Utilisateur:Shaihulud/WIP

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de moi. Eh bien, ajouta la reine en se levant d’un air résolu, je ne recevrai pas cet ambassadeur ; je déclare la guerre au soubab ; nous serons écrasés, mon royaume disparaîtra, n’importe ; nous mourrons en guerrières.

— Ne précipitons rien, je t’en conjure ; il sera toujours temps de mourir, et peut-être y a-t-il d’autres moyens de nous sauver. Mais, folle que je suis ! ajouta Lila, l’épouvante où m’a jetée ton évanouissement m’a fait oublier une lettre qu’un courrier, arrivé en même temps que les hérauts, m’a remise.

— Que dit cette lettre ?

— Je ne l’avais pas ouverte encore.

Elle la prit vivement dans sa ceinture et brisa le cachet. Dès les premières lignes elle poussa un léger cri.

— Devine qui est l’ambassadeur ?

— Lui ? dit la reine.

— Lui ! Il y a au moins un peu de joie dans notre malheur. Écoute ce qu’il dit ; il semble bien triste : « J’ai accepté cette mission douloureuse, je n’ai pu résister au désir d’être reçu en ambassadeur dans ce palais où l’on m’a reçu, jadis, en paria. Mais c’est surtout pour la revoir. Elle, longuement et sans doute pour la dernière fois ! Malgré mes menaces, je ne peux pas exiger qu’elle renonce au plus puissant trône de l’Hindoustan. Qu’elle fasse donc selon sa volonté. Je saurai me dérober au désespoir. »

La reine prit la lettre et plusieurs fois la relut.

— Il ne sait donc pas, murmura-t-elle, qu’à cause de lui ce mariage est impossible ?

— Tu lui as si bien caché que tu ne le haïssais plus. Ourvaci secoua la tête :

— Pas assez, hélas !

— Déclarons-nous la guerre au roi du Dekan ? demanda Lila en souriant.

— Plus tard.

— Et l’ambassadeur, le recevrons-nous ?

— Méchante ! s’écria Ourvaci, qui ne put retenir un sourire, ne faut-il pas lui faire oublier l’insolence de la première réception, dont j’ai vraiment honte aujourd’hui. Viens, assemblons le conseil, afin que l’on prépare tout pour un accueil digne d’un roi.

Pendant ce temps, la caravane cheminait, trop lentement au gré de l’ambassadeur, qui sentait sa tristesse s’adoucir à mesure qu’il approchait de Bangalore.

C’était Ganésa, magnifiquement harnaché, qui le portait, dans un houdah à double dùme soutenu par des colonnettes d’or ciselé ; et toute une foule de cavaliers, d’éléphants, de chameaux, le suivait. Les populations accouraient sur son passage, pour le voir, pour l’acclamer. On jonchait sa route de fleurs et de palmes, on la sablait de poudre de santal.

Il y avait dans son cortège des prêtres, des astrologues, des bayadéres, des umaras, dont Arslan-Khan, devenu le fidèle ami du marquis, était le chef. De quart d’heure en quart d’heure, les timbales royales résonnaient et, alternant avec elles, des bardes, faisant vibrer des harpes, chantaient les louanges, les hauts faits du glorieux passant, ou quelque antique légende guerrière.

Bussy était seul avec Naïk dans le houdah ; il avait tenu à ce que le paria fût de ce voyage, et revint dans le palais où il avait été si humble.

Naïk était maintenant un personnage et on recherchait sa protection. Son titre officiel s’énonçait ainsi : premier Scribe de l’Écriture fine ; et comme soldat, il était lieutenant ; mais on le savait mieux que cela : le favori, le familier du véritable maître ; aussi de très fiers seigneurs se courbaient-ils très bas devant le premier Scribe, qui n’en éprouvait aucun orgueil et les servait de son mieux..

— Te souviens-tu, Naïk, du hangar où l’on m’avait relégué comme une bête immonde ?

— Ah ! mon maître, c’est là que j’ai commencé de vivre ! Je te vois toujours, couché sur des branches vertes, quand on t’apporta blessé ; qui m’eût dit alors que c’était, pour moi. Dieu qui entrait ?

— La reine est fiancée, me dis-tu ce soir-là même, et j’éprouvai déjà un serrement de cœur, presque aussi douloureux que celui qui m’oppresse, aujourd’hui que je vais, au nom du fiancé, annoncer à celle qui est maintenant toute ma vie, que le temps des noces est venu.

— Si le roi savait ta peine, il est certain que, pour la faire cesser, il n’épargnerait rien. Pourquoi ne pas lui avoir avoué la vérité ?

— Pouvais-je éloigner d’Ourvaci une couronne aussi magnifique ? C’eût été un égoïsme odieux.

— Puisqu’elle t’aime, cette couronne lui sera insupportable, et son désespoir doit être égal au tien.

— M’aime-t-elle ? Je me trouve aujourd’hui bien présomptueux d’en avoir été certain. Cela était si délicieux à croire ! Mais quelles preuves ai-je donc ? Un mouvement de compassion, pour un homme qu’elle poussait dans la mort, quelques regrets d’avoir été aussi cruelle, et une minute de langueur dans son beau regard lié au mien, c’est assez pour me rendre fou à jamais, c’est trop peu pour que j’exige d’elle la rupture d’anciennes promesses et le refus d’un trône.

— Mais tout ce que t’a dit la princesse Lila ?

— Ce sont des conjectures. Ourvaci n’a jamais rien avoué.

— Qu’arrive-t-il ? Le cortège s’arrête.

On était aux portes de Bangalore, et des envoyés de la reine venaient recevoir l’ambassadeur.

La cité apparaissait, festonnant le ciel de ses tours et de ses créneaux, et un cortège s’avançait.

Sous l’arc élevé de l’entrée, comme une nuée de colombes se combattant, les bouquets de plumes, ornant les hampes des bannières, se heurtaient, s’enchevêtraient, puis, franchissant la voûte, parurent prendre leur vol, et les étendards flottèrent librement, ondoyèrent comme des flots d’azur et d’or. Alors la ville, par cette porte ouverte, sembla jeter un cri de bienvenue, avec la voix des musiques tout à coup retentissantes.

Les éléphants, peints en vermillon, se montrèrent ; leur front large, couronné d’un bandeau brodé, dominait la foule, et l’on voyait sur leur dos osciller de blancs parasols ; puis des cavaliers s’élancèrent, dans un galop gracieux et léger, et le soleil couchant faisait autour d’eux, de la poussière soulevée, une nuée rose.

Du haut des murailles le peuple regardait.

Le détachement français qui accompagnait l’ambassadeur, salua d’une décharge de mousqueterie, les cortèges se joignirent et entrèrent ensemble dans la ville.

Des coureurs, vêtus de tuniques courtes, armés de hautes cannes à pommeau d’argent et d’or, écartaient la foule dont toutes les rues étaient pleines ; pas un des habitants qui ne fût couronné de roses ou de jasmin, pas un qui ne portât entre ses bras une corbeille débordante des fleurs les plus belles : Bangalore s’offrait comme un bouquet, et l’air était saturé de parfums.

On s’engagea sur un large pont, ce qui permit de voir la ville se dérouler, avec ses grands escaliers blancs descendant vers l’eau, ses terrasses ornées de sculptures, ses jardins, ses hautes pagodes, dont les toits de pierre avaient la forme de ruches.

Enfin on atteignit le palais, on franchit le portail d’honneur, les fanfares sonnèrent comme pour la reine.

— Est-ce à l’ambassadeur qu’elle fait cet accueil, se disait Bussy, ou à celui qu’il représente ?

Il éprouvait un singulier mélange de joie et de tristesse : bonheur du présent, épouvante de l’avenir, doute suivi d’etpérance, émotion lancinante à l’idée de revoir la bien-aimée, sentiment qui bientôt domina seul, submergea tous les autres.

Il descendit des hauteurs de Ganésa. Des personnages majestueux s’inclinèrent devant lui, lui souhaitant la bienvenue, dans des phrases longues et pompeuses. Mais il était si troublé qu’il n’y prenait pas garde, et Naïk, comme s’il eût été son interprète, répondait, dans le même style, avec les formules consacrées.

L’étiquette voulait que le premier ministre reçût l’ambassadeur, au seuil du palais qui lui était destiné ; c’était donc Panch-Anan à qui incombait ce devoir. Bussy, prévenu par Naïk, eut un haut-le-corps en se trouvant face à face avec son mortel ennemi.

La surprise du brahmane fut plus forte encore. Il se rejeta en arrière, les yeux élargis, les mains ouvertes, et ne retint qu’à demi son cri d’effroi. En secret, il avait aperçu le jeune homme, pendant le terrible combat de la chambre d’ivoire, et, après un instant, s’était enfui, épouvanté de la force de son ennemi, craignant d’être atteint par ses coups.

