Une petite bourgeoise/Texte entier

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Imprimerie Bénard (p. vi-95).


Rodolphe de WARSAGE



UNE PETITE
BOURGEOISE


ROMAN DIALOGUÉ
CHARGE DU PARLER LIÉGEOIS



LIÈGE
IMPRIMERIE BÉNARD
Société Anonyme

1916


À Ludovic JANSSENS.


Le sujet de cette œuvre de fantaisie me fut fourni par vous. Il se trouvait dans une histoire que vous m’avez contée. Il est donc juste que j’associe votre nom au mien.

Vous serez étonné peut-être de la déclaration que voilà, et vous ne reconnaîtrez pas votre fils : ce sont des choses qui arrivent, dans la vie. Il est vrai qu’il a beaucoup grandi depuis.

J’ai fait de mon héros un bon peintre, un bon fils et un brave homme, comme vous. Il a de bons parents, comme les vôtres. Espérons qu’il n’y aura jamais que cela qui sera semblable entre vous et que, contrairement à ce qui arrive à notre Jean, vous n’aurez jamais d’histoire.

Votre dévoué
Rodolphe de WARSAGE.


Décembre 1915.


I.

Où le lecteur fait connaissance
avec Émerance Brayant.


Chez le pharmacien Brayant. Un salon fort vieux jeu avec de bons meubles d’acajou plaqué. Un calorifère ancien modèle, en fonte noire, d’aspect monumental et récemment enduit d’une couche de vernis. Sur la tablette de la cheminée, entre deux portraits de famille — Madame Maria Brayant en robe de soie et Mademoiselle Émerance, sa fille, en « première communiante » — s’érige une pendule de zinc doré, sous globe de verre, où un « Socrate lisant » semble être en aquarium. La dite pendule est flanquée de deux candélabres de même métal, avec des bougies torses et des bobèches de papier frisé.

Le piano, un vieux « Berden » à la caisse orange, est ouvert et montre ses touches d’ivoire que l’humidité coutumière des lieux a jaunies. Les partitions sont éparses : La Prière d’une Vierge, Les Cloches du Monastère, Fraises au champagne et autres nouveautés de l’Ancien Régime. Présentons nos personnages.

Monsieur Antoine Brayant, le potard, est petit, gros, apoplectique, haut en couleurs, le menton rond et la calvitie avec la mèche rébarbative. Très content de lui, il est jovial et ne dédaigne pas, parfois, de sembler plaisanter.

Madame Brayant, née Maria van der Moll, sa femme, est grande, maigre, longue et anémique. Elle a beaucoup de cheveux qui sont siens, mais pas de gorge, au-dessus d’un petit ventre qui bedonne sans élégance. Détail intime : ne met jamais de corset, sinon en cérémonie.

Mademoiselle Émerance a dix-sept ans, est boulotte et très blonde, avec des joues fraîches aux pommettes roses et des ongles propres quoique assez mal taillés. On n’en fera jamais qu’une petite bourgeoise.

La famille est au salon. Monsieur, en manches de chemise, est déjà habillé d’un noir cérémonieux. Madame est en peignoir à petit damier violet et blanc. Elle a les cheveux enroulés sur le front, sur de formidables épingles qui forment antennes. De loin, on croirait qu’elle a des cornes. Émerance, figée près de la porte, regarde souriante et encombrée de linge, nappe et serviettes en pile.

Monsieur Brayant (tirant par un bout de la table qu’il cherche à ouvrir). — Humph !…

Madame Brayant (tirant en sens inverse). — Humph !… (Puis, elle s’arrête soudain pour interpeller sa fille.) Eh bien, fifille, ne vas-tu pas donner un coup de main à ta mère ?

Émerance (sans bouger). — Mais, maman…

Monsieur. — Dépose les serviettes à café sur le piano. J’espère que tu ne vas pas attendre, pour aider ta mère, qu’elle se soit faite une rupture ? Tire de son côté.

La jeune fille obéit, mais d’assez mauvaise grâce. La table rétive s’ouvre enfin, brusquement. Monsieur manque de tomber, les pieds pris dans le tapis. Madame lâche le guéridon et, dans un mouvement de recul, va donner du coude sur le tranchant de la tablette d’un buffet.

Monsieur. — Sacrée carpette, va ! Encore un peu et je tombais les quatre fers en l’air !

Madame. — Parle pour toi. Je me suis cognée et, naturellement, je me suis faite un bleu. (À sa fille.) Emerance, tu vas mettre les rallonges à la table à coulisses. Vous ferez bien tout seuls ; moi, je vais continuer ma toilette. Avec tout ça, il y a mon coude qui est mort…

Monsieur (regardant la pendule). — Sais-tu bien, Maria, qu’il est déjà le quart de deux et que c’est à trois heures que doivent venir nos invités. Dépêche-toi.

Madame sort, mais pour reparaître une seconde après dans l’entre-bâillement de la porte du salon.

Madame. — Antoine, il y a dans la pharmacerie un gamin qui va encore nous acheter pour trois cents de régulisse.

Monsieur. — J’y vais, bobonne. J’y vais. Le devoir professionnel ; on connaît cela.

Il sort, en même temps que sa femme disparaît. Émerance, seule un moment, dresse le couvert.

Émerance. — En voilà encore une !… Maman qui s’en va en emportant la loque aux poussières…

Et faute de torchon, la blonde enfant époussète la table du coin de son beau tablier flamand avec des brides. Elle déploie la nappe quand son père reparaît. Monsieur Brayant est d’assez méchante humeur.

Monsieur. — Je m’avais trompé. C’était pour de la jujube. Émerance. — Comment, papa, tu as été servir à la pharmacerie, en bras de chemise ? Monsieur (naïf). — Est-ce que ma chemise ne serait pas propre, par hasard ?

Émerance. — Mais si, évidemment ; cependant, tu es toujours si à ta façon, dà, toi… C’est comme tantôt, tu ne dois plus recevoir tes invités en pantoufles…

Monsieur. — Qu’est-ce qu’on a à dire sur mes pantoufles, puisque c’est ta mère qui me les a brodées pour mon saint ?

Émerance curant l’oreille d’une tasse du coin de son mouchoir de poche, préalablement humecté de salive :

Émerance. — Quand on sait recevoir, papa, on passe ses souliers.

Monsieur. — Des bottines, pour rester à la maison… C’est quasiment faire accroire aux gens qu’il y a de la boue dans mon salon. Enfin, je mettrai des bottines, parce qu’il n’est pas de sacrifice que je ne veuille faire pour marier fifille.

Émerance (boudeuse). — Voilà encore papa qui recommence… Je vais me mettre à pleurer…

Monsieur (bon enfant). — Ta ta ta ! Je sais ce que je dis, et ta mère aussi. À dix-neuf ans, elle était déjà mariée, elle. Nous avons donc invité les Dumortier avec leur fils Jean, un pas grand’chose de peintre, mais dont le père a les pieds dans des bottes de foin ; et les Ramelin, avec leur fils Hector qui fera son beurre.

La voix de Madame (dans le corridor). — Mérance !

Monsieur. — Ta mère t’appelle…

Émerance (ouvrant la porte de l’allée). — Qu’est-ce que tu veux, maman ?

La voix. — Monte un peu en haut, fifille, pour nouer les floquets de mes bottines. Je ne puis pas… j’ai mis mon corset.

Il est trois heures. Monsieur Brayant, boudiné dans sa redingote de peigné bleu foncé, se frotte les mains gaillardement. Il a conscience de son Lucullus. Les Dumortier arrivent premiers. Papotages bruyants. Émerance, rouge de plaisir, fait le service du vestiaire installé sommairement sur la table et les chaises de la salle à manger. On commence à envahir le salon quand voici les Ramelin. Repapotages. Monsieur est cérémonieux.

Monsieur. — À table, mes amis, et attaquons, comme on dit chez nous. C’est un vrai café des familles, à la bonne franquette, c’est-à-dire sans embarras. Des pistolets frais et de la confiture de coing.

On s’assoit sans façons, au hasard, et l’on mange de bon appétit, puisque l’on se tait. Cependant, le silence commence à peser.

Madame Dumortier (insinuante). — Madame Maria, que je vous félicite. Ces pistolets sont vraiment exquis. C’est de votre boulanger ?

Madame Brayant. — Non, Madame Mélanie. C’est notre Émerance qui les a rapportés de la Maison Hongroise en revenant de chez son professeur…

Madame Dumortier. — Et la confiture !… En voilà une confiture !… Ce coing est délicieux et sans colle de poisson. Est-ce que vous m’en donnerez la recette ?

Monsieur Brayant. — Émerance vous la copiera, chère Madame Dumortier.

Madame Ramelin (surenchérissant). — C’est comme ce beurre… Il n’y a qu’ici pour manger du beurre pareil… c’est de la noisette… C’est au moins du beurre…

Madame Brayant. — C’est de notre cousin Jérôme Demasure qui est fermier.

Monsieur Ramelin (familièrement). — Eh ! mesdames, ce n’est pas à un pharmacien comme Brayant qu’on ferait prendre des vessies pour des lanternes et de la margarine pour du plat-panier. N’est-ce pas, Brayant ?

Monsieur Brayant. — C’est le métier qui veut ça. Dame, la pharmacie, c’est de la chimie… Ou du moins, je veux dire le contraire…

Madame Dumortier. — Eh bien, moi, je vais vous dire la mienne. Quand on a du beurre pareil, c’est péché que d’y ajouter une confiture quelconque…

Madame Ramelin. — C’est encore bien mieux. Mettre du beurre sur un pareil pain ; vous ne trouvez pas que c’est une vraie profanation ?

Jean Dumortier (à mi-voix, à Ramelin, son voisin de table). — On finira même par regretter de devoir manger un pain aussi excellent que celui-là, n’est-ce pas, Monsieur Ramelin ?…

Monsieur Ramelin (qui a l’intuition que le jeune homme se moque. Très sec). — Croyez-vous, monsieur ?…

Monsieur Ramelin, craignant de se compromettre, détourne la tête. Jean rit sous cape et mord à pleines dents dans la croûte coriace d’un petit pain. Sa mère, se doutant qu’il vient de commettre l’une de ces incartades qui lui sont familières, l’apostrophe d’un bout de la table à l’autre.

Madame Dumortier. — Jean, voulez-vous bien manger avec de plus petites bouchées. Vous avez l’air d’un paysan des Ardennes. On a d’autres manières quand on est chez les gens.

Madame Ramelin. — Les jeunes gens sont de vrais diables, Madame Dumortier. C’est de leur âge… (À Madame Brayant) Mais, vous m’y faites songer : on n’a point encore entendu la charmante voix de Mademoiselle Émerance.

Hector Ramelin est resté muet jusque-là. Sa mère vient de l’encourager d’un sourire cinglant comme un coup de fouet.

Hector Ramelin. — C’est vrai. Votre jeune fille touchait si bien du piano, jadis. Elle s’accompagnait elle-même.

Madame Dumortier (qui se sent handicapée par les Ramelin). — C’était délicieux…

Madame Brayant. — Mesdames, je vous en supplie. Épargnez la modestie de cette enfant…

Monsieur Brayant (se levant brusquement et jetant sa serviette). — Eh bien, puisque vous l’exigez tous… (ahurissement général) et puisque personne ne mange plus, passons à la partie concertante. Après avoir nourri le corps, nourrissons l’âme… Émerance, au piano !…

Jean (à Hector dont il s’est rapproché). — Il a dit cela comme il dirait : Médor, à la niche !…

Monsieur Ramelin. — Si ces messieurs et dames veulent se ranger, nous reculerons la table…

Pendant que les invités imitent de bonne grâce le rang d’oignons, le long de la muraille, Jean tire son étui à cigarettes qu’il présente au fils Ramelin.

Jean. — On peut fumer pendant l’audition ?

Scandale. Silence angoissant précurseur de l’orage. Monsieur Brayant se retourne, suffoqué d’une pareille audace. La gorge congestionnée ne laisse plus passer que quelques syllabes.

Monsieur Brayant. — Fumer… fum…

Madame Dumortier (en mère qui veut plaire). — Jean, où donc croyez-vous être ? Oh ! ces enfants ! ils vous feraient sécher sur pied…

Jean. — C’est bien, on rengaine.

Le jeune homme referme l’étui, avec un regret évident. Il s’affale sur une chaise près de la fenêtre. Madame Ramelin, qui veut repêcher son fils, auquel elle applique une bourrade dissimulée…

Madame Ramelin. — Hector, soyez attaché au piano et tournez les pages de mademoiselle…

Monsieur Dumortier — Que va donc nous chanter la jeune artiste ?

Monsieur Brayant. — Elle va vous dire La Chanson des Oiseaux.

Un coup de sonnette dans la pharmacie coupe net le boniment.

Monsieur Brayant (changeant de ton). — Maria, c’est probablement la servante du mercier qui vient voir après la limonade purgative.

