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Une rencontre de bandits au Mexique

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AMERIQUE
Une rencontre de bandits au Mexique
(Extrait d’une relation de M. Dixon)



On se rappelle avoir lu, il y a quelque temps, dans les journaux, qu’une troupe de voyageurs se rendant de Mexico à la côte, attaqués par des voleurs, furent tous égorgés, à l’exception d’un seul, appelé M. Dixon. Il a retracé lui-même, dans le récit suivant, les circonstances extraordinaires par lesquelles il échappa à une mort qui paraissait certaine.

« La voiture roulait lentement sur un chemin formant une espèce de ravin ombragé par des arbres touffus ; tous mes compagnons dormaient ; et je m’abandonnais moi-même à un léger assoupissement, lorsque je fus réveillé par des coups de feu tirés à mes côtés. Comme par instinct, je portai la main à mes pistolets qui étaient derrière moi sur les coussins de la voiture, et je me levai. Une troupe de cavaliers armés et masqués nous entouraient, en nous criant de nous rendre. Je fis feu : le plus proche vacilla sur sa selle et tomba. « En voilà un, m’écriai-je en m’adressant à N…, qui était à côté de moi. — A un autre ; — Et je terminai à peine ces mots, qu’un second brigand avait partagé le sort du premier.

Nous les vîmes hésiter un instant, puis se réunir, et faire feu sur la voiture, dont les. Panneaux volant en pièces encombrèrent une partie de l’intérieur. Je déchargeai deux autres pistolets, et je crus voir tomber encore, deux assaillans. La fumée nous étouffait, et au milieu des vociférations, des menaces qui se mêlaient au bruit des coups de feu, il était impossible de nous concerter et de nous entendre ; un moment de calme sinistre succéda à ce fracas ; la fumée se dissipa, et de nouveau nous aperçûmes nos ennemis, dont les sabres brillaient au soleil, et qui nous entouraient de tous côtés. Ma carabine à la main, j’avais alors un genou appuyé sur un des coussins, et je me disposais à prolonger ma défense, lorsque mon regard se tourna sur N… dont le visage était couvert de sang. Je l’appelai ; j essayai de l’asseoir sur le banc d’où il était tombé. Je reconnus bientôt que l’infortuné n’existait plus ; et, dès ce moment, je perdis, avec une partie de mon énergie, l’espoir de pouvoir résister encore. Aussi, je présentai machinalement ma carabine à un des brigands, qui, en me portant la pointe de son sabre à la gorge, me demandait mes armes. Mais au même instant, j’entendis une nouvelle décharge ; je sentis quelque chose de froid traverser ma poitrine, et je tombai parmi les corps inanimés de mes amis : je venais d’être atteint par une balle.

Les voleurs entourèrent la voiture, et donnèrent ordre au postillon d’avancer Je souffrais horriblement ; mais malgré mes douleurs, je ne tardai pas à faire de cruelles réflexions sur la position dans laquelle je me trouvais, sur les dangers dont j’étais menacé, et que me rappelait le spectacle place sous mes yeux. N… par suite des cahots de la voiture, avait glissé dans le fond, et gisait inerte à côté de moi. R… vivait encore, quoique son sang coulât par sept blessures. Je ne pouvais détacher mes regards de cette figure que je voyais lutter contre les angoisses de la mort. La respiration s’affaiblit insensiblement, et finit par s’arrêter tout-à-fait. Le malheureux ouvrit les yeux et expira. Quant à moi, m’apercevant que mon sang s’échappait à gros bouillons de ma blessure, je m’efforçai de l’étancher en ramenant mes habits sur ma poitrine. Ce mouvement attira l’attention de deux femmes de notre société, qui, n’ayant pas été blessées, remerciaient à voix basse Dieu et tous les saints de cette faveur, et qui me recommandèrent de ne pas bouger. Je demeurai, en effet, immobile pendant quelques instans, prêtant l’oreille aux pieuses expressions de leur ferveur, qui me donnèrent l’idée d’invoquer le ciel pour la conservation de mes jours. Je prononçai donc les prières qu’on m’avait apprises dans ma jeunesse, et je m’efforçai d’y joindre toute l’onction dont j’étais capable, et que la circonstance devait inspirer. Mais, hélas ! je ne tardai pas à reconnaître que la crainte de la mort m’occupait seule, et que ma bouche balbutiait machinalement des mots auxquels mon cœur ne prenait aucune part. Je ne songeai plus qu’à ma conservation et aux moyens d’y pourvoir. Je me retraçai successivement toutes les scènes de brigands que j’avais lues ou entendu raconter ; mais ne me rappelant rien de semblable à notre tragique aventure, je commençai à m’abandonner au désespoir. Au milieu de mes réflexions, ou plutôt de mon délire, je sentis que la voiture s’arrêtait ; on en tira les rideaux, et une voix rude demanda : — Sont-ils tous morts ?

