Universités transatlantiques/Chapitre III

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Librairie Hachette (p. 71-128).

la

nouvelle-angleterre

I

Avez-vous, remarqué parfois, dans nos chemins de fer, ces femmes aimables et sémillantes qui viennent occuper dans un compartiment déjà habité la place voisine de la vôtre ? D’un sourire, elles vous remercient parce que vous vous effacez poliment, et ce sourire semble marquer qu’elles se trouvent très à l’aise et n’ont pas besoin de plus d’espace. Puis, peu à peu, elles empiètent sur leurs voisins : celui de droite est envahi par des châles ; celui de gauche disparaît sous des journaux et celui d’en face loge deux ou trois sacs sur ses genoux, et personne ne se plaint, parce que l’encombrante visiteuse est jolie et qu’elle continue de sourire.

Telle est Boston : elle s’installa, il y a bien longtemps, sur une petite colline qu’environnaient une large rivière et des plaines marécageuses, et au pied de laquelle la mer venait pousser ses pointes à travers une magnifique rade semée d’îlots. Du haut de sa petite colline, Boston sourit aux alentours ; la coupole dorée de sa State House étincelle au soleil, des arbres déjà séculaires élèvent leurs dômes de verdure au-dessus des maisons et de petites rues tortueuses s’enchevêtrent gentiment avec des aspects antiques et des prétentions de vétusté. Aussi les Bostoniens sont-ils très fiers de leur cité, à laquelle ils trouvent des mines de vieille dame et des grâces de jeune fille tout à la fois. La vieille dame reste auprès de la coupole dorée ; la jeune fille descend dans la plaine marécageuse qu’elle dessèche, et jusque dans la rivière qu’elle rétrécit, et sur ces terrains conquis s’élèvent de grands et beaux édifices ; là où l’élément liquide se refuse à disparaître, on bâtit sur pilotis. L’air est salubre d’ailleurs, le climat sec, et cette humidité du sol ne paraît nullement fiévreuse.

Comme la ville, les habitants aussi ont deux faces : ils font des affaires et s’enrichissent peut-être plus lentement, mais sans doute plus sûrement que les New Yorkais ; ils s’agitent, remuent, boivent de l’eau glacée pour éteindre le feu qu’ils rallument avec des cocktails ; d’autre part ils ont des goûts raffinés, et se retirent pour les satisfaire ; les New Yorkais demeurent sur la brèche jusqu’à ce que la mort vienne les trouver : les Bostoniens l’attendent à l’Union Club. C’est là qu’après avoir beaucoup parcouru le monde, doué d’une largeur de vues qui frise le scepticisme, causeur charmant, fin critique, homme correct et affable, le Bostonien célibataire, veuf ou un peu marié, établit son dernier quartier général. La presse de l’univers entier lui apporte les échos des pays qu’il a parcourus, les paroles des hommes politiques qu’il a rencontrés ; Berlin, Pétersbourg et Paris lui sont connus comme Buenos Ayres et Santiago et lorsque, sur le tard, il lui prend fantaisie de changer d’air à la suite de quelque névralgie ou d’une attaque de rhumatisme, il s’en va passer trois semaines au Caire !

Un beau jour, il reparaît dans la salle à manger du club et William, qui est au courant de ses habitudes, lui apporte son plat favori Un type, ce William ; il n’est pas nègre, il tient à sa livrée, il vous répond poliment et, n’était sa main qui tremble fort en versant le thé, le vieux monde ne pourrait lui opposer de serviteur plus fidèle et plus exact ; on devrait le mettre sous verre, en ce pays où l’on est si mal servi, si ce n’est par les nègres et l’électricité.

Du sommet de celle fameuse coupole dorée qui, par sa hauteur et ses reflets, attire constamment les regards, on voit un amas de choses charmantes : le parc d’abord, avec ses parterres, ses corbeilles de fleurs, ses allées d’ormes et un cimetière vénérable où l’on enterrait du temps de S. M. Georges iii. Cela c’est le vieux Boston, pimpant et gai. Au delà s’étend un océan de maisons ; on en a mis partout ; les sinuosités de la rivière en sont bordées ; on dirait des fjords. Au delà encore, la campagne et le port où de gros navires sont à l’ancre. C’est la nouvelle escadre qui va partir pour un long voyage en Europe. La marine fédérale, ruinée par la guerre de Sécession, vient de renaître et, comme les coffres de l’État regorgent de richesses qu’on ne sait comment employer, il est à croire qu’une flotte formidable sera rapidement construite. En voici l’avant-garde. Les Européens pourront admirer tout à leur aise le cuirassé Chicago et ses collègues pendant le séjour que ces beaux navires feront dans leurs eaux.

II

Cambridge touche à Boston comme Eton à Windsor : on passe de l’une à l’autre presque sans s’en douter. Seulement, au lieu d’un simple pont sur la Tamise, il faut ici suivre une interminable chaussée ; la rivière Charles, peu profonde à cet endroit, a des largeurs infinies et, dans ses eaux dormantes, la ville, qui se reflète rappelle les tranquilles cités hollandaises se mirant dans les canaux. Sur la chaussée, supportée par de lourds pilotis, d’aspect incorrect, les tramways électriques circulent, tressautant dans leur marche rapide sur les rails mal joints. De petites étincelles bleuâtres s’échappent des roues, et un feu follet incessant suit le bras métallique qui surmonte le véhicule et glisse sur un fil tendu en l’air. Le Cambridge américain n’a rien de l’extrême beauté et du charme majestueux du Cambridge anglais, il y a bien quelques réminiscences pourtant dans les clochetons ajourés et dans le Memorial Hall, cet immense édifice, élevé par les alumni (anciens élèves) à la mémoire de leurs frères morts pour la patrie. L’intérieur comprend un vaste réfectoire, un vestibule où, sur des plaques de marbre, sont gravés les noms des nobles victimes, et un amphithéâtre. C’est grand et beau, mais cela manque un peu de parfum. Il n’y a pas de vieux lambris et les murs ne sont pas imprégnés de cette essence d’âmes qui embaume les Halls semblables, dans le « vieux pays ». Les étudiants qui viennent là trois fois par jour prendre leurs repas se sont groupés volontairement ; ils s’administrent eux-mêmes, choisissent leurs cuisiniers et leurs domestiques et se partagent les dépenses. On ne voit point sur l’estrade de places réservées aux autorités universitaires et, les jours de fête, on ne dépose point des pièces d’argenterie devant des docteurs en robes rouges. Ce n’est pourtant pas l’ancienneté qui fait défaut ; tout près du Memorial Hall, John Harvard, le fondateur de l’université, a sa statue ; il y est représenté sous des traits fantaisistes, car nul portrait n’a été retrouvé. On sait seulement que, sorti des universités anglaises en 1631, il émigra à Charlestown et qu’il y mourut le 24 septembre 1638, laissant 300 volumes recueillis par lui et une somme d’environ 20 000 francs destinée à la fondation d’un collège. Le collège prit le nom de son fondateur et délivra en 1642 ses premiers diplômes. Une charte, en date de 1650, en fit une corporation reconnue.

