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Une nouvelle histoire de la révolution française par M. Michelet

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Une nouvelle histoire de la révolution française par M. Michelet
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 5 (p. 343-355).

Je n’ai pas vu sans inquiétude M. Michelet aborder l’histoire de la révolution française. Ce n’est pas que les lumières lui manquent : sa vie est assurément une des vies les plus studieuses, son esprit un des plus savans de ce temps-ci ; mais il y a dans la nature même de ses travaux quelque chose qui contraste singulièrement avec le sujet nouveau qu’il a choisi. Ses études sur la Science nouvelle de Vico, recommandables à plus d’un titre, puisqu’il a su donner une forme nette et précise aux conceptions du philosophe napolitain, qui, dans le texte original, sont loin de posséder ce mérite, son Précis d’histoire moderne, analyse rapide et substantielle des trois derniers siècles, semblaient naturellement le préparer à la tâche qu’il vient d’entreprendre ; mais, disons-le franchement, son Introduction à l’histoire universelle, son Histoire de la république romaine, et surtout son Histoire de France depuis l’invasion germanique jusqu’à la mort de Louis XI, sont en contradiction manifeste avec le génie même de la révolution française. Pour comprendre tout ce qu’il y a de vrai dans notre assertion, il n’est pas nécessaire de réfléchir long-temps ; il suffit de se rappeler le caractère distinctif des œuvres que nous venons d’énumérer, et si à cette liste déjà si nombreuse nous ajoutons les Origines du droit français et les Mémoires de Luther, l’évidence devient encore plus lumineuse. Oui, sans doute, M. Michelet a rendu accessibles à toutes les intelligences les principes féconds de la Science nouvelle, qui sans lui peut-être fussent demeurés le partage exclusif d’un petit nombre d’érudits. Il a résumé, interprété avec une lucidité merveilleuse les principaux événemens accomplis en Europe depuis la prise de Constantinople par Mahomet II jusqu’à la convocation des états-généraux à Versailles ; mais la manière toute mystique dont il a expliqué les origines du droit français, la forme légendaire qu’il a donnée aux principaux événemens du moyen-âge, ses commentaires confus sur la réforme religieuse du XVIe siècle, ne révèlent pas chez lui une grande aptitude à comprendre, à expliquer, à peindre, à raconter les combats livrés depuis la mort de Louis XV jusqu’à la chute de Napoléon. Parlerai-je de son livre sur le Prêtre et la Famille, de son livre sur le Peuple, où ses instincts mystiques n’éclatent pas avec moins d’évidence ? à quoi bon ? Ces deux livres ne sont-ils pas les corollaires naturels, inévitables des précédens ouvrages de l’auteur ? Pouvait-on croire que M. Michelet ne porterait pas dans la philosophie morale, dans la philosophie politique les habitudes de son esprit, que nous connaissions depuis long-temps ? Eût-il été raisonnable d’espérer qu’en abandonnant le domaine des faits pour le domaine des idées, il se transformerait tout à coup et prendrait des habitudes nouvelles ; qu’il trouverait pour la déduction et l’expression de ses pensées une méthode plus rigoureuse, plus logique, plus claire ; qu’il renoncerait à la fantaisie, à l’extase pour s’en tenir à la démonstration de la vérité ? Assurément non ; il serait donc absolument inutile de nous arrêter à caractériser ces deux livres. Pour déterminer nettement jusqu’à quel point M. Michelet réunit les facultés nécessaires à l’historien de la révolution française, il nous suffit d’étudier avec attention et d’apprécier avec sincérité son Histoire de la république romaine et son Histoire de la France au moyen-âge. C’est là, en effet, qu’il a donné pleine carrière à ses instincts ; c’est là qu’on peut prendre la mesure précise de son talent pour la narration.

