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Une page d’amour/Troisième partie

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Charpentier (p. 155-240).

TROISIÈME PARTIE


I


Un matin de mai, Rosalie accourut de sa cuisine, sans lâcher le torchon qu’elle tenait à la main. Et, avec sa familiarité de servante gâtée :

— Oh ! Madame, arrivez vite… Monsieur l’abbé qui est en bas, dans le jardin du docteur, en train de fouiller la terre !

Hélène ne bougea pas. Mais Jeanne s’était déjà précipitée, pour voir. Quand elle revint, elle s’écria :

— Est-elle bête, Rosalie ! Il ne fouille pas la terre du tout. Il est avec le jardinier, qui met des plantes dans une petite voiture… Madame Deberle cueille toutes ses roses…

— Ça doit être pour l’église, dit tranquillement Hélène, très-occupée à un travail de tapisserie.

Quelques minutes plus tard, il y eut un coup de sonnette, et l’abbé Jouve parut. Il venait annoncer qu’il ne fallait pas compter sur lui, le mardi suivant. Ses soirées étaient prises par les cérémonies du mois de Marie. Le curé l’avait chargé d’orner l’église. Ce serait superbe. Toutes ces dames lui donnaient des fleurs. Il attendait deux palmiers de quatre mètres pour les poser à droite et à gauche de l’autel.

— Oh ! maman… maman…, murmura Jeanne qui écoutait, émerveillée.

— Eh bien ! vous ne savez pas, mon ami, dit Hélène en souriant, puisque vous ne pouvez venir, nous irons vous voir… Voilà que vous avez tourné la tête à Jeanne, avec vos bouquets.

Elle n’était guère dévote, même elle n’assistait jamais à la messe, prétextant la santé de sa fille, qui sortait toute frissonnante des églises. Le vieux prêtre évitait de lui parler religion. Il disait simplement, avec une tolérance pleine de bonhomie, que les belles âmes font leur salut toutes seules, par leur sagesse et leur charité. Dieu saurait bien la toucher un jour.

Jusqu’au lendemain soir, Jeanne ne songea qu’au mois de Marie. Elle questionnait sa mère, elle rêvait l’église emplie de roses blanches, avec des milliers de cierges, des voix célestes, des odeurs suaves. Et elle voulait être près de l’autel, pour mieux voir la robe de dentelle de la sainte Vierge, une robe qui valait une fortune, disait l’abbé. Mais Hélène la calmait, en la menaçant de ne pas la mener, si elle se rendait malade à l’avance.

Enfin, le soir, après le dîner, elles partirent. Les nuits étaient encore fraîches. En arrivant rue de l’Annonciation, où se trouve Notre-Dame de Grâce, l’enfant grelottait.

— L’église est chauffée, dit sa mère. Nous allons nous mettre près d’une bouche de chaleur.

Quand elle eut poussé la porte rembourrée, qui retomba mollement, une tiédeur les enveloppa, tandis qu’une vive lumière et des chants éclataient. La cérémonie était commencée. Hélène, voyant la nef centrale déjà pleine, voulut suivre l’un des bas-côtés. Mais elle eut toutes les peines du monde à s’approcher de l’autel. Elle tenait la main de Jeanne, elle avançait patiemment ; puis, renonçant à aller plus loin, elle prit les deux premières chaises libres qui se présentèrent. Un pilier leur cachait la moitié du chœur.

— Je ne vois rien, maman, murmura la petite, toute chagrine. Nous sommes très-mal.

Hélène la fit taire. L’enfant alors se mit à bouder. Elle n’apercevait, devant elle, que le dos énorme d’une vieille dame. Quand sa mère se retourna, elle la trouva debout sur sa chaise.

— Veux-tu descendre ! dit-elle en étouffant sa voix. Tu es insupportable.

Mais Jeanne s’entêtait.

— Écoute donc, c’est madame Deberle… Elle est là-bas, au milieu. Elle nous fait des signes.

Une vive contrariété donna à la jeune femme un mouvement d’impatience. Elle secoua la petite, qui refusait de s’asseoir. Depuis le bal, pendant trois jours, elle avait évité de retourner chez le docteur, en prétextant mille occupations.

— Maman, continuait Jeanne avec l’obstination des enfants, elle te regarde, elle te dit bonjour.

Alors, il fallut bien qu’Hélène tournât les yeux et saluât. Les deux femmes échangèrent un hochement de tête. Madame Deberle, en robe de soie à mille raies, garnie de dentelles blanches, occupait le centre de la nef, à deux pas du chœur, très-fraîche, très-voyante. Elle avait amené sa sœur Pauline, qui se mit à gesticuler vivement de la main. Les chants continuaient, la voix large de la foule roulait sur une gamme descendante, tandis que des notes suraiguës d’enfants piquaient çà et là le rythme traînard et balancé du cantique.

— Elles te disent de venir, tu vois bien ! reprit Jeanne triomphante.

— C’est inutile ; nous sommes parfaitement ici.

— Oh ! maman, allons les retrouver… Elles ont deux chaises.

— Non, descends, assieds-toi.

Pourtant, comme ces dames insistaient avec des sourires, sans se préoccuper le moins du monde du léger scandale qu’elles soulevaient, heureuses, au contraire, de voir les gens se tourner vers elles, Hélène dut céder. Elle poussa Jeanne, enchantée, elle tâcha de s’ouvrir un passage, les mains tremblantes d’une colère contenue. Ce n’était point une besogne facile. Les dévotes ne voulaient pas se déranger et la toisaient, furieuses, la bouche ouverte, sans s’arrêter de chanter. Elle travailla ainsi pendant cinq grandes minutes, au milieu de la tempête des voix, qui ronflaient plus fort. Quand elle ne pouvait passer, Jeanne regardait toutes ces bouches vides et noires, et elle se serrait contre sa mère. Enfin, elles atteignirent l’espace laissé libre devant le chœur, elles n’eurent plus que quelques pas à faire.

— Arrivez donc, murmura madame Deberle. L’abbé m’avait dit que vous viendriez, je vous ai gardé deux chaises.

Hélène remercia, en feuilletant tout de suite son livre de messe, pour couper court à la conversation. Mais Juliette gardait ses grâces mondaines ; elle était là, charmante et bavarde comme dans son salon, très à l’aise. Aussi se pencha-t-elle, continuant :

— On ne vous voit plus. Je serais allée demain chez vous… Vous n’avez pas été malade au moins ?

— Non, merci… Toutes sortes d’occupations…

— Écoutez, il faut venir demain… En famille, rien que nous…

— Vous êtes trop bonne, nous verrons.

Et elle parut se recueillir et suivre le cantique, décidée à ne plus répondre. Pauline avait pris Jeanne à côté d’elle, pour lui faire partager la bouche de chaleur, sur laquelle elle cuisait doucement, avec une jouissance béate de frileuse. Toutes deux, dans le souffle tiède qui montait, se haussaient curieusement, examinant chaque chose, le plafond bas, divisé en panneaux de menuiserie, les colonnes écrasées, reliées par des pleins cintres d’où pendaient des lustres, la chaire en chêne sculpté ; et, par-dessus les têtes moutonnantes, que la houle du cantique agitait, elles allaient jusque dans les coins sombres des bas-côtés, aux chapelles perdues dont les ors luisaient, au baptistère que fermait une grille, près de la grande porte. Mais elles revenaient toujours au resplendissement du chœur, peint de couleurs vives, éclatant de dorures ; un lustre de cristal tout flambant tombait de la voûte ; d’immenses candelabres alignaient des gradins de cierges, qui piquaient d’une pluie d’étoiles symétriques les fonds de ténèbres de l’église, détachant en lumière le maître-autel, pareil à un grand bouquet de feuillages et de fleurs. En haut, dans une moisson de roses, une Vierge habillée de satin et de dentelle, couronnée de perles, tenait sur son bras un Jésus en robe longue.

— Hein ! tu as chaud ? demanda Pauline. C’est joliment bon.

Mais Jeanne, en extase, contemplait la Vierge au milieu des fleurs. Il lui prenait un frisson. Elle eut peur de n’être plus sage, et elle baissa les yeux, tâchant de s’intéresser au dallage blanc et noir, pour ne pas pleurer. Les voix frêles des enfants de chœur lui mettaient de petits souffles dans les cheveux.

Cependant, Hélène, le visage sur son paroissien, s’écartait chaque fois qu’elle sentait Juliette la frôler de ses dentelles. Elle n’était point préparée à cette rencontre. Malgré le serment qu’elle s’était imposé d’aimer Henri saintement, sans jamais lui appartenir, elle éprouvait un malaise en pensant qu’elle trahissait cette femme, si confiante et si gaie à son côté. Une seule pensée l’occupait : elle n’irait point à ce dîner ; et elle cherchait comment elle pourrait rompre peu à peu des relations qui blessaient sa loyauté. Mais les voix ronflantes des chantres, à quelques pas d’elle, l’empêchaient de réfléchir ; elle ne trouvait rien, elle s’abandonnait au bercement du cantique, goûtant un bien-être dévot, que jusque-là elle n’avait jamais ressenti dans une église.

— Est-ce qu’on vous a conté l’histoire de madame de Chermette ? demanda Juliette, cédant de nouveau à la démangeaison de parler.

— Non, je ne sais rien.

— Eh bien ! imaginez-vous… Vous avez vu sa grande fille, qui est si longue pour ses quinze ans ? Il est question de la marier l’année prochaine, et avec ce petit brun que l’on voit toujours dans les jupes de la mère… On en cause, on en cause…

— Ah ! dit Hélène, qui n’écoutait pas.

Madame Deberle donna d’autres détails. Mais, brusquement, le cantique cessa, les orgues gémirent et s’arrêtèrent. Alors, elle se tut, surprise de l’éclat de sa voix, au milieu du silence recueilli qui se faisait. Un prêtre venait de paraître dans la chaire. Il y eut un frémissement ; puis, il parla. Non, certes, Hélène n’irait point à ce dîner. Les yeux fixés sur le prêtre, elle s’imaginait cette première entrevue avec Henri, qu’elle redoutait depuis trois jours ; elle le voyait pâli de colère, lui reprochant de s’être enfermée chez elle ; et elle craignait de ne pas montrer assez de froideur. Dans sa rêverie, le prêtre avait disparu, elle surprenait seulement des phrases, une voix pénétrante, tombée de haut, qui disait :

— Ce fut un moment ineffable que celui où la Vierge, inclinant la tête, répondit : Voici la servante du Seigneur…

Oh ! elle serait brave, toute sa raison était revenue. Elle goûterait la joie d’être aimée, elle n’avouerait jamais son amour, car elle sentait bien que la paix était à ce prix. Et comme elle aimerait profondément, sans le dire, se contentant d’une parole d’Henri, d’un regard, échangé de loin en loin, lorsqu’un hasard les rapprocherait ! C’était un rêve qui l’emplissait d’une pensée d’éternité. L’église, autour d’elle, lui devenait amicale et douce. Le prêtre disait :

— L’ange disparut. Marie s’absorba dans la contemplation du divin mystère qui s’opérait en elle, inondée de lumière et d’amour…

— Il parle très-bien, murmura madame Deberle en se penchant. Et tout jeune, trente ans à peine, n’est-ce pas ?

Madame Deberle était touchée. La religion lui plaisait comme une émotion de bon goût. Donner des fleurs aux églises, avoir de petites affaires avec les prêtres, gens polis, discrets et sentant bon, venir en toilette à l’église, où elle affectait d’accorder une protection mondaine au Dieu des pauvres, lui procurait des joies particulières, d’autant plus que son mari ne pratiquait pas et que ses dévotions prenaient le goût du fruit défendu. Hélène la regarda, lui répondit seulement par un hochement de tête. Toutes deux avaient la face pâmée et souriante. Un grand bruit de chaises et de mouchoirs s’éleva, le prêtre venait de quitter la chaire, en lançant ce dernier cri :

— Oh ! dilatez votre amour, pieuses âmes chrétiennes, Dieu s’est donné à vous, votre cœur est plein de sa présence, votre âme déborde de ses grâces !

Les orgues ronflèrent tout de suite. Les litanies de la Vierge se déroulèrent, avec leurs appels d’ardente tendresse. Il venait des bas-côtés, de l’ombre des chapelles perdues, un chant lointain et assourdi, comme si la terre eût répondu aux voix angéliques des enfants de chœur. Une haleine passait sur les têtes, allongeait les flammes droites des cierges, tandis que, dans son grand bouquet de roses, au milieu des fleurs qui se meurtrissaient en exhalant leur dernier parfum, la Mère divine semblait avoir baissé la tête pour rire à son Jésus.

Hélène se tourna tout d’un coup, prise d’une inquiétude instinctive :

— Tu n’es pas malade, Jeanne ? demanda-t-elle.

L’enfant, très-blanche, les yeux humides, comme emportée dans le torrent d’amour des litanies, contemplait l’autel, voyait les roses se multiplier et tomber en pluie. Elle murmura :

— Oh ! non, maman… Je t’assure, je suis contente, bien contente…

Puis, elle demanda :

— Où donc est bon ami ?

Elle parlait de l’abbé. Pauline l’apercevait ; il était dans une stalle du chœur. Mais il fallut soulever Jeanne.

— Ah ! je le vois… Il nous regarde, il fait des petits yeux.

L’abbé « faisait des petits yeux, » selon Jeanne, quand il riait en dedans. Hélène alors échangea avec lui un signe de tête amical. Ce fut pour elle comme une certitude de paix, une cause dernière de sérénité qui lui rendait l’église chère et l’endormait dans une félicité pleine de tolérance. Des encensoirs se balançaient devant l’autel, de légères fumées montaient ; et il y eut une bénédiction, un ostensoir pareil à un soleil, levé lentement et promené au-dessus des fronts abattus par terre. Hélène restait prosternée, dans un engourdissement heureux, lorsqu’elle entendit madame Deberle qui disait :

— C’est fini, allons-nous-en.

Un remuement de chaises, un piétinement roulaient sous la voûte. Pauline avait pris la main de Jeanne. Tout en marchant la première avec l’enfant, elle la questionnait.

— Tu n’es jamais allée au théâtre ?

— Non. Est-ce que c’est plus beau ?

La petite, le cœur gonflé de gros soupirs, avait un hochement de menton, comme pour déclarer que rien ne pouvait être plus beau. Mais Pauline ne répondit pas ; elle venait de se planter devant un prêtre, qui passait en surplis ; et, lorsqu’il fut à quelques pas :

— Oh ! la belle tête ! dit-elle tout haut, avec une conviction qui fit retourner deux dévotes.

Cependant, Hélène s’était relevée. Elle piétinait à côté de Juliette, au milieu de la foule qui s’écoulait difficilement. Trempée de tendresse, comme lasse et sans force, elle n’éprouvait plus aucun trouble à la sentir si près d’elle. Un moment, leurs poignets nus s’effleurèrent, et elles se sourirent. Elles étouffaient, Hélène voulut que Juliette passât la première, pour la protéger. Toute leur intimité semblait revenue.

— C’est entendu, n’est-ce pas ? demanda madame Deberle, nous comptons sur vous demain soir.

Hélène n’eut plus la volonté de dire non. Dans la rue, elle verrait. Enfin, elles sortirent les dernières. Pauline et Jeanne les attendaient sur le trottoir d’en face. Mais une voix larmoyante les arrêta.

— Ah ! ma bonne dame, qu’il y a donc longtemps que je n’ai eu le bonheur de vous voir !

C’était la mère Fétu. Elle mendiait à la porte de l’église. Barrant le passage à Hélène, comme si elle l’avait guettée, elle continua :

— Ah ! j’ai été bien malade, toujours là, dans le ventre, vous savez… Maintenant c’est quasiment des coups de marteau… Et rien de rien, ma bonne dame… Je n’ai pas osé vous faire dire ça… Que le bon Dieu vous le rende !

Hélène venait de lui glisser une pièce de monnaie dans la main, en lui promettant de songer à elle.

— Tiens ! dit madame Deberle restée debout sous le porche, quelqu’un cause avec Pauline et Jeanne… Mais c’est Henri !

— Oui, oui, reprit la mère Fétu qui promenait ses minces regards sur les deux dames, c’est le bon docteur… Je l’ai vu pendant toute la cérémonie, il n’a pas quitté le trottoir, il vous attendait, bien sûr… En voilà un saint homme ! Je dis ça parce que c’est la vérité, devant Dieu qui nous entend… Oh ! je vous connais, madame ; vous avez là un mari qui mérite d’être heureux… Que le Ciel exauce vos désirs, que toutes ses bénédictions soient avec vous ! Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, ainsi soit-il !

Et, dans les mille rides de son visage, fripé comme une vieille pomme, ses petits yeux marchaient toujours, inquiets et malicieux, allant de Juliette à Hélène, sans qu’on pût savoir nettement à laquelle des deux elle s’adressait en parlant du bon docteur. Elle les accompagna d’un marmottement continu, où des lambeaux de phrases pleurnicheuses se mêlaient à des exclamations dévotes.

Hélène fut surprise et touchée de la réserve d’Henri. Il osa à peine lever les regards sur elle. Sa femme l’ayant plaisanté au sujet de ses opinions qui l’empêchaient d’entrer dans une église, il expliqua simplement qu’il était venu à la rencontre de ces dames, en fumant un cigare ; et Hélène comprit qu’il avait voulu la revoir, pour lui montrer combien elle avait tort de redouter quelque brutalité nouvelle. Sans doute, il s’était juré comme elle de se montrer raisonnable. Elle n’examina pas s’il pouvait être sincère avec lui-même, cela la rendait trop malheureuse de le voir malheureux. Aussi, en quittant les Deberle, rue Vineuse, dit-elle gaiement :

— Eh bien ! c’est entendu, à demain sept heures.