On aimerait à en savoir plus long sur les origines de la plus ancienne université du nouveau monde, sur la vie de cet audacieux, venu semer la science dans un coin du continent immense. Eut-il le pressentiment des destinées réservées à sa fondation ? Put-il entrevoir la plaine de Cambridge couverte d’édifices et peuplée de 1 800 étudiants ? Devina-t-il le rôle futur de ce centre intellectuel au sein de la république émancipée ?

L’université commença par s’appuyer sur l’État de Massachusetts, qui la soutint moralement et financièrement, puis elle prit son vol et il ne resta qu’un lien nominal définitivement brisé en 1865. Les générosités particulières ont plus contribué à l’enrichir que les largesses gouvernementales. La faculté des sciences fut établie avec les 300 000 francs donnés par Abbott Laurence. George Peabody, le bienfaiteur des ouvriers, donna près d’un million pour établir un musée qui porte son nom. Le legs le plus récent a une étrange destination : on a dû, de par la volonté du testateur, en employer le montant à la construction d’une grille monumentale.

L’administration de l’université appartient à la Corporation et au Board of overseers. La corporation comprend le président et 5 membres, lesquels se recrutent eux-mêmes avec l’approbation du board. Ce second conseil comprend 30 membres, élus pour six ans par les anciens élèves diplômés et sortis de l’université depuis cinq ans au moins. Le board n’a que le pouvoir de ratifier les nominations de professeurs faites par la corporation. Il y a en plus le conseil académique, composé des professeurs et des professeurs-adjoints et qui règle les questions générales de discipline et décerne les diplômes. Le diplôme n’est pas le résultat d’un examen, mais le résultat de l’ensemble des examens qui terminent les différents cours.

Oxford et Cambridge sont des républiques littéraires en pays monarchique ; les universités américaines au contraire ont des rois qui exercent le pouvoir avec une autorité indiscutée. Leur influence dépasse même les limites de leurs royaumes ; on leur demande de poser des premières pierres, on leur offre des bouquets, on boit leurs discours et, comme on les désigne par ces mots « le président un tel », l’étranger, qui n’est pas au courant de l’histoire parlementaire des États-Unis, se demande toujours s’il a affaire a l’un des prédécesseurs du chef actuel de l’État. Le président Eliot ne changerait pas, je pense, son petit cottage de Cambridge contre le séjour peu durable de la Maison-Blanche. À peine se trouve-t-on installé dans ce dernier édifice qu’il faut faire ses malles pour en sortir, et d’ailleurs la tranquillité y est chose inconnue. À Cambridge, au contraire, la fortune n’est pas si changeante ; on peut se permettre les projets à longue échéance, on peut tabler sur le lendemain et nulle préoccupation électorale ne vous vient détourner de la voie que vous suivez. Quand on est, en plus, populaire et aimé, on peut se vanter d’avoir pris un bon billet à la loterie humaine, et j’imagine que tel est le cas du président Eliot.

III

C’est lui-même qui se charge de me faire faire connaissance avec Cambridge et on n’a pas eu le temps de lui expliquer ce que je viens faire en Amérique, qu’il a déjà son chapeau sur sa tête et un plan à me proposer. C’est convenu ! nous allons voir la bibliothèque, les terrains de jeux, des laboratoires, des collections,… et nous finirons par le gymnase. Entre-temps nous saluerons l’arbre fameux au pied duquel Washington prit, en 1775, le commandement de l’armée !

Ce jour-là, nous vîmes en effet beaucoup de jeunes gens se livrant au foot-ball, au tennis, s’entraînant pour les courses, et nous vîmes aussi des carcasses antédiluviennes et des coquillages innombrables. L’arbre de Washington se montra sous l’aspect vénérable qui convient à son âge, avec des emplâtres de fer-blanc sur son écorce et la propreté minutieuse des vieillards qui se soignent. Quant au gymnase, un spectacle assez pittoresque nous y attendait.

On le nomme Hemenway Gymnasium, du nom de l’ancien étudiant qui a donné 500 000 francs pour le construire. L’intérieur est bondé de cordages et d’agrès. Le jour commençait déjà à baisser et la lumière électrique ne tombait pas encore du plafond. Dans ce demi-crépuscule on apercevait des jeunes gens vêtus de jerseys sans manche et se livrant sur place à des contorsions inexplicables ; en même temps des grincements de poulies, des bruits de ferraille et de roues insuffisamment graissées s’échappaient des encoignures. Au centre seulement quelques sauteurs s’exerçaient à franchir une barre de plus en plus haute ; mais que faisaient les autres ? impossible de le dire au premier coup d’œil. Je m’en rendis compte peu à peu. Ils tiraient avec leurs bras ou leurs jambes, soulevaient avec leurs têtes ou leurs épaules, poussaient avec leurs genoux ou leurs… tout ce que vous voudrez ; des poids savamment gradués qui glissaient entre des rainures. C’était le triomphe de la gymnastique locale. À l’un on avait indiqué un projet de déformation qu’avait sa hanche gauche, l’autre savait depuis la veille que le diamètre du petit doigt de sa main droite était d’un demi-millimètre supérieur à celui du petit doigt de sa main gauche, et un troisième avait reçu des révélations désastreuses sur les dimensions de son avant-bras ; alors ils travaillaient consciencieusement, le premier à convaincre sa hanche, le second à rétablir l’équilibre entre ses petits doigts et le troisième à faire grossir son avant-bras ! Tout cela dans quel but ?… Pour en arriver tout simplement à ressembler à l’homme normal. Je demandai donc à voir l’homme normal et nous prîmes un petit escalier en colimaçon qui mène aux bureaux du Dr Sargent.