Madame Brayant (se levant et se dirigeant vers l’officine). — Il ne pouvait donc pas attendre, le mercier ?…

Monsieur Brayant (reprenant son exorde). — Dans ce morceau, la chanteuse imite le gazouillis des oiseaux. C’est un poème en deux parties, comme tous les poèmes. D’abord, nous assistons à la naissance des petits… Perchés au bord du nid paternel, ils pépient… D’ailleurs, vous allez voir…

Scène dans la salle.

Madame Brayant (qui vient de rentrer). — Fifille…

Émerance (se retournant d’une pièce sur le tabouret mobile). — Maman ?

Madame Brayant. — Tousse un peu d’abord…

Hector. — Silence !

Ritournelle. On se tait brusquement. Madame Dumortier et Madame Ramelin écoutent trop religieusement pour être sincères. La seconde a le sourire béat et l’autre féroce. Chacune pense à son fils. Monsieur Ramelin contemple l’empeigne de ses bottines à élastiques. Monsieur Dumortier, le dos au calorifère, s’assoupit progressivement. Son fils Jean, près de la fenêtre, regarde au dehors, ne voulant pas rire. Madame Brayant lui lance parfois des regards menaçants. Monsieur Brayant, tout à la joie de produire « fifille », est au centre et en nage. Il bat la mesure du doigt, de la tête et du pied. Cet extraordinaire métronome possède de lourdes breloques d’or qui, elles aussi, battent la mesure sur son estomac.

Mademoiselle Emerance prélude. Elle possède un petit filet de voix. C’est peut-être un petit oiseau qui chante, mais le dit petit oiseau doit, en ce moment, souffrir horriblement de la mue.

Émerance (chantant) :

Les oiseaux sont tout petits.
Ils font leur ri pi pi pi
 Tui per tuich…
 Tui per tuich…
Voilà tout ce qu’l’oiseau dit.

Monsieur Brayant, (criant pendant la ritournelle). — En chœur… tous !… (Chantant.) Tui per tuich I… tui per tuich !… Madame Ramelin (à Madame Dumortier). — C’est exquis, n’est-ce pas, chère madame, que ce tui pertuich ?…

Madame Brayant (renversée dans son fauteuil et les mains croisées sur son petit ventre rondelet). — Mais c’est nature, Madame Ramelin… C’est nature…

Monsieur Brayant. — C’est un poète qui a écrit les paroles.

Madame Ramelin. — Un poète observateur, Monsieur Brayant.

Madame Ramelin. — Et vous ne nous parlez pas de la chanteuse ? Elle a la voix divine, Madame Maria. On va souvent au théâtre pour ne pas entendre chanter aussi parfaitement.

Emerance (second couplet sur le même air) :

Puis, ils grandissent au nid.
Ils font leur ri pi pi pi.
Tui per tuich…
Tui per tuich…
Voilà tout ce qu’l’oiseau dit.

Monsieur Brayant (s’efforçant d’enlever son public). — Bravo !… Bravissimo, la prima dona !…

Et chacun d’applaudir bruyamment, heureux de voir arriver la fin du supplice pianistique. Monsieur Dumortier, réveillé en sursaut par ces cris de Peaux-Rouges, se met à crier à contretemps : Monsieur Dumortier. — Bravo !… Bravo !… C’est superbe… (Changeant de ton et se levant, la montre en main) Si qu’on s’en allait ? J’ai mon vieux camarade Périel qui vient ce soir, pour jouer à match…

Madame Ramelin saisit l’occasion d’éloigner une rivale. Elle a le sourire machiavélique.

Madame Ramelin. — Vous partez ?… Quel dommage, chère Madame Dumortier… (Assommant celle-ci.) Nous, nous resterons encore un petit peu. Nous habitons moins loin que vous.

Madame Dumortier se sent vaincue, Elle est furieuse de se voir forcée de battre en retraite et d’abandonner la place à l’ennemi. Cependant, elle finit par en prendre son parti.

Madame Dumortier (d’une voix blanche). — Que personne ne bouge. Nous nous en irons bien tout seuls.

Madame Brayant (visiblement mécontente). — Je vous laisse, alors. Monsieur Brayant vous fera la conduite.

Tandis que les Dumortier s’éloignent, par un froid général, et passent au vestiaire, la séance se poursuit au salon où Monsieur Brayant a grand’hâte de rentrer.

Madame Brayant. — À votre tour, Monsieur Hector. Qu’allez-vous nous chanter de beau ?…

Hector. — Mais, Madame, je n’ai pas mes musiques…

Madame Ramelin. — Voyons, Hector… voilà que vous faites des façons, à cette heure. Lorsque votre père était encore basse à la « Légia », en voilà un qui n’avait pas peur de se produire en public.

Monsieur Ramelin (péremptoire). — Hector, chante-nous Les Beaux Canotiers de la Meuse.

Le jeune homme se plante au milieu de la pièce, derrière une chaise, comme un avocat à la barre. Il s’arc-boute sur les talons. Aussitôt, les veines du cou se congestionnent, les yeux flamboient et s’injectent de sang, les mains tremblent sur le dossier de la chaise où elles se cramponnent, le nez se pince et blanchit, et de la gorge du chanteur… ou du fond de la cave, monte une voix voilée et caverneuse, une voix de bedeau qui chante le « Miserere ».

Le nez dans sa partition des petits oiseaux, Émerance fait de louables efforts pour ne pas pouffer de rire. Madame Brayant reste figée d’une subite terreur.

Et pendant que cette scène se déroule à l’intérieur, dans la petite rue déserte et triste, les Dumortier s’en vont comme une armée qui marche en déroute. On est silencieux. Madame, le chapeau en bataille, allonge le pas de toute la largeur de sa jupe. Jean s’enivre enfin du parfum d’une cigarette blonde.

On arrive à la vieille maison.

Madame Dumortier (à son fils). — Jean, vous avez été on ne peut plus inconvenant. Vous serez privé de dimanche !

Monsieur Dumortier rentre chez lui le dos courbé.


II.

Où le lecteur fait plus ample connaissance
avec les « prétendus »
de Mademoiselle Émerance.



Chez les Dumortier. Une salle à manger de bourgeois cossu. De bons et solides meubles de vieux chêne ciré. Une pendule et deux coupes de marbre se reflètent dans une grande glace au cadre doré. Au centre, une table ronde est recouverte d’un tapis de linoléum à grand fleurage. Monsieur Dumortier et sa femme rentrent de chez les Brayant.

Madame (éclatant). — Vous… vous en avez fait une belle, tantôt.

Monsieur. — Une belle… moi ?

Madame. — Quitter comme ça des gens comme les Brayant… et pour qui, je vous le demande, pour un homme comme le vieux Périel…

Monsieur, qui enlevait sa redingote, se fige, un bras dans la manche.

Monsieur. — Qu’avez-vous donc à dire contre Périel, Mélanie ? C’est un honnête garçon qui depuis bientôt dix ans passe la soirée du jeudi à la maison et qui ne nous a jamais manqué.

Madame. — La belle affaire… Il boit notre vin, celui-là, et se chauffe à notre houille. À cause de lui, nous voici en froid avec les Brayant.

Monsieur. — En froid ? Tu n’en avais donc pas par-dessus la tête, toi, de ce roman à la Paul de Kock et des petits oiseaux chanteurs de Mademoiselle Émerance ?

Madame. — Tout cela n’empêche pas cette jeune fille d’être une charmante personne, fort bien élevée et qui ne sort jamais.

Monsieur (naïf). — Comme moi. Peut-être bien qu’elle aime aussi le coin du feu, dans des pantoufles.

Madame. — Elle ferait une bru admirable…

D’un geste tragique, Madame Dumortier plante son chapeau-capote sur l’une des coupes de marbre de la cheminée. Devant la glace, son mari lutte contre un faux col rétif retenu à la chemise par une demi-douzaine d’épingles.

Monsieur. — Tu vois bien que Jean ne veux pas nous la donner pour belle-fille. Pourquoi insistes-tu ?

Madame (devenant agressive). — Parce que ce mariage sauverait la situation déplorable que tu nous as faite avec ton coin du feu, tes pantoufles et ton Périel… un homme qui fait son café dans de l’émaillé.

Monsieur Dumortier parvient enfin à arracher son faux col qu’il lance rageusement sur le buffet.

Monsieur. — Ça y est. Je viens de m’enfoncer une épingle dans le doigt !

Madame (acharnée sur sa proie). — C’est une façon honnête de me faire l’honneur d’une sotte et de ne pas me répondre.

Monsieur. — Mais si, je te réponds. Je te réponds que Périel fait son café dans ce qui lui plaît.

Madame. — Au risque d’avaler un éclat d’émail et d’avoir l’appendicite…

Monsieur (exaspéré). — Mais, cela le regarde seul, l’appendicite. J’ai bien manqué une congestion, moi, avec les petits oiseaux, les pistolets en caoutchouc que vous avez eu le toupet de trouver délicieux et ce faux col empesé et coupant comme s’il était de fer-blanc…

Madame. — Dis du mal du fer-blanc, à présent, puisque tu en vends, ou du moins que tu en vendais avant que l’émaillé nous ruine. C’est complet !

Monsieur Dumortier arpente la scène, les bretelles défaites et traînantes sur les talons.

Monsieur. — C’est une querelle que tu me cherches et ça, juste au moment où Périel va venir !…

Madame. — Je te dis que nous irons à Reckheim.

Monsieur. — En musique, si tu le veux. Je l’entends depuis une heure que je suis rentré, la musique, Eh bien, je vais te dire : je préférais encore les gazouillis de Mademoiselle Émerance.

Madame. — Tu y viens, enfin. Les Brayant doivent être riches, car dans la pharmacie on gagne du deux cents pour cent. La leur est bien achalandée.

Monsieur. — Oh ! certes, ce n’est pas toi qui leur fera vendre, aux Brayant, des paquets contre la fièvre lente ! Eh bien, oui, c’est vrai, les émaillés nous font une concurrence terrible, malgré l’appendicite et malgré nous. Nos fers-blancs tombent chaque jour de plus en plus et nous mangeons nos économies. Nous irons peut-être où tu dis, mais, saperlipopette, est-ce ma faute et veux-tu qu’à mon âge je me fasse épicier pour vendre de la couque de Verviers et peser du sucre de pot ?

Madame. — C’est entendu. Tu as fait tes preuves et elles sont plus que concluantes ; mais pourquoi notre Jean s’entête-t-il à ne pas vouloir de Mademoiselle Émerance ?

Monsieur. — Je n’en suis partisan, moi aussi, qu’à demi. Il nous faudrait avouer à nos amis notre situation d’argent. Je suis beaucoup plus vieux que Brayant ; crois-tu que ce soit de gaîté de cœur que l’on fasse de pareilles confessions ? Tu ne penses cependant pas à les tromper, nous ne sommes pas des gens comme cela !

Madame (grommelant). — Est-ce que tu sais ce qui cuit dans la marmite du pharmacien ?

Monsieur. — Non, mais ce que je sais, c’est que le diable seul habite le tiroir du ferblantier. Nous avons toujours vécu trop largement, en grands seigneurs…

Madame Dumortier saute comme si elle était montée sur ressorts. Son mari vient de la toucher à l’endroit sensible, elle qui prétend toujours que paraître vaut richesse.

Madame. — Voilà le grand mot lâché. Nous vivons en princes, ce qui signifie que c’est moi qui gaspille et qui te ruine avec mes extravagances. Dis donc ce que tu penses enfin, ce sera plus clair et plus courageux que tes sous-entendus. Je jette l’argent par les fenêtres !… Mais c’est avec ça que l’on attire le crédit, mon cher ami. Est-ce moi qui autorise notre fils à barbouiller des mètres et des mètres de toile ?… Est-ce moi qui convie Périel à venir vider notre cave ?… Voilà où nous gaspillons inutilement, sans bénéfice, puisque personne ne sait nos dépenses. Oh ! ce Périel ! si je le voyais soudain devant mes yeux, je ne sais qui me retiendrait de…

Un coup de sonnette l’interrompt. Jean vient d’ouvrir la porte et l’on entend des voix dans l’allée. L’une d’elles est celle de Périel. Madame Dumortier se précipite et son mari reste médusé, redoutant quelque violence.

Mais, soudain, le bonhomme sourit.

Il entend sa femme, penchée sur la rampe de l’escalier, qui s’écrie de sa voix la plus aimable, la plus flûtée :

Madame. — Mais entrez donc, Monsieur Périel. Donnez-vous la peine de monter en haut. Mon mari et moi nous disions justement : L’ami Périel ne vient pas… Il doit être en retard. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé…

Pendant cette scène, une autre, à peu près identique, se déroule chez les Ramelin. Ceux-ci viennent de rentrer de la réunion chez les Brayant.

Ils sont dans leur chambre à coucher commune.

