Une vierge (Jammes)

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Édouard-Joseph (pp. 9-31).

I

Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.



Dans une matinée si limpide qu’elle n’existe presque pas ; où l’œil chercherait en vain, au-dessus de lui, un nuage ; sous la lumière qui est une eau pure ; au centre d’un verger rose pâle, qui est une constellation ou un grand madrépore, Madeleine a seize années dans le cœur aussi bien qu’un nid a des fauvettes.

Elle va, de ce pas incertain de la jeune fille qui rêve seule, et, comme la lessive l’éblouit, elle abaisse sur les myosotis de ses yeux les violettes blanches de ses paupières.

— Mademoiselle ! Mademoiselle ! On vous demande !

— Madeleine ! Madeleine !

— Mais qu’y a-t-il ?

— Madeleine !

— Quoi, maman ?

— Viens, je t’en prie, ô viens ! viens !… Je crois, je crois… ô mon Dieu !

C’est la grand’mère de Madeleine, la maman de sa maman, que l’on vient de trouver morte dans son lit. Et les abeilles continuent de bourdonner dans le verger où la jeune fille n’est plus.

Bonne-maman morte ressemble à l’hiver. Madeleine pleure, pleure comme le rameau de la vigne, et elle ne peut faire autrement que de ressembler au mois d’avril. Dès que la mort de la chère vieille est connue au village, tout le monde vient consoler Madeleine et sa mère qui est veuve.

Vous savez bien, cette lumière rousse du cierge dans le jour que laissent filtrer les volets fermés ; et cette assiette avec de l’eau bénite où trempe un laurier ; et le crucifix de métal blanc ; et ces mains bleues, sur la robe noire, nouées d’un chapelet. Ainsi soit-il.

On enterra, le surlendemain, bonne-maman qui était bien pieuse. Qu’il faisait beau ! Quelques gouttes d’orage tombèrent dans le soleil : les larmes des affligées. Un petit chat qui se peignait auprès de la fosse, et qui fermait les yeux en songeant à un lézard, s’enfuit en voyant arriver le cortège.

Dès lors Madeleine et sa maman se mirent toutes seules à table.

II

Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.



Le paroissien de bonne-maman était presque toujours sur sa commode, quand il n’était pas à l’église. Madeleine n’avait jamais prêté grande attention à ce bouquin, plus qu’au chapelet, posé tout à côté, dont quelques mailles étaient rejointes par des ficelles. Aux feuilles de ce livre Madeleine préfère celles de mai. Voici un an que grand’mère est morte. En fouillant dans un tiroir, la petite-fille retrouve le paroissien de son aïeule. Il y a dedans une de ces grosses pensées de velours bleu et jaune, séchée avec soin dans du coton. En encre décolorée, voici l’écriture de bonne-maman, une jolie écriture fine, qui n’est pas du tout celle adoptée par les jeunes filles d’aujourd’hui, qui s’efforcent d’imiter les caractères grossiers que devaient tracer Charlemagne ou Roland quand ils avaient brandi l’épée.

On lit en première page :

Le 8 Août 1836, Marie est née à trois heures du matin.

« Marie, c’est maman, se dit Madeleine. »

On lit ensuite :

Le 2 Août 1839, à midi, Jean-Baptiste est né.

« C’est l’oncle Jean, pense Madeleine, il est né dans le même mois que maman. »

On lit au-dessous :

Le 9 Décembre 1844, à huit heures du soir, Justine est née.

« Tante Justine qui est morte clarisse, oui. »

« Qu’ils étaient vieux ! Nous sommes en 1889. Maman a donc cinquante-trois ans. Oh ! alors, ils n’étaient pas trop vieux. Moi, j’ai dix-sept ans, et je suis la dernière venue de trois frères qui n’ont pas survécu. Bonne-maman inscrivait les naissances de ses enfants à mesure. Moi, je ferai comme ça, mariée. Mais je n’ai qu’un petit livre de messe en cuir de Russie, édition diamant. Il faudra que j’en achète un gros quand je me marierai, parce que je désire avoir beaucoup d’enfants. »

III

Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.