— Eh bien, mon père, dit Bussy, qui maintenant avait un rire moqueur, crois-tu qu’un barbare d’Occident ait du venin comme le cobra ? ou t’imagines-tu voir en moi un spectre ?

Panch-Anan, incapable de se remettre, balbutia, perdit contenance, et finit par s’enfoncer dans la foule des courtisans. Alors un autre personnage s’avança, saluant, les bras croisés sur la poitrine.

— Je suis heureux de te revoir, hôte illustre, dit-il ; aurai-je le bonheur d’être reconnu par toi ?

Et il regardait Bussy avec un regard franc et un sourire sympathique. C’était Abou-al-Hassan, le médecin.

— Certes, je te reconnais ! s’écria le marquis en lui tendant la main ; l’ingratitude me semble le plus laid des défauts, et je te dois de la reconnaissance.

— Veux-tu me suivre ? dit Abou-al-Hassan. J’usurpe les fonctions du ministre, puisqu’il se dérobe à ses devoirs, terrifié, comme s’il avait vu Siva armé de son trident.

Il ajouta à voix plus basse :

— La princesse Lila est en haut ; elle a tenu à te saluer au seuil de ton appartement.

Bussy pressa le pas. Ils montèrent une galerie à pente douce, au sol poudré d’or, d’aloès et de santal, qui lui rappela celle qu’il avait gravie dans le palais du Silence.

Lila, souriante, s’avança vers lui ; elle tenait appuyée contre son flanc une corbeille pleine de fruits.

— Au nom de la reine de Bangalore, je te salue, dit-elle, en ployant un genou devant lui, sans qu’il pût l’en empêcher ; le palais s’illumine de ta présence, comme le ciel lorsque Sourya y fait ses premiers pas. Accepte ces fruits que la souveraine elle-même a cueillis pour toi, dans la rosée matinale, reçois aussi le bétel, et, comme présent de bienvenue, ce collier d’opales, encore tiède du doux contact d’un sein royal.

Elle prit l’écrin des mains d’un page et se haussa pour passer le collier au cou du marquis, lui disant tout bas, avec malice :

— Cette fois, j’espère que tu ne feras pas rouler les pierreries dans la poussière, avec celle qui te les offre.

Il la rassura d’un sourire, mais, le doigt sur les lèvres, elle lui fît comprendre qu’il était censé ne pas la connaître et devait garder un air grave et froid.

Une bayadère apporta un encensoir d’or, et une autre versa, sur les braises ardentes, les parfums qui aussitôt devinrent fumée ; la princesse Tagita un instant ; puis, tandis que les tambourins frémissaient et que les femmes chantaient un hymne triomphal, elle tourna plusieurs fois autour du jeune homme, les paumes levées vers le ciel, se touchant le front des pouces.

Bussy vivait dans THindoustan de ses rêves, il se souvenait du Ramayana, et était fier de savoir que cet honneur qu’on lui rendait s’appelait : le pradakshina.

Ils entrèrent ensuite dans les appartements, et, pour s’écarter un instant de la foule des esclaves et des pages, Lila le conduisit sur une terrasse, d’où l’on découvrait beaucoup des édifices du palais.

— Enfin ! donne-moi ta main, sœur chérie, s’écria Bussy ; tous les rites sont accomplis, vis-à-vis de l’ambassadeur, mais le frère réclame à son tour un salut affectueux.

— Prenons garde, dit-elle, en le laissant lui baiser la main à la dérobée ; n’oublie pas que nous nous voyons pour la première fois.

— La reine sait-elle quel est l’envoyé du soubab ?

— Elle le sait, et cela lui adoucit, je crois, le chagrin que lui cause le but de la mission.

— En est-elle chagrine vraiment ?

— L’idée de perdre son indépendance lui est odieuse, et si son cœur n’est plus libre, elle doit redouter comme la mort cette alliance.

— Ah ! Lila, toujours ta douce voix vient m’apaiser ; toujours tu (efforces d’endormir mes angoisses. Mais, va, cette fois-ci, le bonheur est si grand de vivre plusieurs jours auprès d’elle, d’être dans son palais, de la voir et de l’entendre, que je ne veux pas songer au désespoir qui suivra, et sera la fin de tout.

— Combien je partage cette joie, ce triomphe, dit Lila, te voir ici fêté, reçu comme un égal ; tous les préjugés écrasés sous ta gloire ! Ah ! tu peux être fier, car la victoire était malaisée.

— Elle est aussi ton œuvre, ma généreuse alliée, et j’ai plus de gratitude que d’orgueil.

— Ourvaci avoue enfin avoir honte de son premier accueil, et cela va te le faire oublier, dit la princesse ; mais je ne puis demeurer plus longtemps. Prends patience, demain aura lieu la réception solennelle de l’ambassadeur, et ensuite viendront les fêtes, où tu la verras sans contrainte.

Elle étendit le bras vers un point du palais.

— Surveille cette terrasse, celle aux angles de laquelle flottent des étendards ; la reine y paraîtra pour la prière du soir et tu pourras l’apercevoir ; c’est elle qui la dernière salue le départ du soleil.

— Que tu es bonne de me donner cet avertissement ! dit-il en lui pressant la main ; quel trésor merveilleux qu’un cœur comme le tien !

Lila jeta sur lui un regard voilé de tristesse et retint un soupir.

— Viens, rentrons, dit-elle.

Il la suivit, quittant à regret cette terrasse et regardant avec inquiétude le soleil, qui touchait presque l’horizon.

Les salles étaient pleines encore de courtisans et de pages immobiles, les bras en croix sur la poitrine et semblant attendre quelque chose.

— Seigneur, dit la princesse, reprenant le ton cérémonieux, tu es ici le maître, ordonne ; tes désirs seront pour nous des faveurs. IN’ous sommes tes esclaves, à toi et à tous ceux de ta suite. — Congédie ces gens-là avec un compliment, ajouta-t-elle à voix basse, sinon ils ne s’en iront jamais.

Dès qu’il fut seul, Naïk s’étant chargé de veiller à tout, Bussy retourna à la terrasse et, s’accoudant à la balustrade sculptée, se mit en observation.

La foule s’écoulait lentement, avec de joyeux murmures, hors des cours du palais, qu’elle avait envahies à la suite du cortège. Les femmes, plus curieuses, s’étaient avancées le plus loin, et se retiraient maintenant, un peu honteuses, en effeuillant leurs guirlandes.

Beaucoup avaient les joues couvertes du fard jaune, appelé gorotchana, que l’on trouve dans la tête des vaches ; elles s’enveloppaient gracieusement de leur sari de toile, de soie ou de mousseline, cette grande pièce d’étoffe, sans couture, qui s’enroule au corps, couvrant une épaule, serrant la taille, et dont quelquefois un pan sert de voile. À leurs oreilles, largement percées, étaient passés des rouleaux d’or ; les moukoutys de leur narine encadraient leur sourire, et quelquefois arrondissaient leurs cercles minces, ornés de perles, jusque sur leur poitrine ; des grelots tintaient à leurs chevilles et à leurs ceintures, et toutes avaient les lèvres empourprées par le bétel et le front marqué d’un signe, indiquant la secte religieuse à laquelle elles appartenaient : un triple croissant, tracé avec la teinture de safran, faisait reconnaître les adoratrices de Siva, et celles consacrées à Vichnou montraient deux lignes de limon du Gange, et au lieu du moukouty avaient à la narine une longue chaîne de coquillages.

Beaucoup de religieux se faisaient faire place, marchant lentement, d’un air important, salués au passage par leurs partisans, regardés avec dédain par les autres. Les lecteurs des Pouranas, le front marqué de poudre de santal, égrenant leur chapelet, portaient sous leurs bras les livres sacrés, enveloppés dans le tapis qu’ils étendent, pour s’asseoir, au milieu des carrefours où ils réunissent des auditeurs. D’autres, frottés de cendres, avec le lingam de Siva pendu au cou, avaient leurs cheveux relevés en une seule touffe, et tenaient à la main, au lieu de coupe, une moitié de crâne ; quelques-uns, à longue barbe, vêtus de tuniques jaunes, s’enveloppaient le torse dans une peau d’antilope noire. Beaucoup s’appuyaient sur de hauts bâtons de bambous, ou secouaient des arcs, ornés de plumes de paons et de sonnettes.

Puis le silence se fit, le peuple s’éloigna, on n’entendit plus que le sourd bourdonnement du tambour, qui devait battre nuit et jour, en signe de fête, et quelques cris d’esclaves, occupés à déharnacher les éléphants.

Le marquis dévorait du regard le tableau qui s’étendait à ses pieds.

