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Apologie de la Révolution française et de ses admirateurs anglais
François Buisson (p. 146-184).

SECTION I I I.

Excès populaires qui ont accompagné la révolution.


Une vérité que personne ne sauroit nier, c’est que les grandes révolutions entraînent toujours après elles une multitude d’excès et de calamités. Cette vérité est encore plus particulierement évidente dans les révolutions qui, comme celle de France, sont strictement populaires. Lorsque le peuple est dirigé par une faction, ses chefs n’ont aucune difficulté à rétablir l’ordre, qui doit être l’objet de leurs désirs, parce que c’est la seule sûreté de leur pouvoir. Mais quand un mouvement général de l’esprit du peuple renverse un despotisme invétéré, il est moins facile d’empêcher les excès. Il y a plus de vengeances à assouvir, et moins d’autorité pour contrôler. La passion, qui a produit un effet si formidable, est trop violente pour passer subitement au calme et à la soumission. L’esprit de révolte paroît avec une fatale violence, lorsque son objet est détruit ; et tourne contre l’ordre de la liberté ces armes avec lesquelles il avoit subjugué la force de la tyrannie. La tentative de punir l’esprit qui fait agir un peuple, seroit vaine, si elle étoit juste, et cruelle, si elle étoit possible. Un peuple est trop nombreux pour être puni sous le point de vue de la justice, et trop fort pour l’être sous celui de la politique. L’ostentation de la vigueur prouveroit, dans un pareil cas, le manque de puissance, et la rigueur de la justice conduiroit à la cruauté de l’extirpation. Il ne reste donc aucun autre remede que les progrès de l’instruction, la force de la persuasion, la douce autorité de l’opinion. Ces remedes, quoiqu’infaillibles, n’operent que lentement ; et dans l’intervalle qui s’écoule avant que le calme succede aux momens orageux de la révolution, on ne doit guere s’attendre qu’un peuple, accoutumé à la barbarie par ses oppreseurs, et qui a des siecles d’oppression à venger, sera extrêmement généreux dans son triomphe, ou bien délicat dans le choix de ses victimes, ou fort doux dans ses représailles. « Il brisera ses chaînes sur les têtes de ses oppresseurs »[1].

Telle étoit la condition de la France, et telles furent les causes évidentes qui ont donné naissance à des scenes que les amis de la liberté déplorent, comme ayant terni son triomphe. Ils sont sensibles à ces maux, par humanité. Mais ils n’accordent pas ce nom à cette sensibilité de femme et de complexion, qui, dans le cours ordinaire de la vie privée, a toujours une sorte d’indulgence mêlée d’amour. La seule humanité, qui, dans les grandes affaires des hommes, mérite leur respect, est cette humanité étendue et mâle, qui ne détourne jamais les yeux de l’objet du bonheur général. La sensibilité qui foiblit à l’aspect d’un mal présent, sans étendre ses regards jusqu’au bien à venir, n’est pas une vertu, parce que ce n’est pas une qualité utile au genre humain : elle arrêteroit le bras d’un chirurgien, qui coupe un membre gangrené, ou la main d’un juge, qui signe la sentence d’un parricide. Je ne dis pas (à Dieu ne plaise !) qu’on puisse commettre un crime dans la vue d’un bien futur. Une pareille doctrine ébranleroit la morale jusques dans son centre ; mais le cas des révolutionnaires de France est tout différent. Aucun moraliste a-t-il jamais prétendu que nous devions abandonner la poursuite d’un bien que notre devoir prescrit, parce que nous nous appercevons qu’il en résultera quelque mal partiel ? Voilà le vrai point de vue de la question : et ce n’est que par ce principe que nous devons estimer la responsabilité des chefs de la révolution sur les excès qui l’ont accompagnée.

Si quelques-uns de ces chefs ont eu des crimes en vue pour obtenir leurs fins, je les abandonne à une censure et à une exécration méritées. L’homme qui voudroit ériger la liberté sur les ruines de la morale, n’entend ni l’une ni l’autre. Mais le nombre de ceux contre lesquels ces insinuations ont été dirigées est si petit, qu’en supposant (ce que je ne crois pas) qu’elles soient vraies, cela prouve seulement qu’il y a, dans de grands corps, des hommes corrompus et ambitieux. La question, quant au reste, se réduit à ceci. — « Devoient-ils s’abstenir d’établir un gouvernement libre, parce qu’ils prévoyoient que cela ne pourroit pas s’effectuer sans désordre et sans des maux momentanés ? — Devoient-ils être détournés de la poursuite de cette constitution qu’ils croyoient la plus propre à leur patrie, par la perspective de maux partiels et passagers, ou se consoler de ces calamités par la perspective du bonheur que leurs travaux devoient finalement établir et assurer ? » Un minitre n’est pas censé coupable d’une immoralité systématique, parce qu’il balance les calamités de la plus juste guerre avec la sûreté de la nation, produite par la réputation du courage et de la force ; le patriote ne l’est pas davantage, lorsque, pesant les maux d’une anarchie passagere avec le bien inestimable d’une liberté établie, il trouve que le dernier l’emporte dans la balance.

