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ÉMILE BERGERAT

SOUVENIRS
D’UN
ENFANT DE PARIS


— LES ANNÉES DE BOHÈME —

TROISIÈME MILLE


PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1911
Tous droits réservés

AUX LECTEURS





L’automne venu, le philosophe ramasse les feuilles mortes de son jardin.

Sous les dents du râteau bruissant qu’il tire à reculons, il les amoncelle par petits tas mordorés aux coins des allées familières dont elles ont été la parure. Au souffle du vent, perfide complice, quelques-unes se révoltent encore et tentent de remonter à la branche où elles ombrageaient des nids d’amour, vides à jamais et, comme elles, desséchés. Les autres se résignent au sort universel des choses et des êtres. Mourir, pourrir. Elles redeviendront de la matière végétale, du terreau de choix tout au plus, dont l’humus vivifiera les jeunes arbustes de l’année prochaine que le philosophe ne verra pas fleurir peut-être.

Et voilà pourquoi, passé soixante ans, on écrit ses Souvenirs. Question d’engrais. Je ratisse mes feuilles mortes.

É. B.

AVERTISSEMENT
DE LA NOUVELLE ÉDITION





Déférant à des scrupules de famille auxquels je suis plus sensible que personne, j’ai volontiers retranché de cette nouvelle édition deux chapitres des premières. Il ne m’était point d’ailleurs malaisé de les remplacer, au gré des lecteurs, par deux autres inédits, d’intérêt équivalent au moins, s’il en est dans ces « Souvenirs » d’un homme qui n’a jamais été et voulu être qu’un artiste.

Il est peut-être impossible, au plus optimiste même, d’écrire ses Mémoires, non seulement sans mentir, mais en mentant, et le genre se condamne, par l’erreur philosophique de sa recherche. Il met le réel dans la convention de l’histoire, il extrait l’homme de la figure reçue, il le « déconsacre » pour ainsi dire, de telle sorte que plus le mémorialiste est sincère, plus il nuit à cette sainte illusion de la vie sans laquelle le plus courageux ne resterait pas une heure sur la terre.

Reste cette lâcheté de ne causer que d’outre-tombe, avec la voix posthume des revenants, auxquels il n’y a plus qu’amen à répondre. Je n’aime guère ce bruit de chaînes au fond du corridor. Il n’a jamais guidé personne dans la recherche du trésor de la vérité, d’abord parce qu’il n’y a pas de trésor de la vérité, et ensuite, parce que la langue que parlent ces fantômes n’est déjà plus entendue par les nouveaux coureurs de torches.

Alors ?

Alors le mieux est, je crois, de suivre le convoi de son temps en sonnant sa sonnette, le moins mélancoliquement possible et son vieux bouquet à la boutonnière.

Émile Bergerat.


PREMIÈRE PARTIE



I

MON V. H.


Les tours de Notre-Dame étaient l’H de son nom.
auguste vacquerie.


V. H., c’est Victor Hugo.

D’un écrivain français, ayant débuté sous le Second Empire, on n’attend pas des souvenirs plus intéressants que ceux qu’il peut avoir sur ce poète des poètes du dix-neuvième siècle. Ab Jove principium. Nous l’appelions : Le Père.

Chacun de nous a eu « son » V. H., conforme à la sensation proprement reçue, soit du commerce de l’homme, soit du coup de foudre de sa gloire. Voici donc le « mien », tel qu’il vibre dans ma mémoire.

À l’époque où nous sommes, « dépourvue, comme disait Flaubert, de tout sens hiérarchique » et passionnément irrespectueuse, il n’est pas aisé d’expliquer aux jeunes le fanatisme que, de 1860 à 1870, l’exilé de Guernesey inspirait aux intellectuels de ma génération. Je ne lui vois de comparable que le culte napoléonien, sous la Restauration, chez les demi-soldes. Je me rappelle qu’au lycée Charlemagne, où je terminais mes études, en 1864, nous agitions gravement le projet d’aller l’arracher de son roc anglais, autre Sainte-Hélène, et de le ramener sur le pavois à la tribune de l’Assemblée nationale. Il m’a avoué plus tard qu’il ne nous aurait pas suivis, d’abord parce qu’il était tenu par son serment fameux (Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là) et ensuite parce qu’il avait mieux à faire. Évidemment.

