Une petite bourgeoise/6

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III.

Où Mademoiselle Émerance
rentre du théâtre…



Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons dans la salle à manger des Brayant. Il est tard et le digne pharmacien a mis les volets à son officine. Il s’occupe à attiser le feu, car il attend sa femme et sa fille qui se sont rendues au Théâtre Royal, où les ont accompagnées Mesdames Ramelin et Dumortier. Le fils de cette dernière est allé les attendre à la sortie du spectacle, pour les conduire chez Brayant, d’où il doit ramener sa mère.

Voici l’envahissement de la maison silencieuse. Envahissement bruyant, « comme dans le grand monde ». Les dames sont en cheveux et sont munies d’éventails de dimensions, mais elles ont fait à pied le chemin du retour, question d’économies. Mademoiselle Émerance, la jupe haut retroussée, contre la boue noire et gluante de la chaussée, une vraie boue liégeoise qui se reconnaît entre mille, laisse voir le bord festonné d’un jupon de molleton.

À peine entrée dans l’allée, Madame Brayant s’agite.

Madame Brayant. — Vite, le café et la couque à l’anis ! Nous mourons littéralement de faim et de soif.

Jean Dumortier. — Mais, Madame, il doit y avoir un buffet froid au foyer du théâtre.

Madame Dumortier. — Jean, vous ne dites que des bêtises. Vous savez bien qu’il n’est pas comme il faut d’aller boire quand on est au grand théâtre. On voit bien qu’à fréquenter chez Ruth, vous perdez toutes les habitudes de notre monde. Boire au buffet quand on est au théâtre… où donc avez-vous vu jamais cela et à quoi pensez-vous ?… Vous feriez mieux d’aider Mademoiselle Émerance à enlever ses galoches.

Jean. — Mais, avec plaisir, maman.

On s’aperçoit que le jeune homme a promis à sa mère d’être aimable et prévenant et qu’il fait de louables efforts pour tenir sa promesse. On se bouscule dans l’escalier sans clarté et on arrive à la porte de la chambre au moment même où Monsieur Brayant paraît sur le seuil. Le potard se souvient fort à propos d’une phrase de comédie. Il la sert, avec le geste.

Monsieur Brayant. — Eh ! voici nos belles théâtreuses. Entrez donc, chères mesdames. Il y a ici des sièges qui vous tendent les bras. J’ai toqué le feu en pensant à vous.

Madame Dumortier (enlevant ses mitaines). — Eh bien, on s’a plu ?

Madame Ramelin. — Une soirée vraiment délicieuse. Ces représentations du lundi sont d’un mondain.

Jean (gaffeur). — Le lundi, n’est-ce plus représentation à demi-prix ?

Madame Brayant. — C’est à demi-prix, Monsieur Jean, mais au grand théâtre, ce sont les jours les plus honnêtes. On n’y voit que des gens bien.

Madame Dumortier. — Ne parlons pas de la toilette. C’était une toilette !…

Madame Ramelin. — Et votre Émerance est sortie à chaque entr’acte. Il fallait voir l’animation des corridors… Il y avait là des tas de messieurs qui avaient mis leur buse au vestiaire et qui se promenaient avec leurs gants dans leur main.

Madame Dumortier. — On se serait cru au Grand Opéra…

Jean. — Et pendant la pièce, Mademoiselle Émerance, qu’est-ce qu’on a fait, pendant la pièce ?

Émerance (délicieusement vraie). — J’ai mangé tout un sachet de pralines de chocolat que maman m’avait payées.

Madame Brayant. — Notre Émerance aime tant les bobonnes, da…

Jean (souriant). — Elle a bien raison, chère madame. (À Émerance.) C’est la première fois que vous voyez Faust, mademoiselle ?

Madame Brayant. — Même que nous avons beaucoup hésité avant d’y conduire fifille…

Jean. — Vous avez hésité ?… Peut-être bien que vous n’aimez pas la musique de Gounod ?

Monsieur Brayant. — Nous avons, au contraire, toujours défendu cette œuvre magistrale, monsieur, car vous savez bien que Faust a été applaudi à Liège avant que d’être sifflé à Paris. Nous leur avons donné une leçon de bon goût, à vos Parisiens. Mais, quoique je défende l’œuvre, je dois avouer que je la trouve un peu leste pour des demoiselles. Mignon, passe encore, mais ce Faust

Madame Dumortier. — Jean ne peut comprendre ce qu’est une jeune fille, Monsieur Brayant. Il faut que vous l’excusiez.