Tels, en effets, ont toujours été les raisonnemens des chefs, dans ces insurrections qui ont conservé les restes de la liberté, qui existent encore dans le monde. La Hollande, l’Angleterre, l’Amérique ont dû raisonner de cette maniere, et les différentes portions de liberté dont elles jouissent ont été achetées par de bien plus grands maux que la France n’a soufferts. Il est inutile d’en appeler aux guerres qui pendant près d’un siecle, ont affligé les Pays-Bas. Mais il sera peut-être à propos de rappeler à l’Angleterre ce qu’il lui a couté pour l’établissement de sa constitution.

La contestation pour la succession, à la quelle cet événement donna lieu, produisit une guerre civile ruineuse en Irlande, deux rebellions en Écosse, dont les conséquences furent le massacre et l’exil de milliers de citoyens, avec la plus ample confiscation de leurs biens ; sans parler des alliances continentales, dans lesquelles elle plongea l’Angleterre ; les guerres étrangeres qu’elle lui suscita, et la nécessité où elle la mit, de maintenir une armée de ligne, et de contracter une énorme dette[2].

La liberté de l’Amérique fut achetée par des maux encore plus grands. Les auteurs de la révolution ont dû les prévoir, parce qu’ils n’étoient pas dépourvus de moyens, mais au contraire prêts à y faire face au moment où l’orage creva sur leurs têtes. Leur cas est parfaitement semblable à celui de la France, et peut servir de réponse aux argumens les plus triomphans de M. Burke. Ils jouissoient de quelque liberté que leurs oppresseurs n’attaquoient pas. L’objet de leur résistance fut accordé dans les progrès de la guerre. — Mais, semblables à la France, après les concessions de son roi, ils refuserent d’accepter une liberté imparfaite, lorsqu’il étoit en leur pouvoir d’en obtenir une plus parfaite. Ils poursuivirent ce que M. Burke, quels qu’aient alors été ses sentimens, doit, selon son présent systeme, réprouver, comme un bien spéculatif et chimérique. Ils chercherent leur favorite indépendance à travers les nouvelles calamités, et les horreurs prolongées d’une guerre civile. – « Leur résistance, » depuis ce moment-là, « fut contre la concession. Leurs coups étoient dirigés contre une main qui offroit des immunités et des faveurs ». — L’événement a justifié cette noble résistance. L’Amérique est sortie de cet état de désordre, pour passer dans celui de la tranquillité et de la liberté, de l’abondance et du crédit. Les auteurs de sa constitution ont fait une réponse expérimentale, grande et permanente, aux sophismes et aux déclamations des détracteurs de la liberté.

Mais quelle proportion y a-t-il entre le prix d’un si grand bienfait et les maux passagers qui ont affligé la France ? – L’extravagance de la comparaison choque tout homme sans préjugés. Il ne se trouve dans l’histoire aucune suite d’événemens qui ait été si malicieusement et si systématiquement exagérée que l’ont été les commotions de la France. Un corps irrité, nombreux, et opulent d’émigrés, dispersé dans toute l’Europe, s’est emparé de toutes les presses vénales, et a étourdi toutes les oreilles d’un bourdonnement perpétuel des crimes et des horreurs qui se commettoient en France[3]. Au lieu d’entrer dans un examen minutieux, dont le peu d’importance ne payeroit ni l’ennui ni la peine, contentons-nous d’opposer un fait général à cette armée de mensonges. Aucune maison importante de commerce n’a manqué en France depuis la révolution ! — Comment cela s’accorde-t-il avec les contes que l’on a débités ? Autant vaudroit-il dire que les effets de la bourse de Londres se sont vendus fort tranquillement pendant l’anarchie féroce de Gondar, et que la paisible opulence de Lombard-Street (rue des Lombards) a fleuri au milieu des hordes de Galla et d’Agows. – Le commerce : qui tremble au moindre souffle des désordres civils, a résisté à cette tempête, et une grande révolution s’est effectuée avec moins de dérangemens commerciaux que n’auroit produits la banqueroute d’une maison du second ordre à Londres ou à Amsterdam. Les manufactures de Lyon, les négocians de Bordeaux et de Marseille se taisent au milieu des lamentations de l’abbé Maury, de M. de Calonne, et de M. Burke. Heureux le peuple dont le commerce fleurit dans son grand livre, tandis qu’on le plaint dans des oraisons, et qui n’est pas affecté dans ses calculs, tandis qu’il expire dans les tableaux de l’éloquence. Ce fait incontestable vaut sur ce sujet mille argumens, et doit exposer dans leur vrai jour, à un esprit en état de juger, ces exécrables calomnies qui ont excité une telle rumeur dans toute l’Europe.

Mais admettons-en pour un moment la vérité, et prenons pour échantilloni des maux de la révolution le nombre de vies perdues dans ses progrès. Afin de ne laisser aucune possibilité de chicane, faisons monter plus haut notre estimation que celle de la fausseté la plus audacieuse. Faisons une estimation, dont le plus effronté des écrivains, aux gages de Calonne, auroit honte. Supposons, pour un moment, que, dans le cours de la révolution, il soit péri 20 000 hommes. En comparant même cette perte avec les événemens semblables dans l’histoire, ya-t-il quelque chose qui puisse faire reculer une humanité mâle et éclairée ? Peut-elle être comparée au carnage qui a établi la liberté américaine, ou avec les suites de la révolution anglaise ? Mais cette comparaison ne rend pas justice à l’argument. Il faut la comparer avec cette effusion de sang occasionnée par les guerres ordinaires, dont l’objet étoit souvent quelque poursuite ignoble et pernicieuse. Il faut la comparer avec le sang que répandit l’Angleterre dans sa tentative de subjuguer l’Amérique ; et si tel est le crime des révolutionnaires de France, pour avoir, au risque de cette perte, combattu pour l’établissement de la liberté, quelle nouvelle épithete injurieuse accorderons-nous au ministre d’Angleterre, qui, avec la certitude d’une perte bien plus considérable, tenta l’établissement de la tyrannie.

