amasis, qui a détrôné violemment son prédécesseur, ne manque pas de gémir sur les maux inséparables de la grandeur et du pouvoir royal. « Que te semble de nos temples et de nos pyramides ? » demande le pharaon. Crésus répond qu’à chaque pas sa curiosité est éveillée, mais que nulle part son amour du beau n’est satisfait. « La mort tient chez vous trop de place, on dirait qu’elle est l’unique but de la vie, ou plutôt la vie véritable. » Amasis en prend texte pour exalter les médecins égyptiens, renommés dans le monde entier.

Les envoyés du roi de Perse sont conviés par le pharaon à une fête splendide : on célèbre les fiançailles de Nitétis, la fille du roi d’Égypte, destinée à Cambyse. Le palais, illuminé par la flamme d’innombrables lampes de papyrus, paraît en feu. Dans les grandes salles couvertes d’hiéroglyphes, entre les colonnes peintes, ce ne sont que plantes rares, touffes de grenadiers et d’orangers, buissons de rose, tamaris et mimosas au feuillage gracieux, d’où sortent de vagues mélodies de harpe et de flûte. Les Perses admirent les dames de la cour d’Égypte, à peine vêtues de légères étoffes transparentes, élancées et souples comme de jeunes palmiers, d’une pâleur ardente et voluptueuse, les mains, les bras et les chevilles ornés d’anneaux d’or, les ongles teints, des fleurs de lotus sur la tête, le nez petit, les yeux longs, agrandis par une ligne d’antimoine. Si Bartja était le plus beau, Nitétis était la plus belle : grande et fière, l’œil noir, d’apparence royale en ses longs voiles, elle avait mis une rose dans sa sombre chevelure. Près d’elle était une pâle et délicate jeune fille, Tachot, sa sœur jumelle, les yeux bleus et les cheveux blonds. L’épouse d’Amasis, Ladice, Grecque de naissance, portait sur sa tête l’uræus d’or. Après la présentation, danse d’aimées court vêtues, au ’son des harpes et des tambourins. Une table servie Il la mode hellénique réunit Amasis et ses principaux hôtes : la joie redoubla quand le majordome parut, montrant aux convives une petite momie dorée, et dit : « Buvez, amusez-vous, soyez gais, bientôt vous serez comme elle. »

Les Perses et Crésus fréquentaient aussi la maison de Rhodope. Ils devaient trouver peu de variété dans les longs discours de la vieille Thrace ou de la reine Ladice. Ces deux femmes, d’état si différent, professent devant les envoyés de Cambyse, sur la condition comparée des femmes d’Égypte, de Grèce et d’Éran, les plus étonnantes théories. Ladice, qui déclare l’Égyptienne la plus heureuse, plaide la cause de l’instruction et de la liberté des jeunes personnes ; elle ne peut l’avouer, mais on voit que son idéal est l’Américaine. Toutes les sympathies de Rhodope au contraire sont pour la femme grecque, et elle prouve que la jeune fille accomplie est celle qui connaît la musique et.la gymnastique. Un soir que l’ancien roi de Lydie et ses compagnons étaient montés sur les barques royales pour aller entendre Rhodope a Naucratis, Gygès parut tout à coup dans l’assistance, et annonça d’une voix basse et rapide que les jardins étaient cernés, remplis d’Éthiopiens ; un esclave des écuries du pharaon lui avait révélé que Psammétik était parti pour s’emparer de Phanès, l’hôte de Rhodope. Amasis avait cédé à son fils et aux prêtres ; il laissait poursuivre l’ancien chef des mercenaires grecs. C’était pourtant moins comme sacrilège que comme possesseur d’un terrible secret d’état que l’héritier au trône d’Égypte voulait la vie de l’Hellène. Gygès accourait de Saïs ; le fils de Crésus exhorte Phanès à fuir, le revêt d’habits persans, et se fait prendre à sa place par les noirs Éthiopiens.

