Une vraie poire

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Paul Ollendorff (p. 155-159).

UNE VRAIE POIRE


Tout à coup, ce gros petit bonhomme joufflu qui n’avait pas desserré les lèvres depuis une heure qu’il était devant moi, poursuivit ainsi, à voix haute, son histoire commencée, sans doute, intérieurement :

— Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas durer comme ça plus longtemps !

Et comme il me regardait, je crus qu’il était de la plus élémentaire courtoisie de sembler m’intéresser :

— Ça ne pouvait pas durer plus longtemps comme ça ? m’enquis-je non sans sollicitude.

— Non, mille fois non ! Et à ma place vous en eussiez fait tout autant.

— Je ne sais pas trop ! fis-je par esprit de taquinerie et aussi pour pousser mon interlocuteur à de plus précises confidences.

— Vous auriez agi, riposta le gros petit bonhomme joufflu, comme vous auriez cru devoir agir, et moi j’ai agi comme j’ai cru devoir agir… Et la preuve que j’eus raison d’agir ainsi, c’est que je m’en trouve admirablement, de cette détermination, aussi bien au point de vue physique qu’au point de vue moral… Tenez, je suis, à l’heure qu’il est, un gros petit bonhomme joufflu, n’est-ce pas ?… Eh bien ! l’année dernière, à la même époque, j’étais un mince petit bonhomme sec.

— Et au moral, donnez aussi une comparaison.

— Mon âme, l’année dernière, ma pauvre âme, n’était pas à prendre avec des pincettes… Aujourd’hui, on en mangerait sur la tête d’un teigneux.

— Alors, vous avez bien fait d’agir ainsi.

— Je suis heureux d’avoir l’approbation d’un homme d’esprit comme vous.

(Devant cette petite déclaration flatteuse, mais si juste, je crus un instant que le petit gros homme joufflu était au courant de ma personnalité. Légère erreur, vite reconnue.)

J’avais fini par m’intéresser aux événements passés sous silence par mon voisin. Tel le lecteur tant passionné par un feuilleton de rencontre qu’il en recherche le début sans tarder.

Mon bonhomme ne se fit pas autrement tirer l’oreille et tomba bientôt dans mon habile panneau (Pleyer).

— Dès mon arrivée à Paris, dit-il, lesté d’un joli petit patrimoine assez rondelet, je fus tout de suite remarquable par le grand nombre de mes amis et de mes maîtresses… Avez-vous jamais vu une pelletée de neige fondre sous le soleil de messidor ?

— Je n’oserais l’affirmer.

— C’est fâcheux, car vous auriez ainsi une idée de la rapidité avec laquelle se volatilisèrent mes ors et mes argents au double feu de l’amour et de l’amitié. Un beau jour, mon notaire, qui est un réputé farceur, m’écrivit que j’avais encore, au sein de sa caisse, une belle pièce de 72 francs et quelque chose ; le tout à ma disposition… Voyez-vous ma tête d’ici ?

— Comme si j’y étais !

— Eh bien ! vous vous trompez du tout au tout, car, en post-scriptum, mon joyeux tabellion m’annonçait que ma vieille horreur de tante Blanche venait de claquer m’instituant son seul héritier, pour embêter les autres. Joie de mes amis ! Délire de mes maîtresses ! Cette joie, ce délire me parurent provenir de mobiles louches. Était-ce bien pour moi que ces gens se réjouissaient ? Serait-ce pas uniquement pour eux ? Un léger examen me confirma dans la probabilité numéro deux. Et c’est alors que je pris la virile attitude dont il a été question plus haut.

— Ah ! nous y voilà !

— Je fis mon compte. J’avais vingt-sept amis et dix-huit maîtresses, tous, en apparence, plus charmants, plus dévoués, plus désintéressés les uns que les autres. Dès que j’entrais quelque part : « Tiens ! voilà Émile ! Viens que je t’embrasse, mon petit Mimile ! Bonjour, Émile ! » Et c’étaient des poignées de main, et des bécots, comme s’il en pleuvait ! Je m’amusai à établir le prix de revient de ces marques d’affection : une poignée de main me revenait, l’une dans l’autre, à 2 fr. 75 ; un bécot, à 11 fr. 30. Ça n’a l’air de rien ; mais à la fin de l’année, avec ce train de maison, on n’a même plus de quoi donner 3 francs à son facteur… Enrayons ! fis-je d’une voix forte. Et à partir de ce moment, tous les jours que Dieu fit (et il en fait, le bougre ! comme dit Narcisse Lebeau), je saquai tantôt un ami, tantôt une maîtresse.

— Et allez donc !

— Oh ! je n’agissais pas à l’aveuglette. Je m’étais mis en tête de ne conserver de cette tourbe qu’un ami et qu’une amie, le meilleur et la meilleure ; j’employai le procédé dit sélection par élimination. Vous saisissez ?

— Comme un huissier.

— Chaque jour, c’était le plus fripouille de mes camarades ou la plus rosse de mes bonnes amies que j’exécutais froidement… Si bien qu’au bout de quarante-trois jours je n’avais plus à mon actif qu’un bonhomme et qu’une bonne femme, mais, ces deux-là, la crème des crèmes ! Un garçon fidèle, incapable d’une trahison, m’adorant, et toujours prêt à se fiche à l’eau pour moi ! Une fille exquise, folle de moi, ignorante des questions d’argent : en un mot, m’aimant pour moi-même !

— Deux perles, quoi !

— Deux perles du plus pur Orient ! Alors, je les pris avec moi et nous vivons, tous les trois, dans ma petite propriété, comme de véritables coqs en plâtre.

— Mais au moins, votre ami s’entend-il bien avec votre petite camarade ?

— Dans la perfection !… Encore pas plus tard qu’hier, je les ai trouvés couchés ensemble.