Une visite nocturne

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Traduction par Louis Labat .
La Main brune Édition Pierre Lafitte (pp. 58-65).


UNE VISITE NOCTURNE


« Je racontai mon histoire quand on m’arrêta, mais personne ne voulut me croire. Je la racontai de nouveau lors du procès. Je dis la chose dans son entier, comme elle était arrivée, pas davantage. Dieu m’assiste ! je mis tout au plus juste, et les paroles et les gestes de lady Mannering, et mes paroles et mes gestes. Et j’y gagnai quoi ? « L’accusé a fait une déclaration incohérente, inadmissible dans les détails, et ne reposant sur aucun semblant de preuve » : ainsi s’exprima l’un des journaux de Londres ; pour les autres, ce fut comme si je n’avais présenté aucune défense. Et pourtant, j’ai vu, de mes yeux vu, le meurtre de lord Mannering ; et j’en suis aussi innocent que n’importe lequel des jurés qui me jugèrent.

Puisque aujourd’hui vous êtes là, monsieur, pour recevoir les pétitions des prisonniers, voici la mienne. Je vous demande de la lire, seulement de la lire. Puis, renseignez-vous sur le caractère de cette « lady » Mannering, – si du moins elle garde toujours le nom qu’elle portait il y a trois ans, quand, pour mon malheur, je fis sa rencontre. Chargez de cette enquête un agent privé ou un homme de loi ; et vous en saurez vite assez pour vous convaincre que mon récit est la vérité pure. La moindre recherche vous mettra sur la voie. Rappelez-vous que le crime ne profita qu’à cette personne, puisque, d’une femme malheureuse qu’elle était, la voilà devenue maintenant une riche veuve. Vous tenez le fil conducteur, vous n’avez qu’à le suivre et à voir où il vous mène.

Remarquez-le bien, monsieur, je ne parle pas du cambriolage. Je ne réclame pas contre ce que j’ai mérité, n’ayant pas eu plus que je ne méritais. Ce fut bel et bien du cambriolage, et je l’ai payé de mes trois ans. Je reconnais le cambriolage ; mais quant au meurtre, qui fait aujourd’hui de moi un condamné à vie – et avec un autre juge que Sir James j’y allais peut-être de la corde, – j’affirme n’être pour rien là dedans et proteste de mon innocence. J’en viens à la nuit du 14 septembre. Je vous dirai très exactement ce qui arriva.

« J’avais passé l’été à Bristol, en quête de travail. Je crus savoir que j’en trouverais à Portsmouth, car je suis bon mécanicien ; et je me mis en route à travers le sud de l’Angleterre, m’occupant sur mon chemin à mille bricoles. J’essayai de tout pour me tirer honnêtement d’affaire, car je venais de passer un an dans la prison d’Exeter et ne me souciais plus de loger chez la reine. Mais on a du mal à s’employer quand le nom qu’on porte n’est pas sans tache ; et tout ce que je pus faire, ce fut de vivre. Enfin, après avoir pendant dix jours coupé du bois et cassé des cailloux pour un salaire de famine, j’arrivai près de Salisbury avec une couple de shillings dans la poche, et n’ayant plus ni souliers ni patience. Il y a, sur la route, entre Blandford et Salisbury, un cabaret qu’on appelle « Le Bon Vouloir ». J’y louai un lit pour la nuit. J’étais assis dans la salle, tout seul, à l’heure de la fermeture, quand le cabaretier, un nommé Allen, s’approcha de moi, et se mit à dévider son écheveau sur les gens du voisinage. C’était un homme qui aimait bavarder ; si bien que, sur son invitation, je restai avec lui à fumer en buvant un broc d’ale. Et je ne pris pas grand intérêt à ce qu’il disait, jusqu’au moment où, le diable s’en mêlant, il vint à parler des trésors de Mannering Hall.

« Vous voulez dire la grande maison sur la droite avant d’entrer au village ? demandai-je. Celle avec un parc ?