L’illusion, qui empêche les effets de ces comparaisons, n’est pas particuliere à M. Burke. Les massacres de la guerre et les meurtres commis par le glaive de la justice, sont défigurés par la solennité qui les accompagne. Mais la justice sauvage du peuple a une horreur nuë et sans déguisement. Ses plus légers efforts excitent toute notre indignation, tandis que le meurtre et la rapine, revêtus des ornemens pompeux des actes de l’Etat, peuvent paroître avec impunité dans le monde. Sous cette forme, ils n’affectent pas notre sensibilité, et nous oublions que les maux de l’anarchie ne peuvent être que de courte durée, tandis que ceux d’un gouvernement despotique sont permanens.

Une autre illusion a singulierement favorisé, en Angleterre, les exagérations des émigrans. Nous jugeons de la France par notre propre situation. C’est voir les choses sous un faux point de vue. Nous ne devons la juger que comparativement aux autres nations dans les mêmes circonstances. Chez nous, « les tems, peut-être, sontmodérés[4], et conséquemment doivent être tranquilles » : mais en France, les tems n’étoient pas modérés, et ne pouvoient pas être tranquilles.

Corrigeons l’illusion des lunettes morales, qui nous font paroître les objets proches si disproportionnés. Plaçons la scene de la révolution française dans un siecle éloigné, ou chez une nation éloignée : et alors consultons paisiblement notre esprit, et demandons-lui si ce qui doit faire le plus grand sujet de notre surprise, n’est pas sa douceur sans exemple, et le petit nombre d’individus que la chute d’un tel colosse a écrasés.

Telles sont les réflexions générales que suggerent les désordres de la révolution française. Le premier et le plus important fut l’insurrection des Parisiens, et la prise de la Bastille. La maniere dont M. Burke a traité cet événement mémorable, est digne d’attention. Il n’occupe aucune place distinguée dans son ouvrage. Il en parle seulement d’une maniere obscure et méprisable, comme d’un de ces exemples de révoltes heureuses, qui ont nourri un esprit d’indiscipline parmi les soldats. « Ils n’ont pas oublié la prise des chateaux du roi à Paris et à Marseille. Ils se rappellent que, dans ces deux places, ils ont massacré les gouverneurs avec impunité ». (Burke, pag. 307-8) Telle est la galante périphrase par laquelle M. Burke désigne la Bastille, — le château du roi à Paris. Tel est le langage ignominieux dont il parle de la justice sommaire exercée contre l’assassin décoré qui en étoit gouverneur ; et tel est l’art apparent avec lequel il a jeté, dans les ombres de son tableau, l’invective et l’injure ; parce que si elles avoient été dans un plus grand jours, elles auroient provoqué l’indignation du genre humain.

« Je sais, dit Mounier, dans le style de cette froide approbation qui lui est arrachée, qu’il est des circonstances qui légitiment l’insurrection ; et je mets dans ce nombre celles qui ont causé le siège de la Bastille ». (Exposé de Mounier, pag. 24). Mais l’admiration de l’Europe et de la postérité ne doit pas être estimée selon les modiques applaudissemens de Mounier, ni réprimée par les hostilités insidieuses de M. Burke. Elle sera analogue à la splendeur d’une insurrection, aussi illustrée par l’héroïsme, que justifiée par la nécessité, dans laquelle les citoyens de Paris, les habitans paisibles d’une capitale voluptueuse, sourds à toute autre voix qu’à celle qui menaçoit leurs représentans, leurs familles, et leur patrie, animés, au lieu d’être épouvantés par les armées de troupes disciplinées qui les environnoient de tous côtés, se formerent en armée, attaquerent, avec une bravoure et un succès également incroyables, une forteresse formidable, dissiperent tout projet hostile, et changerent la destinée de la France. Vouloir pallier ou excuser une pareille révolte, c’est bassement trahir ses principes. C’est un cas où la révolte étoit dictée par la vertu et par le devoir, et où la soumission auroit eu la bassesse la plus ignominieuse du plus grand crime. C’est une action qu’il ne faut pas excuser, mais applaudir ; qu’il ne faut pas pardonner, mais admirer. Je ne m’amuserai donc pas à défendre des actes d’héroïsme que l’histoire apprendra à la postérité la plus éloignée à révérer, et dont le récit est destiné à allumer dans des millions d’êtres à venir le saint enthousiasme de la liberté.