Alors, les relations se nouèrent plus étroitement encore, une vie charmante commença. Pour Hélène, c’était comme si Henri n’avait jamais cédé à une minute de folie ; elle avait rêvé cela ; ils s’aimaient, mais ils ne se le diraient plus, ils se contenteraient de le savoir. Heures délicieuses, pendant lesquelles, sans parler de leur tendresse, ils s’en entretenaient continuellement, par un geste, par une inflexion de voix, par un silence même. Tout les ramenait à cet amour, tout les baignait dans une passion qu’ils emportaient avec eux, autour d’eux, comme le seul air où ils pussent vivre. Et ils avaient l’excuse de leur loyauté, ils jouaient en toute conscience cette comédie de leur cœur, car ils ne se permettaient pas un serrement de main, ce qui donnait une volupté sans pareille au simple bonjour dont ils s’accueillaient.

Chaque soir, ces dames firent la partie de se rendre à l’église. Madame Deberle, enchantée, y goûtait un plaisir nouveau, qui la changeait un peu des soirées dansantes, des concerts, des premières représentations ; elle adorait les émotions neuves, on ne la rencontrait plus qu’avec des sœurs et des abbés. Le fond de religion qu’elle tenait du pensionnat remontait à sa tête de jeune femme écervelée, et se traduisait par de petites pratiques qui l’amusaient, comme si elle se fût souvenue des jeux de son enfance. Hélène, grandie en dehors de toute éducation dévote, se laissait aller au charme des exercices du mois de Marie, heureuse de la joie que Jeanne paraissait y prendre. On dînait plus tôt, on bousculait Rosalie pour ne pas arriver en retard et se trouver mal placé. Puis, on prenait Juliette en passant. Un jour, on avait emmené Lucien ; mais il s’était si mal conduit, que, maintenant, on le laissait à la maison. Et, en entrant dans l’église chaude, toute braisillante de cierges, c’était une sensation de mollesse et d’apaisement, qui peu à peu devenait nécessaire à Hélène. Lorsqu’elle avait eu des doutes dans la journée, qu’une anxiété vague l’avait saisie à la pensée d’Henri, l’église le soir l’endormait de nouveau. Les cantiques montaient, avec le débordement des passions divines. Les fleurs, fraîchement coupées, alourdissaient de leur parfum l’air étouffé sous la voûte. Elle respirait là toute la première ivresse du printemps, l’adoration de la femme haussée jusqu’au culte, et elle se grisait dans ce mystère d’amour et de pureté, en face de Marie vierge et mère, couronnée de ses roses blanches. Chaque jour, elle restait agenouillée davantage. Elle se surprenait parfois les mains jointes. Puis, la cérémonie achevée, il y avait la douceur du retour. Henri attendait à la porte, les soirées se faisaient tièdes, on rentrait par les rues noires et silencieuses de Passy, en échangeant de rares paroles.

— Mais vous devenez dévote, ma chère ! dit un soir madame Deberle en riant.

C’était vrai, Hélène laissait entrer la dévotion dans son cœur grand ouvert. Jamais elle n’aurait cru qu’il fût si bon d’aimer. Elle revenait là, comme à un lieu d’attendrissement, où il lui était permis d’avoir les yeux humides, de rester sans une pensée, anéantie dans une adoration muette. Chaque soir, pendant une heure, elle ne se défendait plus ; l’épanouissement d’amour qu’elle portait en elle, qu’elle contenait toute la journée, pouvait enfin monter de sa poitrine, s’élargir en des prières, devant tous, au milieu du frisson religieux de la foule. Les oraisons balbutiées, les agenouillements, les salutations, ces paroles et ces gestes vagues sans cesse répétés, la berçaient, lui semblaient l’unique langage, toujours la même passion, traduite par le même mot ou le même signe. Elle avait le besoin de croire, elle était ravie dans la charité divine.

Et Juliette ne plaisantait pas seulement Hélène, elle prétendait qu’Henri lui-même tournait à la dévotion. Est-ce que, maintenant, il n’entrait pas les attendre dans l’église ! Un athée, un païen qui déclarait avoir cherché l’âme du bout de son scalpel et ne pas l’avoir trouvée encore ! Dès qu’elle l’apercevait, en arrière de la chaire, debout derrière une colonne, Juliette poussait le coude d’Hélène.

— Regardez donc, il est déjà là… Vous savez qu’il n’a pas voulu se confesser pour notre mariage… Non, il a une figure impayable, il nous contemple d’un air si drôle ! Regardez-le donc !

Hélène ne levait pas tout de suite la tête. La cérémonie allait finir, l’encens fumait, les orgues éclataient d’allégresse. Mais, comme son amie n’était pas femme à la laisser tranquille, elle devait répondre.

— Oui, oui, je le vois, balbutiait-elle sans tourner les yeux.

Elle l’avait deviné, à l’hosanna qu’elle entendait monter de toute l’église. Le souffle d’Henri lui semblait venir jusqu’à sa nuque sur l’aile des cantiques, et elle croyait voir derrière elle ses regards qui éclairaient la nef et l’enveloppaient, agenouillée, d’un rayon d’or. Alors, elle priait avec une ferveur si grande, que les paroles lui manquaient. Lui, très-grave, avait la mine correcte d’un mari qui venait chercher ces dames chez Dieu, comme il serait allé les attendre dans le foyer d’un théâtre. Mais, quand ils se rejoignaient, au milieu de la lente sortie des dévotes, tous deux se trouvaient comme liés davantage, unis par ces fleurs et ces chants ; et ils évitaient de se parler, car ils avaient leurs cœurs sur les lèvres.

Au bout de quinze jours, madame Deberle se lassa. Elle sautait d’une passion à une autre, tourmentée du besoin de faire ce que tout le monde faisait. À présent, elle se donnait aux ventes de charité, montant soixante étages par après-midi, pour aller quêter des toiles chez les peintres connus, et employant ses soirées à présider avec une sonnette des réunions de dames patronnesses. Aussi, un jeudi soir, Hélène et sa fille se trouvèrent-elles seules à l’église. Après le sermon, comme les chantres attaquaient le Magnificat, la jeune femme, avertie par un élancement de son cœur, tourna la tête : Henri était là, à la place accoutumée. Alors, elle demeura le front baissé jusqu’à la fin de la cérémonie, dans l’attente du retour.

— Ah ! c’est gentil d’être venu ! dit Jeanne à la sortie, avec sa familiarité d’enfant. J’aurais eu peur, dans ces rues noires.

Mais Henri affectait la surprise. Il croyait rencontrer sa femme. Hélène laissa la petite répondre, elle les suivait, sans parler. Comme ils passaient tous trois sous le porche, une voix se lamenta :

— La charité… Dieu vous le rende…

Chaque soir, Jeanne glissait une pièce de dix sous dans la main de la mère Fétu. Lorsque celle-ci aperçut le docteur seul avec Hélène, elle secoua simplement la tête, d’un air d’intelligence, au lieu d’éclater en remercîments bruyants, comme d’habitude. Et, l’église s’étant vidée, elle se mit à les suivre, de ses pieds traînards, en marmottant de sourdes paroles. Au lieu de rentrer par la rue de Passy, ces dames quelquefois revenaient par la rue Raynouard, lorsque la nuit était belle, allongeant ainsi le chemin de cinq ou six minutes. Ce soir-là, Hélène prit la rue Raynouard, désireuse d’ombre et de silence, cédant au charme de cette longue chaussée déserte, qu’un bec de gaz de loin en loin éclairait, sans que l’ombre d’un passant remuât sur le pavé.

À cette heure, dans ce quartier écarté, Passy dormait déjà, avec le petit souffle d’une ville de province. Aux deux bords des trottoirs, des hôtels s’alignaient, des pensionnats de demoiselles, noirs et ensommeillés, des tables d’hôte dont les cuisines luisaient encore. Pas une boutique ne trouait l’ombre du rayon de sa vitrine. Et c’était une grande joie pour Hélène et Henri que cette solitude. Il n’avait point osé lui offrir le bras. Jeanne marchait entre eux, au milieu de la chaussée, sablée comme une allée de parc. Les maisons cessaient, des murs s’étendaient, au-dessus desquels retombaient des manteaux de clématites et des touffes de lilas en fleur. De grands jardins coupaient les hôtels, une grille, par moments, laissait voir des enfoncements sombres de verdure, où des pelouses d’un ton plus tendre pâlissaient parmi les arbres ; tandis que, dans des vases que l’on devinait confusément, des bouquets d’iris embaumaient l’air. Tous trois ralentissaient le pas, sous la tiédeur de cette nuit printanière qui les trempait de parfums ; et lorsque Jeanne, par un jeu d’enfant, s’avançait le visage levé vers le ciel, elle répétait :

— Oh ! maman, vois donc, que d’étoiles !

Mais, derrière eux, le pas de la mère Fétu semblait être l’écho des leurs. Elle se rapprochait ; on entendait ce bout de phrase latine : « Ave Maria, gratia plena », sans cesse recommencé sur le même bredouillement. La mère Fétu disait son chapelet en rentrant chez elle.

— Il me reste une pièce, si je la lui donnais ? demanda Jeanne à sa mère.

Et, sans attendre la réponse, elle s’échappa, courut à la vieille, qui allait s’engager dans le passage des Eaux. La mère Fétu prit la pièce, en invoquant toutes les saintes du paradis. Mais elle avait saisi en même temps la main de l’enfant ; elle la retenait, et changeant de voix :

— Elle est donc malade, l’autre dame ?

— Non, répondit Jeanne étonnée.

— Ah ! que le Ciel la conserve ! Qu’il la comble de prospérités, elle et son mari !… Ne vous sauvez pas, ma bonne petite demoiselle. Laissez-moi dire un Ave Maria à l’intention de votre maman, et vous répondrez : Amen, avec moi… Votre maman le permet, vous la rattraperez.

Cependant, Hélène et Henri étaient restés tout frissonnants de se trouver ainsi brusquement seuls, dans l’ombre d’une rangée de grands marronniers qui bordaient la rue. Ils firent doucement quelques pas. Par terre, les marronniers avaient laissé tomber une pluie de leurs petites fleurs, et ils marchaient sur ce tapis rose. Puis, ils s’arrêtèrent, le cœur trop gonflé pour aller plus loin.

— Pardonnez-moi, dit simplement Henri.

— Oui, oui, balbutia Hélène. Je vous en supplie, taisez-vous.

Mais elle avait senti sa main qui effleurait la sienne. Elle recula. Heureusement, Jeanne revenait en courant.

— Maman ! maman ! cria-t-elle, elle m’a fait dire un Ave, pour que ça te porte bonheur.

Et tous trois tournèrent dans la rue Vineuse, pendant que la mère Fétu descendait l’escalier du passage des Eaux, en achevant son chapelet.

Le mois s’écoula. Madame Deberle se montra aux exercices deux ou trois fois encore. Un dimanche, le dernier, Henri osa de nouveau attendre Hélène et Jeanne. Le retour fut délicieux. Ce mois avait passé dans une douceur extraordinaire. La petite église semblait être venue comme pour calmer et préparer la passion. Hélène s’était tranquillisée d’abord, heureuse de ce refuge de la religion où elle croyait pouvoir aimer sans honte ; mais le travail sourd avait continué, et quand elle s’éveillait de son engourdissement dévot, elle se sentait envahie, liée par des liens qui lui auraient arraché la chair, si elle avait voulu les rompre. Henri restait respectueux. Pourtant, elle voyait bien une flamme remonter à son visage. Elle craignait quelque emportement de désir fou. Elle-même se faisait peur, secouée de brusques accès de fièvre.

Une après-midi, en revenant d’une promenade avec Jeanne, elle prit la rue de l’Annonciation, elle entra à l’église. La petite se plaignait d’une grande fatigue. Jusqu’au dernier jour, elle n’avait point voulu avouer que la cérémonie du soir la brisait, tant elle y goûtait une jouissance profonde ; mais ses joues étaient devenues d’une pâleur de cire, et le docteur conseillait de lui faire faire de longues courses.

— Mets-toi là, dit sa mère. Tu te reposeras… Nous ne resterons que dix minutes.

Elle l’avait assise près d’un pilier. Elle-même s’agenouilla, quelques chaises plus loin. Des ouvriers, au fond de la nef, déclouaient des tentures, déménageaient des pots de fleurs, les exercices du mois de Marie étant finis de la veille. Hélène, la face dans ses mains, ne voyait rien, n’entendait rien, se demandant avec anxiété si elle ne devait pas avouer à l’abbé Jouve la crise terrible qu’elle traversait. Il lui donnerait un conseil, il lui rendrait peut-être sa tranquillité perdue. Mais, au fond d’elle, une joie débordante montait, de son angoisse elle-même. Elle chérissait son mal, elle tremblait que le prêtre ne réussît à la guérir. Les dix minutes s’écoulèrent, une heure se passa. Elle s’abîmait dans la lutte de son cœur.

Et, comme elle relevait enfin la tête, les yeux mouillés de larmes, elle aperçut l’abbé Jouve à côté d’elle, la regardant d’un air chagrin. C’était lui qui dirigeait les ouvriers. Il venait de s’avancer, en reconnaissant Jeanne.

— Qu’avez-vous donc, mon enfant ? demanda-t-il à Hélène, qui se mettait vivement debout et essuyait ses larmes.

Elle ne trouva rien à répondre, craignant de retomber à genoux et d’éclater en sanglots. Il s’approcha davantage, il reprit doucement :

— Je ne veux pas vous interroger, mais pourquoi ne vous confiez-vous pas à moi, au prêtre et non plus à l’ami ?

— Plus tard, balbutia-t-elle, plus tard, je vous le promets.

Cependant, Jeanne avait d’abord patienté sagement, s’amusant à examiner les vitraux, les statues de la grand’porte, les scènes du Chemin de la Croix, traitées en petits bas-reliefs, le long des nefs latérales. Peu à peu la fraîcheur de l’église était descendue sur elle comme un suaire ; et, dans cette lassitude qui l’empêchait même de penser, un malaise lui venait du silence religieux des chapelles, du prolongement sonore des moindres bruits, de ce lieu sacré où il lui semblait qu’elle allait mourir. Mais son gros chagrin était surtout de voir emporter les fleurs. À mesure que les grands bouquets de roses disparaissaient, l’autel se montrait, nu et froid. Ces marbres la glaçaient, sans un cierge, sans une fumée d’encens. Un moment, la Vierge vêtue de dentelles chancela, puis tomba à la renverse dans les bras de deux ouvriers. Alors, Jeanne jeta un faible cri, ses bras s’élargirent, elle se roidit, tordue par la crise qui la menaçait depuis quelques jours.

Et, lorsque Hélène, affolée, put l’emporter dans un fiacre, aidée de l’abbé qui se désolait, elle se retourna vers le porche, les mains tendues et tremblantes.

— C’est cette église ! c’est cette église ! répétait-elle avec une violence où il y avait le regret et le reproche du mois de tendresse dévote qu’elle avait goûté là.


II


Le soir, Jeanne allait mieux. Elle put se lever. Pour rassurer sa mère, elle s’entêta et se traîna dans la salle à manger, où elle s’assit devant son assiette vide.

— Ce ne sera rien, disait-elle en tâchant de sourire. Tu sais bien que je suis une patraque… Mange, toi. Je veux que tu manges.

Et elle-même, voyant que sa mère la regardait pâlir et grelotter, sans pouvoir avaler une bouchée, finit par feindre une pointe d’appétit. Elle prendrait un peu de confiture, elle le jurait. Alors, Hélène se hâta, tandis que l’enfant, toujours souriante, avec un petit tremblement nerveux de la tête, la contemplait de son air d’adoration. Puis, au dessert, elle voulut tenir sa promesse. Mais des pleurs parurent au bord de ses paupières.

— Ça ne passe pas, vois-tu, murmura-t-elle. Il ne faut point me gronder.

Elle éprouvait une terrible lassitude qui l’anéantissait. Ses jambes lui semblaient mortes, une main de fer la serrait aux épaules. Mais elle se faisait brave, elle retenait les légers cris que lui arrachaient des douleurs lancinantes dans le cou. Un moment, elle s’oublia, la tête trop lourde, se rapetissant sous la souffrance. Et sa mère, en la voyant maigrie, si faible et si adorable, ne put achever la poire qu’elle s’efforçait de manger. Des sanglots l’étranglaient. Elle laissa tomber sa serviette, vint prendre Jeanne entre ses bras.

— Mon enfant, mon enfant…, balbutiait-elle, le cœur crevé par la vue de cette salle à manger, où la petite l’avait si souvent égayée de sa gourmandise, lorsqu’elle était bien portante.

Jeanne se redressait, tâchait de retrouver son sourire.

— Ne te tourmente pas, ce ne sera rien, bien vrai… Maintenant que tu as fini, tu vas me recoucher… Je voulais te voir à table, parce que je te connais, tu n’aurais pas avalé gros comme ça de pain.

Hélène l’emporta. Elle avait roulé son petit lit près du sien, dans la chambre. Quand Jeanne fut allongée, couverte jusqu’au menton, elle se trouva beaucoup mieux. Elle ne se plaignait plus que de douleurs sourdes, derrière la tête. Puis, elle s’attendrit, son affection passionnée paraissait grandir, depuis qu’elle souffrait. Hélène dut l’embrasser, en jurant qu’elle l’aimait bien, et lui promettre de l’embrasser encore, quand elle se coucherait.

— Ça ne fait rien si je dors, répétait Jeanne. Je te sens tout de même.

Elle ferma les yeux, elle s’endormit. Hélène resta près d’elle, à regarder son sommeil. Comme Rosalie venait sur la pointe des pieds lui demander si elle pouvait se retirer, elle lui répondit affirmativement, d’un signe de tête. Onze heures sonnèrent, Hélène était toujours là, lorsqu’elle crut entendre frapper légèrement à la porte du palier. Elle prit la lampe et, très-surprise, alla voir.