Au mois de Juin on fait les foins.

Il y a dix ans que bonne-maman est morte.

Nous sommes en 1898. Donc Madeleine a vingt-six ans. On n’est pas vieille à vingt-six ans. Enfin, on n’a plus seize ans. On est tout de même bien à temps pour se marier. Il vaut mieux ne pas se marier trop jeune. On reste comme ça plus longtemps avec sa mère.

Ainsi raisonne la jeune fille dans ce même jardin où l’on vint l’appeler quand son aïeule mourut, il y a dix ans, par cette matinée si limpide qu’elle n’existait presque pas ; où l’œil cherchait en vain, au-dessus de lui, un nuage dans la lumière, sœur de l’eau pure ; où le verger d’un rose pâle ressemblait à une constellation et à un grand madrépore ; où elle avait seize années dans le cœur aussi bien qu’un nid a des fauvettes.

Il y a quelques nuages aujourd’hui dans le ciel.

La lessive est suspendue, si blanche qu’elle éblouissait jadis Madeleine.

Elle ne l’éblouit plus. Ses yeux se sont habitués aux travaux de plein air. Elle-même vient d’étendre des nappes. Sa mère est fatiguée, soixante-deux ans.

— J’ai vingt-six ans. C’est un bon âge pour fonder un foyer. Que le foin coupé sent bon. Oh ! le commencement de l’été !

IV

Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.



Au mois de Juillet, on coupe le blé. L’oncle Jean-Baptiste vient voir sa sœur Marie et sa nièce Madeleine. Il dit à sa sœur :

— Vous êtes bien là, dans cette petite maison. Vous avez été sage de ne point la quitter.

Et sa sœur lui répond :

— D’autant plus que maman y est morte…

— Combien ?

— Treize ans.

— Déjà ! Quel âge a donc Madeleine ?

— Vingt-neuf ans, mon oncle.

— Tu es jolie, active et bonne. Il faudrait songer à te marier.

— Oncle jean, quand on n’a pas de dot…

— Ah ! mon enfant ! Le monde d’aujourd’hui ne va pas selon Dieu. Qu’une belle fille comme toi, qui n’a pas la vocation religieuse, ne se marie pas, je trouve cela contre nature. Est-ce que les femmes sont faites pour devenir postières, avocats, journalistes, médecins, que sais-je ? Est-ce que l’on peut aisément, quand on porte un petit, se traîner du téléphone au télégraphe, et de la salle d’opération au cher berceau ? Est-ce que l’on peut, quand on donne à téter, plaider la cause de Pierre contre Paul ? Est-ce qu’en écrivant un article sur la politique extérieure, on a le temps de surveiller la nichée, d’accueillir son mari quand il est las, de lui servir la soupe chaude ? Ah ! époque de détraqués ! Est-ce que la femme a jamais été faite pour gagner sa vie autrement que par l’austère et doux travail manuel, celui de la petite commerçante, de la paysanne ou de la couturière, qui, derrière la vitre de la ferme, voyait l’étoile du soir se lever ? Ah ! monde renversé ! monde sans foi ni loi qui paralyse l’épouse et la mère, qui ne lui demande plus le pain du ménage, la douceur des plumes sur la couvée, mais l’argent quand même ! Ah ! je sais bien que l’on me traite de retardataire et je me suis laissé dire l’autre jour que j’avais les idées de Francis Jammes.

— Ce catholique, mon oncle, qui est si naïf ?

— Précisément ! Et je suis à me demander si, malgré sa candeur, il ne finit point par avoir raison. À quoi nous sert l’intelligence, quand elle ne donne pas la juste solution du problème ? Que tu ne sois pas encore mariée, dotée de ces deux belles gerbes de blé que sont tes cheveux, c’est une solution fausse. La société, donc, est mal faite. Et c’est le troupeau qui nous dirige qui est responsable. Peut-être, s’ils te voyaient, nos gouvernants ne comprendraient-ils pas très bien pourquoi tu n’es pas mariée. Mais il suffit que tu ne le sois pas pour que j’en conclue que leur machine est mal faite alors que la tienne a été bien construite par le Bon Dieu.