Des commotions d’un autre genre suivirent de près la révolution, provenant, en partie, des causes générales ci-dessus mentionnées, et en partie d’autres causes d’une nature plus limitée et plus locale. Les paysans des provinces, ensevelis depuis tant de siecles dans les ténebres de l’esclavage, ne virent qu’indistinctement et confusément, à la lueur de la liberté naissante, les bornes de leurs devoirs et de leurs droits. Il n’étoit pas surprenant qu’ils entendissent si peu cette liberté, si longtems éloignée de leurs yeux. Le nom seul leur fit croire que c’étoit un droit de rejeter toute restriction, de gratifier toute espece de ressentiment, et d’attaquer toutes les propriétés. Des brigands se mêlerent avec les paysans trompés, dans l’espoir d’obtenir du butin, et irriterent leur ignorance et leurs préjugés par de faux actes du roi et de l’assemblée, pour autoriser leur licence. De ces circonstances, il résulta bien des maux dans les provinces. Les châteaux de plusieurs seigneurs furent brûlés, et quelques personnes suspectes assassinées. Mais on peut bien, sans être un sceptique, douter si ce sont les châteaux des maîtres les plus doux, qui ont éprouvé cette destinée. Peut-être les paysans avoient des oppressions à venger, de ces oppressions sourdes et assommantes, qui forment presque toute la correspondance du riche avec l’indigent, qui, quoi qu’elles soient moins visibles que celles du gouvernement, produisent des calamités plus insupportables et plus fréquentes.

Mais quel que soit le démérite de ces excès, il ne sauroit, en aucune maniere, être imputé à l’assemblée nationale, ou aux chefs de la révolution. Comment pouvoient-ils les réprimer ? S’ils avoient usé de leur autorité avec trop de rigueur, ils auroient excité une guerre civile ; s’ils avoient donné de la force à la police et aux tribunaux de l’ancien gouvernement, outre qu’ils auroient couru le risque de voir continuer les mêmes excès, ils auroient mis des armes entre les mains de leurs ennemis. Dans ce dilemme, ils furent forcés d’attendre le remede lent du retour de la sérénité dans l’esprit du peuple, et des progrès du nouveau gouvernement vers la consistance et la vigueur[5].

Dans la crise d’une révolution faite par le peuple, on doit s’attendre que le peuple aura un degré d’influence beauconp plus grand que ne le souffriroit un gouvernement ferme et bien établi. — Il y a trop peu de tems que le peuple connoît sa force, pour qu’on puisse tout d’un coup l’empêcher de l’exercer. Ses passions politiques ont été agitées par une tempête trop violente pour reprendre en un moment cette sérénité capable de lui faire attendre avec patience les décrets de ses représentans. On devoit s’attendre à une interposition, dans les actes de la législature, de la part d’une multitude irritée, qui s’étoit trouvée irrésistible, et dont l’imagination croyoit le sort de la liberté attaché à la décision de chaque question politique. Les passions qui la font mouvoir sont violentes, les argumens qui en prouvent l’inconvenance sont recherchés. Dans cette conjoncture, cette interposition dévoit donc être trop grande, et elle étoit inévitable. Ce fut sans doute un grand mal, mais il étoit sans remede. La soumission du peuple, dans un tems de tranquillité, dégénere en une négligence torpide des affaires publiques, et la ferveur qu’inspire le moment d’une révolution produit nécessairement l’autre extrême. Donc, selon la nature des choses, il étoit impossible que la conduite dela populace de Paris eût été assez circonspecte et assez respectueuse envers les délibérations de l’assemblée, et qu’elle n’eût pas souvent été irréguliere et tumultueuse. Mais le tableau affreux que M. Burke nous a fait de cette « nécessité rigoureuse », sous laquelle cette « assemblée captive » votoit, n’est ni justifié par cette concession, ni par le fait. C’est le coloris trop chargé d’une imagination ardente. Les membres auxquels il fait allusion, comme ayant été chassés par des assassins, MM. Lally et Mounier, auroient sûrement pu rester sans danger dans une assemblée où l’on vomissoit journellement tant d’injures avec impunité contre les chefs populaires. Personne ne niera que le membre qui traita M. Mirabeau « du plus vil de tous les assassins » n’ait jouit de la liberté de parler dans toute son étendue. « Les terreurs de la lanterne et des bayonnettes » ont jusqu’ici été imaginaires. La fureur populaire a, jusqu’à présent, épargné les plus véhémens déclamateurs de l’aristocratie, et le seul décret, à ma connoissance, sur lequel on prétend que le peuple a eu beaucoup d’influence, est celui sur le droit de paix et de guerre. On ne sauroit nier que le désordre et le tumulte de l’assemblée n’aient souvent été dérogatoires à la dignité qui doit caractériser les délibérations d’un corps législatif. Mais la seule question d’importance est de savoir quels ont été les effets de ce tumulte sur ses décisions. Il est indifférent que ses délibérations aient été tumultueuses, si ses décisions ont été indépendantes. – « Dans la question même du droit de paix et de guerre, le dernier enchérisseur à la vente de la popularité[6], n’a pas réussi. Le plan de M. Mirabeau prévalut, avec quelques amendemens, tandis que les propositions « les plus éminemment populaires » d’accorder à la législature seule le droit de paix et de guerre furent rejetées.

Le cours de ces événemens nous mene insensiblement aux excès commis à Versailles les 5 et 6 octobre 1789. Après avoir lu avec la plus grande attention le corps de preuves volumineux produit devant le châtelet, les brochures pour et contre de MM. d’Orléans et Mounier, et le rapport officiel de M. Chabroud à l’assemblée, les détails de cette affaire semblent tellement enveloppés dans l’obscurité et la contradiction, qu’ils offrent très peu de chose sur quoi un homme véridique et impartial puisse prononcer avec confiance.