— Qui est là ?

— Moi, ouvrez, répondit une voix étouffée.

C’était la voix d’Henri. Elle ouvrit vivement, trouvant cette visite naturelle. Sans doute, le docteur venait d’apprendre la crise de Jeanne, et il accourait, bien qu’elle ne l’eût pas fait appeler, prise d’une sorte de pudeur à la pensée de le mettre de moitié dans la santé de sa fille.

Mais Henri ne lui laissa pas le temps de parler. Il l’avait suivie dans la salle à manger, tremblant, le sang au visage.

— Je vous en prie, pardonnez-moi, balbutia-t-il en lui saisissant la main. Il y a trois jours que je ne vous ai vue, je n’ai pu résister au besoin de vous voir.

Hélène avait dégagé sa main. Lui, recula, les yeux sur elle, continuant :

— Ne craignez rien, je vous aime… Je serais resté à votre porte, si vous ne m’aviez pas ouvert. Oh ! je sais bien que tout cela est fou, mais je vous aime, je vous aime…

Elle l’écoutait, très-grave, avec une sévérité muette qui le torturait. Devant cet accueil, tout le flot de sa passion coula.

— Ah ! pourquoi jouons-nous cette atroce comédie ?… Je ne puis plus, mon cœur éclaterait ; je ferais quelque folie, pire que celle de ce soir ; je vous prendrais devant tous, et je vous emporterais…

Un désir éperdu lui faisait tendre les bras. Il s’était rapproché, il baisait sa robe, ses mains fiévreuses s’égaraient. Elle, toute droite, restait glacée.

— Alors, vous ne savez rien ? demanda-t-elle.

Et, comme il avait pris son poignet nu sous la manche ouverte du peignoir, et qu’il le couvrait de baisers avides, elle eut enfin un mouvement d’impatience.

— Laissez donc ! Vous voyez bien que je ne vous entends seulement pas. Est-ce que je songe à ces choses !

Elle se calma, elle posa une seconde fois sa question.

— Alors, vous ne savez rien ?… Eh bien ! ma fille est malade. Je suis contente de vous voir, vous allez me rassurer.

Prenant la lampe, elle marcha la première ; mais, sur le seuil, elle se retourna, pour lui dire durement, avec son clair regard :

— Je vous défends de recommencer ici… Jamais, jamais !

Il entra derrière elle, frémissant encore, comprenant mal ce qu’elle lui disait. Dans la chambre, à cette heure de nuit, au milieu des linges et des vêtements épars, il respirait de nouveau cette odeur de verveine qui l’avait tant troublé, le premier soir où il avait vu Hélène échevelée, son châle glissé des épaules. Se retrouver là et s’agenouiller, boire toute cette odeur d’amour qui flottait, et attendre ainsi le jour en adoration, et s’oublier dans la possession de son rêve ! Ses tempes éclataient, il s’appuya au petit lit de fer de l’enfant.

— Elle s’est endormie, dit Hélène à voix basse. Regardez-la.

Il n’entendait point, sa passion ne voulait pas faire silence. Elle s’était penchée devant lui, il avait aperçu sa nuque dorée, avec de fins cheveux qui frisaient. Et il ferma les yeux, pour résister au besoin de la baiser à cette place.

— Docteur, voyez donc, elle brûle… Ce n’est pas grave, dites ?

Alors, dans le désir fou qui lui battait le crâne, il tâta machinalement le pouls de Jeanne, cédant à l’habitude de la profession. Mais la lutte était trop forte, il resta un moment immobile, sans paraître savoir qu’il tenait cette pauvre petite main dans la sienne.

— Dites, elle a une grosse fièvre ?

— Une grosse fièvre, vous croyez ? répéta-t-il.

La petite main chauffait la sienne. Il y eut un nouveau silence. Le médecin s’éveillait en lui. Il compta les pulsations. Dans ses yeux, une flamme s’éteignait. Peu à peu, sa face pâlit, il se baissa, inquiet, regardant Jeanne attentivement. Et il murmura :

— L’accès est très-violent, vous avez raison… Mon Dieu, la pauvre enfant !

Son désir était mort, il n’avait plus que la passion de la servir. Tout son sang-froid revenait. Il s’était assis, questionnait la mère sur les faits qui avaient précédé la crise, lorsque la petite s’éveilla en gémissant. Elle se plaignait d’un mal de tête affreux. Les douleurs dans le cou et dans les épaules étaient devenues tellement vives, qu’elle ne pouvait plus faire un mouvement sans pousser un sanglot. Hélène, agenouillée de l’autre côté du lit, l’encourageait, lui souriait, le cœur crevé de la voir souffrir ainsi.

— Il y a donc quelqu’un, maman ? demanda-t-elle en se tournant et en apercevant le docteur.

— C’est un ami, tu le connais.

L’enfant l’examina un instant, pensive et comme hésitante. Puis, une tendresse passa sur son visage.

— Oui, oui, je le connais. Je l’aime bien.

Et, de son air câlin :

— Il faut me guérir, monsieur, n’est-ce pas ? Pour que maman soit contente… Je boirai tout ce que vous me donnerez, bien sûr.

Le docteur lui avait repris le pouls, Hélène tenait son autre main ; et, entre eux, elle les regardait l’un après l’autre, avec le léger tremblement nerveux de sa tête, d’un air attentif, comme si elle ne les avait jamais si bien vus. Puis, un malaise l’agita. Ses petites mains se crispèrent et les retinrent :

— Ne vous en allez pas ; j’ai peur… Défendez-moi, empêchez que tous ces gens ne s’approchent… Je ne veux que vous, je ne veux que vous deux, tout près, oh ! tout près, contre moi, ensemble…

Elle les attirait, les rapprochait d’une façon convulsive, en répétant :

— Ensemble, ensemble…

Le délire reparut ainsi à plusieurs reprises. Dans les moments de calme, Jeanne cédait à des somnolences, qui la laissaient sans souffle, comme morte. Quand elle sortait en sursaut de ces courts sommeils, elle n’entendait plus, elle ne voyait plus, les yeux voilés de fumées blanches. Le docteur veilla une partie de la nuit, qui fut très-mauvaise. Il n’était descendu un instant que pour aller prendre lui-même une potion. Vers le matin, lorsqu’il partit, Hélène l’accompagna anxieusement dans l’antichambre.

— Eh bien ? demanda-t-elle.

— Son état est très-grave, répondit-il ; mais ne doutez pas, je vous en supplie ; comptez sur moi… Je reviendrai ce matin à dix heures.

Hélène, en rentrant dans la chambre, trouva Jeanne sur son séant, cherchant autour d’elle d’un air égaré.

— Vous m’avez laissée, vous m’avez laissée ! criait-elle. Oh ! j’ai peur, je ne veux pas être toute seule…

Sa mère la baisa pour la consoler, mais elle cherchait toujours.

— Où est-il ? Oh ! dis-lui de ne pas s’en aller… Je veux qu’il soit là, je veux…

— Il va revenir, mon ange, répétait Hélène, qui mêlait ses larmes aux siennes. Il ne nous quittera pas, je te le jure. Il nous aime trop… Voyons, sois sage, recouche-toi. Moi, je reste là, j’attends qu’il revienne.

— Bien vrai, bien vrai ? murmura l’enfant, qui retomba peu à peu dans une somnolence profonde.

Alors, commencèrent des jours affreux, trois semaines d’abominables angoisses. La fièvre ne cessa pas une heure. Jeanne ne trouvait un peu de calme que lorsque le docteur était là et qu’elle lui avait donné l’une de ses petites mains, tandis que sa mère tenait l’autre. Elle se réfugiait en eux, elle partageait entre eux son adoration tyrannique, comme si elle eût compris sous quelle protection d’ardente tendresse elle se mettait. Son exquise sensibilité nerveuse, affinée encore par la maladie, l’avertissait sans doute que seul un miracle de leur amour pouvait la sauver. Pendant des heures, elle les regardait aux deux côtés de son lit, les yeux graves et profonds. Toute la passion humaine, entrevue et devinée, passait dans ce regard de petite fille moribonde. Elle ne parlait point, elle leur disait tout d’une pression chaude, les suppliant de ne pas s’éloigner, leur faisant entendre quel repos elle goûtait à les voir ainsi. Lorsque, après une absence, le médecin reparaissait, c’était pour elle un ravissement, ses yeux qui n’avaient pas quitté la porte s’emplissaient de clarté ; puis, tranquille, elle s’endormait, rassurée de les entendre, lui et sa mère, tourner autour d’elle et causer à voix basse.

Le lendemain de la crise, le docteur Bodin s’était présenté. Mais Jeanne avait boudé, tournant la tête, refusant de se laisser examiner.

— Pas lui, maman, murmurait-elle, pas lui, je t’en prie.

Et comme il revenait le jour suivant, Hélène dut lui parler des répugnances de l’enfant. Aussi le vieux médecin n’entrait-il plus dans la chambre. Il montait tous les deux jours, demandait des nouvelles, causait parfois avec son confrère, le docteur Deberle, qui se montrait déférent pour son grand âge.

D’ailleurs, il ne fallait point chercher à tromper Jeanne. Ses sens avaient une finesse extraordinaire. L’abbé et M. Rambaud arrivaient chaque soir, s’asseyaient, passaient là une heure dans un silence navré. Un soir, comme le docteur s’en allait, Hélène fit signe à M. Rambaud de prendre sa place et de tenir la main de la petite pour qu’elle ne s’aperçût pas du départ de son bon ami. Mais, au bout de deux ou trois minutes, Jeanne endormie ouvrit les yeux, retira brusquement sa main. Et elle pleura, elle dit qu’on lui faisait des méchancetés.

— Tu ne m’aimes donc plus, tu ne veux donc plus de moi ? répétait le pauvre M. Rambaud, les larmes aux yeux.

Elle le regardait sans répondre, elle semblait ne plus même vouloir le reconnaître. Et le digne homme retournait dans son coin, le cœur gros. Il avait fini par entrer sans bruit et se glisser dans l’embrasure d’une fenêtre, où, à demi caché derrière un rideau, il restait la soirée, engourdi de chagrin, les regards fixés sur la malade. L’abbé aussi était là, avec sa grosse tête toute pâle, sur ses épaules maigres. Il se mouchait bruyamment pour cacher ses larmes. Le danger que courait sa petite amie le bouleversait au point qu’il en oubliait ses pauvres.

Mais les deux frères avaient beau se reculer au fond de la pièce, Jeanne les sentait là ; ils la gênaient, elle se retournait d’un air de malaise, même lorsqu’elle était assoupie par la fièvre. Sa mère alors se penchait pour entendre les mots qu’elle balbutiait :

— Oh ! maman, j’ai mal !… Tout ça m’étouffe… Renvoie le monde, tout de suite, tout de suite…

Hélène, le plus doucement possible, expliquait aux deux frères que la petite voulait dormir. Ils comprenaient, ils s’en allaient en baissant la tête. Dès qu’ils étaient partis, Jeanne respirait fortement, jetait un coup d’œil autour de la chambre, puis reportait avec une douceur infinie ses regards sur sa mère et le docteur.

— Bonsoir, murmurait-elle. Je suis bien, restez là.

Pendant trois semaines, elle les retint ainsi. Henri était d’abord venu deux fois par jour, puis il passa les soirées entières, il donna à l’enfant toutes les heures dont il pouvait disposer. Au début, il avait craint une fièvre typhoïde ; mais des symptômes tellement contradictoires se présentaient, qu’il se trouva bientôt très-perplexe. Il était sans doute en face d’une de ces affections chloro-anémiques, si insaisissables, et dont les complications sont terribles, à l’âge où la femme se forme dans l’enfant. Successivement, il redouta une lésion du cœur et un commencement de phtisie. Ce qui l’inquiétait, c’était l’exaltation nerveuse de Jeanne qu’il ne savait comment calmer, c’était surtout cette fièvre intense, entêtée, qui refusait de céder à la médication la plus énergique. Il apportait à cette cure toute son énergie et toute sa science, avec l’unique pensée qu’il soignait son bonheur, sa vie elle-même. Un grand silence, plein d’une attente solennelle, se faisait en lui ; pas une fois, pendant ces trois semaines d’anxiété, sa passion ne s’éveilla ; il ne frissonnait plus sous le souffle d’Hélène, et lorsque leurs regards se rencontraient, ils avaient la tristesse amicale de deux êtres que menace un malheur commun.

Pourtant, à chaque minute, leurs cœurs se fondaient davantage l’un dans l’autre. Ils ne vivaient plus que de la même pensée. Dès qu’il arrivait, il apprenait, en la regardant, de quelle façon Jeanne avait passé la nuit, et il n’avait pas besoin de parler pour qu’elle sût comment il trouvait la malade. D’ailleurs, avec son beau courage de mère, elle lui avait fait jurer de ne pas la tromper, de dire ses craintes. Toujours debout, n’ayant pas dormi trois heures de suite en vingt nuits, elle montrait une force et une tranquillité surhumaines, sans une larme, domptant son désespoir pour garder sa tête dans cette lutte contre la maladie de son enfant. Il s’était produit un vide immense en elle et autour d’elle, où le monde environnant, ses sentiments de chaque heure, la conscience même de sa propre existence, avaient sombré. Rien n’existait plus. Elle ne tenait à la vie que par cette chère créature agonisante et cet homme qui lui promettait un miracle. C’était lui, et lui seul, qu’elle voyait, qu’elle entendait, dont les moindres mots prenaient une importance suprême, auquel elle s’abandonnait sans réserve, avec le rêve d’être en lui pour lui donner de sa force. Sourdement, invinciblement, cette possession s’accomplissait. Lorsque Jeanne traversait une heure de danger, presque chaque soir, à ce moment où la fièvre redoublait, ils étaient là, silencieux et seuls, dans la chambre moite ; et, malgré eux, comme s’ils avaient voulu se sentir deux contre la mort, leurs mains se rencontraient au bord du lit, une longue étreinte les rapprochait, tremblants d’inquiétude et de pitié, jusqu’à ce qu’un faible soupir de l’enfant, une haleine apaisée et régulière, les eût avertis que la crise était passée. Alors, d’un hochement de tête, ils se rassuraient. Cette fois encore, leur amour avait vaincu. Et chaque fois leur étreinte devenait plus rude, ils s’unissaient plus étroitement.

Un soir, Hélène devina qu’Henri lui cachait quelque chose. Depuis dix minutes, il examinait Jeanne, sans une parole. La petite se plaignait d’une soif intolérable ; elle étranglait, sa gorge séchée laissait entendre un sifflement continu. Puis, une somnolence l’avait prise, le visage très-rouge, si alourdie, qu’elle ne pouvait plus même lever les paupières. Et elle restait inerte, on aurait cru qu’elle était morte, sans le sifflement de sa gorge.

— Vous la trouvez bien mal, n’est-ce pas ? demanda Hélène de sa voix brève.

Il répondit que non, qu’il n’y avait pas de changement. Mais il était très-pâle, il demeurait assis, écrasé par son impuissance. Alors, malgré la tension de tout son être, elle s’affaissa sur une chaise, de l’autre côté du lit.

— Dites-moi tout. Vous avez juré de tout me dire… Elle est perdue ?

Et, comme il se taisait, elle reprit avec violence :

— Vous voyez bien que je suis forte… Est-ce que je pleure ? est-ce que je me désespère ?… Parlez. Je veux savoir la vérité.

Henri la regardait fixement. Il parla avec lenteur.

— Eh bien ! dit-il, si d’ici à une heure elle ne sort pas de cette somnolence, ce sera fini.

Hélène n’eut pas un sanglot. Elle était toute froide, avec une horreur qui soulevait sa chevelure. Ses yeux s’abaissèrent sur Jeanne, elle tomba à genoux et prit son enfant entre ses bras, d’un geste superbe de possession, comme pour la garder contre son épaule. Pendant une longue minute, elle pencha son visage tout près du sien, la buvant du regard, voulant lui donner de son souffle, de sa vie à elle. La respiration haletante de la petite malade devenait plus courte.

— Il n’y a donc rien à faire ? reprit-elle en levant la tête. Pourquoi restez-vous là ? Faites quelque chose…

Il eut un geste découragé.

— Faites quelque chose… Est-ce que je sais ? N’importe quoi. Il doit y avoir quelque chose à faire… Vous n’allez pas la laisser mourir. Ce n’est pas possible !

— Je ferai tout, dit simplement le docteur.

Il s’était levé. Alors, commença une lutte suprême. Tout son sang-froid et toute sa décision de praticien revenaient. Jusque-là, il n’avait point osé employer les moyens violents, craignant d’affaiblir ce petit corps déjà si pauvre de vie. Mais il n’hésita plus, il envoya Rosalie chercher douze sangsues ; et il ne cacha pas à la mère que c’était une tentative désespérée, qui pouvait sauver ou tuer son enfant. Quand les sangsues furent là, il lui vit un moment de défaillance.

— Oh ! mon Dieu, murmurait-elle, mon Dieu, si vous la tuez…

Il dut lui arracher un consentement.

— Eh bien ! mettez-les, mais que le ciel vous inspire !