— Précisément. La maison blanche avec des piliers, sur la route de Blandford. »

Je l’avais remarquée en passant, et il m’était venu à l’esprit, comme ça, qu’on pouvait facilement s’y introduire. J’avais écarté cette idée, mais voilà qu’à présent l’aubergiste m’y ramenait avec son énumération des richesses.

« Le maître du lieu, dit-il, était déjà un grigou en son jeune temps. Vous pensez s’il l’est à son âge ! N’empêche qu’il a eu quelque agrément avec sa fortune.

— Quel agrément s’il ne la dépense pas ? demandai-je.

— Eh bien, mais il s’est payé la plus jolie femme d’Angleterre ! C’est au moins cela, comme agrément. Elle pensait avoir la disposition de l’argent, elle fait aujourd’hui la différence.

— Et qu’est-ce qu’elle était ? dis-je, manière de dire quelque chose.

— Rien du tout quand le vieux lord en fit sa lady Elle arrivait de Londres. Des gens prétendaient qu’il l’avait prise au théâtre. Personne ne savait. Le vieux était resté dehors tout un an. À son retour, il amenait une jeune femme. Elle est toujours là. Stephens, le maître d’hôtel, me raconta une fois qu’elle égayait toute la maison dans les premiers temps de son arrivée ; mais les façons mesquines et blessantes de son mari, la solitude où il la confine, car il déteste voir un visiteur, l’amertume de ses paroles, car sa langue est un aiguillon de guêpe, ont fait que la vie s’est retirée d’elle, et qu’elle est devenue une pâle et silencieuse créature qu’on voit errer tristement dans les sentiers de la campagne. Certains prétendent qu’elle aimait un autre homme, mais que les trésors du vieux lord la rendirent infidèle, et qu’à présent elle se dévore le cœur pour avoir perdu l’un sans bénéfice auprès de l’autre. Car avec toute la fortune de son mari elle pourrait bien passer pour la personne la plus pauvre de la paroisse. »

L’aubergiste me disait ces choses, et beaucoup de pareilles ; mais je les oubliais aussitôt dites, car elles ne me touchaient pas. La seule chose qui m’occupât, c’était de savoir sous quelle forme lord Mannering gardait ses richesses. Les titres de propriété ou de rente ne sont que des papiers, et il y a plus de danger que de profit à les prendre. Mais le métal et les bijoux valent le risque. Et alors, comme s’il répondait à mes pensées, l’aubergiste se mit à m’entretenir de la grande collection de médailles d’or réunie par lord Mannering. Elle était la plus précieuse du monde ; à telles enseignes que, si l’on mettait dans un sac toutes les médailles, l’homme le plus fort de la paroisse n’arriverait pas, disait-on, à soulever le sac. Là-dessus, l’aubergiste ayant été appelé par sa femme, nous allâmes nous coucher.

Ceci n’est pas une histoire forgée à plaisir, pour les besoins de ma cause. Mais, je vous en prie, monsieur, songez-y ; demandez-vous s’il pouvait y avoir tentation plus cruelle ? J’étais là, cette nuit, dans ce lit, sans ressources, sans espoir, sans travail, avec mon dernier shilling en poche. J’avais essayé d’être honnête, et les honnêtes gens m’avaient tourné le dos. Ils me reprochaient d’être un voleur, et me rejetaient vers le vol. Pris dans le courant, je n’avais plus aucun moyen de le remonter. Et voilà qu’il se présentait cette aubaine : la grande maison toute bordée de fenêtres, et les médailles d’or si faciles à fondre ! C’était comme si l’on avait tendu un croûton à un affamé et pu croire qu’il ne le mangerait pas ! Je luttai un moment ; mais baste ! Je finis par m’asseoir sur mon lit et par me jurer que je deviendrais riche cette nuit-là et renoncerais désormais au crime, ou que je connaîtrais encore le poids des menottes. Je me glissai dans mes vêtements, déposai un shilling sur la table pour l’aubergiste, et, par la fenêtre, je sautai dans le jardin.

