Une maison de poupée/Texte intégral

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Traduction par Albert Savine.
(p. 5-163).
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À PROPOS
D’UNE MAISON DE POUPÉE



« Serons-nous de la fête, Madame ? Oui, qui sait quand la colombe messagère nous apportera l’invitation ? Nous verrons. Jusque-là, je me tiendrai dans ma chambre avec des gants glacés ; jusque-là, je chercherai la retraite et j’écrirai des vers distingués sur le velin. Cela fâchera la vile multitude ; on me traitera sans doute de païen ! mais la foule m’épouvante ; je ne veux pas me laisser éclabousser par la fange ; je veux en habits d’hyménée sans taches attendre que les temps approchent ».

Les temps sont venus. La victoire de son art, qui s’est fait si longtemps désirer, a été complète, et, quand Ibsen est mort, ceux-là mêmes qui avaient été les plus ardents à protester contre son « génie nébuleux » et ses « obscurités » pour eux impénétrables, n’ont pas eu assez d’encens à brûler pour célébrer sa gloire. À ceci, rien d’étonnant ! Les hommes d’avant-garde ne peuvent être suivis que de loin par la masse, mais quand celle-ci arrive en troupeau serré, rien ne prévaut contre l’enthousiasme de son débordement.

Ibsen, longtemps considéré comme un auteur obscur, dont la pensée s’enveloppait des brouillards du Nord, est ainsi devenu, du jour au lendemain, le plus clair des écrivains pour les gens dont le jugement n’est que le reflet de la pensée de la masse. Qu’y avait-il de changé ?

Rien en fait que le point auquel ils se plaçaient pour juger. Mais ce rien-là, c’est tout. Bien peu, en effet, sont capables de se préoccuper de rechercher pourquoi, lors de sa première présentation au public, le grand écrivain norvégien leur paraissait si difficile à comprendre et je ne suis pas sûr, je l’avoue, que, même une minorité de ceux qui prétendent le comprendre aujourd’hui, soient en état, sans initiation préalable, d’aborder la lecture de ses œuvres.

Il en est ainsi, d’ailleurs, pour tous les écrivains étrangers. Comme ils nous apportent l’écho d’une pensée qui n’est point la pensée française, qu’ils sont la résultante d’un milieu différent du nôtre, quelques données ne sont jamais un vain bagage pour s’introduire dans la communion d’œuvres exotiques et il y a toujours lieu de jeter, au préalable, un coup d’œil, d’une part sur le passé de l’homme qui les crée, de l’autre sur le milieu ambiant qui les engendre et les couve.

C’est ce que fit en 1889 le comte Prozor dans une étude qui était, pour le temps et les dispositions du public, ce que l’on pouvait rêver de plus complet. Aujourd’hui, des explications complémentaires, une analyse plus minutieuse des caractères créés par le maître, ne seront ni superflues ni inutiles.

Le public est mûr pour les lire.

À l’époque où Ibsen écrivit Une Maison de Poupée, — c’était en 1879, — il vivait en Italie.

Après une existence de travail ininterrompu, après des années de labeur littéraire, il avait, par deux fois, soulevé de véritables tempêtes parmi ses compatriotes. Comme il le disait lui-même, on l’avait jugé un « païen ». Ne semblait-il pas prendre à tâche de heurter les idées courantes de ses contemporains ? Le prétexte de ces bourrasques avait été en 1862 la Comédie de l’Amour et en 1869 l’Union de la Jeunesse.

Après avoir, pendant la première partie de sa carrière, chanté ce qui était l’idéal, en quelque sorte historique et légendaire, de la Norvège, Ibsen en avait, tout d’un coup, secoué le joug et, comme le fier Sicambre, il s’était mis à adorer ce qu’il avait brûlé et à brûler ce qu’il avait adoré.

Le problème de l’amour, le problème de la vie conjugale, qu’il avait maintes fois rencontré sur sa route dans ses pièces historiques, le poussait à aborder la comédie moderne. Il y arrivait avec un arsenal d’ironies, de paradoxes, de rancunes, une sorte de manie iconoclaste.

Comme le dit un des personnages de la Comédie de l’Amour, « il avait cru que l’amour était la poésie et le mariage la prose, il avait cru que l’amour était sain et le mariage grotesque, il s’était trompé : tout en amour n’est que comédie ».

Tel avait été le premier aspect de la question à ses yeux, celui qui le frappait en 1862. Mais combien il avait fait de chemin depuis lors !

C’en était fini en 1879 de la tendance à la caricature. Ibsen en était arrivé à penser qu’il faut montrer la vie telle qu’elle est, avec ses cruautés et ses tristesses, et que le théâtre doit avoir des bases non seulement vraies mais encore si faire se peut scientifiques.

Il ne devait pas tarder à aller plus loin ; mais en 1879 il franchissait à peine sa première étape.

Il s’était écoulé seulement quelques années depuis que, résolu à peindre des scènes de son temps, il avait déclaré à M. Edmond Gosse qu’il renonçait « au langage des dieux » pour employer la simple prose. « Nous ne vivons plus au temps de Shakespeare, ajoutait-il, et parmi les sculpteurs on commence à discuter si les statues ne doivent pas être peintes des couleurs de la vie. On pourrait beaucoup dire sur la matière. Moi-même je n’aimerai pas à avoir la Vénus de Milo peinte, mais j’aimerai mieux une tête de nègre taillée dans le marbre noir que dans le marbre blanc. Après tout, mon sentiment est que la forme littéraire doit être adéquate à la somme d’idéalisme qui s’exhale de l’œuvre ».

Ibsen abordait donc le public avec toute l’intransigeance d’un nouveau converti et de l’apôtre d’idées nouvelles, et il allait se trouver aux prises avec un esprit non moins intransigeant, non moins ferme dans ses idées et intolérant à l’égard de toutes contradictions.

Nous autres Latins, nous sommes habitués à plus de tolérance réelle qu’il n’y en a dans l’esprit des peuples du Nord. Il y a au fond du catholicisme quelque chose de ce génie de la vieille Rome qui s’accommodait de tous les cultes et de toutes les religions et les admettait même dans ses temples à côté des divinités nationales à la seule condition que César se voie rendre les honneurs qui sont dus à César.

Le Norvégien est d’esprit moins pacifique. Il s’est créé à lui-même son credo et, par cela même qu’il l’a adopté, il ne peut concevoir qu’un autre lui demeure sourd et aveugle.

« Dans l’esprit de tout Norvégien, d’Ibsen comme du dernier pâtre des Valders, a remarqué Maurice Bigeon[1] veille, obscure ou brillante, cette idée évangélique, allumée au flambeau biblique, qu’on ne peut se conduire au hasard et sans guide, et que les élus sont rares qui, ayant marché dans une nuit profonde et pendant longtemps, trouvent enfin par grâce spéciale, la vraie lumière qu’ils ne cherchaient pas.

« Et c’est pourquoi les uns et les autres ont le respect de la gravité de la loi morale qu’ils s’imposent ; pourquoi les écrivains, bons ou mauvais, qu’ils lisent et les pasteurs qu’ils écoutent leur parlent en un langage si fort des redoutables problèmes de la vie. Le génie luthérien les a pénétrés ; la doctrine luthérienne a pétri leur âme, — ce peuple est un peuple austère et méthodique, sectaire. Aussi, vivre, ce n’est rien autre chose « qu’avoir une vocation ».

« Connaître quelle est sa vocation, la bien remplir, et sans faiblesse, — telle doit être la substance cachée des pensées et des actes d’un être humain, quel qu’il soit.

« Or, pour qui veut connaître sa vocation, il faut réfléchir, et, pour réfléchir, beaucoup discuter. On ne doit se décider qu’à bon escient, et l’esprit calme. Et, pour mieux assujettir en son âme l’idée à qui désormais sera suspendue toute la vie morale, il la faut dépouiller des draperies illusoires dont la couvre un art raffiné.

« Étonnez-vous, après cela, qu’une jeune Norvégienne de classe moyenne puisse avoir comme presque toujours il arrive, la même liberté dans la parole et dans la pensée que dans ses mœurs journalières ; qu’elle marche seule, ignorant peu de chose et ne craignant rien, sans qu’on songe à l’arrêter et sans qu’on s’en étonne ; qu’elle parle chastement, sans même qu’une lueur douteuse vienne troubler ses yeux purs, des choses les moins chastes, et qu’elle échappe à cette poésie charnelle des idées qui, bien souvent ailleurs, détraque les volontés en troublant les esprits ?

« Comment encore s’étonner que la controverse soit l’aliment nécessaire à l’intelligence de ces hommes du Nord comme le pain à leur corps ? Que les arts plastiques, les arts de la chair, joie des yeux, émoi dangereux du cœur, ne soient guère en ce pays appréciés que par des snobs ? Que les maîtres scandinaves, dévots de beauté et de formes impeccables, se plaignent de la démocratie grossière qui fait loi dans leur patrie et parfois les en chasse, et qui préfère une vérité toute nue à une demi-certitude enveloppée et gracieuse ? Qu’enfin, et pour cette raison, les personnages imaginés par Ibsen, par Bjornson, par Lie même, ne soient guère que des abstractions vivantes, douées de conscience, pour un moment réalisées, et qui craquent de tous côtés sous la poussée des symboles qu’elles portent dans leurs flancs ? »

Jugez alors du scandale soulevé à Christiana, ville assommante et mesquine, sans style et sans vie, où l’on a dans les moëlles le culte du décorum et des titres honorifiques, par l’incartade de cette Nora, femme de M. l’avocat, directeur de la banque, s’en allant en faisant claquer les portes et prenant son vol vers l’idéal de liberté et de rêve, à peu près comme ces petites nihilistes qui vers le même temps, à Saint-Pétersbourg et à Moscou, rompaient net avec le joug doré de la vie de famille pour s’en aller dans le peuple aux jours du « printemps fou » ![2]

La stupeur fut si considérable que les contemporains ont conservé de curieux souvenirs de ce temps. « Je me souviens, a écrit M. Prozor, d’une saison où l’on voyait circuler à Stockholm des cartes d’invitation avec cette note au bas : « On est prié de ne pas s’entretenir de Maison de Poupée ».[3]

C’était la question palpitante, c’était l’Affaire pour les esprits échauffés du Nord.

Un autre rapporte l’histoire de cinq fillettes, dont la plus âgée avait douze ans, qui prenaient alors le thé dans une nursery et déclaraient gravement que si elles étaient Nora, elles n’auraient pas agi autrement.

Et au lendemain d’Une Maison de Poupée, Bjornson, faisant écho à Ibsen, écrivait Un Gant où l’on entendait sa Svava proclamer nettement les principes méconnus de l’égalité absolue entre l’homme et la femme et poser dans la plus superbe et la plus naïve intransigeance le problème de la virginité réciproque que les futurs époux se doivent l’un à l’autre.

Derrière eux venait le flot des écrivains féministes, madame Leffler la future duchesse de Cajanello, madame Benediksen et tant d’autres amazones s’unissant pour lever le drapeau de l’indépendance féminine et revendiquer haut et ferme les droits de la prétendue opprimée.

Chez nous, l’émancipation de la femme n’a jamais correspondu qu’à la revendication de la liberté sexuelle. Quand George Sand créait Lélia et toutes ses sœurs, c’était au nom de la ruine des privilèges du mari qui avait cessé de plaire, au profit de l’amant dont le règne commençait.

En Norvège, il n’en était pas ainsi.

Les doctrines nouvelles, ces doctrines qui embrasaient tant de prosélytes n’avaient rien que de cérébral. Le fanatisme puritain connut à leur abri un regain de triomphe. Ibsen, qui avait combattu l’hypocrisie de la loi, vit se dresser derrière son œuvre l’hypocrisie de l’austérité. Dans les rues des cités, à la porte des cafés et des maisons suspectes, la vertu se faisait délatrice et, farouche policière, s’immisçait dans l’intimité des citoyens avec un zèle inquisitorial. Un jour même vint, où la tyrannie fut si forte que les écrivains du Nord sentirent la nécessité d’en secouer le joug. Ce jour-là, Ibsen avait à son insu frayé la route à Strindberg, à Bang et aux hommes de la jeune génération.

Cette brève esquisse nous ramène à préciser ce qu’étaient les doctrines d’Ibsen à l’époque où il donna Une Maison de Poupée. Elles se précisaient dès lors sous leur forme à peu près définitive.

« Nora, a écrit M. Ehrhard, est l’interprète exacte des théories matrimoniales d’Ibsen. Elle résume et condense les idées que le poète émettait déjà dans la Comédie de l’Amour, qu’il émettra encore dans ses œuvres les plus récentes ».

Ces idées peuvent s’énoncer ainsi : L’union conjugale qui n’est point fondée sur le choix responsable et libre de deux êtres qui s’aiment, parce qu’ils se connaissent, est le fruit d’un mensonge initial qui corrompt les vies des deux époux et arrive à briser leur bonheur.

Poussant le tableau au summum de sa logique dramatique, Ibsen devait être amené à jeter Nora dans la révolte suprême. Il fallait au développement complet de sa thèse l’aboutissement à une cassure flagrante et violente, sinon irrémédiable.

Il y a même en germe dans certaines répliques de Nora, les principes de la revendication du droit à la recherche de l’âme sœur. « Il n’est pas juste que tu sois enchaîné quand je ne le suis pas. Pleine liberté pour tous les deux… tiens, voici ton anneau, rends-moi le mien… j’ignore ce qu’il en sera de moi… maintenant tout est fini ».

Bref, Nora n’hésitait pas à briser avec la famille, un vain simulacre ne méritant aucun respect à ses yeux.

On a beaucoup discuté en Suède-Norvège, en Allemagne et chez nous sur le départ de Nora.

Dans un très brillant article qu’il consacrait en 1889 à Maison de Poupée M. Jules Lemaître a admirablement résumé toutes les objections, en même temps qu’il indiquait ce qui distingue la « Lélia du pôle Nord » comme il appelle Nora, des Lélias de George Sand. Tous les arguments de morale ont été merveilleusement développés par lui. Il n’a certes pas oublié le plus fort, l’existence de ce lien que rien ne peut rompre, l’existence de ces trois bébés aux joues empourprées par la froide bise que le spectateur d’Une Maison de Poupée a vu jouer à cache cache avec l’alouette sans cervelle, au cours du premier acte.

Sur le terrain de la morale, la question de latitude n’existe pas. Ni l’âme norvégienne, ni l’âme latine ne pensent essentiellement de façon différente et s’il y a deux opinions en conflit, c’est que l’une représente la morale de conservation, celle qui estime que mieux vaut le simulacre que rien du tout, et l’autre, la morale libertaire, qui préfère rien du tout ou, plus exactement, la loi que chacun se crée à la loi que chacun subit.

Cependant, il faut bien le reconnaître, Ibsen, qui est un auteur dramatique encore plus qu’un moraliste, s’est préoccupé par dessus tout de poser le problème de façon à le résoudre en faveur de sa thèse. C’était son droit, un auteur dramatique n’étant pas tenu à la sérénité d’appréciation qui doit être le fait du critique et du philosophe.

Il a donc jeté tout l’intérêt du côté de Nora, donnant fort peu d’attrait à l’âme sèche, égoïste et bourgeoise de Torvald, qui ne doit ses qualités apparentes qu’à l’affection enfantine et respectueuse que Nora déploie à les dépeindre.

La balance n’est donc pas égale entre les deux antagonistes.

La faute de Torvald, l’égotisme et l’égoïsme, qui le dominent pendant tout le troisième acte, empêchent le spectateur de peser à leur prix des arguments que, d’ailleurs, il esquisse à peine. Son émoi en présence des révélations qui lui sont faites nous paraît forcément exagéré. Si Nora était jugée par des magistrats, en qui professionnellement le jurisconsulte a atrophié le sens exact de la culpabilité morale, elle n’échapperait pas à une condamnation, bien qu’aujourd’hui, dit-on, il se rencontre de bons juges. Jugée par le jury, elle ne saurait éviter les affres de l’incarcération préventive et les hontes de la comparution devant une cour d’assises, mais un seul d’entre nous, même des fanatiques les plus asservis à l’aveugle religion du code, oserait-il prendre sur lui de la frapper d’un verdict défavorable ?

Le faux qu’a commis Nora, tel qu’elle l’a commis, ne peut tomber sous le coup d’aucune de ces pénalités que des citoyens délégués par le sort au soin de juger leurs semblables peuvent appliquer. C’est une de ces audaces par lesquelles l’être faible et ignorant, poussé à bout par la nécessité, sort de la légalité pour rentrer dans le droit, le droit à la vie pour celui que Nora aime plus qu’elle-même, pour celui à qui elle voudrait se dévouer toute entière.

Aussi sommes-nous dans l’impossibilité de comprendre que Torvald Helmer, si dominé qu’il soit par la pensée des conséquences que peut avoir la folle imprudence de Nora, n’ait pas une seconde la force de la consoler et de la rassurer et que sa colère le porte à un verdict qu’aucun spectateur ne pourrait ratifier.

Rien ne peut lui faire pardonner la brutalité avec laquelle il prétend interdire à Nora d’élever ses enfants, l’autoritarisme féroce avec laquelle il lui signifie qu’il faut « que tout soit comme si rien n’était changé ». Et pour nos âmes françaises, qui vont ici, il me semble, plus droit au but que les âmes norvégiennes, l’étonnement est grand que rien dans le cri de révolte de Nora ne vise cette intempestive sévérité à l’heure de la suprême bourrasque pour la fragile poupée.

Il est vrai, d’autre part, et ceci est une faute de l’auteur dramatique, que Nora n’a pas un mot pour expliquer les mobiles qui sont l’excuse de son infraction aux lois. Je sais bien que Krogstad, en lui disant qu’il écrivait à son mari, l’a prévenue qu’il lui « disait tout avec les plus grandes atténuations possibles ». Mais que signifie cette parole dans la bouche de Krogstad ?

Doit-elle suffire à Nora pour qu’en présence du courroux de Torvald elle n’ait point le désir, en protestant contre son injustice, de remettre les choses au point ?

Sans doute Ibsen a préféré nous la montrer comme médusée, anéantie par la colère à laquelle elle assiste, mais cette colère, très bien préparée par le caractère donné à Torvald, est un amoindrissement de la valeur psychologique du cas choisi par le dramaturge. Elle s’explique parfaitement par tout ce que nous savons de Torvald au moment où elle éclate, mais si en face de l’avocat, type qui n’a rien d’essentiellement norvégien, un auteur dramatique de chez nous avait placé une Parisienne, les griefs, qui s’expriment plus tard par la bouche de Nora, auraient certainement revêtu, dans une forme passionnelle autrement intense, une acuité de personnalisme qui s’épancherait en reproches empreints du froissement que subissent à la fois le cœur et l’amour propre de Nora.

Qu’importerait en effet à une Parisienne les griefs d’éducation conjugale, cette sorte de mépris de sa personnalité qui l’a fait contenir dans un rôle futile de petit animal apprivoisé ? Que serait tout cela au prix de ce fait, primant tous les autres, que celui qu’elle aime ne sait pas l’aimer, qu’il n’est pas l’ami et le protecteur des heures mauvaises et, révélation plus atroce encore que les autres, qu’il a été lâche à l’heure du danger.

Mais, ces défauts loyalement signalés, il faut reconnaître qu’ils sont volontaires de la part d’Ibsen, peut-être parce que la femme qu’il met en scène n’est pas une Parisienne mais une Norvégienne, une femme de pays froid, de pays où sous la neige bouillonne le feu, une cérébrale plutôt qu’une passionnée.

De même, on a remarqué que dans le duo Krogstad — madame Linde, qui fait la contre partie du duo Torvald Nora, il a pu y avoir de la part d’Ibsen le désir, qui s’est marqué dans beaucoup d’autres de ses drames, d’opposer, à l’homme correct ou régulier, suivant les idées reçues, le bohème et l’outlaw en donnant la préférence à l’irrégulier sur l’honnête homme de façade.

Madame Linde va à Krogstad par un sentiment de pitié. Fait-elle un sacrifice ou, comme elle le dit, se sent-elle attirée vers lui par une inclination à laquelle elle ne veut point résister, parce qu’elle a foi en ce qu’il y a au fond de lui, parce qu’avec lui rien ne lui fera peur ? A-t-elle la certitude de relever cet homme à la mer, ce naufragé qui n’a même plus la planche de salut à laquelle il se cramponnait ?

Qu’elle y croie ou qu’elle n’y croie pas, qu’elle se sacrifie ou qu’elle cède à un irrésistible penchant, peu importe ! Ibsen, d’ailleurs, nous a renseigné par un mot d’elle, un mot amer : « Quand on s’est vendue une fois pour sauver quelqu’un, on ne recommence pas ».

En tout cas, pour Krogstad, le retour de madame Linde, c’est la récompense tandis que pour Torvald le départ de Nora c’est le châtiment. La silhouette, étrange et burinée comme à l’eau forte, en traits inoubliables, du docteur Rank, est une de celles qui ont suscité le plus d’indignation, aussi bien en Norvège qu’en Angleterre.

Pour certains critiques de l’autre côté de la Manche ou de la mer du Nord, la scène où le docteur Rank déclare ses sentiments à Nora, a été un scandale aussi grand que les scènes les plus hardies et les plus violentes de notre théâtre naturaliste.

Je sais, cependant, peu de choses aussi exquises, aussi délicates, que les quelques mots de tendresse contenue qui échappent à Rank et la réserve si pudique, si honnête femme, le regret si sincère, avec lesquels les accueille Nora.

Au début de la scène, elle a flirté avec une mutinerie d’enfant libre et capricieuse ; mais alors elle se revêt de dignité grave, elle est sérieuse parce qu’il s’agit d’une chose sérieuse et qu’elle, aussi bien que Rank, prend sérieusement.

Tout ce caractère de Rank, tout son rôle sont d’une composition merveilleuse.

Selon le mot très égoïste de Torvald, il fait bien le fond sombre du tableau ensoleillé du bonheur des Helmer ; son apparition au troisième acte est une intervention des plus heureuses.

Je ne sais si, comme le voulait Francisque Sarcey, Ibsen ne possédait à fond le métier dramatique que parce qu’il avait beaucoup pratiqué Scribe. Comme tous les hommes de ma génération, je n’ai jamais éprouvé le culte de ce maître des ficelles. Même, pour être franc, je crois que nous avons toujours professé pour lui un dédain qui confine au mépris. Ce sentiment était peut-être injuste, mais il était. Ce qui ne nous empêchait pas, nous autres lecteurs de la première heure, d’admirer Ibsen, non point en snobs, mais avec beaucoup plus de sens critique que ne le pensèrent ceux qui haussaient les épaules quand on leur parlait alors du génie du Nord.

Il est vrai que nous étions fort peu nombreux[4] ; le nombre n’est venu qu’un peu plus tard lors des représentations d’Antoine et de Lugné-Poé.

C’était, je l’avoue, un curieux public que celui qui se pressait aux premières représentations d’Ibsen. Il a été décrit plusieurs fois ; mais je crois fort que nul croquis ne vaut celui qu’a tracé le plus résolu des incompréhensifs d’alors, j’ai nommé Francisque Sarcey.

Il est de bonne guerre de reproduire cette page :

« Je me rappelle, comme si c’était hier, cette inoubliable soirée du 30 mars 1890, où nous fut donné au théâtre Montparnasse la première représentation des Revenants[5]… Le bataillon sacré des Ibséniens était à son poste, l’air menaçant et les yeux agressifs. C’était dans toute la salle un frémissement d’attente ! Deus, ecce deus. On sentait que si quelque iconoclaste se fût permis l’horrible inconvenance de laisser échapper un geste de doute, il eut été roulé sous le mépris et l’injure ! Ceci n’était pas à vrai dire une pièce qu’on jouait sur un théâtre ; c’était un office religieux que l’on célébrait dans un temple, il était coupé de temps à autre par des cris furieux d’enthousiasme, mais le reste du temps c’était une ardeur d’attention, une ferveur de respect que personne ne se serait avisé de troubler. Combien y avait-il de profanes dans l’assemblée ? Je l’ignore. Il s’en trouvait pourtant. Je le sentais à des regards éperdus et navrés que me lançaient des impies forcés au silence par la gravité de ces mystères… Les Ibséniens avaient adopté une tenue et une coiffure particulière auxquelles ils se reconnaissaient. Hommes et femmes étaient arrangés à la Botticelli ! Ils emplissaient toute une partie de la salle et jamais on ne vit sectaires plus intransigeants et plus farouches. Quand on faisait mine de ne pas applaudir et si l’on avait le malheur de bâiller, c’était des cris féroces : À la porte les mufles » !

Le croquis est spirituel et rappelle, autant que du Francisque Sarcey peut y être comparé, la page que Théophile Gautier dans son Histoire du Romantisme a consacrée à la première représentation d’Hernani.