Madame Ramelin. — Nous n’avons pas perdu notre après-dîné, Bernard. J’ai comme une petite idée que nous avons enfoncé les Dumortier, avec leurs airs de grandeur.

Monsieur Ramelin. — Isabelle, vous êtes une femme idéale !

Madame. — Il est heureux aussi que je sois là. Notre benêt d’Hector, qui te ressemble, sans t’offenser, se laisserait faire la barbe par l’autre. Cependant, tu sais comme moi qu’il est indispensable que notre fils marie Mademoiselle Émerance. Je suis à bout de mon rouleau.

Monsieur. — Oui, tu dis vrai. Nous faisons plus que nos forces pour paraître. En juillet dernier, notre Hector est sorti de l’Athénée et c’est encore une idée à toi que nous avons eue de le faire entrer à l’Université en octobre, alors qu’il n’a jamais rien fait de bon dans ses moyennes et qu’il avait été un cancre dans ses primaires. Il n’est pas fait pour faire un étudiant, ce garçon-là.

Madame. — Évidemment, c’est un gros sacrifice que nous faisons, mais dont nous serons récompensés. Un étudiant se marie mieux ; et dès le mariage, nous le retirerons de l’établissement… On lui trouvera autre chose…

Monsieur. — Pourvu que cet événement arrive avant l’examen ; sinon, c’est encore cent francs que nous aurons à décaisser. À propos, tu crois que ça ira, l’affaire avec Mademoiselle Émerance ?

Madame. — Compte sur moi, puisque je m’en mêle… À la même heure, chez les Brayant, on est installé dans la cuisine. Deux harengs saurs rôtis sont dans la poêle et celle-ci est placée sur la table et sur une gazette pliée.

Madame. — Ce n’est plus le goûter de tantôt… N’est-ce pas, fifille ? Mais je ne regrette pas l’après-midi, car Émerance s’a si bien plu.

Émerance. — Mais oui, maman.

Monsieur. — Le café est d’un « tenne ». On verrait Napoléon au fond de la tasse.

Madame. — On a repassé de l’eau sur le marc de l’autre. (À Émerance.) As-tu fait ton choix, au moins ?

Émerance (oie blanche). — Lequel, donc, maman ?

Madame. — Entre Hector Ramelin et Jean Dumortier. Lequel préfères-tu ? (À son mari.) Encore un demi-sauret, Antoine ?… (À sa fille.) Tu ne réponds pas ?

Émerance (désespérante). — Mais, pourquoi veux-tu que je choisisse, maman ?

Monsieur (la bouche pleine). — Pour en faire ton prétendu, sans doute…

Émerance. — Eh bien, celui que j’aime le mieux, c’est Monsieur Jean.

Madame (qui s’attendait à tout, sinon à cet aveu). — Tu préfères Monsieur Dumortier ?

Émerance. — Oui, maman.

Madame. — Tu ne l’as pas regardé seulement…

Émerance. — Si, je l’ai regardé, et bien encore… mais par en dessous, comme papa m’avait recommandé de le faire.

Madame. — Voyons, Émerance, réfléchis. Il n’a pas seulement été poli avec toi, car pendant que tu chantais, il n’était occupé que de ce qui se passait dans la rue. Que reproches-tu au fils Ramelin ? Il est d’une élégance…

Monsieur. — Ce que j’admire le plus, moi, c’est cette belle ligne qu’il se fait sur la tête, au milieu, comme chez les Américains. On dirait qu’il sort toujours de chez le coiffeur…

Émerance. — C’est un blond, papa, et je n’aime que les noirs. Dans toutes mes romances, le pauvre chevalier est toujours un grand noir avec des crolles qui flottent sur sa cuirasse…

Madame (piquée et piquante). — C’est bien : tu n’auras plus de romances pareilles, elles sont insipides. C’est encore une idée de ton père, celle-là. Moi, je préfère les cheveux bien en ordre, Émerance, parce l’ordre, vois-tu, eh bien, l’ordre… quand on en a pour une chose, on en a pour toutes.

Émerance. — Monsieur Hector a l’air d’être tombé la tête la première dans un flacon d’huile antique.

Madame (suffoquée). — Émerance, vous manquez de respect à votre mère.

Monsieur. — D’abord, on ne dit pas huile antique, en français, mais du macassar… c’est pour cela qu’on dit un anti-macassar… (Changeant de ton.) Maria, passe-moi les oignons.

Madame. — Soit ; puisqu’il en est ainsi, nous tâcherons de fréquenter un peu plus souvent avec les Dumortier. Il ne faut pas oublier que ton trousseau est prêt et qu’il jaunit sur une planche de l’armoire à linge. Sitôt que tu te seras définitivement décidée, nous penserons aux fiançailles.

Émerance. — Vous êtes donc bien pressés de vous débarrasser de moi ?

Madame. — Pas du tout, mais toutes les jeunes filles de ton âge doivent se marier, puisque c’est la mode. Qu’est-ce qu’on dirait donc, dans nos amis, si à vingt ans tu n’avais pas encore de galant ?…

Monsieur (se levant de table). — Et puis, il y a une autre raison que ta mère laisse de côté. Tous ces cafés et ces réceptions, ça coûte les yeux de la tête aux parents. La pharmacie avait du bon jadis, mais aujourd’hui on doit lutter contre les spécialités, sur lesquelles on ne gagne presque plus rien et contre les Populaires qui se rattrapent sur la quantité…

Émerance. — Alors, vous ne vous opposez pas à ce que je me laisse courtiser par Monsieur Jean ?

Madame. — Nous t’autorisons, Émerance. Mais, crois-en mon expérience, souris tout de même un peu à l’autre, si quelquefois tu ne pouvais avoir le premier…


III.

Où Mademoiselle Émerance
rentre du théâtre…



Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons dans la salle à manger des Brayant. Il est tard et le digne pharmacien a mis les volets à son officine. Il s’occupe à attiser le feu, car il attend sa femme et sa fille qui se sont rendues au Théâtre Royal, où les ont accompagnées Mesdames Ramelin et Dumortier. Le fils de cette dernière est allé les attendre à la sortie du spectacle, pour les conduire chez Brayant, d’où il doit ramener sa mère.

Voici l’envahissement de la maison silencieuse. Envahissement bruyant, « comme dans le grand monde ». Les dames sont en cheveux et sont munies d’éventails de dimensions, mais elles ont fait à pied le chemin du retour, question d’économies. Mademoiselle Émerance, la jupe haut retroussée, contre la boue noire et gluante de la chaussée, une vraie boue liégeoise qui se reconnaît entre mille, laisse voir le bord festonné d’un jupon de molleton.

À peine entrée dans l’allée, Madame Brayant s’agite.

Madame Brayant. — Vite, le café et la couque à l’anis ! Nous mourons littéralement de faim et de soif.

Jean Dumortier. — Mais, Madame, il doit y avoir un buffet froid au foyer du théâtre.

Madame Dumortier. — Jean, vous ne dites que des bêtises. Vous savez bien qu’il n’est pas comme il faut d’aller boire quand on est au grand théâtre. On voit bien qu’à fréquenter chez Ruth, vous perdez toutes les habitudes de notre monde. Boire au buffet quand on est au théâtre… où donc avez-vous vu jamais cela et à quoi pensez-vous ?… Vous feriez mieux d’aider Mademoiselle Émerance à enlever ses galoches.

Jean. — Mais, avec plaisir, maman.

On s’aperçoit que le jeune homme a promis à sa mère d’être aimable et prévenant et qu’il fait de louables efforts pour tenir sa promesse. On se bouscule dans l’escalier sans clarté et on arrive à la porte de la chambre au moment même où Monsieur Brayant paraît sur le seuil. Le potard se souvient fort à propos d’une phrase de comédie. Il la sert, avec le geste.

Monsieur Brayant. — Eh ! voici nos belles théâtreuses. Entrez donc, chères mesdames. Il y a ici des sièges qui vous tendent les bras. J’ai toqué le feu en pensant à vous.

Madame Dumortier (enlevant ses mitaines). — Eh bien, on s’a plu ?

Madame Ramelin. — Une soirée vraiment délicieuse. Ces représentations du lundi sont d’un mondain.

Jean (gaffeur). — Le lundi, n’est-ce plus représentation à demi-prix ?

Madame Brayant. — C’est à demi-prix, Monsieur Jean, mais au grand théâtre, ce sont les jours les plus honnêtes. On n’y voit que des gens bien.

Madame Dumortier. — Ne parlons pas de la toilette. C’était une toilette !…

Madame Ramelin. — Et votre Émerance est sortie à chaque entr’acte. Il fallait voir l’animation des corridors… Il y avait là des tas de messieurs qui avaient mis leur buse au vestiaire et qui se promenaient avec leurs gants dans leur main.

Madame Dumortier. — On se serait cru au Grand Opéra…

Jean. — Et pendant la pièce, Mademoiselle Émerance, qu’est-ce qu’on a fait, pendant la pièce ?

Émerance (délicieusement vraie). — J’ai mangé tout un sachet de pralines de chocolat que maman m’avait payées.

Madame Brayant. — Notre Émerance aime tant les bobonnes, da…

Jean (souriant). — Elle a bien raison, chère madame. (À Émerance.) C’est la première fois que vous voyez Faust, mademoiselle ?

Madame Brayant. — Même que nous avons beaucoup hésité avant d’y conduire fifille…

Jean. — Vous avez hésité ?… Peut-être bien que vous n’aimez pas la musique de Gounod ?

Monsieur Brayant. — Nous avons, au contraire, toujours défendu cette œuvre magistrale, monsieur, car vous savez bien que Faust a été applaudi à Liège avant que d’être sifflé à Paris. Nous leur avons donné une leçon de bon goût, à vos Parisiens. Mais, quoique je défende l’œuvre, je dois avouer que je la trouve un peu leste pour des demoiselles. Mignon, passe encore, mais ce Faust

Madame Dumortier. — Jean ne peut comprendre ce qu’est une jeune fille, Monsieur Brayant. Il faut que vous l’excusiez.

Monsieur Brayant. — Ma femme, comme de juste, m’avait consulté, parce que je connais par cœur tous les bons auteurs. J’ai même vu, un jour, Monsieur Courteline qui prenait un verre au Café Vénitien, lors d’une « tournée », et j’ai osé me faire servir une chope à la table voisine de la sienne… Je vous avoue donc que j’ai beaucoup hésité. Il y a des scènes d’un scabreux…

Jean (abasourdi). — Dans Faust ?

Monsieur Brayant (baissant la voix). — Oui, monsieur…

Jean, e. — Et dire que je ne les ai jamais remarquées…

Mais voici que Madame Brayant s’aperçoit que sa fille tend une oreille attentive.

Madame Brayant. — Fifille, descendez un peu en bas. Vous nous monterez quelque chose de chaud, mais faites attention à la busette de la théière… elle est d’un casuel…

Émerance. — Oui, maman.

Elle sort d’un air visiblement ennuyé et nous ne jurerions pas qu’elle n’écoutera pas un peu derrière la porte. La conversation se poursuit. Monsieur Brayant pense conter des choses fort inconvenantes. Il est vraiment canaille.

Madame Dumortier. — Combien vous avez agi sagement, Madame Brayant, en éloignant cette chère enfant. Ces messieurs oublient si souvent devant qui qu’ils parlent…

Jean (à Monsieur Brayant). — Mais, monsieur, j’ai beau y réfléchir… je ne vois pas la scène scabreuse. Où la prenez-vous ?

Monsieur Brayant. — D’abord, quand Faust, qui est en maillot collant, monte sur un banc de pierre, pour embrasser mademoiselle Marguerite, qui est dans une fenêtre… Ah !

Madame Brayant. — Mon mari connaît tout ça comme ses poches. Et puis, aussi, il y a les paroles…

Monsieur Brayant. — C’est vrai que, pour les paroles, on ne les comprend pas toujours quand on chante.

Madame Ramelin. — J’ai même remarqué que le chef d’orchestre faisait couvrir par la musique tous les couplets peu convenables. Sans doute qu’il en aura reçu l’ordre de Monsieur le directeur…

Madame Brayant. — Cela ne m’étonnerait pas, chère Madame. Il tient sans doute à sa clientèle honnête des honnêtes familles du lundi. Ensuite, je dois vous dire que mon mari a pris des renseignements sérieux sur les artistes.

Jean. — Pour savoir s’ils avaient de la voix ?

Monsieur Brayant. — Non, monsieur. Pour savoir s’ils étaient dignes.

Jean. — Dignes de quoi ?

Monsieur Brayant. — De chanter devant des jeunes filles, monsieur.

Madame Dumortier. — Quand on pense, par exemple, que l’ancien directeur n’était pas marié avec la directrice et que nous devions saluer une femme pareille, quand nous passions devant le contrôle !…

Monsieur Brayant. — Cette fois, vous pouvez avoir tous vos apaisements. Monsieur Michel, le ténor, est un garçon on ne peut plus honnête et qui ne chante que pour nourrir sa pauvre vieille mère aveugle.