Or, que signifie son Histoire de la République romaine ? À quoi se réduit ce livre trop applaudi il y a dix-huit ans, et aujourd’hui trop oublié ? N’est-ce pas tout simplement un hommage rendu aux travaux de Niebuhr ? Quoique l’historien français contredise, sur plusieurs points de détails, l’érudit allemand, quoiqu’il résolve à sa manière plusieurs questions déjà posées, déjà résolues par Niebuhr, n’est-il pas manifeste que l’historien français procède de l’érudit allemand comme l’effet procède de la cause ? Il est vrai que Niebuhr, à son tour, procède de Vico, et que M. Michelet connaissait directement, familièrement les principes du philosophe napolitain sur la succession et la génération des faits historiques. Il est vrai qu’on retrouve dans l’œuvre de Niebuhr toutes les idées de Vico sur l’époque mythique, sur l’époque héroïque, sur l’époque humaine de toutes les nations ; mais l’application spéciale de ces idées au peuple romain n’appartient pas en propre à M. Michelet. Quelque sagacité, en effet, qu’il ait déployée dans l’analyse et l’interprétation des textes, quelque originalité qu’il ait montrée dans la solution de plusieurs problèmes, il est impossible de ne pas reconnaître en lui un élève de Niebuhr aussi bien qu’un élève de Vico. Chez l’écrivain allemand comme chez l’écrivain français, c’est toujours et partout le même procédé, modifié seulement par le génie des deux nations. J’admets volontiers la vérité des principes posés par Vico, sauf à discuter les conséquences extrêmes de ces principes, après la triple évolution mythique, héroïque et humaine ; cependant le procédé adopté par Niebuhr et suivi par M. Michelet convient-il à l’histoire ? Je ne le crois pas. L’historien allemand et l’historien français émiettent les légendes acceptées par Tite-Live, les réduisent en poudre ; mais leurs mains savent-elles trouver dans ces ruines les matériaux d’un édifice nouveau, plus solide, plus vrai, plus durable que les légendes de Tite-Live ? Hélas ! non ; nous marchons de ruines en ruines ; toutes les pierres séculaires qui semblaient unies ensemble par un ciment indestructible, séparées maintenant par une critique impitoyable, jonchent le sol, peuplé hier encore des grandes figures familières à notre jeunesse. Toutefois que nous donne Niebuhr, que nous donne M. Michelet en échange de ces figures qu’ils déclarent mythiques ? Après avoir réduit Plutarque et Tite-Live à confesser leur ignorance, leur crédulité, nous disent-ils où est la vérité, quels sont les faits dignes de croyance ? Mon Dieu, non. Tout-puissans pour détruire, impuissans à construire, ils défont l’histoire et ne la refont pas. Romulus, Numa, Ancus-Martius, Tullus-Hostilius, les Tarquins, le premier Brutus, s’évanouissent comme des ombres : nous attendons la lumière qui doit nous montrer, au lieu de ces figures menteuses, des acteurs vivons, des personnages réels ; mais la lumière ne vient pas, et la nuit s’épaissit autour de nous. L’historien s’acharne contre l’histoire, sape sans relâche toutes les traditions de l’époque mythique, savoure avec délices le malin plaisir de nous arracher une à une toutes les illusions de nos premières études, nous promène, nous égare dans ce monde de néant et de ténèbres, se rit de notre impatience et triomphe de notre désenchantement. Il y a certainement, dans ce travail de destruction, bien des idées ingénieuses et qui ont leur part de vérité ; mais à quoi bon recourir aux étymologies les plus savantes ? à quoi bon interroger les débris de la langue étrusque et de la langue osque pour trouver le sens d’un nom ? à quoi bon dédoubler les personnages comme les feuillets d’un vieux livre superposés, scellés ensemble, si les feuillets dédoublés demeurent, pour nous, aussi obscurs, aussi indéchiffrables que les feuillets réunis ?

Eh bien ! le croirait-on ? ce procédé emprunté à la science nouvelle, à qui nous devons la ruine, la dispersion de toutes les légendes royales de Plutarque et de Tite-Live, et la nuit brumeuse où se confondent et s’effacent bien des figures de l’époque républicaine, M. Michelet n’a pas craint de l’appliquer à l’histoire de notre pays. Il a voulu retrouver dans les Mérovingiens, dans les Carlovingiens, dans les Capétiens, dans la branche des Valois, les momens historiques indiqués par Vico, c’est-à-dire la triple évolution mythique, héroïque, et humaine. S’il n’a pas traité Clovis et Charlemagne, Pépin-le-Bref et Charles-Martel aussi cavalièrement que Romulus et Numa, les deux Tarquins et le premier Brutus, à coup sûr ce n’est pas le bon vouloir qui lui a manqué. Il a épluché Grégoire de Tours et Frédégaire comme il avait épluché Plutarque et Tite-Live ; ce n’est pas sa faute si les traditions germaniques ont fait meilleure contenance que les traditions romaines. Rendons-lui cette justice, qu’il n’a rien négligé pour dédoubler à leur tour les chefs de la première et de la seconde race. Si Charlemagne et Clovis ne s’évanouissent pas dans l’espace comme le chef de bandits appelé Romulus et le Lucumon appelé Tarquin, il faut tenir compte des douze siècles écoulés entre la fondation de Rome et l’invasion des Gaules par les Francs, et pourtant Charlemagne, dans le récit de M. Michelet, n’est tout au plus qu’un personnage de ballade.