L’enthousiasme de la jeunesse de 1890, — que ces temps sont loin de nous — est du même aloi que celui de la jeunesse de 1830. Alors aussi, ceux mêmes qui avaient entendu vieil as de pique au lieu de vieillard stupide étaient prêts à verser leur sang pour la beauté de cette épithète.

Parmi eux, on se faisait une fête de voir Une Maison de Poupée au théâtre.

La pièce fut jouée d’abord dans un salon, chez madame Aubernon de Nerville : puis, un jour, on apprit que la Nora désirée, comme l’appelait Maurice Bigeon, était enfin découverte.

Après miss Janet Achurch, Marie Fraser, madame Niemann-Raabe, Réjane était séduite par les côtés ondoyants et divers du rôle de Nora et, en avril 1894, elle interprétait ce que la grande presse qualifiait « cette œuvre étrange et superbe ».

« Je ne saurais trop vous engager à aller voir de quelle façon madame Réjane joue le rôle de Nora, écrivait le critique du Journal. Artiste acclamée depuis longtemps à chacune de ses créations, je ne crois pas que madame Réjane se soit jamais élevée aussi haut que dans la composition de ce personnage. Tout ce que l’art du comédien servi par une intelligence subtile peut réaliser dans l’expression d’une œuvre d’art, elle l’a rendue avec une intensité remarquable ».

Le critique des Débats n’était pas moins élogieux :

« Ce rôle de Nora complexe et périlleux, fait d’un mélange de grâce, d’étourderie, et de dévouement tragique, a été admirablement composé par madame Réjane. Il faut la voir jouant à cache-cache avec ses enfants, animée, joyeuse, semant une gaîté saine autour d’elle, puis changeant brusquement d’expression quand on lui annonce Krogstad. Et elle est extraordinaire surtout au second acte, quand elle répète sa tarentelle et que, folle d’angoisse et, les cheveux dénoués, elle continue sa danse pour que son mari n’aperçoive pas la lettre révélatrice. Après cette scène le public a réclamé trois fois l’émouvante comédienne ».

Au Gil Blas, Bernard Dérosne trouvait aussi l’occasion d’écrire une belle page.

« La transformation de l’âme d’oiseau de l’héroïne en une âme d’être conscient et pensant qui, sous les coups de l’adversité, en arrive à mesurer l’étendue de la crise morale où elle succombe, cette transformation est rendue d’une façon admirable. C’est effrayant d’audace et de gaîté et le spectateur est lui-même comme emporté par le vertige fou dont Nora devient peu à peu la proie lamentable. Il y a dans les angoisses de la malheureuse enfant une progression si foudroyante et en même temps si normale que nous y sentons comme l’accomplissement terrible de la fatalité. Il faut le reconnaître, il est difficile d’imaginer une interprétation plus parfaite que celle dont les artistes du Vaudeville nous ont durant cette répétition de Maison de Poupée présenté l’imposant exemple. Cela aussi est admirable.

« Je ne sais si le mot de talent suffit pour caractériser le jeu de madame Réjane qui, cette fois semble s’être élargi encore. C’est simplement merveilleux et d’une vérité supérieure et exquise. Elle a su traduire l’insouciance puérile, la gaîté écervelée et aussi les terreurs effarantes, les atroces tortures de Nora, avec autant de charme câlin que de puissance dramatiques. C’est à se demander si cette grande comédienne n’a pas en elle les ressources et le ressort d’une grande tragédienne ».

Cependant quelques Ibsénistes intransigeants, M. Alcanter de Brahm par exemple, clamèrent que si la pièce, interprétée par madame Réjane, transportait d’aise quelques féministes avancés, elle ne laissait pas découvrir le sésame de son véritable sens et que la profondeur des pensées y demeurait lettre close.

Cela était vrai, hélas ! pour quelques-uns.

Ne voyait-on pas M. Paul Perret déclarer qu’il ne pouvait faire aux Ibséniens le plaisir de considérer Maison de Poupée comme une œuvre bien conduite, forte et logique, et n’a-t-on pas entendu plus d’une spectatrice résumer ainsi son impression sur la pièce !

— Si Nora était partie avec un amant, ce serait naturel… Avec Rank par exemple, il y aurait là un certain ragoût de vice… mais partir seule c’est idiot » !

La spectatrice, qui tenait ces propos notés au vol, n’avait évidemment pas compris grand chose à la pièce d’Ibsen, mais il est douteux qu’elle lise cette préface…


Albert Savine.


UNE
MAISON DE POUPÉE


DRAME EN TROIS ACTES


PERSONNAGES


L’AVOCAT HELMER.

NORA, sa femme.

LE DOCTEUR RANK.

MADAME LINDE.

L’HOMME D’AFFAIRES KROGSTAD.

LES TROIS PETITS ENFANTS DE HELMER.

ANNE MARIE, bonne d’enfant des Helmer.

LA FEMME DE CHAMBRE DES HELMER.

UN COMMISSIONNAIRE.


Chez les Helmer.


ACTE PREMIER


Une pièce meublée avec goût et confort, mais sans luxe. Au fond, à droite, la porte de l’antichambre. Au fond, à gauche, la porte du cabinet de Helmer. Entre les deux portes, un piano. À gauche de la scène, une porte et, au premier plan, une fenêtre. Près de la fenêtre, une table ronde, un fauteuil et un petit sofa. À droite de la scène, vers le fond, une porte et, au premier plan, une cheminée. Devant la cheminée, quelques fauteuils et une balancine. Entre la cheminée et la porte, une petite table. Au mur des gravures, une étagère garnie de porcelaine et de bibelots artistiques, une bibliothèque pleine de livres luxueusement reliés. Un tapis sur le parquet, du feu dans la cheminée.

Une journée d’hiver.



Scène première

NORA, LE COMMISSIONNAIRE et La Femme de Chambre, à la cantonade.

Un coup de sonnette dans l’antichambre. Un moment après, la porte s’ouvre. Nora fait son entrée en fredonnant gaîment, son chapeau sur la tête, son manteau sur les épaules. Elle pose plusieurs paquets sur la table de droite. Par la porte de l’antichambre restée ouverte, on aperçoit un commissionnaire chargé d’un arbre de Noël et d’un panier, il remet le tout à la femme de chambre qui l’a introduit.

Nora.

Cachez bien l’arbre de Noël, Hélène. Il ne faut pas que les enfants le voient avant ce soir quand il sera paré. (Elle sort son porte monnaie. — Au commissionnaire.) Combien vous dois-je ?


Le Commissionnaire.

Cinquante ores.


Nora.

Voici une couronne. Le reste est pour vous.

Le commissionnaire salue et s’en va, Nora ferme la porte. Elle continue à sourire gaîment en enlevant son chapeau et son manteau.


Nora, elle tire de sa poche un sac de pralines et en mange deux ou trois, puis elle va sur la pointe du pied à la porte du cabinet de son mari et écoute.

Ah ! il est dans son cabinet.


Helmer, du dehors.

Est-ce l’alouette qui gazouille ?


Nora.

Oui, c’est elle.


Helmer.

Est-ce l’écureuil qui frétille ?


Nora.

C’est l’écureuil !


Helmer.

Quand est rentré l’écureuil ?


Nora.

À la minute. (Elle cache le sac de pralines dans sa poche et s’essuie la bouche.) Viens, Torvald, viens voir ce que j’ai acheté.


Helmer.

Ne m’interromps pas.



Scène II

NORA, HELMER.

Un instant après, Helmer ouvre la porte, il entre la plume à la main et jette un coup d’œil sur la pièce.


Helmer.

Acheté tout ça dis-tu ? La petite joueuse a encore trouvé un moyen de gaspiller un tas d’argent.


Nora.

Voyons, Torvald. Cette année nous pouvons bien dépenser un peu plus. C’est le premier Noël où il nous est permis de ne pas lésiner.


Helmer.

Oui, mais nous ne devons pas être prodigues.


Nora.

Un peu, Torvald, un petit peu n’est-ce pas ? Maintenant que tu vas toucher de gros appointements et que tu gagneras beaucoup, beaucoup d’argent.


Helmer.

Oui, à partir du 1er janvier, et encore il s’écoulera tout un trimestre sans que je touche rien.


Nora.

Et qu’importe ! D’ici-là on empruntera.


Helmer.

Nora ! (Il s’approche d’elle et lui tire l’oreille par plaisanterie.) Toujours cette légèreté. Suppose que j’emprunte aujourd’hui mille couronnes. Tu les dépenses pendant les fêtes de Noël, la veille du nouvel an une tuile me tombe sur la tête et…


Nora, lui fermant la bouche avec la main.

Tais-toi, ne dis pas des choses pareilles.


Helmer.

Mais figure-toi qu’elles arrivent. Et bien alors ?


Nora.

Si cela arrivait… il me serait bien égal d’avoir des dettes ou de ne pas en avoir.


Helmer.

Et les gens qui m’auraient prêté l’argent.


Nora.

Ces gens-là, qui pense à eux ? Ce sont des étrangers.


Helmer.

Nora, Nora, tu es bien femme… Sérieusement, Nora, tu connais mes idées là-dessus. Pas de dettes, pas d’emprunts. Dans toute maison qui repose sur les dettes et les emprunts s’introduit une sorte d’esclavage, je ne sais quelle laideur. Jusqu’ici tous deux nous avons résisté et nous résisterons encore pendant le peu de temps que l’épreuve doit continuer à durer.


Nora, s’approchant de la cheminée.

Bien, comme tu voudras.


Helmer, qui la suit.

Allons, allons, il ne faut pas que l’alouette en soit abattue. Quoi ? Voilà l’écureuil qui fait la moue. (Il ouvre son porte monnaie.) Nora, voyons, que penses-tu que j’ai là.


Nora, qui se tourne vivement.

De l’argent !


Helmer.

Vois. (Il lui donne quelques billets de banque.) Mon Dieu, je sais bien qu’il y a beaucoup de dépenses dans une maison à l’approche de Noël.


Nora, qui compte les billets.

Dix, vingt, trente, quarante ! Merci Torvald, merci. Avec ça je puis aller loin.


Helmer.

Hé ! il le faudra bien.


Nora.

Oh ! on s’arrangera pour cela, sois tranquille. Mais viens ici. Je vais te montrer tout ce que j’ai acheté, et si bon marché. Tiens, un vêtement neuf et un sabre pour Ivar, un cheval et une trompette pour Bob et une poupée avec son lit pour Emmy. Un article tout à fait ordinaire. Elle la cassera tout de suite. Puis voici des tabliers et des coupons d’étoffes pour les bonnes. Cette excellente Anne-Marie mériterait bien mieux que cela.


Helmer.

Et dans ce paquet qu’y a-t-il ?


Nora, poussant un petit cri.

Non, Torvald, non. Tu ne dois pas le voir avant ce soir.


Helmer.

Bon, bon ! Mais dis-moi, petite main percée, de quoi as-tu envie, toi ?


Nora.

Bah ! est-ce que j’ai des caprices ?


Helmer.

Je le croirai si tu le désires. Allons, dis-moi quelque chose qui te tente, quelque chose de sensé.


Nora.

Vrai, je ne sais pas… ou plutôt écoute, Torvald.


Helmer.

Voyons.


Nora, elle joue avec les boutons du veston de son mari sans le regarder.

Si tu es décidé à me donner quelque chose, tu pourrais, tu pourrais…


Helmer.

Allons, achève.


Nora, d’un trait.

Tu pourrais me donner de l’argent, Torvald. Oh ! peu de chose, ce que tu aurais de disponible. Avec cela je m’achèterai quelque chose un de ces jours.


Helmer.

Mais Nora…


Nora.

Allons, dis que oui. Tu vas le faire, mon petit Torvald. Je t’en prie, je suspendrai à l’arbre l’argent enveloppé dans une papillote de joli papier doré. N’est-ce pas que ce sera original ?


Helmer.

Comment appelle-t-on l’oiseau qui gaspille toujours.


Nora.

Oui, oui, l’étourneau, je sais bien. Mais fais ce que je te dis Torvald. De la sorte j’aurai le temps de penser à quelque chose d’utile. Cela n’est-il pas très raisonnable, dis ?


Helmer, qui sourit.

Si tu savais employer l’argent que je te donne et réellement acheter quelque chose, oui, mais cet argent fond dans la maison et s’évapore en mille riens, et bientôt il faut que je te regarnisse la bourse.


Nora.

Pourtant, Torvald.


Helmer.

C’est la pure vérité, ma petite Nora chérie, (il la prend par la taille.) L’étourneau est un animal très gentil, mais que d’argent il lui faut. C’est incroyable ce qu’il en coûte à un homme de posséder un étourneau.


Nora.

Fi ! Comment peux-tu dire cela ? J’économise tout ce que je puis, vrai comme il fait jour !


Helmer.

À cela rien à répliquer. Tout ce que tu peux… Seulement tu ne peux rien.


Nora, qui fredonne et sourit gaîment.

Si tu savais quelles dépenses nous avons, nous autres alouettes et écureuils ?


Helmer.

Tu es une créature étrange. Tout à fait ton père. Tu as mille ressources pour trouver de l’argent, mais sitôt que tu en as il t’échappe des mains et tu ne sais jamais où il passe. Enfin, il faut te prendre telle que tu es. Oui, Nora, tout cela est de l’hérédité.


Nora.

Je voudrais bien avoir hérité des grandes qualités de papa.


Helmer.

Et je t’aime telle que tu es de toute mon âme, mon alouette chérie, mais vois-tu… je te trouve un air aujourd’hui… je ne sais comment dire… un air un peu suspect…


Nora, le regardant dans les yeux.

Moi !


Helmer, la menaçant du doigt.

Oui, toi. Regarde-moi bien dans les yeux… La gourmande n’a-t-elle pas fait quelque escapade en ville aujourd’hui.


Nora.

Non, pourquoi dis-tu cela ?


Helmer.

Vrai, tu n’as pas fourré ton nez de gourmande à la confiserie.


Nora.

Non, je t’assure, Torvald.


Helmer.

Tu n’as même pas mouillé tes lèvres dans un pot de confitures ?


Nora.

Non, absolument pas.


Helmer.

Tu n’as pas grignoté une ou deux pralines ?


Nora.

Non, non, Torvald, je te dis que non.


Helmer.

Bien ! bien, c’est pure plaisanterie.


Nora, qui s’approche de la table à droite.

Même en rêve, je ne songerai pas à faire quelque chose qui te déplaise. Tu peux en être bien sûr.


Helmer.

Non, je le sais, ne m’as-tu pas donné ta parole ? (Il s’approche de Nora.) Allons, garde pour toi tes secrets de Noël, des secrets que tout le monde connaîtra quand on allumera l’arbre.


Nora.

As-tu pensé à inviter à dîner le docteur Rank.


Helmer.

Non, à quoi bon, n’est-ce pas tout entendu. Et d’ailleurs je l’inviterai tout à l’heure quand il va arriver. J’ai commandé du bon vin. Nora, tu ne peux t’imaginer quelle fête pour moi cette soirée de Noël.


Nora.

Pour moi aussi. Et comme les enfants vont être heureux, Torvald !


Helmer.

Ah ! c’est une joie de penser qu’on est parvenu à une situation stable, assurée, qu’on a abondamment le nécessaire, n’est-il pas vrai ? C’est un bonheur intense que d’y penser.


Nora.

Oh ! c’est merveilleux.


Helmer.

Oh ! te souviens-tu de Noël de l’an dernier ? Trois semaines avant, tu t’enfermais toutes les nuits jusqu’à plus de minuit afin de faire les fleurs de l’arbre de Noël et de nous préparer je ne sais combien de surprises. Ouf ! c’est l’époque la plus ennuyeuse dont j’ai le souvenir.


Nora.

Moi je ne m’ennuyais pas.


Helmer, qui sourit.

Mais le résultat, Nora, fut-il assez lamentable !


Nora.

Bon, tu vas encore me faire enrager à ce sujet ! Est-ce ma faute si le chat est entré et a tout mis en pièce.


Helmer.

Il est clair que non, Nora. Comment cela pourrait-il être ta faute ! Tu avais le plus grand désir que nous nous amusions tous, et c’est l’essentiel. Mais il est bon que ces mauvais temps soient passés.


Nora.

Oui, j’ai encore peine à y croire.


Helmer.

Maintenant, je ne m’ennuierai plus, enfermé, solitaire. Tu n’auras plus à torturer tes chers yeux et tes jolies mains.


Nora, qui bat des mains.

Non, vrai non, Torvald ! Quel plaisir, mon Dieu ! (Elle prend le bras de son mari.) Maintenant je vais t’expliquer comment j’ai pensé à nous arranger après Noël. (On entend sonner.) On sonne (Elle range les fauteuils en place.) Voilà quelqu’un qui arrive ! Comme c’est ennuyeux !


Helmer.

Si c’est une visite, souviens-toi que je n’y suis pour personne.



Scène III

NORA, HELMER, LA FEMME DE CHAMBRE.


La femme de chambre, de la porte à droite.

Madame, une dame qui vous demande.


Nora.

Qu’elle entre !


La femme de chambre, à Helmer.

Monsieur le docteur est arrivé en même temps.


Helmer.

Est-il entré dans mon cabinet ?


La femme de chambre.

Oui, monsieur.

Helmer rentre dans son cabinet. La bonne introduit madame Linde en costume de voyage. Ensuite elle ferme la porte.



Scène IV

NORA, MADAME LINDE.


Madame Linde, timidement, un peu hésitante.

Bonjour, Nora.


Nora, indécise.

Bonjour.


Madame Linde.

Tu ne me reconnais pas.


Nora.

En effet… je ne sais… Eh si, il me semble. (Poussant une exclamation.) Christine, c’est toi.


Madame Linde.

Moi-même.


Nora.

Christine ! Et moi qui ne te reconnaissais pas, mais comment aurais-je ?… (Plus bas.) Comme tu es changée.


Madame Linde.

C’est vrai, depuis neuf… dix longues années.


Nora.

Vrai, il y a tant de temps que nous ne nous sommes vues ?… oui, c’est cela. Oh ! ces dernières huit années, quelle heureuse époque ! Si tu savais !… Et te voilà ici ! Tu as fait ce long voyage en plein hiver. Tu es courageuse.


Madame Linde.

Je suis arrivée par le vapeur ce matin.


Nora.

Pour passer les fêtes naturellement. Quel bonheur ! Nous allons bien nous amuser. Mais enlève ton manteau. Tu n’auras pas froid, n’est-ce pas ? (Elle l’aide.) Voilà ! maintenant nous nous assoirons à notre aise près de la cheminée. Non, mets-toi dans ce fauteuil : je prends la balancine ; c’est ma place. (Elle lui prend les mains.) Oh ! je te revois avec ta figure d’autrefois… C’était le premier coup d’œil ; voilà tout. Cependant, tu as un peu pâli, Christine… et maigri aussi.


Madame Linde.

Et j’ai vieilli beaucoup, beaucoup, Nora.


Nora.

Oui, un peu, un petit peu peut-être… mais pas beaucoup. (Elle s’arrête tout à coup, puis d’un ton grave reprend.) Oh ! folle que je suis, je bavarde là, ma chère et bonne Christine, tu me pardonnes ?


Madame Linde.

Que veux-tu dire, Nora ?


Nora, avec douceur.

Pauvre Christine, tu es demeurée veuve.


Madame Linde.

Oui, il y a trois ans.


Nora.

Je le savais, je l’avais lu dans les journaux. Oh ! Christine, le croiras-tu ? À cette époque j’ai pensé bien des fois à t’écrire… mais de jour en jour je retardais la lettre et puis quelque empêchement survenait.


Madame Linde.

Cela ne me surprend nullement.


Nora.

Non, Christine, c’était très mal de ma part. Pauvre amie, par quelles angoisses tu as passer ! Il ne t’est pas resté de quoi vivre ?


Madame Linde.

Non.


Nora.

Et pas d’enfants ?


Madame Linde.

Pas d’enfants non plus.


Nora.

Alors rien ?


Madame Linde.

Pas même un deuil dans le cœur, un de ces chagrins qui absorbent.


Nora, avec un sourire incrédule.

Voyons, Christine, voyons, est-ce possible ?


Madame Linde, avec un sourire amer et en lui passant la main sur les cheveux.

Cela arrive parfois, Nora.


Nora.

Seule au monde. Quel chagrin ce doit être pour toi !… J’ai trois superbes enfants, en ce moment tu ne peux pas les voir. Ils sont sortis avec leur gouvernante. Tu vas tout me raconter maintenant.


Madame Linde.

Tout à l’heure. Parle la première.


Nora.

Non, c’est à toi de parler. Aujourd’hui je ne veux pas être égoïste… je ne veux penser qu’à toi. Cependant il faut que je te dise quelque chose. Sais-tu la bonne fortune que nous avons eue ces jours-ci ?


Madame Linde.

Non, qu’est-ce ?


Nora.

Songe, mon mari a été nommé directeur de la banque.


Madame Linde.

Ton mari ! ah ! quelle chance !


Nora.

N’est-ce pas ? C’est une situation si précaire que celle d’un avocat, surtout quand il ne veut se charger que des bonnes causes et naturellement c’est ce que faisait Torvald, chose que j’approuve pleinement. Tu penses si nous sommes contents. Il doit prendre possession de sa place à partir du premier janvier et alors il aura de beaux appointements et toute espèce d’avantages. Aussi vivrons-nous autrement qu’aujourd’hui, tout à fait selon nos goûts. Oh ! Christine, quel bonheur, quel plaisir ! Crois-tu que ce soit agréable d’avoir beaucoup d’argent et d’être débarrassé de toutes préoccupations ? N’est-ce pas ton avis ?


Madame Linde.

En peut-on douter ? Au moins ce doit être chose excellente d’avoir le nécessaire.


Nora.

Non pas seulement le nécessaire. Beaucoup, beaucoup d’argent !


Madame Linde, qui sourit.

Nora, Nora, tu n’as pas encore pris du bon sens. Au collège tu étais une prodigue.


Nora, qui sourit doucement.

Torvald suppose que je le suis encore. Mais (Elle la menace du doigt.) « Nora — Nora » n’est pas si folle que tu crois. Ah ! la vérité c’est que jusqu’ici je n’ai pas eu grand chose à gaspiller : il a fallu que nous travaillions tous les deux.


Madame Linde.

Toi aussi ?


Nora.

Oui, des bagatelles, des travaux à la main, du crochet, des broderies. (Elle change de ton.) Et encore autre chose. Tu sais que Torvald a quitté le ministère quand nous nous sommes mariés. Au bureau il n’y avait pas pour lui espoir d’avancement et il lui fallait gagner plus d’argent qu’avant. Mais la première année il fut surmené d’une manière terrible. Figure-toi, il lui fallait chercher toute espèce de travaux supplémentaires et être à la besogne du matin au soir. Il abusa de ses forces et tomba gravement malade, alors les médecins dirent qu’il fallait qu’il partît pour le Midi.


Madame Linde.

C’est vrai, vous avez passé un an en Italie.


Nora.

Oui, comme tu le devines, il n’était pas facile de se mettre en route. Ivar venait de naître. Mais il le fallait. Oh ! le voyage fut merveilleusement beau ! et il sauva la vie à Torvald ! Mais que d’argent cela nous a coûté !


Madame Linde.

Je m’en doute.


Nora.

Douze cents écus, quatre mille huit cents couronnes ! c’est une somme.


Madame Linde.

Oui, et on est heureux de l’avoir en pareille occasion.


Nora.

Je vais te dire ; c’est papa qui nous l’a donnée.


Madame Linde.

Ah ! bon ! si je ne me trompe, ce fut précisément alors que mourut ton père.


Nora.

Oui, Christine, justement alors et, pense, je ne pus aller le soigner. J’attendais d’un jour à l’autre la naissance d’Ivar. Le pauvre Torvald était moribond et avait besoin de mes soins. Mon bon cher père… Je ne l’ai pas revu. Oh ! c’est la peine la plus cruelle que j’ai eu à souffrir depuis mon mariage.


Madame Linde.

Je le sais, tu l’aimais beaucoup… De sorte que vous êtes allés en Italie.


Nora.

Oui, nous avions l’argent, et les médecins étaient pressants. Nous sommes partis un mois après.


Madame Linde.

Et ton mari en est revenu entièrement guéri ?


Nora.

Il se portait comme un charme.


Madame Linde.

Et… ce médecin.


Nora.

Que veux-tu dire ?


Madame Linde.

Je me souviens que la femme de chambre a salué du nom de docteur un monsieur qu’elle a fait entrer en même temps que moi.


Nora.

Oui, le docteur Rank… Ce n’est pas comme médecin qu’il vient ici. C’est notre meilleur ami. Il nous visite au moins une fois par jour. Non, Torvald n’a pas eu depuis lors la plus légère indisposition ; les enfants aussi sont sains et frais et moi de même. (Elle se lève d’un bond et tape des mains.) Mon Dieu ! Christine, quel délice, de vivre et d’être contents !… Ah ! mais c’est honteux !… Je ne parle que de moi. (Elle s’assied sur un tabouret à côté de Christine et s’appuie sur les genoux de son amie.) Tu ne m’en voudras pas ? Dis-moi, c’est bien vrai que tu n’aimais pas ton mari ? Alors pourquoi l’as-tu épousé ?