À chaque moment, il interrogeait la terrasse où la reine devait paraître : mais il n’y voyait que le fourmillement de tout un peuple de colombes.

Alors il essayait de se rendre compte de la disposition du palais, de son bizarre enchevêtrement d’édilices peu élevés en grès rose ou en marbre blanc, avec leur toiture en terrasses à balustrades légères, entrecoupés de cours, de jardins, de galeries et dominés par de gracieuses portes triomphales, des tours crénelées et des toits de pierre sculptée, en forme de pyramide ou d’œuf.

Un étang brillait, à peu de distance, comme un morceau de ciel, et des marches de marbre de tous côtés l’entouraient.

C’était un étang sacré, car, au moment où le soleil touchait l’horizon, des brahmanes y parurent. Dépouillant leur robe blanche, ils descendirent les degrés. Ils venaient faire leurs ablutions et accomplir le sandia du soir. En souriant, Bussy se penchait pour voir leurs momeries, et cherchait à découvrir si Panch-Anan était parmi eux.

Les prières terminées, ils revêtirent des robes nouvelles, d’un lin immaculé, et se retirèrent.

Un calme merveilleux s’établit alors ; l’éclat du Jour, de plus en plus, s’apaisa dans une limpidité fraîche ; les verdures se veloutèrent, les blancheurs s’endormirent ; cessant de vibrer, l’atmosphère prit l’apparence d’un pur cristal, l’étang immobile parut comme un gouffre d’azur et, pareil à l’arc de Kama-Deva, le croissant s’argenta dans le ciel.

Bussy sentait croître son émotion ; il était seul maintenant ; elle allait venir.

Tout à coup, le cinglement sifflant d’un millier dailes, s’ouvrant brusquement, brisa le silence, et la terrasse qu’il regardait disparut dans un nuage de colombes.

Ce nuage s’écarta. Ourvaci parut, tout enveloppée d’un voile d’or.

Le jeune homme eut un cri de joie, toute son âme s’élanea vers elle : cette présence, toujours, était pour lui comme une formule magique, rompant subitement l’équilibre de la vie, la faisant courir à flots, battre des journées dans l’espace de minutes.

La reine s’avança du côté du jeune homme, jusqu’au bord de la terrasse et parut le regarder ; il porta à ses lèvres les opales du collier qui lui venait d’elle ; alors elle éleva la coupe pleine qu’elle portait, la tendit vers lui, et versa pour l’ambassadeur, la libation destinée au soleil.

Les colombes rassurées étaient revenues, elles formaient comme un cordon de perles le long de la balustrade. Dans un angle se tenait un groupe de femmes portant des écrans de plumes et des instruments de musique.

Ourvaci se recula, repoussa son voile ; les harpes se mirent à vibrer, et, d’une voix délicieusement pure et sonore, elle chanta un hymne. La nature sembla se recueillir, apaiser tous ses bruits pour mieux l’entendre.

Ce qu’elle chantait ce n’était pas la prière accoutumée, l’adieu au soleil couchant ; elle avait choisi une ode du Harivansa, celle où Bhavati, fiancée au fils de Krichna, soupire après le bien-aimé.

Le marquis, penché vers elle, buvait ses paroles, éperdu de ce qu’il entendait.

« Que l’éther, le feu, la terre, l’eau, la nature, soient mes témoins ! qu’ils portent vers toi mes plaintes, ô mon ami ! À cause de toi, je souffre, mon cœur est inquiet, mes lèvres sont altérées.

« Je croyais parcourir une route sans embûche, parsemée de verveine et de lotus, mais voici : J’ai rencontré le serpent d’amour et sa cruelle morsure m’a blessé.

« Au mal que j’éprouve, je ne trouve pas d’apaisement, la brise du soir, qui emporte l’âme des fleurs, est pour moi comme une flamme ; l’astre qui se lève accroît mes tortures.

« Seraient-ce donc tes froids rayons, ô lune ! qui font naître en mon cœur cette agitation funeste ? C’est qu’ils me rappellent, sans doute, l’astre qui doit éclairer ma vie.

« Il s’est levé ; hélas ! dans un ciel menaçant, il ne vient pas vers moi tel que je l’attendais : resplendissant de bonheur.

« Infortunée que je suis ! C’est lui seul qui occupe ma pensée, il est le maître de ma volonté, la lumière de mes yeux.

« Ah ! s’il doit s’enfuir et disparaître, ce sera la nuit profonde et sans réveil ; à cette pensée, mon âme chancelle : interdite, émue, je frémis ; ma vue se trouble, je sens que je me meurs ! »

La voix s’éteignit, les harpes vibrèrent seules un instant encore, et Ourvaci disparut dans la pénombre qui descendait comme un voile de gaze sur le palais.

Bussy resta accoudé, le front dans ses mains, palpitant d’une émotion violente. Ce chant, était-ce un aveu ? était-ce à lui qu’il s’adressait, ou faisait-il allusion au royal fiancé ?

— Hélas ! s’écria-t-il, flans le plus enivrant bonheur, se glisse toujours pour moi l’amer poison du doute.

Naïk s’était approché sans bruit :

— Il faut rentrer, maître, dit-il, la rosée nocturne tombe, abondante comme une pluie ; favorable aux plantes, elle est pernicieuse à l’homme. Et puis l’on s’étonne de ton absence, et toute ta cour t’attend pour présider le repas.

— Je te suis, Naïk, dit Bussy ; mais quelle contenance vais-je avoir ? La fièvre me dévore, je ne peux dompter mon trouble. Tâche de retrouver le médecin musulman et demande-lui, pour moi, un breuvage endormant qui me conduise à demain, à travers l’oubli ; sinon je vais devenir fou.

XXVII

PRYAVATA DEVAYANI OLRVACI

DE LA DYNASTIE LUNAIRE

La salle du trône était vaste comme un temple, plus profonde que large, de chaque côté un rang de colonnes carrées, saillant des murs, chargées de statues, qui étaient celles de tous les rois de Bangalore, dont l’illustre famille se rattachait à la dynastie lunaire.

Les figures du zodiaque, en relief, ornaient le plafond, et Mécham, qui est le Bélier, avançant la tête, tenait suspendu à ses cornes un grand lustre d’or formé de cent lumières. Le piédestal des statues et les entre-colonnements disparaissaient sous des tentures de soie bleue brochée d’argent, auxquelles s’appuyaient du dos les guerriers et la foule des courtisans.

Au fond de la salle, quatre éléphants de marbre blanc soutenaient, de leurs trompes levées, le dais pyramidal qui surmontait le trône. Ce trône, enfonçant ses pieds d’ivoire dans de profonds tapis, était un siège large, sans dossier, recouvert de coussins de velours bleu, brodé d’or et de perles fines ; et derrière lui, s’arrondissait un vaste écran imitant les plumes chatoyantes du paon, au moyen d’émeraudes et de saphirs.

Par une disposition voulue, à l’heure des audiences, le soleil donnait dans la haute porte faisant face au trône et, lorsqu’elle s’ouvrait, un faisceau de rayons tombait sur le souverain, incendiant les pierreries de sa parure, et enveloppant d’une gloire surnaturelle la majesté royale.

Quand les battants s’écartèrent devant Bussy, tandis que quatre hérauts criaient ses noms et que trompettes et musique le saluaient, un moment il demeura ébloui sur le seuil. Toute la salle disparaissait devant ce resplendissement du trône, dont les moindres détails frappaient les regards.

La reine y était assise, les jambes croisées, dans l’attitude des dieux, vêtue comme eux. Elle avait une mitre d’or ajouré, bordé d’un diadème en forme de feuillage, encadrant son front, contournant ses oreilles et s’arrêtant un peu au-dessus des épaules avec une torsion de reptile. Son torse était nu, mais voilé par le ruissellement d’un fdet de pierreries. Une ceinture de palmes d’or, alternées avec des grappes de perles, retombait sur la jupe étroite, d’une soyeuse étoffe bleu céleste, toute couverte d’une rosée de diamants. Elle tenait un sceptre terminé par un bouton de lotus, et apparaissait tellement lumineuse que la gerbe de saphirs et d’émeraudes, épanouie derrière elle, lui faisait un fond relativement sombre.

Guidé par les maîtres des cérémonies, qui s’appuyaient à de hautes cannes d’or, l’ambassadeur s’avança, suivi des officiers français, des umaras, et des esclaves portant les présents du roi. La porte fut refermée et l’aveuglante vision s’apaisa, devint plus douce. Bussy chercha le beau regard adoré, qui venait au-devant du sien, et ses chauds et vivants rayons effacèrent toutes ces splendeurs inertes.

Hors la reine, seule sur l’estrade élevée, toute l’assistance était debout : à gauche les princesses, dans les plus riches parures, les astrologues, les devins ; à droite les brahmanes, au teint clair, et vêtus de blanc ; puis des deux côtés de la salle, les nobles, les chefs guerriers, les poètes officiels, les fonctionnaires.