Elle n’avait pas lâché Jeanne, elle refusa de se relever, voulant garder sa tête sur son épaule. Lui, le visage froid, ne parla plus, absorbé dans l’effort qu’il tentait. D’abord, les sangsues ne prirent pas. Les minutes s’écoulaient, le balancier de la pendule, dans la grande chambre noyée d’ombre, mettait seul son bruit impitoyable et entêté. Chaque seconde emportait un espoir. Sous le cercle de clarté jaune qui tombait de l’abat-jour, la nudité adorable et souffrante de Jeanne, au milieu des draps rejetés, avait une pâleur de cire. Hélène, les yeux secs, étranglée, regardait ces petits membres déjà morts ; et, pour voir une goutte du sang de sa fille, elle eût volontiers donné tout le sien. Enfin, une goutte parut, les sangsues prenaient. Une à une, elles se fixèrent. L’existence de l’enfant se décidait. Ce furent des minutes terribles, d’une émotion poignante. Était-ce le dernier souffle, ce soupir que poussait Jeanne ? était-ce le retour de la vie ? Un instant, Hélène, la sentant se raidir, crut qu’elle passait, et elle eut la furieuse envie d’arracher ces bêtes qui buvaient si goulûment ; mais une force supérieure la retenait, elle restait béante et glacée. Le balancier continuait à battre, la chambre anxieuse semblait attendre.

L’enfant s’agita. Ses paupières lentes se soulevèrent, puis elle les referma, comme étonnée et lasse. Une vibration légère, pareille à un souffle, passait sur son visage. Elle remua les lèvres. Hélène, avide, tendue, se penchait, dans une attente farouche.

— Maman, maman, murmurait Jeanne.

Henri alors vint au chevet, près de la jeune femme, en disant :

— Elle est sauvée.

— Elle est sauvée…, elle est sauvée…, répétait Hélène, bégayante, inondée d’une telle joie, qu’elle avait glissé par terre, près du lit, regardant sa fille, regardant le docteur d’un air fou.

Et, d’un mouvement violent, elle se leva, elle se jeta au cou d’Henri.

— Ah ! je t’aime ! s’écria-t-elle.

Elle le baisait, elle l’étreignait. C’était son aveu, cet aveu si longtemps retardé, qui lui échappait enfin, dans cette crise de son cœur. La mère et l’amante se confondaient, à ce moment délicieux ; elle offrait son amour tout brûlant de sa reconnaissance.

— Je pleure, tu vois, je puis pleurer, balbutiait-elle. Mon Dieu ! que je t’aime, et que nous allons être heureux !

Elle le tutoyait, elle sanglotait. La source de ses larmes, tarie depuis trois semaines, ruisselait sur ses joues. Elle était demeurée entre ses bras, caressante et familière comme un enfant, emportée dans cet épanouissement de toutes ses tendresses. Puis, elle retomba à genoux, elle reprit Jeanne pour l’endormir contre son épaule ; et, de temps à autre, pendant que sa fille reposait, elle levait sur Henri des yeux humides de passion.

Ce fut une nuit de félicité. Le docteur resta très-tard. Allongée dans son lit, la couverture au menton, sa fine tête brune au milieu de l’oreiller, Jeanne fermait les yeux sans dormir, soulagée et anéantie. La lampe, posée sur le guéridon que l’on avait roulé près de la cheminée, n’éclairait qu’un bout de la chambre, laissant dans une ombre vague Hélène et Henri, assis à leurs places habituelles, aux deux bords de l’étroite couche. Mais l’enfant ne les séparait pas, les rapprochait au contraire, ajoutait de son innocence à leur première soirée d’amour. Tous deux goûtaient un apaisement, après les longs jours d’angoisse qu’ils venaient de passer. Enfin, ils se retrouvaient, côte à côte, avec leurs cœurs plus largement ouverts ; et ils comprenaient bien qu’ils s’aimaient davantage, dans ces terreurs et ces joies communes, dont ils sortaient frissonnants. La chambre devenait complice, si tiède, si discrète, emplie de cette religion qui met son silence ému autour du lit d’un malade. Hélène, par moments, se levait, allait sur la pointe des pieds chercher une potion, remonter la lampe, donner un ordre à Rosalie ; pendant que le docteur, qui la suivait des yeux, lui faisait signe de marcher doucement. Puis, quand elle se rasseyait, ils échangeaient un sourire. Ils ne disaient pas une parole, ils s’intéressaient à Jeanne seule, qui était comme leur amour lui-même. Mais, parfois, en s’occupant d’elle, lorsqu’ils remontaient la couverture ou qu’ils lui soulevaient la tête, leurs mains se rencontraient, s’oubliaient un instant l’une près de l’autre. C’était la seule caresse, involontaire et furtive, qu’ils se permettaient.

— Je ne dors pas, murmurait Jeanne, je sais bien que vous êtes là.

Alors, ils s’égayaient de l’entendre parler. Leurs mains se séparaient, ils n’avaient pas d’autres désirs. L’enfant les satisfaisait et les calmait.

— Tu es bien, ma chérie ? demandait Hélène, quand elle la voyait remuer.

Jeanne ne répondait pas tout de suite. Elle parlait comme dans un rêve.

— Oh ! oui, je ne me sens plus… Mais je vous entends, ça me fait plaisir.

Puis, au bout d’un instant, elle faisait un effort, levant les paupières, les regardant. Et elle souriait divinement, en refermant les yeux.

Le lendemain, quand l’abbé et M. Rambaud se présentèrent, Hélène laissa échapper un mouvement d’impatience. Ils la dérangeaient dans son coin de bonheur. Et, comme ils la questionnaient, tremblant d’apprendre de mauvaises nouvelles, elle eut la cruauté de leur dire que Jeanne n’allait pas mieux. Elle répondit cela sans réflexion, poussée par le besoin égoïste de garder pour elle et pour Henri la joie de l’avoir sauvée et d’être seuls à le savoir. Pourquoi voulait-on partager leur bonheur ? Il leur appartenait, il lui eût semblé diminué si quelqu’un l’avait connu. Elle aurait cru qu’un étranger entrait dans son amour.

Le prêtre s’était approché du lit.

— Jeanne, c’est nous, tes bons amis… Tu ne nous reconnais pas !

Elle fit un grave signe de tête. Elle les reconnaissait, mais elle ne voulait pas causer, pensive, levant des regards d’intelligence vers sa mère. Et les deux bonnes gens s’en allèrent, plus navrés que les autres soirs.

Trois jours après, Henri permit à la malade son premier œuf à la coque. Ce fut toute une grosse affaire. Jeanne voulut absolument le manger, seule avec sa mère et le docteur, la porte fermée. Comme M. Rambaud justement se trouvait là, elle murmura à l’oreille de sa mère, qui étalait déjà une serviette sur le lit, en guise de nappe :

— Attends, quand il sera parti.

Puis, dès qu’il se fut éloigné :

— Tout de suite, tout de suite… C’est plus gentil, quand il n’y a pas de monde.

Hélène l’avait assise, pendant qu’Henri mettait deux oreillers derrière elle, pour la soutenir. Et, la serviette étalée, une assiette sur les genoux, Jeanne attendait avec un sourire.

— Je vais te le casser, veux-tu ? demanda sa mère.

— Oui, c’est cela, maman.

— Et moi, je vais te couper trois mouillettes, dit le docteur.

— Oh ! quatre, j’en mangerai bien quatre, tu verras.

Elle tutoyait le docteur, maintenant. Quand il lui donna la première mouillette, elle saisit sa main, et comme elle avait gardé celle de sa mère, elle les baisa toutes deux, allant de l’une à l’autre avec la même affection passionnée.

— Allons, sois raisonnable, reprit Hélène, qui la voyait près d’éclater en sanglots ; mange bien ton œuf pour nous faire plaisir.

Jeanne alors commença ; mais elle était si faible, qu’après la deuxième mouillette, elle se trouva toute lasse. Elle souriait à chaque bouchée, en disant qu’elle avait les dents molles. Henri l’encourageait, Hélène avait des larmes au bord des yeux. Mon Dieu ! elle voyait son enfant manger ! Elle suivait le pain, ce premier œuf l’attendrissait jusqu’aux entrailles. La brusque pensée de Jeanne, morte, raidie sous un drap, vint la glacer. Et elle mangeait, elle mangeait si gentiment, avec ses gestes ralentis, ses hésitations de convalescente !

— Tu ne gronderas pas, maman… Je fais ce que je peux, j’en suis à ma troisième mouillette… Es-tu contente ?

— Oui, bien contente, ma chérie… Tu ne sais pas toute la joie que tu me donnes.

Et, dans le débordement de bonheur qui l’étouffait, elle s’oublia, s’appuya contre l’épaule d’Henri. Tous deux riaient à l’enfant. Mais celle-ci, lentement, parut prise d’un malaise : elle levait sur eux des regards furtifs, puis elle baissait la tête, ne mangeant plus, tandis qu’une ombre de méfiance et de colère blêmissait son visage. Il fallut la recoucher.


III


La convalescence dura des mois. En août, Jeanne était encore au lit. Elle se levait une heure ou deux, vers le soir, et c’était une immense fatigue pour elle que d’aller jusqu’à la fenêtre, où elle restait allongée dans un fauteuil, en face de Paris incendié par le soleil couchant. Ses pauvres jambes refusaient de la porter ; comme elle le disait avec un pâle sourire, elle n’avait point assez de sang pour un petit oiseau, il fallait attendre qu’elle mangeât beaucoup de soupe. On lui coupait de la viande crue dans du bouillon. Elle avait fini par aimer ça, parce qu’elle aurait bien voulu descendre jouer au jardin.

Ces semaines, ces mois qui coulaient, passèrent, monotones et charmants, sans qu’Hélène comptât les jours. Elle ne sortait plus, elle oubliait le monde entier, auprès de Jeanne. Pas une nouvelle du dehors n’arrivait jusqu’à elle. C’était, devant Paris emplissant l’horizon de sa fumée et de son bruit, une retraite plus reculée et plus close que les saints ermitages perdus dans les rocs. Son enfant était sauvée, cette certitude lui suffisait, elle employait les journées à guetter le retour de la santé, heureuse d’une nuance, d’un regard brillant, d’un geste gai. À chaque heure, elle retrouvait sa fille davantage, avec ses beaux yeux et ses cheveux qui redevenaient souples. Il lui semblait qu’elle lui donnait la vie une seconde fois. Plus la résurrection était lente, et plus elle en goûtait les délices, se souvenant des jours lointains où elle la nourrissait, éprouvant, à la voir reprendre des forces, une émotion plus vive encore qu’autrefois, lorsqu’elle mesurait ses deux petits pieds dans ses mains jointes, pour savoir si elle marcherait bientôt.

Cependant, une inquiétude lui restait. À plusieurs reprises, elle avait remarqué cette ombre qui blémissait le visage de Jeanne, tout d’un coup méfiante et farouche. Pourquoi, au milieu d’une gaieté, changeait-elle ainsi brusquement ? Souffrait-elle, lui cachait-elle quelque réveil de la douleur ?

— Dis-moi, ma chérie, qu’as-tu ?… Tu riais tout à l’heure, et te voici le cœur gros. Réponds-moi, as-tu bobo quelque part ?

Mais Jeanne, violemment, tournait la tête, s’enfonçait la face dans l’oreiller.

— Je n’ai rien, disait-elle d’une voix brève. Je t’en prie, laisse-moi.

Et elle gardait des rancunes d’une après-midi, les yeux fixés sur le mur, s’entêtant, tombant à de grandes tristesses que sa mère désolée ne pouvait comprendre. Le docteur ne savait que dire ; les accès se produisaient toujours lorsqu’il était là, et il les attribuait à l’état nerveux de la malade. Surtout il recommandait qu’on évitât de la contrarier.

Une après-midi, Jeanne dormait. Henri, qui l’avait trouvée très-bien, s’était attardé dans la chambre, causant avec Hélène, occupée de nouveau à ses éternels travaux de couture devant la fenêtre. Depuis la terrible nuit où, dans un cri de passion, elle lui avait avoué son amour, tous deux vivaient sans une secousse, se laissant aller à cette douceur de savoir qu’ils s’aimaient, insoucieux du lendemain, oublieux du monde. Auprès du lit de Jeanne, dans cette pièce émue encore de l’agonie de l’enfant, une chasteté les protégeait contre toute surprise des sens. Cela les calmait, d’entendre son haleine d’innocente. Pourtant, à mesure que la malade se montrait plus forte, leur amour, lui aussi, prenait des forces ; du sang lui venait, ils demeuraient côte à côte, frémissants, jouissant de l’heure présente, sans vouloir se demander ce qu’ils feraient lorsque Jeanne serait debout et que leur passion éclaterait, libre et bien portante.

Pendant des heures, ils se berçaient de quelques paroles, dites de loin en loin, à voix basse, pour ne pas réveiller la petite. Les paroles avaient beau être banales, elles les touchaient profondément. Ce jour-là, ils étaient très-attendris l’un et l’autre.

— Je vous jure qu’elle va beaucoup mieux, dit le docteur. Avant quinze jours, elle pourra descendre au jardin.

Hélène piquait vivement son aiguille. Elle murmura :

— Hier, elle a encore été bien triste… Mais, ce matin, elle riait ; elle m’a promis d’être sage.

Il y eut un long silence. L’enfant dormait toujours, d’un sommeil qui les enveloppait l’un et l’autre d’une grande paix. Quand elle reposait ainsi, ils se sentaient soulagés, ils s’appartenaient davantage.

— Vous n’avez plus vu le jardin ? reprit Henri. Il est plein de fleurs à présent.

— Les marguerites ont poussé, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

— Oui, la corbeille est superbe… Les clématites sont montées jusque dans les ormes. On dirait un nid de feuilles.

Le silence recommença. Hélène, cessant de coudre, l’avait regardé avec un sourire, et leur pensée commune les promenait tous deux dans des allées profondes, des allées idéales, noires d’ombre et où tombaient des pluies de roses. Lui, penché sur elle, buvait la légère odeur de verveine, qui montait de son peignoir. Mais un froissement de linge les troubla.

— Elle s’éveille, dit Hélène qui leva la tête.

Henri s’était écarté. Il jeta également un regard du côté du lit. Jeanne venait de prendre son oreiller entre ses petits bras ; et, le menton enfoncé dans la plume, elle avait à présent la face entièrement tournée vers eux. Mais ses paupières restaient closes ; elle parut se rendormir, l’haleine de nouveau lente et régulière.

— Vous cousez donc toujours ? demanda-t-il, en se rapprochant.

— Je ne puis rester les mains inoccupées, répondit-elle. C’est machinal, ça règle mes pensées… Pendant des heures, je pense à la même chose sans fatigue.

Il ne dit plus rien, il suivait son aiguille qui piquait le calicot avec un petit bruit cadencé ; et il lui semblait que ce fil emportait et nouait un peu de leurs deux existences. Pendant des heures, elle aurait pu coudre, il serait resté là, à entendre le langage de l’aiguille, ce bercement qui ramenait en eux le même mot, sans les lasser jamais. C’était leur désir, des journées passées ainsi, dans ce coin de paix, à se serrer l’un près de l’autre, tandis que l’enfant dormait et qu’ils évitaient de remuer, afin de ne point troubler son sommeil. Immobilité délicieuse, silence où ils entendaient leurs cœurs, douceur infinie qui les ravissait dans une sensation unique d’amour et d’éternité !

— Vous êtes bonne, vous êtes bonne, murmura-t-il à plusieurs reprises, ne trouvant que cette parole pour exprimer la joie qu’il lui devait.

Elle avait de nouveau levé la tête, n’éprouvant aucune gêne à se sentir si ardemment aimée. Le visage d’Henri était près du sien. Un instant, ils se contemplèrent.

— Laissez-moi travailler, dit-elle à voix très-basse. Je n’aurai jamais fini.

Mais, à ce moment, une inquiétude instinctive la fit se tourner. Et elle vit Jeanne, la face toute pâle, qui les regardait, de ses yeux grandis, d’un noir d’encre. L’enfant n’avait pas bougé, le menton dans la plume, serrant toujours l’oreiller entre ses petits bras. Elle venait seulement d’ouvrir les yeux, et elle les regardait.

— Jeanne, qu’as-tu ? demanda Hélène. Es-tu malade ? veux-tu quelque chose ?

Elle ne répondait pas, elle ne bougeait pas, n’abaissait même pas les paupières, avec ses grands yeux fixes, d’où sortait une flamme. L’ombre farouche était descendue sur son front, ses joues blémissaient et se creusaient. Déjà elle renversait les poignets, comme à l’approche d’une crise de convulsions. Hélène se leva vivement, en la suppliant de parler ; mais elle gardait sa raideur entêtée, elle arrêtait sur sa mère des regards si noirs, que celle-ci finissait par rougir et balbutier :

— Docteur, voyez donc, que lui prend-il ?

Henri avait reculé sa chaise de la chaise d’Hélène. Il s’approcha du lit, voulut s’emparer d’une des petites mains qui étreignaient si rudement l’oreiller. Alors, à ce contact, Jeanne parut recevoir une secousse. D’un bond elle se tourna vers le mur, en criant :

— Laissez-moi, vous !… Vous me faites du mal !

Elle s’était enfouie sous la couverture. Vainement, pendant un quart d’heure, tous deux essayèrent de la calmer par de douces paroles. Puis, comme ils insistaient, elle se souleva, les mains jointes, suppliante.

— Je vous en prie, laissez-moi… Vous me faites du mal. Laissez-moi.

Hélène, bouleversée, alla se rasseoir devant la fenêtre. Mais Henri ne reprit pas sa place auprès d’elle. Ils venaient de comprendre enfin, Jeanne était jalouse. Ils ne trouvèrent plus un mot. Le docteur marcha une minute en silence, puis il se retira, en voyant les regards anxieux que la mère jetait sur le lit. Dès qu’il se fut éloigné, elle retourna près de sa fille, l’enleva de force entre ses bras. Et elle lui parlait longuement.

— Écoute, ma mignonne, je suis seule… Regarde-moi, réponds-moi… Tu ne souffres pas ? Alors, c’est que je t’ai fait de la peine ? Il faut tout me dire… C’est à moi que tu en veux ? Qu’est-ce que tu as sur le cœur ?