Certes, ce n’est pas la connaissance des sources originales qui a fait défaut à M. Michelet ; il ne s’est pas contenté de feuilleter les documens recueillis avec tant de soin et de persévérance par dom Bouquet ; il les a lus et relus en entier à plusieurs reprises. Il les a interrogés dans tous les sens ; il leur a fait subir ce qu’on appelle dans la procédure anglaise un contre-examen ; il sait assurément tout ce qu’il est nécessaire de savoir pour écrire l’histoire des deux premières races, et cependant, parmi les quatre cents pages qu’il a consacrées aux cinq premiers siècles de notre histoire, il serait difficile d’en trouver cinquante qui soient empreintes d’un caractère vraiment historique. La pensée de M. Michelet se porte à la fois sur un trop grand nombre d’objets, et cette mobilité perpétuelle de l’intelligence rend, à vrai dire, toute narration impossible. Les rapprochemens les plus ingénieux, qui peuvent plaire et séduire dans la conversation, jettent dans la trame du récit une singulière confusion, si bien qu’après avoir étudié attentivement dans le livre de M. Michelet l’ensemble des faits accomplis entre l’avènement de Clovis et l’avènement de Hugues Capet, si toutefois il est permis de nommer du même nom deux momens historiques revêtus d’un caractère si différent, le lecteur ne garde en sa mémoire qu’un amas tumultueux d’idées vraies en elles-mêmes pour la plupart, et qui, faute d’être ordonnées, perdent la moitié au moins de leur valeur et de leur évidence. De Hugues Capet à la mort de Charles VI, M. Michelet se montre à nous tel que nous l’avons vu pendant toute la durée des deux premières races. Les réformes administratives de Philippe-Auguste, la lutte de Philippe-le-Bel et de Boniface VIII, la vie mystique et militaire, les travaux législatifs de Louis IX, enfin le tableau désastreux de la France pendant la longue démence de Charles VI, sont présentés avec la même abondance d’érudition, et, je dois le dire, avec aussi peu de profit pour le lecteur. Tout en demeurant convaincus que l’auteur n’a rien négligé pour s’informer des faits qu’il a entrepris de raconter, nous regrettons sincèrement qu’il garde pour lui la meilleure partie des trésors entassés dans sa mémoire. Le récit du règne de Charles VII révèle dans le talent de M. Michelet un progrès manifeste ; c’est assurément la partie la plus vivante, la plus vraie, la plus nette, de ce long travail commencé depuis seize ans. Il est impossible de ne pas admirer, de lire sans émotion, sans attendrissement, toutes les pages qui racontent la vie et la mort de Jeanne d’Arc. L’auteur a eu sous les yeux toutes les pièces du hideux procès qui a tranché si cruellement cette vie héroïque et sainte ; il a puisé à toutes les sources pour réunir les élémens de la vérité, et, cette fois, je suis heureux de le dire, l’art vient en aide à l’érudition : les faits recueillis laborieusement dans les monumens originaux se déroulent avec rapidité sous les yeux du lecteur. Et pourtant, dans le récit même de la vie de Jeanne d’Arc, combien de fois M. Michelet ne se laisse-t-il pas emporter par ses instincts mystiques bien au-delà des limites de l’histoire ! Combien de fois ne cède-t-il pas au puéril plaisir de multiplier les rapprochemens imprévus ! Il me suffira de rappeler la comparaison si obstinément poursuivie du Christ et de Jeanne d’Arc. Dans la pensée de M. Michelet, Jeanne d’Arc n’est pas seulement une créature douée au plus haut peint de toutes les vertus évangéliques : c’est le Christ même, le Christ transfiguré, non plus pour quitter la terre et remonter au ciel, mais pour quitter le ciel et redescendre sur la terre. Une telle comparaison, on le comprend sans peine, n’ajoute rien à la vérité du récit. Toutes ces images, tirées du Nouveau Testament, bien qu’il s’agisse de la vie d’une sainte, ne servent qu’à embarrasser le tableau de la France au XVe siècle ; parfois même ces images, en se multipliant, finissent par donner un caractère légendaire aux détails les plus réels, les plus précis. Cependant, malgré ces taches faciles à effacer, le règne de Charles VII peut être cité comme un des modèles les plus heureux de narration historique, comme un de ceux qui réunissent sous la forme la plus vive l’imagination et la science. Le règne de Louis XI, j’ai regret à le dire, n’a pas tenu toutes les promesses du règne de Charles VII. Il semble que M. Michelet, en mettant le pied sur le terrain de l’histoire moderne, se trouve dépaysé. Lui qui a résumé si habilement la vie politique et morale de l’Europe pendant les trois derniers siècles, on dirait que sa vue s’obscurcit, que sa langue s’embarrasse quand il s’agit de raconter la guerre du bien public, la bataille de Montlhéry, la lutte acharnée de Louis XI et de Charles-le-Téméraire, la captivité de Péronne et la bataille de Nancy. Or Louis XI est le premier roi français qui appartienne à l’époque moderne, quoiqu’il plaise à M. Michelet de voir en lui le dernier roi français du moyen-âge. La différence que je signale entre le règne de Charles VII et le règne de Louis XI, importante en elle-même, puisqu’il s’agit d’un travail sérieux, accompli avec une rare persévérance, mérite d’autant plus qu’on s’y arrête, que les facultés requises pour comprendre et pour expliquer, pour peindre et pour raconter le règne de Louis XI, sont à peu près celles qu’on doit demander à l’historien de la révolution française. Dans la vie de Louis XI, en effet, la légende ne tient aucune place. La fantaisie, la passion, la rêverie, ne savent guère où se prendre dans cette suite d’actions si nettement marquées au coin de l’intérêt personnel, où la prévoyance et la ruse jouent le principal rôle, où la cruauté même n’est qu’une forme de la prudence. Eh bien ! M. Michelet a cependant trouvé moyen de chasser du règne de Louis XI la clarté que l’histoire voulait, que les documens originaux fournissaient en abondance. Ayant à nous montrer cette figure si neuve, si originale, dont la finesse matoise contraste d’une manière frappante avec la physionomie passionnée, le caractère ardent, l’esprit imprévoyant de Charles de Bourgogne, il s’est complu, avec une prédilection singulière, dans le tableau de la féodalité expirante. Ce tableau sans doute méritait d’être tracé avec un soin particulier, et je ne songe pas à reprocher à M. Michelet l’attention vigilante avec laquelle il a compté tous les orgueils que Louis XI voulait humilier, toutes les résistances dont il a triomphé, tous les châteaux forts qu’il a démantelés ; mais, tout en laissant à cette partie du tableau sa légitime importance, l’historien ne devait pas oublier les principes impérieux de la perspective. Il ne devait pas mettre sur le même plan tous les personnages engagés dans la politique de Louis XI comme ennemis ou comme auxiliaires. Pour raconter les faits accomplis dans toute leur vérité, et j’ajouterai dans toute leur simplicité, il était indispensable de placer au premier plan Louis XI et Charles de Bourgogne, et de reléguer derrière eux les autres figures. M. Michelet, en méconnaissant cette nécessité, en refusant de sacrifier, du moins quant à l’effet, les personnages secondaires, a jeté la confusion là où devait rayonner la clarté, et tout son savoir n’a servi qu’à lasser le lecteur sans graver dans sa mémoire un souvenir durable et précis.