À quelques pas en avant du trône, trois tigres, qui avaient des colliers ornés de pierres précieuses, étaient enchaînés à un anneau scellé au sol. Ils semblaient repus et somnolents, allongeaient leur mufle sur leurs pattes étendues et clignaient leurs yeux d’or.

Un siège avait été préparé, et orné de l’écusson fleurdelisé, pour l’ambassadeur qui, représentant un roi, ne devait pas rester debout ; d’un côté, un garaoul portait l’étendard du Dekan ; de l’autre, le drapeau français se déployait, tenu par un grenadier. Mais avant de gagner sa place, l’ambassadeur devait rendre hommage à la reine, en s’inclinant devant elle, jusqu’à toucher du front ses pieds, puis lui remettre la missive du soubab, qui était scellée et enfermée dans un coffret, le prince, en sa qualité de fiancé, l’ayant voulue secrète.

Il s’approcha, pénétré d’une émotion religieuse, et se croyant vraiment sur les marches d’un autel, pour adorer une divinité.

Au lieu de son front, ce fut sa bouche qui effleura, presque malgré lui, ce joli pied nu, orné de bagues, au talon empourpré par le jus du mendhi, et sur lequel se croisait une chaînette d’or.

Ourvaci eut un tressaillement et dit d’une voix chancelante :

— Victoire à l’ambassadeur ! bonheur à l’hôte sacré qu’abrite notre toit ! Qu’il y demeure de longs jours, et puisse le palais lui sembler digne de lui !

Bussy la regardait. Tout près d’elle, respirant ses parfums, il lui semblait vraiment qu’ils étaient seuls, comme, au fond du sanctuaire, le prêtre avec son dieu ; et, perdu dans une extase, il oublia toute cette foule, l’ambassade, le cérémonial, et le monde entier.

Inquiets, les hadjibs s’agitaient, croyant que le jeune étranger ne retrouvait plus le compliment appris par cœur. Lila aussi s’effrayait, mais elle était trop loin pour pouvoir avertir son ami. La reine, qui s’oubliait comme lui, revint subitement au sentiment du danger, et dit sans presque remuer les lèvres :

— Parle, seigneur, ne te trahis pas.

D’un violent effort il redevint maître de lui, reprit sa dignité froide. Et sa voix ferme et claire emplit la salle :

— Parure du Monde ! puissante reine, je baise le sol que tu foules et la poussière qu’illuminent tes pas. Je viens et je salue ta splendeur, au nom du très glorieux roi du Dekan, Ombre de Dieu, Soutien du Monde, qui a pour tapis des fronts couronnés, et que sa Toute-Puissance le Mogol appelle son fils bien-aimé : Salabet-Cingh, qui se glorifie d’être ton esclave et t’envoie cette lettre, scellée de son royal sceau, secrète, et que nul ne doit lire avant toi.

Un page s’approcha, tenant, sur une étoffe pliée quatre fois, un coffret pavé de rubis. L’ambassadeur l’ouvrit, y prit la lettre écrite sur du satin blanc et, après l’avoir portée à son front, l’offrit à la reine.

Ourvaci, tenant la lettre du bout des doigts, attacha sur Bussy un regard lourd de tristesse, qui clairement lui disait :

— C’est donc toi qui m’apportes l’arrêt qui met fin à mes jours heureux, et nous sépare à jamais ?

Ce que les yeux bleus lui répondirent dans un éclair d’indomptable énergie et de dévouement sans bornes, la reine le comprit si bien qu’elle eut peur ; et, le front penché vers la lettre, tardant à l’ouvrir, elle se demanda si sa responsabilité et sa dignité de souveraine lui permettaient, pour sauver sa personne, de déchaîner ce lion furieux, qui allait, sans nul doute, sur un mot d’elle, bouleverser le Dekan, et détruire son œuvre, en brisant le roi qu’il avait fait.

— Son regard me l’a crié, se disait-elle, tandis qu’il gagnait sa place, il est venu pour me défendre, m’obéir et me sauver, si je refuse de tenir les promesses sacrées des fiançailles.

Un soupir, dont s’émurent les colliers et le réseau de pierreries, gonfla sa poitrine et elle déroula la lettre.

Aussitôt la musique, sourdement, joua, pour emplir le vide du silence, et les bayadères, déployant leurs écharpes, ébauchèrent une danse lente et gracieuse.

Bussy fut surpris du trouble qui s’emparait de la reine tandis qu’elle lisait. Il n’était sensible que pour lui peut-être, car elle gardait en apparence son impassibilité de déesse, mais il voyait ses longs cils palpiter, son souffle soulever plus rapidement son sein et une légère teinte rose monter sous sa pâleur chaude. Elle lut la lettre d’un seul trait, puis la relut, et, sans soulever tout à fait ses paupières, assombries d’antimoine, glissa vers l’ambassadeur un regard si rayonnant qu’il lui fît l’effet d’un coup de soleil entre deux nuages.

Elle appela d’un signe une de ses femmes qui reçut de ses mains le message royal et le donna à un page, en lui transmettant l’ordre de la reine. Le page s’approcha de Bussy et, s’agenouillant, lui remit la lettre.

— La reine désire que tu lises, pour toi seul, dit-il.

Le jeune homme prit l’écrit et s’aperçut qu’il était tout entier de la main du roi. Pourquoi devait-il le lire ? Une violente émotion l’oppressait, des flammes lui semblaient danser sur des lignes et, malgré son impatience de savoir, il dut fermer les yeux un instant pour retrouver sa lucidité.

Le message était ainsi :

« Allah est le victorieux !

« Au Diadème du Monde ! À la très grande, très illustre, très brave et très heureuse reine de Bangalore Pryavata Devayani Ourvaci de la divine et très glorieuse dynastie Lunaire ; Sayet Mahomet-Khan Assef daoula, Bâhàdour Salabet-Gingh, le roi du Dekan.

« Que Dieu tout-puissant te conserve en parfaite santé.

« reine ! toi qu’on dit si resplendissante que, quand tu parais, les étoiles affolées abandonnent l’astre nocturne pour te faire cortège, je touche tes pieds de mon front et je me proclame ton esclave.

« Allah, dans sa bonté, a permis que j’apprenne, par la voix de mon grand vizir, qui fut le tien, le très vénérable Rugoonat Dat Pandit, que la liberté dont tu jouis dans ton royaume de Bangalore t’est plus précieuse que la vie, que le mariage te semblerait une lourde chaîne, et le harem une odieuse prison. En me révélant tes sentiments, le vizir a accompli une action louable, évité un malheur et mérité ma gratitude.

« Sache, toi la première parmi les reines, que mon plus cher désir est ton bonheur et que, pour pouvoir, sans mourir, lui sacrifier le mien, j’ai évité de te voir, de laisser fuir ma raison par mes yeux, à l’aspect de ta beauté. Je puis donc te dire aujourd’hui que tu es libre, que ta volonté m’est plus sacrée que les promesses échangées pour nous, quand nous étions encore de faibles oiseaux, gazouillant au bord du nid.

« Je ne veux pas me glorifier de mon sacrifice et l’exalter à tes yeux ; bien que jeune et sans expérience encore, je te parlerai comme si la barbe blanche de la sagesse argentait ma poitrine, et, pour t’enlever tout remords de rompre d’anciens serments, je te montrerai que ce qui te rend heureuse est aussi le bien de nos sujets.

« Quand on nous fiança l’un à l’autre, rien ne faisait prévoir que, privée par la cruelle mort de tes frères et de tous tes parents mâles, le poids de la couronne chargerait un jour ton front délicat, et des obstacles, qui semblaient insurmontables, me séparaient du trône où je suis à présent si triomphalement assis. Au lieu de fiancés insouciants et libres, deux souverains sont aujourd’hui face à face, et les lois sont autres pour eux ; avant de songer à leur bien, ils doivent songer à celui de leur peuple.

« La sagesse ne nous dit-elle pas que Bangalore, si prospère sous ton règne, perdait tout en te perdant. Le Dekan perdrait aussi, car ta loyauté envers le trône de mes prédécesseurs, ton exactitude à remplir tes engagements, bien peu de princes tributaires les possèdent. Le gouverneur qui, toi absente, régirait tes États n’aurait en vue, sans doute, que son intérêt et, par son joug avide et lourd, pourrait susciter des troubles et des bouleversements, faire naître la guerre et la ruine, là où fleurissent la paix et la richesse.

« Je soumets à ton jugement ces réflexions, qu’approuve mon vizir. Mais toi seule décideras, car ne me fais pas l’injure de douter que, si l’on s’est trompé sur tes sentiments ou s’ils se sont modifiés, ma plus grande gloire sera, quoi qu’il puisse arriver, de partager mon trône avec toi.

