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Une romancière réaliste d’autrefois - Jane Austen

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La Revue bleue, 1910
Jacques Lux

Une romancière réaliste d’autrefois : Jane Austen



Chronique de l’Étranger


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UNE ROMANCIÈRE RÉALISTE
D’AUTREFOIS : JANE AUSTEN


Il est intéressant de rechercher les origines des genres littéraires : c’est ce que fait le distingué critique de The Academy, qui, en nous donnant une pénétrante étude sur Jane Austen, nous montre, dans son œuvre, les débuts du réalisme anglais.

On parle beaucoup de nos jours, dit-il, du développement du réalisme, de la fidélité à la nature, à laquelle nous sommes censés avoir ramené les arts. Cependant, le don de présenter une peinture exacte de la vie, dans un milieu quelconque, est maintenant si rare, qu’il est presque introuvable. D’un autre côté, nous ne demandons, ni n’apprécions la vérité en tout. L’expression : « l’étrangeté ou l’insanité du génie », s’applique à chaque esprit, ou presque, dont l’œuvre résiste au souffle destructeur du temps. Les grands savants même n’ont pas échappé à l’étreinte de l’irréel dans les libres rêveries, qui leur ont permis de nous représenter des lois et des évolutions, qu’on ne peut encore prouver par la raison. Tous ceux qui essaient de dépeindre la vie humaine, en poésie, en prose, en peinture, en statuaire, de quelque façon que ce soit, sont naturellement portés à cette étrangeté, à cette insanité de conception.

Pourtant, nous affectons d’admirer et même de souhaiter une vraie représentation des choses telles qu’elles sont. Plus est grand l’effort, la contorsion mentale, mieux nous acclamons l’artiste comme un réaliste ; et il n’est pas besoin de chercher plus loin que Dickens, pour prouver cette vérité.

La passion absolument saine n’existe pas, et le génie sans la passion paraît également impossible. L’indiscutable et suprême talent de Jane Austen est une exception à l’appui de cette règle.


Contemporaine de Mme de Staël, qu’elle se refusa à connaître, Jane Austen se tint également à distance de l’esprit germanique et du lyrisme mis à la mode par Jean-Jacques Rousseau. Au contraire de son prédécesseur, Miss Edgeworth, elle acquit par ses romans une célébrité durable. Macaulay dit d’elle, que le seul écrivain qui égale et dépasse son impérieuse maîtrise est Shakespeare.

Si étonnant que cela puisse paraître, les romans de Jane Austen furent longtemps refusés par les éditeurs, et son chef-d’œuvre : Pride and Prejudice ne parut que vingt ans après qu’il fut écrit.

Comparé à la série des romans réalistes modernes, tissés de fictions brillantes et absurdes, Mansfield Park ou Pride and Prejudice fait l’effet d’un courant d’eau pure dans un pays desséché. Mais vous n’y trouverez rien de propre à donner un spasme d’émotion. Les chagrins et les joies de la vie nous sont décrits ici dans toute leur profondeur ; mais ils nous apparaissent, comme dans la réalité, dans leur claire complexité ; et nous pouvons nous rendre compte ainsi des deux aspects de l’existence.

La voix de Jane Austen est celle que nous entendons chaque jour. Ses opinions sont celles d’un être ordinaire de notre temps et même de tous les temps. Quel autre romancier a osé montrer l’amour comme un sentiment bête et ridicule, comparé aux avantages d’une union convenable ? Si un jeune homme ou une jeune fille aime déraisonnablement, sans pouvoir espérer un mariage « confortable », Jane Austen nous donne le jugement de son monde et de son époque. Qui dira qu’il n’est pas celui de toutes les classes de la société et de tous les siècles ?

Ses héroïnes sont délicieusement bien élevées, douées d’à-propos et d’esprit, et pourtant incapables de commettre les vulgaires folies de l’amoureuse moderne. Ces admirables jeunes filles (on ne saurait les qualifier autrement) se distinguent toutes par leur prudence dans le don de leur cœur et par une circonspection plus grande et plus remarquable encore dans le don de leur main.

