Utilisateur:Seudo/Francesco Mazzuoli

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Ouvrage non illustré : Vies des peintres/tome 6/Francesco Mazzuoli

FRANCESCO MAZZUOLI,


PEINTRE PARMESAN.




Parmi les nombreux artistes qui se sont distingués en Lombardie par la grâce du dessin, par la vivacité de l’invention et par une rare habileté à peindre le paysage, aucun n’est supérieur au Parmesan Francesco Mazzuoli, que le ciel dota largement de toutes les qualités qui constituent les grands maîtres. Il sut donner aux attitudes de ses personnages un charme, une suavité, une élégance qui n’appartiennent qu’à lui ; ses têtes possèdent également toutes les beautés que l’on peut désirer : aussi compte-t-il une multitude d’imitateurs, et telle est la grâce dont brillent ses ouvrages que jamais ils ne baisseront dans l’estime des connaisseurs. Plût à Dieu que, toujours fidèle à la peinture, Mazzuoli n’eût point demandé à d’extravagants essais sur la congélation du mercure d’autres trésors que ceux dont la nature l’avait doté, car il aurait été vraiment unique dans son art ; tandis qu’il sacrifia son temps et son talent à de vaines recherches qui devinrent funestes à son existence et à sa gloire.

Vasari - Vies des peintres - t5 t6, 1841 p739(Il Parmigianio).jpg
Il Parmigiano

Francesco Mazzuoli naquit à Parme l’an 1504 ; orphelin dès son bas-âge, il fut recueilli par deux de ses oncles paternels qui étaient peintres et qui l’élevèrent soigneusement dans les principes d’un bon chrétien et d’un galant homme. Lorsque Francesco fut assez grand pour apprendre à écrire, il n’eut pas plus tôt la plume en main qu’il révéla par des croquis merveilleux les grandes dispositions qu’il avait pour le dessin. Son professeur d’écriture en fut frappé et comprit jusqu’où ce génie pouvait arriver avec le temps. Aussitôt il conseilla aux oncles de l’enfant de lui faire apprendre la peinture ; les deux vieux peintres, qui, malgré leur peu de réputation, ne manquaient pas de jugement sur ce qui concernait leur art, s’empressèrent de mettre Francesco sous la direction d’excellents maîtres, afin qu’il prît une bonne manière. Ils ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’il était né, pour ainsi dire, avec le pinceau à la main ; aussi leur arrivait-il souvent de l’exciter au travail, mais parfois aussi, redoutant que sa santé n’en souffrît, ils modéraient son ardeur. Enfin, après avoir obtenu en dessin des résultats miraculeux, Francesco, à peine âgé de seize ans, fit de son invention un Baptême du Christ d’une si rare beauté, qu’encore aujourd’hui on est étonné qu’un enfant ait pu produire une semblable chose. Ce tableau fut placé à la Nunziata de Parme, église des Mineurs Observantins.

Francesco Mazzuoli voulut ensuite aborder la fresque. Il commença par décorer une chapelle dans l’église de San-Gio.-Evangelista, qui appartient aux

San Vitale (San Giovanni Evangelista, Parme)

moines noirs de saint Benoît, et il réussit de telle sorte qu’il en peignit jusqu’à sept.

À cette époque, Prospero Colonna ayant conduit son armée à Parme par l’ordre de Léon X, les oncles de Francesco craignirent que ce ne fût pour notre artiste une occasion de dérangement ; afin de prévenir ce danger, ils l’envoyèrent avec son jeune cousin Ieronimo Mazzuoli, peintre comme lui, à Viadana, ville du duché de Mantoue. Francesco y demeura tout le temps que dura la guerre, et y laissa deux tableaux en détrempe : l’un représente sainte Claire et saint François recevant les stigmates, l’autre le Mariage de sainte Catherine ; le premier orne l’église des Observantins, le second celle de San-Piero. Que l’on se garde bien de croire que ces ouvrages soient ceux d’un timide débutant, car ils semblent au contraire sortir de la main d’un maître consommé.

Dès que la guerre fut finie, Francesco revint avec son cousin à Parme où il acheva plusieurs tableaux qu’il avait entrepris avant son départ, et que l’on trouve maintenant chez différentes personnes. Ensuite il peignit à l’huile l’Enfant Jésus porté par la Vierge entre saint Jérôme et le bienheureux Bernardin de Feltro. Sous la figure de l’un de ces saints, il retraça le portrait du maître du tableau d’une manière si heureuse, qu’il ne lui manque que le souffle (1) ; Francesco n’avait pas dix-neuf ans lorsqu’il exécuta tous ces travaux.

