Une lettre chargée

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UNE LETTRE CHARGÉE


Saynète

Représentée pour la première fois, sur la scène du Carillon, le 10 juin 1897.




PERSONNAGES



MM.
LA BRIGE 
 Millanvoye.
L’EMPLOYÉ 
 Tervil.____



La scène se passe à la Poste.


La Brige, le nez à un guichet. — Monsieur, un de mes amis qui me devait cent francs vient de me renvoyer cette somme. Il me l’a expédiée par lettre chargée, à mon nom bien entendu, mais adressée au ministère de l’Intérieur où je suis comme principal. Le facteur chargé de me la remettre s’est présenté à mon bureau avant que j’y fusse arrivé…

L’employé. — …et il l’a remportée, comme c’était son devoir.

La Brige. — Vous l’avez dit. Elle a donc fait retour à la poste.

L’employé. — …et, à cette heure, c’est moi qui l’ai.

La Brige. — Ah ! Voulez-vous me la donner, s’il vous plaît ? Je suis monsieur…

L’employé. — …monsieur La Brige.

La Brige, un peu étonné. — Il est vrai. Mais comment…

L’employé. — Vous ne me remettez pas ?

La Brige. — Mon Dieu…

L’employé. — J’ai eu l’avantage, autrefois, de me trouver souvent avec vous aux vendredis des Crottemouillaud.

La Brige. — Chez les Crottemouillaud ?

L’employé. — Oui.

La Brige, le fixant. — Eh mais… (Frappé d’une idée.) Est-ce que je ne vous dois pas cent sous ?

L’employé, souriant. — C’est possible.

La Brige. — C’est même certain ! Je me souviens parfaitement. C’était un soir qu’il pleuvait ; j’étais sorti sans argent ; je vous ai emprunté cinq francs pour prendre un fiacre. Excusez-moi d’être encore votre débiteur.

L’employé. — Mon Dieu ; ce n’est rien.

La Brige. — Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas ? On se rencontre ; on s’emprunte cent sous un jour qu’il pleut, après quoi on se perd de vue, les années passent…

L’employé. — Mais oui, mais oui.

La Brige. — Rappelez-moi donc votre nom… Ratbouilli, je crois ; Ratcrevé ?

L’employé. — Ratcuit.

La Brige. — C’est ce que je voulais dire. — Vous avez une sœur ?

L’employé. — Oui, monsieur.

La Brige. — Fort blonde ?

L’employé. — Fort blonde.

La Brige. — C’est bien ça. La délicieuse jeune fille !… Je la fis valser bien des fois ! Je vous prie de m’excuser si je ne vous ai pas reconnu : je ne m’attendais pas au plaisir de vous voir, puis vous êtes à contre-jour. Enchanté de vous retrouver en bonne santé. Votre sœur va bien ?

L’employé. — À merveille.

La Brige. — Veuillez me rappeler à son souvenir et lui faire tous mes compliments.

L’employé. — Je n’y manquerai pas.

La Brige. — Mille grâces. — Donc, vous avez une lettre pour moi, une lettre chargée contenant cent francs ?

L’employé. — La voici.
Il la lui fait voir.

La Brige. — Bon !
Il avance la main par l’ouverture du guichet.

L’employé, qui recule la sienne. — Pardon.

La Brige. — Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ? Vous ne voulez pas me donner ma lettre ?

L’employé. — Je veux bien vous donner votre lettre, mais il vous faut, au préalable, justifier de votre identité.

La Brige. — À qui ?

L’employé. — À moi.

La Brige. — À vous ?

L’employé. — Sans doute.
Un temps.

La Brige, stupéfait. — Elle est bien bonne !… Il faut que je vous établisse comme quoi je suis M. La Brige, alors que vous avez été le premier à me reconnaître, pour m’avoir vu vingt fois, naguère, chez nos amis les Crottemouillaud ?

L’employé. — Je vous ai reconnu en tant qu’homme du monde ; mais j’ignore qui vous êtes, en tant que fonctionnaire.

La Brige. — Certes, j’avais entendu parler des chinoiseries administratives ; mais celle-ci…

L’employé. — Je suis employé de l’État ; les règlements sont les règlements et je ne saurais les enfreindre sans risque.
La Brige veut parler.

L’employé. — Eh ! monsieur, il y va de ma responsabilité. Supposez que vous ne soyez pas le destinataire de cette lettre et que je vous la remette cependant. Qu’arriverait-il ? Il arriverait : primo, que je serais engueulé comme du poisson pourri ; secundo, que j’aurais à rembourser de ma poche les cent francs, valeur déclarée, accusés à sa suscription.

La Brige. — Que diable allez-vous chercher là ! Suis-je, oui ou non, M. La Brige ? De votre propre aveu, le suis-je ?

L’employé. — Vous êtes M. La Brige, c’est vrai.

La Brige. — Eh bien, alors ?

L’employé. — Eh bien, justifiez, preuves en main, que vous êtes bien cette personne, et je vous remettrai ce qui est à vous.

La Brige, les yeux au ciel. — La fooorme !… Enfin ! (Il tire son portefeuille.) Voici des enveloppes de lettres.

L’employé. — Ça ne suffit pas. Avez-vous votre carte d’électeur ?