Ainsi les antécédens de M. Michelet ne semblaient pas le préparer à l’étude et au récit de la révolution française ; il avait sur tous ceux qui ont entrepris jusqu’ici cette tâche difficile un incontestable avantage, la connaissance complète de la vie politique, de la France depuis la conquête des Gaules par la race germanique jusqu’à la convocation des états-généraux. Il n’était pas exposé, comme la plupart de ses prédécesseurs, à parler du passé d’après de vagues souvenirs, à mentionner l’âge de la monarchie comme une chose incertaine et confuse, à l’appeler, comme l’a fait plus d’une fois le plus illustre, le plus populaire de ses devanciers, tantôt la monarchie de quatorze siècles, tantôt la monarchie de dix siècles ; car il sait année par année et presque jour par jour tous les événemens accomplis depuis Clovis jusqu’à Louis XVI. À coup sûr, la pleine possession d’un savoir si laborieusement acquis promettait au lecteur des explications précieuses sur les origines lointaines des faits qui se sont produits dans les dernières années du XVIIIe siècle. Malheureusement l’étude vigilante de notre histoire tout entière, comme je crois l’avoir démontré, a exercé sur M. Michelet une action singulière, qui tient plus de l’éblouissement que de la vraie science. L’habitude constante de chercher partout des symboles, de personnifier toute une série d’événemens dans une idée préconçue, d’interpréter tout homme et toute chose de façon à renfermer dans cette idée tous les accidens de la vie réelle, trouble en lui le sens historique. Sa prédilection pour Dante et pour Shakspeare ; très louable assurément s’il ne s’agissait que de chercher dans les œuvres de ces deux puissans génies un terme de comparaison pour estimer à leur juste valeur les œuvres littéraires de notre pays, l’empêche trop souvent de juger les hommes et les faits en eux-mêmes. Il est impossible, en effet, de raconter et de juger nettement quand on s’efforce constamment de retrouver dans les oppresseurs ou dans les opprimés les personnages de Shakespeare ou de la Divine Comédie. Cette perpétuelle intrusion de souvenirs poétiques dans le domaine de l’histoire s’oppose formellement à la clarté du récit.