Pour compléter son éducation, il souhaita d’aller à Rome, afin de voir les œuvres des bons maîtres, et surtout celles de Raphaël et de Michel-Ange qu’il entendait vanter chaque jour. Il manifesta son désir à ses oncles qui l’approuvèrent, mais lui dirent en même temps qu’il agirait sagement en emportant quelque peinture de sa main, qui pût lui servir de recommandation auprès des seigneurs et des artistes. Francesco suivit ce conseil et fit deux petits tableaux et un très-grand dans lequel on voit un vieillard aux bras velus, à côté de la Vierge portant l’Enfant Jésus, qui reçoit des fruits que lui offre un ange. Francesco exécuta en outre son propre portrait à l’aide d’un miroir concave, sans reculer devant la difficulté de reproduire les poutres du plafond, les portes et toutes sortes d’accessoires qui prenaient une courbe étrange et fuyaient d’une façon bizarre en se reflétant dans cette glace. Il se servit d’une pièce de bois hémisphérique, d’une forme et d’une dimension exactement semblables à celles du miroir, pour se représenter avec tout ce qui l’entourait, et il réussit au delà de ce que l’on saurait imaginer. Comme les objets croissent ou diminuent dans les miroirs concaves en raison de la distance plus ou moins éloignée où ils se trouvent, notre artiste plaça sur son premier plan une main assez grande et si belle qu’elle produisait une illusion complète. Quant au portrait lui-même, il paraissait divin ; car Francesco avait plutôt le visage d’un ange que celui d’un homme. Enfin, cette peinture était si parfaite dans toutes ses parties, qu’elle ne différait aucunement de la réalité : le brillant du verre, les moindres reflets, les ombres et les lumières

noframe
Auto-portrait au miroir convexe

étaient rendus avec tant de fidélité et de vérité, que l’on n’aurait pu rien espérer de mieux du génie humain (2).

Lorsque Francesco eut terminé ce portrait et les tableaux dont nous avons parlé plus haut, il les emballa, et partit pour Rome en compagnie de l’un de ses oncles. À peine arrivés dans cette ville, nos deux voyageurs furent présentés par le dataire à Clément VII, qui resta émerveillé de la beauté des ouvrages de Francesco et de la jeunesse de leur auteur. Toute la cour partagea cette admiration. Après avoir accablé notre artiste de gracieusetés, Sa Sainteté dit qu’elle voulait lui donner à peindre la salle des papes, dont Giovanni d’Udine avait déjà décoré la voûte de stucs et de peintures. Francesco laissa ses tableaux à Clément VII, et se retira en emportant de riches présents sans compter les promesses.

Stimulé par l’amour de la gloire, par les louanges qu’il s’entendait prodiguer, et par les espérances qu’il fondait sur la protection du souverain pontife, Mazzuoli peignit une Circoncision où l’on admirait les magiques effets de trois lumières différentes. Le premier plan était éclairé par la lumière qui s’échappait du visage du Christ ; le second plan, par celle des torches dont étaient armés des personnages qui, gravissant un escalier, portaient des offrandes ; le troisième plan était illuminé par l’aurore qui se levait sur un ravissant paysage parsemé de fabriques.

Clément VII ne fit pas de ce tableau comme de ceux de la Madone et du Portrait au Miroir qu’il avait donnés, l’un au cardinal Hippolyte de Médicis son neveu, l’autre à Messer Pietro d’Arezzo[1] le poëte. Sa Sainteté garda pour elle la Circoncision, qui, plus tard passa, à ce que l’on croit, en la possession de l’empereur. Quant au Portrait au Miroir, je me souviens de l’avoir vu dans ma jeunesse chez Messer Pietro d’Arezzo, qui le montrait comme une chose rare aux étrangers qui traversaient sa ville. Ce portrait tomba ensuite, je ne sais comment, entre les mains de Valerio de Vicence, graveur en cristaux (3) ; il se trouve aujourd’hui chez Alessandro Vittoria, sculpteur vénitien, élève de Jacopo Sansovino (4).