Monsieur Brayant. — Ma femme, comme de juste, m’avait consulté, parce que je connais par cœur tous les bons auteurs. J’ai même vu, un jour, Monsieur Courteline qui prenait un verre au Café Vénitien, lors d’une « tournée », et j’ai osé me faire servir une chope à la table voisine de la sienne… Je vous avoue donc que j’ai beaucoup hésité. Il y a des scènes d’un scabreux…

Jean (abasourdi). — Dans Faust ?

Monsieur Brayant (baissant la voix). — Oui, monsieur…

Jean, e. — Et dire que je ne les ai jamais remarquées…

Mais voici que Madame Brayant s’aperçoit que sa fille tend une oreille attentive.

Madame Brayant. — Fifille, descendez un peu en bas. Vous nous monterez quelque chose de chaud, mais faites attention à la busette de la théière… elle est d’un casuel…

Émerance. — Oui, maman.

Elle sort d’un air visiblement ennuyé et nous ne jurerions pas qu’elle n’écoutera pas un peu derrière la porte. La conversation se poursuit. Monsieur Brayant pense conter des choses fort inconvenantes. Il est vraiment canaille.

Madame Dumortier. — Combien vous avez agi sagement, Madame Brayant, en éloignant cette chère enfant. Ces messieurs oublient si souvent devant qui qu’ils parlent…

Jean (à Monsieur Brayant). — Mais, monsieur, j’ai beau y réfléchir… je ne vois pas la scène scabreuse. Où la prenez-vous ?

Monsieur Brayant. — D’abord, quand Faust, qui est en maillot collant, monte sur un banc de pierre, pour embrasser mademoiselle Marguerite, qui est dans une fenêtre… Ah !

Madame Brayant. — Mon mari connaît tout ça comme ses poches. Et puis, aussi, il y a les paroles…

Monsieur Brayant. — C’est vrai que, pour les paroles, on ne les comprend pas toujours quand on chante.

Madame Ramelin. — J’ai même remarqué que le chef d’orchestre faisait couvrir par la musique tous les couplets peu convenables. Sans doute qu’il en aura reçu l’ordre de Monsieur le directeur…

Madame Brayant. — Cela ne m’étonnerait pas, chère Madame. Il tient sans doute à sa clientèle honnête des honnêtes familles du lundi. Ensuite, je dois vous dire que mon mari a pris des renseignements sérieux sur les artistes.

Jean. — Pour savoir s’ils avaient de la voix ?

Monsieur Brayant. — Non, monsieur. Pour savoir s’ils étaient dignes.

Jean. — Dignes de quoi ?

Monsieur Brayant. — De chanter devant des jeunes filles, monsieur.

Madame Dumortier. — Quand on pense, par exemple, que l’ancien directeur n’était pas marié avec la directrice et que nous devions saluer une femme pareille, quand nous passions devant le contrôle !…

Monsieur Brayant. — Cette fois, vous pouvez avoir tous vos apaisements. Monsieur Michel, le ténor, est un garçon on ne peut plus honnête et qui ne chante que pour nourrir sa pauvre vieille mère aveugle.

Madame Brayant (émue). — Pauvre Monsieur Michel !

Madame Dumortier. — Mais, heureuse mère !

Jean. — D’être aveugle ?

Madame Dumortier (tranchante). — Jean, je n’aime pas ce genre de plaisanteries…

Monsieur Brayant. — On m’a même assuré qu’il était fils d’une excellente famille et que son père, un respectable fonctionnaire, décoré de la Légion d’honneur, était dans son temps sous-chef de gare à Dijon.

Madame Dumortier. — Avant-hier, au magasin, un employé des bureaux de l’hôtel de ville — ils connaissent tout ça, n’est-ce pas, ces messieurs ? — me soutenait qu’il était fils d’un sous-brigadier des douanes.

Monsieur Brayant. — C’est encore mieux pour lui. Comptez donc ce que ce vertueux jeune homme a dû piocher pour arriver à la belle situation qu’il occupe maintenant.

Madame Dumortier. — On dit qu’il gagne cinq mille francs par mois.

Monsieur Brayant. — En effet, aujourd’hui on paie un bon chanteur plus cher qu’un général. C’est le grand art qui veut ça. Pour le grand art, ce n’est jamais assez cher. Quant à la dame qui joue le rôle de Marguerite, c’est une sainte fille, le mot n’est pas de trop. Chaque matin, on la voit qui se rend à la messe d’onze heures et demie à Saint-Denis. C’est elle, par exemple, qui se moque pas mal des francs-maçons du Conseil communal. Elle entre ouvertement par la porte de la rue Cathédrale.