Mais elle eut beau l’interroger, donner à ses questions toutes les formes, Jeanne jurait toujours qu’elle n’avait rien. Puis, brusquement, elle cria, elle répéta :

— Tu ne m’aimes plus… tu ne m’aimes plus…

Et elle éclata en gros sanglots, elle noua ses bras convulsifs autour du cou de sa mère, en lui couvrant le visage de baisers avides. Hélène, le cœur meurtri, étouffant d’une tristesse indicible, la garda longtemps sur sa poitrine, en mêlant ses larmes aux siennes et en lui faisant le serment de ne jamais aimer personne autant qu’elle.

À partir de ce jour, la jalousie de Jeanne s’éveilla pour une parole, pour un regard. Tant qu’elle s’était trouvée en danger, un instinct lui avait fait accepter cet amour qu’elle sentait si tendre autour d’elle et qui la sauvait. Mais, à présent, elle redevenait forte, elle ne voulait plus partager sa mère. Alors, elle se prit d’une rancune pour le docteur, d’une rancune qui grandissait sourdement et tournait à la haine, à mesure qu’elle se portait mieux. Cela couvait dans sa tête obstinée, dans son petit être soupçonneux et muet. Jamais elle ne consentit à s’en expliquer nettement. Elle-même ne savait pas. Elle avait mal là, quand le docteur s’approchait trop près de sa mère ; et elle mettait les deux mains sur sa poitrine. C’était tout, ça la brûlait, tandis qu’une colère furieuse l’étranglait et la pâlissait. Et elle ne pouvait pas empêcher ça ; elle trouvait les gens bien injustes, elle se raidissait davantage, sans répondre, lorsqu’on la grondait d’être si méchante. Hélène, tremblante, n’osant la pousser à se rendre compte de son malaise, détournait les yeux devant ce regard d’une enfant de onze ans, où luisait trop tôt toute la vie de passion d’une femme.

— Jeanne, tu me fais beaucoup de peine, lui disait-elle les larmes aux yeux, lorsqu’elle la voyait dans un accès d’emportement fou, qu’elle contenait et dont elle étouffait.

Mais cette parole, toute puissante autrefois, qui la ramenait en larmes aux bras d’Hélène, ne la touchait plus. Son caractère changeait. Dix fois dans une journée, elle montrait des humeurs différentes. Le plus souvent, elle avait une voix brève et impérative, parlant à sa mère comme elle aurait parlé à Rosalie, la dérangeant pour les plus petits services, s’impatientant, se plaignant toujours.

— Donne-moi une tasse de tisane… Comme tu es longue ! On me laisse mourir de soif.

Puis, lorsque Hélène lui donnait la tasse :

— Ce n’est pas sucré… Je n’en veux pas.

Elle se recouchait violemment, elle repoussait une seconde fois la tisane, en disant qu’elle était trop sucrée. On ne voulait plus la soigner, on le faisait exprès. Hélène, qui craignait de l’affoler davantage, ne répondait pas, la regardait, avec de grosses larmes sur les joues.

Jeanne surtout réservait ses colères pour les heures où venait le médecin. Dès qu’il entrait, elle s’aplatissait dans le lit, elle baissait sournoisement la tête, comme ces animaux sauvages qui ne tolèrent pas l’approche d’un étranger. Certains jours, elle refusait de parler, lui abandonnant son pouls, se laissant examiner, inerte, les yeux au plafond. D’autres jours, elle ne voulait même pas le voir, et elle se cachait les yeux de ses deux mains, si rageusement, qu’il aurait fallu lui tordre les bras, pour les écarter. Un soir, elle eut cette parole cruelle, comme sa mère lui présentait une cuillerée de potion :

— Non, ça m’empoisonne.

Hélène resta saisie, le cœur traversé d’une douleur aiguë, craignant d’aller au fond de cette parole.

— Que dis-tu, mon enfant ? demanda-t-elle. Sais-tu bien ce que tu dis ?… Les remèdes ne sont jamais bons. Il faut prendre celui-là.

Mais Jeanne garda son silence entêté, tournant la tête pour ne pas avaler la potion. À partir de ce jour, elle fut capricieuse, prenant ou ne prenant pas les remèdes, selon son humeur du moment. Elle flairait les fioles, les examinait avec méfiance sur la table de nuit. Et quand elle en avait refusé une, elle la reconnaissait ; elle serait plutôt morte que d’en boire une goutte. Le digne M. Rambaud pouvait seul la décider parfois. Elle l’accablait maintenant d’une tendresse exagérée, surtout lorsque le docteur était là ; et elle coulait vers sa mère des regards luisants, pour voir si elle souffrait de cette affection qu’elle témoignait à un autre.

— Ah ! c’est toi, bon ami ! criait-elle dès qu’il paraissait. Viens t’asseoir là, tout près… Tu as des oranges ?

Elle se soulevait, elle fouillait en riant dans ses poches, où il y avait toujours des friandises. Puis, elle l’embrassait, jouant toute une comédie de passion, satisfaite et vengée du tourment qu’elle croyait deviner sur la face pâle de sa mère. M. Rambaud rayonnait d’avoir ainsi fait la paix avec sa petite chérie. Mais, dans l’antichambre, Hélène, en allant à sa rencontre, venait de l’avertir, d’un mot rapide. Alors, tout d’un coup, il semblait apercevoir la potion sur la table.

— Tiens ! tu bois donc du sirop ?

Le visage de Jeanne s’assombrissait. Elle disait à demi-voix :

— Non, non, c’est mauvais, ça pue, je ne bois pas de ça !

— Comment ! tu ne bois pas de ça ? reprenait M. Rambaud, d’un air gai. Mais je parie que c’est très-bon… Veux-tu me permettre d’en boire un peu ?

Et, sans attendre la permission, il s’en versait une large cuillère et l’avalait sans une grimace, en affectant une satisfaction gourmande.

— Oh ! exquis ! murmurait-il. Tu as bien tort… Attends, rien qu’un petit peu.

Jeanne, amusée, ne se défendait plus. Elle voulait bien de tout ce que M. Rambaud avait goûté, elle suivait avec attention ses mouvements, semblait étudier sur son visage l’effet de la drogue. Et le brave homme, en un mois, se gorgea ainsi de pharmacie. Lorsque Hélène le remerciait, il haussait les épaules.

— Laissez donc ! c’est très-bon ! finissait-il par dire, convaincu lui-même, partageant pour son plaisir les médicaments de la petite.

Il passait les soirées auprès d’elle. L’abbé, de son côté, venait régulièrement tous les deux jours. Et elle les gardait le plus longtemps possible, elle se fâchait lorsqu’elle les voyait prendre leurs chapeaux. À présent, elle redoutait d’être seule avec sa mère et le docteur, elle aurait voulu qu’il y eût toujours du monde là, pour les séparer. Souvent elle appelait Rosalie sans motif. Quand ils restaient seuls, ses regards ne les quittaient plus, les poursuivaient dans tous les coins de la chambre. Elle pâlissait, dès qu’ils se touchaient la main. S’ils venaient à échanger une parole à voix basse, elle se soulevait, irritée, voulant savoir. Même elle ne tolérait plus que la robe de sa mère, sur le tapis, effleurât le pied du docteur. Ils ne pouvaient se rapprocher, se regarder, sans qu’aussitôt elle fût prise d’un tremblement. Sa chair endolorie, son pauvre petit être innocent et malade avait une irritation de sensibilité extrême, qui la faisait brusquement se retourner, lorsqu’elle devinait que, derrière elle, ils s’étaient souri. Les jours où ils s’aimaient davantage, elle le sentait dans l’air qu’ils lui apportaient ; et, ces jours-là, elle était plus sombre, elle souffrait comme souffrent les femmes nerveuses, à l’approche de quelque violent orage.

Autour d’Hélène, tout le monde regardait Jeanne comme sauvée. Elle-même s’était peu à peu abandonnée à cette certitude. Aussi finissait-elle par traiter les crises comme des bobos d’enfant gâtée, sans importance. Après les six semaines d’angoisse qu’elle venait de traverser, elle éprouvait un besoin de vivre. Sa fille, maintenant, pouvait se passer de ses soins pendant des heures ; c’était une détente délicieuse, un repos et une volupté que de vivre ces heures, elle qui depuis si longtemps ne savait plus si elle existait. Elle fouillait ses tiroirs, retrouvait avec joie des objets oubliés, s’occupait de toutes sortes de menues besognes, pour reprendre le train heureux de sa vie journalière. Et, dans ce renouveau, son amour grandissait, Henri était comme la récompense qu’elle s’accordait d’avoir tant souffert. Au fond de cette chambre, ils se trouvaient hors du monde, ayant perdu le souvenir de tout obstacle. Rien ne les séparait plus que cette enfant, secouée de leur passion.

Alors, justement, ce fut Jeanne qui fouetta leurs désirs. Toujours entre eux, avec ses regards qui les épiaient, elle les forçait à une contrainte continuelle, à une comédie d’indifférence dont ils sortaient plus frissonnants. Pendant des journées, ils ne pouvaient échanger un mot, en sentant qu’elle les écoutait, même lorsqu’elle paraissait prise de somnolence. Un soir, Hélène avait accompagné Henri ; dans l’antichambre, muette, vaincue, elle allait tomber entre ses bras, lorsque Jeanne, derrière la porte refermée, s’était mise à crier : « Maman ! maman ! » d’une voix furieuse, comme si elle avait reçu le contre-coup du baiser ardent dont le médecin effleurait les cheveux de sa mère. Vivement, Hélène dut rentrer, car elle venait d’entendre l’enfant sauter du lit. Elle la trouva grelottante, exaspérée, accourant en chemise. Jeanne ne voulait plus qu’on la quittât. À partir de ce jour, il ne leur resta qu’une poignée de main, à l’arrivée et au départ. Madame Deberle était depuis un mois aux bains de mer avec son petit Lucien ; le docteur, qui disposait de toutes ses heures, n’osait passer plus de dix minutes auprès d’Hélène. Ils avaient cessé leurs longues causeries, si douces, devant la fenêtre. Quand ils se regardaient, une flamme grandissante s’allumait dans leurs yeux.

Ce qui surtout acheva de les torturer, ce furent les changements d’humeur de Jeanne. Elle fondit en larmes, un matin, comme le docteur se penchait au-dessus d’elle. Durant toute une journée, sa haine se tourna en une tendresse fébrile ; elle voulut qu’il restât près de son lit, elle appela sa mère vingt fois, comme pour les voir côte à côte, émus et souriants. Celle-ci, bienheureuse, rêvait déjà une longue suite de jours semblables. Mais dès le lendemain, lorsque Henri arriva, l’enfant le reçut si durement, que la mère, d’un regard, le supplia de se retirer ; toute la nuit, Jeanne s’était agitée avec le regret furieux d’avoir été bonne. Et, à chaque instant, de pareilles scènes se reproduisirent. Après les heures exquises que l’enfant leur accordait, dans ses moments de caresses passionnées, les mauvaises heures arrivaient comme des coups de fouet, qui leur donnaient le besoin d’être l’un à l’autre.

Alors, un sentiment de révolte anima peu à peu Hélène. Certes, elle serait morte pour sa fille. Mais pourquoi la méchante enfant la torturait-elle à ce point, maintenant qu’elle était hors de danger ? Lorsqu’elle s’abandonnait à une de ces rêveries qui la berçaient, quelque rêve vague où elle se voyait marcher avec Henri dans un pays inconnu et charmant, tout d’un coup l’image raidie de Jeanne se levait ; et c’étaient de continuels déchirements dans ses entrailles et dans son cœur. Elle souffrait trop de cette lutte entre sa maternité et son amour.

Une nuit, le docteur vint, malgré la défense formelle d’Hélène. Depuis huit jours, ils n’avaient pu échanger une parole. Elle refusait de le recevoir ; mais lui, doucement, la poussa dans la chambre, comme pour la rassurer. Là, tous deux croyaient être sûrs d’eux-mêmes. Jeanne dormait profondément. Ils s’assirent à leur place accoutumée, près de la fenêtre, loin de la lampe ; et une ombre calme les enveloppait. Pendant deux heures, ils causèrent, rapprochant leurs visages pour parler plus bas, si bas, qu’ils mettaient à peine un souffle dans la grande chambre ensommeillée. Parfois, ils tournaient la tête, jetant un coup d’œil sur le fin profil de Jeanne, dont les petites mains jointes reposaient au milieu du drap. Mais ils finirent par l’oublier. Leur balbutiement montait. Hélène, tout d’un coup, s’éveilla, dégagea ses mains qui brûlaient sous les baisers d’Henri. Et elle eut l’horreur froide de l’abomination qu’ils avaient failli commettre là.

— Maman ! maman ! bégayait Jeanne, brusquement agitée, comme tourmentée de quelque cauchemar.

Elle se débattait dans son lit, les yeux lourds de sommeil, en cherchant à se mettre sur son séant.

— Cachez-vous, je vous en supplie, cachez-vous, répétait Hélène avec angoisse. Vous la tuez, si vous restez là.

Henri disparut vivement dans l’embrasure de la fenêtre, derrière un des rideaux de velours bleu. Mais l’enfant continuait à se plaindre.

— Maman, maman, oh ! que je souffre !

— Je suis là, près de toi, ma chérie… Où souffres-tu ?

— Je ne sais pas… C’est par là, vois-tu. Ça me brûle.

Elle avait ouvert les yeux, la face contractée, et elle appuyait ses deux petites mains sur sa poitrine.

— Ça m’a pris tout d’un coup… Je dormais, n’est-ce pas ? J’ai senti comme un grand feu.

— Mais c’est passé, tu ne sens plus rien ?

— Si, si, toujours.

Et, d’un regard inquiet, elle faisait le tour de la chambre. Maintenant, elle était complètement réveillée, l’ombre farouche descendait et blémissait ses joues.

— Tu es seule, maman ? demanda-t-elle.

— Mais oui, ma chérie !

Elle secoua la tête, regardant, flairant l’air, avec une agitation qui grandissait.

— Non, non, je le sais bien… Il y a quelqu’un… J’ai peur, maman, j’ai peur ! Oh ! tu me trompes, tu n’es pas seule…

Une crise nerveuse se déclarait, elle se renversa dans le lit en sanglotant, en se cachant sous la couverture, comme pour échapper à quelque danger. Hélène, affolée, fit immédiatement sortir Henri. Il voulait rester pour soigner l’enfant. Mais elle le poussa dehors. Elle revint, elle reprit Jeanne entre ses bras, pendant que celle-ci répétait cette plainte, qui résumait chaque fois ses grosses douleurs.

— Tu ne m’aimes plus, tu ne m’aimes plus !

— Tais-toi, mon ange, ne dis pas cela, cria la mère. Je t’aime plus que tout au monde… Tu verras bien si je t’aime !

Elle la soigna jusqu’au matin, résolue à lui donner son cœur, épouvantée de voir son amour retentir si douloureusement dans cette chère créature. Sa fille vivait son amour. Le lendemain, elle exigea une consultation. Le docteur Bodin vint comme par hasard et examina la malade, qu’il ausculta en plaisantant. Puis, il eut un long entretien avec le docteur Deberle, resté dans la pièce voisine. Tous deux tombèrent d’accord que l’état présent n’offrait aucune gravité ; mais ils craignaient des complications, ils interrogèrent longuement Hélène, en se sentant devant une de ces névroses qui ont une histoire dans les familles et qui déconcertent la science. Alors, elle leur dit ce qu’ils savaient déjà en partie, son aïeule enfermée dans la maison d’aliénés des Tulettes, à quelques kilomètres de Plassans, sa mère morte tout d’un coup d’une phtisie aiguë, après une vie d’affolement et de crises nerveuses. Elle, tenait de son père, auquel elle ressemblait de visage, et dont elle avait le sage équilibre. Jeanne, au contraire, était tout le portrait de l’aïeule ; mais elle restait plus frêle, elle n’en aurait jamais la haute taille ni la forte charpente osseuse. Les deux médecins répétèrent une fois encore qu’il fallait de grands ménagements. On ne pouvait trop prendre de précautions avec ces affections chloro-anémiques, qui favorisent le développement de tant de maladies cruelles.

Henri avait écouté le vieux docteur Bodin avec une déférence qu’il n’avait jamais eue pour un confrère. Il le consultait sur Jeanne, de l’air d’un élève qui doute de lui. La vérité était qu’il finissait par trembler devant cette enfant ; elle échappait à sa science, il craignait de la tuer et de perdre la mère. Une semaine se passa. Hélène ne le recevait plus dans la chambre de la malade. Alors, de lui-même, frappé au cœur, malade, il cessa ses visites.

Vers la fin du mois d’août, Jeanne put enfin se lever et marcher dans l’appartement. Elle riait soulagée ; en quinze jours, elle n’avait pas eu une crise. Sa mère, toute à elle, toujours auprès d’elle, avait suffi pour la guérir. Dans les premiers temps, l’enfant restait méfiante, goûtait ses baisers, s’inquiétait de ses mouvements, exigeait sa main avant de s’endormir, et voulait la garder pendant son sommeil. Puis, voyant que personne ne montait plus, qu’elle ne la partageait plus, elle avait repris confiance, heureuse de recommencer leur bonne vie d’autrefois, toutes deux seules à travailler devant la fenêtre. Chaque jour, elle redevenait rose. Rosalie disait qu’elle fleurissait à vue d’œil.

Certains soirs, cependant, à la tombée de la nuit, Hélène s’abandonnait. Depuis la maladie de sa fille, elle restait grave, un peu pâle, avec une grande ride au front, qu’elle n’avait point auparavant. Et lorsque Jeanne s’apercevait d’un de ces moments de lassitude, d’une de ces heures désespérées et vides, elle-même se sentait très-malheureuse, le cœur gros d’un vague remords. Doucement, sans parler, elle se pendait à son cou. Puis, à voix basse :

— Tu es heureuse, petite mère ?

Hélène avait un tressaillement. Elle se hâtait de répondre :

— Mais oui, ma chérie.