Revenons à Francesco. Pendant son séjour à Rome, il voulut voir toutes les sculptures et les peintures anciennes et modernes que renferme cette ville. Il avait surtout en vénération les ouvrages de Raphaël et de Michel-Ange Buonarroti. Son talent, sa grâce et son amabilité firent dire que l’esprit de Raphaël était passé en lui. Ses efforts tendaient à imiter le peintre d’Urbin en toutes choses, et cette étude ne lui fut pas inutile ; car une foule de petits tableaux qu’il peignit à Rome, et dont la plupart appartiennent au cardinal Hippolyte de Médicis, sont vraiment merveilleux, comme, par exemple, l’Annonciation qu’il exécuta pour Messer Agnolo Cesis. De lui est encore un tableau contenant la Vierge accompagnée du Christ, de saint Joseph et de quelques petits anges. Cette composition, qui brille par l’expression des têtes non moins que par la beauté du coloris et le fini du travail, était autrefois chez Luigi Gaddi, qui a dû la transmettre à ses héritiers.

Le signor Lorenzo Cibo, capitaine de la garde du pape, ayant entendu vanter le mérite de notre artiste, lui commanda son portrait qui est plutôt vivant que peint. Francesco eut ensuite à faire, pour Madonna Maria Bufalina de Città-di-Castello, un tableau destiné à une chapelle de San-Salvatore-del-Lauro (5). Il y représenta la Vierge avec le Christ enfant dans une gloire, et en bas saint Jérôme endormi, et saint Jean, un genou en terre et tendant les bras vers le Sauveur. Par malheur l’achèvement de cet ouvrage fut arrêté, l’an 1527, par le sac de Rome qui, non seulement mit les arts en fuite pendant un temps, mais encore causa la mort de bien des artistes. Peu s’en fallut que Francesco lui-même n’y perdît la vie. Lorsque le pillage commença, il était absorbé par son travail au point qu’il ne put en être distrait par le bruit que firent des Allemands en envahissant sa maison. Ces soldats pénétrèrent dans son atelier, et restèrent tellement stupéfaits de sa tranquillité et de la beauté de son tableau, qu’ils le laissèrent continuer en braves gens qu’ils étaient. Ainsi, pendant que la rage impie des barbares dévastait la pauvre ville, et s’attaquait aux choses sacrées et profanes sans respect à Dieu ni aux hommes, Francesco fut admiré et protégé par ces Allemands. Pour toute rançon, il donna à l’un d’eux, qui était grand amateur de peinture, une foule de dessins à la plume et à l’aquarelle. Mais, un peu plus tard, il faillit ne pas se tirer aussi heureusement d’embarras. Étant allé à la recherche de quelques amis, il fut pris par d’autres soldats, qui ne le lâchèrent qu’après l’avoir dépouillé du peu d’argent qu’il avait.

L’oncle de Francesco, voyant que la captivité du pape et la ruine à peu près complète de Rome détruisaient toutes les espérances de gloire et de fortune de son neveu, le renvoya à Parme. Quant à lui, il resta encore quelques jours à Rome, où il déposa le tableau de Madonna Maria Rufalina chez les religieux de la Pace, qui l’ont conservé maintes années dans leur réfectoire jusqu’à ce que Messer Giulio Bufalini l’ait transporté dans leur église de Città-di-Castello.

Dans son voyage, Francesco fut retenu plusieurs mois à Bologne par divers amis, et surtout par un sellier parmesan avec lequel il était intimement lié. Pendant son séjour dans cette ville, il fit graver quelques estampes en clair-obscur, et entre autres un Diogène et le Martyre de saint Pierre et de saint Paul (6). Il prépara encore une foule de dessins qu’il voulait faire graver sur cuivre par un certain Maestro Antonio de Trente, qu’il avait pris chez lui à cet effet ; mais il ne poursuivit pas alors ce projet, parce qu’il fut forcé d’exécuter quantité de tableaux et d’autres ouvrages pour des gentilshommes bolonais.

La première peinture que l’on vit de sa main à Bologne est à San-Petronio, dans la chapelle des Monsignori. Elle représente saint Roch au milieu des souffrances que lui cause la peste, adressant des actions de grâces à Dieu, comme les justes qui remercient le ciel des calamités qui leur adviennent. Francesco introduisit dans ce tableau le portrait de Fabbrizio de Milan, qui le lui avait commandé, et de plus, un chien qui paraît vivant, et un magnifique paysage  (7). Il fit ensuite pour l’Albio, médecin parmesan, une Conversion de saint Paul avec un grand nombre de figures, et pour son ami le sellier une Madone accompagnée de quelques personnages d’une beauté extraordinaire. Pour le comte Giorgio Manzuoli, il peignit un autre tableau, et pour Maestro Luca dai Leuti deux toiles à la gouache couvertes de charmantes figurines.