Si les six volumes déjà publiés par M. Michelet sur notre pays n’avaient pas suffisamment prouvé ce que j’avance, il ne serait plus permis de conserver le moindre doute à cet égard après avoir lu l’introduction placée en tête de son nouveau livre. En effet, cette introduction, qui prétend résumer en quelques pages tout le passé de la monarchie, n’offre au lecteur aucune idée qui soit l’expression exacte des faits. L’auteur a divisé son travail en deux parties : partie religieuse, partie politique. On devait croire que cette division servirait à l’élucidation de la pensée, et pourtant il n’en est rien. Ce prétendu résumé n’est, à proprement parler, qu’une longue déclamation où le talent ne fait pas défaut, où l’on trouve même çà et là plus d’une page éloquente, mais qui n’enseigne rien aux esprits ignorans, qui ne rappelle rien à ceux qui savent. La misère, les angoisses du paysan affamé sous l’administration si vantée de Colbert ; la détresse et le désespoir de ces créatures humaines brûlant leurs champs et leurs vignes pour échapper à l’impôt qu’elles ne peuvent payer, broutant l’herbe des prés, mangeant la terre au lieu de pain, sont retracés en traits poignans ; mais, à côté de ce tableau si cruellement vrai, pourquoi ne pas placer le tableau, non moins vrai à coup sûr, des grandes choses accomplies sous l’administration de Colbert ? Pourquoi s’obstiner à ne montrer que le mauvais côté de Louis XIV ? Pourquoi personnifier en lui l’égoïsme et la dureté ? Évidemment, dans ce passage de son introduction, M. Michelet a sacrifié la justice à l’effet oratoire. Dans la partie qui traite de la religion, l’auteur n’est pas moins partial ; il se complaît dans la peinture des vices du clergé ; il déroule sous nos yeux les scandales trop connus de l’église gorgée de richesses, sans tenir aucun compte des bienfaits nombreux que la France doit à l’église. Puis, se laissant entraîner bien au-delà des bornes de la vérité par le puéril plaisir de multiplier, de varier, de combiner les images, il arrive à confondre dans ses malédictions l’église et la foi chrétienne ; au nom des désordres commis par les évêques, il maudit l’Évangile. Il ne voit dans la parole du Christ qu’un instrument de servitude ; il oublie, par une étrange aberration, qu’une foule de grands esprits ont cherché, ont trouvé dans la loi nouvelle, annoncée au monde il y a dix-huit siècles, le germe de toutes les libertés. L’histoire de Latude et le courageux dévouement de Mme Legros occupent, dans cette introduction, une place beaucoup trop considérable. La captivité de Latude est à coup sûr un des épisodes les plus douloureux du siècle dernier, et le récit de ses longues tortures est pour beaucoup, sans doute, dans la haine du peuple contre la Bastille ; mais le devoir de l’historien n’était-il pas de placer en regard de cet épisode, de raconter avec les mêmes développemens, avec la même complaisance, le mouvement intellectuel qui préparait l’émancipation politique de la France ?

Or, M. Michelet n’a-t-il pas méconnu ce devoir ? Les grandes figures de Montesquieu, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, de Turgot, sont à peine esquissées ; on dirait que l’auteur craint de n’avoir pas assez d’espace pour Latude et pour Mme Legros. Qu’arrive-t-il ? La seconde moitié du XVIIIe siècle, dans ces pages animées d’ailleurs d’un sentiment généreux, se trouve complètement dénaturée ; la destinée entière de la France semble livrée au caprice du lieutenant de police ; un silence effrayant couvre la face entière du pays ; on n’entend que les gémissemens qui s’échappent des cachots de la Bastille. Il y a dans cette manière de comprendre les présages de la révolution quelque chose de théâtral qui plaira sans doute aux rhéteurs. À ne considérer que l’effet de la mise en scène, on peut louer le talent de l’écrivain, vanter l’artifice avec lequel il a disposé ses personnages ; mais, de bonne foi, un pareil succès, de pareils éloges ont-ils de quoi tenter la conscience de l’historien ? Le spectacle de la monarchie et de la religion au moyen-âge et dans les temps modernes, depuis saint Louis jusqu’à Mirabeau, tel que nous le présente M. Michelet, n’est qu’une pure fantasmagorie. On dirait que l’auteur s’est proposé pour but unique, non pas d’instruire, mais d’effrayer le lecteur.