Un mur élevé servait de clôture. Je le franchis sans la moindre peine. De l’autre côté, c’était l’espace libre. Je ne rencontrai pas une âme sur ma route. La porte de l’avenue était ouverte. Dans le pavillon du garde, personne ne bougeait. Il faisait clair de lune et j’apercevais la grande maison, éclatante de blancheur, par-dessous la voûte des arbres. Je fis environ un quart de mille et parvins à un vaste terrain sablé devant la porte principale. Je demeurai là, un instant, accroupi, me demandant où je trouverais l’accès le plus facile. La fenêtre d’angle, à l’une des ailes, semblait la moins visible des étages ; un épais rideau de lierre la masquait ; j’avais donc là ma meilleure chance. À la faveur des arbres, je passai derrière la maison. Un chien aboya et fit sonner sa chaîne. J’attendis qu’il se calmât, puis je repris ma marche furtive jusqu’à la fenêtre que j’avais choisie.

C’est une chose extraordinaire que les gens de la campagne se gardent si mal, et que, loin des grandes villes, l’idée du voleur n’entre pas dans les têtes. L’occasion vient, pour ainsi dire, au-devant du pauvre diable quand, allant à une porte sans songer à mal, il la voit s’ouvrir toute seule. Ce ne fut pas tout à fait mon cas. Mais un simple crochet fermait la fenêtre : je le fis jouer du bout de mon couteau, soulevai la fenêtre, introduisis la lame dans l’intervalle des persiennes, et ouvris. C’étaient des persiennes pliantes, que je n’eus qu’à pousser devant moi pour pénétrer dans la chambre.

« Bonsoir, monsieur ! soyez le bienvenu ! » dit une voix.

J’ai eu quelques émotions dans ma vie, mais pas une aussi violente. Dans le champ même de la fenêtre, à portée de mon bras, se dressait une femme qui tenait à la main un rat de cave. Grande, mince, droite, elle avait un beau visage pâle qui aurait pu être taillé dans du marbre, et ses yeux et ses cheveux étaient aussi noirs que la nuit. Une sorte de peignoir lui descendait jusqu’aux pieds. Et dans cette robe, et avec ce visage, elle semblait un immobile fantôme. Mes genoux s’entrechoquaient et je dus m’appuyer à une persienne. J’aurais tourné les talons et pris la fuite si j’en avais eu la force. Mais je ne pouvais que rester sur place et la contempler.

Elle me rappela vite à moi.

« N’ayez pas peur ! dit-elle (et, d’une maîtresse de maison à un voleur, c’étaient là d’étranges paroles). Je vous ai vu de la fenêtre de ma chambre quand vous vous cachiez sous les arbres ; alors, je suis descendue à pas de loup, et je vous ai entendu à la fenêtre. Je vous l’aurais ouverte si vous m’en aviez laissé le temps. Mais vous m’avez devancée. »

Elle me prit par la manche et me tira dans la chambre.

« Que signifie ceci, madame ? Pas de plaisanteries ! dis-je avec ma voix la plus rude, et je sais la faire rude quand je veux. Vous auriez tort de vous moquer de moi, ajoutai-je, en montrant le couteau qui m’avait servi à ouvrir la persienne.

— Je ne songe pas à me moquer de vous, répondit-elle. Au contraire, je suis votre amie et désire vous venir en aide.

— Faites excuse, madame, mais voilà qui me paraît dur à avaler. Vous désireriez me venir en aide, vous ? Pourquoi ?

— J’ai mes raisons. » Et, tout d’un coup, ses yeux noirs flambèrent dans sa figure blanche.

« Parce que je le hais, je le hais, je le hais ! Comprenez-vous ? »

Je me rappelai ce que m’avait dit l’aubergiste, et je compris. Je la regardai en face et connus que je pouvais m’en remettre à elle. Elle voulait se venger de son mari. Elle voulait le frapper à l’endroit sensible, à la bourse. Elle le haïssait au point de perdre tout orgueil et de se confier à un individu comme moi, pourvu qu’il servît à ses fins. J’ai détesté quelques personnes dans ma vie ; mais je crois n’avoir jamais compris la haine jusqu’à l’instant où je vis ce visage de femme à la lueur de ce rat de cave.