Pour le coup, je me crus au conseil de révision. Un magnifique cabinet de travail s’ouvrait devant moi, tout rempli de statuettes antiques, de gravures, de photographies, de livres et de papiers, et sur le seuil de la porte trois ou quatre jeunes gens absolument nus attendaient, les bras croisés, que leur nom fût appelé. Le Dr Sargent se leva de son bureau et nous tendit gracieusement la main. Un de ses aides procédait à un examen ; il l’interrompit et lui fit tout recommencer, afin de me donner une idée exacte de sa méthode et de ses principes. L’étudiant essaya d’abord ses forces sur une manière de dynamomètre, puis on détermina la puissance de son souffle à l’aide d’un spiromètre, et ensuite on lui posa sur le cœur un petit instrument rond dont le tuyau de caoutchouc alla se perdre dans l’oreille du docteur. 58 mesures furent alors prises sur son corps, depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, et les 58 chiffres annoncés à haute voix et répétés par un scribe — tout comme chez le tailleur — prirent place dans les 58 cases d’une feuille imprimée qui me fut remise en souvenir. Ce n’était pas tout : on demanda à l’examiné ce qu’étaient son père et sa mère, ses grands-pères et grand’mères, de quelles maladies ils étaient morts, auquel d’entre eux il ressemblait le plus. On inscrivit sur les tablettes des indications relatives aux battements de son cœur, au développement de son foie, à la durée de la respiration ; on s’enquit s’il s’enrhumait facilement et s’il saignait du nez. Ensuite il se rhabilla et, avant de s’en aller, acquitta le montant des « droits d’examen ».

Alors le docteur me fit voir les gros registres où sont enfermés les débuts d’une science nouvelle, l’anthropométrie, et je pensai à la joie des antiquaires de l’an 2000 fouillant dans ces bouquins ; quant aux portraits de famille, ils seront alors remplacés par les feuilles anthropométriques des ancêtres et on arrêtera ses amis devant une tablette jaunie, couverte de chiffres et encadrée d’or : « Voici mon arrière-grand-oncle, dira-t-on Voyez comme son biceps était puissant ! » Le Dr Sargent a reconstitué l’homme normal, un peu au hasard bien entendu, et il vous trace au moyen d’un dessin graphique la courbe de vos déformations, c’est-à-dire ce que vous êtes par rapport à l’homme normal. Nous voyons là des courbes célèbres ! celles de Hanlan, le rameur, de Sullivan, le boxeur célèbre Tout à l’heure, sur le corps de l’étudiant examiné, nous avons constaté la « dépression produite par le pupitre ».

Après une nouvelle visite du gymnase dont un employé fait manœuvrer les appareils pendant que le docteur m’en explique le mécanisme, nous pénétrons dans la salle des trophées, toute débordante de bannières, de coupes, de médailles conquises sur les divers collèges. Il y a aussi le portrait des athlètes avec les dates de leurs victoires ! Mais comme c’est réglementé, tout cela ! ces jeux sont entre les mains de directeurs qui les organisent despotiquement ; on dirait une écurie de course ; il y a l’éleveur qui passe les belles bêtes à l’entraîneur.

Du jour où les Américains se sont adonnés aux jeux anglais, ils y ont apporté cette ardeur excessive qui les caractérise et l’exagération s’est produite aussitôt. Pour l’équipe de joueurs qui, à telle date, doit lutter contre telle autre équipe en présence d’une foule immense et enthousiaste, il n’y a pas de sacrifices qu’il ne faille accepter ; tout est organisé en vue de l’entraînement de ces hommes sur lesquels New York, Albany, Boston, etc., vont placer des sommes fabuleuses ; les autres étudiants sont mis dehors ; on les renvoie du champ de foot-ball, on les renvoie du boat-house : ils gêneraient les champions. C’est alors que se développèrent les gymnases : on les établit en manière de compensation pour ceux qui ne peuvent prétendre à soutenir l’honneur de leur université dans un des tournois athlétiques ; et en même temps on s’en servit pour fortifier systématiquement et former d’une manière irréprochable les corps des champions. Ce travail de gymnastique et ces examens périodiques ne sont pas encore obligatoires ici ; ils le sont dans un grand nombre d’autres universités.

En sortant, ce soir-là, du Hemenway Gymnasium, mes idées étaient très confuses. J’avais vu, certainement, des choses curieuses et intéressantes ; j’en avais vu d’autres fort ridicules. Mais l’idée finale, le total de mes bonnes et de mes mauvaises impressions, soustraites les unes des autres, je ne l’obtenais pas.

À présent, je sais bien à quoi m’en tenir et mon jugement est net et précis. Tout cela, ce n’est pas de l’éducation, c’est de l’élevage !

IV

Le dimanche, à Boston, est silencieux et reposant comme à Londres. Les repas sont simplifiés, les chevaux restent à l’écurie ; je pense que les bars s’ouvrent aussi par derrière ; néanmoins on ne s’ennuie pas autant. Il y a le St Botolph qui donne des quatuors dans l’après-midi. Il y a aussi le temple spirite dont les meetings sont éminemment joyeux : la bâtisse est immense ; au fond d’une salle remplie de fauteuils rembourrés, un orgue se dresse rayonnant ; les fenêtres sont teintées de rouge et de rose ; des reflets d’autre monde se jouent sur les visages ; des figures d’esprits apparaissent dans les fresques indistinctes ; trois douairières sommeillent doucement ; un vieux monsieur ricane avec son voisin. Quelques femmes en deuil écoutent avec une expression d’angoisse ; on leur a dit qu’elles peuvent revoir ceux qu’elles ont perdus et elles viennent là avec un peu d’anxiété mêlée de honte D’abord un ténor ténébreux, les sourcils froncés, l’œil au loin, chante une romance ; puis une brave petite femme en robe de laine grise, avec une broche sur un nœud de ruban rouge, se met à parler ; elle est commune, laide et endormante. Toute la semaine elle vend des épices et, le dimanche, se livre à un esprit qui parle par sa bouche. L’esprit dit des bêtises et rien d’envolant Par les vitraux roses et rouges on voit l’Athletic Club de l’autre côté de la rue : à droite, on endurcit les corps ; à gauche, on affaiblit les intelligences.