— Maman ? interroge Madeleine.

— Ma petite ?

— J’ai perdu mon chapelet. Puis-je prendre celui de grand’mère qui est dans le tiroir de la commode ?

— Mais, certes !

— Au revoir, mon oncle. Je me rends à l’Adoration.

— Bonjour, petite.

V

Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.



Madeleine est toujours là. Personne n’est venu cueillir la jolie fille, parce que la jolie fille est honnête et que c’est le mariage ou rien. En Août, le verger n’est plus d’un rose pâle. Il est doré. Mais je ne sais pas si c’est dans les cheveux de Madeleine ou sur la cime des pommiers que l’on voit des fils d’argent que l’hirondelle entraîne.

— Quel âge a votre mère, Madeleine, aujourd’hui ?

— Soixante-et-onze ans, Madame.

— Et comment va-t-elle ?

— Toujours la même, pas bien ! Ah ! nous aurions bien besoin d’un bureau de tabac. Nous possédons encore une petite rente sur l’État français, mais d’autres valeurs ont sombré qu’on nous avait conseillées et que nous avions prises. Il faudra vendre quelque chose si l’on opère maman, la montre de grand’mère. Ce n’est pas facile, notre vie, mais nous nous aimons tellement que nous sommes heureuses. Le soir, quand la lampe est allumée, je lis à haute voix quelque livre qui parle du Ciel. Et, même quand nous pleurons ensemble, nous ne sommes pas tristes. Je vous quitte. Il faut que j’aille lui faire prendre sa potion.

VI

Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.



Le 3 Septembre 1910 est morte, à l’âge de soixante-quatorze ans, la maman de Madeleine. Celle-ci a fait le rangement pénible des vêtements de la chère vieille : les chapeaux de crêpe roussi, les robes élimées, les bottines qu’elle ne pouvait plus mettre depuis qu’elle avait de l’enflure aux pieds. Cette tâche et d’autres détails pénibles terminés, Madeleine a quitté sa chambre à jamais pour occuper celle de sa pauvre maman qui, elle-même, en 1888, avait quitté la sienne pour prendre celle-ci où sa mère était morte.

Dans cette tombée d’automne — on entendait autrefois le chant des vendangeurs, les vignes sont phylloxérées, — Madeleine, sous l’abat-jour, fait ronfler sa machine à coudre dont le volant imite le bruit aigu du vent sous une porte. Huit heures vont sonner. Elle range sa couture, et, sur la commode où il est presque toujours quand il n’est pas à l’église, elle prend le paroissien de l’aïeule, à côté du chapelet rafistolé avec des ficelles. Elle retrouve la fleur, l’écriture jaunie relatant les naissances :

Le 8 Août 1836, Marie est née à trois heures du matin…

Une larme coule le long de la joue, s’arrête au coin des lèvres. Elle avale cette larme. Elle songe qu’elle n’aura point fondé de foyer, pas eu d’enfants. Elle est seule. Un officier l’aurait bien épousée jadis, qu’elle trouvait à son goût, mais il exigeait dix mille francs de dot et ni sa mère ni elle n’avaient pu se saigner de cette somme. Pourquoi s’attarder à ce souvenir, à ce regret peut-être ? Elle replace le paroissien, elle prend le chapelet, et, de tout son cœur, elle se plonge dans le cœur de Dieu. Et bientôt l’amertume disparaît, son âme devient comme une matinée limpide où l’œil chercherait en vain, au-dessus de lui, un nuage, et les fauvettes d’autrefois chantent dans la lumière invisible. Mais c’est de la joie plus haute, plus grave, et, dans la certitude que sa mère l’attend dans le Paradis qu’elles n’ont point connu sur terre, Madeleine murmure : Mon Dieu, que vous êtes bon !


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