« Vous fiez-vous à moi, maintenant ? demanda-t-elle ; et, de nouveau, elle me tirait doucement par la manche.

— Oui, Votre Seigneurie.

— Vous me connaissez, alors ?

— Je suppose qui vous êtes.

— Mes griefs sont la fable du pays. Mais qu’est-ce que cela fait à cet homme ? Il n’aime sur terre qu’une chose, et cette chose est à votre disposition. Avez-vous un sac ?

— Non, Votre Seigneurie.

— Fermez les persiennes. Comme cela, personne ne verra la lumière. Vous n’avez rien à craindre. Les domestiques dorment dans l’autre aile. Je vais vous montrer les objets précieux. Vous ne pouvez pas tout prendre ; vous choisirez le meilleur. »

Je me trouvais dans une salle longue et basse. Des tapis et des peaux jonchaient le parquet poli. Des petites vitrines se dressaient par endroits. Les murs étaient décorés de lances, d’épées, de pagaies, d’autres objets semblables qu’on voit dans les musées. Et il y avait aussi des étoffes bizarres, rapportées des pays sauvages. La dame prit au milieu de tout cela un grand sac de cuir.

« Cet oreiller fera l’affaire. Venez, je vais vous indiquer où sont les médailles. »

Je croyais rêver à l’idée que cette grande femme blanche était la dame de la maison et qu’elle me prêtait la main pour voler chez elle. J’en aurais ri peut-être s’il n’y avait eu dans la pâleur de son visage quelque chose qui m’impressionnait et me glaçait. Elle glissait devant moi comme un fantôme, tenant le rouleau vert de son rat de cave, et je la suivis, avec mon sac, jusqu’à une porte au bout de la salle. La clef était à la serrure. Je n’eus qu’à passer derrière mon guide dans la chambre à côté.

C’était une vaste salle, avec des tapisseries pendantes qui, je me le rappelle, représentaient une chasse au cerf ; et à la lueur clignotante de la bougie on aurait juré voir les chiens et les chevaux bondir sur les murailles. Il n’y avait pas d’autres meubles que de grands casiers en noyer, ornés de cuivre et munis, dans le haut, de vitrages sous lesquels s’alignaient les médailles d’or, quelques-unes larges comme des assiettes, épaisses d’un demi-pouce, toutes reposant sur du velours rouge, et brillant dans l’obscurité. Les doigts me démangeaient de les atteindre, et déjà je m’apprêtais, avec mon couteau, à faire sauter l’une des serrures. Mais la dame étendit sa main sur mon bras.

« Un moment, dit-elle. Vous avez mieux à faire. Des souverains d’or ne valent-ils pas mieux que ces médailles ?

— Évidemment, dis-je. C’est ce qu’il y a de mieux.

— Bien, reprit-elle. Mon mari dort là-haut, juste au-dessus de notre tête. Un simple petit escalier nous sépare de lui. Il y a, sous son lit, une boîte en fer-blanc, et, dans cette boîte, assez d’argent pour remplir ce sac.

— Comment faire sans l’éveiller ?

— Que vous importe qu’il s’éveille ? »

Et me regardant d’un œil fixe :

« Vous pouvez l’empêcher d’appeler.

— Non, madame, non, pas cela.

— Comme il vous plaira, conclut-elle. Je vous prenais, à vous voir, pour un homme de courage ; je m’aperçois que je me trompais. Du moment qu’un vieillard vous intimide, vous ne pouvez pas, bien entendu, lui prendre son argent sous son lit. Vous êtes seul juge de vos affaires. Mais j’attendais mieux de vous. Et vous devriez, je crois, choisir un autre métier.

— Je ne veux pas d’un meurtre sur ma conscience.

