Une industrie intéressante

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Paul Ollendorff (p. 131-135).

UNE INDUSTRIE INTÉRESSANTE


D’un seul coup, Cap lampa le large verre de manitoba qu’on venait de lui servir, et me dit :

— Alors, ça vous embête tant que ça, la pénible incertitude où vous pataugez !

— Quelle pénible incertitude, dites-moi, Captain ?

— De savoir au juste où vont les vieilles lunes ?

— Moi !… Je vous assure bien, Cap, que les vieilles lunes sont parfaitement libres d’aller où bon leur semble, et que jamais je n’irai les y quérir !

Comme si son oreille eût été de granit, Cap persista :

— Et aussi les neiges d’antan, mon pauvre ami ! L’angoisse vous étreint de leurs destinées !

— Ainsi que le poisson d’une pomme, je me soucie des neiges d’antan… Ah ! certes, Cap, je suis torturé par une hantise, mais d’un ordre plus humain, celle-là, et j’en meurs !

Je croyais que Cap allait s’intéresser à ma peine et m’interroger. Ah ! que non point !

— Et aussi les vieux confetti, n’est-ce pas ? continua-t-il, immuable.

Cette fois, je changeai mes batteries d’épaule, et, pour déconcerter son parti pris, je feignis de m’intéresser prodigieusement au sort des vieux confetti.

— Ah ! les vieux confetti ! m’écriai-je, les yeux blancs. Où vont les vieux confetti ?

Cap tenait son homme.

— Je vais vous le dire, moi, où vont les vieux confetti.

Et pour donner un peu de cœur au ventre de Cap, je priai le garçon de nous remettre deux excellents manitoba.

— Les vieux confetti ? Il n’y a pas de vieux confetti, ou plutôt, il n’y en aura plus.

— Allons donc ! Et comment ce phénomène ?

— À cause de la Nouvelle Société centrale de lavage des confetti parisiens, dont je préside le conseil d’administration.

— Vous m’en direz tant !

— Rien de plus curieux que le fonctionnement de cette industrie. Je sors de l’usine et j’en suis émerveillé.

— Des détails, je vous prie, Cap !

— Voici, en trois mots : le lendemain du mardi-gras et autres jours fous, des employés à nous, munis d’un matériel ad hoc, ramassent tous les confetti gisant sur le sol parisien et les rapportent au siège social, 237, rue Mazagran.

— Bon.

— On les soumet à une opération préalable qui s’appelle le triage, et qui consiste à séparer les confetti secs des confetti mouillés. Les premiers passent au ventilateur, qui les débarrasse de la poussière ambiante : c’est le dépoussiérage.

— Je l’aurais parié !

— Ceux-là, il n’y a plus qu’à leur faire subir le défroissage, opération qui consiste…

— À les défroisser.

— Précisément ! au moyen d’un petit fer à repasser élevé à une certaine température… Restent les confetti mouillés. On les mène, au moyen de larges trémies épicycloïdales, dans de vastes étuves où ils se dessèchent.

— C’est ce que vous appelez le desséchage, hein ?

— Précisément !… Une fois desséchés, les confetti sont violemment projetés dans une boîte dont la forme rappelle un peu celle d’un parallélépipède. Cette boîte est munie d’une petite fente imperceptible de laquelle s’échappe, — un à un, — chacun des petits disques de papier. À la sortie, le confetti est saisi par une minuscule pince à articulation et soumis à l’action d’une mignonne brosse électrique et vibratile. C’est ce que nous appelons…

— Le brossage.

— Précisément !… Une autre sélection s’impose. Parmi les confetti ainsi brossés, il s’en trouve quelques-uns maculés de matières grasses, phénomène provenant de leur contact avec les ordures ménagères. Ces derniers sont soigneusement séparés des autres.

— C’est ce que vous appelez le séparage.

— Précisément !… Les confetti gras sont trempés dans une solution de carbonate de potasse qui saponifie les matières grasses et les rend solubles. Il ne reste plus qu’à les laver à grande eau pour les débarrasser de toute réaction alcaline. Nous obtenons ce résultat au moyen du…

Lavage à grande eau.

— Précisément !… Alors, on les remet à l’étuve, on les repasse au fer chaud…

— Et voilà !

— Vous croyez que c’est tout ?

— Dame !

— Eh bien ! vous vous trompez. L’opération est à peine commencée.

Une nuance d’effroi se peignit dans mes yeux. Le moment sonnait, d’ailleurs, de quelque solide cock-tail.

— Vous n’ignorez pas, reprit Cap, combien il est pénible de recevoir des confetti dans la bouche ou dans l’œil ?

— Croyez-moi, j’ai passé par là.

— Désormais, ce martyre sera des plus salutaires. Les confetti, au moyen d’une imbibition dans des liquides de composition variable, acquièrent des densités différentes. Les plus lourds se dirigent vers la bouche, les plus légers dans l’œil (ce calcul fut, entre parenthèses, d’une détermination assez délicate).

— Nulle peine à le croire.

— Les confetti destinés à la bouche sont imprégnés de principes balsamiques infiniment favorables au bon fonctionnement des voies respiratoires.

— Laissez-moi parier que les confetti destinés aux yeux sont chargés d’éléments tout pleins de sollicitude pour les organes de la vue.

— Ah ! on ne peut rien vous cacher, à vous !

— À la vôtre, mon cher Cap !

— Dieu vous garde, mon vieil Allais.