Ils fournissent même à des adversaires, puérils et frivoles, des moyens pour convaincre M. Burke de quelques petites erreurs. Il est vrai que M. Miomandre, alors en faction à la porte de la reine, vit encore ; mais il n’est pas moins vrai qu’il fut laissé pour mort par ses assassins. Sur la comparaison des témoignages, il est probable que les portes de la chambre de la reinene furent pas enfoncées ; « que l’asyle de la beauté et de la majesté ne fut pas violé »[7]. Mais ces petites corrections n’ôtent rien à l’atrocité des actes, et ne changent en rien la complexion générale de ces scenes d’horreur.

La question la plus importante que présente ce sujet, est de savoir si la populace de Paris servit d’instrument à des conspirateurs, ou si sa fatale marche vers Versailles fut un mouvement spontanée, produit par des appréhensions réelles ou chimériques de complots contre sa liberté. J’avoue que je panche du côté de cette derniere opinion. — Les causes naturelles meparoissent suffisantes pour avoir excité ce mouvement. On convient qu’il y avoit une disette de provisions à Paris. Le dîner des gardes-du-corps, à Versailles, étoit : sans doute capable de provoquer une populace plus tranquille que celle d’une ville à peine recouvrée du choc d’une grande révolution. Les malédictions vomies contre l’assemblée, les insultes offertes à la cocarde nationale, l’ardeur de loyauté déployée à cette occasion, auroient pu exciter la jalousie même d’un peuple dont l’effervescence auroit été modérée par une longue jouissance, et dont les alarmes auroient été appaisées par la possession assurée de la liberté. La fuite du roi devoit être le signal infaillible de la guerre civile. — La situation exposée du château royal étoit donc une source continuelle d’alarmes. Ces causes agissant sur cette jalousie crédule, maladie de l’esprit public, dans les tems de désordres civils, qui voit des ennemis et des conspirations de tous les côtés, paroissent suffisantes pour avoir mû la populace de Paris.

Les appréhensions du peuple dans de pareils tems, transforment les accidens les plus frivoles et les plus innocens en preuves de complots sanguinaires. — Témoin la guerre des conspirations, faite par les factions opposées pendant le regne de Charles II. La hardiesse avec laquelle on fabrique alors ces accusations, et la facilité avec laquelle on les croit, sont, dans l’esprit du sage, la plus grande présomption de leur fausseté. C’est en lisant l’histoire d’une pareille période, que son incrédulité devient plus forte concernant les conspirations. Les recherches de deux siecles n’ont encore pu, en Angleterre, décider les disputes que ces accusations ont occasionnées. La participation de la reine Marie dans la conspiration de Babington contre Elisabeth, y est encore un sujet de controverse. Nous disputons encore aujourd’hui sur la nature des liaisons qu’il y eut entre Charles I et les insurgens catholiques d’Irlande. Ce fut le travail d’un siecle de séparer la vérité de la fausseté dans le Rye-house-plot ; de discerner ce que les amitiés et les inimitiés des contemporains confondoient ; de distinguer les vues des chefs et celles des conspirateurs subalternes, et de découvrir que Russel et Sydney avoient, à la vérité, fomenté une révolte, mais que les subalternes avoient seuls complotté l’assassinat du roi.

On peut dire, à la vérité, que des chefs ambitieux se servirent de l’état violent de Paris, que par de faux bruits ; et par des vérités exagérées, ils exciterent la vengeance, et augmenterent les craintes de la populace ; que leurs émissaires, se mêlant dans la foule, et cachés dans le désordre, devoient exécuter leurs desseins criminels ; qu’ainsi, la conspiration fut jointe à la fureur populaire, et que des fanatiques furent, comme c’est l’ordinaire, les dupes de chefs hypocrites. Telles sont les accusations que l’on a faites contre M. d’Orléans et contre M. Mirabeau. Leur défense n’en impose pas aux admirateurs de la révolution française. Cette révolution n’est pas souillée, parce que ses progrès n’ont pas été exempts de l’interposition d’une ambition perverse, dont il est impossible de garder les affaires humaines. Leur cause est étrangere à celle de la révolution ; et plaider la cause des individus, ce seroit oublier la dignité d’une discussion qui concerne les droits et les intérêts d’une nation émancipée.

Je ne craindrai cependant pas de dire que l’activité malicieuse d’un tribunal, évidemment hostile, n’a pu recueillir aucune preuve suffisante pourempêcher qu’un juré anglais n’eût prononcé leur innocence. Ce n’est pas un petit témoignage de l’innocence de Mirabeau, qu’un de ses antagonistes, qui n’étoit pas le moins violent dans ses inimitiés, ni le plus candide dans son jugement, ait avoué qu’il ne voyoit contre lui aucun fondement d’accusation. – « J’avoue, dit l’abbé Maury, que je ne vois aucune imputation grave contre M. de Mirabeau »[8].