Madame Brayant (émue). — Pauvre Monsieur Michel !

Madame Dumortier. — Mais, heureuse mère !

Jean. — D’être aveugle ?

Madame Dumortier (tranchante). — Jean, je n’aime pas ce genre de plaisanteries…

Monsieur Brayant. — On m’a même assuré qu’il était fils d’une excellente famille et que son père, un respectable fonctionnaire, décoré de la Légion d’honneur, était dans son temps sous-chef de gare à Dijon.

Madame Dumortier. — Avant-hier, au magasin, un employé des bureaux de l’hôtel de ville — ils connaissent tout ça, n’est-ce pas, ces messieurs ? — me soutenait qu’il était fils d’un sous-brigadier des douanes.

Monsieur Brayant. — C’est encore mieux pour lui. Comptez donc ce que ce vertueux jeune homme a dû piocher pour arriver à la belle situation qu’il occupe maintenant.

Madame Dumortier. — On dit qu’il gagne cinq mille francs par mois.

Monsieur Brayant. — En effet, aujourd’hui on paie un bon chanteur plus cher qu’un général. C’est le grand art qui veut ça. Pour le grand art, ce n’est jamais assez cher. Quant à la dame qui joue le rôle de Marguerite, c’est une sainte fille, le mot n’est pas de trop. Chaque matin, on la voit qui se rend à la messe d’onze heures et demie à Saint-Denis. C’est elle, par exemple, qui se moque pas mal des francs-maçons du Conseil communal. Elle entre ouvertement par la porte de la rue Cathédrale.

Jean (à part). — À moins qu’elle ne sorte, une seconde après, par celle du Marché aux fromages… On connaît ça.

Madame Dumortier. — Elle va à la messe, cette chère petite ! Le bon Dieu la protégera !… Mais combien elle doit souffrir de devoir jouer si souvent des œuvres impies. (Changeant de ton.) Pourquoi souriez-vous, Jean, pendant que votre mère parle ?

Jean (éclatant). — Parce… parce qu’à la fin, je ne puis vous laisser dire ainsi des choses qui feraient rire un michot et les gens qui les connaissent, comme je les connais, votre sous-chef de gare et votre dévote. La sainte Nitouche se trouvait encore, jeudi dernier, au Pavillon de Flore, dans une baignoire d’avant-scène, en compagnie d’un vieux monsieur pas respectable du tout…

Madame Dumortier. — Jean, voulez-vous bien vous taire !

Mais le jeune homme est lancé et franchit l’obstacle.

Jean (même ton). — Quant à votre ténor, il s’est laissé encore séduire récemment par la vieille Florentine qui, décidément, en pince pour les chanteurs à ventre, et le prix du péché mignon a été une demi-douzaine de paires de chaussettes de soie qu’elle lui a fait parvenir dès le lendemain par le garçon de théâtre, Joseph, qui l’a raconté à tout le monde… L’histoire a fait le tour de la ville, après celui des coulisses…

Madame Dumortier (hors d’elle). — Jean, vous tairez-vous ! Votre mère vous dit de vous taire…

Madame Brayant. — Laissez-le dire, chère madame, ça ne tire pas à conséquence. Les jeunes gens d’aujourd’hui voient le mal partout. Les chaussettes !… mais, vraiment, je la trouve touchante, moi, cette histoire de chaussettes…

Jean (hébété). — Vous la trouvez ?…

Madame Brayant, (indémontable) — Ce pauvre Monsieur Michel qui n’a même pas de chaussettes, lui qui gagne de l’or en barre… C’est qu’il se dépouille pour sa vieille maman ! Je dirai à Émerance de lui tricoter un caleçon de bonne laine, pour qu’il ait chaud lorsqu’il sort le soir, après la représentation ; et nous le lui enverrons comme cadeau à son bénéfice.

La rentrée d’Émerance coupe court à la conversation. On prend des airs de mystère. La jeune fille apporte le thé chaud et emplit les tasses. Madame Brayant coupe le pain d’épice en fines tranches.

Monsieur Brayant. — Quoi qu’il en soit, je vois que la soirée n’a pas été perdue pour notre Émerance. Elle nous jouera bientôt Faust au piano.

Madame Dumortier. — Cette chère enfant !.. Vous l’avez trouvé à votre goût, le beau séducteur de Marguerite ?

Émerance. — Mais oui, madame. Cependant, je préfère encore le comte Almaviva.

Madame Brayant (suffoquée). — Émerance !

Émerance. — Maman ?

Madame Brayant (haletante). — Vous connaissez un comte ?

Émerance. — Oui, maman.

Monsieur Brayant. — Almaviva… Ce doit être de la noblesse italienne, ça. Où l’avez-vous connu, Merance ?

Émerance. — Au théâtre, papa.

Madame Dumortier. — Vous voyez bien qu’il y a des comtes, le lundi, Jean !…

Madame Brayant. — Il vous a saluée, pendant l’entr’acte ?

Émerance. — Non, vous ne comprenez pas. C’était dans le Barbier de Séville.

Madame Ramelin. — Le comte qui chante et qui est l’ami de Monsieur Figaro, le coiffeur ?… (On rit.)

Madame Brayant (retombant assise). — Émerance, vous m’avez fait une peur…

Jean (à part). — Ou une joie…

Monsieur Brayant. — Voilà bien à quoi rêvent nos jeunes filles !

Madame Brayant. — Elle est si innocente, da…

Enfin, on se sépare. Jean accompagne sa mère et Madame Ramelin, et, après avoir déposé celle-ci à sa porte, la mère et son fils rentrent silencieux.

Jean. — À quoi donc pensez-vous, maman ?

Madame Dumortier (sincère). — Je pense que le ménage Brayant est un ménage modèle et que madame doit être bien heureuse avec un mari pareil et une jeune fille comme votre mère était jadis…



IV.

Où Mademoiselle Émerance se dessine.



C’est une jolie journée printanière, vers la fin avril. Il y a réception chez les Ramelin.

Monsieur Bernard Ramelin, homme d’une exceptionnelle nullité, n’est qu’un jouet dans les mains de sa femme. Sa paresse naturelle s’accommode fort bien de cet état de choses qui lui permet de s’occuper de jardinage, art dans lequel il prétend être très versé, quoiqu’en vérité il y réussisse assez mal. Ce n’est pas sa faute, évidemment : c’est celle des règles.

Il possède hors la ville une petite fabriquette dans le coin d’un petit terrain. Là, trois ou quatre ouvrières mettent en boîtes des encaustiques, cirages et autres matières plus ou moins grasses.

Il paraît que cela rapporte.

Après un café d’amis, les « grandes personnes » sont installées dans la serre qui fait suite à la salle à manger, une serre avec un faux rocher dans les concavités duquel il y a des fougères en vif et des toiles d’araignées. Les messieurs fument le cigare et leurs épouses sont penchées sur des travaux de crochet.

Par la porte de la dite serre, porte qui s’ouvre de plain-pied sur le petit jardin, on aperçoit parfois les jeunes gens qui se promènent.

Nous devons encore, pour être complet, présenter Mademoiselle Pauline, une amie de classe d’Émerance Brayant, pauvre fillette que sa mère n’aime guère et que la nature n’a pas favorisée, car elle est plutôt laide. Elle est cependant naïve et bonne. Madame Brayant l’invite parfois pour servir de « repoussoir » à sa fille. C’est une coutume fort répandue chez les dames qui ont des jeunes filles à marier.

Il y a trois conversations : celle des messieurs, les fumeurs ; celle de leurs épouses, les crocheteuses, et celle de leurs enfants. Nous nous efforcerons de les débrouiller.

D’abord, dans le jardin.

Émerance. — Voulons-nous jouer aux jeux innocents ?

Pauline (un peu nice). — Je veux bien tout ce qu’on veut. Qu’est-ce qu’on joue ?

Émerance. — Au « pigeon vole ».

Hector — Jean, tu joues avec ?

Jean (sans enthousiasme). — Mais, pour ne pas me faire remarquer.

Pauline. — C’est moi qui dis… Marmite qui vole… poisson qui vole… mouche qui vole…

Émerance. — Un gage, Monsieur Jean. Vous avez levé le doigt à faux.

Jean. — Alors, qu’est-ce que je dois faire ?

Émerance. — Vous devez m’embrasser. (Elle tend la joue.)

Pauline. — C’est ça, donnez une baise à Émerance…

Jean s’exécute un peu timidement. Il s’étonne de voir combien soudain Mademoiselle Brayant s’émancipe. Pauline applaudit. Puis la partie se poursuit aussi palpitante d’intérêt.

Passons à la serre, côté des crocheteuses.

Madame Ramelin. — Eh bien, je ne cesse de le répéter, moi, Madame Brayant : votre Émerance est un modèle de chasteté.

Monsieur Brayant (intervenant dans la conversation). — Le lis dans la vallée !… C’est ça tout juste…

Madame Brayant. — Croyez-vous, madame Mélanie, qu’elle n’oserait pas lever les yeux quand il y a un jeune homme. J’ai beau lui dire : Émerance, tâchez donc un peu de vous dégourdir, soyez un peu plus genre anglais… C’est inné. Au contraire, lorsque nous sommes seuls, entre nous, c’est un pinson, un vrai pinson.

Madame Dumortier. — C’est ainsi que je comprends l’éducation des jeunes filles.

Madame Ramelin. — Mademoiselle Pauline n’est pas désagréable non plus.

Madame Brayant. — Elle est même charmante… C’est-à-dire qu’elle n’est pas tout à fait jolie… il s’en faut même, la pauvre petite. Enfin, elle n’est pas encore trop mal… ni trop spirituelle non plus… Quand on a une mère qui ne fait pas ce qu’elle devrait… alors vous comprenez. Je l’invite parfois par charité : elle amuse Émerance.

Retournons au jardin.

Pauline. — Chameau qui vole… bonnet qui vole… Ça y est, Monsieur Hector, vous devez un gage.

Jean (cruel). — C’est ça, embrassez Mademoiselle Émerance à votre tour.

Émerance (furieuse). — Je ne joue plus. Monsieur Hector a levé le doigt exprès pour m’embrasser.

Hector. — Oh ! mademoiselle, ce que vous pouvez croire !

Pauline. — C’est le jeu, Mérance, tu dois te laisser faire…

Jean (goguenard). — Vous voyez que j’avais raison.

Émerance (le regardant dans les yeux). — Vous !… eh bien, vous, je ne vous ai pas demandé votre avis. Est-ce que cela vous regarde ? (Elle lui tourne le dos.)

Pauline. — Pourtant, Émerance…

Émerance. — Toi, la ferme ! Si c’est le jeu, que je doive ainsi me laisser embrasser par tous les messieurs… qu’ils me donnent donc de suite, chacun, une vingtaine de baises et que ce soit fini. Voulez-vous tous mon avis ?

Jean. — Oui.

Émerance. — Eh bien, c’est tout bonnement dégoûtant !

Dans la serre, à nouveau, côté des crocheteuses.

Madame Ramelin. — Mais, chère madame, il y a jeune homme et jeune homme. Notre Hector est toujours le préféré des demoiselles. Il a un petit talent à lui de mettre les jeunes filles à leur aise…

Madame Brayant. — Et qu’est-ce qu’il fait de bon à présent, votre grand fils ?

Madame Ramelin. — Figurez-vous que, la semaine dernière, il a monté à lui tout seul un squelette…

Madame Dumortier (gaffeuse). — En effet, il manque de bons empailleurs ; ainsi quand nous avons voulu faire empailler notre petit canari…

Madame Ramelin (vinaigre). — Et qui vous parle d’empailleur, Madame Dumortier ?… Grâce à Dieu, nous pouvons espérer en faire un professeur d’université, comme le cousin Dupont. Il est déjà d’ailleurs en première année de sciences naturelles et son père lui a payé de gros livres avec des animaux en couleurs. C’est inné chez lui, car dès qu’il attrape une bête quelconque, il la met cuire aussitôt dans une énorme marmite exprès… Je lui ai cédé celle où nous faisions les frites…

Monsieur Ramelin (intervenant). — Même que ça empeste parfois un beau coup !

Madame Ramelin. — Un peu d’odeur… Comme vous exagérez, Bernard ! Qu’est-ce que vous pouvez bien comprendre, d’ailleurs, dans les squelettes de votre fils ?… (À Madame Brayant.) Ces pères sont tous les mêmes : des égoïstes, jaloux des succès de leurs enfants !… (Reprenant.) Eh bien, notre Hector a même monté tout un chat sur fil de fer.

Madame Brayant. — C’est admirable… Un chat ?… un chat tout entier ?

