Une mine de souvenirs/Avant-propos

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Avant-Propos


Mes chers compatriotes,

Je viens de nouveau vous faire une visite. Penché vers la tombe où je vais être enfermé bientôt, je veux goûter encore une fois le plaisir de m’entretenir avec vous.

J’obéis en cela aux désirs de mes supérieurs. Ils ont pensé que les souvenirs d’une vie de plus de 70 ans passés au milieu de vous, les leçons tirées des événements auxquels j’ai été mêlé ne pourraient que faire du bien. Cette mine pourra peut-être déterminer quelques gens à embrasser, avec la grâce de Dieu, l’état ecclésiastique et religieux. La guerre et la grippe ont fait bien des victimes parmi le clergé canadien, il faut les remplacer. Le bon Dieu prend qui Il veut pour instrument de sa gloire.

Je me suis mis à l’œuvre. Je veux seulement rappeler les souvenirs qui sont de nature à faire du bien à mes compatriotes et à procurer la gloire de Dieu.

Je veux écrire un français correct, celui que les calomniateurs vous accusent de ne pas comprendre, vous qui comprenez si bien les sermons que des Pères nouvellement arrivés de France vous ont prêchés et vous prêchent encore. Je veux vous venger du reproche qu’on vous fait de ne pas comprendre le français, le vrai français. Puisque vous comprenez les prédicateurs qui viennent de France comme vous comprenez votre curé, c’est un signe que vous savez le vrai français.

Mais ici vous me permettez bien de vous faire remarquer que si nous comprenons le français aussi bien que le comprenaient nos ancêtres, malheureusement un bon nombre ne le parlent pas aussi purement. Plusieurs des nôtres qui vivent ou ont vécu dans un milieu anglais emploient souvent des mots que nos ancêtres ne comprendraient pas. Dans la jeune génération, combien y en a-t-il qui, au lieu de se servir de l’expression française, glissent un mot anglais ici et là ? Par exemple : C’est pour le fun… on a eu un time… il m’a donné une ride… il est allé au store… j’ai acheté du bacon… il a brisé son auto parce que le break a fait défaut… il n’avait pas de wrench pour le settler… etc., etc., etc.

Ce n’est pas une charge que je fais, c’est un exemple que je donne. Le beau langage de nos pères, qui était celui du 17ème siècle, tend à disparaître. Bossuet disait à Louis XIV : « J’ai eu fret à venir ici… moé, sire, je suis à faire l’histoire du monde pour le Dauphin. » [1] Il y en a aujourd’hui qui appellent ce français du patois canadien.

Que l’on dise que les anglo-français parlent un patois… peu importe ; mais que l’on ne dise pas que nos ancêtres ne parlaient pas le vrai français. Et ceux de leurs enfants qui sont restés français, c’est-à-dire les sept-huitièmes, parlent encore le même français.

Pour ne pas donner prise à nos ennemis, quand nous parlerons anglais, parlons anglais ; et quand nous parlerons français, parlons français.

Quant à moi, je veux que mes souvenirs soient écrits en français ; c’est mon devoir et ma gloire de le faire. Je suis sûr d’avance que vous comprendrez chaque mot de mon livre, car vous savez le français.

Vous savez aussi que je ne cultive qu’une seule fleur de rhétorique : la clarté ; car je sais qu’aux fleurs vous préférez le fruit… de vos lectures. Vous me comprendrez ; ce sera ma récompense. Heureux serai-je si notre Mère Immaculée veut diriger ma plume. Ainsi soit-il.

  1. Il prononçait histoère.