— Une circonstance d’improbabilité convaincante détruit d’un bout à l’autre le projet qui leur a été attribué ; savoir, d’intimider le roi de maniere à lui faire prendre la fuite, afin d’avoir un prétexte d’élever le duc d’Orléans à la régence. Mais le roi ne pouvoit pas raisonnablement espérer d’échapper[9]. Il avoit à traverser un espace de pays de deux cents milles, gardé par un peuple armé, avant de parvenir à la frontiere la plus proche du royaume. L’objet de la conspiration étoit donc trop absurde pour être poursuivi par des conspirateurs auxquels leurs ennemis ne refusent pas des talens et de la sagacité. Il est impossible de douter, que ce ne fût l’intention des chefs populaires de fixer la résidence du roi à Paris. Le nom, la personne, et l’autorité du roi auroient été des armes trop formidables, entre les mains de leurs adversaires. La paix de leur pays, la stabilité de la liberté, leur commandoient impérieusement de faire usage de tous les moyens, pour empêcher leurs ennemis de prendre possession « de l’effigie du roi ». Le nom du roi auroit autorisé les puissances étrangeres à soutenir l’aristocratie. Leur interposition, qui seroit aujourd’hui des hostilités contre le roi et le royaume, n’auroit été alors regardée que comme des secours accordés contre la rebellion. Le nom du roi auroit ébloui et irrité les provinces. Il n’y avoit donc qu’un seul remede contre des conséquences si terribles, c’étoit la résidence du roi à Paris. Que l’on appelle cette résidence captivité, ou qu’on lui donne le nom que l’on voudra, je suis certain que le parlement d’Angleterre auroit mérité la reconnoissance de la nation et de la postérité, en empêchant également Charles I de s’échapper de Londres. Le même acte auroit donné de la stabilité aux bornes qu’ils avoient prescrites au pouvoir royal, prévenu les horreurs d’une guerre civile, le despotisme de Cromwell, la rechute dans la servitude sous Charles II, et les calamités qui suivirent la révolution subsequente. Il auroit été heureux pour l’Angleterre qu’on eût retenu la personne de Jacques II, lorsqu’on limita son autorité. Elle auroit alors été dans les mêmes circonstances où se trouve la France : l’odieux de sa conduite personnelle auroit entretenu une jalousie salutaire contre le pouvoir ; les préjugés des droits personnels n’auroient pas été portés à des hostilités contre la constitution, ni le peuple forcé de confier à son nouveau roi une force exorbitante pour défendre sa liberté, et le trône contesté. Telles sont les vues générales que peut suggérer un examen impartial de l’affaire du 6 octobre.

La marche vers Versailles paroît avoir été le mouvement spontanée d’une populace alarmée. Ses vues et les suggestions de ses chefs se bornoient probablement à faire venir le roi à Paris ; mais le choc d’une multitude armée termina par des excès imprévus et des crimes abominables.

Cependant ces crimes et ces excès ont, aux yeux de M. Burke, un aspect bien plus important que ne sauroit leur communiquer leur atrocité isolée. Ils forment, selon lui, la crise d’une révolution beaucoup plus importante qu’aucun changement de gouvernement ; une révolution qui doit faire périr les sentimens et les opinions qui ont formé les mœurs et les usages des Européens. « Le siecle de la chevalerie est passé, et la gloire de l’Europe anéantie à jamais ». Il fait suivre cette exclamation d’un éloge pompeux de la chevalerie, et de prédictions sinistres pour la condition à venir de l’Europe, puisque la nation, qui a si long-tems été en possession de lui donner le ton dans les arts et dans les modes, se trouve ainsi dégradée et corrompue. On pourroit remarquer que des siecles beaucoup moins éloignés de l’ardeur du méridien de la chevalerie que le nôtre, ont vu traiter des reines d’une maniere aussi peu galante et aussi peu généreuse que l’a fait la populace de Paris. On pourroit rappeler à M. Burke que, dans le siecle et dans le pays de Sir Philippe Sidney, « une nation d’hommes d’honneur et de chevaliers », souffrît qu’une reine de France, contre laquelle la malignité de ses détracteurs n’avoit pas excité autant de préjugés que contre Marie-Antoinette, languît dans la captivité, et pérît sur l’échafaud ; et on pourroit ajouter que les mœurs d’un pays sont plus certainement indiquées par la cruauté systématique d’un souverain, que par la frénésie licencieuse d’une populace. On pourroit remarquer que le système plus doux des mœurs modernes, qui a survécu aux massacres dont le fanatisme avoit, depuis un siecle, désolé et pour ainsi dire barbarisé l’Europe, résistera peut-être au choc des excès d’un jour commis par une populace en délire. On pourroit ainsi opposer avec succès aux déclamations de M. Burke des exemples spécieux et populaires.