Madame Linde.

Ma mère vivait encore. Elle était infirme et sans nul soutien. Puis j’avais à ma charge mes deux petits frères. Je ne me suis pas cru le droit de repousser sa demande.


Nora.

Non, non, tu as eu raison sûrement… Alors il était riche ?


Madame Linde.

Je crois qu’il était très à son aise, mais c’était une fortune peu solide et, à sa mort, tout croula sans qu’il en soit rien resté.


Nora.

Et alors ?


Madame Linde.

Il me fallut me tirer d’affaire à l’aide d’un petit commerce… J’ai été directrice d’une école, que sais-je ? Les trois dernières années n’ont été pour moi qu’une longue journée de travail sans repos. Maintenant tout est fini, Nora. Ma pauvre mère n’a plus besoin de moi : je l’ai perdue ; les garçons non plus : ils peuvent à présent subvenir à leurs besoins.


Nora.

Quel soulagement ce doit être pour toi !


Madame Linde.

Non, Nora, il ne me reste plus qu’une vie insupportable. Personne à qui consacrer son existence ! (Elle se lève inquiète.) Aussi je n’ai pas pu demeurer là-bas dans ce recoin perdu. Ici il doit être plus facile de s’absorber dans une occupation, de se distraire de ses pensées. Si j’étais assez heureuse pour trouver une place, un travail de bureau…


Nora.

Tu penses à cela ? C’est si fatigant, toi qui a besoin de te reposer ! Tu ferais mieux d’aller prendre une saison de bains.


Madame Linde, en s’approchant de la fenêtre.

Je n’ai pas un papa qui me paie le voyage.


Nora, se levant.

Allons ! tu es de mauvaise humeur.


Madame Linde.

C’est à toi à ne pas m’en vouloir, ma chère Nora. Le pire dans une situation comme la mienne c’est qu’on s’aigrit un peu… On n’a personne pour qui travailler et malgré tout il faut regarder de tous côtés pour gagner son pain ! Ne faut-il pas vivre ? De la sorte on devient égoïste. Que veux-tu que je te dise ? Quand tu m’as annoncé il y a un moment votre heureux changement de fortune, je m’en suis réjouie pour moi plus que pour toi.


Nora.

Et comment ?… Ah ! bon !… J’y suis, tu te seras dit que Torvald pourra t’être utile ?


Madame Linde.

Oui, je l’ai pensé.


Nora.

Et ce sera, Christine. Je préparerai le terrain avec beaucoup de délicatesse, j’imaginerai quelque chose de gentil qui dispose bien Torvald. Oh ! j’ai tant de désir de t’être utile.


Madame Linde.

Comme je dois te remercier de tant de sollicitude, Nora ! Je dois t’en remercier doublement, toi qui connais si peu les misères et les soucis de la vie


Nora.

Moi… tu crois cela.


Madame Linde, en souriant.

Mon Dieu ! Des travaux à l’aiguille et d’autres babioles de ce genre ! Tu es une enfant, Nora.


Nora, secouant la tête et traversant la scène.

N’en parle pas si légèrement.


Madame Linde.

Oui.


Nora.

Tu es comme les autres. Tous vous croyez que je ne suis capable de rien de sérieux…


Madame Linde.

Allons ! allons…


Nora.

Que je n’ai aucune idée des difficultés de la vie.


Madame Linde.

Mais, ma chère Nora, tu viens de me raconter tous tes embarras.


Nora.

Bah !… Ces bagatelles !… (À voix basse.) Je ne t’ai pas conté le principal.


Madame Linde.

Que dis-tu ?


Nora.

Tu me regardes du haut de ta grandeur, Christine, et tu ne devrais pas le faire. Tu es orgueilleuse d’avoir tant travaillé pour ta mère.


Madame Linde.

Je ne regarde personne du haut de ma grandeur. Pourtant je suis satisfaite. Je m’enorgueillis de penser que grâce à moi ma mère a passé tranquillement ses derniers jours.


Nora.

Et tu t’enorgueillis aussi de ce que tu as fait pour tes frères.


Madame Linde.

Il me semble que j’en ai le droit.


Nora.

Je le crois aussi. Maintenant je vais te dire une chose, Christine. Moi aussi j’ai un motif de joie et d’orgueil.


Madame Linde.

Je ne le mets pas en doute. Voyons, explique-toi ?


Nora.

Parle plus bas, que Torvald ne nous entende pas ! Pour rien au monde je ne voudrais qu’il sache… Personne ne doit le savoir que toi, Christine, rien que toi.


Madame Linde.

Mais qu’est-ce ?


Nora.

Approche-toi davantage. (Elle l’attire près d’elle sur le sofa.) Oui, écoute, moi aussi je puis être orgueilleuse et satisfaite ! C’est moi qui ai sauvé la vie de Torvald.


Madame Linde.

Sauvé ! Comment sauvé ?


Nora.

Je t’ai parlé du voyage en Italie, n’est-ce pas ? Torvald ne vivrait pas à cette heure s’il n’avait pu aller dans le Midi.


Madame Linde.

Eh bien ! mais c’est ton père qui vous a donné l’argent nécessaire.


Nora.

Oui, c’est ce que croit Torvald, c’est ce que croit tout le monde ; mais…


Madame Linde.

Mais…


Nora.

Papa ne nous a pas donné un centime. C’est moi qui me suis procuré l’argent.


Madame Linde.

Toi ! Une somme pareille ?


Nora.

Douze cents écus, quatre mille huit cents couronnes, qu’en dis-tu ?


Madame Linde.

Mais, Nora, comment as-tu fait ? Tu as gagné à la loterie ?


Nora, d’un ton dédaigneux.

La loterie ! (Avec un geste de mépris.) Quel mérite y aurait-il là ?


Madame Linde.

Mais en ce cas où l’as-tu pris ?


Nora, souriant d’un air de mystère et fredonnant.

Tra la la la la !


Madame Linde.

Il n’était pas facile qu’on te le prête.


Nora.

Pourquoi pas ?


Madame Linde.

Parce qu’une femme mariée ne peut pas emprunter sans l’autorisation de son mari.


Nora, en secouant la tête.

Oh ! quand il s’agit d’une femme un peu pratique… d’une femme qui sait se retourner adroitement.


Madame Linde.

Nora, j’ai beau me creuser la tête, je ne devine pas.


Nora.

Tu n’as pas besoin de te creuser la tête. Je n’ai pas dit que j’ai emprunté cet argent. J’ai pu l’avoir autrement. (Elle se laisse tomber sur le sofa.) J’ai pu le recevoir d’un adorateur. Bah !… avec cette frimousse-là !


Madame Linde.

Quelle folle tu fais !


Nora.

Avoue que tu es terriblement intriguée.


Madame Linde.

Dis-moi, ma chère Nora, tu n’as pas agi à la légère ?


Nora, se redressant.

Est-ce une légèreté de la part d’une femme de sauver la vie de son mari ?


Madame Linde.

Ce qui me paraît une légèreté, c’est qu’à son insu…


Nora.

Et si justement il fallait qu’il ignorât tout, Mon Dieu ! Ne comprends-tu pas ? Il fallait qu’il ignore la gravité de son état. C’est à moi que les docteurs ont dit que sa vie était en danger et qu’il ne pouvait être sauvé qu’à la condition de passer un hiver dans le Midi. Crois-tu que je n’allais pas m’industrier de toutes les manières ? Je lui disais sans cesse le plaisir que j’aurais de voyager à l’étranger comme les autres femmes. Je pleurais, je suppliais et je lui disais qu’il fallait qu’il se rendît compte de mon état et qu’il cédât à mon désir. Bref, je lui donnai à entendre qu’il pourrait bien emprunter de l’argent à intérêt, mais alors, Christine, il s’en fallut de peu qu’il ne se mît en colère. Il me répondit que j’étais une étourdie et que son devoir de mari était de ne pas se plier à mes caprices. « Bon ! bon ! dis-je à part moi, on le sauvera coûte que coûte ». Ce fut alors que je trouvai l’expédient.


Madame Linde.

Et ton mari ne sut pas par ton père que l’argent ne venait pas de lui.


Nora.

Jamais il ne l’a su. Papa mourut peu de jours après. J’avais pensé à tout lui avouer en lui demandant de ne pas me trahir, mais il était si malade ! hélas ! je ne pus pas lui en parler.


Madame Linde.

Et depuis tu ne t’en es pas confessée à ton mari.


Nora.

Jamais, bon Dieu ! Y penses-tu ? lui qui est si sévère là-dessus ! Puis son amour-propre masculin en serait si froissé. Quelle humiliation savoir qu’il me doit quelque chose. Cette pensée serait venu bouleverser tous nos rapports ; notre vie domestique si heureuse ne serait plus ce qu’elle est.


Madame Linde.

Tu ne lui en parleras jamais.


Nora, réfléchissant et souriant à demi.

Il se peut qu’avec le temps, quand bien des années auront passé, quand je ne serai plus aussi jolie qu’aujourd’hui… Ne ris pas… je veux dire quand Torvald ne m’aimera plus autant, quand il n’aura plus de plaisir à me voir danser, me travestir et déclamer pour le divertir, il sera bon peut-être que j’aie alors quelque chose à qui m’accrocher… (Elle s’arrête.) Bah ! ce temps-là ne viendra jamais… Eh bien ! Christine, que penses-tu de mon grand secret ? Moi aussi, je suis bonne à quelque chose. Tu peux penser que cette affaire m’a causé beaucoup de soucis. Certes il ne m’était pas facile de payer à des échéances fixes, parce que dans les affaires il y a d’une part ce qu’on appelle les trois mois et ce qu’on appelle l’amortissement, et tout cela est diablement difficile à arranger. Il m’a fallu rogner de tous les côtés sur les dépenses de la maison. Je ne pouvais pas économiser grand chose. Il fallait que Torvald ait une vie facile ; les enfants non plus ne devaient pas être mal vêtus. Tout ce que je recevais pour eux, c’était leur chose, mes chers petits anges !


Madame Linde.

De sorte, ma pauvre Nora, qu’il t’a fallu tout prélever sur tes dépenses personnelles.


Nora.

Naturellement. Après tout ce n’était que juste. Toutes les fois que Torvald me donnait de l’argent pour moi, je n’en dépensais que la moitié. J’achetais toujours les articles bon marché. Par bonheur, tout m’allait bien. Aussi Torvald n’a jamais rien remarqué. Mais parfois cela m’était dur, Christine, il est si agréable d’être élégante. N’est-il pas vrai ?


Madame Linde.

Je crois bien.


Nora.

J’ai eu aussi d’autres recettes. L’hiver dernier j’eus le bonheur de trouver beaucoup de copies. Alors je m’enfermais et j’écrivais jusqu’à une heure avancée de la nuit. Oh ! souvent je me trouvais fatiguée, très fatiguée. Mais c’était bien amusant de travailler pour gagner de l’argent. Il me semblait presque que j’étais un homme.


Madame Linde.

Combien as-tu pu payer de la sorte ?


Nora.

Il me serait difficile de te le dire exactement. Ma petite, il n’est pas aisé de débrouiller de genre d’affaire. La seule chose que je sache c’est que j’ai payé tout ce que j’ai pu. Bien souvent je ne savais où donner de la tête… (Elle sourit.) Alors je pensais qu’un vieux monsieur très riche s’était épris de moi.


Madame Linde.

Quoi ! Quel vieux monsieur ?


Nora.

Pur enfantillage… Il mourait et on ouvrait son testament. On y trouvait en gros caractères cette clause : « Toute ma fortune appartient à la délicieuse madame Nora Helmer, et lui sera remise sur le champ ».


Madame Linde.

Mais, chère Nora, quel est ce vieux monsieur ?


Nora.

Mon Dieu ! tu ne comprends rien, ma chère. Ce vieux monsieur n’existe pas. C’est une idée qui naissait dans mon cerveau quand je ne voyais pas le moyen de me procurer de l’argent. Enfin tout ceci est maintenant tout à fait sans intérêt. Le vieux monsieur peut être bon lui semble ; ni lui, ni son testament ne m’inquiètent parce qu’à présent je suis tranquille. (Elle se lève d’un trait.) Mon Dieu ! Quelle joie que d’y penser : tranquille, pouvoir être tranquille, tout à fait tranquille ! Jouer avec les enfants, bien arranger la maison, avec goût, comme Torvald peut le désirer. Puis viendra le printemps, le beau ciel bleu. Peut-être alors pourrons-nous un peu voyager. Retourner voir la mer ! Oh ! quelle chose adorable de vivre et d’être heureuse !

On sonne.

Madame Linde.

On sonne, dois-je me retirer ?


Nora.

Non, reste ; il ne viendra personne. C’est probablement pour Torvald.



Scène V

NORA, MADAME LINDE, LA FEMME DE CHAMBRE.


La femme de chambre.

Pardon, madame… Voici un monsieur qui demande à parler à l’avocat.


Nora.

Tu veux dire au directeur.


La femme de chambre.

Oui, madame, au directeur. Mais comme le docteur est dans son cabinet… je ne savais pas.



Scène VI.

NORA, MADAME LINDE, KROGSTAD.


Krogstad, qui entre.

C’est moi, madame.

Christine frémit, se trouble et se tourne du côté de la fenêtre.

Nora, faisant un pas vers Krogstad, troublée et à demi voix.

Vous ? Qu’y a-t-il ? Que voulez vous dire à mon mari ?


Krogstad.

C’est à propos de la banque. J’y ai un petit emploi et j’ai entendu dire que votre mari va devenir notre chef…


Nora.

C’est vrai.


Krogstad.

D’ennuyeuses affaires, madame, rien que cela.


Nora.

Alors prenez la peine d’entrer dans son cabinet.

Elle le salue d’un air indifférent.



Scène VII

NORA, MADAME LINDE.

Nora ferme la porte de l’antichambre et va ensuite à la cheminée.

Madame Linde.

Nora… quel est cet homme ?


Nora.

C’est l’homme d’affaires Krogstad.


Madame Linde.

Ah ! c’est bien lui.


Nora.

Tu le connais ?


Madame Linde.

Je l’ai connu il y a bien des années ; il fut quelque temps clerc d’avoué chez nous.


Nora.

Précisément.


Madame Linde.

Comme il a changé !


Nora.

Je crois qu’il a été très malheureux en ménage.


Madame Linde.

Il est veuf maintenant, n’est-ce pas ?


Nora.

Oui, avec un tas d’enfants… Oh ! voilà que je me brûle.

Elle recule la balancine.

Madame Linde.

On dit qu’il s’occupe de toutes sortes d’affaires ?


Nora.

Oh ! c’est possible : Je ne sais… Mais ne parlons pas affaire ! c’est si ennuyeux…

Le docteur Rank sort du cabinet de Helmer.



Scène VIII

NORA, MADAME LINDE, LE DOCTEUR RANK.


Rank, tenant la porte entr’ouverte.

Non, non, je ne veux pas te gêner. Je vais voir un moment ta femme. (Il ferme la porte et se rend compte de la présence de madame Linde.) Ah ! pardon ! Ici aussi je dérange.


Nora.

Nullement ! (Faisant les présentations.) Le docteur Rank… ; Madame veuve Linde.


Rank.

Un nom qu’on entend souvent prononcer dans cette maison… Je crois vous avoir devancée dans l’escalier.


Madame Linde.

Oui, j’ai de la difficulté à monter les étages.


Rank.

Ah ! un peu usée, à ce que je vois.


Madame Linde.

Non, plutôt surmenée.


Rank.

Rien de plus ? Alors vous venez vous reposer ici, probablement en courant de fête en fête.


Madame Linde.

Je suis venu en ville chercher du travail.


Rank.

Sera-ce un remède efficace contre l’excès de fatigue ?


Madame Linde.

Il faut bien vivre, docteur.


Rank.

Oui, c’est l’opinion générale. On croit que c’est une chose nécessaire.


Nora.

Oh ! docteur, je suis sûre que même vous vous êtes attaché à la vie.


Rank.

Pour sûr j’y tiens. Misérable comme je le suis, je m’obstine à vouloir souffrir aussi longtemps que possible. Tous mes malades ont le même désir et tous ceux qui ont le moral entamé pensent de même. Je viens justement d’en laisser un dans le cabinet d’Helmer. Un homme en traitement ; car il y a des hôpitaux pour ce genre de malades.


Madame Linde, d’une voix sourde.

Ah !


Nora.

Que voulez-vous dire ?


Rank.

Oh ! je parle de l’agent d’affaires Krogstad, un homme que vous ne connaissez pas. Il est pourri jusqu’aux os. Eh bien ! lui aussi affirme qu’il est de la plus haute importance qu’il vive.


Nora.

De quoi parlait-il à Helmer ?


Rank.

Je n’en sais trop rien. La seule chose que j’ai entendue, c’est qu’il était question de la banque.


Nora.

Je ne savais pas que Krog… Que ce monsieur Krogstad eût rien de commun avec la banque.


Rank.

Si fait ! on lui a donné une espèce d’emploi. (S’adressant à madame Linde.) Je ne sais si là-bas aussi, chez vous, il existe des gens qui s’évertue à déterrer les pourritures morales et qui lorsqu’ils trouvent un individu contaminé le mettent en observation en lui attribuant une bonne place ; les gens sains n’ont qu’à rester dehors.


Madame Linde.

Il faut bien avouer que ce sont les malades qui ont le plus besoin de soins.


Rank, haussant les épaules.

Voilà, c’est une façon de voir qui transforme la société en hôpital.

Nora qui est demeurée absorbée dans ces pensées, se met à rire et bat des mains.

Rank.

Pourquoi riez-vous ? Savez-vous seulement ce que c’est que la société ?


Nora.

Est-ce que je m’occupe de votre insupportable société ? Je riais d’autre chose, une chose si drôle… Dites-moi, docteur… Tous les employés de la banque à l’avenir dépendront-ils de mon mari ?


Rank.

C’est ce qui vous amuse.


Nora, souriant et fredonnant.

N’y faites pas attention. (Elle rôde par la pièce.) Oui, c’est si amusant, si incroyable… que nous… que Torvald ait maintenant tant d’influence et sur tant de gens. (Elle tire de sa poche le sac de pralines.) Voulez-vous des pralines, docteur ?


Rank.

Hola ! des pralines, je croyais qu’ici c’était de la contrebande.


Nora.

Oui, mais celles-là, c’est Christine qui me les a données.


Madame Linde.

Moi !


Nora.

Allons, allons ! Ne te trouble pas. Pouvais-tu savoir que Torvald me l’a défendu. Bah ! pour une fois, n’est-il pas vrai, docteur ?… Tenez ! (Elle lui met une praline dans la bouche.) Et toi aussi, Christine. J’en mangerai une, une petite, deux au plus. (Elle commence à rôder autour de la pièce.) Donc je suis immensément heureuse. Il n’y a plus qu’une chose de laquelle j’ai une envie féroce.


Rank.

Dites. De quoi s’agit-il ?


Nora.

Une chose que j’ai une envie irrésistible de dire devant Torvald.


Rank.

Et qui vous empêche de la dire ?


Nora.

Je n’ose pas, c’est trop laid.


Madame Linde.

Laid !


Rank.

En effet, alors il vaut mieux vous taire, mais devant nous… Qu’est-ce donc que vous avez tant envie de dire devant Torvald ?


Nora.

J’ai une envie folle de dire Credieu !


Rank.

Quelle toquée vous êtes !


Madame Linde.

Voyons, Nora.


Rank.

Vous pouvez le lui dire, le voilà.


Nora, en cachant les pralines.

Chut… chut…



Scène IX

NORA, MADAME LINDE, LE DOCTEUR RANK, HELMER.

Helmer sort de son cabinet, son paletot sur le bras, son chapeau à la main.

Nora, s’avançant vers lui.

Eh bien ! Torvald ! tu as enfin réussi à t’en débarrasser.


Helmer.

Oui, il vient de partir.


Nora.

Permets-moi de te présenter ? C’est Christine qui vient d’arriver.


Helmer.

Christine ?… Pardonne, mais je ne sais.


Nora.

Madame Linde, mon chéri.


Helmer.

Ah ! très bien… Une amie d’enfance de ma femme, sans doute ?


Madame Linde.

Oui, monsieur, nous nous sommes connues jadis.


Nora.

Et tu vois, elle a fait ce long voyage pour me parler.


Helmer.

Comment ?


Madame Linde.

Pas pour cela seulement…


Nora.

Christine, il faut que tu le saches, est très experte dans les travaux de bureau… Elle a en outre le plus grand désir d’être sous les ordres d’un homme supérieur et d’acquérir encore plus d’expérience.


Helmer.

Excellente idée, madame.


Nora.

Aussi, quand elle a vu qu’on t’avait nommé directeur de la banque, — un télégramme l’a annoncé. — Elle s’est aussitôt mise en route… N’est-ce pas, Torvald, tu feras quelque chose en faveur de Christine pour l’amour de moi ? Dis ?


Helmer.

Ce n’est pas absolument impossible. Madame est probablement veuve ?


Madame Linde.

Oui.


Helmer.

Et vous êtes habituée au travail de bureau ?


Madame Linde.

Oui, assez habituée.


Helmer.

Alors il est probable que je pourrai vous avoir une place.


Nora, frappant des mains.

Tu vois !


Helmer.

Vous êtes arrivée au bon moment, madame.


Madame Linde.

Comment vous remercier ?


Helmer.

Oh ! ne parlons pas de cela. (Il met son manteau.) Mais aujourd’hui vous voudrez bien m’excuser.

Il va prendre son col de fourrure dans l’antichambre et revient le chauffer à la cheminée.

Nora.

Ne tarde pas trop, Torvald.


Helmer.

Je ne resterai qu’une heure.


Nora.

Tu t’en vas aussi, Christine ?


Madame Linde, en mettant son manteau.

Il faut que j’aille chercher un logement.


Helmer.

Nous pourrons faire ensemble une partie du chemin.


Nora, aidant madame Linde.

Quel ennui que nous soyons si à l’étroit !… Il nous est tout à fait impossible.


Madame Linde.

Y penses-tu ma chère ? Au revoir, Nora, et merci.


Nora.

À tout à l’heure, car tu reviendras ce soir, n’est-ce pas ? Et vous aussi, docteur ?… Comment ? Si vous êtes assez bien… Que venez-vous me dire-là ? Couvrez-vous, couvrez-vous.

En causant ils sortent par la porte d’entrée, on entend des voix d’enfants dans l’escalier.

Nora.

Les voici ! les voici !

Elle court ouvrir, Anne-Marie entre avec les enfants.

Nora.

Entrez, entrez ! (Elle se baisse pour les embrasser.) Oh ! mes astres ! Vois, Christine, ne sont-ils pas jolis.


Rank.

Ne restez pas ici au courant d’air.

Le docteur Rank, Helmer et madame Linde descendent l’escalier. Anne-Marie entre avec les enfants. Nora entre derrière eux en fermant la porte.



Scène X

NORA, ANNE-MARIE, LES ENFANTS de HELMER.


Nora.

Comme vos petites figures sont animées et fraîches ! Quels visages empourprés ! On dirait des pommes et des roses. (Tous les enfants lui parlent à la fois jusqu’à la fin de la scène.) Vous vous êtes tant amusés ! Très bien ! Allons ! C’est toi qui a traîné le traîneau, Emmy et Bob étaient dedans ! Est-ce possible ! Tous les deux ! Ah ! Ah ! C’est vrai ! Tu es le plus courageux, Ivar !… Oh ! laisse-la moi un instant, Anne-Marie !… Ma petite poupée ! (Elle prend sa petite fille et danse avec elle.) Oui, maman va danser aussi avec Bob… Comment ? Vous avez fait des boules de neige ?… Oh ! ce que j’aurais donné pour être avec vous ! Non, laisse-moi, Anne-Marie, je vais les déshabiller moi-même. Laisse-moi, ma bonne, c’est si amusant. Entre ici en attendant. Tu as la figure d’une femme gelée. À la cuisine il y a du café bouillant pour toi.

Anne-Marie sort par la porte de gauche. Nora enlève aux enfants leurs manteaux et leurs chapeaux et elle les déshabille. Les enfants continuent leur bavardage.



Scène XI

NORA, LES ENFANTS DE HELMER.


Nora.

Ce n’est pas possible ? Un gros chien a couru après vous… Il ne mordait pas ?… Non, les chiens ne mordent pas de gentilles poupées comme vous. Eh ! Ivar, attention à ne pas regarder les paquets. Non. Non, il y a dedans quelque chose de méchant… Quoi ?… Vous voulez jouer ?… à quoi ?… à cache cache ? Oui, nous allons jouer à cache cache. C’est Bob qui se cache d’abord ?… Non ?… Fort bien… c’est moi !