— Vous pouvez vous assurer de lui sans lui faire aucun mal. Qui vous parle de meurtre ? L’argent est sous le lit. Qu’il y reste si le cœur vous manque ! »

Ainsi, elle m’excitait par du sarcasme, elle me tentait avec cet argent qu’elle faisait miroiter sous mes yeux. Et sans doute j’aurais fini par céder, je serais monté à tout hasard, si, voyant de quels yeux perfides et malicieux elle me regardait me débattre, je n’avais compris qu’elle voulait faire de moi un instrument de sa vengeance et ne me laissait pas d’autre alternative que de violenter le vieillard ou de me laisser prendre. Elle sentit qu’elle allait trop loin, car elle se transfigura tout d’un coup et se mit à me sourire. Trop tard : je savais à quoi m’en tenir.

« Je n’irai pas là-haut, déclarai-je. J’ai ici tout ce que je désire. »

Elle me toisa, et du plus haut qu’on eût jamais toisé un homme.

« Soit ! Enlevez ces médailles. Vous me ferez plaisir en commençant de ce côté. Je suppose qu’une fois fondues elles auront toutes la même valeur ; mais celles que voici sont les plus rares, et, par conséquent, ont pour lui le plus de prix. Inutile de forcer les serrures ; vous n’avez qu’à presser ce bouton de cuivre, il y a un ressort secret. Là ! D’abord cette grande. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux. »

Elle avait ouvert un des meubles, et toutes ces belles choses s’offraient à moi. J’allais faire main basse sur les médailles qu’elle me désignait, quand je la vis changer de visage et lever le doigt comme pour m’avertir.

« Chut ! murmura-t-elle. Qu’y a-t-il ? »

Au loin, dans le silence de la maison, nous entendîmes un bruit sourd et traînant, un bruit de pas. Elle referma instantanément le meuble.

« Mon mari ! souffla-t-elle. C’est bien, ne vous effrayez pas, j’arrangerai tout. »

Elle me poussa, mon sac à la main, derrière la tapisserie, et, s’éclairant de son rat de cave, regagna vivement la chambre d’où nous sortions. Bien que caché, je continuais de l’apercevoir par la porte ouverte.

« Est-ce vous, Robert ? » cria-t-elle.

La flamme d’une bougie éclaira le seuil du musée ; les pas se rapprochèrent ; et je vis apparaître un visage, un grand visage sévère, tout en os et en plis, avec un énorme nez crochu et des lunettes d’or. La tête se rejetait en arrière à cause des lunettes, et le nez faisait saillie sur le visage comme un bec d’oiseau. L’homme était grand et gros, tellement que dans sa robe de chambre flottante il semblait remplir tout le cadre de la porte. Ses cheveux bouclaient autour de sa tête. Il n’avait pas de barbe. Sa bouche mince, petite et pincée, se dissimulait profondément sous le nez impérieux. Il restait là, sa bougie en avant, et regardait sa femme d’un air étrangement hostile. Je devinai à le voir qu’il avait pour elle la même affection qu’elle avait pour lui.

« Eh bien, demanda-t-il, qu’est-ce donc ? Encore un accès d’humeur ? Qu’avez-vous à rôder ainsi dans la maison ? Pourquoi n’allez-vous pas vous coucher ?

— Je n’ai pas sommeil, » dit-elle.

Elle traînait sur les mots, avec lassitude. Si jamais cette femme avait été actrice, elle n’oubliait pas son métier.

« Me permettez-vous de croire, fit-il d’une voix moqueuse, qu’une bonne conscience est un bon auxiliaire du sommeil ?

— Mensonge ! répliqua-t-elle, car vous dormez le mieux du monde.

— Il n’y a dans ma vie, gronda-t-il, et ses cheveux dressés par la colère le faisaient ressembler à un vieux cacatoès, il n’y a qu’une chose dont j’aie à rougir. Vous savez laquelle. Ce fut de ma part une erreur. Elle portait en elle sa punition.

— Pour moi comme pour vous. Souvenez-vous-en !

— Vous n’avez pas à vous plaindre. Je suis descendu, vous êtes montée.

— Montée !