« Sans hâter ta décision, fais-la connaître à mon bien-aimé frère Bussy Bâhâdour Gazamfer-Gingh, comme si c’était à moi-même. Il me transmettra ta volonté qui sera ma seule loi.

« Accueille favorablement les humbles offrandes que je dépose aux pieds de ton trône ; parmi elles, tu trouveras le firman, ratifié par notre père le Mogol, qui te restitue le territoire s’étendant des limites actuelles de Bangalore jusqu’aux Montagnes Orientales.

M Mon frère Gazamfer m’a fait entendre que tu regrettais vivement cette partie de ton royaume, dont les conquérants ont privé tes ancêtres, et mon plus grand plaisir est de suivre les conseils de mon glorieux frère. C’est donc lui seul, et non pas moi, qui mérite ta gratitude pour cette restitution.

« Donné, en mon palais d’Aurengabad, le 10 du mois de Raheb, la onze cent soixante-septième année de l’hégire, et de mon règne la première. »

Pendant cette lecture, dès qu’il en eut compris le sens, vm tourbillon de joie faillit faire perdre contenance à l’ambassadeur, il se sentit le cœur oppressé de reconnaissance, pour ce roi charmant, qu’il avait si longtemps méconnu, et il ne douta pas un instant que ce ne fût à cause de lui, et non pour les raisons politiques, mises en avant, que Salabet avait pris cette résolution.

— Mais il connaît donc mon secret ? se disait-il. Oui. par Rugoonat-Dat. Comment n’y ai-je pas songé ? Ce trait d’une si touchante délicatesse, qui restitue en mon nom ce lambeau de royaume, me le prouve assez. Ivre de jalousie, je n’ai rien deviné. Ah ! si je n’étais pas auprès d’Ourvaci, je partirais sur l’heure pour m’aller jeter aux pieds du soubab, lui faire oublier mes torts !

Il ne pouvait se lasser de relire ce bienheureux écrit, qui lui faisait éprouver cette dilatation de l’être, cette gaieté fébrile, qui s’emparent de celui qui vient d’échapper à une mort violente.

Un hadjib, saluant, s’avança vers Bussy, lui souffla que la reine attendait l’ambassadeur, pour la cérémonie du Bira qui met fin à l’audience. Il se leva vivement et marcha vers le trône. Lorsqu’il fut près d’Ourvaci, les regards qu’ils échangèrent étaient tellement chargés de flamme et d’une joie si débordante, qu’ils en furent effrayés, et subitement les voilèrent sous leurs paupières, pour dérober leurs pensées à la foule.

Elle se pencha un peu pour lui donner, selon l’usage, des feuilles de bétel et lui verser sur les mains quelques gouttes d’essence de roses.

Les tigres éveillés s’étirèrent en grondant, et Bussy, qui ne les avait pas vus, eut un mouvement de surprise.

— Tu ne les reconnais pas ? dit la reine en souriant ; ce sont les orphelins que tu as faits, en tuant leur mère, pour me sauver.

— Les petits de la tigresse !

— Pouvait-on laisser périr ces abandonnés, qui ne s’étaient encore rendus coupables d’aucun crime ?

Et comme il semblait vouloir s’approcher d’eux, d’un mouvement vif, elle appuya sa main sur le bras du jeune homme pour le retenir.

— Laisse-les, ils sont doux, quelquefois, mais le plus souvent perfides. S’ils allaient reconnaître le meurtrier de leur mère, et la venger !

— Tu ne veux donc plus ma mort ?

— Ah ! ne m’accable pas, dit-elle, d’une voix tremblante, toi à qui je dois maintenant plus que la vie. Va, bientôt nous nous reverrons.

Quand il eut regagné son palais, avide maintenant de solitude, Bussy ordonna à Naïk d’éloigner tout le monde, de défendre l’entrée à tous ceux qui ne seraient pas des envoyés de la reine, et il se mit à marcher dans la chambre, avec une fébrile agitation, qui inquiéta le paria, puis finit par s’aller jeter sur un divan.

— Souffres-tu, maître ? dit Naïk en s’approchant.

— Oh non ! s’écria le marquis, mais il m’est impossible de dominer mes nerfs et je ne peux retenir mes larmes. Pardieu, c’est la première fois qu’il m’arrive de pleurer de joie ! Elle est libre ! Naïk, la générosité du soubab me délivre de l’affreux cauchemar qui pesait sur ma poitrine. Je n’ai plus personne à haïr, et dans mon âme qui déborde d’amour, il ne reste qu’une ombre : le regret d’avoir méconnu le cœur du roi.

— Que tous les dieux soient loués ! s’écria Naïk en baisant la main de son maître, j’avais comme un pressentiment de ce qui arrive et je m’empêchais d’en parler, de peur de nourrir un espoir décevant. Rugoonat-Dat ne pouvait manquer d’avertir le roi, du mal qu’il allait te faire, sans le savoir ; il est trop sage et trop bon pour ne pas avoir désiré te servir, tout en servant aussi la reine, qui fut son élève et dont il connaissait les répugnances. Mais je t’en conjure, maître, cache ta joie maintenant, bien des reptiles sont encore à craindre ici, qui traîtreusement et sournoisement pourraient te nuire.

— Que puis-je donc craindre, protégé par la reine ?

— Redoute les brahmanes, dit Naïk, ils ont la prétention de régner sur les rois, et, si l’amour a su triompher des préventions de la souveraine, ils n’ont rien abjuré de leurs préjugés, et toujours, pour eux, tu es le barbare, dont l’approche est une souillure. La crainte seule qu’ils ont des Mogols retient leur haine.

— Que m’importent ces blêmes fanatiques ? s’écria Bussy. Elle est libre, elle m’aime ! Le reste du monde est moins pour moi qu’une bulle de savon.

Les ghérialis, qui frappent l’heure sur des bassins d’airain, venaient d’annoncer le troisième pahar du jour, et l’on entendait la voix des poètes, chanter que la brise déjà commençait à rafraîchir l’air brûlant, lorsque la reine fit inviter l’ambassadeur à venir la retrouver dans les jardins, s’il préférait sa compagnie au spectacle d’un combat d’éléphants, de tigres et de rhinocéros, qui avait lieu pour divertir les hôtes du palais.

Il la rejoignit, sous l’ombre fraîche d’une allée d’emblis, où elle se promenait lentement, au milieu de ses femmes et de sa cour, ce jour-là composée surtout de musulmans.

Bussy remarqua que la reine était vêtue comme le soir de leur rencontre dans l’île du Silence ; une couronne de jasmins retenait son voile, et elle n’avait d’autres bijoux que des perles.

Quand le marquis fut à quelques pas d’elle, Ourvaci se tourna à demi et se cacha dans son voile, avec ce mouvement, si gracieux, de pudeur et de timidité, qui est un hommage.

Puis elle s’avança vers Bussy, en entraînant Lila, dont elle avait pris la main.

— Joie et triomphe à l’ambassadeur ! dit-elle ; a-t-il trouvé le repos sous notre humble toit ?

— L’air de ce palais est pour moi comme l’ambroisie des dieux, dit-il, et je suis aussi heureux qu’un immortel.

Ils étaient un peu en avant de la suite, et la reine dit en baissant la voix :

— Lila seule connaît le message du roi et sait tout le bonheur que tu apportes ici, gardons le secret ; demain seulement, j’annoncerai aux ministres, pendant le conseil, le but de ton ambassade, sans leur dire encore, pourtant, quelle réponse je ferai au roi du Dekan, car elle causera des déceptions.

Bussy eut un tressaillement de peur.

— Pendant l’absence de la Parure du Monde, dit Lila vivement, Panch-Anan devait être régent, et garder le pouvoir jusqu’au jour où un héritier…

— À quoi bon parler de cela ? interrompit la reine avec impatience. L’illustre ambassadeur est las de toutes ces questions. Occupons-nous plutôt du concert des oiseaux et de la beauté des fleurs.

— Quand la divine musique de ta voix caresse l’oreille, dit-il, le chant de l’oiseau ne semble plus qu’un cri discordant, et il est impossible de regarder les fleurs, quand on peut contempler tes lèvres.

— Eh bien, je me tairai pour ne pas faire tort à mes doux chanteurs, dit-elle en riant, et tu oublieras vite mes lèvres en voyant le parterre de lotus. Ne me fais pas le chagrin de ne pas l’admirer, c’est moi-même qui en ai ordonné la disposition.

— C’est la fleur aimée entre toutes, dit Lila, en Jetant à Bussy un regard d’intelligence.