Madame Ramelin. — C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

Madame Dumortier. — C’est un piocheur que Monsieur Hector. Il arrivera, Madame Ramelin. Avec de pareilles dispositions on arrive toujours.

Madame Ramelin. — Et votre Jean, Madame Dumortier ?

Madame Dumortier. — Oh ! ne m’en parlez pas, chère madame. Il gaspille des litres de couleurs…

Revenons au jardin.

Pauline (à Émerance). — Tu ne veux plus jouer ? Jouons au chien…

Émerance. — Tu veux que nous courions à quatre pattes comme des chiens ?

Pauline. — Non. Voici comme cela se fait : on met les deux messieurs derrière une porte, par exemple derrière celle du corridor ; les deux demoiselles restent au jardin.

Émerance. — Nous y sommes. Et puis ?

Jean. — Oui, qu’est-ce que nous y faisons, dans le vestibule ?

Pauline. — C’est vrai, je ne l’ai pas dit. Eh bien, Émerance et moi nous faisons : « Mia-wou » comme un chat et Monsieur Hector et vous, vous faites : « Wa-ou » comme un chien. Alors, on ouvre la porte et le chien se jette sur le chat.

Hector. — Et il le dévore ?…

Pauline. — Non, monsieur, il lui donne une baise.

Émerance, éclatant. — Encore !!!

Dans la serre, côté des fumeurs, cette fois.

Monsieur Ramelin. — Je suis très content de mon fils, puisqu’il vient d’être nommé premier sergent. Notre Hector prend enfin du galon…

Monsieur Dumortier (très vrai). — Chacun son goût… Tenez, moi, je n’ai jamais pu me faire à la garde civique et je me faisais passer malade pour ne pas y aller…

Monsieur Brayant (cassant). — Chacun son goût, vous l’avez dit ; aussi, vous nous permettrez d’être d’un tout autre avis que le vôtre sur le rôle social important que joue cette institution. Moi, je fus lieutenant dans ma compagnie, aux chasseurs, un corps de volontaires d’élite… (À Ramelin.) C’est un petit intrigant que votre Hector ; proféciat, Monsieur Ramelin. Vous nous ferez photographier le jeune homme, sans doute ?

Monsieur Ramelin. — Si nous lui ferons tirer son portrait ! C’est déjà fait, et sur carton promenade encore ! Et quand je serai juge au tribunal de commerce, donc !…

Monsieur Dumortier (estomaqué au récit de ces mirobolantes promotions). — Comment, Monsieur Ramelin, vous pensez devenir ?…

Monsieur Ramelin. — Pour faire comme tout le monde… comme tout le monde… Les amis me scient à me répéter chaque soir, au café : Ramelin, mon bon Ramelin, comment n’êtes-vous pas encore juge au commerce ? Joseph et Auguste le sont bien, eux ; et ils ne te valent pas… Alors, vous comprenez que je devrai céder un jour ou l’autre…

Monsieur Brayant. — Le grand commerce se doit au petit ! Quand vous serez en portrait avec votre robe noire, comme un vrai avocat, vous ferez pendant, des deux côtés de la pendule, avec le premier sergent. Le père et son fils, l’uniforme et la toge… Et puis, c’est l’Ordre de Léopold assuré, comme à un notaire…

Monsieur Dumortier. — Mais, j’y pense, Ramelin. Vous connaissez les lois ?

Monsieur Ramelin (très simple et très sincère). — Les lois… Pourquoi faire ?…

Encore dans le jardin.

Émerance (à Pauline). — Ça doit être Monsieur Jean qui aboie. Laisse-moi répondre… (Miaulant.) Mia-wou… Mia-wou… (Un profond silence se fait derrière la porte de l’allée. Miaulant plus fort.) Mia-wou… Mia-wou… (La porte s’ouvre et Hector paraît, mais il est seul.) Qu’est-ce que vous voulez encore, vous ?

Hector. — Jean est parti.

Émerance (stupéfaite). — Parti ?

Hector. — Il a dit qu’aboyer, c’était se rendre ridicule et qu’il ne voulait pas l’être. Alors, il a pris son chapeau au portemanteau et il a gagné la porte de la rue.

Émerance (oubliant toutes les leçons et furibonde). — Oh ! le mufle !!!



V.

Où Mademoiselle Émerance se révèle.



Neuf heures du matin viennent de sonner à l’horloge de la pharmacie. Monsieur Brayant est occupé à broyer quelque chose de brun foncé dans son mortier de porcelaine quand la porte de la rue s’ouvre en coup-de-vent et que paraît Madame Ramelin.


Monsieur Brayant. — Ie, Madame Ramelin ! quel bon vent vous amène ?…

Madame Ramelin. — Un conseil, Monsieur Brayant… un petit conseil que je viens prendre au pharmacien.

Monsieur Brayant. — Vous ne voulez pas vous donner la peine d’entrer dans la salle à manger ?

Madame Ramelin. — Pas la peine. Voici ce que c’est. Mon mari a un clou, qu’est-ce qu’il faut faire ?

Monsieur Brayant. — Un clou ?… Je m’en vais vous servir pour un demi-franc de farine de lin. Vous en ferez un bon papin que vous appliquerez bouillant sur la partie malade. Dans deux jours, ça ne paraîtra plus.

Madame Ramelin. — C’est ça, donnez-moi ce qu’il me faut.

Monsieur Brayant. — Vous ne voulez pas, sérieusement, que j’appelle Madame Brayant ?… (En confidence, avec un petit air canaille.) Elle se lave dans la cuisine par économie de chauffage…

Madame Ramelin. — Mieux vaut savoir économiser, Monsieur Brayant, que de faire comme notre pauvre ami Dumortier. En voilà un qui n’a jamais su ce que c’était que l’économie…

Monsieur Brayant (mystérieux, le pilon de porcelaine dressé comme le bâton du gardien de la paix). — Vous dites cela… Est-ce qu’il y aurait du neuf, par hasard ?

Madame Ramelin (à voix basse). — Il bat d’une aile…

Monsieur Brayant (même jeu). — Comment savez-vous ?

Madame Ramelin. — Il est venu tout à l’heure à la maison, emprunter mille francs à Monsieur Ramelin, sous le prétexte d’une traite à payer. Nous finissions de déjeuner…

Monsieur Brayant. — Mille francs… Vous lui avez prêté ?

Madame Ramelin (féroce). — Le pauvre bonhomme ! il faisait peine à voir… Être obligé de mendier ainsi, à son âge ; et tout ça, parce qu’on veut faire des airs de grandeur…

Monsieur Brayant. — C’est Madame Brayant qui va en tomber des nues !… Voici votre farine de lin, madame.

Madame Ramelin. — J’ai peut-être fait mal de vous dire ; mais je pensais qu’il vaut mieux d’avertir les amis pour qu’ils se mettent sur leurs gardes… Quand ces gens-là commencent… Inutile de vous recommander le secret, n’est-ce pas ?… Au revoir, Monsieur Brayant… bien des choses à madame… et à mademoiselle…

Monsieur Brayant. — Au revoir, Madame Ramelin.

Vers onze heures, Émerance rentre chez elle par la pharmacie.

Monsieur Brayant (solennel). — Abie ! Émerance, votre mère vous attend au salon.

Émerance (étonnée). — Au salon ?… Est-ce qu’il y aurait du monde ?

Monsieur Brayant. — Vous allez le savoir.

Au salon.

Madame. — Enfin, vous voici, Émerance, ce n’est pas trop tôt. D’où venez-vous ?

Émerance. — Mais, de la criée, maman, où tu m’avais envoyée…

Madame. — Il s’agit bien de criée. Vous avez dû rencontrer une connaissance en chemin.

Émerance (pleurnichant). — Je suis allée à la halle et me voici.

Monsieur. — Inutile de nous mentir, Émerance. Votre mère veut dire que vous devez avoir parlé à Monsieur Jean !

Émerance. — Tu sais ?…

Monsieur (se plantant un doigt sur le front). — Nous savons tout.

Émerance. — Il n’y a pas de mal pourtant à ce que je rencontre Monsieur Dumortier, comme par hasard. Je m’étais mise sur son chemin… Tu m’avais donné la permission de le considérer comme mon prétendu.

Madame. — Nous pensions, votre père et moi, que vous n’aimiez plus Monsieur Jean depuis l’affront qu’il vous avait fait chez les Ramelin, quand il vous a laissé miauler dans le vide…

Émerance. — C’est vrai que je ne l’aimais plus… puis, ça a changé et je l’ai aimé encore plus.

Monsieur. — Eh bien, tu vas le désaimer, et voilà tout !

Émerance (stupéfaite). — Que je… ?

Madame. — Oui.

Émerance (larmoyante). — Ce n’est pas possible ce que j’entends…

Monsieur. — C’est nécessaire, Émerance. Vous savez que vos bons parents sont les juges naturels de votre bonheur et vous ne pouvez pas être heureuse avec un jeune homme qui a honte d’aboyer après vous.

Émerance. — Et c’est pour ça qu’il faut que je le désaime ?

Madame. — Pour ça, Émerance, et parce qu’il faut que tu en aimes, tout de suite, un autre.

Émerance. — Tu vas voir que ça va être encore ce Hector…

Monsieur. — Tu as quelque chose à reprocher à ce jeune homme ? C’est un parti fort convenable, je pense. Enfin, pleurniche si tu veux, mais dès la semaine prochaine, tu seras fiancée à Hector Ramelin.

Madame. — Merance ! vraiment je ne te comprends pas de faire tous ces chichis… Tu as déjà aimé ce garçon.

Émerance. — C’est qu’alors, je boudais à Monsieur Jean. Maintenant, je n’aime plus Hector.

Monsieur. — Eh bien, tu le raimeras et voilà tout. A-t-on jamais vu de petites sottes pareilles, qui ne savent ce que c’est, le mariage, et qui veulent se mêler de choisir elles-mêmes un mari…

Chez Dumortier. Monsieur rentre de sa visite chez Ramelin. Madame attend, anxieuse, le retour de son mari.

Madame Dumortier. — Eh bien ?

Monsieur Dumortier. — Ramelin a consenti, mais sans enthousiasme.

Madame. — C’est pourtant une excellente spéculation qu’il fait, cet homme. Il te prête à cinq pour cent, tandis qu’avec des lots de ville, il n’aurait jamais que du deux et demi. C’est le double.

Monsieur Dumortier est affalé sur un siège. Il a la tête dans les mains et il ne répond pas. Madame s’approche :

Madame. — Est-ce que tu es malade ?

Monsieur. — Je suis brisé. Une pareille démarche, pour la première fois de ma vie… alors que nous avons toujours pu cacher notre situation… et se voir forcé d’avouer que nous avons des ennuis d’argent…

Madame. — Nicolas, je t’avais prévenu. Si tu avais forcé notre Jean à marier Mademoiselle Émerance, tu n’aurais pas dû avoir recours à la générosité d’un Ramelin !

Monsieur. — Mélanie, ne m’accable pas. Est-ce bien le moment des reproches ?… Va, crois-moi, nous avons eu des torts réciproques. Peut-être n’ai-je pas montré assez d’autorité ; mais toi, crois-tu vraiment que c’était le bon moyen de faire apprécier ton fils, que de lui adresser tes éternelles bourrades devant les étrangers et de le traiter toi-même de gâcheur de toile ?

Madame (piquée). — C’est à moi… à moi que tu oses reprocher ?

Monsieur (calme). — Ta nervosité naturelle, le désir même que tu avais de marier Jean, cette obsession l’a fait détester des Brayant. Comme notre enfant ne se sentait pas sympathique pour deux sous, il n’a pu s’attacher. C’est lentement et progressivement que cela se fait et non par ordre.

Madame (fondant en larmes). — Oh ! c’est trop fort ! Moi ! moi qui l’aime mieux que toi, mon fils…

Monsieur. — Je ne t’ai jamais soupçonnée de ne point l’aimer.

Monsieur Dumortier arrive chez son fils, qui a installé un atelier dans les combles de la vieille maison. Là, malgré l’hiver et le vent qui souffle dans maintes lézardes, le jeune artiste travaille sans feu.

C’est l’atelier du peintre, avec ses draperies naïves, ses ébauches, fruits de longues rêveries, ses châssis sans cadre, ses caisses à sucre de Tirlemont qui servent de chaises et de tables.

Pour y atteindre, le bonhomme Dumortier doit traverser ses magasins où, sur les rayons poudreux, s’alignent les entonnoirs, les seaux, les bidons, les boîtes à chiques, ces multiples variétés du fer-blanc, démodées aujourd’hui. Il les considère un moment avec amour, puis il pousse un soupir douloureux et passe.

Il vient d’entrer chez Jean.

Il voudrait se montrer inflexible et solennel, mais il sent qu’il aura à lutter contre sa bonté naturelle. Du regard, il cherche son fils et l’aperçoit assis devant son chevalet, le pinceau levé.