L’enfant insistait.

— Tu es heureuse, tu es heureuse ?… Bien sûr ?

— Bien sûr… Pourquoi veux-tu que je ne sois pas heureuse ?

Alors, Jeanne la serrait étroitement dans ses petits bras, comme pour la récompenser. Elle voulait l’aimer si fort, disait-elle, si fort, qu’on n’aurait pas pu trouver une mère aussi heureuse dans tout Paris.


IV


En août, le jardin du docteur Deberle était un véritable puits de feuillage. Contre la grille, les lilas et les faux ébéniers mêlaient leurs branches, tandis que les plantes grimpantes, les lierres, les chèvrefeuilles, les clématites, poussaient de toutes parts des jets sans fin, qui se glissaient, se nouaient, retombaient en pluie, allaient jusque dans les ormes du fond, après avoir couru le long des murailles ; et, là, on aurait dit une tente attachée d’un arbre à l’autre, les ormes se dressaient comme les piliers puissants et touffus d’un salon de verdure. Ce jardin était si petit, que le moindre pan d’ombre le couvrait. Au milieu, le soleil à midi faisait une seule tache jaune, dessinant la rondeur de la pelouse, flanquée de ses deux corbeilles. Contre le perron, il y avait un grand rosier, des roses thé énormes qui s’épanouissaient par centaines. Le soir, quand la chaleur tombait, le parfum en devenait pénétrant, une odeur chaude de roses s’alourdissait sous les ormes. Et rien n’était plus charmant que ce coin perdu, si embaumé, où les voisins ne pouvaient voir, et qui apportait un rêve de forêt vierge, pendant que des orgues de Barbarie jouaient des polkas dans la rue Vineuse.

— Madame, disait chaque jour Rosalie, pourquoi Mademoiselle ne descend-elle pas dans le jardin ?… Elle serait joliment à son aise sous les arbres.

La cuisine de Rosalie était envahie par les branches d’un des ormeaux. Elle arrachait des feuilles avec la main, elle vivait dans la joie de ce colossal bouquet, au fond duquel elle n’apercevait plus rien. Mais Hélène répondait :

— Elle n’est pas encore assez forte, la fraîcheur de l’ombre lui ferait du mal.

Cependant, Rosalie s’entêtait. Quand elle croyait avoir une bonne idée, elle ne la lâchait point aisément. Madame avait tort de croire que l’ombre faisait du mal. C’était plutôt que madame craignait de déranger le monde ; mais elle se trompait, mademoiselle ne dérangerait pour sûr personne, car il n’y avait jamais âme qui vive, le monsieur n’y paraissait plus, la dame devait rester aux bains de mer jusqu’au milieu de septembre ; cela était si vrai, que la concierge avait demandé à Zéphyrin de donner un coup de râteau, et que, depuis deux dimanches, Zéphyrin et elle y passaient l’après-midi. Oh ! c’était joli, c’était joli à ne pas croire !

Hélène refusait toujours. Jeanne semblait avoir une grosse envie d’aller dans le jardin, dont elle avait souvent parlé pendant sa maladie ; mais un sentiment singulier, un embarras qui lui faisait baisser les yeux, paraissait l’empêcher d’insister auprès de sa mère. Enfin, le dimanche suivant, la bonne se présenta, tout essoufflée, en disant :

— Oh ! Madame, il n’y a personne, je vous le jure. Il n’y a que moi et Zéphyrin qui ratisse… Laissez-la venir. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme on est bien. Venez un peu, rien qu’un peu, pour voir.

Et elle était si convaincue, qu’Hélène céda. Elle enveloppa Jeanne dans un châle et dit à Rosalie de prendre une grosse couverture. L’enfant, ravie, d’un ravissement muet que témoignaient seuls ses grands yeux brillants, voulut descendre l’escalier sans être aidée, pour montrer sa force. Derrière elle, sa mère avançait les bras, prête à la soutenir. En bas, lorsqu’elles mirent les pieds dans le jardin, toutes deux poussèrent un cri. Elles ne le reconnaissaient pas, tant ce fourré impénétrable ressemblait peu au coin propre et bourgeois qu’elles avaient vu au printemps.

— Quand je vous le disais ! répétait Rosalie triomphante.

Les massifs s’étaient élargis, changeant les allées en étroits sentiers, dessinant tout un labyrinthe où les jupes s’accrochaient au passage. On aurait cru l’enfoncement lointain d’une forêt, sous la voûte des feuillages qui laissait tomber une lumière verte, d’une douceur et d’un mystère charmants. Hélène cherchait l’orme au pied duquel elle s’était assise en avril.

— Mais, dit-elle, je ne veux pas qu’elle reste là. L’ombre est trop fraîche.

— Attendez donc, reprit la bonne. Vous allez voir.

En trois pas, on traversait la forêt. Et là, au milieu du trou de verdure, sur la pelouse, on trouvait le soleil, un large rayon d’or qui tombait, tiède et silencieux, comme dans une clairière. En levant la tête, on ne voyait que des branches, se détachant sur la nappe bleue du ciel, avec une légèreté de guipure. Les roses thé du grand rosier, un peu fanées par la chaleur, dormaient sur leurs tiges. Dans les corbeilles, des marguerites rouges et blanches, d’un ton ancien, dessinaient des bouts de vieilles tapisseries.

— Vous allez voir, répétait Rosalie. Laissez-moi faire. C’est moi qui vais l’arranger.

Elle venait de plier et d’étaler la couverture au bord d’une allée, à l’endroit où l’ombre finissait. Puis, elle fit asseoir Jeanne, les épaules couvertes de son châle, en lui disant d’allonger ses petites jambes. De cette façon, l’enfant avait la tête à l’ombre et les pieds au soleil.

— Tu es bien, ma chérie ? demanda Hélène.

— Oh ! oui, répondit-elle. Tu vois, je n’ai pas froid. On dirait que je me chauffe à un grand feu… Oh ! comme on respire, comme c’est bon !

Alors, Hélène, qui regardait d’un air inquiet les volets fermés de l’hôtel, dit qu’elle remontait un instant. Et elle adressa toutes sortes de recommandations à Rosalie : elle veillerait bien au soleil, elle ne laisserait pas Jeanne là plus d’une demi-heure, elle ne la quitterait pas du regard.

— N’aie donc pas peur, maman ! s’écria la petite, qui riait. Il ne passe point de voitures ici.

Quand elle fut seule, elle prit des poignées de graviers, à côté d’elle, jouant à les faire tomber en pluie, d’une main dans l’autre. Cependant, Zéphyrin ratissait. Lorsqu’il avait vu madame et mademoiselle, il s’était hâté de remettre sa capote, pendue à une branche ; et il restait debout, ne ratissant plus, par respect. Durant toute la maladie de Jeanne, il était venu à son habitude chaque dimanche ; mais il se glissait dans la cuisine avec tant de précautions, qu’Hélène n’aurait jamais soupçonné sa présence, si Rosalie, chaque fois, n’avait demandé des nouvelles de sa part, en ajoutant qu’il partageait le chagrin de la maison. Oh ! il se faisait aux belles manières, comme elle le disait ; il se décrassait joliment à Paris. Aussi, appuyé sur son râteau, adressait-il à Jeanne un branlement de tête sympathique. Lorsqu’elle l’aperçut, elle sourit.

— J’ai été bien malade, dit-elle.

— Je sais, mademoiselle, répondit-il en mettant une main sur son cœur.

Puis, il voulut trouver quelque chose de gentil, une plaisanterie qui égayât la situation. Et il ajouta :

— Votre santé s’est reposée, voyez-vous. Maintenant, ça va ronfler.

Jeanne avait repris une poignée de cailloux. Alors, content de lui, riant d’un rire silencieux qui lui fendait la bouche d’une oreille à l’autre, il se remit à ratisser, de toute la force de ses bras. Le râteau, sur le gravier, avait un bruit régulier et strident. Au bout de quelques minutes, Rosalie, qui voyait la petite absorbée dans son jeu, heureuse et bien tranquille, s’éloigna d’elle pas à pas, comme attirée par le grincement du râteau. Zéphyrin était de l’autre côté de la pelouse, en plein soleil.

— Tu sues comme un bœuf, murmura-t-elle. Ôte donc ta capote. Mademoiselle ne sera pas offensée, va !

Il retira sa capote et la pendit de nouveau à une branche. Son pantalon rouge, dont une courroie serrait la ceinture, lui montait très-haut, tandis que sa chemise de grosse toile bise, tenue au cou par un col de crin, était si raide qu’elle bouffait et l’arrondissait encore. Il retroussa ses manches en se dandinant, histoire de montrer une fois de plus à Rosalie deux cœurs enflammés qu’il s’était fait tatouer au régiment, avec cette devise : Pour toujours.

— Es-tu allé à la messe, ce matin ? demanda Rosalie qui lui faisait subir tous les dimanches cet interrogatoire.

— À la messe…, à la messe…, répéta-t-il en ricanant.

Ses deux oreilles rouges s’écartaient de sa tête tondue très-ras, et toute sa petite personne ronde exprimait un air profondément goguenard.

— Sans doute que j’y suis allé, à la messe, finit-il par dire.

— Tu mens ! reprit violemment Rosalie. Je vois bien que tu mens, ton nez remue !… Ah ! Zéphyrin, tu te perds, tu n’as seulement plus de religion… Méfie-toi !

Pour toute réponse, d’un geste galant, il voulut la prendre à la taille. Mais elle parut scandalisée, elle cria :

— Je te fais remettre ta capote, si tu n’es pas convenable !… Tu n’as pas honte ! Voilà mademoiselle qui te regarde.

Alors, Zéphyrin ratissa de plus belle. Jeanne, en effet, venait de lever les yeux. Le jeu la lassait un peu ; après les cailloux, elle avait ramassé des feuilles et arraché de l’herbe ; mais une paresse l’envahissait, elle jouait mieux à ne rien faire, à regarder le soleil qui la gagnait petit à petit. Tout à l’heure, ses jambes seules, jusqu’aux genoux, trempaient dans ce bain chaud de rayons ; maintenant, elle en avait jusqu’à la taille, et la chaleur montait toujours, elle la sentait qui grandissait en elle comme une caresse, avec des chatouilles bien gentilles. Ce qui l’amusait surtout, c’étaient les taches rondes, d’un beau jaune d’or, qui dansaient sur son châle. On aurait dit des bêtes. Et elle renversait la tête, pour voir si elles grimperaient jusqu’à sa figure. En attendant, elle avait joint ses deux petites mains dans du soleil. Comme elles paraissaient maigres ! comme elles étaient transparentes ! Le soleil passait au travers, et elles lui semblaient jolies tout de même, d’un rose de coquillage, fines et allongées, pareilles aux menottes enfantines d’un Jésus. Puis, le grand air, ces gros arbres autour d’elle, cette chaleur, l’avaient un peu étourdie. Elle croyait dormir, et pourtant elle voyait, elle entendait. Cela était très-bon, très-doux.

— Mademoiselle, si vous vous reculiez, dit Rosalie qui était revenue près d’elle. Le soleil vous chauffe trop.

Mais Jeanne, d’un geste, refusa de remuer. Elle se trouvait trop bien. À présent, elle ne s’occupait plus que de la bonne et du petit soldat, cédant à une de ces curiosités d’enfants pour les choses qu’on leur cache. Sournoisement, elle baissa les yeux, voulant faire croire qu’elle ne regardait pas ; et, entre ses longs cils, elle guettait, pendant qu’elle semblait tout assoupie.

Rosalie demeura encore là quelques minutes. Elle était sans force contre le bruit du râteau. De nouveau, elle rejoignit Zéphyrin, pas à pas, comme malgré elle. Elle le grondait de ses nouvelles allures ; mais, au fond, elle était saisie, prise au cœur, pleine d’une sourde admiration. Le petit soldat, dans ses longues flâneries avec les camarades, au Jardin des Plantes et sur la place du Château-d’Eau, où était sa caserne, acquérait les grâces balancées et fleuries du tourlourou parisien. Il en apprenait la rhétorique, les épanouissements galants, les entortillements de style, si flatteurs pour les dames. Des fois, elle restait suffoquée de plaisir, en écoutant des phrases qu’il lui rapportait avec un dandinement des épaules, et dans lesquelles des mots qu’elle ne comprenait pas la faisaient devenir toute rouge d’orgueil. L’uniforme ne le gênait plus ; il jetait les bras à se les décrocher, d’un air crâne ; il avait surtout une façon de porter son shako sur la nuque, qui découvrait sa face ronde, le nez en avant, tandis que le shako, mollement, accompagnait le roulis du corps. Puis, il s’émancipait, buvait la goutte, prenait la taille au sexe. Bien sûr qu’il en savait plus long qu’elle, maintenant, avec ses manières de ricaner et de ne pas en dire davantage. Paris le dégourdissait trop. Et, ravie, furieuse, elle se plantait devant lui, hésitant entre les deux envies de le griffer ou de se laisser dire des bêtises.

Cependant, Zéphyrin, en ratissant, avait tourné l’allée. Il se trouvait derrière un grand fusain, lançant à Rosalie des œillades obliques, pendant qu’il semblait l’amener contre lui, à petits coups, avec son râteau. Quand elle fut tout près, il la pinça rudement à la hanche.

— Crie pas, c’est comme je t’aime ! murmura-t-il en grasseyant. Et mets ça par-dessus !

Il la baisait au petit bonheur, sur l’oreille. Puis, comme Rosalie, à son tour, le pinçait au sang, il lui colla un autre baiser, sur le nez cette fois. Elle était écarlate, bien contente au fond, exaspérée de ne pouvoir lui allonger un soufflet, à cause de mademoiselle.

— Je me suis piquée, dit-elle en revenant près de Jeanne, pour expliquer le léger cri qu’elle avait jeté.

Mais l’enfant avait vu la scène, au travers des branches grêles du fusain. Le pantalon rouge et la chemise du soldat faisaient une tache vive dans la verdure. Elle leva lentement les yeux sur Rosalie, la regarda un instant, pendant qu’elle rougissait davantage, les lèvres humides, les cheveux envolés. Puis, elle baissa de nouveau les paupières, reprit une poignée de cailloux, n’eut pas la force de jouer ; et elle resta les deux mains dans la terre chaude, somnolente, au milieu de la grande vibration du soleil. Un flot de santé remontait en elle et l’étouffait. Les arbres lui semblaient gigantesques et puissants, les roses la noyaient dans un parfum. Elle songeait à des choses vagues, surprise et ravie.

— À quoi pensez-vous donc, mademoiselle ? demanda Rosalie inquiète.

— Je ne sais pas, à rien, répondit Jeanne. Ah ! si, je sais… Vois-tu, je voudrais vivre très-vieille…

Et elle ne put expliquer cette parole. C’était une idée qui lui venait, disait-elle. Mais, le soir, après le dîner, comme elle restait songeuse et que sa mère l’interrogeait, elle posa tout à coup cette question :

— Maman, est-ce que les cousins et les cousines se marient ensemble ?

— Sans doute, dit Hélène. Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Pour rien… Pour savoir.

Hélène était d’ailleurs habituée à ses questions extraordinaires. L’enfant se trouva si bien de l’heure passée dans le jardin qu’elle y descendit tous les jours de soleil. Les répugnances d’Hélène disparurent peu à peu ; l’hôtel demeurait fermé, Henri ne se montrait pas, elle avait fini par rester et s’asseoir près de Jeanne, sur un bout de la couverture. Mais, le dimanche suivant, elle s’inquiéta en voyant, le matin, les fenêtres ouvertes.

— Pardi ! on fait prendre l’air aux appartements, disait Rosalie, pour l’engager à descendre. Quand je vous jure qu’il n’y a personne !

Ce jour-là, le temps était plus chaud encore. Une grêle de flèches d’or criblait les feuillages. Jeanne, qui commençait à devenir forte, marcha pendant près de dix minutes, appuyée au bras de sa mère. Puis, fatiguée, elle revint sur sa couverture, en faisant à Hélène une petite place. Toutes deux se souriaient, amusées de se voir ainsi par terre. Zéphyrin, qui avait fini de ratisser, aidait Rosalie à cueillir du persil, dont des touffes perdues poussaient le long de la muraille du fond.

Tout à coup, il y eut un grand bruit dans l’hôtel ; et, comme Hélène songeait à se sauver, madame Deberle parut sur le perron. Elle arrivait, en robe de voyage, parlant haut, très-affairée. Mais, quand elle aperçut madame Grandjean et sa fille par terre, devant la pelouse, elle se précipita, les combla de caresses, les étourdit de paroles.

— Comment ! c’est vous !… Ah ! que je suis heureuse de vous voir !… Embrasse-moi, ma petite Jeanne. Tu as été bien malade, n’est-ce pas, mon pauvre chat ? Mais ça va mieux, te voilà toute rose… Que de fois j’ai pensé à vous, ma chère ! Je vous ai écrit, vous avez reçu mes lettres ? Vous avez dû passer des heures bien terribles. Enfin, c’est fini… Voulez-vous me permettre de vous embrasser ?

Hélène s’était mise debout. Elle dut se laisser poser deux baisers sur les joues et les rendre. Ces caresses la glaçaient, elle balbutiait :

— Vous nous excuserez d’avoir envahi votre jardin.

— Vous voulez rire ! reprit impétueusement Juliette. N’êtes-vous pas ici chez vous ?

Elle les quitta un instant, remonta le perron, pour crier à travers pièces toutes ouvertes :

— Pierre, n’oubliez rien, il y a dix-sept colis !

Mais elle revint tout de suite et parla de son voyage.

— Oh ! une saison adorable. Nous étions à Trouville, vous savez. Un monde sur la plage, à s’écraser ! Et tout ce qu’il y a de mieux… J’ai eu des visites, oh ! des visites… Papa est venu passer quinze jours avec Pauline. N’importe, on est content de rentrer chez soi… Ah ! je ne vous ai pas dit… Mais non, je vous conterai ça plus tard.