Mais le sujet lui-même, pour un profond penseur, abonde en réflexions d’une nature différente. Ce système de manieres, qui exista parmi les nations gothiques de l’Europe, dont la chevalerie fut plutôt l’effusion que la source, est sans doute une des circonstances les plus intéressantes et les plus particulieres des choses humaines. On n’a peut-être pas eu les succès les plus heureux dans les recherches que l’on a faites des causes morales qui formoient son caractere. Mais en nous renfermant dans le sujet en question, la chevalerie étoit certainement un des traits les plus frappans, et des effets les plus remarquables de ce système de manieres. Il faut avouer avec candeur que cette singuliere institution n’est pas seulement admirable comme correctrice de ces siecles barbares, dans lesquels elle fleurit. Elle contribua à policer et à adoucir l’Europe. Elle fraya le chemin de cette effusion de science et de cette étendue de commerce, qui, par la suite, prit, en quelque sorte, sa place, et donna un nouveau caractere aux mœurs. La société fait nécessairement des progrès. – Dans le gouvernement, le commerce a renversé « ce systême féodal et de chevalerie », à l’ombre duquel il s’étoit d’abord élevé. Dans la religion, la science a renversé cette superstition, dont les revenus opulens l’a voient d’abord nourrie. Des circonstances particulieres adoucirent la barbarie des siecles mitoyens au point de favoriser l’admission du commerce, et les progrès des sciences. Ces circonstances furent liées avec les manieres de la chevalerie ; mais les sentimens particuliers à cette institution ne purent être conservés que par la situation qui leur avoit donné naissance. Ils s’affoiblirent donc, en s’éloignant de la férocité et de la barbarie, et furent presque effacés pår la tranquillité et le raffinement. Mais les rejetons que les manieres de la chevalerie avoient produits dans les siecles barbares, reçurent plus de force de sa foiblesse, et fleurirent pendant sa décadence. Le commerce et la science ont tellement pris l’ascendant chez les nations policées, qu’il est difficile d’y découvrir aucun reste des manieres gothiques, sinon dans un extérieur bizarre, qui a survécu aux illusions généreuses qui rendoient ces manieres brillantes et séduisantes. Il y a long-tems que leur influence directe a cessé en Europe[10] ; mais leur influence indirecte, par le moyen de ces causes, qui n’auroient peut-être pas existé sans la douceur que produisit la chevalerie, dans des siecles de barbarie, opere avec une force redoublée. Lesmœurs du neuvieme siecle furent exactement forcées. La bienfaisance courageuse fut produite par la férocité, la courtoisie galante par la grossiere rudesse, et la politesse artificielle s’opposa au torrent de la brutalité naturelle. Mais un systême moins incongru a succédé, dans lequel le commerce, qui réunit les intérêts des hommes, et la science, qui bannit les préjugés qui tendent à susciter des querelles entre eux, offrent une meilleure base pour la stabilité des manieres civilisées et bienfaisantes.

M. Burke prédit les plus fatales conséquences pour la littérature, sur des événemens qu’il suppose avoir porté un coup mortel à l’esprit de chevalerie. J’ai toujours été à l’abri de pareilles appréhen sions, à cause de ma croyance en une vérité fort simple ; c’est que la science repandue se perpétue. Une littérature bornée à un petit nombre d’individus, peut périr par le massacre des savans, et l’incendie des bibliotheques ; mais l’effusion des connoissances de nos jours ne pourroit être anéantie que par l’extirpation de la partie civilisée de l’espece humaine.

Loin d’être nuisible aux lettres, la révolution de France a servi leur cause d’une maniere dont il n’y a pas d’exemple dans l’histoire. Les progrès politiques et littéraires des nations ont jusqu’ici été les mêmes : la période de leur éminence, dans les arts, a aussi été celle de leur réputation dansl’histoire ; et il n’y a point d’exemple où une grande splendeur politique ait suivi le siecle d’Auguste d’un peuple. Avant l’année 1789, on auroit considéré celà comme une maxime, sans exception dans l’histoire. Mais la France, destinée à réfuter toute doctrine abjecte et arrogante, qui voudroit limiter les pouvoirs des hommes, nous offre une nouvelle scene. Là, le choc d’une révolution à inspiré l’ardeur de la jeunesse pour la littérature, chez une nation qui étoit sur le déclin. On voit naître de nouveaux arts, lorsqu’ils paroissoient tous avoir passé leur zénith. La France a joui d’un siecle d’Auguste, entretenu par la faveur du desppotisme. Elle semble à présent en posséder un autre, créé par l’énergie de la liberté.

Selon M. Burke, cependant elle fait des progrès rapides vers l’ignorance et la barbarie[11]. « Déjà, dit-il, il paroît une pauvreté d’idées, une rudesse, et une grossiereté dans tous les actes de l’assemblée et de tous ses maîtres. Leur liberté n’est pas liberale ; leur science est une ignorance présomptueuse ; leur humanité est sauvage et brutale ». Faire des remarques sur ce tableau modeste et courtois, est étranger au sujet actuel ; et d’ailleurs on ne sauroit disputer les impressions, sur-tout lorsque l’on n’en assigne pas les causes. Le seul moyen qu’il vous reste alors, c’est de témoigner avec confiance des impressions contraires, autorisées par l’exemple. Les actes de l’assemblée nationale de France me paroissent contenir plus de modeles d’éloquence et plus d’exemples de profondes recherches politiques que n’en a montré aucun corps politique des tems modernes. Je n’en puis donc pas augurer l’anéantissement de la philosophie ni l’extinction de l’éloquence.

C’est ainsi que sont variés les aspects. que la révolution de France, non seule ment par son influence sur la littérature, mais par son esprit général, offre aux personnes occupées des différentes opinions. M. Burke n’y apperçoitqu’une scene d’horreur. Dans son esprit, elle n’inspire d’autre émotion que de l’horreur pour ceux qui l’ont conduite, de la pitié pour ses victimes, et des alarmes sur l’influence d’un événement qui menace le renversement de la politique, des arts, et des mœurs du monde civilisé. L’esprit de ceux qui la considerent d’une autre maniere, est rempli de toutes sortes de sentimens de triomphe et d’admiration. — D’admiration pour les brillans efforts de vertu qu’elle a produits, et de triomphe, parce qu’elle lui présente une plus vaste perspective de bonheur.

