Une surprise

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Une surprise
Contes divers (chronoalpha)
Gil Blas, 15 mai 1883


UNE SURPRISE


Nous avons été élevés, mon frère et moi, par notre oncle l’abbé Loisel, « le curé Loisel », comme nous disions. Nos parents étant morts pendant notre petite enfance, l’abbé nous prit au presbytère et nous garda.

Il desservait depuis dix-huit ans la commune de Join-le-Sault, non loin d’Yvetot. C’était un petit village, planté au beau milieu de ce plateau du pays de Caux, semé de fermes qui dressent çà et là leurs carrés d’arbres dans les champs.

La commune, en dehors des chaumes disséminés par la plaine, ne comptait que six maisons alignées des deux côtés de la grande route, avec l’église à un bout du pays et la mairie neuve à l’autre bout.

Nous avons passé notre enfance, mon frère et moi, à jouer dans le cimetière. Comme il était à l’abri du vent, mon oncle nous y donnait nos leçons, assis tous trois sur la seule tombe de pierre, celle du précédent curé dont la famille, riche, l’avait fait enterrer somptueusement.

L’abbé Loisel, pour exercer notre mémoire, nous faisait apprendre par cœur les noms des morts peints sur les croix de bois noir ; et, afin d’exercer en même temps notre discernement, il nous faisait commencer cette étrange récitation tantôt par un bout du champ funèbre, tantôt par l’autre bout, tantôt par le milieu, indiquant soudain une sépulture déterminée : « Voyons, celle du troisième rang, dont la croix penche à gauche. » Quand se présentait un enterrement, nous avions hâte de connaître ce qu’on peindrait sur le symbole de bois, et nous allions même souvent chez le menuisier pour lire l’épitaphe, avant qu’elle fût placée sur la tombe. Mon oncle demandait : « Savez-vous la nouvelle ? » Nous répondions tous deux ensemble : « Oui, mon oncle », et nous nous mettions aussitôt à bredouiller : « Ici, repose Joséphine, Rosalie, Gertrude Malaudin, veuve de Théodore Magloire Césaire, décédée à l’âge de soixante-deux ans, regrettée de sa famille, bonne fille, bonne épouse et bonne mère. Son âme est au céleste séjour. »

Mon oncle était un grand curé osseux, carré d’idées comme de corps. Son âme elle-même semblait dure et précise, ainsi qu’une réponse de catéchisme. Il nous parlait souvent de Dieu avec une voix tonnante. Il prononçait ce mot violemment comme s’il eùt tiré un coup de pistolet. Son Dieu, d’ailleurs, n’était pas « le bon Dieu », mais « Dieu » tout court. Il devait songer à lui comme un maraudeur songe au gendarme, un prisonnier au juge d’instruction.

Il nous éleva rudement, mon frère et moi, nous apprenant à trembler plus qu’à aimer.

Quand nous eûmes l’un quatorze ans et l’autre quinze, il nous mit en pension, à prix réduit, à l’institution ecclésiastique d’Yvetot. C’était un grand bâtiment triste, peuplé de curés et d’élèves presque tous destinés au sacerdoce. Je n’y puis songer encore sans des frissons de tristesse. On sentait la prière là-dedans comme on sent le poisson au marché, un jour de marée. Oh ! le triste collège, avec ses éternelles cérémonies religieuses, la messe froide de chaque matin, les méditations, les récitations d’évangile, les lectures pieuses au repas ! Oh ! le vieux et triste temps passé dans ces murs cloîtrés où l’on n’entendait parler de rien que de Dieu, du Dieu à détonation de mon oncle.

Nous vivions là dans la piété étroite, ruminante et forcée, et aussi dans une saleté vraiment méritante, car, je me rappelle qu’on ne faisait laver les pieds aux enfants que trois fois l’an, la veille des vacances. Quant aux bains, on les ignorait tout aussi complètement que le nom de M. Victor Hugo. Nos maîtres devaient les tenir en grand mépris.

Je sortis de là bachelier, la même année que mon frère, et, munis de quelques sous, nous nous éveillâmes tous les deux un matin dans Paris, employés à dix-huit cents francs dans les administrations publiques, grâce à la protection de Mgr de Rouen.


Pendant quelque temps encore nous demeurâmes bien sages, mon frère et moi, habitant ensemble le petit logement que nous avions loué, pareils à des oiseaux de nuit qu’on tire de leur trou pour les jeter en plein soleil, étourdis, effarés.