Elle se baissa, embrassa Jeanne de nouveau, puis devint sérieuse et posa cette question :

— Est-ce que j’ai bruni ?

— Non, je ne m’aperçois pas, répondit Hélène, qui la regardait.

Juliette avait ses yeux clairs et vides, ses mains potelées, son joli visage aimable. Elle ne vieillissait pas ; l’air de la mer lui-même n’avait pu entamer la sérénité de son indifférence. Elle semblait revenir d’une course dans Paris, d’une tournée chez ses fournisseurs, avec le reflet des étalages sur toute sa personne. Pourtant, elle débordait d’affection, et Hélène demeurait d’autant plus gênée, qu’elle se sentait raide et mauvaise. Au milieu de la couverture, Jeanne ne bougeait pas ; elle levait seulement sa fine tête souffrante, les mains serrées frileusement au soleil.

— Attendez, vous n’avez pas vu Lucien, s’écria Juliette. Il faut le voir… Il est énorme.

Et lorsqu’on lui eut amené le petit garçon, que la femme de chambre débarbouillait de la poussière du voyage, elle le poussa, elle le retourna, pour le montrer. Lucien, gros, joufflu, tout hâlé d’avoir joué sur la plage, au vent du large, crevait de santé, un peu empâté même, et l’air bourru, parce qu’on venait de le laver. Il était mal essuyé, une joue humide encore, rose du frottement de la serviette. Quand il aperçut Jeanne, il s’arrêta, surpris. Elle le regardait, avec son pauvre visage maigri, d’une pâleur de linge, dans le ruissellement noir de ses cheveux, dont les boucles tombaient jusqu’aux épaules. Ses beaux yeux élargis et tristes lui tenaient toute la face ; et, malgré la forte chaleur, elle avait un petit tremblement, tandis que ses mains frileuses se tendaient toujours comme devant un grand feu.

— Eh bien ! tu ne vas pas l’embrasser ? dit Juliette.

Mais Lucien semblait avoir peur. Il finit par se décider, avec précaution, en allongeant les lèvres, pour approcher de la malade le moins possible. Puis, il se recula vite. Hélène avait de grosses larmes au bord des yeux. Comme cet enfant se portait ! Et sa Jeanne qui était si essoufflée pour avoir fait le tour de la pelouse ! Il y avait des mères bien heureuses ! Juliette, tout d’un coup, comprit sa cruauté. Alors, elle se fâcha contre Lucien.

— Tiens, tu es une bête !… Est-ce qu’on embrasse les demoiselles comme ça ?… Vous n’avez pas idée, ma chère, il est devenu impossible, à Trouville.

Elle s’embrouillait. Heureusement pour elle, le docteur parut. Elle s’en tira par une exclamation.

— Ah ! voilà Henri !

Il ne les attendait que le soir. Mais elle avait pris un autre train. Et elle expliquait longuement pourquoi, sans parvenir à être claire. Le docteur écoutait en souriant.

— Enfin, vous êtes ici, dit-il. C’est tout ce qu’il faut.

Il venait d’adresser à Hélène un salut muet. Son regard, un instant, tomba sur Jeanne ; puis, embarrassé, il détourna la tête. La petite avait soutenu ce regard gravement ; et, dénouant ses mains, d’un geste instinctif, elle saisit la robe de sa mère, elle l’attira près d’elle.

— Ah ! le gaillard ! répétait le docteur, qui avait soulevé Lucien et qui le baisait sur les joues. Il pousse comme un charme.

— Eh bien ! et moi, on m’oublie ? demanda Juliette.

Elle avançait la tête. Alors, il ne lâcha pas Lucien, il le garda sur un bras, tout en se penchant pour baiser également sa femme. Tous trois se souriaient.

Hélène, très-pâle, parla de remonter. Mais Jeanne refusa ; elle voulait voir, ses lents regards s’arrêtaient sur les Deberle, puis revenaient vers sa mère. Lorsque Juliette avait tendu les lèvres au baiser de son mari, une flamme s’était allumée dans les yeux de l’enfant.

— Il est trop lourd, continuait le docteur, en remettant Lucien par terre. Alors, la saison a été bonne ?… J’ai vu hier Malignon, il m’a conté son séjour là-bas… Tu l’as donc laissé partir avant vous ?

— Oh ! il est insupportable ! murmura Juliette, qui devint sérieuse, avec un air de figure embarrassé. Il nous a fait enrager tout le temps.

— Ton père espérait pour Pauline… Notre homme ne s’est pas prononcé ?

— Qui ! lui, Malignon ? cria-t-elle surprise et comme offensée.

Puis, elle eut un geste d’ennui.

— Ah ! laisse donc, un toqué !… Que je suis heureuse d’être chez moi !

Et elle eut, sans transition apparente, une de ces effusions qui surprenaient, avec sa nature d’oiseau charmant. Elle se serra contre son mari, levant la tête. Lui, indulgent et tendre, la tint un instant entre ses bras. Ils semblaient avoir oublié qu’ils n’étaient pas seuls.

Jeanne ne les quittait pas des yeux. Une colère faisait trembler ses lèvres décolorées, elle avait sa figure de femme jalouse et méchante. La douleur dont elle souffrait était si vive, qu’elle dut détourner les yeux. Et ce fut à ce moment qu’elle aperçut, au fond du jardin, Rosalie et Zéphyrin qui continuaient à chercher du persil. Pour ne pas déranger le monde sans doute, ils s’étaient coulés au plus épais des massifs, accroupis l’un et l’autre. Zéphyrin, sournoisement, avait pris un pied de Rosalie, pendant que celle-ci, sans parler, lui allongeait des tapes. Jeanne, entre deux branches, voyait la face du petit soldat, une lune bon enfant, très-rouge, crevant d’un rire amoureux. Il y eut une poussée, le petit soldat et la bonne roulèrent derrière les verdures. Le soleil tombait d’aplomb, les arbres dormaient dans l’air chaud, sans qu’une feuille remuât. Il venait de dessous les ormes une odeur, l’odeur grasse de la terre que la bêche ne retournait jamais. Lentement, les dernières roses thé laissaient leurs pétales pleuvoir un à un sur le perron. Alors, Jeanne, la poitrine gonflée, ramena les yeux sur sa mère ; et, en la retrouvant immobile et muette devant ce qui se passait là, elle eut pour elle un regard de suprême angoisse, un de ces regards profonds d’enfant que l’on n’ose interroger.

Cependant, madame Deberle s’était rapprochée, en disant :

— J’espère que nous allons nous voir… Puisque Jeanne se trouve bien, il faut qu’elle descende toutes les après-midi.

Hélène cherchait déjà une excuse, prétextait qu’elle ne voulait pas trop la fatiguer. Mais Jeanne intervint vivement :

— Non, non, le soleil est si bon… Nous descendrons, madame. Vous me garderez ma place, n’est-ce pas ?

Et comme le docteur restait en arrière, elle lui sourit.

— Docteur, dites donc à maman que l’air ne me fait pas de mal.

Il s’avança, et cet homme fait à la douleur humaine eut une rougeur légère aux joues parce que cette enfant lui parlait avec douceur.

— Sans doute, murmura-t-il, le grand air ne peut que hâter la convalescence.

— Ah ! tu vois bien, petite mère, il faudra que nous venions, dit-elle avec un adorable regard de tendresse, tandis que des larmes s’étranglaient dans sa gorge.

Mais Pierre avait reparu sur le perron ; les dix-sept colis de madame étaient rentrés. Juliette, suivie de son mari et de Lucien, se sauva, en déclarant qu’elle était sale à faire peur et qu’elle allait prendre un bain. Quand elles furent seules, Hélène s’agenouilla sur la couverture, comme pour renouer le châle autour du cou de Jeanne. Puis, à voix basse :

— Tu n’es donc plus fâchée contre le docteur ?

L’enfant fit un long signe de tête.

— Non, maman.

Il y eut un silence. Hélène, de ses mains tremblantes et maladroites, semblait ne pouvoir serrer le nœud du châle. Jeanne alors murmura :

— Pourquoi en aime-t-il d’autres ?… Je ne veux pas…

Et son regard noir devint dur, tandis que ses petites mains tendues caressaient les épaules de sa mère. Celle-ci voulut se récrier ; mais elle eut peur des paroles qui lui venaient aux lèvres. Le soleil baissait ; toutes deux remontèrent. Cependant, Zéphyrin avait reparu, avec un bouquet de persil, qu’il épluchait en lançant à Rosalie des regards assassins. La bonne, à distance, se méfiait, maintenant qu’il n’y avait plus personne ; et comme il la pinçait, au moment où elle se baissait pour rouler la couverture, elle lui appliqua un coup de poing dans le dos, qui rendit un bruit de tonneau vide. Cela le remplit d’aise. Il en riait encore en dedans, lorsqu’il rentra dans la cuisine, épluchant toujours son persil.

À partir de ce jour, Jeanne mit une obstination à descendre dans le jardin, dès qu’elle y entendait la voix de madame Deberle. Elle écoutait avidement les cancans de Rosalie sur le petit hôtel voisin, s’inquiétant de la vie qu’on y menait, s’échappant de la chambre parfois et venant elle-même guetter à la fenêtre de la cuisine. En bas, enfoncée dans un petit fauteuil que Juliette lui faisait apporter du salon, elle paraissait surveiller la famille, réservée avec Lucien, impatiente de ses questions et de ses jeux, surtout lorsque le docteur était là. Alors, elle s’allongeait, comme lasse, les yeux ouverts, regardant. C’était pour Hélène une grande souffrance que ces après-midi. Elle revenait pourtant, elle revenait malgré les révoltes de tout son être. Chaque fois qu’Henri, à son retour, mettait un baiser sur les cheveux de Juliette, elle avait un élancement au cœur. Et, à ces moments-là, si, pour cacher son visage bouleversé, elle feignait de s’occuper de Jeanne, elle trouvait l’enfant plus pâle qu’elle, avec ses yeux noirs grands ouverts, le menton convulsé d’une colère contenue. Jeanne endurait ses tourments. Les jours où sa mère, à bout de force, agonisait d’amour en détournant les yeux, elle-même restait si sombre et si brisée, qu’il fallait la remonter et la coucher. Elle ne pouvait plus voir le docteur s’approcher de sa femme sans changer de visage, frémissante, le poursuivant du regard enflammé d’une maîtresse trahie.

— Je tousse le matin, lui dit-elle un jour. Il faut venir, vous me verrez.

Des pluies tombèrent. Jeanne voulut que le docteur recommençât ses visites. Elle allait beaucoup mieux cependant. Sa mère, pour la contenter, avait dû accepter deux ou trois dîners chez les Deberle. L’enfant, le cœur si longtemps déchiré par un combat obscur, parut se calmer, lorsque sa santé fut enfin complètement rétablie. Elle répétait sa question :

— Tu es heureuse, petite mère ?

— Oui, bien heureuse, ma chérie.

Alors, elle rayonnait. On devait lui pardonner ses anciennes méchancetés, disait-elle. Elle en parlait comme d’une attaque indépendante de sa volonté, d’un mal de tête qui l’aurait prise tout d’un coup. Quelque chose se gonflait en elle, bien sûr elle ne savait pas quoi. Toutes sortes d’idées se battaient, des idées vagues, de vilains rêves qu’elle n’aurait seulement pu répéter. Mais c’était passé, elle guérissait, ça ne reviendrait plus.


V


La nuit tombait. Du ciel pâli, où brillaient les premières étoiles, une cendre fine semblait pleuvoir sur la grande ville, qu’elle ensevelissait lentement, sans relâche. De grands tas d’ombre emplissaient déjà les creux, tandis qu’une barre, comme un flot d’encre, montait du fond de l’horizon, mangeant les restes du jour, les lueurs hésitantes qui se retiraient vers le couchant. Il n’y avait plus, au-dessous de Passy, que quelques nappes de toitures encore distinctes. Puis le flot roula, ce furent les ténèbres.

— Quelle chaude soirée ! murmura Hélène, assise devant la fenêtre, alanguie par les souffles tièdes que Paris lui envoyait.

— Une belle nuit pour les pauvres gens, dit l’abbé, debout derrière elle. L’automne sera doux.

Ce mardi-là, Jeanne s’était assoupie au dessert, et sa mère l’avait couchée, en la voyant un peu lasse. Elle dormait déjà dans son petit lit, pendant que, sur le guéridon, M. Rambaud s’occupait gravement à raccommoder un joujou, une poupée mécanique parlant et marchant, dont il lui avait fait cadeau, et qu’elle avait cassée ; il excellait dans ces sortes de travaux. Hélène, manquant d’air, souffrant de ces dernières chaleurs de septembre, venait d’ouvrir la fenêtre toute grande, soulagée par cette mer d’ombre, cette immensité noire qui s’étendait devant elle. Elle avait poussé un fauteuil pour s’isoler, elle fut surprise d’entendre le prêtre. Il continua doucement :

— Avez-vous bien couvert la petite ?… L’air est toujours vif, à cette hauteur.

Mais elle cédait à un besoin de silence, elle ne répondit pas. Elle goûtait le charme du crépuscule, l’effacement dernier des choses, l’assoupissement des bruits. Une lueur de veilleuse brûlait à la pointe des flèches et des tours ; Saint-Augustin s’éteignit d’abord, le Panthéon, un instant garda une lueur bleuâtre, le dôme éclatant des Invalides se coucha comme une lune dans une marée montante de nuages. C’était l’Océan, la nuit, avec son étendue élargie au fond des ténèbres, un abîme d’obscurité où l’on devinait un monde. Un souffle énorme et doux venait de la ville invisible. Dans la voix prolongée qui ronflait, des sons montaient encore, affaiblis et distincts, un brusque roulement d’omnibus sur le quai, le sifflement d’un train traversant le pont du Point-du-Jour ; et la Seine, grossie par les derniers orages, passait très-large avec la respiration forte d’un être vivant, allongé tout en bas, dans un pli d’ombre. Une odeur chaude fumait des toits encore brûlants, tandis que la rivière, dans cette exhalaison lente des ardeurs de la journée, mettait de petites haleines fraîches. Paris, disparu, avait le repos rêveur d’un colosse qui laisse la nuit l’envelopper, et reste là, immobile un moment, les yeux ouverts.

Rien n’attendrissait plus Hélène que cette minute d’arrêt dans la vie de la cité. Depuis trois mois qu’elle ne sortait pas, clouée près du lit de Jeanne, elle n’avait pas d’autre compagnon de veillée au chevet de la malade que le grand Paris étalé à l’horizon. Par ces chaleurs de juillet et d’août, les croisées restaient presque continuellement ouvertes, elle ne pouvait traverser la pièce, bouger, tourner la tête, sans le voir avec elle développant son éternel tableau. Il était là, par tous les temps, se mettant de moitié dans ses douleurs et dans ses espérances, comme un ami qui s’imposait. Elle l’ignorait toujours, elle n’avait jamais été si loin de lui, plus insoucieuse de ses rues et de son peuple ; et il emplissait sa solitude. Ces quelques pieds carrés, cette chambre de souffrance, dont elle fermait si soigneusement la porte, s’ouvrait toute grande à lui par ses deux fenêtres. Bien souvent, elle avait pleuré en le regardant, lorsqu’elle venait s’accouder pour cacher ses larmes à la malade ; un jour, le jour où elle l’avait crue perdue, elle était restée longtemps, suffoquée, étranglée, suivant des yeux les fumées de la Manutention qui s’envolaient. Souvent aussi, dans les heures d’espoir, elle avait confié l’allégresse de son cœur aux lointains perdus des faubourgs. Il n’était plus un monument qui ne lui rappelât une émotion triste ou heureuse. Paris vivait de son existence. Mais jamais elle ne l’aimait davantage qu’au crépuscule, lorsque, la journée finie, il consentait à un quart d’heure d’apaisement, d’oubli et de songerie, en attendant que le gaz fût allumé.

— Que d’étoiles ! murmura l’abbé Jouve. Elles brillent par milliers.

Il venait de prendre une chaise et de s’asseoir près d’elle. Alors, elle leva les yeux, regardant le ciel d’été. Les constellations plantaient leurs clous d’or. Une planète, presque au ras de l’horizon, luisait comme une escarboucle, tandis qu’une poussière d’étoiles presque invisibles sablait la voûte d’un sable pailleté d’étincelles. Le Chariot, lentement, tournait, son brancard en l’air.

— Tenez, dit-elle à son tour, cette petite étoile bleue, dans ce coin du ciel, je la retrouve tous les soirs… Mais elle s’en va, elle recule chaque nuit.

Maintenant, l’abbé ne la gênait point. Elle le sentait à son côté, comme une paix de plus. Ils échangèrent quelques paroles espacées par de longs silences. À deux reprises, elle le questionna sur des noms d’étoiles ; toujours la vue du ciel l’avait tourmentée. Mais il hésitait, il ne savait pas.

— Vous voyez, demandait-elle, cette belle étoile qui a un éclat si pur ?

— À gauche, n’est-ce pas ? disait-il, près d’une autre moins grosse, verdâtre… Il y en a trop, j’ai oublié.

Ils se turent, les yeux toujours levés, éblouis et pris d’un léger frisson en face de ce fourmillement d’astres qui grandissait. Derrière les milliers d’étoiles, d’autres milliers d’étoiles apparaissaient, et cela sans cesse, dans la profondeur infinie du ciel. C’était un continuel épanouissement, une braise attisée de mondes brûlant du feu calme des pierreries. La voie lactée blanchissait déjà, développait ses atomes de soleil si innombrables et si lointains, qu’ils ne sont plus, à la rondeur du firmament, qu’une écharpe de lumière.