Nora et les enfants se mettent à jouer. Ils courent en criant et riant sur la scène et par la pièce attenante. Enfin Nora se cache sous la table. Les enfants arrivent en courant de toutes leurs jambes et la cherchent sans pouvoir la trouver. Ils entendent son rire étouffé. Ils se précipitent vers le guéridon, soulèvent le tapis et la découvrent. Cris de joie. Nora sort à quatre pattes comme pour leur faire peur. Nouvelle explosion de rire. Pendant ce temps on a sonné sans que personne aille ouvrir. La porte s’entr’ouvre et Krogstad paraît. Il attend un instant. Le jeu continue.



Scène XII

NORA, LES ENFANTS DE HELMER, KROGSTAD.


Krogstad.

Pardonnez, madame.


Nora, elle pousse un cri et se lève à demi.

Que venez-vous faire ici ?


Krogstad.

La porte était entr’ouverte. On avait oublié de la fermer.


Nora, se levant.

Mon mari n’est pas à la maison, monsieur Krogstad.


Krogstad.

Je le sais.


Nora.

Alors… Que voulez-vous ?


Krogstad.

Vous dire un mot.


Nora.

À moi ? (Bas aux enfants.) Allez trouver Anne-Marie… Quoi ?… Non, le monsieur ne fera pas de mal à maman. Quand il sera parti, nous reprendrons le jeu.

Elle accompagne les enfants jusqu’à la porte à gauche et la ferme.



Scène XIII

NORA, KROGSTAD.


Nora, inquiète et agitée.

Vous voulez me parler ?


Krogstad.

Oui, je le désire.


Nora.

Aujourd’hui ?… Mais nous ne sommes pas encore au premier du mois.


Krogstad.

Non, nous sommes à la veille de Noël. Il dépendra de vous que pour moi ce Noël apporte de la joie ou du chagrin.


Nora.

Que désirez-vous ? Il m’est réellement impossible aujourd’hui.


Krogstad.

Jusqu’à nouvel ordre, nous ne parlerons pas de cela. Il s’agit de quelque chose de tout différent. Pouvez-vous m’accorder un instant !


Nora.

Oui, oui… quoique…


Krogstad.

Bien… J’étais assis au restaurant Olsen… J’ai vu passer par là votre mari.


Nora.

Ah !


Krogstad.

Avec une dame.


Nora.

Bien… Et ?


Krogstad.

Puis-je vous poser une question ? Cette dame est madame veuve Linde ?


Nora.

Oui.


Krogstad.

Elle vient d’arriver de province ?


Nora.

Aujourd’hui même.


Krogstad.

C’est votre amie.


Nora.

Oui, mais je ne comprends pas…


Krogstad.

Je l’ai aussi connue autrefois.


Nora.

Je le sais.


Krogstad.

Alors, vous êtes au courant. Je me le figurais bien. Allons, permettez-moi de vous demander si madame Linde va avoir une place à la banque ?


Nora.

Comment osez-vous me demander cela ? Vous qui êtes un des subordonnés de mon mari… Mais, puisque vous me le demandez, je vous le dirai… Oui, madame Linde aura une place à la banque et elle l’aura grâce à moi, monsieur Krogstad. Maintenant vous voilà renseigné.


Krogstad.

J’ai deviné juste.


Nora, se promenant.

Mon Dieu ! On a sa petite influence. Quoi qu’on ne soit qu’une femme, cela ne veut pas dire que… Quand on occupe une situation subalterne, monsieur Krogstad, il faut faire attention de ne pas blesser une personne qui… hum !…


Krogstad.

Qui a de l’influence…


Nora.

Une assez grande.


Krogstad, changeant de ton.

Madame, auriez-vous la bonté d’employer votre influence en ma faveur ?


Nora.

Comment ? Que veut dire ?


Krogstad.

Voudriez-vous avoir la bonté d’agir pour que je conserve mon poste modeste à la banque ?


Nora.

Que voulez-vous dire ? Qui pense à vous l’enlever ?


Krogstad.

Oh ! il est inutile de dissimuler. Je comprends fort bien que votre amie n’aime pas se rencontrer avec moi, et maintenant je sais à qui je dois ma mise à pied.


Nora.

Mais je vous assure.


Krogstad.

Bref en deux mots ; il est encore temps et je vous conseille d’user de votre influence pour l’empêcher.


Nora.

Mais je n’ai pas d’influence, monsieur Krogstad.


Krogstad.

Comment ? Il y a un moment vous me disiez…


Nora.

Évidemment pas dans ce sens. Comment pouvez-vous croire que j’ai un pareil pouvoir sur mon mari ?


Krogstad.

Oh ! je connais votre mari, depuis que nous avons été étudiants ensemble. Et je ne crois pas que M. le directeur de la banque soit plus ferme que les autres gens mariés.


Nora.

Si vous parlez avec dédain de mon mari. Je vous mets à la porte.


Krogstad.

Madame est belliqueuse.


Nora.

Je ne vous crains pas. Après le Nouvel An, il ne s’écoulera pas longtemps que je ne sois affranchie.


Krogstad, il se domine.

Écoutez-moi bien, madame. S’il le faut, je combattrai pour conserver mon pauvre emploi comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort.


Nora.

Cela en a tout l’air.


Krogstad.

Ce n’est pas seulement à cause des appointements ; ce n’est pas là le plus important : Il y a autre chose… Je vais tout vous dire. Vous savez naturellement, comme tout le monde, que j’ai commis une imprudence, voici bon nombre d’années.


Nora.

Je crois en avoir entendu parler.


Krogstad.

L’affaire n’est pas allée jusqu’aux Tribunaux, mais sur le moment tous les chemins me furent fermés, c’est alors que j’entrepris le genre d’affaires que vous savez. Il fallait bien que je cherchasse à m’occuper. Et j’ose dire que je n’ai pas été pire que les autres. Maintenant je veux sortir de là. Mes fils grandissent. Pour eux il faut que je reconquière le plus de considérations possible. La porte de la banque était pour moi le premier échelon, et voici maintenant que votre mari m’en a précipité pour m’enfoncer de nouveau dans la boue.


Nora.

Mais, mon Dieu, monsieur Krogstad, il n’est pas en mon pouvoir de vous aider.


Krogstad.

Ce qui vous manque, c’est la volonté de le faire, mais j’ai des moyens de vous y obliger.


Nora.

Vous n’irez pas dire à mon mari que je vous dois de l’argent.


Krogstad.

Hum ! Et si je le faisais ?


Nora.

Ce serait honteux. (Des larmes dans la voix.) Ce secret qui est ma joie et mon orgueil… qu’il le sache d’une façon si vilaine, par vous… Vous m’exposeriez aux plus grands ennuis.


Krogstad.

Rien qu’aux plus grands ennuis ?


Nora, d’un trait.

Ou plutôt faites-le. C’est vous qui y perdrez le plus. Mon mari verra alors quel genre d’hommes vous êtes ; et vous pourrez être bien assuré de perdre votre place.


Krogstad.

Je viens de vous demander si vous ne craignez pas autre chose que des ennuis domestiques.


Nora.

Si mon mari le sait, il voudra naturellement payer de suite et alors nous serons débarrassés de vous…


Krogstad, faisant un pas vers elle.

Écoutez, madame… ou vous n’avez pas de mémoire, ou vous ne savez rien des affaires. Il faut que je vous mette un peu au courant.


Nora.

C’est-à-dire ?


Krogstad.

Au moment de la maladie de votre mari, vous êtes venue solliciter de moi un emprunt de douze cents écus.


Nora.

Je ne connaissais que vous.


Krogstad.

Je vous ai promis de vous procurer cet argent.


Nora.

Et vous me l’avez prêté.


Krogstad.

Je vous ai promis de vous le procurer sous certaines conditions. Mais alors vous étiez si préoccupée de la maladie de votre mari, et si impatiente d’avoir l’argent du voyage que vous n’avez pas fait grande attention aux détails. Vous ne serez donc pas étonnée que je vous les rappelle. Or donc, je vous ai promis de vous procurer cet argent, contre un reçu que j’ai rédigé.


Nora.

Oui, et que j’ai signé.


Krogstad.

Parfaitement, mais au bas du reçu j’ajoutai quelques lignes par lesquelles votre père donnait sa garantie. Ces lignes, votre père devait les signer.


Nora.

Il devait, dites-vous ? Il les a signées.


Krogstad.

Je laissais la date en blanc, ce qui voulait dire que votre père devait dater en signant, vous en souvenez-vous ?


Nora.

Oui, je crois en effet…


Krogstad.

Puis je vous ai remis le reçu, pour que vous l’envoyiez à votre père par la poste. N’est-ce pas exact ?


Nora.

C’est exact.


Krogstad.

Et sans doute vous l’avez fait immédiatement, car cinq ou six jours s’étaient à peine écoulés, vous m’avez apporté la garantie signée par votre père, et alors je vous ai remis la somme.


Nora.

Parfaitement ! N’ai-je pas payé ponctuellement ?


Krogstad.

À peu de chose près. Mais revenons à ce que nous disions… C’était vraiment une époque bien triste pour vous, madame.


Nora.

Oui, c’est vrai.


Krogstad.

Je crois que votre père était très malade ?


Nora.

Moribond.


Krogstad.

Il mourut peu après.


Nora.

Oui.


Krogstad.

Dites-moi, madame, vous souvenez-vous par hasard de la date de la mort de votre père, c’est-à-dire du quantième du mois.


Nora.

Papa est mort le 27 septembre.


Krogstad.

Exact. Je m’en suis enquêté, et voilà pourquoi je ne m’explique pas, (Il tire un papier de son portefeuille.) certaine particularité.


Nora.

Quelle particularité ?… Je ne sais…


Krogstad.

Eh bien ! la particularité, madame, c’est que votre père à signé son reçu trois jours après sa mort. (Nora se tait.) Pouvez-vous m’expliquer cela ? (Nora continue à se taire.) Il est aussi évident que les mots deux octobre et l’année ne sont pas de l’écriture de votre père, mais d’une écriture que je crois connaître. Enfin cela peut s’expliquer. Votre père aura oublié de dater, et quelqu’un l’aura fait au hasard avant de connaître la nouvelle de sa mort. Cela n’est pas grave. L’essentiel c’est la signature elle-même. Est-elle vraiment, réellement authentique madame ? Est-ce bien votre père qui à écrit là son nom ?


Nora, après un court silence, elle relève la tête et le regarde d’un air de défi.

Non, ce n’est pas lui. C’est moi qui ai écrit le nom de papa.


Krogstad.

Vous avez bien conscience de toute la gravité de cet aveu !


Nora.

Pourquoi ? Sous peu de jours vous aurez votre argent.


Krogstad.

Permettez-moi une question. Pourquoi n’avez-vous pas envoyé le reçu à votre père.


Nora.

C’était impossible : Il était si malade : Pour lui demander sa signature, il aurait fallu que je lui indiquasse la destination de l’argent, et dans l’état où il se trouvait, je ne pouvais lui dire que la vie de mon mari était en danger. Ça n’était pas possible.


Krogstad.

En ce cas, il aurait mieux valu renoncer au voyage.


Nora.

Impossible. Ce voyage, c’était le salut de mon mari ; je ne pouvais y renoncer.


Krogstad.

Mais vous n’avez pas songé à la supercherie que vous commettiez vis-à-vis de moi.


Nora.

Je ne pouvais m’arrêter à cela. Oh ! vous m’étiez bien indifférent. La froideur de vos raisonnements quand vous saviez que mon mari était en danger m’était insupportable.


Krogstad.

Madame, évidemment vous n’avez pas une idée nette de la responsabilité que vous avez encourue. Je vous dirai seulement que l’acte qui a entraîné la perte de tout mon avenir était moins criminel que celui-là.


Nora.

Vous ? Vous voulez me faire croire que vous avez jamais été capable d’un élan pour sauver la vie de votre femme.


Krogstad.

Les lois ne tiennent pas compte des mobiles.


Nora.

Mais alors les lois sont mauvaises.


Krogstad.

Mauvaises ou non… si je porte ce papier à la justice c’est d’après elles que vous serez jugée.


Nora.

J’en doute fort. Une fille n’avait-elle pas le droit d’épargner à son vieux père moribond des inquiétudes et des soucis ? Une femme n’avait-elle pas le droit de sauver la vie de son mari ? Il se peut que je ne connaisse pas le fond des lois mais je suis certaine que quelque part on a dû y inscrire que cela est permis. Et vous qui êtes homme de lois, vous savez bien cela ? Vous me semblez bien peu malin pour un avocat, monsieur Krogstad.


Krogstad.

C’est possible. Mais les affaires comme celles que nous traitons tous deux, vous conviendrez que je les connais ? Maintenant faites ce qu’il vous plaira. La seule chose que je vous dis c’est que si je trinque une seconde fois, vous me tiendrez compagnie.

Il salue et sort.



Scène XIV

NORA, d’abord seule, puis LES ENFANTS.

Nora réfléchit un instant, puis elle secoue la tête.

Nora.

Bah ! Il voudrait me faire peur ! Mais je ne suis pas si sotte. (Elle rassemble les vêtements de ses enfants, mais au bout d’un instant elle s’arrête.) Pourtant… Mais ce n’est pas possible… C’est par amour que j’ai agi…


Les enfants, à la porte de gauche.

Maman, le monsieur est parti.


Nora.

Bien, bien je le sais. Vous ne parlerez à personne de ce monsieur. Vous entendez, pas même à papa !


Les enfants.

Non, maman. Veux-tu jouer maintenant ?


Nora.

Non, non, pas maintenant.


Les enfants.

Mais tu nous l’avais promis, maman.


Nora.

Je ne puis pas. Allez-vous en ! J’ai beaucoup à faire. Allez, mes trésors !

Elle les congédie tendrement et ferme la porte.



Scène XV

NORA, seule.


Nora, elle s’assied sur le sofa, prend une broderie et fait quelques points, mais aussitôt elle s’arrête.

Non. (Elle jette la broderie, se lève, va à la porte et appelle.) Hélène, apporte-moi l’arbre. (Elle s’approche de la table à gauche et ouvre le panier.) Non, c’est tout à fait impossible.



Scène XVI

NORA, LA FEMME DE CHAMBRE.


La femme de chambre, apportant l’arbre de Noël.

Où dois-je le mettre, Madame ?


Nora.

Ici au milieu.


La femme de chambre.

Faut-il apporter autre chose ?


Nora.

Non, merci, j’ai ce qu’il me faut.

La femme de chambre s’en va en laissant l’arbre sur la table.



Scène XVII

NORA, arrangeant l’arbre.

Ici il faut des bougies et là des fleurs… L’infâme ! folies !… Tout cela ne signifie rien… L’arbre de Noël sera joli. Je veux faire tout ce que tu voudras, Torvald. Je danserai pour te faire plaisir, je chanterai…



Scène XVIII

NORA, HELMER.

Helmer paraît un rouleau de papier sous le bras.

Nora.

Tiens, tu es là.


Helmer.

Oui, quelqu’un est-il venu ?


Nora.

Non, non.


Helmer.

C’est étrange. J’ai vu Krogstad sortir de la maison.


Nora.

Ah ! oui, Krogstad est venu un instant.


Helmer.

Je le vois à ta figure. Il est venu te supplier de me parler pour lui.


Nora.

Oui.


Helmer.

Et tu devais le faire comme si cela venait de toi-même, en me cachant sa visite. Ne t’a-t-il pas demandé cela ?


Nora.

Oui, Torvald, mais…


Helmer.

Nora ! Nora ! Et tu as pu agir ainsi ! Engager une conversation avec un pareil homme et lui faire une promesse et pour comble me mentir.


Nora.

Te mentir ?


Helmer.

Ne m’as-tu pas dit que personne n’était venu ? (Il la menace du doigt.) Il ne faut pas que mon oiseau chanteur y revienne. Les oiseaux aux chants mélodieux doivent avoir le bec pur et propre pour bien gazouiller sans jamais détonner… (Il la prend par la taille.) N’est-ce pas vrai !… Oui, je le savais bien. (Il la lâche.) Plus un mot là-dessus ! (Il s’assied devant la cheminée.) Comme on est bien ici !

Il feuillette ses papiers. Nora continue à parer l’arbre. Silence.

Nora.

Torvald !


Helmer.

Dis ?


Nora.

Je suis si gaie à la pensée d’aller après-demain au bal costumé des Stenborg.


Helmer.

Et moi je meurs de curiosité de savoir quelle surprise tu nous prépares.


Nora.

Oh ! que c’est ennuyeux !


Helmer.

Qu’est-ce qui est ennuyeux ?


Nora.

Je ne trouve pas un costume qui vaille ! Tout est insignifiant, idiot.


Helmer.

Nous y voilà ! La petite Nora a maintenant cette lubie en tête.


Nora, derrière le fauteuil les coudes appuyés sur le dossier.

Tu es très pressé, Torvald ?


Helmer.

Oh !…


Nora.

Quels sont ces papiers.


Helmer.

Des affaires de la banque.


Nora.

Ah !


Helmer.

Je me suis fait donné plein pouvoir par les directeurs sortants pour effectuer tous les changements nécessaires dans le personnel et l’organisation des bureaux. Je vais passer la semaine de Noël à la préparation de ce travail. Je veux que le premier janvier tout soit en ordre.


Nora.

Alors c’est pour cela que le pauvre Krogstad ?


Helmer.

Hein ! Hein !


Nora, lui passant la main dans les cheveux.

Si tu n’étais pas si occupé, je te demanderais une grande faveur.


Helmer.

Voyons, qu’est-ce ?


Nora.

Personne n’a autant de goût que toi. J’ai un si grand désir d’être à mon avantage à ce bal. Torvald, ne pourrais-tu t’occuper de moi et décider le costume que je porterai ?


Helmer.

Hola ! Hola ! La têtue ne se donne pas pour battue.


Nora.

Oui, Torvald, je ne puis rien décider sans toi.


Helmer.

Bon, bon ! On y pensera et on trouvera quelque idée.


Nora.

Ah ! que tu es aimable ? (Elle revient à l’arbre de Noël. Silence.) Mais dis, ce qu’a fait Krogstad est-il vraiment si terrible ?


Helmer.

Il a commis des faux. Sais-tu ce que cela veut dire !


Nora.

N’a-t-il pas pu être poussé par la misère ?


Helmer.

Oui, on agit bien des fois par légèreté. Je ne suis pas assez cruel pour condamner sans pitié un homme pour un seul acte de ce genre.


Nora.

Non, n’est-ce pas, Torvald ?


Helmer.

Plus d’un peut se relever moralement, à la condition de confesser sa faute et de subir sa peine.


Nora.

Sa peine ?


Helmer.

Mais Krogstad n’a pas suivi cette voie. Il a voulu sortir d’affaires par l’intrigue et les artifices. C’est là ce qui l’a perdu moralement.


Nora.

Crois-tu que… ?


Helmer.

Penses-y. Un homme pareil, qui a conscience de son crime, doit mentir et dissimuler toutes les heures. Il doit porter un masque même au milieu des siens. Oui, devant sa femme et ses enfants. Et cela, quand on pense aux enfants, c’est affreux.


Nora.

Pourquoi ?


Helmer.

Parce que pareille atmosphère de mensonges doit infecter de principes malsains toute une famille ! Chaque fois que ces enfants respirent, ils absorbent des germes de mal.


Nora, s’approchant de lui.

En es-tu sûr ?


Helmer.

Et comment en douter, chérie ? J’ai eu mille occasions d’en faire l’expérience comme avocat : presque toutes les personnes dépravées de bonne heure ont eu des mères menteuses.


Nora.

Pourquoi précisément des mères ?


Helmer.

Le plus souvent c’est la mère dont l’hérédité agit. Cependant souvent celle du père, comme il est naturel, se fait sentir. Tous les avocats savent parfaitement cela. Et pourtant Krogstad a empoisonné ses propres enfants de son atmosphère de mensonge et de dissimulation. Voilà pourquoi je l’appelle un homme perdu moralement. (Il lui tend les mains.) Et voilà pourquoi il faut que ma gracieuse petite Nora me promette de ne plus me parler en sa faveur ? Donne-moi ta parole ? Allons ! Qu’est-ce là ! La main ! Comme ça ! C’est convenu ! Je t’assure qu’il me serait impossible de travailler avec lui. À la lettre j’éprouve un malaise physique près de gens pareils.


Nora, elle retire sa main et va se placer du côté opposé de l’arbre.

Quel atmosphère lourde il y a ici ! Et moi qui ai tant à faire !


Helmer, se levant et rassemblant ses papiers.

Avant le dîner il faut que je relise une partie de ceci ; puis je penserai à ton costume… Il est possible aussi que j’aie quelque chose à attacher à l’arbre de Noël enveloppé dans du papier doré. (Il lui pose la main sur la tête.) Oh ! mon cher oiseau chanteur !

Il sort par la porte de son cabinet.



Scène XIX

NORA, seule à voix basse, après un silence.

Non, non, c’est impossible, c’est impossible… Cela doit être impossible.



Scène XX

NORA, ANNE-MARIE.


Anne-Marie, à la porte à gauche.

Les enfants veulent absolument venir avec leur mère.


Nora.

Non, non, ne les laisse pas venir avec moi.


Anne-Marie.

Bien, bien, madame !



Scène XXI

NORA, seule.


Nora, pâle de terreur.

Dépraver mes enfants… empoisonner la maison. (Elle lève la tête.) Ce n’est pas vrai. C’est faux, vrai comme j’existe.


Rideau.


ACTE DEUXIÈME


Même décor.


Dans un coin près du piano, l’arbre de Noël dépouillé de tous les objets dont il était chargé. Épars sur le sofa le chapeau et le manteau de Nora. Nora seule trottine d’ici, de là, avec application. Elle finit par s’arrêter près du sofa et prend le manteau.



Scène première

NORA, reposant le manteau.

Quelqu’un. (Elle gagne la porte et écoute.) Non… non, personne… Ce n’est ni pour aujourd’hui jour de Noël, ni pour demain. Mais il se peut que… (Elle ouvre la porte et regarde au dehors.) Non, dans la boîte, il n’y a rien ! Elle est vide. Quelle folie ! Cette menace n’était pas sérieuse. Pareille chose ne peut arriver. J’ai trois enfants.



Scène II

NORA, ANNE-MARIE.


Anne-Marie, entre par la porte de gauche, avec une grande boîte de carton.

J’ai enfin trouvé la boîte du costume.


Nora.

C’est bien, laisse-la sur la table.


Anne-Marie, obéissant.

Il se peut que le costume ne puisse être porté tel qu’il est.


Nora.

Oh ! je le mettrai bien volontiers en morceaux !


Anne-Marie.

Ah ! cela non ! On peut l’arranger facilement. Il ne faut qu’un peu de patience.


Nora.

Oui, j’irai demander à madame Linde de m’aider.


Anne-Marie.

Sortir de nouveau avec un si mauvais temps !… Vous allez prendre froid et tomber malade.


Nora.

Ce ne serait pas le pire qui pourrait m’arriver.


Anne-Marie.

Les pauvrets jouent avec les cadeaux de Noël, mais…


Nora.

Ils parlent beaucoup de moi…


Anne-Marie.

Ils sont si habitués à la société de leur maman.


Nora.

Oui, Anne-Marie, mais vois-tu, dans l’avenir, je ne pourrai pas être autant avec eux.


Anne-Marie.

Les enfants s’habituent à tout.


Nora.

Tu le crois. Penses-tu que si leur maman partait pour toujours, ils l’oublieraient.


Anne-Marie.

Oh ! mon Dieu ! Pour toujours ?


Nora.

Dis-moi, Anne-Marie… Je me suis toujours demandé quelque chose. Comment as-tu eu le courage de confier ton enfant à des mains étrangères ?


Anne-Marie.

Et que faire, puisqu’il me fallait élever la petite Nora !


Nora.

Oui, mais comment as-tu pu te décider ?


Anne-Marie.

Il se présentait pour moi une si bonne place. C’était une chance rare pour une fille qui avait eu un malheur… car le gredin ne voulait rien faire pour moi.


Nora.

Ta fille t’aura oubliée sans doute.


Anne-Marie.

Ah ! non, bien sûr, elle m’a écrit quand elle a fait sa première communion, et puis une autre fois, quand elle s’est mariée.


Nora, lui jetant les bras autour du cou.

Ma vieille nounou, tu as été une bonne mère pour moi, quand j’étais petite.


Anne-Marie.

La pauvre petite Nora n’avait d’autre mère que moi.


Nora.

Et si mes enfants venaient à n’en plus avoir, je sais bien que tu… Tout cela est parler pour ne rien dire. (Elle ouvre la boîte.) Allons ! va les retrouver, il faut que… Tu verras comme je serai jolie demain.


Anne-Marie.

Dans tout le bal, il n’y aura personne d’aussi joli que madame. Voilà mon avis.

Elle sort par la porte à gauche.



Scène III

NORA, seule.


Nora, ouvrant la boîte, puis la repoussant.