M. Michelet a déjà terminé l’histoire de l’assemblée constituante, c’est-à-dire la partie la plus sereine, la plus imposante de la révolution française. L’histoire de l’assemblée législative, de la convention et du directoire est peut-être, aux yeux de bien des lecteurs, plus féconde en émotions ; mais la grandeur des principes posés par l’assemblée constituante, les passions généreuses qui agitaient presque tous les cœurs, donnent à cette première assemblée un caractère auguste et majestueux qu’on ne retrouve ni dans la législative, ni dans la convention. L’auteur a compris toute la richesse du sujet qu’il avait à traiter, et je dois dire qu’il en a tracé plusieurs épisodes avec un incontestable talent. Il a surtout rendu avec une verve entraînante l’élan généreux qui couvrit la France entière de fédérations. Il y a dans le tableau de cette union fraternelle de toutes les pensées une sève, une abondance, un enthousiasme sincère, qui pénètrent le lecteur d’admiration et d’attendrissement. L’auteur est moins heureux dans la peinture des clubs, qui jouèrent sans doute un rôle immense dans la révolution, mais dont il a cependant trouvé moyen, le croirait-on ? d’exagérer l’importance. Dans son ardeur de tout saisir, de tout embrasser, il arrive à perdre de vue les idées générales qui dominaient alors, à leur insu, les esprits en apparence les plus indépendans, les caractères les plus spontanés. Ici, comme dans le tableau du moyen-âge, la pensée de M. Michelet se divise, s’émiette, s’éparpille à l’infini ; en agrandissant le rôle des masses, il amoindrit tellement le rôle des acteurs principaux qui ont souvent obéi à la foule, qui plus souvent encore lui ont commandé, que l’attention ne sait plus où se fixer. Le désir de rendre à la multitude l’importance qui lui appartient l’entraîne parfois à d’étranges injustices ; il se plaît à transformer les acteurs en instrumens, comme si une idée, pour être généreuse, une résolution, pour être héroïque, devait nécessairement venir de la foule et perdait sa grandeur en prenant le nom d’un homme. Pour les esprits impartiaux, le but que s’est proposé M. Michelet ne saurait être douteux ; il a voulu dépouiller de leur éclat, de leur prestige, les grandes figures que nous sommes habitués à regarder comme les maîtres de la multitude ; il a voulu mettre dans la rue, dans la rue seule, toute la puissance qui était à la tribune. Cette idée, qui, contenue dans de certaines limites, ne manquerait pas de justesse, puisque la rue a parfois imposé sa volonté aux orateurs les plus résolus, il la poursuit avec une obstination qui va jusqu’à l’aveuglement. Le peuple, dans sa pensée, a droit à une réparation ; il a été dépouillé de sa part légitime d’action par les historiens de la révolution française ; il est temps de lui rendre ce qu’ils lui ont ravi. Et, pour accomplir cette réparation, il fait de la tribune la très humble servante de la foule.

Il est difficile de suivre dans le récit de M. Michelet les travaux de l’assemblée. Les détails anecdotiques se multiplient, se pressent à chaque page ; mais l’histoire proprement dite, l’analyse des idées soumises à la discussion, le tableau des passions qui ont entravé le développement de ces idées, la nature et la portée des principes demeurés victorieux, sont presque toujours oubliés. En revanche, si l’histoire est absente, le roman occupe le premier plan. Oui, l’auteur a trouvé moyen d’introduire le roman dans le récit de la révolution. La fuite à Varennes et le retour à Paris de la famille royale sont traités par lui comme un vrai chapitre de roman. Il sait tout, non pas seulement ce qui a été vu, ce qui a été raconté par les acteurs, par les témoins, mais bien aussi et surtout les plus secrètes pensées, les sentimens les plus intimes de chaque personnage. Il lit dans le cœur de Marie-Antoinette et de Barnave, comme le poète dans le cœur des héros créés par sa fantaisie. Il prête à la reine, au jeune avocat, toutes ses émotions, tous ses souvenirs ; le lecteur ignorant peut croire à chaque instant qu’un aveu passionné va s’échapper de leurs lèvres.