Monsieur Dumortier. — Jean, j’ai à vous parler sérieusement. Pourquoi peins-tu encore ?

Jean. — Pourquoi je peins ? Mais, cher papa, je voudrais ne plus toucher à cette palette et c’est elle qui attire ma main. C’est devenu comme une nécessité pour moi de confier à la toile mes impressions…

Monsieur. — Tu as dû deviner pourtant notre situation de fortune. Elle est encore plus mauvaise que tu le crois. La barque est menacée par la tempête, le pilote est vieux et sans force : prends sa place à la barre.

Jean. — À quoi bon ? Voici vingt-cinq ans que maman et toi, vous vous échinez à maintenir un commerce jadis prospère, maintenant chancelant. Voici vingt-cinq ans que vous luttez comme des nègres, que vous vous débattez contre la fatalité. À quoi en êtes-vous ? Et si, après toi, papa, je me mettais dans l’idée de sauver cette maison en perdition, peut-être bien que, moi aussi, dans vingt-cinq ans, je me verrais forcé d’aller trouver mon fils pour lui dire : J’ai beaucoup trimé et je n’ai rien pu économiser que je te laisserai.

Monsieur. — C’est un reproche que tu me fais ?

Jean. — Oh non ! tu es trop bon et trop foncièrement honnête pour que je puisse encore te reprocher quelque chose, sinon de vouloir que je m’attelle à ce rocher de Sisyphe. Laisse-moi donc peindre puisque telle est ma vocation. Le pinceau peut nourrir son homme et je n’oublierai pas le matériel, car je suis fils de commerçant. Prête-moi vingt-cinq années, ces années que tu as eues, pour me faire une vie, et si je n’arrive pas à faire ma trouée, eh bien, qu’y aura-t-il de perdu ? Je serai alors au même point où nous en sommes aujourd’hui.

Monsieur. — J’ai eu la guigne, moi. Tu seras privilégié de la chance, peut-être…

Jean. — Les émaillés ne feront-ils plus la concurrence au fer-blanc ?

Monsieur. — Je sais, mais ta mère a une autre idée. Elle voudrait que tu te maries.

Jean. — Épouser Mademoiselle Émerance…

Monsieur. — Il paraît.

Jean. — Mais, cher papa, je ne puis souffrir les petites oies blanches…

Monsieur. — Elle a des écus, à ce que dit ta mère.

Jean. — En avait-elle, elle, lorsque tu l’épousas ?

Monsieur. — Tu as réponse à tout. Je te suis envoyé pour discuter sérieusement. Si tu n’aimes pas Mademoiselle Émerance, il y en a d’autres. Mais, au fond, pourquoi ne l’aimes-tu pas ?..

Jean. — Parce qu’elle a eu l’audace, ce matin encore, de se mettre volontairement sur mon chemin… comme je l’ai déjà aperçue sur le chemin des autres…

Monsieur. — J’ignorais cela. Cependant, dans le temps, j’ai cru m’apercevoir que Mademoiselle Ridiel ne te laissait pas indifférent

Jean. — Je l’avais trouvée jolie, en effet. Je l’avais vue un soir, au concert à l’Émulation, et j’avais eu le tort de le dire à quelques dames qui causaient avec maman.

Monsieur. — Alors, pourquoi n’en as-tu pas voulu ?

Jean. — Parce que cette demoiselle, que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Ève, s’est, elle aussi, lancée à ma tête. Parce que dès le lendemain, la mère Ridiel a eu le toupet de se présenter ici, sous le prétexte de me faire acheter je ne sais plus combien de pierres d’une basilique en construction, des briques que pour deux sous on rayait d’un grand papier…

Monsieur — Eh bien, si tu ne veux pas me donner de petits-enfants à faire sauter sur mes genoux, fais au moins quelque chose pour contenter ta mère. Travaille.

Jean lui montre la toile ébauchée.

Jean. — Je ne fais que cela.

Dumortier baisse la tête, tristement. Son fils s’approche et prenant le vieillard dans ses bras, il l’embrasse longuement.

Jean (tout bas). — Papa, veux-tu que j’épouse Mademoiselle Brayant. Le veux-tu vraiment ?

Monsieur (encore plus bas). — Dieu sait si elle voudrait encore de toi, maintenant !!!


VI.

Où Mademoiselle Émerance est parfaitement heureuse.


Quinze jours plus tard.

Madame Brayant, accompagnée de sa fille, arrive chez Dumortier. Les deux femmes ont été entendre la messe et la digne épouse du pharmacien tient encore en main un majestueux livre d’heures. Monsieur Dumortier les fait entrer au salon où les visiteuses attendent l’arrivée de Madame Dumortier.

Enfin, celle-ci paraît.

Madame Dumortier. — Comme c’est gentil à vous de venir jusqu’ici en sortant de messe, chères mesdames… Ïe da, Mademoiselle Émerance, vous en avez fait une toilette !

Madame Brayant. — Vous trouvez ?… N’est-ce pas que cette robe est jolie ?

Madame Dumortier. — Elle n’est pas seulement jolie, elle est délicieuse, comme ce petit chapeau, par exemple : c’est un amour de petit chapeau…

Madame Brayant (bas à sa fille). — Remuez le doigt, Merance.

Madame Dumortier (poursuivant). — Vous vous faisez donc chapeauter chez la bonne faiseuse ?…

Madame Brayant. — Je n’oserais jamais dire le prix à son père. Le pauvre homme pourrait en tomber dans quelque chose… (Bas à sa fille.) Remuez le doigt, Merance !

Et pour la seconde fois, la jeune fille obéissante remue le doigt, tâchant de faire scintiller un petit rubis serti dans un énorme jonc d’or. Enfin, Madame Dumortier s’aperçoit du manège et du bijou.

Madame Dumortier. — Et une bague !… Vous avez une bague ! Oh ! la petite cachottière !… Elle a une bague et elle ne le disait pas… Ah ça, c’est encore un cadeau de votre père ?

Madame Brayant. — Je ne voulais pas encore vous le dire, Madame Dumortier, et j’avais même dit à fifille de cacher sa bague, tant que ce n’était pas encore tout à fait officiel… mais les jeunes filles savent si bien vous trahir… Elles sont beaucoup trop peu discrètes, surtout lorsqu’il s’agit de pareilles choses…

Madame Dumortier (pâlissant affreusement). — Est-ce que ce serait, par hasard… ???

Madame Brayant. — Le bijou des fiançailles, oui, Madame Dumortier. Hier, Antoine a fait ses accordances avec le papa Ramelin…

Madame Dumortier, frappée au cœur, chancelle. Elle doit s’appuyer au guéridon pour ne pas tomber. Madame Brayant jouit de son triomphe. Enfin, l’usage de la parole revient à Madame Dumortier.

Madame Dumortier (d’une voix blanche). — Fiancée !

Monsieur Dumortier vient d’entrer et fait l’écho.

Monsieur Dumortier. — Fiancée ! Et contre qui ?

Émerance. — Avec Monsieur Hector Ramelin, monsieur.

Monsieur Dumortier. — Proféciat ! Tous mes compliments, puisque vous allez entrer, vous aussi, dans la grande confrérie.

Mais, Madame Brayant ayant dit ce qu’elle avait à dire se lève, imitée aussitôt par fifille.

Madame Dumortier. — Comment, vous partez déjà ?… En voilà une visite…

Madame Brayant (au moment de sortir). — À propos, en revenant de messe, nous avons passé par l’exposition des œuvres de votre fils… C’était très bien, ces petits machins-là… très bien… N’est-ce pas, Émerance ?

Émerance (indifférente). — Mais, oui, maman…

Madame Brayant. — Monsieur Brayant s’occupe beaucoup d’art… Je l’y enverrai l’un de ces jours, quand il n’aura rien à faire à la maison… Il pourra donner quelques bons conseils à Monsieur Jean… Il faut encourager les débutants, n’est-ce pas, Monsieur Dumortier ?

Monsieur Dumortier (très froid). — Oui, Madame Brayant. Vous l’avez dit… Il faut les encourager…

Les Brayant s’en vont. En rue, Mademoiselle Émerance continue à remuer le doigt, mais, cette fois, sans que sa mère l’y convie. Elle voudrait que le petit rubis scintille, mais le petit rubis s’entête à rester sans éclat.

Jean rentre enfin. Il trouve ses parents assis dans la cuisine.

Jean (joyeux). — Comment, le dîner qui n’est pas encore servi, et moi qui croyais arriver en retard !…

Madame Dumortier. — Il s’agit bien de dîner. On ne dîne pas aujourd’hui…

Jean (s’apercevant enfin que sa mère a pleuré). — Qu’avez-vous donc tous les deux ? Il y a un malheur d’arrivé, dans la famille ?

Monsieur Dumortier. — Ta mère pleure parce que Mademoiselle Brayant vient d’être fiancée au fils Ramelin.

Jean (d’un air dégagé). — Ça devait finir par là.

Monsieur. — Ainsi, c’est tout ce que tu trouves à dire ?

Jean. — Dame ! papa, cette nouvelle, je la savais déjà avant d’entrer ici. Cette bonne Madame Brayant s’était chargée, tu t’en doutes, de me l’apprendre.

Madame. — À votre exposition de croûtes, sans doute ? Il ne nous manquait vraiment plus que cette sottise-là pour être ridicules. Un mariage qui nous échappe et un fils qui fait une baraque, comme à la foire…

Jean. — Mais, maman, une exposition n’est pas une baraque. Quant à mes croûtes, comme tu les nommes, viens d’abord les voir, afin de les juger par toi-même…

Madame. — Aller voir ces petits machins-là, comme dit Madame Brayant !… Jean, vous faites le désespoir de vos parents.

Jean (énervé). — Cependant, maman…

Madame (se levant et gesticulant). — Il n’y a pas de cependant… et puisque votre père ne veut pas se faire obéir, c’est moi qui vais faire l’homme. Je monte au grenier et je balaye à la porte tous les peinturlurages que vous avez faits…

Jean se place devant la porte de la cuisine, résolument. On voit qu’il est décidé à la résistance.

Jean. — Ne faites pas cela, maman…

Madame. — Que je… (À son mari). Nicolas, si tu ne mets pas cet enfant à la porte de chez nous, je vais mourir… Chasse-le !…

Monsieur (sans bouger). — Jean, vous entendez ?

Jean (calme et résolu). — Papa, je m’attendais à ce qui arrive. J’avais prévu cette crise depuis longtemps. Soit, vous voulez que je m’en aille, et moi je venais précisément pour solliciter de vous l’autorisation de m’en aller à l’étranger.

Monsieur (éperdu). — Tu veux nous quitter ?… Aller où ?

Jean. — À Paris.

Monsieur. — Je te refuse l’argent pour le voyage.

Jean. — J’ai vendu deux toiles, à mon exposition. Cela suffira, mon père.

Monsieur (pleurant). — Tu ne nous aimes plus…

Madame (s’agitant sur sa chaise). — Tu vois bien, Nicolas, qu’il n’y a rien à faire avec cet enfant !… Tu vois bien que le voilà qui veut partir, maintenant !… Il veut partir !…

Le lendemain matin, Jean part pour Paris. Il a le cœur bien gros. Avant de sortir de la maison paternelle, il a voulu embrasser ses parents, mais ceux-ci n’ont pas ouvert la porte de leur chambre, et l’enfant prodigue s’en est allé vers l’aventure.


VII.

Où Mademoiselle Émerance s’émancipe
et ce qui s’ensuit.



Un an après.

Rue de la Cathédrale, Madame Dumortier, qui fait ses courses, rencontre Madame Ramelin. Il y a plus de six mois que les deux anciennes amies ne se sont vues, depuis le mariage précipité d’Émerance et d’Hector.


Madame Ramelin. — Tiens, Madame Dumortier ! Que je suis heureuse de vous rencontrer. Je vous croyais morte, ma parole d’honneur. Vous faites vos commissions ?

Madame Dumortier. — Mon pauvre mari a été gravement malade, le lendemain du départ de notre Jean pour Paris. Il est tombé dans quelque chose, le pauvre cher homme. Alors, il est difficile comme un malade qu’il est ; et comme il voulait une maquaie et qu’il n’y en a pas de fraîches dans nos environs, je suis venue en ville pour lui en acheter une. Il a de si drôles de goûts, da !

Madame Ramelin. — Votre fils fait-il toujours de la peinture ?

Madame Dumortier. — Oh ! ne me parlez plus de ce mauvais garnement, Madame Ramelin ! Il vivait chez nous comme un coq en pâte ; et soudain, le voilà parti sans se préoccuper de sa mère, comme si elle était la dernière des dernières. Il nous a écrit souvent dans les commencements, mais je me suis opposée à ce que Monsieur Dumortier lui réponde et je lui ai renvoyé ses lettres sans les ouvrir… (Changeant le cours de la conversation.) Mais, vous ne me parlez pas des jeunes mariés… En avez-vous des nouvelles ?