N’est-ce pas la vie, telle que nous la connaissons ? Est-ce que les êtres les plus sages, les plus raisonnables, les plus sincères, se marient après un enlèvement et risquent le bonheur de leur vie et celui des autres pour un caprice de la passion ? De tels mariages procurent-ils le bonheur calme et tranquille, que nous rencontrons chaque jour ?


Nous ne pouvons nous plaindre que Jane Austen manque de sincérité envers la vie : elle en aurait plutôt trop. Car ce que nous demandons à l’écrivain, comme au peintre ou au musicien, est quelque chose d’irréel : et cette lueur poétique n’existe jamais dans un monde, où les couples qui s’évadent sont obligés de revenir, pour choisir les malles à emporter et les vêtements dont ils auront besoin, sous peine de partir sans bagages et d’être mis à la porte des hôtels.

Nous voulons « la lumière qui ne fut jamais, sur terre ou sur mer ».

C’est cette lumière magique, ou au moins le sentiment qu’elle existe quelque part pour quelqu’un d’autre, qui forme l’âme même du roman contemporain ; un tel élément manque tout à fait dans l’œuvre de Jane Austen, quelque grand et immortel que soit son génie. A-t-elle raison ? N’est-il pas possible que le romanesque soit un défaut au point de vue du spectateur, de même qu’un paysage révélerait à un œil averti toutes sortes de défauts prosaïques, de toits d’ardoises et de poteaux télégraphiques ?

Mais le brouillard, aux yeux d’un myope, se pare d’un nimbe d’or. L’essence de l’art est un brouillard de myope ; et la première chose qu’un artiste attende de son critique est de comprendre le point de vue auquel il se place et de le juger d’après cela.

C’est ce brouillard, qui manque absolument dans les ouvrages de Jane Austen. Si elle avait pris la plume de Scott, qu’aurait-elle fait de la poésie du moyen âge, où vraiment aucune poésie n’a jamais existé : la moralité, la propreté personnelle, le langage et l’hygiène s’y trouvant tout à fait primitifs ou même inconnus ?

Si elle avait pu franchir son monde ou son cercle — chose inconcevable — qu’aurait fait cette réaliste, des éléments avec lesquels Dickens s’acquit tant de sympathies et d’hostilités ?

La réponse se trouve peut-être dans cette photographie extraordinaire et sans pitié, qu’est la description que nous donne Jane Austen de la maison et de la famille Price à Porsmouth, vers la fin de Mansfield Park. Pour ce qui est du pur réalisme, on ne saurait trouver mieux dans toutes les peintures qu’a faites Dickens de la petite bourgeoisie.

Supposons aussi, que Jane Austen ait touché aux thèmes de Thackcray, à ceux de Trollope, à ceux de n’importe quel de nos récents écrivains d’imagination. Quelle lumière blanche et froide, pénétrante, n’aurions-nous pas, au lieu d’un romanesque contorsionné ? Pourtant, ici, la petite vieille fille, calme et avisée, aurait été moins sincère envers la vie que dans ses descriptions propres ! Tant pis pour la vie ! Jane Austen aurait vu là où d’autres ont seulement rêvé.


Il manque aussi, dans son œuvre, l’amour de la Nature, qui s’allie, de notre temps, au romanesque. Elle ne le néglige pas, car il lui était tout simplement inconnu, comme cela arrive à la plus grande partie de l’humanité. Il n’est pas de mot plus vrai que celui de de Calvert, s’écriant :

« Un poète inoccupé, ici et là,
Regarde autour de lui. Mais, pour tous les autres,
Le monde impénétrablement beau
Est plus triste que la plaisanterie d’un bel esprit. »

De nos jours, l’amour et l’admiration de la Nature sont devenus une mode et un signe de culture. Cependant il est aussi peu naturel à des êtres humains d’admirer le monde dans lequel ils vivent, que de soupirer après une vie simple et un dur travail — ce qui est aussi une mode et une attitude d’esprit cultivé.

Quand Jane Austen nous décrit un paysage tel que celui de la propriété de Darcy, ou le pays environnant Barton Cottage, ou tout autre encore, c’est à seule fin de nous faire connaître les revenus et les prétentions du propriétaire ou bien les inconvénients de sa situation.