À cette époque, le graveur Antonio de Trente, dont nous avons parlé plus haut, profita un matin du moment où Francesco était encore au lit, pour lui forcer un bahut et lui voler tous ses cuivres et ses bois gravés, ainsi que tous ses dessins. Puis, il s’en alla au diable avec ce butin, sans qu’on ait jamais su ce qu’il était devenu. Toutefois, Francesco retrouva ses planches qu’Antonio avait déposées chez un de ses amis à Bologne, probablement avec l’intention de venir les prendre plus tard ; mais les dessins furent à jamais perdus.

Désolé de cette mésaventure, Francesco, pour gagner quelque argent, fit le portrait de je ne sais quel comte bolonais, et peignit ensuite la Madone avec le Christ tenant un globe. La Vierge est ravissante de beauté, et l’enfant plein de naturel. Francesco possédait en effet au suprême degré l’art d’imprimer à ses figures d’enfants cette vivacité mêlée de finesse et de malice qui est souvent le partage de leur âge. Il couvrit la Vierge d’une robe bizarre dont les manches étaient d’une étoffe tirant sur le jaune et presque chamarrée d’or. Ce vêtement fort gracieux donne aux chairs une vérité et une délicatesse extrêmes ; ajoutons que la manière dont les cheveux sont exécutés ne laisse rien à désirer. Ce tableau était destiné à Messer Pietro Aretino, mais le pape Clément étant venu dans ce temps à Bologne, Francesco le lui offrit. Puis, n’importe par quel hasard, il tomba entre les mains de Messer Dionigi Gianni (8), lequel l’a légué à Messer Bartolommeo son fils qui le possède aujourd’hui, et l’a si souvent prêté qu’il en a été fait cinquante copies, tant ce chef-d’œuvre est estimé !

Pour les religieuses de Santa-Margherita de Bologne, Francesco conduisit à fin un tableau qui représente la Vierge, sainte Marguerite, saint Pétrone, saint Jérôme et saint Michel ; cette composition est grandement admirée, et à bon droit, car elle ne le cède à aucune des productions de notre artiste (9). Il fit encore beaucoup de gracieux dessins, particulièrement pour Girolamo del Lino et pour l’orfévre Girolamo Faginoli qui voulait les graver sur cuivre.

Francesco peignit d’après nature le portrait de Bonifazio Gozzadino et celui de sa femme, mais ce dernier resta inachevé. Il ébaucha aussi une Madone qui plus tard fut vendue à Bologne, à Giorgio Vasari qui la conserve avec une foule de nobles peintures, de sculptures et de marbres antiques, dans sa maison d’Arezzo.

Lorsque Charles-Quint vint à Bologne pour son couronnement, Francesco assista plusieurs fois en spectateur à ses repas, et fit ensuite de mémoire son portrait dans un grand tableau à l’huile, où il le représente avec une renommée qui le couronne de lauriers, et un jeune Hercule qui lui offre le globe. Francesco montra cette peinture au pape Clément VII, qui en fut tellement satisfait qu’il ordonna à l’évêque de Vasona de la présenter avec l’auteur à Charles-Quint. Sa Majesté fut enchantée du tableau, et manifesta le désir de le garder : mais Francesco, mal conseillé par un ami malveillant ou maladroit, prétendit qu’il n’était pas fini et le remporta, de sorte qu’il n’en retira point la récompense qu’il aurait sans aucun doute obtenue s’il l’eût laissé à Sa Majesté. Ce portrait tomba entre les mains du cardinal Hippolyte de Médicis, qui le donna au cardinal de Mantoue. Il est aujourd’hui dans la galerie du duc du même nom, en compagnie d’une multitude de belles et nobles peintures.