— N’est-ce pas le symbole même de l’Hindoustan, reprit Ourvaci, puisque l’on dit que cette contrée apparut aux yeux des dieux sous la forme d’un lotus, flottant sur la mer ? Le pistil, c’est le mont Mérou, le plus haut pic de la terre ; toutes les cimes de l’Himalaya, groupées autour de lui, sont les anthères ; les pétales de la corolle représentent les différents royaumes, et les quatre feuilles du calice sont les quatre presqu’îles qui s’étendent sur la mer. N’est-ce pas ingénieux ?

Jamais elle ne lui était apparue aussi adorable. Son âme, jusque-là toujours bouleversée, avait communiqué à sa beauté quelque chose de tragique et de sombre, tandis qu’aujourd’hui, un calme divin l’enveloppait, lui donnait un charme nouveau, incomparable.

Lorsqu’elle se tut, l’interrogeant, Bussy demeura interdit : étourdi de bonheur, la contemplant avec une sorte d’avidité, il avait entendu la voix sans comprendre les paroles.

— Vois, Lila ! s’écria-t-elle en riant et en jetant son bras autour du cou de la princesse, les discours d’une femme lui semblent trop frivoles, il ne m’écoute pas !

— Pour qu’il écoute, il faut l’aveugler, dit Lila.

Et d’un mouvement mutin, elle fit voler le bout de son écharpe devant les yeux du jeune homme.

— Je suis tellement coupable, dit-il, que je n’essaye nulle excuse, et c’est sans la mériter que j’attends ma grâce. Je ressemble à un larron qui veut emporter trop de richesses, et en laisse tomber la moitié.

Lentement, ils marchaient sous l’allée ombreuse, elle se terminait par une baie ensoleillée qu’ils atteignirent.

Là, des esclaves attendaient, munis de parasols, d’écrans et d’éventails, pour protéger les nobles promeneurs, tandis qu’ils traversaient les endroits découverts.

C’était là que des milliers de lotus s’épanouissaient, cachant sous leur profusion l’eau oîi ils prenaient racine.

Il y en avait de pourpres comme du sang et de roses comme l’aurore, des blancs, des jaunes d’or, des vert pâle, des noirs, se mêlant dans un désordre harmonieux, comme celui des plus beaux tapis.

— Ceux-ci sont des lotus de la lune, dit Ourvaci, en désignant un groupe dont les corolles étaient fermées, ils ne s’ouvrent qu’à la nuit.

— Et voici la fleur préférée, dit Lila, en se penchant pour cueillir un magnifique lotus bleu qu’elle offrit à la reine. Elle le prit en jetant un regard furtif vers les yeux de Bussy, comme pour comparer les pétales de la fleur aux prunelles de l’étranger.

Le chemin aboutissait à un embarcadère, descendant vers une jolie rivière. Un bateau magnifique était rangé le long des marches, avec ses quarante rameurs, debout, appuyés sur leur rame oblongue. L’embarcation, ornée d’émaux, avait la forme d’un grand serpent étendu sur l’eau, qui se redressait pour former la proue et devenait un paon aux ailes éployées. Une plate-forme, bordée d’une balustrade et protégée du soleil par une légère toiture, élargissait l’avant. La reine s’y installa avec Lila, l’ambassadeur et quelques personnes de sa suite, parmi lesquelles Abou-al-Hassan.

Aussitôt, comme si le paon eût pris son vol entraînant l’embarcation, elle fila sur l’eau avec une extrême vitesse, qui créa pour ceux qu’elle emportait, la plus délicieuse brise.

À l’arrière, un jeune danseur déploya une bannière, et, l’agitant au-dessus de sa tête, rythma les efforts des rameurs, par ses mouvements silencieux. De nombreuses embarcations, moins grandes, avaient reçu toute la suite de la reine, et elles glissaient à droite et à gauche, joyeusement, approchant du bateau royal, mais ne le dépassant jamais. Quelques-uns portaient des musiciens et des chanteuses, qui se mirent à improviser des louanges en l’honneur de la reine et de son hôte.

Ourvaci accoudée à des coussins, presque couchée, dans une pose d’une souplesse exquise, doucement alanguie, feignait d’écouter les musiques, en jouant nonchalamment avec le lotus. Ses regards allaient vers Bussy et parfois semblaient le supplier de mieux cacher le secret de leurs cœurs. Mais si, pour lui obéir, il s’efforçait de considérer les rives charmantes, qui fuyaient à droite et à gauche, c’étaient les yeux de la reine qui avidement cherchaient les siens.

Lila, inquiète et effrayée de les voir ainsi oublieux du monde, se pencha vers le marquis, en ayant l’air de se mirer dans l’eau, et lui dit rapidement :

— Prends garde ! veux-tu donc tout perdre par cette folle conduite ? Bien des dangers et bien des obstacles vous séparent encore.

Et elle se mit à l’interroger sur l’Europe, sur la France, sur mille choses, le forçant à lui répondre, le harcelant sans répit.

On glissa quelque temps encore sur l’eau bleue, sans une ride, puis les rameurs levèrent leurs rames ruisselantes, tous ensemble, et le bateau se rangea près d’un rocher couvert de mousse, sur lequel on débarqua.

— Rama s’est laissé emmener sans même s’informer où on le conduisait ? dit la reine.

— Étant près de toi, j’étais arrivé avant de partir, puisque tu es le but de tous mes rêves.

Une antilope bleue, dont les cornes droites luisaient, accourut à eux en faisant tinter la clochette d’argent qu’elle avait au cou.

On fit le tour d’un grand rocher, tout hérissé de plantes grasses qui semblaient des monstres fantastiques, et l’on pénétra dans une grotte.

Devant l’ouverture, du côté du paysage, une cascade passait, si unie et si transparente, qu’elle semblait souvent immobile ; des gazons épais, disposés en escalier, recevaient cette nappe d’eau qui tombait sans bruit et s’enfuyait en silence. L’arc d’Indra jouait au travers, irisant les blocs de cristal, qui ruisselaient des parois, ou enflammaient les pierreries des parures.

De belles esclaves apportèrent sur des plats d’or des dattes, des mangues et des figues, qu’elles venaient de cueillir, puis toutes sortes de confitures, de friandises et de sorbets.

— Que mon hôte illustre daigne prendre place auprès de moi, dit la reine.

Et elle se mit à rire de la surprise qu’il montra en voyant toute l’assistance s’installer, le visage tourné vers le fond obscur de la grotte, tournant le dos au paysage.

— C’est une pénitence que nous accomplissons, dit-elle, avec une gaieté d’enfant. Tu t’es laissé conduire aveuglément ; maintenant, il faut la partager avec nous.

Des esclaves, portant des écrans de plumes et des chasse-mouches, s’étaient groupées derrière la reine, qui, bientôt, frappa l’une contre l’autre les paumes de ses mains, légèrement teintées de mendhi.

À ce signal, une mélodie se fit entendre, jouée par des tlûtes et soutenue par les vinas et les tambourins, et le fond de la grotte, s’écartant, découvrit la scène d’un théâtre, dont la décoration représentait un jardin.

Un personnage très vénérable s’avança, et, après une invocation aux dieux, annonça qu’en l’honneur de l’illustre ambassadeur qui glorifiait le palais de sa présence, il allait faire représenter une pièce du poète très aimé Bavabhouti ; une pièce qui plaisait par-dessus tout à la jeunesse en fleur, car elle avait pour sujet les touchantes et célèbres amours de Madhava et de Malati.

— Je suis sûre, Lila, disait Ourvaci à voix basse, que c’est toi qui as indiqué le choix de cette pièce.

— Ne fallait-il pas vous rappeler que l’amour triomphe de tous les obstacles ? Nul autre que vous, d’ailleurs, ne peut comprendre les analogies qui se trouvent dans cette pièce avec l’état de votre cœur.

Le souffle des éventails faisait voltiger le voile aérien de la reine ; il s’accrocha aux broderies de l’habit du marquis ! Très doucement, il le dégagea, mais le retint dans sa main, et croyant tous les regards fixés sur le théâtre, furtivement, il appuya le suave tissu sur ses lèvres. Ourvaci lui sourit imperceptiblement, et, soulevant le lotus bleu, l’effleura d’un baiser.

Ce jeu muet fut surpris par la princesse Mangala, qui entre les cils, sournoisement, ne cessait d’observer la reine ; mais celle-ci ne s’en apercevait pas, et l’éclair de méchanceté satisfaite qui brilla un instant dans les yeux de sa rivale, échappa même à Lila qui, à la dérobée, elle aussi, regardait Bussy, avec un sentiment poignant, où se mêlait à la joie de le voir heureux, une sourde mélancolie.

La pièce s’acheva à la satisfaction des amants qui, après bien des mésaventures, poursuivis même par la colère des dieux, voyaient tous leurs vœux accomplis.