Si señor, répondit une des deux femmes en pleurant, si señor, son todos muertos, muertos, et elle ajouta : « Ayez pitié de nous, épargnez notre vie. » On referma les rideaux, et la même voix ordonna au postillon de se remettre en marche et de hâler le pas.

Nous paraissions traverser une forêt ; tout était silencieux et sombre, et l’on n’entendait d’autre bruit que celui du vent qui soufflait dans le feuillage des pins, et le pas monotone des chevaux. « Hélas ! me disais-je, n’est-il donc plus d’espoir ? Faut-il mourir si jeune ! Faut-il me voir égorger de sang-froid ! Pourquoi n’ai-je pas péri comme le pauvre N…, en me défendant ? » Et je souffrais toujours plus, et mon sang coulait à grands flots à chaque mouvement que faisait la voiture. Mais. Tout à coup une réflexion soudaine vint me frapper ; je pensai qu’en faisant le mort, je serais sans doute laissé par les brigands, avec les cadavres de mes compagnons, et que je pourrais me sauver ensuite. Pénétré de cette idée, je pris un mouchoir : je l’imbibai du sang qui remplissait le fond de la voiture, j’y trempai les mains, et je m’en couvris la figure. Le dégoût que cette opération m’inspira eût été capable de me faire perdre connaissance, si l’anxiété que j’éprouvais ne l’eût emporté sur toute autre sensation. Je m’attendais à chaque instant à voir arriver le moment qui devait décider de mon sort. Enfin j’entendis le mot halte, et les mouvemens des brigands qui descendaient de cheval. — Placez les, vedettes, dit l’un d’eux ; voyez si le capitaine revient, visitez la voiture et dépouillez les morts. — C’était pour moi le moment du courage et de la résolution. Je sentis, bientôt une main se poser sur ma tête et saisir mes cheveux qui étaient longs et bouclés. Je comprimais ma respiration, dans une angoisse terrible, car celui qui me tenait était sans doute prêt à me poignarder au moindre signe d’existence que je donnerais. Quoi qu’il en soit, il me souleva et fouilla mes poches, où il prit plusieurs pièces d’or. Il chercha ensuite si je n’avais pas une de ces ceintures où les voyageurs portent quelquefois des sommes considérables. N’en trouvant pas il me donna un grand coup du plat de sa main ouverte sur la figure, et me précipita de la portière sur l’herbe, où je tombai en laissant aller mes membres, comme un corps inanimé, et sans pouvoir éviter de me heurter violemment la tête contre le sol. Tous les voleurs m’entourèrent aussitôt. — C’est un Anglais, dit l’un, en me retournant avec son pied et d’un air de triomphe : c’est un Anglais auquel nous avons donné une bonne leçon ; cela lui apprendra à faire feu. »

Un instant, après on jeta hors de la voiture les corps de me compagnons, qui tombèrent sur moi et aggravèrent les maux que j’éprouvais. Celui de R… fut placé en travers de ma poitrine, et me couvrit presque tout entier. Les brigands me quittèrent alors, et du moins je pus respirer, et porter furtivement un coup-d’œil sur ce qu’ils faisaient. Je les vis couper l’attelage, fouiller la voiture, ouvrir les malles, et briser la serrure de mon porte-manteau. Tandis qu’une partie se livrait à ces opérations, une vingtaine de leurs camarades reposaient sur l’herbe avec leurs chevaux auprès d’eux ; quelques autres, qui n’avaient pas mis pied à terre, se trouvaient à cheval, sous l’ombre des pins. Quatre de ces bandits, le sabre à la main, se promenaient devant deux arbres auxquels on avait attaché les deux femmes. La plupart étaient masqués, et tous paraissaient avoir des barbes fausses.