Cependant un matin qu’elle folâtrait avec la vieille esclave Mélitta dans le jardin de sa grand’mère, Sappho, la petite-fille de Rhodope, aperçut, cachée derrière un buisson de roses, le frère du roi de Perse, Bartja, beau comme Apollon. La petite personne venait justement de se chanter des vers plus ou moins authentiques du doux Anacréon, Elle courait sur les pas de l’esclave qui allait annoncer le visiteur, lorsqu’elle embarrassa son vêtement dans les épines des rosiers. Avant qu’elle puisse se délivrer, le prince charmant s’élance vers la jeune fille, qui le remercie en rougissant : elle riait, les yeux baissés, toute honteuse ? puis elle s’enfuit, légère comme une biche, Bartja la poursuit, lui prend la main, et, rapidement, malgré ses efforts pour lui échapper : « La rose qui repose sur ton sein, oh ! donne-la-moi pour que je me souvienne dans ma lointaine patrie ! » Sappho écoute le jeune homme, qui saisit l’occasion de lui apprendre le nombre et la nature des plus hautes vertus chez les Perses, La théologie et la liturgie des adorateurs de Mithra et d’Auramazda ne sont pas oubliées. « T’es-tu jamais trouvée sur l’âpre sommet d’une haute montagne et sentie environnée, dans le silence de la nature, par le souffle de la Divinité ? Dans les vertes forêts, auprès d’une onde pure, sous le libre ciel, t’es-tu prosternée, as-tu écouté la voix de Dieu qui parle dans la feuillée et les eaux courantes ? .. » — « Sappho ! » appelle au loin la grand’mère. « Oh ! ne me quitte pas encore ! » s’écrie Bartja. « L’obéissance est aussi une vertu des Perses, » fait la maligne enfant. « Et ma rose ! » soupire le prince. Sappho cède, et se laisse passer autour du cou une chaîne à laquelle pend une étoile de diamant. « Quand te reverrai-je ? » demande-t-il. « Demain, dans ce bosquet de roses, » et elle s’échappe des bras du prince. Pour venir chaque matin de Saïs à Naucratis, où Bartja voyait Sappho en secret, le prince et son confident Zopyre firent croire au bon Crésus qu’ils chassaient en ces parages la bécasse ou le pélican. Darius, fils d’Hystaspe, n’aurait pas été dupe ; mais c’était l’heure où il s’endormait, brisé de fatigue, après avoir observé les astres toute la nuit avec les prêtres d’Égypte. Seule, la sœur de Nitétis, la blonde et frêle Tachot, qui aimait en silence le frère de Cambyse, pressentit, devina tout, et tomba dans une mortelle langueur. Il fallut bientôt se séparer, car Cambyse attendait sa nouvelle épouse. Pendant le festin d’adieu que Rhodope offrait à ses amis, Mélitta, comme la dame Marthe du Faust, ouvre à Bartja la porte du jardin et le laisse auprès de Sappho. Il est nuit ; tout se tait dans la ville et sur le Nil, où l’image de la lune vagabonde à travers les fines couronnes des palmiers fait songer à un beau cygne ; le chant d’un rossignol passe parfois dans l’air tout chargé du parfum des acacias. Sappho prend sa lyre et murmure à l’oreille de Bartja une douce et plaintive chanson, en langue dorienne, du poète Alcman. « Adieu ; je t’aime ; encore un baiser ! » Telle est la litanie bien connue des amans ; mais Sappho est une Marguerite infiniment moins naïve que l’autre : elle veut être épousée, devenir l’épouse du fils de Cyrus et emmener sa grand’mère en Perse. Dès le lendemain, elle avoue à Rhodope qu’elle aime Bartja. Certes, en dépit d’innombrables baisers, cet amour est resté pur. La grand’mère ne peut pourtant manquer l’occasion de prononcer un discours : elle ne blâme point sa petite-fille ; elle l’exhorte même à conserver avec piété, ainsi qu’une sainte relique, les sermens d’amour du jeune âge ; la vie sera bientôt assez vide et sevrée d’illusions ! Voilà entre autres ce que lui inspire sa vieille expérience. D’ailleurs elle consent à tout, accueille Bartja et met sa main dans celle de Sappho. Les voilà fiancés.