— Ah ! j’ai peur, Lila, disait Ourvaci, à la fin de cette journée ; près de lui les heures s’envolent comme des minutes et, cependant, ces minutes-là sont plus emplies que toute ma vie passée. Que deviendrai-je lorsqu’il ne sera plus là ?

— L’avenir est à vous, puisqu’il t’aime et que tu l’aimes, dit Lila, mais prenez garde de le compromettre par trop d’impatience. Ne faut-il pas, moi qui ai longtemps combattu la folie de ta haine, que je contienne aujourd’hui l’audace imprudente de ton amour ?

— Ah ! ne gâte pas ma joie en me grondant, dit la reine. Quand je songe que celui qui m’a sauvée de la mort me sauve encore de l’esclavage, et que j’ai voulu deux fois le tuer, mon cœur est déchiré par une atroce douleur ; il est là, mendiant un regard, lui à qui je donne en secret toute mon âme, et tu veux que je détourne les yeux, que je retienne mes larmes !

— Je tremble pour la vie qui t’est chère, comme toi-même tu tremblais, il y a peu de temps encore, quand tu me cachais ton secret. Un tourbillon de bonheur t’entraîne et t’aveugle à présent et te fait oublier tes justes craintes.

— C’est vrai, dit Ourvaci en pâlissant : si le ministre savait mon amour pour celui qu’il hait d’une haine incompréhensible, nous serions perdus. Lila, tu m’épouvantes. Il faudra bien pourtant que la vérité éclate, et que le roi soit proclamé.

— 11 faut que Panch-Anan soit brisé avant cela, et si tu n’oses le faire brusquement, usons de ruses quelque temps encore et minons ce pouvoir absolu que tu as si imprudemment laissé prendre au ministre.

— Je ferai ainsi, Lila, et personne ne connaîtra ma réponse au roi du Dekan avant que l’ambassadeur soit hors d’atteinte. Je tâcherai, puisqu’il le faut, de mieux garder mon secret ; mais s’il allait s’en attrister ?

— Ne suis-je pas là ? dit la princesse, déjà je l’ai averti, mais il est de ceux, malheureusement, que le danger attire.

Le lendemain, après le conseil, auquel l’ambassadeur assistait, et où la reine fit connaître les propositions du soubab et l’accroissement inespéré du territoire de Bangalore, Panch-Anan, rentrant chez lui, très préoccupé, aperçut dans la cour de son palais les pages et la litière de la princesse Mangala ; il pressa le pas et gagna la salle où elle l’attendait.

— Victoire au ministre ! dit la princesse, en portant ses mains à son front.

— Qu’est-ce donc, ma fille, qui t’amène si matin chez moi ? dit le brahmane.

— La découverte du plus étonnant mystère, mon saint gourou. Mon amour pour notre reine me pousse à te le révéler, afin que tu puisses la protéger et la sauver. Les dieux sont au pouvoir des prières, les prières sont au pouvoir des brahmanes, donc les brahmanes sont dieux et rien ne doit leur être caché.

— Parle sans détour, ma fille ; je connais ton dévouement et je saurai le récompenser, dans ce monde-ci, et dans les existences suivantes.

— Eh bien, père, le barbare est un magicien bien puissant, car il est parvenu à se faire aimer de la reine.

— Qui t’a dit cela ? s’écria Panch-Anan, en changeant de couleur.

— On s’est bien gardé de me le dire, répondit Mangala, mais j’ai surpris entre la reine et l’ambassadeur des regards et des échanges de signes qui ne me laissent pas de doute.

— Ce que je redoutais si fort est donc arrivé ! dit le brahmane, les sourcils froncés ; je comprends à présent : c’est ce maudit barbare qui a décidé le soubab à laisser la reine libre de rompre ou de tenir les promesses de fiançailles : nouvelles qu’elle vient seulement de nous apprendre au conseil.

— Alors, la régence t’échappe ?

— Peut-être. La reine a déclaré qu’elle ne savait quelle réponse elle ferait. Mais elle nous trompe, sans doute, et est décidée à refuser.

— Un trône comme celui du Dekan, auprès du petit royaume de Bangalore, mérite bien qu’on hésite, dit Mangala.

— Mais Bangalore vient d’être doublé en importance ; à la demande du barbare, que l’impur musulman traite de frère, tout l’ancien territoire nous est rendu. N’est-ce pas là un signe que le roi du Dekan verrait d’un œil favorable une alliance de la reine avec son ambassadeur ?

— Ah ! mon père, un pareil sacrilège ne peut pas avoir lieu, s’écria la princesse avec épouvante. Si la reine a laissé surprendre son cœur par la magie, elle n’est pas folle au point d’oublier son rang et sa caste.

— Je la connais : elle est extrême en tout ; cet homme, elle le voulait mort, quand elle le haïssait ; l’aimant, elle le fera roi.

— Mais les pierres des palais tomberaient d’elles-mêmes pour le lapider !

— Calme-toi, ma fille, dit le brahmane, continue d’observer, et sois sûre que nous triompherons ; n’oublie pas que les dieux ne peuvent jamais être vaincus.

Le soir, des cordons de lampes s’enroulèrent comme des colliers autour des édifices. Dans le palais, cinq mille déotis — esclaves porte-lumières — en haie sur les escaliers, dans les cours, au bord des bassins, formèrent l’illumination. Des pièces d’artifice éclatèrent sur tous les points de la ville, et on lança sur la rivière d’innombrables radeaux chargés de flammes de diverses couleurs. Le courant emportant ces radeaux, qui se renouvelaient sans cesse, roulait un véritable fleuve de feu et de pierreries. Seules, les pagodes restèrent sombres et muettes.

La reine avait proposé à Bussy de faire avec elle, le lendemain, une promenade, pendant les heures matinales et fraîches, jusqu’à ce territoire tant regretté qui, grâce à lui, redevenait son bien. On partirait à cheval, pour revenir sur les éléphants, envoyés la veille, à la halte.

À l’heure où les étoiles commençaient à pâlir, un vétalika s’approcha de la chambre de Bussy, fit courir ses doigts sur la harpe aux cordes d’or et chanta, pour faire fuir le sommeil : que la lumière, comme la gloire précède un héros, allait se répandre dans le ciel, annonçant la venue du soleil.

Le marquis s’éveilla en souriant et se hâta de s’habiller.

Il faisait jour, quand les fanfares sonnèrent au sommet des tours et que la reine parut à cheval, dans son charmant costume de guerrier, sous le portique de la dernière cour.

Bussy s’avançait vers elle, tête nue, en retenant sa monture avec grâce. Ils échangèrent un salut cérémonieux, mais en même temps leurs regards se joignirent, dans un éclair aussitôt éteint.

Quelle était ravissante, dans cette nouvelle parure d’un charme si étrange, sous le léger casque surmonté d’un oiseau radieux, avec la tunique d’or et de soie, moulant délicieusement son torse, et que traversait la bandoulière de pierreries, retenant le carquois !

Lila, et deux pages tenant des corbeilles vides, accompagnaient la reine ; Bussy avait avec lui ArslanKhan. Un détachement d’archers hindous et de mousquetaires français devait les suivre à distance.

Ils traversèrent, au pas, la ville qui s’éveillait. Les habitants, en grand nombre, descendaient les escaliers de la rivière pour aller faire leurs ablutions matinales, et l’on voyait les femmes dénouer leurs longues chevelures. On ouvrait les bazars, et déjà des religieux mendiants les parcouraient, pour récolter les aumônes, tandis que les taureaux des brahmanes, magnifiques bêtes qui portaient, empreint sur la hanche, l’emblème de Siva, se promenaient lentement, ou pillaient l’étalage d’un marchand de grains, sans que celui-ci se permît de les chasser, ni même de donner la moindre marque de mécontentement. Des coureurs, armés de cannes d’argent, faisaient faire place à la reine.

Les cavaliers sortirent par la porte du Sud, et, la voûte une fois franchie, galopèrent, jusqu’à ce qu’ils eussent atteint une avenue de multipliants, qui se prolongeait à perte de vue.

— Ah ! s’écria Lila avec un soupir heureux, nous avons l’air d’oiseaux qui s’envolent, en pleine liberté, loin de toute contrainte.

Bussy regarda la reine qui, la tête un peu inclinée, lui sourit avec une exquise douceur ; puis, ce beau guerrier s’intimida, baissa les yeux et parut fort occupé à détacher son arc d’or de la selle où il était fixé.

— Dans toutes les régions du monde, à la voir ainsi, il est certain qu’on nommerait l’Amour, dit le marquis à Lila.

Ourvaci, du bout des doigts, prit par-dessus son épaule une flèche, empennée de plumes de perroquets.