Madame Ramelin. — J’ai acheté hier, au Grand Bazar, une belle berce d’osier doré avec des dentelles de Malines, en pur fil…

Madame Dumortier (mystérieuse). — Il y a du nouveau ?

Madame Ramelin. — On ne me le dit pas. Ma bru est trop bien élevée et trop décente pour me parler de ces choses-là… mais, après six mois de mariage, l’époque doit avancer, et comme je veux faire une surprise, la layette sera prête.

Madame Dumortier. — Votre fils habite toujours Bruxelles ?

Madame Ramelin. — Oui, chère Madame Dumortier. Il habite même tout à côté du palais de justice. On voit le monument par la fenêtre de son grenier…

Madame Dumortier. — Ce que nous avons été étonnés, Monsieur Dumortier et moi, d’apprendre qu’il abandonnait ses études…

Madame Ramelin. — Des études… mais ça sert tout bonnement à faire des ratés, des docteurs qui courent la visite à deux francs et des avocats sans causes. Son père et moi, nous nous étions toujours montrés hostiles aux études, mais nous n’osions pas contrecarrer sa vocation. Heureusement, le jeune homme a compris à temps qu’il avait tout intérêt à faire du haut commerce…

Madame Dumortier. — Que fait-il à cette heure, votre Hector ?

Madame Ramelin (un peu embarrassée). — Il est entré comme sous-chef de rayon à la Grande Damasserie de la rue Sainte-Catherine.

Madame Dumortier (pas convaincue). — Comme sous-chef ?

Madame Ramelin. — Il n’a encore que la fonction, mais le titre suivra, chère madame. Il y aurait trop de jalousie dans l’ancien personnel, si l’on savait… mais il paraît que le sous-chef actuel ne fait rien sans le consulter. (Cherchant la sortie.) Je suis pressée et je bavarde… Je vous demande pardon, Madame Dumortier… On se reverra… on se reverra…

Au même moment, Messieurs Ramelin et Brayant causent très gravement dans l’arrière-pharmacie. Le premier agite une lettre déployée comme un drapeau, cette lettre qui cause sa visite.

Monsieur Ramelin. — Vous ne voulez rien faire de plus pour votre Émerance ?

Monsieur Brayant. — Je lui donne déjà soixante francs par mois. Savez-vous bien, Monsieur Ramelin, que je connais des filles de notaire… de notaire, entendez-vous bien, qui ne reçoivent pas plus pour leur dot ? Je vous assure que je ne puis rien faire de plus pour le moment.

Monsieur Ramelin. — Cependant, il est indiscutable que nos jeunes mariés ont des dettes. Hector m’écrit ici qu’une tailleuse a fait saisir le cinquième de son traitement au magasin et que ça lui porte un tort considérable auprès de ses chefs.

Monsieur Brayant (de fort méchante humeur). — Quand on se mêle d’épouser une fille comme notre Émerance, Monsieur Ramelin, on doit être capable de la nourrir et de la vêtir. Vous ne voulez cependant pas qu’elle sorte en ville avec un jupon de moutonne, quand son mari fait le Brusseler élégant avec sa buse et sa redingote aux revers de soie ?

Monsieur Ramelin (se levant). — Monsieur Brayant !

Monsieur Brayant (se levant de même). — Monsieur Ramelin !

Ils se toisent un moment, puis ils se rassoient tous deux et Monsieur Ramelin change de ton. Ils ont fait tous deux la dépense maxima d’énergie.

Monsieur Ramelin. — Hector m’écrit que les dettes se montent à trois mille francs. J’en mets mille. Ce sont ceux que Dumortier me doit… Pourvu qu’il me les rende… Que mettez-vous ?

Monsieur Brayant. — Pas un sou.

Monsieur Ramelin. — Soit, on vendra le mobilier.

Monsieur Brayant. — C’est déjà assez malheureux que Mademoiselle Brayant ait épousé un calicot !

Monsieur Ramelin. — Injuriez mon fils, à présent. Il fait plus que ce qu’il peut, le brave garçon… Vous oubliez un peu trop ce qu’a fait votre fille lorsqu’elle se mêle d’écrire des billets doux aux tziganes et aux ténors de la Monnaie…

Monsieur Brayant. — Calomnies ! Émerance a été élevée par sa mère et j’en réponds.

Monsieur Ramelin. — Cependant, mon fils l’accuse formellement de faire la Bourse.

Monsieur Brayant. — Qu’il lui donne donc de quoi manger, et ma fille ne sera pas forcée de faire autre chose…

Monsieur Ramelin. — Vous approuvez votre fille ?

Monsieur Brayant. — Vous approuvez bien votre fils, vous !

Monsieur Ramelin. — Si j’avais pu prévoir ce qui allait se passer…

Monsieur Brayant. — Si j’avais su qu’un professeur d’université vendait de l’aunage !…

Monsieur Ramelin. — C’est aussi honorable évidemment que de vendre des pilules et de l’huile de foie de morue… Enfin, vous refusez tout secours, le dernier ?

Monsieur Brayant. — Soit, je mets mille francs, mais vraiment, je me demande où je vais aller les chercher, moi !

Monsieur Ramelin reparaît enfin à la maison où l’attend son fils rentré de Bruxelles. Hector est couché nonchalamment sur un canapé, fumant son cigare.

Hector (sans se déranger). — Eh bien, vous avez trouvé ?

Monsieur Ramelin. — Oui, le papa a donné mille francs. Avec les deux cents que je mettrai pour ma part, cela fera le compte. Maintenant, que ce soit fini, hein !… Tu vas nous fiche la paix avec ta femme. C’est demain qu’elle nous arrive, celle-là ?

Hector. — Oui, papa. Si vous croyez que cela m’amuse ! Elle a sa tête et je n’ai rien à lui dire. On m’a déjà conseillé le divorce…

Monsieur Ramelin (bondissant). — Hé, là-bas ! pas de bêtises, fiston ! Qu’est-ce que diraient les gens ?

Hector. — Ce qui m’a fait réfléchir, moi, c’est que, plus de femme, plus de bon papa Brayant et plus les subsides !

Monsieur Ramelin. — Alors, Émerance fait encore des siennes ?

Hector. — Les Iroquois étrangers qui se lavent au marc de café pour se donner la teinte locale et les cabots de tous grades, sans compter le divin Michel, le ténor qui, de Liège, est enfin arrivé à la Monnaie où il pose à la belle jambe… Ce sont là les petites passions de l’ex-Mademoiselle Merance…

Monsieur Ramelin. — Ça n’a pas l’air de t’attrister outre mesure, Hector !

Hector envoit vers le plafond la fumée de son cigare.

Hector (socratique). — Moi ?… Je m’en f… !

Le lendemain, Madame Dumortier passe devant la Pâtisserie Commerciale quand elle tombe nez à nez avec les Ramelin qui sortent de la boutique. Il y a là, outre les époux Ramelin, Hector et Émerance, bras dessus-dessous.

Madame Dumortier. — En voilà une rencontre…

Madame Ramelin. — Nous avons été manger quelques petits pâtés au rhum, en famille, Madame Dumortier. Quel dommage que nous ne vous ayions pas rencontrée plus tôt, on vous aurait invitée !

Madame Dumortier. — Rien de ça, Madame Ramelin. Ce sera pour une autre fois. (Changeant de ton.) Que Mademoiselle Émerance est donc grandie !…

Madame Ramelin (minaudant). — Mademoiselle ! dites-vous. Vous oubliez donc que notre fifille est mariée, chère madame, et que je pourrais être presque grand’mère…

Madame Dumortier (banale). — Que les années passent vite ! C’est à tout ça qu’on voit qu’on devient vieux… Et le ménage ?… comment va-t-il, le ménage ? On s’amuse beaucoup, à Bruxelles ?

Hector, avec un accent quelque peu du cru :

Hector. — C’est la capitale, madame… et c’est toujours autre chose que la province. À Liège, on manque d’air !… on étouffe !… Il n’y a même pas de café convenable…

Madame Dumortier (piquée). — Nous avons le Phare, vous l’oubliez.

Hector. — Une brasserie… rien qu’une brasserie… mais parlez-nous donc du Métropole, à la bonne heure… avec ses terrasses en été comme en hiver… Quand il gèle, les garçons allument des brasero…

Monsieur Ramelin. — Comme en Espagne, pour les combats de taureaux… c’est là que viennent se réchauffer les toréadors, lorsqu’ils ont froid…

Hector. — Et puis, savez-vous, c’est là une tout autre vie ; une vie de grand luxe. Nous avons la Cour avec les ambassades et les ministères… C’est le cerveau intellectuel de la Belgique… Savez-vous qu’en débarquant aux Guillemins j’ai eu l’impression que je découvrais un gros village ?

Émerance. — Dans votre petite ville, Madame, il n’y a même pas un couturier digne de ce nom.

Madame Dumortier. — Cependant, nous avons l’homme-femme…

Hector. — Qu’est-ce que ce phénomène ?

Madame Dumortier (empêtrée dans son explication). — C’est un monsieur, comme qui dirait un homme… qui fait des chapeaux de dames… pour les femmes… alors, comme on ne pouvait l’appeler un « modiste », nous l’avons nommé l’homme-femme…

Hector (méprisant). — Que c’est bien liégeois ! En province, on accorde une réelle importance à ce genre de choses !

Monsieur Ramelin, bon Liégeois, se sent un peu chatouillé à l’amour-propre et comme il garde rancune à son fils et ne sourit que pour la galerie, il proteste…

Monsieur Ramelin. — Cependant, Hector, vous voudrez bien nous avouer que notre beau fleuve, avec ses quais superbes…

Émerance. — Taisez-vous donc, beau-papa. Votre Meuse ? Et Bruxelles port de mer, qu’est-ce que vous en faites ? Des navires hauts comme ça, qui nous arrivent des Indes, avec des Chinois dans les cordages…

Madame Dumortier. — Ça, nous n’avons pas à Liége.

Émerance. — Et la toilette ! Vous ne m’en parlez pas. Vos bourgeoises sont fagotées, c’est le mot. Elles n’ont aucun genre. Non, mais vrai, ce que je suis contente d’être sortie de ce trou, par exemple ! ici, une dame mariée doit mettre un chapeau-capote… À Bruxelles, le chapeau rond et allez donc !… Ici, une dame mariée ne va pas au café toute seule… À Bruxelles, c’est très convenable que d’aller à l’estaminet. On ne s’arrête pas à de pareilles niaiseries… C’est la grande vie, madame !

Madame Ramelin (crescendo). — Avec de grandes maisons !

Émerance (forte). — De grandes toilettes !…

Hector (fortissimo). — Une grande ville, quoi !

Et lorsqu’ils ont poursuivi leur route, Madame Dumortier restée figée sur la bordure du trottoir, se retourne et d’un geste méprisant :

Madame Dumortier. — Beulemans, va !!!


VIII.

Où notre Émerance manque plusieurs fois le train.



Encore trois mois après.

Chez les Dumortier. C’est la nuit de Noël, une nuit poudrée de neige et de givre scintillant comme dans la vieille légende naïve. Le vent souffle en rafales et heurte de l’aile les vitres. Au coin du feu, dans cette salle à manger que nous connaissons si bien, Dumortier et sa femme, chacun dans un fauteuil, se font face. Ils ont beaucoup vieilli. Les cheveux de Monsieur Dumortier sont presque blancs.

Monsieur Dumortier (très triste). — Il y a deux ans à pareille date, un jour de Noël comme celui-ci, nous étions trois.

Madame Dumortier. — Tu penses toujours à « lui » ?

Monsieur. — C’est notre fils, Mélanie… et nous n’avions que celui-là. Tu vas servir les bouquettes et le vin chaud, et « il » ne sera pas là, autour de la vieille table de famille…

Madame (cajoleuse). — Je t’ai préparé un boudin blanc dont tu me diras des nouvelles…

Monsieur. — Peut-être qu’il a faim, « lui »…

Madame. — Toujours lui, alors… Tu ne penses qu’à lui !

Monsieur. — Et toi ?… tu n’y penses pas ?

Madame (baissant la tête). — Si… et il ne le mérite pas cependant. Nous ne lui avions rien fait pour qu’il nous abandonne ainsi, au moment du malheur…

Monsieur. — Sais-tu que voici bientôt un an que nous n’avons plus eu de ses nouvelles ?

Madame. — Comme il voyait que je lui renvoyais ses lettres sans les ouvrir, il a cessé de nous écrire depuis voici bientôt huit mois.