Enfin le pillage cessa, et quelques-uns de ceux qui étaient restés à cheval s’approchèrent de la voiture, et demandèrent, si l’on devait se disperser.

Non, répondit un des brigands qui était tout près de moi, il nous faut attendre ici le capitaine qui ne peut pas tarder maintenant revenir.

— Où a-t-il porté son frère ? demanda le premier est-il blessé dangereusement ?

— Une balle au front : il doit être mort maintenant.

— Le capitaine devait nous rejoindre. On doit avoir entendu cette fusillade et nous allons avoir des soldats sur les bras.

Après ce court dialogue, tout rentra dans le silence, et de nouveau je n’entendis plus que le pas mesuré des sentinelles. Je regardais tour à tour les différens groupes ; je pensais combien il eût été facile en ce moment, de les surprendre, et je me figurais faire partie de la troupe qui fondait sur eux à l’improviste. Mes rêveries furent interrompues par la course rapide d’une vedette qui venait en criant : — À cheval, à cheval, les troupes d’Acajete parcourent la forêt. — Ils montèrent à cheval, mais ne firent aucun mouvement pour partir, et plusieurs prétendirent qu’on devait attendre le capitaine.

— Eh bien ! Demanda le nouveau venu, avez-vous tout pris ? que ferons-nous de ces corps ?

— Il n’y a qu’à les laisser là, dit un autre.

— C’est singulier, ajouta un troisième, que nous ayons trouvé si peu d’or sur des Anglais ; ils doivent l’avoir caché quelque part, il n’y a qu’à les visiter de nouveau.

Deux ou trois d’entre eux mirent pied à terre et s’approchèrent de l’endroit où je gisais, dans des transes dont on peut se faire une idée. N… et R… furent déshabillés en un instant, et on en vint à moi. L’excès de fatigue et d’épuisement où je me trouvais ne me permit pas de retenir ma respiration comme je l’avais déjà fait une fois. Le brigand qui avait mis la main sur moi pour me dépouiller de mon habit militaire s’en aperçut, fit une exclamation de surprise. Me voyant découvert, j’ouvris les yeux et trouvai penché sur moi un grand homme à figure sinistre à barbe noire et moustaches. — Holà ! s’écria-t-il, voilà un de ces coquins qui n’est pas mort. Les autres m’entourèrent. Un d’eux releva une pique qu’il avait à la main, et voulut m’en porter un coup. Je l’évitai en employant le reste de mes forces à détourner mon corps, et l’arme s’enfonça dans la terre à côté de moi.

En cet instant, l’attention fut captivée par le bruit du galop d’un cheval. C’était l’arrivée du capitaine qu’on attendait et qui criait en approchant : Alerte, alerte ! voici les soldats

— Voilà un Anglais qui n’est pas mort, dit un homme de la troupe, qu’en ferons-nous ? — Qui n’est pas mort ! dit le capitaine en mettant pied à terre ; voyons. — Il tira un poignard du fourreau et se dirigea vers moi ; mais en passant auprès des deux femmes, il s’arrêta devant l’une d’elles et lui demanda si j’étais un de ceux qui avaient fait feu. — Oui, monsieur, dit-elle terrifiée par le regard du brigand, qui dans l’instant fut à mes côtés. Il mit un genou sur mon cou, leva le poignard, perça ma main gauche que j’avais posée sur ma poitrine, le retira, et le plongea à plusieurs reprises dans mon sein.