Nitétis, la fille du roi d’Égypte, escortée des Perses et de Crésus, était partie pour Babylone. Elle traversait les riches et fertiles contrées qu’arrosent l’Euphrate et ses nombreux canaux. Des milliers d’embarcations grandes et petites descendaient le fleuve, transportant les produits de l’Arménie dans les plaines basses de la Mésopotamie. A quelques heures de Babylone, elle voit venir au-devant d’elle des êtres imberbes et sourians, à la mine servile et ironique, des anneaux précieux aux oreilles, les bras et la poitrine chargés de chaînes d’or, vêtus de longs vêtemens de femme, les cheveux bouclés et serrés au sommet par un bandeau de pourpre : c’étaient les eunuques du harem de Cambyse avec leur chef, le tout-puissant Bogès. Nitétis les reçoit avec hauteur, en princesse des bords du Nil, et laisse paraître qu’elle ne s’abaissera jamais, comme les reines d’Orient, devant ces esclaves efféminés. Elle distribue ensuite quelques souvenirs à ses amis. A Crésus, elle donne un anneau laissé autrefois à sa mère par Pythagore lorsque ce sage vint s’instruire en Égypte : sur la turquoise était figuré le nombre sept, symbole de la santé de l’âme et du corps ! Il faut croire que le Lydien comprenait : n’avait-il pas accueilli jadis à sa cour les plus célèbres philosophes de l’Hellade ? puis le moyen d’entendre causer Ladice ou Rhodope sans prendre une forte teinture de pythagorisme ? Cette, doctrine après tout pouvait s’acquérir avec moins de peine que le persan : or, pendant les loisirs du voyage, Nitétis, qui savait déjà le grec et l’égyptien, apprit à parler la langue des Achéménides.

Enfin Cambyse parut ; il portait un vêtement mi-partie d’écarlate et de blanc, brodé d’aigles et de faucons d’argent, un haut-de-chausse de pourpre, des bottes de cuir jaune, autour des hanches un ceinturon d’or, dans lequel était passé un sabre fort court à la poignée et au fourreau constellés de pierreries ; le bandeau bleu et blanc des Achéménides entourait sa tiare. Tout le bas du visage, d’une impassibilité marmoréenne, disparaissait sous une épaisse barbe noire. Les yeux, plus noirs encore que la barbe et les cheveux, brillaient comme des escarboucles. Une large cicatrice sillonnait le front du roi, au grand nez recourbé, à la lèvre mince et serrée. Une force et un orgueil vraiment divins transfiguraient le fils de Cyrus. Tremblante et subjuguée, l’Égyptienne se demandait si ce n’était point Set ou Ra qui se dressait devant elle. Babylone, la ville aux larges rues, aux maisons de briques élevées, était en liesse. L’immense cité fêtait surtout le doux Bartja, son favori. Ces cris de joie faisaient souffrir Cambyse, jaloux de son jeune frère : Cassandane et Atossa, sa mère et sa sœur, préféraient aussi Bartja. Cambyse s’imagina même qu’il avait un rival dans son frère et l’envoya loin de l’Égyptienne combattre aux frontières de l’empire. Le bon Crésus accompagne Bartja jusqu’aux portes de Babylone ; il l’exhorte éloquemment à conquérir l’ennemi par ses bienfaits plutôt que par ses armes ; il lui enseigne que la guerre est le renversement des lois de la nature, et ajoute entre autres ces paroles, qu’on dirait un écho de quelque congrès de la paix aussi peu assyrien que possible : « Sois doux comme ton père envers les rebelles ; s’ils se sont soulevés, ce n’est point par un vain orgueil, c’est pour le bien le plus précieux de l’homme, la liberté. »