Si j’osais sortir… Si j’étais sûre que personne ne viendra… si je savais qu’il ne se passera rien à la maison pendant ce temps. Quelle folie ! Personne ne viendra. Plus de folles inquiétudes… Brossons le manchon. Les jolis gants ! les jolis gants… Ah ! chassons les idées. Un, deux, trois, quatre, cinq, six ! (Elle pousse un cri.) Ah ! les voici.

Elle veut gagner la porte, mais elle reste indécise.



Scène IV

NORA, MADAME LINDE.


Madame Linde, entre après s’être débarrassée de son manteau et de son chapeau dans l’antichambre.

Ah !


Nora.

C’est toi, Christine. Il n’y a personne avec toi, n’est-ce pas ? Comme tu arrives à propos !


Madame Linde.

J’ai su que tu étais venu me chercher.


Nora.

Oui, je passais justement devant chez toi. Je voulais te demander de m’aider. Asseyons-nous sur le sofa. Tu verras ce dont il s’agit. Demain il y a un bal costumé, à l’étage au-dessus, chez le consul Stenborg. Torvald veut que je me déguise en pêcheuse napolitaine et que je danse la tarentelle que j’ai apprise à Capri.


Madame Linde.

Ah ! ah ! tu vas donner une vraie représentation ?


Nora.

Oui, c’est le désir de Torvald. Voici le costume. Torvald me l’a fait faire là-bas, mais il est si abîmé que je ne sais vraiment pas…


Madame Linde.

Il sera vite arrangé. La garniture seule est décousue par endroit. Dépêchons. Du fil ! des aiguilles ! Ah ! voilà tout ce qu’il faut ?


Nora.

Que tu es bonne !


Madame Linde, causant.

De sorte que tu te déguises demain. Écoute, je viendrai un moment te voir, moi aussi. Je ne t’ai pas remerciée pour la bonne soirée d’hier.


Nora, se levant, et traversant la scène.

Il me semble qu’hier on n’était pas bien ici comme d’habitude. Tu aurais dû arriver un peu plus tôt, Christine. Il est vrai que Torvald a au plus haut point l’art de rendre la maison agréable.


Madame Linde.

Et toi aussi… Ne nie pas. Tu es bien la fille de ton père. Mais, dis-moi, le docteur Rank est-il toujours aussi affaissé qu’hier ?


Nora.

Non, hier, il l’était plus que d’habitude. Le malheureux souffre d’une terrible affection de la moelle épinière. Vois-tu, son père était un être répugnant ! Il entretenait des maîtresses et… on pourrait même dire pis. Aussi son fils a-t-il été maladif depuis son enfance.


Madame Linde, laissant tomber son travail.

Mais qui t’a conté de pareilles choses, ma chère Nora ?


Nora.

Bah ! quand on a eu trois enfants, quand on reçoit la visite de certaines dames qui sont à moitié médecins, et qui vous racontent bien des choses…


Madame Linde, elle se remet à coudre. Silence.

Le docteur Rank vient ici tous les jours ?


Nora.

Tous les jours. C’est le meilleur ami de Torvald et aussi le mien. Le docteur Rank est pour ainsi dire de la maison.


Madame Linde.

Mais, dis-moi, cet homme est-il complètement sincère, je veux dire, aime-t-il à faire des compliments !


Nora.

Au contraire. Pourquoi cette question ?


Madame Linde.

Hier, quand tu me l’as présenté, il m’a assuré qu’il avait souvent entendu prononcer mon nom et, pourtant, j’ai vu plus tard que ton mari n’avait pas de moi la plus légère idée. Comment se fait-il alors que le docteur Rank ait pu ?…


Nora.

Tu as raison Christine. Torvald a une grande adoration pour moi. Il veut que je ne sois que pour lui, comme il dit. Les premiers temps, il était jaloux rien que m’entendre parler des personnes aimées qui m’entouraient auparavant. Naturellement, je me suis abstenue d’en parler dès lors, mais avec le docteur Rank, j’en parle souvent. Cela l’amuse de m’entendre.


Madame Linde.

Écoute-moi bien, Nora. Tu es une enfant en plus d’un sens. Je suis ton aînée. J’ai un peu plus d’expérience. Je vais te donner un conseil à propos du docteur Rank. Il faudrait tâcher de mettre fin à tout cela.


Nora.

Mettre fin à quoi ?


Madame Linde.

À bien des choses… Hier, tu me parlais d’un adorateur riche qui devait te procurer de l’argent.


Nora.

C’est vrai. Mais cet adorateur n’existe pas malheureusement. Qu’y a-t-il encore ?


Madame Linde.

Le docteur Rank est-il riche ?


Nora.

Oui, il a de la fortune.


Madame Linde.

Et pas de famille ?


Nora.

Aucune, mais.


Madame Linde.

Et il vient ici tous les jours ?


Nora.

Tu le sais bien.


Madame Linde.

Comment un homme chevaleresque pourrait-il ainsi manquer de délicatesse ?


Nora.

Je ne te comprends pas.


Madame Linde.

Ne joue pas la comédie, Nora. Je crois que je devine à qui tu as emprunté les douze cents écus.


Nora.

Tu as tout à fait perdu la tête ! Peux-tu croire semblable chose ? Un ami qui vient ici tous les jours ! Eh ! bien ! La situation ne serait pas si terrible.


Madame Linde.

Alors, ce n’est vraiment pas à lui ?


Nora.

Sûrement non. Il ne m’en est pas venue un seul instant la pensée. D’abord, il ne pouvait pas nous prêter d’argent à cette époque. Il n’a fait son héritage qu’ensuite.


Madame Linde.

Je crois que ça a été un bonheur pour toi, ma chère Nora.


Nora.

Non, jamais, je n’aurai eu l’idée de demander au docteur… et pourtant je suis certaine que si je lui demandais…


Madame Linde.

Mais naturellement, tu ne le feras pas…


Nora.

Bien entendu ! Je ne crois pas que ce soit nécessaire, mais je suis sûre que si je parlais au docteur Rank…


Madame Linde.

À l’insu de ton mari…


Nora.

Il faut bien que j’en sorte. Je me suis engagée là-dedans sans qu’il le sache. Maintenant il faut que cela finisse.


Madame Linde.

Je te le disais bien hier, mais…


Nora, allant et venant.

Un homme peut se débrouiller plus facilement de ce genre d’affaires qu’une femme.


Madame Linde.

Si tu parles du mari, oui.


Nora.

Niaiserie. (Elle s’arrête.) Quand tout a été payé, on rend le reçu, n’est-ce pas ?


Madame Linde.

Naturellement.


Nora.

Et on peut le déchirer en mille morceaux et… le brûler, cet infâme papier !


Madame Linde, elle regarde fixement Nora, abandonne son travail et se lève lentement.

Nora, tu me caches quelque chose.


Nora.

C’est à ma figure que tu le reconnais ?


Madame Linde.

Depuis hier, il s’est passé quelque chose. Nora, dis-moi ce que c’est ?


Nora, se tournant de son côté.

Christine ! (Écoutant.) Chut ! Torvald est là. Passe dans la chambre des enfants. Torvald ne peut supporter de voir coudre. Dis à Anne-Marie de t’aider.


Madame Linde, ramassant une partie du travail.

Bon ! Mais je ne m’en irai pas que tu ne m’aies tout dit franchement.

Elle sort par la porte à gauche.



Scène V

NORA, HELMER.

En même temps que madame Linde sort par la gauche, Helmer entre par la porte de l’antichambre.

Nora, allant à sa rencontre.

Avec quelle impatience je t’attendais, mon cher Torvald.


Helmer.

C’était la couturière ?


Nora.

Non, c’était Christine qui m’aidait à arranger mon costume. Tu verras quel effet je vais faire.


Helmer.

Oui, j’ai eu une belle idée.


Nora.

Une idée superbe, mais aussi je suis gentille de vouloir te complaire.


Helmer, lui caressant le menton.

Gentille ?… De complaire à ton mari ? Allons, toquée ! Je sais que ce n’est pas là ce que tu voulais dire. Mais je ne veux pas t’interrompre. Tu dois avoir à essayer, je suppose.


Nora.

Et toi tu vas travailler ?


Helmer.

Oui, (Lui montrant des papiers.) Tu vois, je suis allé à la banque.

Il va entrer dans son cabinet.

Nora.

Torvald ?


Helmer, s’arrêtant.

Tu dis ?


Nora.

Si l’écureuil te demandait instamment quelque chose ?…


Helmer.

Quoi ?


Nora.

Tu le ferais, dis ?


Helmer.

Avant tout je voudrais savoir de quoi il s’agit.


Nora.

Si tu voulais être complaisant et aimable, l’écureuil gambaderait et ferait toutes espèces de grimaces.


Helmer.

Parle vite.


Nora.

L’alouette gazouillerait sur tous les tons.


Helmer.

L’alouette ne fait pas autre chose.


Nora.

Je danserais pour t’amuser comme les sylphides au clair de la lune.


Helmer.

Nora, est-ce que ce ne serait pas ce dont tu m’as parlé ce matin ?


Nora, s’approchant.

Oui, Torvald… fais-moi ce plaisir.


Helmer.

Et tu as le courage de m’en reparler ?


Nora.

Oui, oui, il faut que tu consentes, il faut que Krogstad conserve son poste à la banque.


Helmer.

Ma chère Nora, j’ai destiné ce poste à madame Linde.


Nora.

Je t’en suis très reconnaissante, mais ne peux-tu congédier quelqu’autre employé et pas Krosgstad ?


Helmer.

C’est une obstination qui passe les bornes, parce que hier tu as fait une promesse irréfléchie, tu voudrais que…


Nora.

Ce n’est pas pour cela, Torvald. C’est pour toi, toi-même, tu as dit qu’il écrivait dans les mauvais journaux, il pourrait te faire tant de mal, j’en ai une peur épouvantable.


Helmer.

Oh ! je comprends… Tu te seras souvenue de ce qui s’est passé autrefois et tu t’es épouvantée.


Nora.

De quoi parles-tu ?


Helmer.

Évidemment tu penses à ton père.


Nora.

Oui, souviens-toi de tout ce qu’ont écrit dans les journaux sur papa de vilaines gens… et de toutes les calomnies qu’ils ont lancées contre lui. Je crois qu’on l’aurait destitué si le ministère ne t’avait pas envoyé faire l’enquête et si tu ne t’étais pas montré si bienveillant pour lui.


Helmer.

Ma petite Nora, il y a une grande différence entre ton père et moi. Ton père n’était pas un fonctionnaire inattaquable ; moi j’en suis un et j’espère continuer à l’être tant que je conserverai ma position.


Nora.

Oh ! qui sait ce que les mauvaises langues sont capables d’inventer. Nous pourrons être si bien, si tranquilles, si contents dans notre nid paisible, toi, les enfants et moi ! Voilà pourquoi je te supplie avec tant d’insistance.


Helmer.

Mais c’est précisément parce que tu me parles en sa faveur qu’il ne m’est pas possible de le conserver. L’on sait déjà à la banque qu’il doit être révoqué. SI maintenant on savait que la femme du nouveau directeur l’a fait changer de décision…


Nora.

Eh bien !


Helmer.

Non, peu importe naturellement pourvu que tu fasses triompher ta volonté ! Peux-tu vraiment croire que j’irai me rendre ridicule aux yeux de tout le personnel, faire savoir que je dépends de toute espèce d’influences extérieures. Tu peux être certaine que les conséquences ne tarderaient pas à se faire sentir, et d’ailleurs, il y a une autre raison qui rend la présence de Krogstad impossible à la banque tant que j’en serai le directeur.


Nora.

Laquelle ?


Helmer.

En ce qui concerne sa tache morale… à la rigueur je pourrais être indulgent…


Nora.

Oui, n’est-ce pas, Torvald ?


Helmer.

Surtout quand on me dit que c’est un bon employé. Mais je le connais de vieille date. C’est une de ces amitiés de jeunesse contractées à la légère et qui, ensuite, dans la vie, sont souvent une gêne. Pour tout te dire, nous nous tutoyons et cet homme a si peu de tact qu’il ne fait pas le moindre effort pour dissimuler en présence d’étrangers. Au contraire, il croit que cela lui donne le droit de prendre avec moi un ton familier et à chaque instant c’est un tu par ci, un tu par là. Je te jure que cela m’est on ne peut plus désagréable. Cela rendrait impossible ma situation à la banque.


Nora.

Torvald, tu ne penses pas un mot de ce que tu dis.


Helmer.

Si fait et pourquoi pas ?


Nora.

Parce que ce serait un mobile mesquin.


Helmer.

Que dis-tu, mesquin ? Tu me juges mesquin ?


Nora.

Nullement, mon cher Torvald, tout au contraire et c’est pour cela…


Helmer.

Cela revient au même. Tu dis que mes mobiles sont mesquins, par conséquent je dois l’être, mesquin. Vraiment ? Il est temps que cela finisse.

Il appelle Hélène.

Nora.

Que vas-tu faire ?


Helmer.

Prendre une résolution.

La femme de chambre entre.



Scène VI

NORA, HELMER, LA FEMME DE CHAMBRE.


Helmer.

Prenez cette lettre. Allez tout de suite chercher un commissionnaire pour la porter immédiatement, l’adresse est sur l’enveloppe. Voilà de l’argent.


La femme de chambre.

Bien, monsieur.

Elle sort emportant la lettre.



Scène VII

NORA, HELMER.

Helmer replie ses papiers.

Helmer.

Eh bien ! madame la têtue !


Nora, d’une voix étouffée.

Qu’y a-t-il dans cette enveloppe ?


Helmer.

La révocation de Krogstad.


Nora.

Arrête, Torvald, il est encore temps. Oh ! Torvald, arrête cette lettre. Fais-le pour moi, pour toi, pour les enfants ! Écoute-moi, Torvald… Fais-le, tu ne sais pas ce qu’il peut nous en coûter à tous.


Helmer.

Il est trop tard.


Nora.

Oui, trop tard.


Helmer.

Ma chère Nora, je te pardonne cette angoisse bien qu’au fond elle soit injurieuse pour moi. Oui, elle l’est. N’est-ce pas une injure que de croire que je pourrai avoir à craindre la vengeance d’un misérable chicaneau ? Mais de toutes façons je te la pardonne, parce que cela prouve la grande affection que tu as pour moi. (Il la serre dans ses bras.) Il le faut, ma Nora adorée. Quoi qu’il arrive, il le faut. Dans les heures graves tu verrais que j’ai de la force et du courage et que je prends tout sur moi.


Nora, effrayée.

Que veux-tu dire ?


Helmer.

Tout, te dis-je.


Nora, d’une voix ferme.

Jamais tu ne feras pas cela.


Helmer.

Bien ! alors nous partagerons, Nora, comme mari et femme. Cela doit être ainsi. (La caressant.) Es-tu contente maintenant ? Allons ! Allons ! pas de ces regards de colombe effarouchée ! Tout cela est pure imagination. À présent ce que tu devrais faire, c’est jouer la tarentelle et t’exercer au tambourin. Je vais m’enfermer dans mon cabinet. De là-bas je n’entendrai rien ! Tu pourras faire tout le bruit que tu voudras et quand Rank viendra tu lui diras où je suis.

Il lui fait un signe de tête, entre dans son cabinet en emportant ses papiers et ferme la porte.



Scène VIII

NORA, seule.

Nora accablée par l’angoisse demeure clouée sur son siège et dit à mi-voix.

Nora.

Il serait capable de le faire. Il le ferait malgré tout… Jamais, oh ! jamais… Tout plutôt que cela, au secours !… Un moyen… On sonne… Le docteur Rank… Tout, tout plutôt que cela.

Elle passe la main sur son front comme pour se calmer et va ouvrir la porte d’entrée. On aperçoit le docteur Rank qui suspend son manteau dans l’antichambre. Pendant la scène suivante, la nuit vient peu à peu.



Scène IX

NORA, LE DOCTEUR RANK.


Nora.

Bonsoir, docteur, je vous ai reconnu à votre manière de sonner… N’entrez pas maintenant dans le cabinet de Torvald, Je crois qu’il est occupé.


Rank.

Et vous ?


Nora, pendant que le docteur entre et qu’elle ferme la porte.

Oh ! vous savez, pour vous j’ai toujours un moment.


Rank.

Merci. Je mettrai à profit tout le temps que je pourrai.


Nora.

Comment ? Tout le temps que vous pourrez ?


Rank.

Oui, ne vous alarmez pas.


Nora.

L’expression est un peu étrange. Va-t-il se passer quelque chose ?


Rank.

Ce que je prévois depuis longtemps, mais je ne croyais pas que ce fût si tôt.


Nora, le prenant par un bras.

Qu’y a-t-il ? Que vous a-t-on dit ? Docteur, dites-le moi.


Rank, s’asseyant près de la cheminée.

J’ai descendu la côte jusqu’en bas. Il n’y a plus rien à faire.


Nora, soulagée.

Il s’agit de vous ?


Rank.

Et de qui donc peut-il s’agir ? À quoi bon me tromper moi-même ? Je suis le plus misérable de mes malades… Ces jours-ci j’ai fait un examen général de mon état. C’est la banqueroute. Avant un mois sans doute je pourrirai dans le cimetière.


Nora.

Taisez-vous ? Quelle affreuse façon de parler.


Rank.

C’est la chose même qui est laide. Le pire, cependant ce sont les horreurs qui doivent précéder. Il ne me reste plus à procéder qu’à un seul examen ; quand je l’aurai fait, je saurai à peu de chose près pour quand sera le dénouement. Je désire vous dire une chose. Helmer, avec son tempérament délicat, a une aversion profonde pour tout ce qui est laid, je ne veux pas le voir à mon chevet.


Nora.

Mais docteur…


Rank.

Je ne le veux sous aucun prétexte. Je lui fermerai ma porte. Sitôt que j’aurai la certitude de la catastrophe, je vous enverrai une carte de visite marquée d’une croix noire. Vous saurez alors que l’abomination de la désolation est commencée.


Nora.

Non, aujourd’hui vous êtes trop extravagant, et moi qui désirais tant que vous fussiez de bonne humeur.


Rank.

Avec la mort devant les yeux, et en payant pour un autre… Est-ce là de la justice ? Et dire que dans chaque famille il existe d’une façon ou d’une autre une liquidation de ce genre…


Nora, se bouchant les oreilles.

Chut ! soyons gais, soyons gais !


Rank.

En vérité c’est risible ! Mon épine dorsale, la pauvre innocente, doit souffrir encore à cause de la vie joyeuse que mon père a menée quand il était lieutenant.


Nora, à gauche près du guéridon.

Il aimait trop les asperges et le foie gras, n’est-ce pas ?


Rank.

Et les truffes ?


Nora.

Ah ! oui, les truffes et les huîtres.


Rank.

Et les huîtres, bien entendu.


Nora.

Et par là-dessus des rasades de Porto et de Champagne… Il est regrettable que toutes ces choses si bonnes attaquent l’épine dorsale.


Rank.

Surtout quand elles attaquent une malheureuse épine dorsale qui n’en a jamais joui.


Nora.

Oh ! oui, c’est ce qu’il y a de plus triste dans l’affaire !


Rank, qui la regarde attentivement.

Hum !


Nora, après une pause.

Pourquoi souriez-vous ?


Rank.

Mais c’est vous qui avez souri.


Nora.

Non, docteur, je vous jure que c’était vous.


Rank, se levant.

Vous êtes plus moqueuse que je ne pensais.


Nora.

C’est qu’aujourd’hui je suis si en disposition de dire des bêtises.


Rank.

Cela se voit


Nora, mettant les mains sur les épaules du docteur.

Cher, cher docteur, il ne faut pas mourir et nous abandonner, Torvald et moi.


Rank.

Ce sera un chagrin dont vous serez bien vite consolés. On oublie si vite ceux qui meurent.


Nora, le regardant avec inquiétude.

Croyez-vous ?


Rank.

On se crée de nouvelles relations et ensuite…


Nora.

On se crée de nouvelles relations ?


Rank.

Vous et Helmer, vous le ferez sitôt que j’aurai disparu. Pour vous, il me semble que vous avez déjà commencé. Que venait faire ici cette madame Linde ?


Nora.

Ah ! vous n’allez pas être jaloux de cette pauvre Christine.


Rank.

Mais si, je le suis ! Elle me succédera dans la maison. Quand mon heure aura sonné, cette dame…


Nora.

Chut, pas si haut, elle est là à côté.


Rank.

Aujourd’hui encore ? Vous voyez bien.


Nora.

Elle est là pour m’aider à arranger mon costume. Mon Dieu, que vous êtes incompréhensible. (Elle s’assied sur le sofa.) Maintenant il faut être sensés. Demain vous verrez avec quelle grâce je danse et vous pourrez dire que je ne danse ainsi que pour vous, et pour Torvald bien entendu. (Elle tire différentes choses de la boîte.) Docteur, venez vous asseoir pour que je vous montre quelque chose ?


Rank, s’asseyant.

Quoi ?


Nora.

Vous n’avez qu’à regarder… Voyez ?


Rank.

Des bas de soie.


Nora.

De couleur chair, n’est-ce pas joli ? Maintenant il fait trop sombre, mais demain… Non, non, vous ne verrez que les pieds. Cependant si par hasard vous voyez un peu plus haut…


Rank.

Hum, hum !…


Nora.

Pourquoi faites-vous ce geste de doute ? Ne croyez-vous pas qu’ils m’iront bien ?


Rank.

Sur quel échantillon dois-je en juger ?


Nora, le regardant un moment.

Fi ! Êtes-vous vilain ? (Elle lui secoue légèrement une oreille avec les bas.) Voilà tout ce que vous méritez.

Elle les remet dans la boîte.

Rank.

Y a-t-il d’autres merveilles à admirer ?


Nora.

Aucune, vous ne verrez rien parce que vous n’êtes pas sage.

Elle fouille dans la boîte tout en fredonnant.

Rank, après un court silence.

Quand je suis avec vous ici familièrement, je n’arrive pas à comprendre… je ne comprends pas ce qu’il serait advenu de moi si je n’étais jamais venu dans cette maison.


Nora, souriant.

Vraiment, oui, je crois qu’en fin de compte vous êtes joliment bien ici.


Rank, baissant la voix et regardant fixement dans le vide.

Et il faut abandonner tout cela.


Nora.

Quelle niaiserie ! Pourquoi devez-vous nous abandonner ?


Rank, toujours à voix baisse et regardant dans le vague devant lui.

Et ne laisser derrière soi le moindre motif de reconnaissance… Ne laisser tout au plus qu’une peine passagère… Ne laisser qu’une place vide que viendra occuper le premier venu.


Nora.

Et si je vous demandais… ? Non.


Rank.

Si vous me demandiez quoi ?


Nora.

Une grande preuve d’affection.


Rank.

Oui, quoi ?


Nora.

C’est-à-dire un immense service.


Rank.

Voudrez-vous me donner une fois cette grande joie ?


Nora.

Oui, mais vous ne savez pas de quoi il s’agit.


Rank.

Nous allons voir. Parlez.


Nora.

Non, non, ce n’est pas possible, docteur. C’est une chose si énorme : un conseil, une aide et un service tout à la fois.


Rank.

Tant mieux ! Je ne me doute pas de ce que ce peut être, mais parlez donc. N’avez-vous pas confiance en moi ?


Nora.

Comme en personne. Je sais que vous êtes mon meilleur, mon plus loyal ami. Aussi je vais tout vous dire. Eh bien ! Docteur, il faut que vous m’aidiez à éviter quelque chose. Vous savez combien Torvald m’aime, il n’hésiterait pas à donner sa vie pour moi.


Rank, se penchant vers elle.

Nora, croyez-vous qu’il soit le seul ?


Nora, faisant un léger mouvement.

Comment ?


Rank.

Le seul qui donnerait volontiers sa vie pour vous ?


Nora, tristement.

Mais vraiment ?


Rank.

J’ai juré que vous le sauriez avant que je meure. Jamais il ne s’est rencontré circonstance plus favorable. Oui, Nora, maintenant vous le savez et c’est autant dire que vous pouvez vous confier à moi comme à personne.


Nora, se levant tranquillement, très naturelle.

Laissez-moi passer.


Rank, lui livrant passage, mais sans se lever.

Nora !


Nora, sur la porte d’entrée.

Hélène, apporte la lampe. (Allant vers la cheminée.) Oh ! cher docteur ! Comme vous avez mal fait !


Rank.

Est-ce un mal de vous avoir aimée aussi profondément qu’il se peut.


Nora.

Non, mais de me l’avoir dit… C’était assez…


Rank.

Que voulez-vous dire ? Que vous le saviez ?

La femme de chambre apporte la lampe.

Rank.

Nora… Madame… Je vous demande si vous le saviez…


Nora.

Est-ce que je le sais ? Je ne puis réellement pas vous le dire… Comment avez-vous pu être si maladroit, docteur ? Tout allait si bien.


Rank.

Enfin maintenant vous avez la certitude que je suis à votre disposition corps et âme, voulez-vous parler ?


Nora, le regardant.