V

Cet Athletic Club de Boston fait pâlir celui de New York. On vient de l’achever et véritablement l’architecte a fait preuve d’un grand talent. Les salons, le gymnase, la salle de paume sont incomparables. Que dire de la piscine ? Par trois grandes baies elle communique avec une espèce de salle très particulière ; des tapis traînent sur le pavé, dans la cheminée un bon feu pétille, et sur les canapés de paille et de bambou des nageurs lisent le journal entre deux plongeons. À côté se trouve le bain turc, avec sa rotonde émaillée et ses portières à couleurs vives.

VI

Quand j’ai deux ou trois heures devant moi, je prends le tramway électrique qui mène à Cambridge et je m’en viens dévisager les étudiants, faire causer ceux que je connais, observer leurs allures et leurs regards. Quand il s’agit d’enfants âgés de quatorze, quinze et même seize ans et que vous voulez savoir comment ils sont élevés, c’est très simple : regardez-les jouer, écoutez-les parler à leurs maîtres et enquérez-vous comment ils se lavent ; ce triple critérium est encore le meilleur que je connaisse ; il ne trompe guère. Mais pour des hommes de l’âge de ceux-ci il faut plus de détails et de plus amples observations.

Le quinconce ombragé est le centre de la vie universitaire ; de là on voit presque tous les « dormitories » ; par les fenêtres ouvertes s’échappent des plaintes de pianos martyrisés et mes souvenirs s’envolent vers les « quadrangles » d’Oxford et de Cambridge ; comme la liberté est plus grande ici ! Quand viendra la nuit, des portiers revêches ne guetteront pas les retardataires et les lourdes grilles n’enfermeront pas les étudiants jusqu’à demain matin. Qui s’inquiète d’eux ? On ne les connaît guère ; à peine se connaissent-ils les uns les autres, de groupe à groupe.

Hier j’ai déjeuné dans un eating club ; les convives, peu nombreux, ne se ressemblaient pas ; il y en avait des blonds et des bruns, des secs et des ondoyants, des élégants et des débraillés ; l’un de mes voisins rêvait une existence de travail et d’agitation, l’autre de la paix, des grands arbres et un rocking chair ; autrement dit, le premier voulait monter des escaliers et le second flâner sur les paliers

Un de mes amis, sorti d’Harvard depuis deux ans déjà, m’a fait des révélations sur les sommes qu’il y a dépensées ; il appartenait à ce tout petit noyau d’aristocrates qui ne savent pas bien sur quoi appuyer leurs prétentions nobiliaires et les affirment par un exclusivisme féroce ; si vous ne pouvez vous rattacher à quelque pair d’Angleterre, et étaler sur vos voitures un bout d’écusson, jetez du moins l’argent par les fenêtres ; ne comptez pas sans cela pénétrer dans leur cercle. Il n’est pas intéressant d’ailleurs, leur cercle ! On y accomplit mille excentricités, on y fait mille sottises pour s’imposer par un côté quelconque à un peuple qui n’a pas d’aristocratie et saisit à peine la signification de ce mot. À Boston, cela prend encore un peu ; mais au delà il n’y a rien à espérer. Les jeunes messieurs, obligés de céder à l’opinion publique, se font alors avocats pour rire, afin de se donner une contenance dans le monde.

Harvard me semble un chaos, une imitation confuse et un peu maladroite des universités anglaises ; ce n’est vraiment américain ni d’atmosphère ni de tendances ; il y a des forces vives perdues dans cette masse tournoyante où ne se forme aucun courant. Bref, l’Université est l’image de la Nouvelle-Angleterre ; un pays qui n’est pas sans analogie avec la France du début de Louis xvi. C’est une fin de période avec ses incertitudes, ses inconséquences, ses mièvreries On se relève de ces états-là, surtout en Amérique ; ce ne sont souvent que des transitions ; mais qui cherche aujourd’hui les États-Unis dans la Nouvelle-Angleterre est exposé à s’en retourner en Europe sans avoir rien compris !…

Après le déjeuner, nous sommes allés inscrire nos noms sur le registre du Hasty Pudding Club ; cette société tire son qualificatif étrange d’un pudding compact qu’il s’agit d’avaler en quelques secondes ; on y donne des représentations, on y pratique la caricature avec beaucoup d’entrain et non sans talent. Ensuite nous avons rencontré l’aimable professeur Cohn, qui enseigne la littérature française et la fait aimer. Je l’accable de questions de toute nature et il y répond avec une complaisance extrême ; il attire mon attention sur cette absence de base dans les études américaines ; on sait pas mal de choses, on a de l’ardeur pour apprendre, mais il n’y a pas d’humanités pour soutenir l’édifice. Ceux qui les poursuivent chez nous de leur haine et de leurs sarcasmes devraient venir ici se rendre compte du vide qu’elles laissent derrière elles Les collèges fondés sur le plan de celui de Lawrenceville porteront remède à cet état de choses.

VII

Match de foot-ball entre Harvard et Dartmouth, une petite université voisine Le foot-ball transformé par les Américains est devenu un peu plus scientifique peut-être, mais plus brutal aussi et plus dangereux. Les spectateurs sont nombreux et applaudissent bruyamment. Le soir, nous allons dîner à l’Algonquin Club, de Boston. C’est le plus bel édifice de ce genre que j’aie encore vu ; la salle à manger, sombre et haute, avec sa cheminée de marbre dont les trois foyers sont réunis par de doubles chenêts en fer forgé, est une œuvre exquise ; le vestibule est tout de pierre blanche avec une cheminée moyen âge ; une statue dans l’angle représente un chef algonquin lançant une flèche Son rire muet et son regard sauvage accueillent les gentlemen qui vont dîner !… Voilà donc tout ce qui reste de cette puissante tribu : un club !