— Cela me fait peur, dit Hélène à voix très-basse.

Et elle pencha la tête pour ne plus voir, elle ramena ses regards sur le vide béant où Paris semblait s’être englouti. Là, pas une lueur encore, la nuit complète également épandue ; un aveuglement de ténèbres. La voix haute et prolongée avait pris une douceur plus tendre.

— Vous pleurez ? demanda l’abbé, qui venait d’entendre un sanglot.

— Oui, répondit simplement Hélène.

Ils ne se voyaient point. Elle pleurait longuement, avec un murmure de tout son être. Cependant, derrière eux, Jeanne mettait le calme innocent de son sommeil, tandis que M. Rambaud, absorbé, inclinait sa tête grisonnante au-dessus de la poupée, dont il avait démonté les membres. Mais lui, par moments, laissait échapper des bruits secs de ressorts qui se détendaient, des bégaiements d’enfant que ses gros doigts tiraient le plus doucement possible du mécanisme détraqué. Et quand la poupée avait parlé trop fort, il s’arrêtait net, inquiet et fâché, regardant s’il ne venait pas de réveiller Jeanne. Puis, il se remettait à son raccommodage avec précaution, n’ayant pour outils qu’une paire de ciseaux et un poinçon.

— Pourquoi pleurez-vous, ma fille ? reprit l’abbé. Ne puis-je donc vous apporter aucun soulagement ?

— Ah ! laissez, murmura Hélène ; ces larmes me font du bien… Tout à l’heure, tout à l’heure…

Elle étouffait trop pour répondre. Une première fois, à cette même place, une crise de pleurs l’avait brisée ; mais elle était seule, elle avait pu sangloter dans les ténèbres, défaillante, attendant que la source de l’émotion qui la gonflait se fût tarie. Pourtant, elle ne se connaissait aucun chagrin : sa fille était sauvée, elle-même avait repris le train monotone et charmant de son existence. C’était brusquement en elle comme le sentiment poignant d’une immense douleur, d’un vide insondable qu’elle ne comblerait jamais, d’un désespoir sans bornes où elle sombrait avec tous ceux qui lui étaient chers. Elle n’aurait su dire quel malheur la menaçait ainsi, elle était sans espérance, et elle pleurait.

Déjà, dans l’église parfumée des fleurs du mois de Marie, elle avait eu des attendrissements pareils. Le vaste horizon de Paris, au crépuscule, la touchait d’une profonde impression religieuse. La plaine semblait s’élargir, une mélancolie montait de ces deux millions d’existences, qui s’effaçaient. Puis quand il faisait noir, quand la ville s’était évanouie avec ses bruits mourants, son cœur serré éclatait, ses larmes débordaient en face de cette paix souveraine. Elle aurait joint les mains et balbutié des prières. Un besoin de foi, d’amour, d’anéantissement divin, lui donnait un grand frisson. Et c’était alors que le lever des étoiles la bouleversait d’une jouissance et d’une terreur sacrées.

Au bout d’un long silence, l’abbé Jouve insista.

— Ma fille, il faut vous confier à moi. Pourquoi hésitez-vous ?

Elle pleurait encore, mais avec une douceur d’enfant, comme lasse et sans force.

— L’église vous effraie, continua-t-il. Un instant, je vous ai crue conquise à Dieu. Mais il en a été autrement. Le ciel a ses desseins… Eh bien ! puisque vous vous défiez du prêtre, pourquoi refuseriez-vous plus longtemps une confidence à l’ami ?

— Vous avez raison, balbutia-t-elle, oui, je suis affligée et j’ai besoin de vous… Il faut que je vous confesse ces choses. Quand j’étais petite, je n’entrais guère dans les églises ; aujourd’hui, je ne puis assister à une cérémonie sans être profondément troublée… Et là, tenez, tout à l’heure, ce qui m’a fait sangloter, c’est cette voix de Paris qui ressemble à un ronflement d’orgues, c’est cette immensité de la nuit, c’est ce beau ciel… Ah ! je voudrais croire. Aidez-moi, enseignez-moi.

L’abbé Jouve la calma en posant légèrement la main sur la sienne.

— Dites-moi tout, répondit-il simplement.

Elle se débattit un instant, pleine d’angoisse.

— Je n’ai rien, je vous jure… Je ne vous cache rien… Je pleure sans raison, parce que j’étouffe, parce que mes larmes jaillissent d’elles-mêmes… Vous connaissez ma vie. Je n’y trouverais à cette heure ni une tristesse, ni une faute, ni un remords… Et je ne sais pas, je ne sais pas…

Sa voix s’éteignit. Alors, le prêtre laissa tomber lentement cette parole :

— Vous aimez, ma fille.

Elle tressaillit, elle n’osa protester. Le silence recommença. Dans la mer de ténèbres qui dormait devant eux, une étincelle avait lui. C’était à leurs pieds, quelque part dans l’abîme, à un endroit qu’ils n’auraient pu préciser. Et, une à une, d’autres étincelles parurent. Elles naissaient dans la nuit avec un brusque sursaut, tout d’un coup, et restaient fixes, scintillantes comme des étoiles. Il semblait que ce fût un nouveau lever d’astres, à la surface d’un lac sombre. Bientôt elles dessinèrent une double ligne, qui partait du Trocadéro et s’en allait vers Paris, par légers bonds de lumière ; puis, d’autres lignes de points lumineux coupèrent celle-ci, des courbes s’indiquèrent, une constellation s’élargit, étrange et magnifique. Hélène ne parlait toujours pas, suivant du regard ces scintillements, dont les feux continuaient le ciel au-dessous de l’horizon, dans un prolongement de l’infini, comme si la terre eût disparu et qu’on eût aperçu de tous côtés la rondeur céleste. Et elle retrouvait là l’émotion qui l’avait brisée quelques minutes auparavant, lorsque le Chariot s’était mis lentement à tourner autour de l’axe du pôle, le brancard en l’air. Paris, qui s’allumait, s’étendait, mélancolique et profond, apportant les songeries terrifiantes d’un firmament où pullulent les mondes.

Cependant, le prêtre, de cette voix monotone et douce que lui donnait l’habitude du confessionnal, chuchotait longuement à son oreille. Il l’avait avertie un soir, il lui avait bien dit que la solitude ne lui valait rien. On ne se mettait pas impunément en dehors de la vie commune. Elle s’était trop cloîtrée, elle avait ouvert la porte aux rêveries dangereuses.

— Je suis bien vieux, ma fille, murmura-t-il, j’ai vu souvent des femmes qui venaient à nous, avec des larmes, des prières, un besoin de croire et de s’agenouiller… Aussi ne puis-je guère me tromper aujourd’hui. Ces femmes, qui semblent chercher Dieu si ardemment, ne sont que de pauvres cœurs troublés par la passion. C’est un homme qu’elles adorent dans nos églises…

Elle ne l’écoutait pas, au comble de l’agitation, dans l’effort qu’elle faisait pour voir enfin clair en elle. L’aveu lui échappa, bas, étranglé.

— Eh bien ! oui, j’aime… Et c’est tout. Ensuite, je ne sais plus, je ne sais plus…

Maintenant, il évitait de l’interrompre. Elle parla dans la fièvre, par petites phrases courtes ; et elle prenait une joie amère à confesser son amour, à partager avec ce vieillard son secret qui l’étouffait depuis si longtemps.

— Je vous jure que je ne puis lire en moi… Cela est venu sans que je le sache. Peut-être bien tout d’un coup. Pourtant, je n’en ai senti la douceur qu’à la longue… D’ailleurs, pourquoi me faire plus forte que je ne suis ? Je n’ai pas cherché à fuir, j’étais trop heureuse ; aujourd’hui, j’ai encore moins de courage… Voyez, ma fille a été malade, j’ai failli la perdre ; eh bien ! mon amour a été aussi profond que ma douleur, il est revenu tout-puissant après ces jours terribles, et il me possède, et je me sens emportée…

Elle reprit haleine, frissonnante.

— Enfin, je suis à bout de force… Vous aviez raison, mon ami, cela me soulage de vous confier ces choses… Mais, je vous en prie, dites-moi ce qui se passe au fond de mon cœur. J’étais si calme, j’étais si heureuse. C’est un coup de foudre dans ma vie. Pourquoi moi ? Pourquoi pas une autre ? car je n’avais rien fait pour cela, je me croyais bien protégée… Et si vous saviez ! Je ne me reconnais plus… Ah ! aidez-moi, sauvez-moi !

Voyant qu’elle se taisait, le prêtre, machinalement, avec sa liberté accoutumée de confesseur, posa une question.

— Le nom, dites-moi le nom ?

Elle hésitait, lorsqu’un bruit particulier lui fit tourner la tête. C’était la poupée qui, entre les doigts de M. Rambaud, reprenait peu à peu sa vie mécanique ; elle venait de faire trois pas sur le guéridon, avec le grincement des rouages fonctionnant mal encore ; puis, elle avait culbuté à la renverse, et, sans le digne homme, elle rebondissait par terre. Il la suivait, les mains tendues, prêt à la soutenir, plein d’une anxiété paternelle. Quand il vit Hélène se tourner, il lui adressa un sourire confiant, comme pour lui promettre que la poupée allait marcher. Et il se remit à fouiller le joujou avec ses ciseaux et son poinçon. Jeanne dormait.

Alors, Hélène, détendue par ce milieu de paix, murmura un nom à l’oreille du prêtre. Celui-ci ne bougea pas. Dans l’ombre, on ne pouvait voir son visage. Il parla, au bout d’un silence.

— Je le savais, mais je voulais recevoir votre aveu… Ma fille, vous devez beaucoup souffrir.

Et il ne prononça aucune phrase banale sur les devoirs. Hélène, anéantie, triste à mourir de cette pitié sereine de l’abbé, suivait de nouveau les étincelles qui pailletaient d’or le manteau sombre de Paris. Elles se multipliaient à l’infini. C’était comme ces feux qui courent dans la cendre noire d’un papier brûlé. D’abord, ces points lumineux étaient partis du Trocadéro, allant vers le cœur de la ville. Bientôt, un autre foyer apparut à gauche, vers Montmartre ; puis, un autre à droite, derrière les Invalides, et un autre encore, plus en arrière, du côté du Panthéon. De tous ces foyers à la fois descendaient des vols de petites flammes.

— Vous vous souvenez de notre conversation, reprit l’abbé lentement. Je n’ai pas changé d’opinion… Il faut vous marier, ma fille.

— Moi ! dit-elle, écrasée. Mais je viens de vous avouer… Vous savez bien que je ne peux pas…

— Il faut vous marier, répéta-t-il avec plus de force. Vous épouserez un honnête homme…

Il semblait avoir grandi dans sa vieille soutane. Sa grosse tête ridicule, qui se penchait d’ordinaire sur une épaule, les yeux à demi clos, se relevait, et ses regards étaient si larges et si clairs, qu’elle les voyait luire dans la nuit.

— Vous épouserez un honnête homme qui sera un père pour votre Jeanne et qui vous rendra à toute votre loyauté.

— Mais je ne l’aime pas… Mon Dieu ! je ne l’aime pas…

— Vous l’aimerez, ma fille… Il vous aime et il est bon.

Hélène se débattait, baissait la voix, en entendant le petit bruit que M. Rambaud faisait derrière eux. Il était si patient et si fort, dans son espoir, que, depuis six mois, il ne l’avait pas importunée une seule fois de son amour. Il attendait avec une tranquillité confiante, naturellement prêt aux abnégations les plus héroïques. L’abbé fit le mouvement de se tourner.

— Voulez-vous que je lui dise tout ?… Il vous tendra la main, il vous sauvera. Et vous le comblerez d’une joie immense.

Elle l’arrêta, éperdue. Son cœur se révoltait. Tous deux l’effrayaient, ces hommes si paisibles et si tendres, dont la raison gardait cette froideur, à côté des fièvres de sa passion. Dans quel monde vivaient-ils donc, pour nier ainsi ce dont elle souffrait tant ? Le prêtre eut un geste large de la main, montrant les vastes espaces.

— Ma fille, voyez cette belle nuit, cette paix suprême en face de votre agitation… Pourquoi refusez-vous d’être heureuse ?

Paris entier était allumé. Les petites flammes dansantes avaient criblé la mer des ténèbres d’un bout de l’horizon à l’autre, et maintenant leurs millions d’étoiles brûlaient avec un éclat fixe, dans une sérénité de nuit d’été. Pas un souffle de vent, pas un frisson n’effarait ces lumières qui semblaient comme suspendues dans l’espace. Paris, qu’on ne voyait pas, en était reculé au fond de l’infini, aussi vaste qu’un firmament. Cependant, en bas des pentes du Trocadéro, une lueur rapide, les lanternes d’un fiacre ou d’un omnibus, coupait l’ombre de la fusée continue d’une étoile filante ; et là, dans le rayonnement des becs de gaz, qui dégageaient comme une buée jaune, on distinguait vaguement des façades brouillées, des coins d’arbres, d’un vert cru de décor. Sur le pont des Invalides, les étoiles se croisaient sans relâche ; tandis que, en dessous, le long d’un ruban de ténèbres plus épaisses, se détachait un prodige, une bande de comètes dont les queues d’or s’allongeaient en pluie d’étincelles ; c’étaient, dans les eaux noires de la Seine, les réverbérations des lanternes du pont. Mais, au delà, l’inconnu commençait. La longue courbe du fleuve était indiquée par un double cordon de gaz, que rattachaient d’autres cordons, de place en place ; on eût dit une échelle de lumière, jetée en travers de Paris, posant ses deux extrémités au bord du ciel, dans les étoiles. À gauche, une autre trouée descendait, les Champs-Élysées menaient un défilé régulier d’astres de l’Arc-de-Triomphe à la place de la Concorde, où luisait le scintillement d’une pléiade ; puis, les Tuileries, le Louvre, les pâtés de maisons du bord de l’eau, l’Hôtel-de-Ville tout au fond, faisaient des barres sombres, séparées de loin en loin par le carré lumineux d’une grande place ; et, plus en arrière, dans la débandade des toitures, les clartés s’éparpillaient, sans qu’on pût retrouver autre chose qu’un enfoncement de rue, un coin tournant de boulevard, un élargissement de carrefour incendié. Sur l’autre rive, à droite, l’esplanade seule se dessinait nettement, avec son rectangle de flammes, pareil à quelque Orion des nuits d’hiver, qui aurait perdu son baudrier ; les longues rues du quartier Saint-Germain espaçaient des clartés tristes ; au delà, les quartiers populeux braisillaient, allumés de petits feux serrés, luisant dans une confusion de nébuleuse. C’était, jusqu’aux faubourgs, et tout autour de l’horizon, une fourmilière de becs de gaz et de fenêtres éclairées, comme une poussière qui emplissait les lointains de la ville de ces myriades de soleils, de ces atomes planétaires que l’œil humain ne peut découvrir. Les édifices avaient sombré, pas un falot n’était attaché à leur mâture. Par moments, on aurait pu croire à quelque fête géante, à un monument cyclopéen illuminé, avec ses escaliers, ses rampes, ses fenêtres, ses frontons, ses terrasses, son monde de pierre, dont les lignes de lampions traceraient en traits phosphorescents l’étrange et énorme architecture. Mais la sensation qui revenait était celle d’une naissance de constellations, d’un agrandissement continu du ciel.

Hélène, en suivant le geste large du prêtre, avait promené sur Paris allumé un long regard. Là aussi, elle ignorait le nom des étoiles. Volontiers, elle aurait demandé quelle était cette lueur vive, là-bas, à gauche, qu’elle regardait tous les soirs. D’autres l’intéressaient. Il y en avait qu’elle aimait, tandis que certaines la laissaient inquiète et fâchée.

— Mon père, dit-elle, employant pour la première fois ce nom de tendresse et de respect, laissez-moi vivre… C’est la beauté de cette nuit qui m’agite… Vous vous êtes trompé, vous ne sauriez à cette heure me donner de consolation, car vous ne pouvez m’entendre.

Le prêtre ouvrit les bras, puis les laissa retomber avec une lenteur résignée. Et après un silence il parla à voix basse.

— Sans doute, cela devait être ainsi… Vous appelez au secours, et vous n’acceptez pas le salut. Que d’aveux désespérés j’ai recueillis, et que de larmes je n’ai pu empêcher !… Écoutez, ma fille, promettez-moi une seule chose : si jamais la vie devient trop lourde pour vous, songez qu’un honnête homme vous aime et qu’il vous attend… Vous n’aurez qu’à mettre votre main dans la sienne pour retrouver le calme.

— Je vous le promets, répondit Hélène avec gravité.

Et, comme elle faisait ce serment, il y eut, dans la chambre, un léger rire. C’était Jeanne qui venait de se réveiller et qui regardait sa poupée marcher sur le guéridon. M. Rambaud, enchanté de son raccommodage, avançait toujours les mains de peur de quelque accident. Mais la poupée était solide ; elle tapait ses petits talons, elle tournait la tête en lâchant à chaque pas les mêmes mots, d’une voix de perruche.

— Oh ! c’est une niche ! murmurait Jeanne, encore ensommeillée. Qu’est-ce que tu lui as donc fait, dis ? Elle était cassée, et la voilà en vie… Donne un peu, fais voir… Tu es trop gentil…

Cependant, sur Paris allumé, une nuée lumineuse montait. On eût dit l’haleine rouge d’un brasier. D’abord, ce ne fut qu’une pâleur dans la nuit, un reflet à peine sensible. Puis, peu à peu, à mesure que la soirée s’avançait, elle devenait saignante ; et, suspendue en l’air, immobile au-dessus de la cité, faite de toutes les flammes et de toute la vie grondante qui s’exhalaient d’elle, elle était comme un de ces nuages de foudre et d’incendie qui couronnent la bouche des volcans.