— Oui, montée. Vous ne nierez pas qu’on monte, je suppose, quand on passe du music-hall à Mannering Hall ! Imbécile que je fus de vous arracher à votre milieu !

— Si vous le pensez, pourquoi me retenir ?

— Parce qu’un tourment caché vaut mieux qu’une honte publique. Parce qu’il est plus facile de supporter les conséquences d’une folie que de la reconnaître. Et aussi parce que je tiens à vous garder sous mes yeux, et à savoir que vous ne pouvez revenir à l’autre.

— Misérable ! misérable lâche !

— Oui, oui, madame, je sais votre ambition secrète. Mais vous ne la réaliserez pas, moi vivant. Et si vous revenez à cet homme après ma mort, j’aurai soin que vous lui reveniez à l’état de mendiante. Vous et votre cher Edouard n’aurez jamais la satisfaction de gaspiller mes économies. Prenez-en votre parti, madame. D’où vient que je trouve grandes ouvertes cette fenêtre et ces persiennes ?

— La nuit était très lourde.

— Vous avez commis une imprudence. Savez-vous qu’il peut y avoir dehors des vagabonds, et que ma collection de médailles n’a pas sa pareille ? Vous aviez également laissé la porte ouverte. Est-ce le moyen d’empêcher qu’on me pille mes vitrines ?

— J’étais là.

— Sans doute. Je vous entendais bouger dans la chambre des médailles, et c’est pourquoi je suis descendu. Que faisiez-vous ?

— Que pouvais-je faire ? Je regardais ces médailles.

— Curiosité nouvelle de votre part. »

Il la regarda d’un air soupçonneux et s’avança vers la seconde salle. Elle le suivit.

Et je constatai à ce moment une chose dont je frémis. J’avais laissé mon couteau ouvert sur l’une des vitrines. Il s’y étalait en pleine vue. Elle l’aperçut la première. Avec une astuce bien féminine, elle tendit son rat de cave, de façon à interposer la lumière entre les yeux de lord Mannering et le couteau ; puis elle saisit le couteau dans sa main gauche et le dissimula contre sa robe. Le vieux, cependant, inspectait tour à tour chaque vitrine ; un instant même, il s’approcha de moi jusqu’à portée de main. Rien n’indiquant qu’on eût touché aux médailles, il repassa, grondant et maugréant, dans la première pièce.

Sitôt repassé dans la première pièce, il posa sa bougie sur un coin d’une des tables, et s’assit, hors de ma vue. Elle allait et venait derrière lui, ainsi que je m’en rendais compte à l’ombre projetée sur le parquet par la lumière du rat de cave. Alors il se mit à parler de cet homme qu’il appelait Edouard, et chacun de ses mots tombait comme une goutte de vitriol. Il parlait bas, de sorte que je ne pouvais pas tout entendre ; mais, à ce que j’entendais, je devinais qu’il n’aurait pas fait pis en la cinglant avec une cravache. D’abord, elle répliqua quelques mots ; ensuite elle se tut, tandis que, de sa voix glaciale et ironique, il continuait, insultant, fouaillant, torturant, tellement que je m’étonnai qu’elle le subît en silence. Et soudain, j’entendis le vieux crier : « Sortez de derrière moi ! Lâchez-moi ! Quoi ! vous oseriez me frapper ! » Il y eut un bruit caractéristique, une espèce de choc mou. Le vieux cria : « Mon Dieu ! du sang ! » et remua les pieds, comme s’il se levait. J’entendis un second coup. Le vieux cria encore : « Démon que vous êtes ! » Puis rien ne troubla plus le calme de la maison qu’un bruit d’éclaboussement sur le plancher.