L’entrevue de Mirabeau et de Marie-Antoinette est racontée comme le retour de Varennes. Les salons de Mme Roland, de Mme Condorcet, sont peints d’une façon attrayante, j’en conviens ; mais les pages que l’auteur consacre à ces deux femmes éminentes peuvent être considérées comme de véritables hors-d’œuvre. Ces deux chapitres, qui plairaient sans doute dans un roman, ne sont pas traités avec assez de sobriété pour trouver leur place dans une composition historique. Quelle que soit l’importance de ces deux salons, il était inutile de prodiguer les détails, comme l’a fait M. Michelet. Le portrait de Vergniaud donne lieu aux mêmes remarques. Sans doute, il n’est pas hors de propos de nous peindre la physionomie de Vergniaud, de nous le montrer comme pourrait le faire le pinceau ; mais à quoi bon nous parler de Mlle Candeille, de sa passion pour Vergniaud, et du succès de la Belle Fermière ? Mlle Candeille a-t-elle joué un rôle dans la révolution ? A-t-elle déterminé ou modifié la conduite de Vergniaud ? Quant au portrait de Marat, M. Michelet lui a donné des proportions que rien ne justifie. Au lieu de se borner à nous présenter Marat sur la scène politique, il a écrit sur cet homme étrange une véritable notice biographique. Il prend la peine de nous raconter ses premières années, son éducation, d’analyser ses travaux scientifiques, comme si Marat avait sa place marquée entre Lagrange et Laplace. Les extraits qu’il nous donne sont curieux sans doute ; mais ces extraits, qui dans un travail purement littéraire éveilleraient l’attention, jetés au milieu d’une narration historique, n’excitent que l’impatience. Le lecteur qui prend au sérieux le récit commencé ne s’arrête pas volontiers en chemin. L’histoire est un genre trop sévère pour se prêter à toutes ces distractions. Les épisodes qui ne se relient pas étroitement au sujet principal doivent être répudiés sans pitié, et M. Michelet l’a trop souvent oublié.

Le nouvel historien de la révolution française a donc failli à sa mission. Notre inquiétude n’était que trop légitime. Malgré ses études si persévérantes, malgré ses travaux si nombreux, si variés, malgré trente années consumées dans la contemplation du passé, M. Michelet ne paraît pas comprendre bien nettement les devoirs de l’historien. Quand il raconte, et il raconte trop rarement, il cherche, il obtient des effets qui n’appartiennent pas au genre historique. Il se propose d’émouvoir à tout prix. Or, l’émotion qui ne naît pas de l’expression même de la vérité, qui a besoin, pour envahir l’âme du lecteur, de tous les artifices de l’imagination, doit être bannie sévèrement de l’histoire. Mais ce n’est pas là le seul reproche que nous puissions adresser à M. Michelet. Le récit proprement dit, simple, austère ou paré de couleurs poétiques, le récit en lui-même semble répugner à son intelligence. Le précepte de Quintilien s’est effacé de sa mémoire : « On écrit l’histoire, dit Quintilien, pour raconter et non pour prouver. » Ces paroles ont été, il y a quelques années, détournées de leur vrai sens ; on a voulu y voir un arrêt contre l’intervention de la philosophie politique dans le domaine de l’histoire, et cette pensée n’est jamais entrée dans l’esprit de Quintilien. Un écrivain habile, à l’abri de ces paroles ainsi interprétées, a transcrit ou paraphrasé Froissart, et il s’est rencontré des lecteurs complaisans qui ont pris son œuvre pour une œuvre d’histoire ; mais, ramenées à leur vrai sens, rapprochées des modèles d’après lesquels Quintilien rédigeait ses préceptes, elles renferment la vraie définition de l’histoire. La narration est le but principal ; le jugement des faits est-il interdit à l’historien ? Comment le croire ? comment oser prêter à Quintilien un si étrange paradoxe ? La manière dont il apprécie les historiens d’Athènes et de Rome ne permet pas de lui imputer une pareille hérésie. Raconter sans juger, c’est n’accomplir que la moitié de la tâche imposée à l’historien ; mais le récit forme, à coup sûr, la première partie de cette tâche. Or, M. Michelet, dans son Histoire de la Révolution, néglige trop souvent le récit pour l’argumentation, pour le pamphlet. Il ne se contente pas d’indiquer dans le passé les événemens qui contiennent une leçon pour le présent, il ne se borne pas à signaler les termes de comparaison ; là où il devrait ne chercher qu’un enseignement salutaire, il cherche une arme contre les opinions qui le blessent, contre les principes qu’il veut combattre. Un tel procédé ne va pas à moins qu’à dénaturer complètement le caractère de l’histoire. Le récit du passé, écrit d’une main sévère, tracé avec impartialité, peut fournir des armes à tous les partis ; mais ce n’est pas à l’historien qu’il appartient de transformer en arsenal le souvenir des générations évanouies.