Bien que protégée par Cambyse, Nitétis se sent mal à l’aise dans le monde d’eunuques et de favorites où elle entre. La nuit même de son arrivée elle surprend une conversation du chef des eunuques et de la principale épouse du roi : on ne parle de rien moins que de l’étrangler. Elle trouve plus de sympathie auprès de Cassandane, la veuve vénérée de Cyrus, et d’Atossa, la gentille sœur de Cambyse, qui déclare tout net que la liberté dont jouissent les Égyptiennes serait fort de son goût. Derrière Cassandane, dans un coin de l’appartement, se tient un personnage muet et énigmatique comme un sphinx : c’est Nebenchari, le médecin égyptien qu’Amasis avait envoyé à Gyrus pour guérir la reine des Perses d’une grave ophthalmie ; le jour, il déroulait en silence de longs papyrus ; la nuit, il observait les étoiles sur la plus haute tour du temple de Bel. Le grand-prêtre Oropastès doit instruire Nitétis dans la religion de l’Iran. « Me faut-il donc devenir infidèle aux dieux de ma patrie ? demande doucement l’Égyptienne. — Tu le peux et tu le dois, assure la mère de Cambyse ; l’épouse doit fermer son cœur aux croyances de sa première patrie, et n’avoir d’autres dieux que ceux de son époux. » Crésus est là d’ailleurs, qui explique fort bien, non sans attester Pythagore, génie familier à Nitétis, que le monde n’est pas plus régi par les dieux de l’Égypte que par ceux de la Grèce ou de la Perse, mais que la Divinité est une, quelque nom qu’on lui donne. C’est déjà un philosophe déiste que ce vieux roi de Lydie. Si les femmes l’ont compris, elles ont dû être encore plus étonnées que scandalisées ; mais Pythagore triomphe auprès de la fille ainsi que jadis auprès de la mère. « Ma mère Ladice, dit Nitétis, m’a enseigné quelque chose d’analogue. Qu’Ammon, le dieu de Thèbes, devienne donc pour moi Auramazda, qu’Isis ou Hathor soit Anahita ! Vienne le grand-prêtre, je l’écouterai. »

On célébrait dans tout l’empire le jour de naissance de Cambyse. Le mariage du fils de Gyrus avec Nitétis devait avoir lieu huit jours après. Les rois, les ambassadeurs, les satrapes, les capitaines de presque toutes les nations de la terre s’étaient rendus à Babylone. C’est dans la salle du trône un véritable défilé des peuples. Malheureusement on assiste à un entretien sans fin, fort invraisemblable aussi, de Cambyse avec deux Hébreux, le grand-prêtre Josué et Beltsazar, Juif opulent de Babylone : ces sujets du grand roi demandent qu’Israël puisse continuer la reconstruction du temple de Jérusalem, interrompue par suite des prétendues calomnies des gens de Syrie et de Samarie. L’Hébreu Beltsazar, qui doit savoir comment ou retrouve des documens, se fait fort de découvrir l’écrit de Cyrus relatif au temple dans les archives d’Ecbatane. Lorsqu’on songe que, dans la première édition, c’était Daniel en personne qui introduisait le grand-prêtre devant Cambyse, on sait gré à M. Ebers de s’être converti à d’autres idées par la lecture des livres de Hitzig, de Langerke, de, Merx et de Kuenen ! Quant à la harangue du chef des Massagètes (elle remplirait au moins une colonne du Times !), il est fâcheux que le goût fût déjà si mauvais chez ces barbares plusieurs siècles avant Quinte-Curce. C’est dans une cérémonie vraiment splendide, où assistent toutes les fenimes du harem et toute la cour, que Nitétis se trouve mal en entendant Bartja, revenu de son expédition, solliciter l’agrément de son frère pour épouser Sappho. Cambyse ne doute plus que l’Égyptienne n’aime le jeune prince. Afin d’oublier quelques heures l’affront qui vient de lui être infligé devant ses peuples, il s’élance sur un cheval et perce de ses flèches les fauves errans dans les parcs immenses où chassaient les Achéménides.

La conjuration des épouses de Cambyse et la haine implacable du chef des eunuques Font emporté. L’Égyptienne est perdue. Le roi de Perse en effet ignorait que Nitétis avait reçu de sa mère une longue et triste lettre. — Amasis était presque aveugle ; Psammétik avait livré l’Égypte aux prêtres. Tachot, sa pauvre sœur, était tombée dans un marasme mortel ; elle se desséchait comme une fleur flétrie : Bartja n’aurait plus reconnu la frêle et blonde fille qui se mourait d’amour pour lui, bien loin, dans le pays du Nil. Tachot ne pouvait détacher ses regards de l’image en cire du jeune prince, œuvre du Samien Théodoros ; ni les recettes des médecins, ni les amulettes et les sacrifices des prêtres ne la soulageaient. — Nitétis aurait tout donné pour que Bartja aimât sa sœur : quand elle entendit qu’il en aimait une autre, elle crut voir déjà la momie de Tachot descendre dans un hypogée, et s’évanouit. De là l’erreur et le courroux de Cambyse ; mais ce n’en était pas encore assez. Nitétis avait parmi ses femmes une nommée Mandane, jeune fille promise à un frère du grand-prêtre Oropastès, au mage Gaumata, qui ressemblait de tous points à Bartja : l’eunuque Bogès procura une entrevue aux deux amans, la nuit, et aposta des gens dans les jardins pour témoigner qu’ils avaient, vu le frère du roi sortir de la demeure de Nitétis.