Alors je sortis de ma cachette et, frissonnant d’horreur, je m’élançai vers la première salle. Le vieux avait glissé sur sa chaise, et sa robe de chambre, toute ramassée, lui donnait l’air d’avoir une monstrueuse bosse sur le dos. Sa tête, avec les lunettes restées à leur place, s’inclinait sur le côté, et sa bouche mince s’ouvrait comme celle d’un poisson mort. Je ne voyais pas d’où venait le sang, mais j’en entendais le claquement sur le plancher. Quant à elle, debout derrière lui, elle avait la figure éclairée en plein par le rat de cave. Ses lèvres se serraient, ses yeux luisaient, un peu de couleur lui était montée aux joues ; je ne me rappelais pas avoir rencontré une femme plus belle.

« Vous avez fait cela ! m’écriai-je.

— Oui, répondit-elle de son air tranquille, j’ai fait cela.

— Et maintenant, qu’allez-vous faire ? On va vous arrêter pour meurtre.

— Ne vous inquiétez pas de moi. Je n’ai rien qui m’attache à la vie, cela n’a donc pas d’importance. Donnez-moi la main pour le remettre droit sur sa chaise. C’est horrible de le voir ainsi. »

J’obéis, bien que cela me glaçât de toucher le cadavre. Un peu de sang me tomba sur la main, et j’en fus malade.

« à présent, dit-elle, vous pouvez prendre les médailles. Autant vous qu’un autre. Prenez et allez-vous-en.

— Je n’en ai plus envie. Je n’ai envie que de partir, je ne me suis jamais trouvé dans pareille affaire.

— Folie ! dit-elle. Vous êtes venu pour les médailles, elles sont à votre merci. Pourquoi ne les prendriez-vous pas ? Personne qui vous en empêche. »

Je tenais encore le sac. Elle ouvrit le meuble, et dans le sac nous jetâmes à nous deux une centaine de médailles. Mais je n’eus pas la force de rester davantage. Je m’approchai de la fenêtre, car l’air de la maison me semblait empoisonné après ce dont je venais d’être le témoin. En me retournant, je la vis encore debout, grande et gracieuse, sa lumière à la main, telle qu’elle m’était d’abord apparue. Elle me fit un geste d’adieu, auquel je répondis, et je m’engageai vivement dans l’allée sablée.

Dieu merci, j’ai le droit de jurer, la main sur le cœur, que je n’ai pas commis le meurtre. Peut-être en serait-il différemment si j’avais pu lire dans l’esprit de cette femme ; et sans doute il y aurait eu deux cadavres au lieu d’un dans cette chambre si j’avais pu soupçonner ce que cachait son dernier sourire. Uniquement préoccupé de ma sécurité, je ne réfléchis pas une minute à la façon dont elle m’avait noué la corde autour du cou. Mais j’avais à peine fait cinq pas hors de la fenêtre, en longeant la maison dans l’ombre, de la même façon qu’à mon arrivée, quand j’entendis un cri capable d’éveiller la paroisse, suivi d’un second, puis d’un troisième.

« à l’assassin ! à l’assassin ! à l’assassin ! au secours ! »

Et ces cris de femme dans la nuit paisible retentissaient par-dessus la campagne. Ils me traversaient la tête. En à s’agiter, des fenêtres à s’ouvrir, non un instant, des lumières commencèrent seulement dans la maison derrière moi, mais au pavillon de garde et aux écuries en face. Comme un lièvre effaré, je pris ma course dans l’allée, mais j’entendis la grille se fermer avant que je l’eusse atteinte. Alors, je cachai mon sac sous un amas de bois mort et j’essayai de me sauver à travers le parc. Quelqu’un m’aperçut au clair de lune, et j’eus bientôt à mes trousses une douzaine de gens avec des chiens. Je me blottis parmi les ronces, mais les chiens étaient trop nombreux pour moi, et je respirai lorsque enfin on arriva pour les empêcher de me mettre en pièces. On m’empoigna, on me traîna jusque dans la chambre d’où je sortais.

« Est-ce l’homme, Votre Seigneurie ? » demanda le plus âgé de la bande, que j’appris plus tard être le maître d’hôtel.

Penchée sur le corps, elle se cachait les yeux avec un mouchoir. Brusquement, elle tourna vers moi un visage de furie. Ah ! quelle comédienne que cette femme !