VIII

Sous la coupole dorée de la State House, il y a une salle voûtée et ornée de colonnes ; c’est là que sont conservés précieusement les drapeaux déchirés et ensanglantés sous lesquels les régiments de volontaires du Massachusetts ont combattu de 1863 à 1867. Ils sont en grand nombre, pressés les uns contre les autres, entourant les statues des grands patriotes et surmontés de l’aigle, emblème de la république impériale. Quand ils vinrent prendre cette place glorieuse, le gouverneur d’alors prononça un de ces discours que le cœur dicte plus que la pensée et qui forcent les larmes à monter dans les yeux. La péroraison de cet incomparable morceau d’éloquence est encadrée au pied des drapeaux. Je la traduis ici parce qu’elle fait connaître et comprendre un des côtés les plus nobles et le plus souvent méconnus du caractère américain. « Les voici donc, ces étendards, symboles de la nation, qui descendirent un à un les marches de ce capitole pour aller combattre, durant quatre années de guerre civile !… Les voici revenus, portés par les survivants de ces héroïques phalanges auxquelles le gouvernement de la Commonwealth[1] les avait confiés. Fiers souvenirs de tant de champs de bataille, tristes souvenirs d’une lutte fratricide, — doux souvenirs de nos pères, de nos frères et de nos fils dont les yeux se sont éteints en regardant une dernière fois leurs plis enflammés, — souvenirs grandioses de vertus antiques que la douleur a rendus sublimes, — souvenirs triomphals de la triple victoire du pays, de l’Union et de la justice, souvenirs joyeux d’un résultat qu’aucune autre guerre n’obtint jamais : la délivrance de l’humanité[2], — souvenirs immortels d’honneur et de gloire, — qu’ils demeurent avec nous maintenant ; nous aimerons leurs hampes déjetées, leur trame usée et les marques de leur baptême sanglant. »

IX

Ce matin j’ai visité le Boston College qui appartient aux jésuites : 300 élèves, tous externes ; on ajoute des bâtiments qui permettront d’en porter le nombre à 500 ; vieille éducation classique et usage de la langue latine pour demander à sortir de classe ou à ouvrir son pupitre. En dehors de cela tout est plutôt moderne. Les Pères ne s’occupent pas des jeux, mais ils ne les dénigrent nullement ; il y a un tennis et un gymnase pour les courts instants de récréation que les enfants passent au collège entre 9 heures du matin et 2 heures de l’après-midi ; ils retournent alors chez eux avec leurs devoirs à faire ; au rez-de-chaussée, j’aperçois, derrière son comptoir, une marchande !… elle leur vend, à des prix strictement contrôlés, du pain, de la viande, de la bière, du chocolat pour le lunch !

De là je me suis rendu aux Boston Latin et English High Schools. J’ai déjà parlé des « High Schools » ; celui-ci est un des plus anciens et des plus considérables et il est annexé à une autre école, dont le but est de préparer les jeunes gens à entrer dans les universités et à profiter de l’instruction supérieure qu’on y reçoit.

Le « Public latin School » de Boston, qui renferme aujourd’hui 467 élèves, divisés en 6 classes correspondant à 6 années de travail, est un externat, et pour y pénétrer il faut passer un examen ou produire un certificat délivré par un Grammar School[3]. Harvard n’existait pas encore et Boston, en tant que cité, était âgée de cinq ans quand cette école, aristocratique par son but, démocratique par sa base, fut fondée. On était en l’an de grâce 1635 ; Ferdinand ii régnait de nom en Allemagne, l’infortuné Charles ier régnait de droit en Angleterre et Richelieu régnait de fait en France. Les écoliers reconnaîtront cette date comme correspondant à la création des Intendants par le grand cardinal et à un changement de période dans la guerre de Trente ans ; ce n’est pas ici le cas de se demander s’ils savent au juste ce qu’était un intendant et si la guerre de Trente ans a été réellement coupée en tranches comme un plum-cake. Revenons plutôt au révérend Cotton, qui fut selon toute probabilité le fondateur de l’École latine de Boston. Dès sa naissance elle fut gratuite ; la ville la subventionnait et on croit qu’elle touchait aussi les revenus de quelques domaines situés dans les environs.

Le 19 avril 1775, Master Lowell, qui dirigeait l’École, monta dans sa chaire et prononça ces simples paroles : « La guerre est commencée ; je ferme la boutique »…, puis, saisi d’un remords, il ajouta dans la langue de Cicéron : « Deponite libros ». Après quoi, ce royaliste farouche partit pour Halifax emmenant prisonnier son fils, qui l’assistait dans sa tâche et dont les tendances révolutionnaires l’inquiétaient. Quelques mois s’écoulèrent ; un nouveau maître fut installé et depuis lors l’École a fonctionné régulièrement et n’a cessé de croître en importance. On y fait du latin dès la première année, du grec pendant les trois dernières seulement ; on y enseigne de plus l’histoire et la géographie, le français, la littérature anglaise et un peu de sciences mathématiques et physiques.

Adossée à l’École latine et communiquant avec elle par une galerie intérieure se trouve la « English High School ». Elle fut fondée le 15 janvier 1821. Elle n’est gratuite que pour les habitants de Boston. Elle prépare directement à l’Institut de technologie et à différentes institutions du même genre. Les sciences et les langues étrangères figurent largement au programme. Le cours est de quatre années et le total des élèves de 760.

Avant de m’en aller, j’assiste à une séance de déclamation et à la parade militaire. La séance a lieu dans un grand amphithéâtre rempli de monde. Les élèves déclament mal, mais on les sent rompus à ce genre d’exercice ; ils font des gestes et leur voix arrive claire et nette jusqu’aux extrémités de la salle. La timidité est vaincue et ils ne redouteront jamais de parler en public ; les petits Français n’en peuvent dire autant. La parade a lieu dans le gymnase et n’offre aucune particularité digne d’être signalée ; elle me confirme une fois de plus dans ma conviction que pour des enfants l’exercice militaire est inutile ou nuisible. S’ils n’y prennent pas intérêt, s’ils esquissent les mouvements, s’ils éludent les efforts, c’est du temps perdu ; si au contraire ils ont l’esprit tendu, s’ils s’appliquent à bien faire, s’ils guettent les ordres pour les exécuter énergiquement, leur cerveau travaille plus que leur corps et il en résulte cette fatigue nerveuse qui ne procure ni la santé physique ni le repos intellectuel.