Mais peu à peu l’air de Paris, les camarades, les théâtres nous eurent légèrement dégourdis. Des désirs nouveaux, étrangers aux joies célestes, commencèrent à pénétrer en nous, et ma foi, un soir, le même soir, après de longues hésitations, de grandes inquiétudes et des peurs de soldat à la première bataille, nous nous sommes laissé… comment dirai-je… laissé séduire par deux petites voisines, deux amies employées dans le même magasin, et qui habitaient le même logis.

Or, il arriva bientôt qu’un échange eut lieu entre les deux ménages, un partage. Mon frère prit l’appartement des deux fillettes et garda l’une d’elles. Je m’emparai de l’autre, qui vint chez moi. La mienne s’appelait Louise ; elle avait peut-être vingt-deux ans. C’était une bonne fille fraîche, gaie, ronde de partout, très ronde même de quelque part. Elle s’installa chez moi en petite femme qui prend possession d’un homme et de tout ce qui dépend de cet homme. Elle organisa, rangea, fit la cuisine, régla les dépenses avec économie, et me procura, en outre, beaucoup d’agréments nouveaux pour moi.

Mon frère était, de son côté, très content. Nous dînions tous les quatre, un jour chez l’un, un jour chez l’autre, sans un nuage dans l’âme ni un souci au cœur.

De temps en temps je recevais une lettre de mon oncle qui me croyait toujours logé avec mon frère, et qui me donnait des nouvelles du pays, de sa bonne, des morts récentes, de la terre, des récoltes, mêlées à beaucoup de conseils sur les dangers de la vie et les turpitudes du monde.

Ces lettres arrivaient le matin par le courrier de huit heures. Le concierge les glissait sous la porte en donnant un coup de balai dans le mur pour prévenir. Louise se levait, allait ramasser l’enveloppe de papier bleu, et s’asseyait au bord du lit pour me lire les « épîtres du curé Loisel », comme elle disait aussi.

Pendant six mois nous fumes heureux.

Or, une nuit, vers une heure du matin, un violent coup de sonnette nous fit tressaillir en même temps, car nous ne dormions pas, mais pas du tout à ce moment-là. Louise dit : « Qu’est-ce que ça peut être ? » Je répondis : « Je n’en sais rien. On se trompe sans doute d’étage. » Et nous ne bougions plus, bien que… enfin nous demeurions serrés l’un contre l’autre, l’oreille tendue, très énervés.

Et soudain un second coup de sonnette, puis un troisième, puis un quatrième emplirent de vacarme le petit logement, nous firent nous dresser et nous asseoir en même temps, dans notre lit. On ne se trompait pas ; c’était bien à nous qu’on en voulait. Je passai vite un pantalon, je mis mes savates et courus à la porte du vestibule, craignant un malheur. Mais, avant d’ouvrir, je demandai : « Qui est là ? Que me veut-on ? »

Une voix, une grosse voix, celle de mon oncle, répondit : "C’est moi, Jean, ouvre vite, nom d’un petit bonhomme, je n’ai pas envie de coucher dans l’escalier.

Je me sentis devenir fou. Mais que faire ? Je courus à la chambre, et, d’une voix haletante, je dis à Louise:« C’est mon oncle, cache-toi. » Puis, je revins, j’ouvris la porte du dehors; et le curé Loisel faillit me renverser avec sa valise en tapisserie.

Il cria : « Qu’est-ce que tu faisais donc, galopin, pour ne pas m’ouvrir ? »

Je répondis en balbutiant : « Je dormais, mon oncle. »

Il reprit : « Tu dormais, bon, mais ensuite, quand tu m’as parlé, là, derrière la porte. »

Je bégayais : « J’avais laissé ma clef dans la poche de ma culotte. mon oncle. » Puis, pour éviter d’autres explications, je lui sautai au cou, l’embrassant avec violence.

Il s’adoucit, s’expliqua : "Me voici pour quatre jours, garnement. J’ai voulu jeter un coup d’œil sur cet enfer de Paris pour me donner une idée de l’autre. Et il rit d’un rire de tempête, puis reprit:

« Tu vas me loger où tu voudras. Nous retirerons un matelas de ton lit. Mais où est ton frère ? Il dort ? Va donc l’éveiller ? »

Je perdais la tête; enfin je murmurai : « Jacques n’est pas rentré : ils ont un gros travail supplémentaire, cette nuit, au bureau. »

Mon oncle, sans défiance, se frotta les mains en demandant :

« Alors, ça va, la besogne ? »

Et il se dirigea vers la porte de ma chambre. Je lui sautai presque au collet. « Non… non… par ici, mon oncle. » Une idée m’avait illuminé ; j’ajoutai : « Vous devez avoir faim, après ce voyage, venez donc manger un morceau. »

Il sourit.