« Oui, oui, c’est bien l’homme, hurla-t-elle. Ah ! canaille ! canaille ! traiter ainsi un vieillard ! »

Il y avait là un individu qui semblait un constable du village. Il mit sa main sur mon épaule.

« Qu’avez-vous à répondre ? interrogea-t-il.

— Que c’est elle qui a fait ça, m’écriai-je, en désignant la femme dont les yeux ne sourcillèrent pas une fois devant les miens.

— Allons, allons ! dit-il, à d’autres ! » Et l’un des domestiques me frappa du poing.

« Je vous dis que je l’ai vue, protestai-je. Je l’ai vue donner deux coups de couteau à cet homme. Elle l’a tué après m’avoir aidé à le voler. »

Le domestique fit encore mine de me battre ; mais elle étendit la main.

« Pas de violence, dit-elle, la justice fera son œuvre.

— Que Votre Seigneurie s’en rapporte à moi, dit le constable. Votre Seigneurie, n’est-ce pas, a vu le crime ?

— De mes propres yeux vu. Ce fut horrible. Nous entendîmes du bruit et nous descendîmes. Mon pauvre mari marchait devant moi. L’homme avait ouvert une des vitrines et remplissait le sac de cuir noir qu’il tenait à la main. Il bondit devant nous pour fuir. Mon mari l’arrêta. Dans la lutte, lord Mannering reçut deux coups de couteau. Si je ne me trompe, l’arme est encore dans la blessure. Et voyez le sang sur les mains du meurtrier !

— Voyez-le sur ses mains à elle ! ripostai-je.

— Elle a tenu la tête de Sa Seigneurie, coquin effronté ! » dit le maître d’hôtel.

À ce moment, un groom entrait, portant le sac que j’avais jeté dans ma fuite.

« Voici, dit le constable, le sac même dont parlait Votre Seigneurie. Et voici, dedans, les médailles. Cela me suffit. Nous garderons l’homme ici cette nuit, et demain l’inspecteur et moi l’emmènerons à Salisbury.

— Pauvre diable ! dit la femme. Pour ma part, je lui pardonne le mal qu’il me fait. Qui sait quelle tentation peut l’avoir poussé au crime ? Sa conscience et la loi lui assurent un châtiment que je ne veux pas rendre plus cruel par mes reproches. »

Je ne trouvai rien à répondre. Non, monsieur, je ne trouvai rien, tellement cette femme me stupéfiait pas son assurance ; et dans un silence qui semblait lui donner raison, je laissai le maître d’hôtel et le constable me traîner jusqu’au cellier, où l’on m’enferma pour la nuit.

Je vous ai dit, monsieur, toute la série d’événements qui aboutirent à l’assassinat de lord Mannering par sa femme, la nuit du 14 septembre de l’année 1894. Peut-être, comme le constable de Mannering-Towers et le juge des assises, ne tiendrez-vous aucun compte de mes allégations. Ou peut-être y reconnaîtrez-vous l’accent de la vérité ; et vous m’écouterez, et vous vous ferez pour jamais le nom d’un homme qui ne s’embarrasse pas de considérations personnelles quand il s’agit de justice. Je n’espère qu’en vous, monsieur. Si vous me lavez de cette accusation mensongère, je vous bénirai comme jamais un homme n’en bénit un autre. Au contraire, si vous vous détournez de moi, je vous donne ma parole que d’ici à quelques semaines je me serai pendu aux barreaux de ma cellule, et que, dorénavant, pour peu que cela ait jamais été permis à quelqu’un, je reviendrai dans tous vos rêves. Ce que je demande est très simple. Renseignez-vous sur cette femme, contrôlez l’emploi de l’argent dont elle est devenue maîtresse, vérifiez l’existence de cet Edouard que je prétends être mêlé à sa vie. Et si, de la sorte, vous apprenez quelque chose qui vous montre la vraie nature de la personne ou qui vous semble corroborer l’histoire que je vous ai dite, je sais pouvoir compter sur votre cœur pour prendre pitié d’un innocent.