La Brige. — Non, mais je peux vous montrer ma quittance de loyer et mon contrat d’assurance.

L’employé. — Je m’en contenterai.

La Brige. — C’est heureux. Voici ces deux pièces.

L’employé, qui les prend. — Merci.
Long silence. L’employé examine les papiers de tout près. De l’autre côté du grillage auquel il repose son front, La Brige attend une décision en grinçant des maxillaires. À la fin :

L’employé. — Je reconnais l’authenticité de ces documents. Seulement, ils ne prouvent rien.

La Brige. — Pourquoi ?

L’employé. — Parce qu’ils concernent un nommé Jean-Philippe La Brige, domicilié 41 bis, rue de Douai, alors que la lettre chargée, objet de votre démarche, intéresse un nommé La Brige, prénommé aussi Jean-Philippe, mais domicilié place Beauveau, au ministère de l’Intérieur.

La Brige. — Si bien que voilà le ministre obligé de me louer un bureau ou de m’assurer contre le feu, faute de quoi ce sera comme des pommes pour rentrer dans mes cent francs.

L’employé. — Rassurez-vous. La lettre vous sera représentée.

La Brige. — Quand ?

L’employé. — Demain matin, à huit heures.

La Brige. — Bon ! les bureaux n’ouvrent qu’à dix.

L’employé. — Puis à midi.

La Brige. — De mieux en mieux. C’est le moment où je pars déjeuner.

L’employé. — Puis à six heures.

La Brige. — Du soir ?… Parfait ! Les ministères ferment à cinq.

L’employé. — Monsieur, j’en suis désolé ; mais avec la meilleure volonté du monde, il n’est pas possible à la poste de modifier les heures du courrier à seule fin de les faire concorder avec vos heures de présence au ministère de l’Intérieur.

La Brige. — Alors ?

L’employé. — Alors…
Geste vague.

La Brige. — Alors, c’est bien ce que je pensais ; nous passerons, le facteur et moi, la moitié de notre existence à tenter de nous rencontrer, et l’autre moitié à flétrir la fatalité exécrable qui nous isolera, moi et lui, trois fois chaque jour, à heures fixes, sur des points différents du globe. Cependant sciemment et de sang froid, vous persisterez à détenir entre vos mains une somme d’argent dont j’ai besoin et que vous savez être à moi au point de n’en pouvoir douter ?

L’employé. — Monsieur…

La Brige. — Monsieur, cela est trop absurde. Si je connais bien le règlement, le destinataire d’une lettre chargée entre en possession de son dû moyennant décharge au facteur par lui donnée sur un petit livre à cet effet ?

L’employé. — Oui.

La Brige. — Ceci sans le concours d’aucun contrat d’assurance, d’aucune quittance de loyer, en un mot, d’aucune sorte de papier authentique répondant de l’identité du signataire ?

L’employé. — Non.

La Brige. — C’est tout ce que je voulais savoir, vous trouverez donc bon, monsieur, que je donne la somme de vingt sous au concierge de mon ministère afin qu’il réponde : « C’est moi » quand le facteur, ma lettre à la main, viendra lui demander : « M. La Brige ? »

L’employé. — Je n’y vois pas d’inconvénient.

La Brige. — Vous voudrez bien tenir pour excellente la griffe : « Jean Philippe La Brige » qu’apposera sur registre officiel ce personnage appelé Pépin ?

L’employé. — Pourquoi pas ?

La Brige. — Ce sera un faux.

L’employé. — Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?

La Brige. — Rien du tout. Nous voici d’accord et vous m’en voyez plein de joie. Monsieur, à l’honneur de vous revoir ! Mes amitiés à votre sœur.

L’employé. — Serviteur de tout mon cœur ! Quant aux cent sous, ça ne presse pas.

La Brige. — Où avais-je la tête ? (Tirant les cinq francs de sa poche.) Les voici.

L’employé. — Merci mille fois.

La Brige, retirant sa main. — Pardon !

L’employé. — Quoi ?

La Brige. — Un instant… Vous êtes bien monsieur Ratbouilli ?

L’employé. — Ratcuit.

La Brige. — Ratcuit, je veux dire.

L’employé. — Parbleu !

La Brige. — Bon !… Vous pouvez me l’établir ?

L’employé. — Établir quoi ?

La Brige. — Que vous êtes bien cette personne.

L’employé. — Moi ?

La Brige. — Vous avez des parchemins ?

L’employé. — Monsieur…

La Brige. — Des lettres de noblesse ?

L’employé. — Ah ça…

La Brige. — Vous êtes au Gotha, j’imagine ?

L’employé. — Mais…

La Brige. — À l’annuaire des châteaux ?

L’employé. — Non !

La Brige. — Non ? Eh bien, mon cher monsieur, allez vous y faire inscrire.
Il remet son argent dans sa poche.

L’employé. — Dites donc, vous vous fichez de moi.

La Brige. — J’en suis tout à fait incapable. Seulement, vous savez le proverbe : les bons comptes font les bons amis. J’ai emprunté cent sous à un homme du monde ; je n’ai aucune espèce de raison pour les rendre à un rond-de-cuir. — Au revoir, monsieur Ratbouilli.

L’employé, exaspéré. — Ratcuit !
Rideau