X

Dans les eaux pures d’un lac cerclé de verdure et de collines se mire le collège de Wellesley ; et sur ce lac canotent joyeusement les aimables étudiantes qui habitent ce séjour enchanteur. J’ai acheté à Boston (Wellesley en est tout proche) une photographie qui les représente en gai costume blanc, l’aviron à la main, montant des yoles de bois vernis et ayant l’air de parfaites équipières. Dans le lointain, on aperçoit le collège dressant pittoresquement ses pignons et ses clochers au milieu du plus beau parc qui se puisse imaginer. Par un bel après-midi d’octobre nous gravissions, mon ami et moi, l’allée ombragée qui mène au bâtiment principal ; toutes ces jeunes filles que nous croisions à chaque instant nous gênaient un peu et nous ne les gênions pas du tout. Les unes allaient se promener, les autres travailler. Elles passaient le parasol sur l’épaule ou la serviette sous le bras et ces dernières, je dois le dire, n’avaient point l’air de doctoresses ; impossible d’être plus simples et de faire plus gentiment des choses excentriques.

Miss Shafer, la présidente, nous reçut dans un joli salon et envoya chercher trois de nos compatriotes qui enseignent la langue française aux 628 étudiantes que renferme le collège. Un monde ! ce Wellesley. Les portes s’ouvrent les unes après les autres et des bibliothèques, des salles de lecture apparaissent ; de beaux marbres et des plantes vertes ornent les corridors ; dans les combles, trois jeunes filles jettent les bases d’une nouvelle association dont la raison d’être n’est pas encore bien clairement définie. Dans l’ascenseur nous entamons une conversation intéressante avec deux autres de ces demoiselles. Quelle diversité dans leur mise, dans leur expression, dans leur démarche ! Il y a des petits bérets crânes et des mantilles langoureuses ; l’une paraît insouciante et l’autre altérée de savoir ; celle-ci semble chercher une rime et celle-là courir après une équation !…

La présidente a dit dans son rapport de fin d’année que l’esprit était excellent, que les étudiantes justifiaient de mieux en mieux l’indépendance qu’on leur reconnaissait, qu’elles s’entr’aidaient loyalement et facilitaient de leur mieux sa propre tâche ; elle a ajouté que plusieurs s’étaient converties au christianisme qui auparavant ne croyaient pas ou ne pratiquaient pas leur religion ;… et notez que le collège est unsectarian, c’est-à-dire ne dépendant d’aucun culte. On trouve le même phénomène partout en Amérique et cela montre bien que le sentiment religieux, sinon la religion elle-même, est inséparable de l’éducation.

Wellesley fut fondé en 1875 ; la pension y coûte à peu près 1 750 francs. Les étudiantes vivent soit dans l’un des deux halls qui en contiennent 438, soit dans les différents cottages qui en contiennent chacun de 20 à 40. Ce qu’on leur apprend ?… à peu près tout. Il est bien possible, ma foi ! que les sciences dites ardues et pratiques soient d’excellents moyens de former des intelligences féminines ; mais cette vie commune, celle liberté d’allures, ce self-government n’enlèvent-ils pas à la femme quelque chose de son charme, ne la privent-ils pas de quelque chose qui lui est nécessaire dans la vie ?… et si on lui met de la sorte du plomb dans la tête, ne lui en met-on pas dans l’aile en même temps ? adhuc sub judice lis est, et la réponse est difficile à prévoir.

Il y a aussi un gymnase à Wellesley et on y examine les jeunes filles comme à Harvard ; la directrice du gymnase est une élève du Dr Sargent Voilà tout ce que j’en sais, naturellement ! Mais transporté dans le domaine féminin, l’élevage systématique semble plus odieux et plus ridicule encore Que vont dire, si jamais ces lignes tombent sous leurs yeux, les aimables Françaises qui nous ont promenés ce jour-là ? N’aurai-je que des critiques pour leur beau collège ? En tout cas il y a une chose qui n’est guère critiquable, c’est la parfaite et charmante hospitalité qu’on y reçoit.

Au retour, dans le wagon, je parcours quelques exemplaires du journal hebdomadaire publié par ces demoiselles ; à la quatrième page, j’y trouve l’annonce du mariage d’une ancienne élève de la « promotion de 88 » ; et m’étant endormi, je vois en rêve, dans le monde régénéré, deux étudiantes qui se battent en duel !

XI

Les Y. M. C. A. jouissent en Amérique de la plus étonnante prospérité ; il y en a partout. M. Mac-Lane, ministre des États-Unis à Paris, évaluait l’an dernier à 175 000 le nombre des jeunes gens qui fréquentent les 1 240 bâtiments qu’elles possèdent : 135 de ces bâtiments représentent une valeur de 35 millions de francs ; celui de New York, don de M. Vanderbilt, a coûté 915 000 francs. Leur nom est Young Men Christian Associations : Unions chrétiennes de jeunes gens ; mais on les désigne communément, même dans la conversation, par les quatre lettres Y. M. C. A. — Elles ne sont pas bien anciennes et leur développement n’en est que plus prodigieux. Celle de Boston fut fondée la première en 1852. Je l’ai visitée à cinq heures et demie du soir, à l’heure où l’activité y règne En effet, les pianos chantaient, un cours d’allemand et un cours de sténographie étaient en train ; on s’essoufflait dans le gymnase, on lisait dans le salon de lecture, on causait dans le hall ; tout cela pour 2 dollars (10 francs) par an. Ajoutez-y des concerts, des conférences, une bibliothèque, un comité pour visiter et soigner les malades, un bureau de placement et mille autres institutions délicatement ingénieuses ; bien entendu, ce ne sont pas les 2 dollars de cotisation qui suffisent à couvrir de telles dépenses. Mais qui ne voudrait donner pour une œuvre aussi simple et aussi utile ? L’argent vient de partout et l’œuvre ne cesse de grandir. Dans toutes ces Unions il y a une cheville ouvrière : c’est le secrétaire général, qui doit être à la fois un bon administrateur et un homme de zèle et d’action. Pour former ces secrétaires généraux les Unions ont une école à Springfield ; c’est de là que sortent aussi les directeurs de gymnases, car presque partout les Unions possèdent de grands et beaux gymnases Il paraît que cette œuvre franchement chrétienne et dirigée par des protestants, mais ouverte à tous et n’exigeant de ses membres aucune profession de foi religieuse, amène peu de conversions ; et on part de là pour blâmer ses tendances et démontrer son inutilité. Tous ceux pourtant qu’elle a secourus, égayés, distraits, soutenus et instruits lui gardent une éternelle reconnaissance ; et le petit employé de commerce, devenu riche, n’a garde de l’oublier dans ses générosités.