Après ce que vous venez de me dire ?


Rank.

Je vous en prie, dites-moi ce que c’est ?


Nora.

C’est fini, vous ne saurez rien.


Rank.

Si, si, ne me châtiez pas de cette façon. Laissez-moi vous aider autant qu’il est possible humainement.


Nora.

Maintenant il ne vous est pas loisible de rien faire pour moi… d’ailleurs je n’ai besoin de personne. Vous le devinez bien ce n’était qu’un caprice, pas autre chose. C’est évident. (Elle s’assied dans la balancine et le regarde en souriant.) Ah ! vous êtes tout à fait ce qu’on appelle un homme chic ! N’avez-vous pas honte, maintenant que la lampe est allumée ?


Rank.

À dire vrai, non ; mais faut-il que je m’en aille… pour toujours ?


Nora.

Allons donc ! Naturellement vous viendrez comme avant. Vous savez bien que Torvald ne peut pas se passer de vous.


Rank.

Oui, mais vous ?


Nora.

Moi, tout est si agréable à mes yeux quand vous êtes là !


Rank.

C’est ce qui m’a induit en erreur. Vous êtes une énigme. Il m’a semblé parfois que vous aviez autant de plaisir à être avec moi qu’avec Helmer !


Nora.

Parfaitement… Il y a les gens qu’on aime. Et les gens avec qui on se plaît.


Rank.

C’est vrai.


Nora.

Quand j’étais à la maison, j’aimais papa par dessus tout naturellement, mais je n’avais pas de plus grand plaisir que de descendre en cachette à l’office. Les domestiques ne me grondaient jamais et étaient toujours en train de se raconter les histoires les plus divertissantes…


Rank.

Ah parfait !… De sorte que ce sont les servantes que je remplace.


Nora, se levant d’un trait et courant à lui.

Non, mon Dieu ! cher docteur, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Mais vous pouvez bien comprendre que maintenant ce qui m’arrivait avec papa, m’arrive avec Torvald.



Scène X

NORA, RANK, LA FEMME DE CHAMBRE.


La femme de chambre, sortant de l’antichambre.

Madame…

Elle lui parle à l’oreille et lui donne une carte.

Nora.

Ah !…

Elle met la carte dans sa poche.

Rank.

Quelque ennui ?


Nora.

Non, rien de semblable. C’est… mon nouveau costume.


Rank.

Comment ? Mais il est là.


Nora.

Oui, celui-là, mais il y en a un autre. C’est moi qui l’ai commandé… Torvald n’en doit rien savoir…


Rank.

Ah ! voilà donc ce grand secret.


Nora.

Le voilà ! Allez donc vite le trouver. Il est dans la pièce du fond… Empêchez-le de venir…


Rank.

Vous pouvez être tranquille, il ne m’échappera pas.

Il passe dans le cabinet d’Helmer.



Scène XI

NORA, LA FEMME DE CHAMBRE.


Nora, à la femme de chambre.

On attend dans la cuisine ?


La femme de chambre.

Oui, il est monté par l’escalier de service…


Nora.

On ne lui a pas dit qu’il y avait du monde ?


La femme de chambre.

Oui, mais cela n’a servi de rien.


Nora.

Il n’a pas voulu partir ?


La femme de chambre.

Non, il dit qu’il ne s’en ira que quand il aura parlé à Madame.


Nora.

Bien, fais-le entrer, mais sans faire de bruit. N’en parle à personne, Hélène. C’est une surprise pour Monsieur.


La femme de chambre.

Oui, oui, je comprends.

Elle sort.



Scène XII

NORA, seule.


Nora.

Voici l’instant terrible… Le voici qui vient… Non, non, cela est impossible. Cela ne peut pas arriver.

La femme de chambre introduit Krogstad et ferme la porte.



Scène XIII

NORA, KROGSTAD.

Krogstad est en costume de voyage avec des bottes fortes et un bonnet fourré.

Nora, s’approchant de lui.

Parlez bas, mon mari est là.


Krogstad.

Peu importe !


Nora.

Que voulez-vous ?


Krogstad.

Vous dire quelque chose.


Nora.

Parlez vite, qu’est-ce ?


Krogstad.

Vous savez que j’ai reçu mon congé ?


Nora.

Je n’ai pas pu l’empêcher, monsieur Krogstad. J’ai plaidé votre cause jusqu’au bout, mais tout a été inutile.


Krogstad.

Votre mari a-t-il si peu d’affection pour vous ? Il sait ce qui peut arriver et malgré cela il ose.


Nora.

Pourquoi vous imaginez-vous qu’il le sait.


Krogstad.

Réellement, je ne l’ai jamais cru. Mon bon Torvald Helmer ne serait pas homme à faire preuve de tant de courage.


Nora.

Monsieur Krogstad, j’exige que vous respectiez mon mari.


Krogstad.

Bien entendu, je le respecte autant que je le dois, mais vous mettez tant de soin à lui cacher cette affaire… Je me permets de supposer que vous êtes mieux informée qu’hier sur la gravité de ce que vous avez fait.


Nora.

Mieux informée que ce que j’aurais pu l’être par vous !


Krogstad.

En effet, un juriste aussi détestable.


Nora.

Que me voulez-vous ?


Krogstad.

Rien. Uniquement voir comment vous allez, Madame. J’ai pensé à vous toute la journée, quoique je ne sois qu’un méchant chicaneau, un avocat peu malin, un… enfin ce que je suis, malgré tout j’ai encore un peu de ce qu’on appelle du cœur.


Nora.

Prouvez-le ! Pensez à mes enfants.


Krogstad.

Votre mari a-t-il pensé aux miens ? Mais peu importe, je voulais vous dire de ne pas prendre la chose si au tragique. D’abord je ne déposerai pas de plainte contre vous.


Nora.

Vraiment non. J’en étais certaine.


Krogstad.

Il vaut bien mieux terminer cette affaire à l’amiable. Il est inutile que des tiers s’en mêlent ! Cela peut rester entre nous trois.


Nora.

Mon mari ne doit jamais savoir…


Krogstad.

Comment pouvez-vous l’empêcher ? Peut-être pouvez-vous payer ce qui reste dû ?


Nora.

Immédiatement, non.


Krogstad.

Vous avez peut-être trouvé un moyen de vous procurer de l’argent ces jours-ci ?


Nora.

Non, je n’ai pas trouvé de moyens que je puisse employer.


Krogstad.

D’ailleurs, cela ne vous servirait à rien. Vous m’offririez n’importe quelle somme que je ne vous rendrais pas le reçu.


Nora.

Expliquez-moi alors comment vous voulez vous en servir.


Krogstad.

Je veux simplement le conserver, l’avoir en ma possession. Nul étranger ne doit le savoir. De sorte que si vous avez pensé à quelque résolution désespérée…


Nora.

J’y ai pensé.


Krogstad.

À tout abandonner et à fuir.


Nora.

J’y ai pensé, oui.


Krogstad.

Ou à quelque chose de pire encore…


Nora.

Comment pouvez-vous savoir ?


Krogstad.

Renoncez à ces idées.


Nora.

Mais comment savez-vous que je les ai ?


Krogstad.

Presque tous, nous les avons d’abord. Je les ai eues comme les autres, mais j’avoue que le courage m’a manqué.


Nora, d’une voix sourde.

Moi aussi !


Krogstad, tranquillisé.

N’est-il pas vrai ? Vous aussi le courage vous a manqué ?…


Nora.

Oui.


Krogstad.

Ce serait d’ailleurs une bêtise colossale… Une fois le premier orage conjugal passé… j’ai là dans mon portefeuille une lettre pour votre mari…


Nora.

Vous lui dites tout ?


Krogstad.

Avec les plus grandes atténuations possibles.


Nora, d’une voix haletante.

Il ne faut pas qu’il voie cette lettre. Déchirez-la, je trouverai de l’argent.


Krogstad.

Pardon, madame ; mais je crois vous avoir dit, il y a un moment…


Nora.

Oh ! je ne parle pas de l’argent que je vous dois. Dites-moi la somme que vous demandez à mon mari et je vous la donnerai.


Krogstad.

Je ne demande pas d’argent à votre mari.


Nora.

Alors, que voulez-vous ?


Krogstad.

Je vais vous dire : Je veux réussir, madame, je veux faire fortune et votre mari doit m’y aider. Depuis un an et demi, je n’ai commis aucun acte indélicat. Pendant tout ce temps j’ai lutté avec les plus dures difficultés. J’étais satisfait de recommencer à gravir les échelons un à un. Maintenant on me congédie. Il ne me suffit pas qu’on me réintègre par suite d’une faveur. Je veux entrer à la banque dans des conditions meilleures qu’avant… Il faut que votre mari crée une place pour moi…


Nora.

Cela, il ne le fera jamais.


Krogstad.

Il le fera. Je le connais. Il n’osera pas sourciller, et une fois cela obtenu, vous verrez. Avant un an, je serai le bras droit du directeur. Ce sera Nils Krogstad et non Torvald Helmer qui dirigera la banque.


Nora.

Jamais !


Krogstad.

Voudriez-vous plutôt ?…


Nora.

Maintenant j’ai du courage.


Krogstad.

Oh ! oh ! Vous ne m’effrayez pas. Une dame distinguée, délicate comme vous…


Nora.

Vous verrez… vous verrez…


Krogstad.

Sous la glace peut-être ? Dans l’abîme humide, froid et sombre ? Et au printemps on revient à la surface défigurée, méconnaissable, sans un cheveu.


Nora.

Vous ne me faites pas peur.


Krogstad.

Et vous non plus. On ne fait pas ces choses-là, madame, à quoi bon d’ailleurs ? De toutes façons, le papier est là, dans mon portefeuille.


Nora.

Quand je n’existerai plus.


Krogstad.

Oubliez-vous qu’alors votre mémoire sera dans mes mains ?

Nora perplexe le regarde.

Krogstad.

Vous voilà avertie ! Pas de bêtises ! Quand Helmer recevra ma lettre, j’attends sa réponse, et souvenez-vous bien que c’est votre mari qui m’oblige à cette démarche. Voilà ce que je ne lui pardonnerai jamais… Adieu, madame.

Il sort.



Scène XIII

NORA, seule


Nora, entr’ouvrant avec précaution la porte du vestibule, et écoutant.

Il est parti… Il n’enverra pas sa lettre, non, non, c’est impossible. (Elle ouvre de nouveau la porte.) Qu’est-ce ? Il s’est arrêté, il réfléchit… Va-t-il aller ?…

On entend tomber une lettre dans la boîte à lettre. Puis les pas de Krogstad dont le bruit s’éteint peu à peu à mesure qu’il descend l’escalier. Nora réprime un cri et court au guéridon. Un moment de silence.

Nora.

La voici dans la boîte ! (Elle revient en silence à la porte de l’antichambre.) Ça y est ! Torvald, Torvald, nous sommes perdus !



Scène XIV

NORA, MADAME LINDE.


Madame Linde, elle entre, portant le costume, par la gauche.

Je n’ai pu faire mieux ! Veux-tu l’essayer ?


Nora, bas, d’une voix étouffée.

Christine, viens ici.


Madame Linde, jetant le vêtement sur le sofa.

Qu’as-tu ? Tu sembles tout à fait bouleversée ?


Nora.

Viens ici. Vois-tu cette lettre là, à travers l’ouverture de la boîte ?


Madame Linde.

Oui, je la vois parfaitement.


Nora.

C’est une lettre de Krogstad.


Madame Linde.

Nora… C’est Krogstad qui t’a prêté cet argent ?


Nora.

Oui, et maintenant Torvald saura tout.


Madame Linde.

Crois-moi, Nora, cela vaut mieux pour vous deux.


Nora.

C’est que tu ne sais pas tout, j’ai employé une fausse signature.


Madame Linde.

Grands dieux ! Que dis-tu ?


Nora.

Maintenant, écoute quelque chose, Christine. Écoute ce que je vais te dire, il faut que tu me serves de témoin.


Madame Linde.

De témoin de quoi, dis ?


Nora.

Si je devenais folle… et cela peut bien arriver.


Madame Linde.

Nora !


Nora.

Ou s’il m’arrivait quelqu’autre chose, et que je ne fusse pas là pour…


Madame Linde.

Nora, Nora, tu perds la tête.


Nora.

S’il y avait alors quelqu’un qui voulût endosser la responsabilité… tu comprends ?


Madame Linde.

Oui, comment peux-tu croire ?


Nora.

Alors, tu dois déclarer que c’est faux, Christine. Je n’ai pas perdu la tête, j’ai le jugement sain, et je te le dis, personne ne l’a su. J’ai agi seule, absolument seule, souviens-toi bien de cela…


Madame Linde.

Bien ! je m’en souviendrai, mais je ne comprends pas.


Nora.

Ah ! comment comprendrais-tu ? Ce qui va arriver est un prodige.


Madame Linde.

Un prodige !


Nora.

Oui, un prodige, mais c’est si terrible… Christine, il ne faut pas que cela arrive, je ne le veux pas. Il ne le faut à aucun prix.


Madame Linde.

Je vais parler sur-le-champ à Krogstad.


Nora.

Ne va pas le voir ; tu serais mal reçue.


Madame Linde.

Il y eut un temps où il eût fait tout au monde pour me plaire.


Nora.

Lui ?


Madame Linde.

Où habite-t-il ?


Nora.

Et le sais-je ? (Elle fouille sa poche.) Voici sa carte. Mais la lettre, la lettre !



Scène XV

NORA, MADAME LINDE, HELMER dans son cabinet.


Helmer, de son cabinet, heurtant à la porte de communication.

Nora.


Nora, avec un cri d’angoisse.

Qu’arrive-t-il ? que me veux-tu ?


Helmer.

Allons ! allons ! n’aie pas peur. Nous ne pouvons pas entrer. Tu as fermé la porte. Sans doute tu essayes ton costume ?


Nora.

Oui, oui, je l’essaye… Que je vais être belle, Torvald !


Madame Linde, après avoir regardé la carte.

Il habite tout près d’ici, là, au coin de la rue.


Nora.

Oui. Mais à quoi bon ? Nous sommes perdus. La lettre est dans la boîte.


Madame Linde.

Et c’est ton mari qui a la clef.


Nora.

Il l’a toujours.


Madame Linde.

Krogstad peut réclamer sa lettre avant qu’elle ne soit lue. Il peut inventer un prétexte quelconque.


Nora.

Mais c’est justement l’heure où Torvald a l’habitude…


Madame Linde.

En attendant, va le retrouver chez lui. Je reviens aussi vite que je le pourrai.

Elle s’en va en hâte par la porte du vestibule.



Scène XVI

NORA, puis HELMER, puis RANK.

Nora s’approche de la porte d’Helmer, l’ouvre et regarde.

Nora.

Torvald.


Helmer, en dedans.

Bon ! on peut enfin entrer… Viens, Rank. Nous allons voir. (Il entre.) Mais où en sommes-nous ?


Nora.

Quoi, cher Torvald ?


Helmer.

Rank m’a préparé à assister à une grande exhibition de costume.


Rank, qui entre à son tour.

C’est ce que j’avais compris, mais il paraît que je me suis trompé.


Nora.

Absolument. Avant demain personne ne me verra dans tous mes atours.


Helmer.

Mais, ma chère Nora, comme tu es pâle ! T’es-tu fatiguée en répétant la tarentelle ?


Nora.

Non, je ne l’ai pas même répétée une fois.


Helmer.

Alors, il faut que je m’en mêle.


Nora.

Oui, Torvald, c’est indispensable. Je ne puis rien faire sans toi, j’ai tout oublié !


Helmer.

Bien ! nous nous y remettrons.


Nora.

Oui, n’est-ce pas ? Tu vas enfin t’occuper de moi ? Tu me le promets. Je suis si inquiète… de cette soirée… Pas d’affaires, pas de lettres, tu veux bien.


Helmer.

Je te le promets. Ce soir je suis entièrement à ta disposition… ma petite alouette… Ah ! vraiment, auparavant il faut que je voie quelque chose.

Il se dirige vers la porte du vestibule.

Nora.

Que vas-tu faire ?


Helmer.

Voir seulement s’il y a des lettres.


Nora.

Non, Torvald, n’y va pas.


Helmer.

Pourquoi ?


Nora.

Je t’en supplie, Torvald. Il n’y en a pas.


Helmer.

Laisse-moi voir.

Il fait un pas vers la porte, Nora se met au piano et commence à jouer la tarentelle.

Helmer.

Ah !


Nora.

Je ne pourrai danser demain, si je ne répète pas aujourd’hui avec toi.


Helmer, s’approchant d’elle.

Tu as vraiment si grand peur, ma petite Nora.


Nora.

Ah ! oui, une peur terrible ! Nous allons répéter tout de suite. Nous avons encore le temps avant de nous mettre à table. Assieds-toi là, mon cher Torvald, et joue. Reprends-moi, donne-moi des conseils comme d’habitude.


Helmer.

Puisque tu le désires, allons-y !

Il s’assied au piano. Nora ouvre un carton, en tire un tambourin et un châle multicolore. Elle se drape en un clin d’œil. D’un bond elle se campe au milieu de la pièce.

Nora, criant.

Allons, joue, je vais danser.

Helmer joue, Nora danse, Rank demeure immobile à côté d’Helmer, la suivant des yeux.

Helmer, qui joue.

Plus lentement, plus lentement !


Nora.

Je ne puis pas.


Helmer.

Moins vite, moins vite !


Nora.

Mais je ne puis pas.


Helmer.

Non, non, ce n’est pas ça du tout.


Nora, en riant, et en agitant le tambourin.

Que te disais-je ?


Rank.

Laissez-moi me mettre au piano.


Helmer, se levant.

De tout cœur, comme cela je pourrai mieux la guider.

Rank s’assied au piano et joue. Nora danse d’une façon de plus en plus distraite, Helmer, placé près de la cheminée, lui adresse de temps en temps une observation qu’elle paraît ne pas entendre. Ses cheveux s’éparpillent sur ses épaules. Elle n’y prend garde et continue à danser.



Scène XVII

NORA, HELMER, RANK, MADAME LINDE, entre.


Madame Linde, s’arrêtant embarrassée.

Ah !


Nora.

Tu me surprends en pleine folie.


Helmer.

Mais, Nora, ma chérie, tu danses comme si ta vie était en jeu.


Nora.

Elle l’est.


Helmer.

Arrête-toi, Rank. C’est une faveur, arrête-toi, te dis-je.

Le piano se tait, et Nora s’arrête soudain.

Helmer.

Nora, je ne l’aurais jamais cru, tu as oublié tout ce que je t’avais appris.


Nora, jetant loin d’elle le tambourin.

Tu le vois.


Helmer.

Allons ! Tu as besoin de beaucoup travailler.


Nora.

Tu vois si j’en ai besoin. Tu me guideras jusqu’au bout, Torvald.


Helmer.

Tu peux y compter.


Nora.

Aujourd’hui et demain tu ne dois penser qu’à moi. Tu ne dois pas ouvrir de lettres, pas même la boîte aux lettres.


Helmer.

Bon ! Encore la terreur de cet homme.


Nora.

Eh ben oui, il y a un peu de cela.


Helmer.

Nora, je le lis sur ta figure. Sûrement il y a là une lettre de lui.


Nora.

Je ne le sais pas. Mais à cette heure il ne faut pas lire ces choses-là. Que nulle ombre ne viennent s’interposer entre nous avant que ce soit fini.


Rank, à part à Helmer.

Il ne faut pas la contrarier.


Helmer, lui passant le bras autour de la taille.

Allons, ma petite, on fera ce que tu veux, mais demain quand tu auras dansé…


Nora.

Tu seras libre.



Scène XVIII

NORA, HELMER, RANK, MADAME LINDE, LA FEMME DE CHAMBRE.


La femme de chambre, de la porte à droite.

Madame est servie.


Nora.

Apporte du champagne, Hélène.


La femme de chambre.

Oui, madame.

Elle sort.



Scène XIX

NORA, HELMER, RANK, MADAME LINDE.


Helmer.

Oh ! là, oh là ! Il va y avoir un festin, paraît-il.


Nora.

Fête et festin jusqu’à demain. (Elle crie à la femme de chambre.) Et quelques pralines, Hélène, ou plutôt beaucoup de pralines. Une fois n’est pas coutume.


Helmer, lui prenant les mains.

Allons ! Je t’aime ainsi. Il ne faut pas se rendre folle de peur. Il faut redevenir comme toujours une alouette mélodieuse.


Nora.

Oui, Torvald, oui, mais précède-nous. Et vous aussi docteur. Toi, Christine tu m’aideras à m’arranger les cheveux.


Rank, à part à Helmer, en se dirigeant vers la porte de la salle à manger.

Qu’y a-t-il ?… Tout cela ?… Présage-t-il… quelque chose de particulier ?…


Helmer.

Nullement, ami. Ce n’est que cette angoisse puérile dont je t’ai parlé.

Ils sortent par la droite.



Scène XX

NORA, MADAME LINDE.


Nora.

Eh bien ?


Madame Linde.

Il est parti pour la campagne.


Nora.

Je l’ai vu à ta figure.


Madame Linde.

Il revient demain au soir. Je lui ai laissé quatre lignes.


Nora.

Tu n’aurais pas le faire. Il ne faut essayer de rien empêcher. Au fond, c’est un plaisir d’attendre la terreur.


Madame Linde.

Qu’attends-tu ?


Nora.

Oh ! tu ne comprendrais pas. Suis-les. Je viens tout de suite.

Madame Linde sort.



Scène XXI

NORA, seule, demeure immobile un moment comme pour se ressaisir.


Nora.

Cinq heures ! D’ici à minuit sept heures, puis vingt-quatre heures jusqu’à minuit de demain. Alors j’aurais dansé la tarentelle. Vingt-quatre heures ! J’ai vingt-quatre heures à vivre.



Scène XXII

NORA, HELMER.


Helmer, à la porte de droite.

Mais où est l’alouette ?


Nora, bondissant dans ses bras.

La voici !

Rideau.


ACTE TROISIÈME


Même décor. Les meubles, tables, sièges et sofas ont été transportés au milieu de la pièce. La porte de l’antichambre est ouverte. On entend à l’étage au dessus une musique de danse.



Scène première

MADAME LINDE.

Madame Linde assise près de la table, feuillette un livre d’un air distrait. Elle essaye de lire, mais elle ne paraît pas pouvoir fixer sa pensée. Par moment elle regarde vers la porte et écoute attentivement.


Madame Linde, regardant sa montre.

Il ne vient pas. L’heure est passée cependant. (Elle se reprend à écouter.) Ah ! c’est lui !

Elle va à l’antichambre, et ouvre doucement la porte de l’appartement. On entend monter l’escalier.



Scène II

MADAME LINDE, KROGSTAD.


Madame Linde, à voix basse.

Entrez, je suis seule.


Krogstad, à la porte.

J’ai reçu une lettre de vous. Qu’est-ce que cela veut dire ?


Madame Linde.

J’ai absolument besoin de vous parler.


Krogstad.

Oui. Et l’entrevue doit nécessairement avoir lieu ici.


Madame Linde.

Je ne pouvais vous recevoir chez moi. Je n’ai pas d’entrée particulière… Venez, nous serons seuls. Les Helmer sont au bal au second.


Krogstad, entrant.

Bah ! bah ! Les Helmer dansent cette nuit ! Mais est-ce bien vrai ?


Madame Linde.

Qu’y a-t-il d’étonnant ?


Krogstad.

Rien.


Madame Linde.

Voyons, Krogstad. Nous avons à causer.


Krogstad.

Nous deux ? Que pourrions-nous nous dire encore ?


Madame Linde.

Bien des choses.


Krogstad.

Je ne l’aurais pas cru.


Madame Linde.

C’est que vous ne m’avez jamais bien comprise.


Krogstad.

La chose n’était pas difficile à comprendre. Une femme sans cœur éconduit un homme quand un parti plus avantageux se présente.


Madame Linde.

Me croyez-vous donc tout à fait dépourvue de cœur. Croyez-vous aussi que la rupture ne m’a rien coûté ?


Krogstad.

Sans doute.


Madame Linde.

Avez-vous cru réellement cela, Krogstad ?


Krogstad.

Si ce n’était ainsi, pourquoi m’avez-vous écrit comme vous l’avez fait ?


Madame Linde.

Je ne pouvais agir autrement. Décidée à rompre, je devais arracher de votre cœur tout ce qu’il éprouvait pour moi.


Krogstad, se frottant les mains.

Ah ! c’est cela. Et tout ça pour une question d’argent !


Madame Linde.

Vous ne devez pas oublier que j’avais alors à soutenir une mère et deux petits frères. Nous ne pouvions vous attendre. Vous n’aviez alors que des espérances si lointaines.


Krogstad.

À supposer même qu’il en fût ainsi, vous n’aviez pas le droit de me repousser pour un autre.


Madame Linde.

Je ne sais… Je me le suis demandé bien des fois.


Krogstad, baissant la voix.