Bartja est arrêté avec ses jeunes et joyeux compagnons ; Darius avait lu son destin dans les astres ; Crésus le suppliait de fuir en Égypte : il jura qu’il était innocent, dédaigna le péril. Ce fut entre deux accès d’épilepsie que Cambyse, assisté des grands de la cour et des mages, rendit un arrêt de mort contre son frère. Le roi roule sur les dalles de marbre, aux pieds de ses médecins, qui l’emportent, blême et les traits convulsés, sur un lit d’or. Lorsque Cambyse rouvrit les yeux, sa mère Cassandane était à son chevet, suppliante ; mais, en proie à la manie furieuse qui suit de tels accès, le fils n’écoutait point la mère. Bartja allait mourir, quand un Hellène est introduit devant Cambyse par Hystaspe, le vieux père de Darius : c’est Phanès, l’ancien chef des mercenaires grecs, échappé à la haine de Psammétik. Arrivé à Babylone, il savait déjà ce qui s’y passait, avait tout deviné. Il raconte qu’il a sauvé la vie d’un homme que l’on voulait jeter dans l’Euphrate, que cet homme, nommé Gaumata, était un mage qui ressemblait extraordinairement à Bartja ; dans le délire de la fièvre, Gaumata parlait de Mandane et des jardins de Babylone. Cambyse ordonne que cette Mandane, une des femmes de Nitétis, soit amenée et confrontée avec l’eunuque Bogès. La malheureuse avoue tout, mais l’eunuque a disparu.

Nitétis cependant avait été abandonnée aux haineuses colères des-femmes et des eunuques du harem. On l’avait enchaînée. Elle apprit la jalousie du roi, la condamnation de Bartja, sut qu’elle serait menée sur un âne par les rues de Babylone : elle se réfugia dans la mort. Sans hésiter, elle prit un subtil poison d’Égypte, puis laissa pour Cambyse une longue lettre d’adieu. De vagues terreurs assaillaient maintenant son esprit ; les épouvantemens de la vie d’outre-tombe se dressaient au fond de sa conscience. Croyant fermement que le salut de l’âme immortelle est lié à la conservation du corps ; elle tremblait à l’idée d’être livrée aux chiens, aux oiseaux de proie de la montagne, selon la coutume des Perses. Elle implorait le bon Osiris et ses quarante-deux assesseurs, élevait ses bras défaillans vers le dieu Ra, qui de ses flèches d’or dispersait les nuages de la vallée de l’Euphrate. En vain Cassandane, Atossa, Cambyse, tous les médecins et tous les mages de la cour, essaient de la rappeler à l’existence. Le roi imprime un long baiser, le premier et le dernier, sur les lèvres de l’agonisante, qui murmure encore son nom. On n’entend que le râle de la jeune fille et la voix basse de Nebenchari, le médecin égyptien, qui récite des versets du Livre des Morts : tout à coup il se penche à l’oreille de la fille du pharaon et lui crie : « Maudis ceux qui ont ravi à tes parens le trône et la vie ! » Elle ne comprend plus, mais répète les paroles du scribe : elle maudit et expire. Alors Nebenchari : « Elle meurt mon alliée ; ce n’est point ma vengeance seule, c’est aussi celle du roi Hophra, qui va rougir les flots du Nil ! »