XII

Il y a, le long de la rivière Charles, un gymnase populaire entouré d’une grille ; les bancs et les cordages sont en plein air, l’entrée est gratuite, mais il faut passer par une manière de tourniquet devant un gardien qui vous observe Une fois dans l’enceinte, vous vous exercez à votre guise et les badauds sont là, appuyés contre la balustrade, à regarder les uns qui se font des muscles et les autres qui dépensent le trop-plein de leurs forces. Autour des appareils, il y a une piste pour les coureurs.

XIII

Je viens de passer vingt heures à Lenox, localité à la mode, située à quatre heures de Boston ; il y a là des montagnes assez pittoresques, beaucoup de jolies promenades et les gens riches y ont des villas. Le moindre petit bout de terrain se vend fort cher et encore ce n’est pas tout de s’y installer ; il faut se faire admettre. Les braves Américains s’y donnent le petit plaisir de faire joujou avec les coutumes aristocratiques ; ils s’enquièrent gravement de l’ascendance des nouveaux venus et de leurs parentés, et potinent pour décider s’il convient ou non de les recevoir ; ces prétentions détonnent si complètement en Amérique qu’on ne peut s’empêcher d’en rire. En effet, vous trouvez dans les meilleures familles une ignorance presque absolue relativement à l’origine ; on connaît ses parents, on sait à peu près ce qu’étaient ses grands-parents, le reste est dans la nuée. N’empêche que les gens de Lenox se prennent au sérieux ; que de voyageurs jugent l’Amérique d’après Lenox ou l’Angleterre d’après la Chambre des pairs !

De là j’ai gagné la petite ville d’Amherst, où habite le père de l’Anthropométrie scolaire, le vénérable Dr Hitchcock. L’université d’Amherst fut fondée en 1821 et 47 étudiants se présentèrent le jour de l’ouverture des cours ; ils sont maintenant 360. Le conseil d’administration comprend 10 laïques et 7 ecclésiastiques ; le droit de combler les vides que la mort ou les démissions font dans le conseil appartient aux anciens élèves. Cette immixtion des anciens élèves dans le gouvernement universitaire n’est pas une des moindres particularités du système américain ; pour ma part, j’y vois de nombreux avantages : les Universités sont de la sorte solidement appuyées et défendues ; la routine ne peut s’y installer, l’émulation est entretenue. Enfin au point de vue social que ne gagne-t-on pas à faire partie d’un groupe dont les membres peuvent ainsi marcher dans la vie en se soutenant les uns les autres ? Amherst a été plus loin encore dans cette voie, en associant au gouvernement les élèves eux-mêmes. La Faculté partage le pouvoir avec un Sénat composé de 4 seniors, 3 juniors, 2 sophomores et 1 freshman, délégués par leurs promotions respectives. C’est devant ces jeunes sénateurs qu’est portée toute question intéressant « le bon ordre et le décorum ». Ils la tranchent à leur guise et la signature du président rend leurs décisions exécutoires. Ce système, depuis qu’il est en usage, a pleinement satisfait ses inventeurs.

Les 360 étudiants appartiennent presque tous au Massachusetts et aux États voisins ; quelques-uns viennent de l’Ouest ; 5 sont étrangers ; le Sud n’est représenté que par deux Virginiens. J’apprends ces choses en déboulinant dans une voiture imperceptible le long d’un chemin casse-cou qui descend dans la plaine, car Amherst est situé sur une colline que ses bâtiments élancés couronnent à ravir ; c’est aujourd’hui fête athlétique : on court, on saute, on gagne des prix ; c’est le Fall Meeting, la réunion d’automne. Mais le bon Dr Hitchcock, on le voit, a bien moins de sympathie pour ces sports-là que pour les jolis exercices de bras et de jambes que l’on accomplit quatre fois par semaine dans son gymnase, aux sons du piano,… car il est de ceux qui croient à la musique. Les professeurs de gymnastique, aux États-Unis, croient ou ne croient pas à la musique. Dans le premier cas, ils se réjouissent de voir leurs élèves onduler comme des pantins selon la mélodie et d’entendre, à l’accord final, le flac de tous les talons qui retombent à terre. Le Dr Hitchcock est l’incarnation de la bonne humeur et de la bonne santé ; sa foi profonde en son système achève de rendre sa personne sympathique. C’est maintenant un vieillard ; il est arrivé à ses fins : il a persuadé à de nombreux disciples qu’un corps d’homme se « construit » comme une maison, que la gymnastique raisonnée et réglementée est le remède universel contre toutes les maladies, et qu’il faut se faire mesurer tous les quinze jours pour « se connaître soi-même ». Quant au rôle moral de l’athlétisme, on ne peut dire qu’il le méconnaisse ; il ne s’en doute pas. Aussi, quel parfum matérialiste s’échappe des brochures qu’il m’a remises ! En vain le nom de Dieu vient-il s’y promener çà et là sans motifs ; l’impression qui s’en dégage est celle d’un idéal faussé, d’une éducation terre à terre, d’un matérialisme inconscient, mais complet.

Le programme des cours n’offre ici aucune particularité : d’un côté les lettres, de l’autre les sciences, avec un trait d’union entre les deux, de façon que les forts en thème sachent au moins faire une addition et que les chiffreurs ne prennent pas Régulus pour un entrepreneur de travaux publics ; ces programmes sont assez complets, bien rédigés, et les étudiants d’Amherst paraissent de bons travailleurs. Ils ont peu de distractions ; la ville est petite et ses rues à peine amorcées se perdent vite dans la campagne.