Après avoir été si long-temps éloigné de sa patrie, Francesco répondit enfin aux sollicitations de ses parents, et revint à Parme, riche de science et d’amis, mais pauvre d’argent. Dès qu’il fut arrivé, on le chargea de peindre à fresque, dans l’église de Santa-Maria-della-Steccata, une voûte immense, et de plus un arc par lequel il débuta comme offrant le moins de difficultés. Il y fit six figures admirables, deux coloriées et quatre en clair-obscur, entre lesquelles il plaça de magnifiques ornements dont le milieu était occupé par des rosaces qu’il eut la fantaisie d’exécuter lui-même en cuivre, ce qui lui donna beaucoup de mal (10).

Dans le meme temps il peignit, pour son intime ami le Cavaliere Baiardo, gentilhomme parmesan, un Cupidon qui prépare son arc et aux pieds duquel sont deux enfants assis dont l’un rit et l’autre pleure. Le premier tire le second par le bras et veut lui faire toucher du doigt Cupidon, mais le petit peureux craint de se brûler aux feux de l’amour. Cette ingénieuse composition est d’un coloris si suave, d’une grâce si ravissante, qu’elle n’a point cessé d’être admirée et imitée par les artistes et les amateurs. Elle est aujourd’hui dans le cabinet de l’héritier du Cavalière Baiardo, le signor Cavalière Marc’-Antonio Cavalca, lequel a rassemblé quantité de dessins de Francesco, tous très-beaux et très-achevés. Nous en dirons autant de ceux du même auteur que nous avons dans notre collection, et nous citerons entre autres le Martyre de saint Pierre et de saint Paul, qui fut gravé sur bois et sur cuivre à Bologne, comme nous l’avons déjà dit.

Pour l’église de Santa-Maria-de’-Servi, Francesco entreprit un tableau représentant la Vierge tenant sur ses bras son fils endormi ; à ses côtés sont plusieurs anges dont l’un porte une urne de cristal dans laquelle brille une croix que contemple la Madone. Cet ouvrage, malgré sa grâce et sa beauté, ne contenta point Francesco qui le laissa inachevé (11).

Francesco commença vers cette époque à abandonner ses travaux de la Steccata, ou du moins à les traîner tellement en longueur qu’il était évident qu’il ne marchait plus qu’à contre-cœur. Il avait jeté de côté la peinture pour se livrer à l’étude de l’alchimie, avec l’espoir de devenir bientôt riche en congelant le mercure. Au lieu de chercher de belles inventions avec ses pinceaux et ses couleurs, il s’alambiquait le cerveau depuis le matin jusqu’au soir à manipuler du charbon, du bois, des cornues et d’autres semblables babioles qui lui faisaient dépenser en un jour plus qu’il ne gagnait dans une semaine à la chapelle de la Steccata. Et comme il n’avait pas d’autre moyen de subsistance que sa palette, ses fourneaux absorbaient peu à peu toutes ses ressources. Le pis de son affaire fut que la confrérie de la Steccata, qui l’avait payé à l’avance, voyant qu’il avait complètement cessé de travailler, lui intenta un procès. Il ne s’en tira qu’en se sauvant une nuit avec plusieurs amis à Casal-Maggiore. Il y oublia quelque temps l’alchimie et y fit, pour l’église de Santo-Stefano, la Vierge planant dans les airs au-dessus de saint Jean-Baptiste et de saint Étienne (12). Il peignit ensuite une Lucrèce ; ce morceau divin est le dernier et l’un des meilleurs qu’il ait produits ; on ne sait où il est aujourd’hui (13).

On compte encore, parmi les ouvrages de Francesco, un tableau de nymphes qui est maintenant chez Messer Niccolo Bufalini, à Città-di-Castello, et un groupe d’enfants au berceau qui se trouve également à Città-di-Castello, et qui fut fait pour la signora Angiola de’Rossi, de Parme, femme du signor Alessandro Vitelli. Francesco finit par retourner à l’alchimie et par n’avoir plus d’autre pensée, comme tous ceux qui ont le malheur de mordre à cette détestable folie. Sa figure, si noble et si élégante, prit, sous une barbe hérissée et sous une longue chevelure en désordre, un aspect sauvage et misérable. Il aurait été impossible de reconnaître le Francesco d’autrefois. Enfin la mélancolie s’empara de lui ; sa santé s’altéra, et il fut attaqué d’une fièvre grave compliquée d’un cruel flux de sang qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Tels furent ses derniers jours dans ce monde dont il ne connut que les dégoûts et les ennuis.