Nebenchari, l’ennemi implacable d’Amasis, qui l’avait exilé loin de sa patrie, avait dans Phanès un autre allié : l’Athénien venait à la cour de Perse pour se venger d’Amasis. Il trouva bientôt l’occasion de dévoiler à Cambyse le terrible secret d’état qui lui avait valu la haine et la persécution de Psammétik. Quand la momie de Nitétis eut été couchée dans son sarcophage, quand Gaumata eut été condamné à perdre les oreilles, lorsque Cambyse, dont la barbe et les cheveux étaient devenus gris, eut passé les jours de deuil dans la stupeur ou la folie, les grandes chassés des Achéménides recommencèrent, et Phanès put murmurer au carrefour d’un bois : « O roi, Amasis t’a trompé ; Nitétis n’était point sa fille ; Hophra l’avait enfantée. » L’Athénien raconte qu’Amasis, dans un festin où il avait fêté plus que de raison la conquête de Chypre, laissa devant lui échapper l’aveu que Nitétis n’était point née de lui ; aussi bien il en possédait la preuve écrite sur papyrus. Ce document est lu devant Cambyse et toute la cour par un ancien prêtre d’Héliopolis, Onuphis, réfugié depuis un demi-siècle auprès des rois d’Assyrie. Onuphis, qui ne pouvait manquer d’avoir connu Pythagore, de l’avoir même initié aux mystères des prêtres égyptiens, est un petit vieillard à l’œil gris, maigre, cassé, recroquevillé comme un squelette de nain sous ses blancs vêtemens usés et troués ; assis devant le roi, ses mains tremblent, et il penche sur un rouleau de papyrus, — le livre-journal de l’accoucheur Imhotep, — un crâne jaune et luisant qu’on dirait exhumé de quelque hypogée : « Au cinquième jour du mois de thoth, je fus appelé auprès du roi. Avec mon aide, la reine accoucha d’une fille. Puis le roi Amasis me montra une autre enfant nouveau-née que je reconnus pour être celle de l’épouse d’Hophra, morte le trois de thoth. — Voici, dit Amasis, une orpheline ; Ladice et moi, nous voulons l’élever comme si elle était à nous : répands donc la nouvelle que Ladice est accouchée de deux sœurs jumelles. » — A ces mots, Cambyse bondit comme une bête fauve, et parcourut à grands pas la salle du trône. — « Au sixième jour du mois de thot, glapit encore le vieux prêtre, parut un serviteur du roi qui m’apporta la somme promise et un message : on me priait de procurer un enfant mort qui passerait pour la fille d’Hophra. J’obtins l’enfant d’une pauvresse, et le petit cadavre fut enterré avec pompe. »

« Guerre ! guerre ! A Memphis ! à Thèbes ! », Ces cris sortent de toutes les poitrines des Achéménides. Tandis que Phanès court en Arabie conclure une alliance, au nom de Cambyse, avec des chefs, de tribus nomades, afin que les Perses aient de l’eau et des guides dans le désert, Darius, Bartja et Zopyre vont observer l’Égypte, déguisés en soldats lydiens. Durant ce court séjour dans la vallée du Nil, Tachot s’éteint après avoir revu Bartja au milieu de la foule, lorsqu’elle montait en procession au temple d’Isis, et le jeune prince épouse Sappho, qui l’attendait toujours sous son berceau de roses. Le vieux roi Amasis suit sa fille dans l’Amenti, non sans adresser plusieurs discours à Psammétik et à la reine : à celui-là, il conte certaine fable d’Ésope qu’il tient de Rhodope ; devant celle-ci, une Hellène, il parle esthétique et religions comparées, il célèbre comme en un cantique les dieux antiques de la vallée du Nil, et, tout en reconnaissant que Pythagore était un grand sage, il exhale cette pointe avec son dernier souffle : « J’aurais rendu ma reine très malheureuse, si j’avais vécu comme le Zeus des Grecs. »

