Une formule prétendue communiste

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l’Egalité

Une formule prétendue communiste
Un vieux cliché
Jules Guesde, 14 mai 1882


Le vieux cliché – prétendu communiste – " de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins " tend à redevenir à la mode. En vain un de ses pères, M. Louis Blanc, l’a compromis dans les fusillades de Juin 48 et les mitraillades de Mai 71. Des socialistes du Parti ouvrier, sans que l’on puisse s’expliquer comment et pourquoi, l’ont repris à leur compte et l’opposent comme un pas en avant à la formule collectiviste : " De chacun selon les nécessités de la production, à chacun selon son temps de travail. "

D’autres vont plus loin encore et en font un idéal, le dernier mot de la justice productive et distributive.

En notre double qualité de communiste – comme but – et de collectiviste – comme moyen – c’est avec la plus grande peine que nous assistons à la résurrection d’une formule qui, sous une apparence progressive, cache une véritable rétrogradation.

Ceux qui l’ont de nouveau arborée ont sans doute obéi à une préoccupation de solidarité et d’égalité vraie. Ce qu’ils lui demandent c’est d’empêcher, comme ils le disent, que " les êtres humains ne souffrent ou ne bénéficient des aléas de l’hérédité physiologique ", ou, en d’autres termes, que, ceux qui, physiologiquement, peuvent plus, produisent plus sans recevoir plus et que ceux qui, physiologiquement, peuvent moins, produisent moins sans recevoir moins. Ce n’est donc pas les intentions que j’incrimine. Je ne m’en prends comme toujours – qu’à la conclusion, qui n’est pas seulement fausse, mais pleine de péril.

" De chacun selon ses forces ". Mais qui mesurera les forces de chacun ? Ou le jaugeage se fera extérieurement, par un métreur étranger : – et c’est l’arbitraire ; – ou il se fera intérieurement ; c’est chacun qui déterminera l’état de ses forces, ce qu’il devra donner à la production : – et c’est une prime à la paresse ; et demain, c’est-à-dire au lendemain de la Révolution qui les dépossédera de leur oisiveté capitaliste, il n’est pas un seul bourgeois qui, déshabitué comme il l’est de tout travail, ne se fasse entretenir par les ouvriers vainqueurs en invoquant son incapacité musculaire ou cérébrale.

" De chacun selon ses forces ", cela veut encore dire que si je puis produire dix, je dois produire dix, que si je suis capable de douze heures de travail, il me faudra travailler douze heures. Mais pourquoi, à quel titre, dans quel but, si la satisfaction des besoins de la collectivité tout entière peut être obtenue au prix minimum de cinq ou six heures de travail pour chacun, devrais-je dépenser toutes mes forces ? L’idéal n’est pas, ne doit pas être, d’extraire de l’homme le maximum d’efforts, mais bien au contraire de restreindre ces efforts et de lui laisser pour sa jouissance personnelle la plus libre disposition de ses forces ou facultés.

La deuxième partie de la formule : " à chacun selon ses besoins ", n’est ni plus égalitaire, ni plus socialiste. Si les objets nécessaires à la vie existent en quantité suffisante, pourquoi, en limiter l’usage à des besoins déterminés du dehors ? Et si, au contraire, malgré l’extra-productivité du capital socialisé, une partie seulement des besoins de tous peut être satisfaite, comment reconnaître à chacun le droit de consommer selon ses besoins par lui-même constatés ? Comment ne pas limiter, ne pas rationner cette consommation individuelle ?

Combien la formule collectiviste – si provisoire doive-t-elle être – est supérieure à tous les points de vue !

Dans le domaine de la production, c’est l’ensemble des besoins de tous, statistiquement fixé, qui détermine, en même temps que la totalité des efforts humains nécessaires, la part de chacun dans ces efforts. S’il faut, dans l’état de l’outillage social, 90 millions d’heures de travail par jour pour loger, habiller, nourrir, chausser, la totalité des hommes, femmes et enfants, il suffira de diviser entre les membres valides de la collectivité cette somme d’heures de travail pour avoir la mesure du travail obligatoire pour chacun.

Plus la machine universalisée et perfectionnée réduira l’effort humain indispensable, et moins l’homme, chaque homme, aura à travailler, quelles que puissent être ses forces, dont il utilisera le surplus disponible pour son plaisir.

Cette égalité dans le temps de travail, plus ou moins productif selon les forces de chacun, empêchera les plus forts de bénéficier de leur plus-force, et les plus faibles de souffrir de leur plus-faiblesse ; car, dans la répartition des produits, ce n’est pas la productivité individuelle – d’ailleurs impossible à établir – qui servira de mètre, mais le temps de travail. Egal pour tous, sans distinction de sexe ni d’âge, il permettra la satisfaction des besoins – ou la consommation – égale pour chacun.

Quant à la société communiste, qui ne deviendra une réalité vivante que lorsque les produits consommables existeront en quantité telle que la consommation des uns ne puisse ni entraver ni restreindre la consommation des autres, et qui sortira de l’ordre collectiviste avec des producteurs ou des hommes transformés par les conditions nouvelles du travail, elle n’aura pas d’autre devise que celle inscrite par Rabelais à la porte de son abbaye de Thélème :

   fais ce que vouldras.

Ni la production de chacun ne sera déterminée par ses forces, ni sa consommation par ses besoins.

De chacun et à chacun selon sa volonté, telle sera l’unique règle sociale – si règle on peut appeler cette absence de toute réglementation.

Et cette liberté dans la production et dans la consommation sera possible, je le répète, parce que la nourriture. le vêtement, etc., existeront alors pour tous dans la même proportion que l’air ou que la lumière aujourd’hui et parce que le travail considérablement restreint, harmonisé avec les goûts et accompli en commun ou en famille – la grande famille humaine réconciliée – sera devenu un attrait, un besoin auquel nul ne sera assez ennemi de lui-même pour vouloir se soustraire.

(L’Egalité, 14 mai 1882)