Il voulut être enterré dans l’église des Servites appelée la Fontana et située à un mille de Casal-Maggiore. Suivant sa volonté, il fut enseveli nu et avec une croix de cyprès sur la poitrine. Il mourut le 24 août 1540. La grâce singulière qu’il sut imprimer à ses productions rendit sa perte bien regrettable.

Francesco aimait à jouer du luth, et avait de telles dispositions pour cet art qu’il ne s’y montra pas moins habile qu’en peinture.

S’il n’avait pas travaillé par boutades, et s’il s’était gardé des sottises de l’alchimie, il est certain qu’il aurait été l’un des plus grands peintres de son siècle. Je suis loin de dire que travailler par inspiration et quand la fantaisie vous prend ne soit pas ce qu’il y a de meilleur, mais je blâme ces hommes qui consacrent leur temps à de vaines spéculations qui les entraînent à travailler peu ou point. Le plus souvent même la recherche de l’impossible est cause que l’on perd ce que l’on possédait déjà. Si Francesco se fût astreint à un travail journalier, il n’aurait pas manqué, avec le talent souple et la vive imagination dont la nature l’avait doué, de donner à son dessin une solidité, une pureté et une perfection égales à la grâce, au charme et à l’élégance dont brillent ses figures, ce qui aurait été profitable aux autres non moins qu’à lui-même.

Ieronimo Mazzuoli survécut à Francesco duquel il imita la manière avec succès, comme le témoignent les ouvrages qu’il a laissés à Parme et à Viandana où il se réfugia, pendant la guerre, avec son cousin. Dans sa jeunesse il fit deux Annonciations ; la première, pour San-Francesco, église des Mineurs Observantins ; la seconde, pour Santa-Maria-ne’-Borghi. À Parme, il peignit, pour le maître-autel des Conventuels de San-Francesco, Joachim chassé du temple (4), et pour les religieuses du monastère de Sant’-Alessandro, la Vierge avec l’Enfant Jésus qui tend une palme à sainte Justine ; des anges, le pape saint Alexandre et saint Benoît, complètent cette composition. Il exécuta ensuite deux tableaux, l’un pour le maître-autel de l’église des Carmes, l’autre pour San-Sepolcro. De lui sont encore deux tableaux que l’on voit à San-Giovanni-Evangelista, et qui, malgré leur beauté, sont inférieurs aux volets de l’orgue et à la Transfiguration qui décore le maître-autel. Ieronimo orna d’une perspective à fresque, et d’un tableau à l’huile renfermant la Cène du Christ avec les Apôtres, le réfectoire des religieuses auxquelles appartient l’église de San-Giovanni-Evangelista dont nous venons de parler. On lui doit aussi les fresques de la chapelle du maître-autel de la cathédrale. Pour madame Marguerite d’Autriche, duchesse de Parme, il représenta la ville de Parme agenouillée devant le prince Don Alexandre couvert de ses armes et tenant une épée appuyée sur un globe.

Ieronimo peignit la Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres dans une chapelle de la Steccata de Parme, et six Sibylles, deux coloriées et quatre en clair-obscur, sur un arc semblable à celui que son cousin Francesco avait décoré. Dans une niche située vis-à-vis de cet arc, il commença mais n’acheva pas entièrement la Nativité du Christ et l’Adoration des Bergers. À la Chartreuse, hors de Parme, il laissa, sur le maître-autel, l’Adoration des Mages ; à San-Piero de Pavie, abbaye des moines de saint Bernard, un tableau, et, dans la cathédrale de Mantoue, un autre tableau que lui avait commandé le cardinal Gonzaga. À San-Giovanni de la meme ville, il figura les Apôtres environnant le Christ qui semble dire de saint Jean : Sic eum volo manere, etc. Autour de cette composition sont six grands tableaux qui renferment les miracles de saint Jean l’Évangéliste. On admire une Conversion de saint Paul du même auteur dans l’église des Observantins, et une Adoration des Bergers avec un Chœur d’Anges sur le maître-autel de San-Benedetto, à Pollirone, village situé à douze milles de Mantoue. En outre, Ieronimo a fait, mais j’ignore à quelle époque, cinq Amours, l’un desquels dort profondément tandis que les autres lui enlèvent son arc, ses flèches et sa torche. Ce tableau appartient au seigneur duc Octavien, qui le conserve précieusement comme un témoignage du mérite de Ieronimo que l’on peut comparer à son cousin Francesco pour le talent, l’affabilité et la courtoisie. Du reste Ieronimo est vivant et ne manquera pas de produire encore de magnifiques ouvrages.