La candeur de la philosophie ne sauroit nier non plus que de si grands événemens soient toujours assez simples pour ne pas offrir un double aspect à l’esprit et aux exagérations des partis opposés. La même ardeur, qui produit l’héroïsme patriotique et législatif, devient la source de réprésailles barbares, de nouveautés chimériques, et de changemens précipités. On tenteroit inutilement d’augmenter la fertilité du sol sans en favoriser en même tems les excroissances nuisibles. Celui qui, dans de semblables occasions, attend un bien sans mélange, doit se rappeler que l’économie de la nature a invariablement déterminé que les grandes passions étoient sujettes à produire les vertus et les vices. Le sol de l’Attique fut remarquable chez les anciens pour les fruits les plus délicieux et les poisons les plus violens. Il en est de même de l’esprit humain ; et c’est aux convulsions fréquentes que les anciennes républiques doivent les exemples de désordres sanguinaires et d’héroïsme vertueux, qui distinguent leur his toire de cette tranquillité monotone des Etats modernes. Les passions d’une nation ne sont montées au point d’être susceptibles d’actions d’éclat, sans courir les risques de commettre des violences et des crimes. L’ardeur de réforme dans un sénat n’est jamais assez grande pour combattre et vaincre les abus, à moins qu’elle ne hasarde les maux qui proviennent d’une témérité législative. Telles sontles lois immuables qui sont plutôt des libelles contre la nature humaine, que des accusations contre la révolution française. La voix impartiale de l’histoire doit sans doute raconter les défauts, comme les perfections de ce grand événement ; et il seroit réellement amusant et instructif de comparer la description qu’en auroit pu donner le Toréisme spécieux et modéré de M. Hume, avec celle que nous avons reçue des invectives rebutantes et fanatiques de M. Burke. Ces deux grands hommes n’auroient pas été amis de la révolution ; mais il n’auroit pas été difficile de faire la distinction de la fureur sans déguisement d’un avocat éloquent, et de la partialité bien dissimulée d’un juge philosophe. Telle seroit probablement la différence entre M. Hume et M. Burke, s’ils écrivoient tous deux sur la révolution française. Les passions du dernier ne seroient sensibles qu’aux excès qui l’ont déshonorée ; mais la philosophie du premier lui apprendroit que les sentimens des hommes, élevés par de pareils événemens au-dessus des situations ordinaires, deviennent la source de crimes et d’un héroïsme inconnus dans les affaires ordinaires des nations ; que de telles périodes nous fournissent de fréquens exemples de ces vertus sublimes et de ces crimes éclatans, qui agitent et intéressent avec tant de force le cœur de l’homme.


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  1. Expression éloquente de M. Curran, dans le parlement d’Irlande, touchant la révolution.
  2. Cependant cela n’étoit que le combat de la raison et de la liberté contre un seul préjugé, celui d’un droit héréditaire (au lieu que la révolution française, comme l’a fort bien dit l’évêque d’Autun, est « le premier combat qui se soit jamais livré entre tous les principes et toutes les erreurs ». ( — Adresse aux Français, 11 février 1790.)
  3. Les manæuvres de M. de Calonne, en Angleterre, sont trop évidentes, par la nature de quelques journaux. Il nous informe qu’il a eu une fois dessein d’insérer dans une note, à la fin de son ouvrage, des extraits des papiers publics de toutes les nations de l’Europe, pour démontrer l’horreur générale qu’inspiroit, la révolution française. Cette note auroit été d’autant plus amusante, que probablement tous ces paragraphes étoient composés et envoyés à ces papiers par M. de Calonne lui-même, – qui se seroit ainsi rendu l’organe de l’Europe.
  4. Junius
  5. Si cette relation est exacte, que doit-on penser du langage de M. Beurke, quand il parle de l’assemblée, comme « autorisant les trahisons, les vols, les viols, les assassinats, les meurtres, et les incendies dans toute la France » (p. 58). Dans un autre endroit, il confond ensemble l’extinction législative de l’ordre des nobles avec les excès populaires commis contre des individus de la noblesse, pour charger l’assemblée de tout ce blâme (pag. 200), méthode de discuter plus re marquable par l’art et la controverse, que par la candeur.
  6. Burke, pag. 353.
  7. Expression de M. Chabroud. Cinq témoins disent que les assassins n’enfoncerent pas la chambre de la reine. Deux ont fait les dépositions que M. Burke a suivies ; et pour donner à cette prépondérance la force qu’elle doit avoir, il faut se rappeler que toute la procédure devant le châtelet n’étoit qu’ex parte. Voyez Procédure criminelle faite au châtelet de Paris, &c., deux parties. Paris, 1791.
  8. Discours de M. l’abbé Maury dans l’assemblée nationale, 1er octobre 1790.
  9. Les circonstances de sa derniere tentative prouvent ce que j’avance.
  10. « Ces charmes séducteurs, qui tenoient dans une nuit mystérieuse notre ancienne réputation, et qui obscurcissoient notre lumiere naturelle, sont enfin dispersés par les rayons du midi de la vérité ».
  11. M. Burke, pag. 118.