Quand vous fûtes perdue pour moi, ce fut comme si la terre avait manqué sous mes pieds. Regardez-moi, je suis un naufragé cramponné à une planche.


Madame Linde.

Peut-être le salut n’est-il pas loin ?


Krogstad.

Il était là, et vous êtes venu me l’arracher.


Madame Linde.

Je n’ai été mêlée en rien à ce qui s’est passé. Aujourd’hui seulement, j’ai su que celui que j’allais remplacer à la banque c’était vous.


Krogstad.

Je le crois puisque vous me le dites. Mais maintenant que vous le savez, n’allez-vous pas refuser cette place ?


Madame Linde.

Non, cela ne vous servirait à rien.


Krogstad.

Ah bah ! Moi, à votre place, je le ferais de toutes façons.


Madame Linde.

J’ai appris à agir judicieusement. La vie et la dure nécessité me l’ont enseigné.


Krogstad.

Eh bien ! à moi la vie m’a appris à ne pas me fier aux paroles.


Madame Linde.

En cela elle vous a donné une sage leçon. Mais aux actes vous avez foi sans doute ?


Krogstad.

Que voulez-vous dire ?


Madame Linde.

Vous êtes, dites-vous, un naufragé cramponné à une planche.


Krogstad.

J’ai de bonnes raisons pour parler ainsi.


Madame Linde.
.

Moi aussi, je suis un naufragé cramponné à une planche. Je n’ai personne à qui consacrer ma vie, personne qui ait besoin de moi.


Krogstad.

Vous l’avez voulu.


Madame Linde.

Je n’ai pas eu le choix.


Krogstad.

Où voulez-vous en venir ?


Madame Linde.

Qu’en dites-vous, Krogstad, si ces deux naufragés se tendaient la main ?


Krogstad.

Que dites-vous ?


Madame Linde.

Ne vaut-il pas mieux se cramponner ensemble sur la même planche ?


Krogstad.

Christine !


Madame Linde.

Quel est, croyez-vous, le motif qui m’a attiré dans cette ville ?


Krogstad.

Vous auriez pensé à moi ?


Madame Linde.

Il faut que je travaille pour supporter l’existence. Tous les jours de ma vie, si loin que je reporte mes souvenirs, je les ai passés à travailler. C’était ma plus grande, mon unique joie. Maintenant que je me vois seule au monde, je me sens abandonnée. J’éprouve un vide horrible. Quand on ne pense qu’à soi, cela détruit tout l’attrait du travail. Voyons, Krogstad, trouvez-moi pour qui et pour quoi travailler ?


Krogstad.

Je ne vous crois pas ? Ce n’est là qu’orgueil de femme qui s’exalte et veut se sacrifier.


Madame Linde.

M’avez-vous jamais connu exaltée ?


Krogstad.

Seriez-vous vraiment capable de faire ce que vous dites ? Connaissez-vous tout mon passé ?


Madame Linde.

Oui.


Krogstad.

Connaissez-vous ma réputation, ce que l’on dit de moi ?


Madame Linde.

Si je vous ai bien compris tout à l’heure, vous croyez que j’aurais pu vous sauver.


Krogstad.

J’en suis sûr.


Madame Linde.

Tout n’est-il pas à refaire ?


Krogstad.

Christine ! Avez-vous bien pensé à ce que vous dites ? Oui, je le vois sur votre visage. De sorte que vous auriez le courage…


Madame Linde.

J’ai besoin d’un être à qui je serve de mère et vos enfants ont besoin d’une mère. Nous aussi, nous éprouvons une inclination l’un vers l’autre. J’ai foi en ce qu’il y a au fond de vous, Krogstad. Avec vous, rien ne me fera peur.


Krogstad, lui prenant les mains.

Merci, Christine, merci ! Maintenant il faut que je me relève aux yeux du monde et je saurai le faire. Ah ! mais j’oubliais…


Madame Linde, qui écoute.

Chut ! la tarentelle ! Partez, partez, partez tout de suite !


Krogstad.

Pourquoi ?


Madame Linde.

Vous entendez cette musique ! C’est la fin du bal. Ils vont revenir.


Krogstad.

Bien ! je m’en vais… D’autant plus que cela est inutile… Vous ne savez pas, je suppose, ce que j’ai fait contre les Helmer ?


Madame Linde.

Vous vous trompez, Krogstad, je le sais.


Krogstad.

Et vous avez le courage de… ?


Madame Linde.

Je sais à quoi le désespoir peut conduire un homme tel que vous.


Krogstad.

Ah ! si je pouvais détruire mon œuvre.


Madame Linde.

Vous le pouvez, votre lettre est encore là dans la boîte.


Krogstad.

En êtes-vous sûre ?


Madame Linde.

Je le sais, mais…


Krogstad, il la dévisage.

C’est là l’explication… Vous vouliez sauver votre amie à tout prix ? Vous feriez mieux de me l’avouer franchement ? C’est bien cela ?


Madame Linde.

Quand on s’est vendue une fois pour sauver quelqu’un, on ne recommence pas.


Krogstad.

Je vais redemander ma lettre.


Madame Linde.

Pas du tout !


Krogstad.

Allons, cela va de soi ! J’attends l’arrivée de Helmer et je lui dis que je veux reprendre ma lettre, qu’il ne s’agit là dedans que de ma révocation et qu’il est inutile qu’il la lise.


Madame Linde.

Non, Krogstad. Il ne faut pas que vous redemandiez votre lettre.


Krogstad.

Cependant, n’est-ce vraiment pas pour cela que vous m’avez fait venir ici ?


Madame Linde.

Au premier moment d’alarme, oui. Mais il s’est écoulé vingt-quatre heures et pendant ce temps j’ai vu se passer ici des choses incroyables. Il faut qu’Helmer sache tout. Ce mystère fatal doit se dissiper. Il faut qu’ils s’expliquent. Assez de mystères et de faux-fuyants.


Krogstad.

Bien ! si vous en prenez la responsabilité… Mais il y a une chose que je puis faire en tout cas et qu’il faut que je fasse tout de suite.


Madame Linde, écoute.

Dépêchez-vous… Partez, le bal est fini… Nous ne sommes plus en sûreté.


Krogstad.

Je vous attends en bas.


Madame Linde.

Bien ! Vous m’accompagnerez jusqu’à ma porte.


Krogstad.

Jamais je n’ai été aussi heureux.

Il sort par l’antichambre dont la porte demeurera ouverte jusqu’à la fin.



Scène III

MADAME LINDE, seule, puis NORA et HELMER.

Madame Linde met un peu d’ordre dans la pièce et prépare son manteau et son chapeau.

Madame Linde.

Quel avenir ! Quelles nouvelles perspectives ! J’ai quelqu’un pour qui travailler. Je vivrai pour quelqu’un, j’aurai un foyer à entretenir. Ah ! je vais m’y mettre. (Elle écoute.) Les voici ! Vite mon manteau !

Elle prend son chapeau et son manteau. On entend la voix de Helmer et de Nora. Cette dernière entre amenée presque de force par son mari. Nora en costume italien est drapée dans un châle. Helmer porte le frac et le domino.

Nora, à la porte faisant résistance.

Non, non, je ne veux pas rentrer. Je vais remonter. Je ne veux pas rentrer si tôt.


Helmer.

Voyons, ma Nora chérie.


Nora.

Ah ! de grâce, Torvald ! Je t’en supplie rien qu’une heure.


Helmer.

Pas une minute, ma petite Nora. Tu sais ce qui est convenu. Allons, entre, tu prends froid, dans ce vestibule.

Il l’oblige à entrer malgré sa résistance.

Madame Linde.

Bonsoir.


Nora.

Christine.


Helmer.

Quoi ! c’est madame Linde ! Vous ici si tard !


Madame Linde.

Excusez-moi, j’avais tant envie de voir Nora habillée.


Nora.

Tu m’as attendue ici tout le temps.


Madame Linde.

Oui, malheureusement je suis arrivée trop tard. Tu étais déjà montée et je n’ai pas voulu m’en aller sans te voir.


Helmer, enlevant le châle de Nora.

Alors, regardez-la bien. Il me semble qu’elle en vaut la peine. Est-elle jolie, n’est-il pas vrai, madame Linde ?


Madame Linde.

Vraiment jolie.


Helmer.

Merveilleusement. N’est-il pas vrai ? C’était aussi l’opinion de tout le monde là-haut. Mais que ce cher petit être est têtu. Vous ne pourriez pas croire qu’il m’a fallu presque employer la force pour l’emmener du bal.


Nora.

Ah ! Torvald. Tu regretteras de ne m’avoir pas accordé une heure de plus.


Helmer.

Figurez-vous, madame, elle danse la tarentelle. Elle a un succès fou et bien mérité, quoique peut-être elle y ait mis trop de naturel, je veux dire un peu plus que ne le voulait strictement les exigences de l’art. Mais enfin le principal, c’est qu’elle a eu du succès, un succès colossal. Devais-je la laisser là-haut ensuite. C’était diminuer l’effet. C’est à cela que je pensais. J’ai pris par le bras ma belle fille de Capri, ma fillette capricieuse, pourrais-je dire. Vite un tour de salon, salut à droite et à gauche et comme dans les romans la belle apparition disparut. Dans les dénouements, il faut toujours ménager l’effet, madame, et c’est ce que je ne puis faire entendre à Nora. Ouf ! quelle chaleur il fait ici ! (Il jette un domino sur une chaise et ouvre la porte de sa chambre.) Comment. Il n’y a pas de lumière. Ah ! c’est vrai, vous excusez ?

Il entre dans la pièce voisine et allume deux bougies.



Scène IV

NORA, MADAME LINDE.


Nora, très bas.

Qu’y a-t-il ?


Madame Linde.

Je lui ai parlé.


Nora.

Et ?


Madame Linde.

Nora, il faut tout dire à ton mari.


Nora, d’une voix défaillante.

Je le savais.


Madame Linde.

Tu n’as rien à craindre de Krogstad, mais il faut que tu parles.


Nora.

Je parlerai.


Madame Linde.

La lettre parlera pour toi.


Nora.

Merci, Christine. Je sais maintenant ce que j’ai à faire… Chut !



Scène V

NORA, MADAME LINDE, HELMER.


Helmer, entrant.

Eh bien ! L’avez-vous bien admirée, madame.


Madame Linde.

Oui, et maintenant je vais prendre congé de vous.


Helmer.

Déjà… Ce petit ouvrage est-il à vous ?


Madame Linde, prenant un bout de tricot que lui tend Helmer.

Merci, j’allais l’oublier.


Helmer.

Vous tricotez donc.


Madame Linde.

Mais oui.


Helmer.

Vous devriez plutôt broder.


Madame Linde.

Et pourquoi ?


Helmer.

C’est plus joli. Voyez-vous, on tient la broderie de la main gauche… comme ceci, et l’on lève l’aiguille de la main droite comme cela. Vous voyez cette courbe qui se creuse prolongée et légère, n’est-il pas vrai ?


Madame Linde.

C’est bien possible !


Helmer.

Tandis que tricoter, cela n’est jamais que laid. Voyez, les bras collés au corps, les aiguilles qui vont de bas en haut, et de haut en bas. Cela semble une besogne chinoise… Ah ! quel excitant champagne on nous a servi !


Madame Linde.

Bonne nuit, Nora, et ne sois plus têtue.


Helmer.

Excellent conseil, madame.


Madame Linde.

Bonsoir, monsieur le directeur.


Helmer, qui l’accompagne jusqu’à la porte.

Bonne nuit ! bonne nuit ! Vous savez le chemin, je suppose. Je vous aurais accompagnée bien volontiers, mais c’est si près. Bonne nuit ! Bonne nuit !

Madame Linde sort.



Scène VI

NORA, HELMER.

Helmer ferme la porte et revient au premier plan.

Helmer.

Grâce au ciel, la voilà partie. Cette femme est réellement assommante !


Nora.

N’es-tu pas trop fatigué ?


Helmer.

Non, je n’ai pas l’ombre de fatigue


Nora.

Tu n’as pas sommeil non plus ?


Helmer.

Non plus. Tout au contraire je me sens très émoustillé, mais toi, on dirait que tu es épuisée et que tu tombes de sommeil.


Nora.

Oui, je suis très fatiguée. Je suis même certaine que je m’endormirai tout de suite.


Helmer.

Tu vois comme j’avais raison de ne pas vouloir que nous restions plus longtemps.


Nora.

Tu as toujours raison dans tout ce que tu fais.


Helmer, qui l’embrasse sur le front.

Allons, l’alouette commence à parler comme un livre, mais dis-moi si tu as remarqué comme Rank était gai ce soir.


Nora.

Ah ! je n’ai pas eu l’occasion de lui parler.


Helmer.

Moi aussi, je n’ai presque pas causé avec lui, mais voici longtemps que je ne l’avais vu de si bonne humeur. (Il la regarde un instant et s’approche d’elle.) Mais qu’il est bon de se retrouver dans sa maison, d’être seul avec toi ! Oh ! la jolie femme, l’enchanteresse que tu es.


Nora.

Ne me regarde pas ainsi, Torvald.


Helmer.

Et comment ne regarderai-je pas mon cher trésor, cette splendeur qui m’appartient, rien qu’à moi, entièrement à moi !


Nora, allant se placer de l’autre côté de la table.

Ne me parle pas ainsi ce soir.


Helmer, la suivant.

Tu as encore de la tarentelle dans le sang, vois-tu, et tu en es encore plus séduisante. Écoute, voici les invités qui s’en vont ! (Baissant la voix.) Nora, tout à l’heure la maison sera ensevelie dans le silence.


Nora.

Oui, je l’espère bien.


Helmer.

Vraiment, ma Nora adorée. Oh ! quand nous sommes dans le monde comme ce soir, sais-tu pourquoi je te parle si peu, pourquoi je demeure loin de toi me contentant de te lancer quelques coups d’œil à la dérobée, sais-tu pourquoi, c’est parce que j’aime me figurer que tu es mon amour secret, ma jeune, ma mystérieuse fiancée et que tout le monde ignore nos liens.


Nora.

Oui, oui, oui, je sais que toutes tes pensées sont pour moi.


Helmer.

Et quand nous sortons, que je pose le châle sur tes épaules délicates et jeunes, quand je cache cette nuque merveilleuse, il me semble que tu es ma jeune épousée, que nous revenons de la noce, que je t’emmène pour la première fois à la maison et que nous allons enfin être seuls… Je vais être seul avec toi, avec ma tendre beauté tremblante. Toute cette soirée je n’ai fait que soupirer après toi. Quand je t’ai vu feindre une poursuite, quand j’ai vu tes mouvements provocants en dansant la tarentelle, mon sang a commencé à bouillir, je n’ai pu résister et voilà pourquoi je t’ai enlevée si vite.


Nora.

Va-t’en, Torvald. Laisse-moi, cela ne me dit rien.


Helmer.

Qu’as-tu ? Tu te moques de moi, petite Nora ? Tu ne veux pas, dis-tu ? Ne suis-je pas ton mari ?

On sonne à la porte du dehors.

Nora, tressaillant.

Tu as entendu ?


Helmer, passant dans l’antichambre.

Qui est là ?



Scène VII

NORA, HELMER, le DOCTEUR RANK.


Rank, du vestibule.

C’est moi. Puis-je entrer un instant ?


Helmer, de mauvaise humeur.

Qu’est-ce qu’il lui prend à celui-là maintenant ? (Haut.) Attends un peu. (Il va ouvrir.) Allons ! c’est gentil à toi de ne pas passer devant notre porte sans frapper.


Rank.

Il m’a semblé entendre ta voix et j’ai voulu entrer un instant. (Il embrasse d’un regard toute la pièce autour de lui.) Voici ce cher foyer de famille ! Vous jouissez dans votre maison de la paix et du bien-être ! Que vous êtes heureux !


Helmer.

Mais toi aussi, là-haut, tu paraissais tout à fait content.


Rank.

Je m’amusais beaucoup. Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas jouir de tout ici bas, du moins tant et aussi longtemps qu’on le peut… Le vin était exquis.


Helmer.

Surtout le champagne.


Rank.

Toi aussi tu t’en es aperçu. C’est incroyable ce que j’en ai sablé.


Nora.

Torvald a aussi beaucoup bu de champagne ce soir.


Rank.

Vraiment ?


Nora.

Oui, et cela le rend toujours si drôle.


Rank.

Eh bien ! sapristi, pourquoi ne passerait-on pas une bonne nuit après une journée bien employée.


Helmer.

Bien employée ? Aujourd’hui je ne puis m’en vanter !


Rank, lui frappant sur l’épaule.

Oh ! moi si, je l’affirme.


Nora.

Docteur Rank vous avez dû étudier aujourd’hui quelque cas intéressant.


Rank.

Très intéressant.


Helmer.

Vois-tu bien Nora, ma petite Nora qui parle science.


Nora.

Et peut-on vous féliciter du résultat ?


Rank.

Certes, oui.


Nora.

C’est une victoire ?


Rank.

La meilleure, pour le médecin, comme pour le malade ! La certitude.


Nora, vivement dirigeant sur lui un regard investigateur.

La certitude ?


Rank.

Une certitude complète. Après cela n’avais-je pas le droit de passer une soirée gaie ?


Nora.

Sans doute, docteur !


Helmer.

C’est aussi mon avis pourvu que tu ne la payes pas demain.


Rank.

Tout se paie dans la vie.


Nora.

Docteur, vous devez aimer beaucoup les mascarades.


Rank.

Oui, quand on y voit beaucoup de costumes grotesques.


Nora.

Dites donc, quel costume mettrons-nous, vous et moi, la prochaine fois ?


Helmer.

La petite folle ! Elle pense déjà à son prochain bal.


Rank.

Vous et moi ! Écoutez, vous serez en mascotte.


Helmer.

Bien, mais trouve-moi un joli costume de mascotte.


Rank.

Que ta femme soit comme nous la voyons tous les jours !


Helmer.

Bien dit ! Et toi, as-tu songé à ton déguisement ?


Rank.

Cela, mon ami, c’est déjà décidé.


Helmer.

Voyons.


Rank.

Au premier bal masqué je serai en invisible.


Helmer.

La bonne plaisanterie !


Rank.

Il y a un grand chapeau. Tu as entendu parler de ce grand chapeau qui rend invisible qui le porte. On se le met sur la tête et personne ne vous voit.


Helmer, réprimant un sourire.

Bien, bien, tu as raison.


Rank.

Mais j’oubliais tout à fait le but de ma visite. Helmer, donne-moi un de tes cigares, un de tes havanes foncés.


Helmer.

Très volontiers.

Il lui tend la boîte de cigares.

Rank, il prend un cigare et en coupe la pointe.

Merci.


Nora, frottant une allumette.

Permettez-moi de vous donner du feu.


Rank.

Merci. (Nora approche l’allumette et allume le cigare.) Et maintenant adieu.


Helmer.

Adieu, adieu, cher ami.


Nora.

Dormez bien, docteur Rank.


Rank.

Merci de votre bon souhait !


Nora.

Vous ne m’en souhaitez pas autant.


Rank.

À vous ! oh ! Si vous le désirez !.. Dormez bien, vous aussi, et merci pour la lumière que vous m’avez fournie.

Il les salue d’un geste de tête et sort.



Scène IX

NORA, HELMER.


Helmer, contenant sa voix.

Il avait bu son comptant.


Nora, distraite.

Peut-être bien.

Helmer tire ses clefs de sa poche et passe dans l’antichambre.



Scène X

NORA, HELMER, à la cantonade.


Nora.

Que vas-tu faire, Torvald ?


Helmer.

Vider la boîte aux lettres. Elle est pleine et il n’y aurait pas de place pour les journaux demain matin.


Nora.

Tu vas travailler cette nuit ?


Helmer.

Tu sais bien que non. Qu’est-ce ? On a touché la serrure.


Nora.

À la serrure.


Helmer.

Il n’y a pas de doute. Qu’est-ce que cela veut dire ?… Je ne puis croire que les servantes… Voici un morceau d’épingle à cheveux ! Nora, c’est une des tiennes.


Nora, vivement.

Ce sont peut-être les enfants.


Helmer.

Il faut que tu leur fasses passer cette habitude, hum, hum… Allons ! Elle s’est ouverte quand même ! (il retire le contenu de la boîte et appelle.) Hélène, Hélène, éteignez la lumière de l’antichambre.

Il entre et ferme la porte de l’antichambre.



Scène XI

NORA, HELMER.


Helmer, les lettres à la main.

Vois comme il y en a ! (il regarde les adresses.) Qu’est cela ?


Nora, à la fenêtre.

Cette lettre… Non, non, Torvald.


Helmer.

Deux cartes de visite de Rank.


Nora.

Du docteur ?


Helmer.

Rank, docteur en médecine. Elles sont par-dessus les lettres ; il les a jetées dans la boîte en sortant.


Nora.

Y a-t-il quelque chose d’écrit ?


Helmer, qui les regarde.

Il y a une grande croix au-dessus du nom, vois ? Quelle vilaine plaisanterie ! On dirait qu’il fait part de sa propre mort.


Nora.

C’est ce qu’il fait en réalité !


Helmer.

Quoi !… Que sais-tu ? T’a-t-il dit quelque chose ?


Nora.

Oui, les cartes signifient qu’il a à jamais pris congé de nous. Il veut s’enfermer pour mourir.


Helmer.

Mon pauvre ami, je savais que je ne le conserverais pas longtemps, mais si vite ! Et il va se cacher comme un animal blessé.


Nora.

Si cela doit arriver, mieux vaut que ce soit sans un mot, n’est-ce pas Torvald ?


Helmer, se promenant.

Il était devenu de la famille. Je ne puis me faire à l’idée de le perdre. Ses souffrances, son caractère renfermé faisait comme un fond sombre au tableau ensoleillé de notre bonheur… Enfin, peut-être cela vaut-il mieux au moins pour lui. (Il s’arrête.) Et peut-être aussi pour nous, Nora. Maintenant nous voici exclusivement voués l’un à l’autre. (Il la prend dans ses bras.) Ah ! ma petite femme adorée, jamais je ne te serrerai assez étroitement. Vois-tu, Nora, bien des fois j’ai voulu te voir menacée de quelque danger pour pouvoir exposer ma vie, donner mon sang, tout risquer, tout pour te protéger…


Nora, s’arrachant de ses bras, d’une voix ferme et résolue.

Maintenant lis les lettres, Torvald.


Helmer.

Non, non, pas ce soir. Je veux demeurer avec toi, avec ma petite femme idolâtrée.


Nora.

Avec cette idée de la mort de ton ami…


Helmer.

Tu as raison. Cela nous a affecté tous les deux. Une chose qui répugne s’est mise entre nous, l’idée de la mort et de la dissolution. Il faut lutter pour nous en affranchir, jusque-là… nous resterons chacun dans notre chambre.


Nora, se jetant à son cou.

Bonne nuit, Torvald, bonne nuit.


Helmer, la baisant sur son front.

Bonne nuit, mon oiseau chanteur, dors en paix. Je vais parcourir les lettres.

Il passe dans sa chambre emportant les lettres et ferme la porte.



Scène XII

NORA seule.

Nora tâtonne autour d’elle les yeux égarés, elle prend le domino d’Helmer et s’en couvre.

Nora, d’une voix brève, pleine de râles et secouée de sanglots.

Ne plus le revoir, jamais ! jamais ! et les enfants… ne les revoir jamais eux non plus ! Oh ! cette eau glacée, noire… Cet abîme sans fond ! Ah ! si du moins c’était déjà fait !… Maintenant il la prend… il la lit… Non non, pas encore ! Adieu, Torvald… adieu, mes enfants.

Elle se précipite vers la porte. Au même instant Helmer ouvre brusquement la porte de sa chambre et entre une lettre pliée à la main.



Scène XIII

NORA, HELMER.


Helmer.

Nora !


Nora, jetant un cri pénétrant.

Ah !


Helmer.

Que veut dire ceci ?… Sais-tu ce que signifie cette lettre ?


Nora.

Oui, je le sais. Laisse-moi sortir, laisse-moi sortir.


Helmer, la retenant.

Où vas-tu ?


Nora, essayant de le repousser.

Tu ne dois pas me sauver, Torvald.


Helmer, reculant.

Alors c’est vrai. Cette lettre dit vrai. C’est horrible. Non, non, non, c’est impossible… Cela ne peut pas être.


Nora.

C’est vrai. Je t’ai aimé plus que tout au monde.


Helmer.

Eh ! Laissons-là les enfantillages.


Nora, faisant un pas en arrière.

Torvald !


Helmer

Malheureuse. Qu’as-tu eu le courage de faire ?


Nora.

Laisse-moi aller, tu ne porteras pas le poids de ma faute, tu ne répondras pas pour moi.


Helmer.

Assez de comédies ! (Il ferme la porte de l’antichambre.) Tu vas rester là et me rendre compte de tes actes. Comprends-tu ce que tu as fait, dis, le comprends-tu.


Nora, le regarde avec une expression croissante de rigidité et dit d’une voix atone.