« Ça, c’est vrai que j’ai faim. Je casserais bien une petite croûte. » Et je le poussai dans la salle.

On avait justement dîné chez nous, ce jour-là, l’armoire était bien garnie. J’en tirai d’abord un morceau de bœuf en daube que le curé attaqua gaillardement. Je l’excitais à manger, lui versant à boire, lui rappelant des souvenirs de bons repas normands pour activer son appétit.

Quand il eut fini, il repoussa son assiette devant lui en déclarant : « Voilà, c’est fait, j’ai mon compte » mais j’avais mes réserves ; je connaissais le faible du bonhomme, et je rapportai un pâté de volaille, une salade de pommes de terre, un pot de crème et du vin fin qu’on n’avait pas achevé.

Il faillit tomber à la renverse et s’écria : « Nom d’un petit bonhomme, quel garde-manger ! »

Et il reprit son assiette, en se rapprochant de la table. La nuit s’avançait, il mangeait toujours ; et je cherchais un moyen de me tirer d’affaire, sans en découvrir un seul qui me parût pratique.

Enfin, mon oncle se leva. Je me sentais défaillir. Je voulus le retenir encore : « Allons, mon oncle, un verre d’eau-de-vie ; c’est de la vieille ; elle est bonne. » Mais il déclara : « Non, cette fois, j’ai mon compte. Voyons ton logement. »

On ne résistait pas à mon oncle, je le savais ; et des frissons me couraient dans le dos ! Qu’allait-il arriver ? Quelle scène ? Quel scandale ? Quelles violences peut-être ?

Je le suivais avec une envie folle d’ouvrir la fenêtre et de me jeter dans la rue. Je le suivais stupidement sans oser dire un mot pour le retenir ; ie le suivais me sentant perdu, prêt à m’évanouir d’angoisse, espérant cependant je ne sais quel hasard.

Il entra dans ma chambre. Une suprême espérance me fit bondir le cœur. La brave fille avait fermé les rideaux du lit ; et pas un chiffon de femme ne traînait. Les robes, les collerettes, les manchettes, les bas fins, les bottines, les gants, la broche, les bagues, tout avait disparu.

Je balbutiai : « Nous n’allons pas nous coucher maintenant, mon oncle, voici le jour. »

Le curé Loisel répondit : « Tu es bon, toi, mais je dormirai fort bien une heure ou deux. »

Et il s’approcha du lit, sa bougie à la main. J’attendais, haletant, éperdu. D’un seul coup, il ouvrit les rideaux !… Il faisait chaud (c’était en juin) ; nous avions retiré toutes les couvertures, et il ne restait que le drap que Louise affolée avait tiré sur sa tête. Pour mieux se cacher sans doute, elle s’était roulée en boule, et on voyait… on voyait… ses contours collés contre la toile.

Je sentis que j’allais tomber à la renverse.

Mon oncle se tourna vers moi riant jusqu’aux oreilles, si bien que je faillis fondre de stupéfaction.

Il s’écria : « Ah ! ah ! mon farceur, tu n’as pas voulu éveiller ton frère. Eh bien, tu vas voir comment je le réveille, moi. »

Et je vis sa main, sa grosse main de paysan qui se levait ; et, pendant qu’il étouffait de rire, elle retomba avec un bruit formidable sur… sur les contours exposés devant lui.

Il y eut un cri terrible dans le lit ; et puis une tempête furieuse sous le drap. Ça remuait, remuait, s’agitait, frétillait. Elle ne pouvait plus se dégager, tout enroulée là-dedans.

Enfin une jambe apparut par un bout, un bras par l’autre, puis la tête, puis toute la poitrine, nue et secouée ; et Louise, furieuse, s’assit en nous regardant avec des yeux brillants comme des lanternes.

Mon oncle, muet, s’éloignait à reculons, la bouche ouverte comme s’il avait vu le diable, et soufflant comme un bœuf.

Je jugeai la situation trop grave pour l’affronter, et je me sauvai follement.


Je ne revins que deux jours plus tard. Louise était partie en laissant la clef au concierge. Je ne l’ai jamais revue.

Quant à mon oncle ? Il m’a déshérité en faveur de mon frère qui, prévenu par ma maîtresse, a juré qu’il s’était séparé de moi à la suite de mes débordements dont il ne pouvait rester témoin.

Je ne me marierai jamais, les femmes sont trop dangereuses.