— Prenez garde ! s’écria la princesse, le terrible Kama-Deva a soulevé son arc, et le trait, où le venin se mêle à l’ambroisie, va prendre son vol !

— Je ne redoute plus le Dieu triomphant, dit Bussy, il m’a tellement criblé de blessures que je le mets au défi de trouver place pour une de plus.

— Personne n’a rien à craindre, dit Ourvaci en riant, pas même les oiseaux ni les écureuils, qui peuplent les buissons épanouis et les arbres.

— Ta victime est sans doute un immortel, dit Bussy en voyant la reine tendre la corde de l’arc, dans un geste d’une gràoe incomparable.

— Non, dit-elle ; autrefois, c’eût été une panthère ou un tigre, mais aujourd’hui le sang m’épouvante, je ne chasse plus que des fleurs.

La flèche partit et une fleur coupée par la tige tomba du haut d’une liane. Un des pages descendit de cheval, la ramassa. D’autres victimes suivirent ; ce fut comme une pluie, et les corbeilles s’emplissaient.

Quelquefois la fleur, atteinte en plein cœur, s’effeuillait.

— Ah, maladroite ! s’écriait la reine, je l’ai tuée !

Le marquis la contemplait dans une fièvre d’admiration, chacun des mouvements qu’elle faisait lui révélait une splendeur nouvelle, et lui était aussi doux et enivrant qu’une caresse. Elle se courbait en arrière pour mieux viser, se penchait de côté, abaissait ses longs sourcils sur ses yeux attentifs, déployait ses’ bras, puis les laissait retomber en souriant, quand la flèche était lancée. Son cheval arabe, couleur fleur de pécher, obéissait à une légère pression du genou, à un mot dit à voix basse.

— Eh bien ! s’écria la reine, paresseux, tu ne m’imites pas ?

— Je n’ai pas d’arc, dit Bussy.

La princesse Lila lui tendit le sien.

— Je suis si peu habile, dit-elle, que je n’ose en user, de peur de blesser les oiseaux.

— Jamais je ne me suis servi de cette arme !

— Voyez quel orgueil ! s’écria la reine en riant, ce héros n’ose pas risquer d’être vaincu.

Bussy prit vivement l’arc et les flèches que lui tendait Lila, puis lança son cheval en avant, cherchant des yeux une fleur à viser, et Ourvaci, curieuse, le rejoignit, laissant la princesse un peu en arrière avec Arslan-Khan.

Lila, songeuse, les suivait du regard : tous deux si beaux, si pleins de jeunesse et d’amour, réunis enfin !

— Qui aurait pu prévoir, dit-elle à Tumara, que nous verrions un jour ces mortels ennemis courir l’un près de l’autre, dans un aussi doux accord, en s’occupant de fleurs avec des joies d’enfant ?

— Tu te souviens comme moi d’une autre matinée, n’est-ce pas, princesse ? dit Arslan, celle où, près de Méliapore, nous avons assisté à la première bataille des Français contre les Mogols, et où je suis descendu vers la ville pour m’informer si l’homme que nous haïssions était parmi les combattants.

— Oui, dit Lila, j’y songeais, en nous voyant réunis aujourd’hui, auprès de ce même homme, dont la vie nous est devenue si chère.

— Certes, dit le musulman, aujourd’hui je l’aime et je l’admire et tout mon sang lui appartient.

— Si tu l’aimes ainsi, veille bien sur lui, je t’en conjure, dit la princesse avec un regard assombri. Puisque tu es maintenant attaché à sa maison, tu ne le quittes guère : eh bien, défie-toi de tout ; la trahison et le meurtre le menacent encore, car la reine n’aura, je le crains bien, ni l’énergie, ni le pouvoir peut-être, de les prévenir par un acte violent d’autorité.

— Le danger, c’est cet infâme ministre, n’est-ce pas ? s’écria Arslan transporté d’indignation, ce monstre à face verte et hideuse qui ne respire que la cupidité, l’ambition et l’envie, ce scorpion, ce serpent venimeux ! Pourquoi ne pas employer contre lui les armes dont il se sert si bien ?

— Parle plus bas, dit Lila en regardant autour d’elle avec inquiétude ; tuer un brahmane est un crime auquel on n’ose même pas songer ; d’ailleurs, la reine, déchirée de remords à cause du mal que le ministre lui a fait commettre, à elle qui pleurerait la mort d’un papillon, *ne consentirait pas, pour sauver sa propre vie, à faire verser une goutte de sang de plus ; elle est superstitieuse, d’ailleurs, elle croit au merveilleux et à la puissance des brahmanes. Panch-Anan n’a pas encore perdu toute influence sur elle.

— Que faire donc ? comment délivrer le monde d’un pareil misérable ?

— J’ai écrit, pour lui demander conseil, au grand vizir Rugoonat-Dat ; sa réponse ne peut tarder. En attendant, veillons. Le danger, d’ailleurs, n’est pas immédiat ; l’ambassadeur est sacré et personne, pas même Panch-Anan, n’oserait rien entreprendre contre lui tant qu’il est dans le royaume.

Pendant que ces cœurs fidèles s’inquiétaient de l’avenir, les deux beaux archers, tout au présent, bondissaient dans la fraîche avenue, faisant assaut d’adresse, se portant des défis. Le marquis, si habile tireur, après quelques flèches perdues et quelques fleurs mises en pièces, était vite parvenu à soutenir brillamment la lutte ; et quand elle cessa, les carquois, étaient vides et les corbeilles emplies.

Bussy et la reine s’arrêtèrent souriants, et Ourvaci chercha des yeux ses compagnons qui apparaissaient tout au loin, s’avançant au pas.

Alors, à l’idée qu’elle était, pour un moment, seule avec Bussy, elle éprouva une émotion étrange où le plaisir et la crainte se mêlaient.

— Il m’a comblée de bienfaits, se disait-elle, je les ai reconnus par d’odieuses trahisons. Maintenant que nos cœurs s’entendent, s’il exige l’aveu d’un amour qu’il a trop bien deviné, s’il demande enfin la récompense de sa longue et patiente peine, comment la lui refuser ? comment lui parler de la prudence et du mystère, qui doivent retarder et voiler encore notre bonheur ?

Et elle baissait la tête, avec le désir et la peur de l’entendre parler.

Il se taisait pourtant, retenu justement par la pensée de la reconnaissance qu’elle lui devait, et qu’il tremblait d’avoir l’air de réclamer. D’ailleurs, il n’avait pas épuisé encore ce pur et délicieux trouble de l’amour naissant, et il éprouvait une telle plénitude de joie qu’il ne songeait pas à rien désirer de plus que le présent ; loin de vouloir lui rien demander, il craignait de la blesser par cette persistance avec laquelle il tenait son regard attaché sur elle, et cependant il ne pouvait l’en arracher : il était fasciné par cette perfection de formes, comme l’eût été un statuaire, et trouvait d’incomparables délices à épier le charme qu’y ajoutait le moindre geste ; une façon qu’elle avait de relever la tête d’un mouvement fier et vif, le battement de ses longs cils sur ses joues, une certaine moue qui plissait la pourpre soyeuse des lèvres, et faisait frissonner de tendresse le cœur de l’amant.

— C’est vraiment une âme d’élite, pensa la reine au moment où Lila et Arslan les rejoignaient, il veut tout tenir de moi-même et ne demandera rien.

— Eh bien, s’écria la princesse, le Lion des Lions a-t-il enfin la surprise d’une défaite ?

— Il ne pouvait être vaincu, dit Ourvaci, celui qui a triomphé d’adversaires tels que nous : partis pour le combattre, nous sommes revenus, tous trois, chargés de liens de fleurs.

— Moi, j’ai déposé les armes à la seule vue du héros, dit Lila ; j’ai tendu mon cœur à la chaîne, sans avoir livré bataille.

Bussy prit la main de Lila et la baisa :

— Cette chaîne-là m’a fait ton frère véritable, dit-il, et m’attache à toi, plus encore qu’elle ne te lie.

— C’est vrai, Lila seule n’a aucun tort à se faire pardonner, dit Ourvaci ; mais qui sait ? la haine n’est peut-être qu’un élan pris pour mieux aimer. Mais nous nous oublions, ajouta-t-elle, en détournant les yeux pour fuir le charme du regard plein de passion par lequel il la remercia, mon royaume est petit et nous sommes capables cependant de ne jamais parvenir jusqu’à ses limites.

On mit les chevaux au galop, et bientôt, quittant l’abri des arbres, on s’élança, par une route étroite, à travers un champ de roses.

C’était une culture régulière, tous les buissons, parfaitement alignés, étaient taillés de hauteurs égales, et à perte de vue s’étendait comme un tapis pourpre. Des femmes, vêtues de saris blancs, dont un pan leur servait de voile, apparaissaient de loin