Jean (à part). — À moins qu’elle ne sorte, une seconde après, par celle du Marché aux fromages… On connaît ça.

Madame Dumortier. — Elle va à la messe, cette chère petite ! Le bon Dieu la protégera !… Mais combien elle doit souffrir de devoir jouer si souvent des œuvres impies. (Changeant de ton.) Pourquoi souriez-vous, Jean, pendant que votre mère parle ?

Jean (éclatant). — Parce… parce qu’à la fin, je ne puis vous laisser dire ainsi des choses qui feraient rire un michot et les gens qui les connaissent, comme je les connais, votre sous-chef de gare et votre dévote. La sainte Nitouche se trouvait encore, jeudi dernier, au Pavillon de Flore, dans une baignoire d’avant-scène, en compagnie d’un vieux monsieur pas respectable du tout…

Madame Dumortier. — Jean, voulez-vous bien vous taire !

Mais le jeune homme est lancé et franchit l’obstacle.

Jean (même ton). — Quant à votre ténor, il s’est laissé encore séduire récemment par la vieille Florentine qui, décidément, en pince pour les chanteurs à ventre, et le prix du péché mignon a été une demi-douzaine de paires de chaussettes de soie qu’elle lui a fait parvenir dès le lendemain par le garçon de théâtre, Joseph, qui l’a raconté à tout le monde… L’histoire a fait le tour de la ville, après celui des coulisses…

Madame Dumortier (hors d’elle). — Jean, vous tairez-vous ! Votre mère vous dit de vous taire…

Madame Brayant. — Laissez-le dire, chère madame, ça ne tire pas à conséquence. Les jeunes gens d’aujourd’hui voient le mal partout. Les chaussettes !… mais, vraiment, je la trouve touchante, moi, cette histoire de chaussettes…

Jean (hébété). — Vous la trouvez ?…

Madame Brayant, (indémontable) — Ce pauvre Monsieur Michel qui n’a même pas de chaussettes, lui qui gagne de l’or en barre… C’est qu’il se dépouille pour sa vieille maman ! Je dirai à Émerance de lui tricoter un caleçon de bonne laine, pour qu’il ait chaud lorsqu’il sort le soir, après la représentation ; et nous le lui enverrons comme cadeau à son bénéfice.

La rentrée d’Émerance coupe court à la conversation. On prend des airs de mystère. La jeune fille apporte le thé chaud et emplit les tasses. Madame Brayant coupe le pain d’épice en fines tranches.

Monsieur Brayant. — Quoi qu’il en soit, je vois que la soirée n’a pas été perdue pour notre Émerance. Elle nous jouera bientôt Faust au piano.

Madame Dumortier. — Cette chère enfant !.. Vous l’avez trouvé à votre goût, le beau séducteur de Marguerite ?

Émerance. — Mais oui, madame. Cependant, je préfère encore le comte Almaviva.

Madame Brayant (suffoquée). — Émerance !

Émerance. — Maman ?

Madame Brayant (haletante). — Vous connaissez un comte ?

Émerance. — Oui, maman.

Monsieur Brayant. — Almaviva… Ce doit être de la noblesse italienne, ça. Où l’avez-vous connu, Merance ?

Émerance. — Au théâtre, papa.

Madame Dumortier. — Vous voyez bien qu’il y a des comtes, le lundi, Jean !…

Madame Brayant. — Il vous a saluée, pendant l’entr’acte ?

Émerance. — Non, vous ne comprenez pas. C’était dans le Barbier de Séville.

Madame Ramelin. — Le comte qui chante et qui est l’ami de Monsieur Figaro, le coiffeur ?… (On rit.)

Madame Brayant (retombant assise). — Émerance, vous m’avez fait une peur…

Jean (à part). — Ou une joie…

Monsieur Brayant. — Voilà bien à quoi rêvent nos jeunes filles !

Madame Brayant. — Elle est si innocente, da…

Enfin, on se sépare. Jean accompagne sa mère et Madame Ramelin, et, après avoir déposé celle-ci à sa porte, la mère et son fils rentrent silencieux.

Jean. — À quoi donc pensez-vous, maman ?

Madame Dumortier (sincère). — Je pense que le ménage Brayant est un ménage modèle et que madame doit être bien heureuse avec un mari pareil et une jeune fille comme votre mère était jadis…