À l’hôtel, nous sommes servis à table par ces femmes que Max O’Rell a si spirituellement appelées des « duchesses », avec cette différence qu’il n’y a pas de par le monde de duchesses aussi hautaines, aussi malhonnêtes et aussi parfaitement insupportables. Leur brusquerie, leur air dégoûté, leurs regards insolents et leurs moqueries incessantes font de ces servantes américaines un véritable cauchemar pour le voyageur lorsque, quittant les grandes cités, il s’aventure dans les bourgades du genre de celle-ci ; il appelle alors de tous ses vœux le jour où la science moderne permettra de remplacer les duchesses par un fluide silencieux et obéissant.

XIV

Nous sommes partis de bon matin ; le Dr Hitchcock est venu me chercher pour me faire assister au service quotidien à la chapelle, lequel comprend une prière et un cantique. J’ai dû renoncer à déjeuner et mal m’en a pris : le train nous a déposés à onze heures dans un village du nom de Oakdale qui ne produit que des gâteaux au gingembre ; il me fallut en grignoter pendant deux heures pour tromper ma faim, en attendant le moment de repartir pour Groton. À la gare de Groton, le Dr Peabody nous emmena et quinze minutes après nous descendions devant le perron de son école.

Elle est toute neuve et assise dans l’herbe, sur un plateau élevé où l’air se promène librement. Le bâtiment principal, tout couvert de plantes grimpantes, les dépendances disséminées à l’entour, le champ de jeu et un bel horizon de plaines et de collines s’alternant gracieusement composent un tableau absolument scolaire, au sens libéral et champêtre du mot. Dans quelques années, d’autres bâtiments auront surgi et l’école contiendra environ 200 élèves ; aujourd’hui, elle n’en a que 50. Leurs maîtres passeraient facilement pour leurs frères aînés ; ils jouent au foot-ball avec une ardeur juvénile, tous ensemble, et rien ne peut dire l’impression de jeunesse qui s’échappe de ce milieu. Le head master lui-même n’a pas dépassé la trentaine ; c’est un clergyman et un athlète tout à la fois, la vraie incarnation des préceptes du grand Arnold ; on sent en lui la passion des choses grandes et nobles, l’instinct de l’éducateur, alliés à ce sens pratique, à cette netteté de raisonnement sans lesquels l’homme le plus ardent et le mieux intentionné n’est qu’un être incomplet.

Ayant vécu en Angleterre et fréquenté les écoles anglaises, il rêvait de fonder dans son pays une de ces fabriques d’hommes dont il avait admiré là-bas le mécanisme et l’organisation. Il y rêvait en songeant à cette grande lacune dans l’éducation américaine, à cette absence de trait d’union entre les écoles primaires et les universités, à ces « High Schools » qui sont des externats où se forment l’intelligence et un peu le corps, mais à coup sûr ni la volonté ni le caractère. Quand son parti fut pris, il ne lambina pas et se mit à l’œuvre aussitôt. Il est vrai que les choses sont simplifiées en Amérique. Le Dr Peabody écrivit des lettres, beaucoup de lettres, pour dire aux gens riches que, décidé à fonder une école, il venait leur offrir l’occasion de s’honorer grandement en attachant leurs noms à une fondation importante et utile. C’est bien ainsi qu’ils le comprirent. Avant même d’écrire la première lettre il avait déjà 75 000 francs recueillis les trois premiers jours, en se promenant dans Boston. « Tu sais, je fonde une école, disait-il aux amis qu’il rencontrait. — Je le donne 6, 8, 10 000 dollars », répondaient ceux-ci, parfaitement convaincus, il est vrai, qu’une œuvre entreprise par le Dr Peabody devait forcément tourner à bien. Des parents et d’autres amis lui donnèrent le terrain et les constructions s’élevèrent. Quant aux élèves, on en inscrivit avant que la première pierre fut posée. Maintenant on se préoccupe de bâtir de nouveau ; il faut un million. Les administrateurs font souscrire par 5 000 dollars (25 000 francs) et chaque souscripteur aura le droit de faire admettre un enfant sans avoir à « prendre la file ».

Tout candidat doit avoir plus de douze ans et moins de quatorze ; il passe un examen d’entrée et ses parents versent 3 000 francs par an. Le régime est tout anglais : vie de famille ; liberté, jeux athlétiques. Au point de vue religieux, l’école est épiscopalienne, c’est-à-dire anglicane. Les élèves ont de la confiance et du bonheur plein les yeux, et le docteur les enveloppe d’un regard observateur et aimant qui ne laisse aucun doute sur les liens qui les unissent : la paix sociale règne dans cette fabrique-là.

XV

Il est midi ; les élèves jouent sur les pelouses ; nous descendons vers la rivière pour une promenade en bateau ; le garage est ouvert ; on sort des « canoes » canadiens en écorce d’arbre et le docteur, vêtu de flanelle blanche, se met à pagayer d’une main sûre, tout en devisant sur les graves problèmes de la pédagogie moderne Dans les eaux froides et limpides se reflète un paysage étrange.

XVI

Arbres jaunes, arbustes rouges,… teintes d’automne, saison des poitrinaires, où le sang se traîne dans les veines, où la sève redescend dans les plantes, où tout s’incline vers la tombe, où les malades font des rêves d’agonie, où le soleil devient anémique, où le jour est pâle, où les fleurs elles-mêmes semblent malsaines. Saison triste et mélancolique, où les souvenirs et les regrets font monter des larmes dans les yeux, où le vent d’hiver s’exerce à souffler, où les feuilles détachées parsèment la surface des étangs, où les fils blancs tombent du ciel comme pour tisser un linceul,… et cela s’accroît, se précipite chaque jour ; la nature a des soubresauts de vie qui se retire, et chaque jour les paysages se font plus tristes, plus vides, plus remplis d’ombres

Jusqu’au moment où l’hiver s’appesantit en maître sur les plaines et les collines et où, seul debout, seul vivant, seul vigoureux sur la terre qui semble morte, l’homme a plus que jamais la conscience de sa force et l’orgueil de sa royauté.

  1. Le titre de Commonwealth appartient officiellement à cinq des États de l’Union.
  2. Allusion à l’abolition de l’esclavage.
  3. Écoles occupant généralement une place intermédiaire entre les écoles primaires ordinaires et les High Schools ; ce terme ne répond pas d’ailleurs à une catégorie bien déterminée.