Messer Vincenzio Caccianimici, gentilhomme bolonais, cultiva la peinture, et s’efforça d’imiter autant qu’il put le style de Francesco Mazzuoli, son intime ami. Il était très-habile coloriste, et fit, pour son plaisir et pour donner à divers seigneurs de ses amis, des tableaux vraiment dignes d’éloges parmi lesquels nous citerons la Décollation de saint Jean-Baptiste qui est placée à San-Petronio, dans la chapelle de sa famille. Ce vertueux gentilhomme mourut l’an 1542. Nous possédons plusieurs beaux dessins de sa main dans notre collection (15).


Si nous voulions nous livrer à quelques considérations sur ce qui constitue dans les œuvres d’art cette affectation que, dans le vocabulaire des artistes, on désigne d’une façon plus ou moins intelligente sous le nom de manière, nous en aurions ici un bon motif. Le Mazzuoli, plus ordinairement appelé chez nous le Parmesan, est en effet un des hommes qui se sont malheureusement le plus signalés dans cet écart. Son immense talent, et l’excellence de ses conceptions, rendent d’autant plus regrettable le contagieux abus dont il a fourni les plus entraînants exemples. À l’époque du Vasari, on pouvait moins bien que nous ne le pouvons faire aujourd’hui, apprécier combien son influence était funeste. Le Parmesan, malgré les applaudissements au milieu desquels il opéra, et qu’il mérita sous tant de rapports, n’en est pas moins un des premiers transfuges des données simples et larges qui firent la splendeur de l’art italien dans les plus beaux temps. On peut donc lui en vouloir. Mais quand on songe à la science et au génie déployés dans les œuvres les plus pernicieuses par un tel homme, on se sent forcé, pour expliquer son aberration, d’invoquer des causes fatales dont il n’est point solidaire. Après leur maturité les beaux fruits se corrompent vite. Raphaël choisi par la Providence, entre tous, pour porter à leur développement suprême les conditions d’art dans lesquelles le Parmesan s’exerça après lui, dut agir sur cette admirable organisation comme nous avons prétendu que Michel-Ange, dans un autre ordre, agit sur le Bandinelli. Chez l’inconstant peintre de Parme, comme chez l’inquiet sculpteur de Florence, même puissance, même ambition, même exaspération et même désespoir. Tous deux tourmentés dans leur vie par cet insatiable désir qui marque les hommes du premier ordre, et les soutient ou les brise au gré de ces circonstances qu’il n’est pas donné à la volonté humaine de maîtriser, l’un s’inutilisa dans des recherches folles, l’autre se pervertit dans des tentatives haineuses. Nous avons remarqué les frappantes analogies qui rapprochent toujours Baccio de Michel-Ange, malgré ce qui les sépare à jamais. La tradition nous apprend que toute l’Italie croyait voir revivre, dans le beau et sublime enfant de Parme, le génie tout entier du divin peintre d’Urbin. L’Italie toute entière, sans doute, ne s’est pas trompée. Ce n’est pas nous qui nous oublierons assez, malgré nos propres impressions, pour quereller ainsi la tradition et suspecter la voix de tout un peuple. Seulement nous ferons remarquer combien cette erreur, ou seulement apparente, ou effectivement réelle de tout un siècle, impose de discrétion à la critique qui veut équitablement apprécier et mesurer les hommes en eux-mêmes.


NOTES.

(1). Ce tableau a été gravé par Bonasone.

(2). Ce portrait fut transporté à Vienne.

(3). On trouvera la vie de Valerio de Vicence dans le tome VIII.

(4). Alessandro Vittoria est mentionné avec éloge par Vasari, dans la Vie de San-Michele et en d’autres endroits.

(5). Le tableau de Madonna Maria Bufalina a été gravé par Bonasone.

(6). Le Diogène a été gravé par Ugo de Carpi, et le Martyre de saint Pierre et de saint Paul par Antonio de Trente.

(7). Louis Carrache a fait une copie de ce saint Roch, qui a été gravé par Francesco Bricci.

(8). C’est-à-dire Dionisio Zani.

(9). Ce tableau est connu sous le nom de la Vierge à la Rose. Il

  1. Plus connu chez nous sous le nom de l’Arétin.