Les passions politiques n’ont rien à démêler avec l’histoire. La comprendre ainsi, c’est renverser la définition donnée par Quintilien, c’est dire que l’histoire s’écrit non pour raconter, mais pour prouver. Cette méthode, si toutefois il est permis de décorer d’un tel nom une telle aberration, peut séduire les esprits passionnés, pour qui la lutte vaut mieux que la science ; elle ne saurait être approuvée par ceux qui mettent la vérité au-dessus des partis, et le nombre en est encore assez grand malgré toutes les commotions qui ont bouleversé la France depuis soixante ans. M. Michelet, dont la loyauté est à l’abri de toute atteinte, dont l’âme, pénétrée de convictions généreuses, éclate à chaque page, mais qui prend volontiers une image pour une idée, un rapprochement ingénieux pour une maxime applicable au gouvernement des nations, excitera chez les esprits mêlés aux luttes politiques de vives sympathies, et peut-être aussi des haines non moins vives, dont je n’ai pas à me préoccuper. Si je ne partage pas toutes ses espérances, si je ne puis m’empêcher de sourire en voyant combien sa longue familiarité avec le moyen-âge l’a rendu étranger aux idées dont se compose notre vie de chaque jour, je rends pleine justice à la moralité des principes qui lui servent de guides. Je crois qu’il aime, qu’il veut sincèrement le bien. S’il se trompe sur la route à suivre pour toucher le but, il n’y a pas là de quoi éveiller notre colère. Je comprends très bien qu’on n’accepte pas son avis, qu’on ne résolve pas comme lui les questions posées depuis la convocation des états-généraux ; mais je ne comprends pas qu’on le maudisse, qu’on le voue à la haine publique, car je crois qu’il est de bonne foi dans son erreur.

À force d’user ses yeux sur les chroniques du moyen-âge, il est arrivé à l’éblouissement. De l’éblouissement à l’extase, il n’y a qu’un pas, et M. Michelet l’a franchi. L’étude poursuivie dans les conditions normales de l’intelligence, la méditation contenue entre des limites nettement définies, sont à ses yeux une application mesquine des facultés humaines. Il dédaigne les procédés ordinaires à l’aide desquels la pensée germe, grandit, se développe. Il ne conçoit pas la clairvoyance sans exaltation. Et, pour lui, l’exaltation naît de l’excès même du travail. Il n’a pas mesuré les forces de son esprit, il en abuse ; sa vue se trouble, son esprit perd la notion du monde réel et se laisse emporter dans les régions apocalyptiques. C’est là, selon moi, la seule manière d’expliquer les singuliers caprices de langage et de pensée qui se rencontrent presque à chaque page de son nouveau livre. Sans l’éblouissement, sans l’extase, comment comprendre ces étranges exclamations : Ô droit ! vous êtes mon père ; ô justice ! vous êtes ma mère ? Et cette nouvelle trinité, qui doit détrôner la trinité chrétienne, Rabelais, — Molière, — Voltaire ? À moins de voir dans ces apostrophes au droit et à la justice, dans cette trinité nouvelle, dont les trois personnes n’ont encore entendu aucune prière, un pur enfantillage, il faut bien y chercher les hallucinations de l’extase. Et ce qui me confirme dans l’interprétation que je propose, c’est que M. Michelet, en invoquant les trois personnes de cette nouvelle trinité, les appelle tantôt ses pères, tantôt ses frères. J’avouerai humblement qu’il m’est impossible de saisir le moindre signe de parenté entre M. Michelet et ces illustres railleurs. Par quel côté Pantagruel, Arnolphe et Zadig se rapprochent-ils des conceptions du moderne historien ? Je suis encore à le deviner. Molière, sans doute, n’aurait pas lu sans sourire les premiers chapitres de l’Histoire romaine écrite par M. Michelet ; les rois dédoublés n’eussent pas manqué d’exciter son hilarité ; Rabelais et Voltaire se fussent égayés en voyant le Christ transfiguré dans la personne de Jeanne d’Arc : je cherche en vain dans l’histoire du moyen-âge ou de la révolution française un trait, quel qu’il soit, qui fasse de M. Michelet le frère ou le fils de Rabelais, de Molière ou de Voltaire. Je suis donc forcé d’expliquer par l’extase ce que je ne puis expliquer par la réflexion. Et, qu’on ne s’y trompe pas, les paroles que j’écris sont des paroles sérieuses. Je ne veux pas railler M. Michelet. Je le tiens pour sincère, et je parle sincèrement. Il s’est abusé sur la puissance de son esprit ; il l’a soumis à une trop longue épreuve ; il a franchi les limites assignées à la durée du travail humain ; il a cru doubler ses forces par la persévérance, et sa volonté obstinée s’est brisée contre sa défaillance. Il a recommencé l’épreuve, et son espérance n’a pas été moins durement déçue. Peu à peu il s’est habitué à l’extase de l’intelligence éblouie par l’étude, comme les Orientaux aux hallucinations que donne l’opium. Et cet état si contraire au développement, à l’exercice du sens historique, est devenu son état normal. C’est pourquoi, si je voulais caractériser d’un mot son Histoire de la Révolution française, je la comparerais au récit de la passion écrit par la sœur Emmerich : ce n’est pas une histoire, c’est une vision.


Gustave Planche.