Une voix du Pacifique. La République et ses imprudents amis

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UNE VOIX DU PACIFIQUE.



LA RÉPUBLIQUE ET SES IMPRUDENTS AMIS.




Dans un État républicain, le respect de la légalité est le premier devoir de l’électeur.


Un républicain de Paris, écrivant jadis à un républicain habitant New York, formulait ce vœu terrible :

« Puissent les navires qui les emportent sombrer, et l’Océan vengeur les engloutir ! »

Contre qui était prononcée cette inhumaine imprécation ?

Contre les combattants de juin 1848 que l’on transportait hors de France.

Ces aveugles, ces égarés, ces forcenés, incités et soutenus par les scélérats que les partis réactionnaires ont toujours à leur solde pour ces criminelles entreprises, venaient d’assaillir la République qui avait pu leur résister et les vaincre, mais qui par cela même devait se trouver plus tard impuissante en face de l’attentat du prince-président.

Eh bien ! cette sinistre leçon reste incomprise et sans effet pour certains individus aux prétentions politiques. On veut recommencer les mêmes errements. On travaille de nouveau à affoler la nation en affichant des aberrations fatales, en demandant des changements inopportuns, en attaquant les hommes qui ont charge des destinées de la République, et qui sont ainsi poussés à avoir recours à des mesures répressives pour faire respecter une légalité tutélaire.

Que les masses ignorantes manquent de sens politique, cela se comprend ; mais que des hommes comme, par exemple, les Blanqui, les Rochefort, etc., etc., se montrent agressifs, impatients, intransigeants, et se prêtent si docilement à être les instruments d’actes qui doivent inévitablement tourner au profit des ennemis de la République, c’est ce qui indique en quelles mains inhabiles les rênes de l’État tomberaient si un mouvement insurrectionnel ou de l’opinion venait à s’effectuer en leur faveur.

Que feraient ces malheureux, ou leurs pareils, au lendemain de leur éphémère triomphe ?

Le calme s’établirait-il comme par enchantement ?

Ne se trouveraient-ils pas en présence des mêmes difficultés qui rendent soucieux tout homme d’État sérieux ?

Ne se trouveraient-ils pas en présence des mêmes partis hostiles, des mêmes intérêts délicats à ménager, à concilier ?

N’auraient-ils pas à lutter contre les royalistes, les impérialistes et les ultramontains brochant sur le tout ?

Les mesures qu’ils décréteraient au nom du peuple et pour son salut tourneraient toutes à leur confusion ; et alors, pour échapper au ridicule, ils tomberaient — c’est forcé — dans l’odieux.

L’esprit de saillie, le style trivial peuvent faire réussir un journal comme le Figaro, la Marseillaise ou le Père Duchêne ; mais il faut autre chose que des bons mots ou d’ineptes jurons pour résoudre les questions à l’ordre du jour.

Lorsqu’on possède ou que l’on est sur le point de posséder les libertés nécessaires, ce n’est qu’avec du temps et un esprit pratique très-sagace qu’on peut réaliser les améliorations possibles.

Mais si la folie intervient, si elle trouve de l’écho dans certaines sommités politiques ou littéraires, le progrès est compromis, la République est en danger ; et le gouvernement, qui sent et voit le péril, court au plus pressé : il fait de la répression malgré lui au moment même où, sans cette intrusion insensée, il allait faire de la liberté par choix.

Ce n’est qu’avec des ménagements infinis que la Raison pourra s’introniser en France et que la liberté intégrale pourra y régner.

On peut juger par la hauteur qu’implique le fait suivant à quelle profondeur l’endoctrinement jésuitique a pénétré.

Il y avait autrefois une famille princière qui représentait en France la monarchie constitutionnelle. C’était la famille d’Orléans.

Eh bien ! l’héritier de cette famille, insultant à la mémoire de son père et de son grand-père, est allé rendre hommage-lige à M. Henri de Bourbon, qui pour ses féaux est Roy de France de par le Dieu des armées.

Les badauds — ils sont nombreux — n’ont vu là qu’un acte politique.

C’est plus grave : c’est un acte religieux. Le dogme catholique seul a amené et commandé cette condamnation sacrilège et absolue de la conduite d’un ancêtre.

Si l’enseignement jésuitique a une pareille influence sur les classes relativement éclairées, quel effet ne doit-il pas produire sur les ignorants ?

Que feraient donc les Blanqui, les Rochefort, etc., etc., en présence de cette masse vouée et dévouée à l’obscurantisme et qui repousserait la liberté offerte comme une persécution ?

C’est surtout à l’égard de la gente dévote qu’il ne faut pas employer la violence ; elle « fit toujours sa grandeur ».

Envers la magistrature, ils n’oseraient guère plus qu’on a fait tout dernièrement.

Et vis-à-vis de l’armée, qui est si susceptible, comment se comporteraient-ils ?

Puis viendraient les intérêts financiers, agricoles et industriels, qui, au reste, se seraient effarouchés avant tous les autres ; et eux seuls, par leur résistance, abstention ou inertie, suffiraient pour jeter à bas tout l’édifice révolutionnaire.

Nous ne parlons pas des relations extérieures : il n’y en aurait plus ; pas même avec les États-Unis de l’Amérique du Nord.

Imprudents amis, si vous avez quelque intelligence politique, vous comprendrez que le gouvernement a besoin du concours, de la bonne volonté, de l’assentiment dévoué de tous les républicains pour arriver à réaliser seulement ce qui est accepté par une progressive, mais prudente majorité.

Sachez que vous seriez à bon droit suspects si vous doutiez de la loyauté et des intentions des hommes qui sont actuellement au pouvoir.

Votre devoir évident est de les seconder et non de les entraver, de les soutenir et non de les paralyser.

Vos obsessions intempestives auront, comme tout choc, l’effet inévitable de les entraîner à dévier de la route qui conduit au but désiré.

Comment appelleriez-vous des passagers qui, n’ayant que de confuses ou contradictoires notions nautiques, et ignorant ou bravant les dangers, se rueraient incessamment sur l’homme expérimenté qui tient le gouvernail afin de le contraindre à manœuvrer selon leur fantaisie ?

S’il vous restait un peu de bon sens, vous appelleriez ces passagers des imprudents, des fous, peut-être des malfaiteurs.

Messieurs les intransigeants, vous êtes ces imprudents, ces fous ; la suite dira si parmi vous se trouvent des malfaiteurs. Nous ne proférons pas ici une injure, nous exprimons une crainte.

Si le pilote cède à vos injonctions, tout est perdu ; et le jésuitisme, flanqué à droite de son préféré, l’héritier de Clovis, et à gauche de son en-cas, l’héritier des Bonaparte — car il paraît qu’il se présente un prétendant pour revendiquer leur exécrable succession — est là pour ramasser l’épave.

Vous verriez alors s’il serait opportun de réclamer la translation en France des cendres des déportés morts en Nouvelle-Calédonie.

Mais qui sait, après tout, cette translation vous serait peut-être accordée, car parmi les os des combattants de la Commune dévoyée on trouverait sans doute ceux d’un des saints du jésuitisme — de celui-là même qui, avant de fusiller l’archevêque Darboy, s’est agenouillé devant lui et lui a demandé sa bénédiction.

L’ultramontanisme s’est sans doute très-promptement consolé de ce meurtre, en songeant que parmi les victimes de ce jour néfaste se trouvait le gallican Bonjean.

Il ferait toujours, au besoin, le sacrifice de trois des siens pour la suppression d’un seul de ses ennemis.

DZAN DE LA VELETTA.

Tahiti, le 10 janvier 1880.