Oui, maintenant je commence à comprendre le fond des choses.


Helmer, se promenant avec agitation.

Oh ! terrible réveil. Pendant huit ans, elle fut ma joie et mon orgueil, une hypocrite, une trompeuse… encore pire une criminelle ! Quel abîme de laideur, quelle horreur !

Nora muette le suit d’un regard fixe.

Helmer, s’arrêtant devant elle.

J’aurais dû pressentir qu’il arriverait quelque chose de ce genre. J’aurais dû le prévoir avec la légèreté de principes de ton père… Et tu as hérité de ces principes… pas de religion, pas de morale, pas de sentiment du devoir… Oh ! je suis bien puni d’avoir jeté un voile sur ta conduite. Je l’ai fait pour toi et voilà comment tu me récompenses.


Nora.

Oui, voilà.


Helmer.

Tu viens de détruire mon bonheur, de briser tout mon avenir. Je n’y puis penser sans frémir. Me voici dans les mains d’un homme sans scrupules, il peut faire de moi ce qui lui plaît, me demander ce qu’il veut, commander, ordonner à sa guise, sans que j’ose même souffler mot. Ainsi je puis me voir réduit à l’impuissance, coulé à pic par la légèreté d’une femme.


Nora.

Quand je ne serai plus de ce monde, tu seras libre.


Helmer.

Ah ! Laisse-là les mots creux. Ton père en avait aussi toute une provision. À quoi m’avancerait que tu abandonnes ce monde, comme tu dis ? À rien. Malgré cela la chose pourrait transpirer, et peut-être serais-je soupçonné d’avoir été ton complice, le complice de ton acte criminel ! On pourrait croire que j’ai été son instigateur, celui qui t’a poussée à le commettre. Et c’est à toi que je dois cela, à toi que j’ai portée dans mes bras à travers toute notre vie conjugale. Comprends-tu maintenant ce que tu as fait ?


Nora, calme et froide.

Oui.


Helmer.

Tout cela est si incroyable que je n’en reviens pas. Mais il faut prendre un parti… Enlève ce domino, enlève, te dis-je… Il faut que je le contente d’une façon ou d’une autre. Il faut étouffer la chose à tout prix. Pour nous, que ce soit comme si rien n’était changé, bien entendu je ne parle que des apparences. En conséquence, tu continueras à vivre ici, cela va sans dire, mais il te sera interdit d’élever tes enfants. Je n’ose pas te les confier. Ah ! être obligé de parler ainsi à celle que j’ai tant aimée et qui encore… Enfin c’est du passé, c’est sans remède ; à l’avenir il ne faut plus penser au bonheur, mais uniquement à sauver des débris, des ruines, des apparences…

On sonne à la porte au dehors.

Helmer, tressaillant.

Qu’est-ce ?… Si tard… Malédiction ! Serait-ce déjà ?… Cet homme aurait-il ?… Cache-toi, Nora… Dis que tu es malade.

Nora ne bouge pas, Helmer va ouvrir la porte.



Scène XV

NORA, HELMER, LA FEMME DE CHAMBRE.


La femme de chambre, à demi vêtue, sur la porte de l’antichambre.

Une lettre pour Madame.


Helmer.

Donnez-la moi.

Il prend la lettre et ferme la porte.



Scène XVI

NORA, HELMER.


Helmer.

C’est de lui. Mais tu ne l’auras pas, je la lirai moi-même.


Nora.

Lis.


Helmer, s’approchant de la table.

Je n’en ai pas le courage. Peut-être sommes-nous pris l’un et l’autre… Non, il faut que je le sache.

Il ouvre rapidement la lettre, parcourt quelques lignes, examine un papier qui y est joint et pousse un cri de joie. Nora l’interroge du regard.

Helmer.

Nora !… Non, je relis… Oui, c’est cela, je suis sauvé… Nora, je suis sauvé.


Nora.

Et moi ?


Helmer.

Toi aussi naturellement. Nous sommes sauvés tous les deux. Vois, il te rend le reçu. Il dit qu’il regrette, qu’il se repent. Un heureux événement qui a changé son existence… Oh ! ce qu’il écrit n’a pas d’importance. Nous sommes sauvés, Nora ! Maintenant personne ne peut te nuire… Ah ! Nora, Nora. Non, détruisons d’abord ces abominations… Laisse-moi voir… (Il jette un regard sur le reçu.) Non, non, je ne veux rien voir. Je me figurerai que j’ai eu un cauchemar et qu’il est passé. (Il déchire les deux lettres et le reçu, les jette dans la cheminée et en regarde brûler les fragments.) Voilà ! tout a disparu… Il t’écrivait que depuis la veille de Noël tu… Oh ! quelle épreuve ont dû être pour toi ces trois jours, Nora !


Nora.

Durant ces trois jours j’ai soutenu une lutte violente.


Helmer.

Et tu t’es désespérée. Tu ne voyais pas d’autre issue que… Non, non, nous ne conserverons aucun souvenir de tous ces ennuis. Allons célébrer notre délivrance en répétant sans cesse : « C’est passé ! c’est passé ! » Mais écoute-moi, Nora, il semble que tu ne comprends pas. C’est passé ! Allons, que signifie ce sérieux ? Oh ! ma pauvre petite Nora, j’y suis ! Tu ne peux croire que je te pardonne, mais crois-le, Nora, je te le jure, tout est pardonné. Je sais bien que tout ce que tu as fait tu l’as fait pour amour de moi.


Nora.

C’est vrai.


Helmer.

Tu m’as aimé comme une femme doit aimer son mari. Seulement tu te trompais dans l’emploi des moyens. Mais crois-tu que je t’aime moins parce que tu n’es pas capable de te guider toi-même. Non, non, repose-toi sur moi. Ni aide, ni direction ne te manqueront. Je ne serais pas homme si ton incapacité ne te rendait doublement séduisante à mes yeux. Oublie les paroles dures que je t’ai dites dans les premiers moments de terreur quand je croyais que tout allait crouler sur moi. Je t’ai pardonné, Nora. Je te jure que je t’ai pardonné.


Nora.

Merci de ton pardon.

Elle sort par la porte de droite.

Helmer.

Non, reste ici… (il la suit des yeux.) Pourquoi vas-tu dans l’alcove ?


Nora, de sa chambre.

Pour enlever ce déguisement.


Helmer, près de la porte qui est restée ouverte.

Bien, repose-toi, tâche de calmer ton esprit. Petit oiseau effarouché, repose en paix. J’ai des ailes assez larges pour t’abriter. (Il marche sans s’éloigner de la porte.) Oh ! quel foyer paisible et enchanteur que le nôtre, Nora ! Tu es ici en sûreté. Je te garderai comme si tu étais une colombe recueillie par moi, après que je l’ai tirée saine et sauve des serres du vautour. Je saurai calmer ton pauvre cœur palpitant. J’y réussirai peu à peu. Crois-moi, Nora, demain tu verras tout avec d’autres yeux. Tout continuera comme auparavant. Je n’aurai pas besoin de te dire à tout instant que je t’ai pardonné, parce que toi-même tu le comprendras sans aucun doute. Comment peux-tu croire, que je veuille te repousser, ni te faire aucun reproche ? Ah ! tu ne sais pas ce que c’est qu’un vrai cœur d’homme ! Il est si doux, si agréable pour la conscience d’un homme de pardonner sincèrement du fond du cœur. Ce n’est pas seulement sa femme qu’il voit dans l’être pardonné, c’est aussi sa fille. Ainsi tu me paraîtras dans l’avenir, petit être effaré, sans boussole. Ne te préoccupe de rien, Nora. Sois franche avec moi, pas davantage, et je serai à la fois ta volonté et ta conscience… Tu te tais… Tu ne t’es pas couchée… tu t’es rhabillée ?


Nora, avec ses vêtements de la journée.

Oui, Torvald, je me suis rhabillée.


Helmer.

À cette heure pourquoi ?


Nora.

Je ne dormirai pas cette nuit.


Helmer.

Mais, ma chère Nora…


Nora, regardant sa montre.

Il n’est pas tard encore. Assieds-toi, Torvald, il faut que nous causions.


Helmer.

Nora, que veut dire cet air grave ?


Nora.

Assieds-toi, la conversation sera longue. Nous avons beaucoup à causer.

Helmer s’assied en face d’elle.

Helmer.

Tu m’inquiètes, Nora, je ne te comprends pas.


Nora.

Tu dis bien, tu ne me comprends pas, et moi non plus, je ne t’ai pas compris jusqu’à cette nuit. Ne m’interromps pas, écoute ce que je te dis. Il s’agit de régler nos comptes.


Helmer.

Dans quel sens ?


Nora, après un silence.

Nous voici l’un en face de l’autre. Quelque chose n’éveille-t-il pas ton attention ?


Helmer.

Que veux-tu dire ?


Nora.

Voilà huit ans que nous sommes mariés. Réfléchis un moment. N’est-ce pas la première fois que nous deux, mari et femme, nous causons sérieusement ?


Helmer.

Sérieusement, oui… mais quoi ?


Nora.

Huit ans ont passé et plus encore depuis que nous nous connaissons. Et jamais il ne s’est échangé entre nous un mot sérieux sur un sujet grave.


Helmer.

Pourquoi t’aurais-je fait part de mes préoccupations, quand je savais que tu ne pouvais me les enlever.


Nora.

Je ne parle pas de préoccupations. Ce que je veux dire c’est que jamais en rien nous n’avons regardé ensemble le fond des choses.


Helmer.

Mais voyons, ma chère Nora, est-ce là une occupation pour toi.


Nora.

Voilà bien le fait, tu ne m’as jamais comprise. Vous avez toujours été très injustes envers moi, papa d’abord et toi ensuite.


Helmer.

Quoi ! tous les deux ! Mais il n’y a personne qui t’ait aimée autant que nous.


Nora, secouant la tête.

Jamais vous ne m’avez aimée. Il vous a paru agréable d’être en admiration devant moi ni plus ni moins.


Helmer.

Voyons, Nora, que veut dire ce langage ?


Nora.

Je te le dis, Torvald. Quand j’étais avec papa, il m’exposait ses idées et je les suivais. Si j’en avais d’autres qui me fussent personnelles, je les cachais, parce que cela ne lui aurait pas plu. Il m’appelait sa poupée et jouait avec moi comme je jouais avec les miennes… Ensuite je suis venue chez toi.


Helmer.

Tu emploies des expressions singulières pour parler de notre mariage.


Nora, sans changer de ton.

Je veux dire que des mains de papa je suis passée dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût, et je partageais ton goût ou je le laissais croire, je ne puis le dire au juste. Peut-être l’un et l’autre. Maintenant quand je regarde en arrière, il me semble que j’ai vécu comme les pauvres au jour le jour. J’ai vécu les pirouettes que je faisais pour t’amuser, Torvald, mais cela allait à ton but. Toi et papa, vous avez été bien coupables envers moi. C’est vous qui êtes responsables que je ne sois bonne à rien.


Helmer.

Tu es incompréhensible, Nora, et ingrate. N’as-tu pas été heureuse ici ?


Nora.

Jamais, je croyais l’être, mais je ne l’ai jamais été.


Helmer.

Comment, tu n’as jamais été heureuse ?


Nora.

Non, j’étais gaie, cela oui. Tu étais si gentil pour moi. Mais notre maison n’était qu’un salon de fête. J’ai été grande poupée chez toi, comme j’avais été petite poupée chez papa et nos enfants à leur tour ont été mes poupées. J’aimais à te voir jouer avec moi, comme les enfants s’amusaient à me voir jouer avec eux. Voilà ce qu’a été notre union, Torvald.


Helmer.

Il y a quelques vérités dans ce que tu dis… Bien que tu exagères et que tu grossisses beaucoup les faits. Mais dorénavant tout changera. Le temps du plaisir est passé ; celui de l’éducation commence.


Nora.

L’éducation de qui ? La mienne ou celle des enfants ?


Helmer.

Les deux, Nora.


Nora.

Ah ! Torvald, tu n’es pas homme à m’élever pour faire de moi la véritable épouse qu’il te faut.


Helmer.

Et c’est toi qui dis cela ?


Nora.

Quant à moi, quelle préparation ai-je pour élever des enfants ?


Helmer.

Nora !


Nora.

Ne le disais-tu pas tout à l’heure, ne disais-tu pas qu’il y a une tâche que tu n’osais pas me confier ?


Helmer.

Je l’ai dit dans un moment d’irritation. Maintenant tu vas t’en servir comme de tremplin ?


Nora.

Mon Dieu, tu l’as très bien dit. C’est une tâche supérieure à mes forces. Il y en a une autre à laquelle je dois m’appliquer auparavant. Je veux penser d’abord à m’élever moi-même. Tu n’es pas homme à me faciliter ce travail. Il faut que je l’entreprenne seule. Voilà pourquoi je vais te quitter.


Helmer, se levant d’un bond.

Quoi ! que dis-tu ?


Nora.

J’ai besoin d’être seule pour me rendre compte de moi-même et de tout ce qui m’entoure. Voilà pourquoi je ne puis demeurer avec toi.


Helmer.

Nora ! Nora !


Nora.

Je veux partir tout de suite. Cette nuit je trouverai asile chez Christine.


Helmer.

Tu divagues. Tu n’as pas le droit de partir, je te le défends.


Nora.

Dorénavant tu ne peux rien me défendre… J’emporte tout ce qui est à moi. Je ne veux rien recevoir de toi ni maintenant ni jamais.


Helmer.

Mais que veut dire cette folie.


Nora.

Demain je pars pour mon pays. Là je pourrai vivre plus facilement.


Helmer.

Aveugle que tu es, pauvre créature sans expérience !


Nora.

Je tâcherai d’acquérir de l’expérience, Torvald.


Helmer.

Abandonner ton foyer, ton mari, tes enfants. Tu ne penses pas à ce que l’on va dire.


Nora.

Je n’y puis penser. Je ne sais que ce qui m’est indispensable.


Helmer.

Ah ! c’est irritant. De sorte que tu manqueras à tes devoirs les plus sacrés.


Nora.

Qu’appelles-tu mes devoirs les plus sacrés ?


Helmer.

Tu as besoin que je te le dises ? Est-ce que ce ne sont pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants ?


Nora.

J’en ai d’autres non moins sacrés.


Helmer.

Tu n’en a pas. Quels sont ces devoirs ?


Nora.

Mes devoirs envers moi-même.


Helmer.

Avant tout tu es épouse et mère.


Nora.

Je n’y crois plus. Je crois que je suis avant tout un être humain, avec les mêmes droits que toi, ou que du moins je dois tâcher de l’être. Je sais que la majorité des hommes te donnera raison et, que ces idées sont imprimées dans les livres, mais maintenant je ne puis penser à ce que disent les hommes et à ce qu’ils impriment dans les livres. Je ne sais rien, mais je vais tout tirer de moi-même. Il faut que je forme moi-même mes idées là-dessus, et que j’essaye de m’en rendre compte.


Helmer.

Quoi ! Tu ne te rends pas compte que ton poste est au foyer. N’as-tu pas un guide infaillible sur ces questions ? N’as-tu pas la religion ?


Nora.

Hélas ! Torvald, je ne sais pas exactement ce que c’est que la religion.


Helmer.

Tu ne sais ce que c’est.


Nora.

Je ne sais que ce que m’a dit le pasteur Hausen en me préparant à la confirmation « La religion c’est ceci, cela et le reste. » Quand je me trouverai seule et affranchie, j’examinerai cette question comme tant d’autres. Je verrai si le pasteur disait vrai, ou du moins si ce qu’il m’a dit était vrai par rapport à moi.


Helmer.

Oh ! voilà qui est inouï d’une femme si jeune !… Mais si la religion ne peut te servir de guide, laisse-moi au moins sonder ta conscience, car je suppose que tu as du moins du sens moral, ou est-ce que cela te manque aussi, réponds ?


Nora.

Que veux-tu, Torvald ? Il m’est difficile de te répondre. Je ne sais, je ne vois pas clair là-dedans, je ne sais qu’une chose, c’est que mes idées sont complètement distinctes des tiennes. Je vois aussi que les lois ne sont pas ce que je croyais, mais que ces lois soient justes, cela je ne puis l’admettre. Qu’une femme n’ait pas le droit d’éviter un souci à son vieux père moribond, et de sauver la vie à son mari, cela n’est pas possible.


Helmer.

Tu parles comme une enfant. Tu ne comprends rien à la société à laquelle tu appartiens.


Nora.

Non, non, je n’y comprends rien, mais je puis m’enquérir et me rendre compte de qui a raison de la société ou moi.


Helmer.

Tu es malade, Nora. Tu as la fièvre, et je crois même que tu n’as pas ton bon sens.


Nora.

Cette nuit je me trouve plus alerte d’esprit, plus sûre de moi que jamais.


Helmer.

Et c’est avec cette sûreté, cette lucidité que tu abandonnais ton mari et tes enfants ?


Nora.

Oui.


Helmer.

Cela ne peut avoir qu’une explication.


Nora.

Laquelle ?


Helmer.

Tu ne m’aimais pas.


Nora.

C’est vrai. C’est en effet le nœud de tout.


Helmer.

Nora ! Et c’est ainsi que tu me le dis ?


Nora.

Je le regrette, Torvald, parce que tu as été bon pour moi. Mais qu’y faire ? Je ne t’aime pas.


Helmer, faisant des efforts pour demeurer calme.

De cela, je suppose, tu es aussi parfaitement convaincue.


Nora.

Absolument. Et c’est pour cela que je ne veux pas rester ici davantage.


Helmer.

Et comment peux-tu m’expliquer comment j’ai perdu ton amour ?


Nora.

C’est très simple. C’est l’œuvre de cette nuit, quand j’ai vu que le prodige attendu ne se produisait pas, alors j’ai compris que tu n’étais pas l’homme que je croyais.


Helmer.

Explique-toi, je ne te comprends pas.


Nora.

Pendant huit ans j’ai attendu tranquillement. Je savais parfaitement que les prodiges ne s’accomplissent pas tous les jours. Enfin, ce moment d’angoisse est arrivé. « Maintenant le prodige va s’accomplir » me disais-je. Tant que la lettre de Krogstad a été dans la boîte aux lettres, je n’ai pas pensé une minute que tu serais obligé de subir les exigences de cet homme. Je croyais fermement que tu lui dirais : « Allez et publiez tout. » Et quand cela serait arrivé !…


Helmer.

Ah ! oui… quand j’aurais livré ma femme à la honte, au mépris…


Nora.

Quand cela serait arrivé, j’étais tout à fait sûre que tu allais te présenter pour répondre de tout, en disant : « C’est moi le coupable ! »


Helmer.

Nora !


Nora.

Tu vas dire que je n’aurais pas accepté un pareil sacrifice. C’est vrai. Mais à quoi aurait servi mon affirmation à côté de la tienne. Eh bien ! c’était là le prodige que j’espérais avec terreur et pour l’éviter, je voulais mourir.


Helmer.

Nora, j’aurais travaillé avec plaisir pour toi jour et nuit, et j’aurais subi toutes espèces de privations et de peines, mais il n’y a personne qui offre son honneur pour l’être qu’il aime.


Nora.

Des milliers de femmes l’ont fait.


Helmer.

Oh ! Tu penses comme une enfant, et tu parles de même.


Nora.

Soit ! Mais tu ne penses pas, tu ne parles pas comme un homme que je puisse suivre. Une fois rassuré, non sur le danger qui me menaçait, sur celui que tu craignais, toi tu as tout oublié. Je suis redevenue ton oiseau chanteur, la poupée que tu étais disposé à porter dans tes bras comme avant et avec plus de précautions, puisque tu avais découvert que j’étais plus fragile. (Elle se lève.) Écoute, Torvald. À ce moment il m’a paru que j’avais vécu huit ans dans cette maison avec un étranger, et que j’avais eu de lui trois enfants. Ah ! je n’y veux pas penser. Cela me donne envie de me déchirer moi-même.


Helmer, sourdement.

Je le vois hélas ! je le vois. Il s’est ouvert entre nous un abîme, mais dis, Nora, ne peut-il se combler ?


Nora.

Telle que je suis maintenant, je ne puis pas être ta femme.


Helmer.

Je puis me transformer.


Nora.

Peut-être, si on t’enlève ta poupée.


Helmer.

Me séparer de toi ! de toi, non, non, Nora. Je ne puis me résigner à cette idée.


Nora, se dirigeant vers la porte de droite.

Raison de plus pour en finir.

Elle sort et revient avec son manteau, son chapeau et un petit sac de voyage qu’elle pose sur une chaise près du guéridon.

Helmer.

Nora, pas encore, pas encore. Attends demain.


Nora, mettant le manteau.

Je ne puis passer la nuit sous le toit d’un étranger.


Helmer.

Mais nous pouvons vivre par la suite comme des frères.


Nora, mettant son chapeau.

Tu sais bien que cela ne durerait pas longtemps. (Jetant le châle sur ses épaules.) Adieu, Torvald, je ne veux pas voir les enfants. Je sais qu’ils sont dans des mains meilleures que les miennes. Dans ma situation actuelle je ne puis pas être une mère pour eux.


Helmer.

Mais un jour, Nora, un jour ?


Nora.

Que te répondre ? J’ignore ce qu’il en sera de moi.


Helmer.

Mais, quoiqu’il en soit de toi, tu es ma femme.


Nora.

Écoute, Torvald, quand une femme abandonne le domicile conjugal comme je le fais maintenant, les lois, dit-on, affranchissent le mari de toute obligation envers elle. En tout cas, je t’en tiens quitte, il n’est pas juste que tu sois enchaîné quand je ne le suis pas. Pleine liberté pour tous les deux ! Tiens, voici ton anneau. Rends-moi le mien.


Helmer.

Cela aussi ?


Nora.

Oui.


Helmer.

Le voici.


Nora.

Merci. Maintenant tout est fini. Je te laisse les clefs. La femme de chambre est au courant de tout, mieux que moi. Demain, après mon départ, Christine viendra emballer tout ce que j’ai apporté ici. Je veux qu’on me l’envoie.


Helmer.

Tout est-il fini ! Tu ne veux donc plus penser à moi, jamais, Nora !


Nora.

Bien sûr, je penserai souvent à toi, et aux enfants, et à la maison.


Helmer.

Puis-je t’écrire ?


Nora.

Non, jamais, je te le défends.


Helmer.

Oh !… mais je puis t’envoyer…


Nora.

Rien, rien.


Helmer.

T’aider si tu en as besoin.


Nora.

Je te dis que non… Je n’accepte rien d’un étranger.


Helmer.

Nora, ne serai-je jamais plus pour toi qu’un étranger ?


Nora, prenant le sac de voyage.

Ah ! Torvald, il faudrait pour cela le plus grand des prodiges.


Helmer.

Lequel ?


Nora.

Il faudrait nous transformer tous deux au point… hélas ! Torvald, je ne crois plus aux prodiges.


Helmer.

Mais moi je veux y croire ! Dis, quel est ce prodige ?… Nous devons nous transformer tous deux au point que…


Nora.

Au point que notre union devienne un véritable mariage. Adieu !

Elle sort. On entend se fermer la porte de la rue.



Scène XVII

HELMER, seul, se laissant tomber sur une chaise près de la porte, et cachant son visage dans ses mains.

Nora ! Nora ! (Il relève la tête, et regarde autour de lui.) Elle est partie… elle est partie. (Avec un éclair d’espoir.) Le plus grand des prodiges !

Il sort à son tour, on entend se refermer derrière lui la porte de la maison.


Rideau.


FIN
  1. Les Révoltés scandinaves de Maurice Bigeon sont, je crois, ce qu’on a écrit de plus compréhensif sur les écrivains du Nord.
  2. Voir les pages consacrées par Léon Tikhomirov au « printemps fou » dans Conspirateurs et policiers.
  3. Une Maison de Poupée est la vraie traduction. M. Ernest Tissot a proposé Intérieur de Poupée, ce qui serait un contre sens, car Ibsen n’a jamais pensé qu’on ouvrît sa poupée pour voir ce qu’il y avait dedans.
  4. Francisque Sarcey, en 1896, quand le succès s’accentua croyait que 500 lecteurs avaient la première année répondu à l’appel du préfacier Édouard Rod. Il se trompait. En dehors de la distribution à la presse, il ne s’était vendu un an après la mise en vente que 89 exemplaires, plus de la moitié hors frontières.
  5. Ce n’est ni le comte Prozor ni M. Jules Lemaître qui mirent Antoine sur la voie d’Ibsen. À l’une des répétitions d’Esther Brandes, rue Blanche, il me souvient qu’Émile Zola recommanda chaleureusement la pièce au directeur du Théâtre Libre. Antoine se plaignait de la mauvaise traduction qui lui avait été communiquée. C’était une version de M. de Hessem faite d’après l’allemand. Les répétitions d'Esther Brandes sont de 1887. Trois ans après, Rodolphe Darzens fournissait à Antoine la traduction rêvée par lui.