Monsieur. — Huit mois, seulement ! Je croyais un an… Comme le temps passe et combien tout, ici, est devenu vieux depuis que le nid est désert !… Qu’ai-je donc fait au bon Dieu pour être traité ainsi, à mon âge ? J’avais été bon parce que je croyais en la toute-puissance de la bonté…

Madame. — Tu pleures ?… Et c’est lui, c’est notre fils qui…

Monsieur. — As-tu déjà pensé à ce qu’il est devenu peut-être ? À cette heure, perdu dans la grande ville où nul ne vous connaît, où nul ne vous aime, il traîne la savate, peut-être… Dis, femme, peut-être bien que le petit a froid, lui, pendant que nous nous chauffons ici comme de vieux égoïstes…

Madame (très pâle). — Tu crois qu’il peut avoir froid ?

Monsieur. — Oh ! si je le savais, vois-tu… Si j’en étais sûr… Nous n’avons pas grand argent et nous devons toujours les mille francs à ce gredin de Ramelin qui me menace comme si j’étais un malfaiteur, moi… mais je mettrais au clou la belle montre à répétition qui me vient de mon père et qui vaut encore bien deux cents francs, et je prendrais de suite le train pour Paris… et je Tirais rechercher, mon fils… et je…

Madame (secouant la tête). — Tu l’irais chercher où ?… Allons, mon homme, mon brave, mon vieil homme, un verre de vin chaud à la cannelle, comme au temps où nous étions encore heureux, comme au temps où nous étions encore trois…

Monsieur (tout bas, tout bas, à l’oreille de sa femme). — Si nous buvions à sa santé, à « lui » ?…

Et la vieille Madame Dumortier baisse la tête comme une coupable, car elle sent que tout de même elle est un peu responsable de ce qui arrive. Cependant, son mari attend, le verre est levé à la hauteur de l’œil. Elle voit le geste et le comprend. Alors, elle aussi, lève lentement le verre dans sa main tremblante. Ils ne parlent point, mais les cœurs aimants se comprennent et leurs cœurs prononcent ces paroles de paix et d’absolution : à sa santé !

À la même heure, Hector Ramelin arrive chez ses parents où se trouve déjà Madame Brayant. Là aussi, on va fêter le réveillon.

Madame Brayant. — Venez un peu ici, beau-fils, que je vous gronde.

Hector. — Et pourquoi donc, belle-maman ? Parce que me voici sans ma femme ? N’ayez pas peur : elle se retrouvera bien toute seule. Un quart d’heure avant le départ du train de Liège, elle n’était pas encore prête et je suis parti avant elle, pour ne pas vous donner d’inquiétudes. Elle aura manqué le train à la gare du Nord… Ça lui arrive si souvent…

Madame Ramelin. — Mais, Hector, tu es en retard toi-même.

Hector. — Je suis passé d’abord par chez Monsieur Brayant croyant vous y trouver, belle-maman, et c’est beau-papa qui m’a dit que vous étiez ici.

Madame Brayant. — Antoine sait donc ?…

Hector. — Oui, je l’ai averti qu’Émerance devait avoir manqué le train et comme, vraisemblablement, elle pourra prendre le suivant, c’est beau-papa qui s’est offert à aller la chercher à la gare, dès qu’il aurait fermé son officine. Il l’amènera ici directement.

Madame Ramelin, voyant que son mari est de plus en plus mécontent, voudrait animer la conversation pour éviter un esclandre dont il l’a déjà menacée.

Madame Ramelin (à Madame Brayant). — Ça vous réjouit l’âme, de voir des tourtereaux qui s’inquiètent ainsi l’un de l’autre…

Madame Brayant. — Voilà qui pourrait peut-être vous servir d’exemple, à vous les vieux maris, Monsieur Ramelin.

Sans le savoir, la bonne dame a fait déclencher l’orage.

Monsieur Ramelin (éclatant). — Des exemples ?… En beaucoup de cas, ce sont les enfants qui devraient en prendre sur leurs parents, Madame Brayant…

Hector. — Voyons, papa, tu ne vas pas encore recommencer !

Monsieur Ramelin. — Vous me coûtez très cher, mon fils, et c’est une vérité que je tenais à vous dire.

Madame Brayant. — Et vous choisissez un jour comme celui-ci, une belle nuit de Noël, pour…

Monsieur Ramelin n’est plus le mouton blanc que sa femme conduisait en laisse ; c’est encore un mouton, mais bien plus terrible qu’un dogue hurlant, car le dit mouton est devenu enragé.

Monsieur Ramelin (se levant). — Et je choisis l’instant qui se présente, oui ; l’occasion de pouvoir parler à mon fils et lui dire ce que je pense de lui sans qu’il ait à en rougir devant sa femme. Pourquoi avez-vous été mis à la porte de la Damasserie ?

Hector. — La belle affaire… Je suis rentré huit jours après au « Corset Idéal ».

Monsieur Ramelin. — Où vous ne gagnez plus que cent francs par mois, pour deux…

Madame Ramelin. — Mon ami, il y a ici Madame Brayant…

Monsieur Ramelin. — Eh bien, vrai, elle n’est pas de trop. Vous avez eu toutes deux une façon d’élever vos enfants dont je ne vous félicite pas.

Madame Brayant se lève comme une furie, les ongles en arrêt.

Madame Brayant. — Mon Émerance… Une jeune fille qui… une jeune fille que… qui… n’est-ce pas, Hector ?

Hector (très froid). — Votre fille ! Eh bien, il n’est pas mauvais que vous sachiez ce qu’elle vaut, votre fille.

Madame Brayant. — Est-ce qu’on dit quelque chose d’elle ? On dit, mais tout bas… et tant qu’un scandale n’a pas éclaté, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?… Il y a un tas de dames qui ont des amants et que les gens comme il faut saluent bien bas… tant que le mari ne dit rien…

Hector. — Eh ! à la fin, qu’elle coure le guilledou avec le ténor Michel ou avec d’autres, c’est ça qui m’est égal… mais les dettes qu’elle me fait ?… les dettes qu’on me réclamait ; et comme je n’osais plus demander de l’argent à mon père… Enfin, voilà pourquoi j’ai dû quitter la Damasserie…

Madame Ramelin (s’écroulant). — Un voleur !… vous !

Monsieur Ramelin (levant les poings). — Misérable !

Hector. — Il y a plus misérable que moi, papa, c’est…

Madame Brayant. — Je vous défends, monsieur, de…

Un coup de sonnette. Silence. Chacun reste figé dans l’attitude qu’il avait prise, sauf Madame Brayant qui soudain se fait humble et suppliante.

Madame Brayant. — Ayez pitié de notre Émerance, mes pauvres amis… Elle est là, avec son père… Ne dites rien devant lui…

La porte s’ouvre, mais Brayant est seul et semble anéanti.

Hector. — Seul ?

Monsieur Brayant. — Oui.

Hector. — Elle n’était pas au train ?

Monsieur Brayant. — Elle est partie.

Hector. — Où ?

Monsieur Brayant. — À Paris.

Hector. — Seule ?

Monsieur Brayant. — Non.

Hector. — Qui l’a vue ?

Monsieur Brayant (tombant sur un siège). — Le fils Dumortier qui rentrait à Liège et qui m’a dit l’avoir rencontrée à la gare frontière au bras du ténor Michel.

Madame Brayant. — L’homme aux chaussettes ! (Et elle tombe évanouie.)

Au moment où ce petit drame familial se dénoue chez les Ramelin, on sonne à la porte des Dumortier.

Madame Dumortier (horriblement pâle). — Nicolas, on sonne ! Tu entends ?

Monsieur Dumortier (qui s’est dressé tremblant). — Qui peut sonner à cette heure, depuis que mon vieux Périel est mort ?…

Madame. — Ouvre… si c’était « lui »…

Trois minutes après, trois minutes longues comme des siècles pour la vieille Madame Dumortier, la porte de la salle à manger s’ouvre lentement. Jean paraît sur le seuil. Son père le suit. Dumortier semble être rajeuni de dix ans.

Madame, (courant à son fils). — Toi !

Jean. — Maman !

Madame. — Mon fils !… mon fils !… on m’a rendu mon grand fils !…

Monsieur. — « Notre » grand… Mélanie… Il est bien un peu à moi aussi… (D’un air étonné.) Ah ça, fiston, tu as bonne mine…

Madame. — As-tu faim ?

Jean. — Je meurs même de faim…

Monsieur. — Il y a longtemps que tu n’as plus mangé ?

Jean. — Mais, depuis midi…

Madame. — Tu dois avoir froid. Fais aller le feu, mon homme…

Jean. — Inutile, papa. Je n’ai pas froid, car j’étais chaudement habillé…

Madame (avec un cri de joie). — Il n’a pas froid !…

Monsieur (même jeu). — Il a mangé à midi !…

Jean (qui comprend enfin). — Mais oui, mes bons, mes chers bons parents, je vois ce qui vous étonne… Votre grand fils n’a ni froid, ni faim, et cela vous réjouit parce que vous le pensiez pauvre et affamé par cette nuit de Noël. Non, je voulais tout simplement passer les Matines, comme au bon temps où j’étais encore un tout petit garçon avec de courtes culottes… et autour d’un bon feu qui ronfle… Ce n’est pas l’estomac qui me ramène, c’est le cœur…

Il est assis auprès du calorifère. Sa mère lui présente un verre de vin chaud qui fume et parfumé par la cannelle et le citron. Monsieur Dumortier, dans son fauteuil, regarde son fils avec attendrissement.

Jean (joyeux). — À propos de cœur, savez-vous qui je viens de rencontrer à la frontière ?

Madame. — Tu veux que je devine ?

Jean. — Tu ne trouverais pas. J’ai croisé Émerance Brayant qui filait sur Paris en compagnie d’un cabot. En voilà une que j’ai bien fait de ne pas vouloir pour femme…

Monsieur. — En tout cas, je m’aperçois d’une chose… (montrant à sa femme le bel habit que porte son fils) c’est que, ne te voulant pas pour mari, Émerance a manqué son train.

Il va être minuit. La table est mise et sur un beau plat de faïence aux grandes fleurs bleues, s’allongent les boudins rouges et blancs.

Jean. — À table !… Aujourd’hui, c’est moi qui commande la manœuvre. Vous autres à chaque bout et moi au milieu… vraiment bien chez soi… bien au milieu des siens. Et maintenant, je vous l’ai dit : j’ai bien mangé à midi, mais n’empêche que je meurs de faim…

Monsieur Dumortier s’assoit et ouvre sa serviette d’où tombe une lettre.

Monsieur. — Tiens, une lettre… (pendant qu’il se baisse pour la ramasser). Qui est-ce qui est venu la mettre là ?

Madame. — Pas moi, pour sûr…

Jean (riant). — Ni moi.

Monsieur. — Elle n’a pourtant pas des jambes, l’enveloppe. (Regardant la firme.) C’est de notre notaire… mais ce n’est pas à moi qu’elle est adressée… Elle porte ton nom… à Paris…

Jean. — Cependant, puisque tu la retrouves sous la serviette, c’est probablement qu’elle t’intéresse, papa… Maman, encore un rond de ton excellent boudin, veux-tu ?

Monsieur fond en larmes sans pouvoir achever la lecture de la missive.

Monsieur (d’une voix éteinte). — Mélanie…

Madame. — Nicolas ?

Monsieur. — Lis…

Il lui tend la lettre.

Jean. — En voilà bien des façons, vous deux, parce que vous apprenez qu’un notaire a vendu votre bicoque de maison et qu’un enfant prodigue l’a achetée pour l’offrir à ses bons vieux parents, comme cadeau de Noël…

Madame. — Toi, tu nous… Nicolas !… nous sommes propriétaires !… (À Jean.) C’est avec tes tableaux que tu ?…

Jean. — Mais oui, maman, avec mes tableaux… rien qu’avec mes tableaux…

Madame (naïve). — Alors, ça vaut donc quelque chose ces toiles-là ?…

Jean. — Je ne sais pas ce que cela vaut, mais je viens de vous prouver qu’on arrive à les vendre assez bien à Paris…

Madame. — Jean… tu feras le portrait de ta mère, n’est-ce pas ?…

Jean. — Mais, il est fait, maman…

Madame. — Sans modèle ?

Jean. — De souvenir… J’ai copié mon cœur et tu étais dedans…

Monsieur. — Mélanie, je pense à une chose…

Madame. — À quoi donc, mon homme ?

Monsieur. — Tu vois bien que j’avais raison, hein ?… La bonté, vois-tu… eh bien, on est toujours récompensé d’avoir été vraiment bon…

Madame. — Et moi aussi, je pense à quelque chose…

Monsieur. — À quoi donc, femme ?

Madame. — C’est que deux vieux égoïstes ont oublié de remercier leur grand fils et… et…

Jean (avec un air mystérieux). — Chut… Écoutez…

Et de la rue, monte, claire et joyeuse, une voix de jeune femme qui chante le bon vieux noël wallon que savaient nos mères grands.

La voix (chantant) :

Caque ! caque ! caque ! qu’est-c’qui jôs ci ?
C’est-ine pitit’ pucell’ qu’est-accouquèe d’on fi.

FIN