Un long sommeil, ou plutôt un complet anéantissement s’empara de mon être. J’ignore comment je sortis de cet état ; mais les premières sensations que je puisse me rappeler furent un étonnement confus ; je regardais tout ce qui m’entourait, sans pouvoir distinguer aucun objet. Mes idées étaient tellement incohérentes, que je ne pouvais reconnaître la voiture placée devant moi. Enfin la situation des lieux rappela insensiblement mes pensées et me pénétra en entier de tous les détails de l’horrible événement que j’ai retracé Alors, pour la première fois, j’éprouvai le supplice d’une soif brûlante qui me dévorait. J’essayai de me remuer ; mais je semblais fixé à terre par des liens, et aucun de mes membres ne pouvait se prêter au moindre mouvement : Je voulus parler, crier pour demander de l’eau : les sons mouraient dans ma bouche. Enfin, excité par la soif qui me consumait, jugeant par le silence et l’obscurité dont j’étais entouré, que les brigands étaient partis, je réunis tous mes efforts, et je parvins à murmurer plusieurs fois d’une voix faible : — De l’eau ? Au nom de la Vierge, de l’eau ?

— Silence ! me dit-on doucement : ils ne sont point partis.

— Non certainement, nous ne sommes point partis, répondit une grosse voix ; et trois brigands parurent devant la voiture, et demandèrent qui avait parlé.

— C’est moi, dit la même voix qui m’avait enjoint le silence.

— Nous en avons entendu un autre

— C’est un des Anglais qui soupirait.

— Encore ! il a donc la vie plus dure qu’un chat, — et de nouveau ils m’entourèrent, près sans doute, à en terminer avec moi. — De grâce, leur dis-je faiblement, laissez-moi mourir tranquille, prenez tout ce qui reste dans la voiture et laissez-moi. »

— Il y a donc de l’argent caché dans cette voiture ; où est-il ?

Je me rappelai en ce moment que j’avais placé dans un des coussins cinq ou six doublons qui, probablement avaient échappé au pillage, et je les leur indiquai. Ils les trouvèrent en effet, remontèrent à cheval et s’éloignèrent après m’avoir souhaité un bon voyage à tous les diables. Je demeurai de nouveau gisant et souffrant ; chaque minute me semblait un siècle d’agonie, et le souvenir de tout ce qui m’était arrivé, de tout ce que j’avais éprouvé, s’offrait si clairement, si distinctement à ma mémoire, que je croyais assister aux moindres détails de ce funeste évènement. Je crus entendre enfin des pas de chevaux ; le bruit augmenta graduellement, et bientôt apparut une troupe de cavaliers qui entourèrent la voiture. Ils parlaient tous à la fois, et je pus avec peine distinguer ces mots au milieu de discours coupés et interrompus. — Ces anglais se sont défendus comme des diables. Ont-il tous été tués ? — Ils détachèrent ensuite le postillon que les brigands avaient lié à une roue, et les deux femmes qui parurent leur raconter avec vivacité ce qui s’était passé. En apprenant qu’un des voyageurs vivait probablement encore, ils s’approchèrent de moi, me virent respirer, et me soulevèrent doucement. Ma première pensée, mon premier mot, furent de demander de l’eau, pour chercher à apaiser cette soif qui parcourait mes veines, qui brûlait chaque partie de mon corps, et que ne peuvent imaginer ceux qui ne l’ont pas éprouvée. Une gourde appliquée à mes lèvres fut vidée en un instant et ne me suffit pas ; mais on eut la précaution de se refuser à ma demande, et de ne pas me faire boire davantage.

J’allais prier qu’on me soulevât pour être transporté, lorsque l’arrivée d’un alcade détourna l’attention. Lorsqu’on lui eût rendu à peu près compte de ce que l’on savait déjà, il s’adressa à moi, et me demanda où j’étais blessé. – Partout, lui répondis-je, à la poitrine, au bras, et je souffre horriblement.

— Eh bien ! dit-il, je vais songer à vous aussitôt que j’aurai fait mon procès— verbal. On peut juger si cette formalité me parut longue, si j’en désirai la fin avec ardeur. L’alcade visita les cadavres de mes compagnons, explora les lieux, examina la voiture, écrivit, et le tout, avec le flegme, la gravité, la mesure d’un magistrat qui sent l’importance de ses fonctions. J’eus cependant le plaisir indicible de le voir terminer. Alors ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu’on parvint à me soulever, à mettre le premier appareil à mes blessures, et à me placer dans la voiture, de manière à ce que le mouvement me fit le moins de mal possible. On y réussit cependant, et nous prîmes lentement le chemin d’Acajete, où m’attendait une guérison que semblaient ne devoir pas me faire espérer mes nombreuses blessures et mes longues souffrances.