L’Égypte est envahie. Les tentes de l’armée de Cambyse couvrent les plaines de Péluse. Dans l’autre camp, les mercenaires grecs à la solde de Psammétik égorgent la fille de Phanès, une enfant, mêlent le sang au vin d’un cratère, en boivent à pleines coupes devant le père. L’Athénien, qui a retrouvé le Spartiate Aristomachos, s’élance avec les Perses sur les Égyptiens, qui lâchent pied après une lutte terrible. Memphis est au pouvoir du fils de Cyrus, qui traite avec humanité Ladice et Psammétik. A Saïs, il reçoit un nom égyptien, sacrifie dans le temple de Neith, se fait initier aux mystères de la déesse. L’infortuné n’en est pas moins en proie à la « maladie sacrée : » la raison ne luit plus que de loin en loin dans cet esprit assombri, troublé par d’épouvantables tempêtes ; taciturne et ombrageux, il courbe ou brise toutes les volontés, prend de force sa sœur pour épouse et fait enfin assassiner son frère. Seul, Bartja avait pu tendre l’arc en bois d’ébène du roi d’Ethiopie ; Cambyse exaspéré envoya après lui un grand de sa cour, qui l’atteignit à Saïs, chez Rhodope, avant qu’il eût passé en Perse. Prexaspès feignit d’avoir un ordre du roi commandant à Bartja d’aller acheter des chameaux pour l’expédition d’Ethiopie ; il l’amena au désert, le poignarda et l’enfouit dans le sable, sous les flots de la mer Erythrée. Cambyse avait ordonné ce meurtre, comme tant d’autres, dans l’état de manie furieuse qui précède et suit les accès d’épilepsie. Plus à plaindre que l’aliéné ordinaire, l’épileptique passe de la folie à la lucidité pour retomber dans le délire ; alors il recule de honte ou d’horreur devant les crimes qu’il a commis ou fait commettre sans en avoir conscience. Courriers sur courriers partirent pour arrêter Prexaspès, ramener Bartja, s’il était temps encore : ce ne fut pas Bartja, ce fut Prexaspès qui reparut devant Cambyse. Alors le roi poussa un grand cri, se rongea les poings et ne voulut pas croire que son frère n’était plus. Les désastres des Perses en Ethiopie, l’immense ensevelissement de ses armées sous les sables du désert, le soulèvement des provinces de l’empire, l’usurpation des mages à Babylone, qui essaient de proclamer roi le faux Bartja, furent autant de coups de tonnerre qui foudroyèrent sa raison. Le maniaque tomba en démence : il se rua, l’épée haute, sur l’Apis des Égyptiens, il fit souffrir ou tuer tout ce qui l’approcha ; il s’acharna sur la momie d’Amasis, la déchira à coups de croc, la jeta aux flammes ! Enfin il se blessa mortellement en s’élançant, d’un bond furieux, sur son cheval de bataille.

Cambyse mort, les mages massacrés, Darius monta sur le trône de Cyrus. Sappho vécut à la cour de Perse avec Cassandane et Atossa. Phanès ne pouvait se retirer qu’à Crotone, auprès de Pythagore. Quant à l’amie du philosophe, Rhodope, elle refusa de suivre sa petite-fille dans un harem d’Asie. Au fond, le faste et la puissance de l’empire des Achéménides froissaient sa fierté d’Hellène : Rhôdope tenait pouf la démocratie contre la monarchie. Le jour où, à Saïs, elle vit Cassandane et dit adieu à Sappho, elle prononça sur la liberté civile et politique un de ses plus longs discours, fidèlement traduit par le bon Crésus à la veuve de Cyrus. Après quoi on est un peu surpris que Darius, fils d’Hystaspe, ait mandé, par lettre autographe au satrape d’Égypte de faire à Rhodope des funérailles royales, et de déposer ses cendres sous la plus haute des pyramides.


III

Voilà les faits, sinon la poésie, du roman historique de M. George Ebers. La langue est limpide et harmonieuse, d’une élégance exquise en sa simplicité, bien digne de modifier les idées arriérées de certaines personnes sur la nature des œuvres littéraires d’outre-Rhin. Sans parler des classiques de l’Allemagne, des philosophes, des savans et des historiens comme Schopenhauer, Strauss et E. Curtius sont en même temps des écrivains accomplis. Bien qu’il ne soit pas aussi hautement doué, M. Ebers est un écrivain fort remarquable. S’il eût créé une œuvre de pure imagination ou composé quelque histoire, l’Allemagne compterait un beau et bon livre de plus ; au lieu de cela, elle nous offre un ouvrage pédantesque et naïf, une paraphrase souvent fastidieuse d’Hérodote, un commentaire poétique des grands recueils d’inscriptions de l’Égypte, de l’Assyrie et de la Perse. Oh ! le plaisant projet d’enguirlander de fleurs artificielles le sphinx de Gizeh ! La judiciaire n’est-elle pas ce qui a parfois un peu manqué à l’auteur d’une Fille de roi d’Égypte ?