De même, si vous écoutez attentivement, vous trouverez bien des gens qui additionnent, en décrivant leur voisinage ; et vous verrez que pas une personne sensée ne consentirait à vivre dans le site le plus enchanteur, s’il est humide ou s’il ne répond pas à ses besoins.


Dans tous les ouvrages de Jane Austen, nous trouvons la romancière elle-même, femme quelconque de la vie ordinaire, prudente et soignée, affectueuse, point égoïste, industrieuse, sachant se dominer, spirituelle et bonne. Elle est assise dans son frais « parlour » bien rangé ; tandis qu’au dehors, le coucher du soleil est dans toute sa gloire, que les oiseaux chantent dans les bocages, que se déroulent, pour d’autres, les peines et les délices, que les cœurs meurent et s’enflamment — ou croient du moins subir ces émotions. Mais ici, dans la chambre fraîche et en ordre, nous savons que de telles expressions sont l’exagération des sentiments communs à toute l’humanité et probablement le résultat d’un tempérament hystérique ou d’une constitution dégénérée.

Que pense Jane Àusten de la folie et des passions ?

Exactement ce qu’une personne ordinaire en penserait maintenant et toujours, lorsqu’ils surgissent dans la vie réelle. Sa Marianne, mi-consciente et malade d’amour, erre dehors, seule pour rêver à son amant — jeune homme dissipé et peu intéressant. Elle prend froid en mouillant ses souliers et contracte une fièvre infectieuse.

Jane Fairfax, qui aime secrètement contre toute prudence et toute autorité, nous est dépeinte comme une jeune fille décevante et mal élevée, que certainement nous jugerions telle, si elle faisait partie de notre famille.

Les gens qui apparaissent étranges dans l’œuvre de Jane Austen ne sont pas grandis fallacieusement : ce sont « des flirts », des têtes légères, des dissimulés ou des égoïstes. Quelle description plus parfaite que l’enlèvement de Lucy Steel par Robert Ferrars ? ou la fuite de Maria Rushworth et de Charles Crawford ? Le point de vue, le jugement, sont sans pitié et exactement ceux que vous entendez, quand vous rencontrez de pareils scandales dans la vie. Et les cœurs brisés, et la fierté blessée des pauvres parents restés en arrière, qui ont toute la honte et le blâme à supporter !

Dans les soi-disant romans réalistes modernes, qui traitent de sujets analogues, les protagonistes deviennent une sorte d’orchidée magique, croissant dans la société, sans racines visibles, sans soucis matériels, sans origines.

Pour cet esprit admirablement équilibré, qui envisage la vie telle que nous la connaissons, une hypothèse aussi peu naturelle est inconcevable. Les caractères, dans ses études, n’évoluent pas hors de leurs propres moyens, comme il advient dans les illusoires études psychologiques qui font la joie des romanciers d’aujourd’hui et de leurs lecteurs. Ils ne réunissent pas non plus, de naissance, toutes leurs qualités, comme de simples plantes ou comme les héros de la fiction moderne. Ils nous sont montrés, faisant partie d’un tout humain, modelés par des êtres, qu’ils influencent en retour.

Aussi ne trouvons nous pas facile d’admirer ces personnages, de les louer, de les blâmer ou de les envier sans restriction. Quel est celui dont le jugement bien équilibré pèse la vie réelle d’une autre façon ?


Ayant ce grand, rare et presque unique exemple de réalisme sous les yeux, dit le critique de The Academy, quel avantage n’y aurait-il pas à s’en référer à ces pages, chaque fois que nous voulons formuler une opinion sur ce qui prétend être du réalisme ! Mais hélas ! combien de lettrés le feront ? Bien peu, s’il en est même quelques-uns. Car Jane Austen gardera l’admiration de tous, mais restera le délice de quelques privilégiés, qui ne demandent pas de mélodrame, parce qu’ils ne s’attendent pas à en voir dans l’air froid de la vérité absolue.

Nous sommes affamés de contes de fées. Nous tournons vers ces grandes manifestations de l’irréel le regard instant, la brûlante fièvre de malades. Cependant peut-être Jane Austen occupe-t-elle le piédestal promis à l’écrivain d’un génie absolument normal et sain !


Jacques Lux.