On s’en veut presque de n’avoir toujours pu tenir son sérieux quand Rhodope, Ladice, Crésus, déclament sur les droits de la femme, sur la religion naturelle et la nïorale indépendante. Le libéralisme politique et religieux est chose si extraordinaire sur les bords du Nil ou de l’Euphrate ! Pourquoi M. Ebers a-t-il écouté M. Lepsius ? L’éminent égyptologue, à qui cette œuvre est dédiée, estimait qu’un roman exclusivement égyptien dépayserait trop les lecteurs. M. Ebers a donc choisi une époque où Grecs et Persans sont mêlés aux Égyptiens, l’époque des rois saïtes, d’origine libyenne, de la XXVIe dynastie. Cette combinaison lui a porté malheur. Il est une autre Égypte, nullement sombre et hiératique, heureuse et souriante sous son œil bleu, couverte d’épis mûrs et de villes populeuses, toute retentissante du bruit des chars de guerre, des tambours et des sonneries belliqueuses de ses armées passant sous les pylônes, suivies de caravanes chargées de poudre d’or, d’ivoire et de plumes d’autruche, d’innombrables troupeaux de Coush, des tribus de nègres du Soudan aux sandales blanches, aux oreilles percées, les bras liés derrière le dos. Avant cette Égypte abâtardie et humiliée, foulée par l’Éthiopien, l’Assyrien, le Libyen, dont les pères s’étaient prosternés dans la poudre, sous les larges sandales des Osortasen, des Thothmès et des Ramsès, avant l’Égypte d’Amasis et de Psammétik, qui va devenir celle de Cambyse et d’Alexandre, il y a l’Égypte de ces pharaons qui portaient les couronnes blanche et rouge de la Haute et de la Basse-Égypte, et c’est de cette Égypte-là qu’il eût peut-être mieux valu parler.

De la Grèce en particulier, M. Ebers paraît avoir une idée inexacte, toute de convention, qui date des jours lointains du romantisme. Ses Hellènes des deux sexes sont des libéraux de 1830 ; ils ont l’air d’avoir lu très jeunes le Contrat social, le Vicaire savoyard, puis les œuvres de Benjamin Constant ; Rhodope pourrait même être soupçonnée d’avoir ouvert les livres de Ballanche. Tous, quand ils parlent de Pythagore et de sa doctrine, ont des allures de saint-simoniens.

Je n’examine pas si ces défauts pouvaient être évités ; à quoi bon ? C’est le propre de pareils écrits que de fausser les textes et les idées. Il y a bien de la naïveté à vouloir instruire en amusant. Personne ne s’est jamais bien trouvé d’apprendre l’histoire dans les romans. Un roman à prétention didactique est presque aussi insupportable aux gens de goût qu’un poème humanitaire ou une comédie visant à réformer les mœurs. Que de Français devenus incapables de rien comprendre au moyen âge et au XVIIIe siècle pour s’être saturé la cervelle de drames et de romans prétendus historiques sur ces deux époques ! Ainsi entendu, loin d’être l’auxiliaire de l’histoire, comme le pense M. Ebers, le roman en est l’ennemi mortel. De même qu’à déclamer en chaire ou à la tribune on désapprend parfois le langage et le style tout simple des honnêtes gens, les lectures romanesques affaiblissent en nous, quand elles ne le tuent pas, le sentiment des réalités de la nature et de l’histoire. Il n’est pas vrai que l’illusion et le rêve soient plus poétiques, plus merveilleux que ces réalités. L’historien ou le philologue qui contemple une inscription que Périclès a peut-être lue, un diplôme mérovingien, un billet de Marie-Antoinette, ressent une émotion sut generis, une âpre volupté dont tout son corps tressaille ; que doit éprouver le naturaliste qui découvre ou vérifie une loi biologique, le psychologue qui trouve la mesure de nos sensations, l’astronome qui résout en soleils la poussière d’astres de la voie lactée !


JULES SOURY.

  1. Voyez Zeitschrift für aegyptische Sprache und Alterthumskunde herausgegeben von R. Lepsius (Leipzig), ann. 1873, p. 41, et 1874, p. 106.
  2. Bartja est le nom que les inscriptions donnent à Smerdis.