Mais telle était notre politique, celle de nos vingt ans, faite d’enthousiasme et d’illusions, qui sait, la bonne peut-être ?

Un étrange lycée vraiment que ce collège aux quatre pensions de la rue Saint-Antoine ! Je dois m’y reporter pour vous faire comprendre « mon » V. H., né en moi du milieu influent où je m’ouvrais aux connaissances humaines. Il peut être documentaire d’ailleurs, pour les historiographes futurs de la Démocratie, d’établir, sur le témoignage de l’un de ses vétérans, comment s’en formaient les conscrits, à la fin du régime d’aventure dont un Jérémie prophétisa dix-huit ans le désastre.

Des quatre lycées de Paris, celui qui porte le nom de « l’Empereur à la barbe fleurie » a toujours été, et traditionnellement, un foyer de libéralisme. De mon temps, il flambait d’opposition. Il recrutait d’ailleurs la plupart de ses élèves dans cette petite bourgeoisie frondeuse, joviale, folle des libelles, qui venait de jeter Rochefort aux mollets des gens du Coup d’État. Le prolétariat y était représenté par quelques boursiers et tout y était de roture. Aussi dans cette pépinière d’âmes, n’en avions-nous que pour les ennemis déclarés de l’Empire et, entre tous, pour le flagellateur sublime dont le verbe leur jetait le mot d’ordre, à travers l’espace, sur le vent de la mer.

Que de fois, à la pension Favart, qui fut la mienne, debout sur le banc de pierre de la cour de récréation n’ai-je pas déclamé devant mes camarades groupés les strophes vengeresses de ces Châtiments dont un exemplaire m’avait été prêté par l’aumônier lui-même ! Oui, l’aumônier, et Dieu sait pourtant si, avec nous, sa fonction sacerdotale était une sinécure ! Mais, lui aussi, il était hugolâtre. Tout le monde l’était, à Favart, jusqu’au portier. Lorsque j’avais terminé l’ode au milieu des hurrahs, j’arrachais d’un geste héroïque les feuilles d’un vieil arbre de Judée qui ombrageait le banc et, tel Camille Desmoulins au Palais-Royal, je les semais à poignées sur l’auditoire en vociférant : À Guernesey !… comme il avait crié : À la Bastille ! Les surveillants feignaient de ne rien voir ni entendre, ou s’ils intervenaient, c’était pour achever la strophe. Alors, ouvrant la porte de son cabinet, le directeur de l’institution, gros homme bénin et toujours en sueur, s’élançait le mouchoir à la main, et s’affalait sous l’arbre de Judée.

— Mes enfants, pleurait-il, vous voulez donc faire fermer ma boîte !…

Mais comme il était poète lui-même et portait même le nom de David, le harpiste de Saül, nous le couronnions de feuilles tressées, et nous le hissions à son tour sur le banc de pierre, d’où il nous récitait son chef-d’œuvre, un hymne… à qui ?… à Victor Hugo !…

C’est ainsi qu’aux jours radieux de ma jeunesse, si lointains déjà et si proches, le bouddhisme hugolâtre avait, dans un vieil hôtel du Marais transformé en pensionnat carolingien, son collège de derviches tourneurs, hurleurs et mangeurs de feu. Le voisinage de la maison historique où le grand homme avait tenu, en 1830, son lit de justice romantique, localisait notre foi et lui donnait un temple. Quand, le dimanche, nous avions adoré au soleil couchant l’H majuscule et symbolique des tours de Notre-Dame et dûment constaté qu’il « embêtait l’Empire », nous nous retrouvions, place Royale, devant cette maison de Marion Delorme — alors occupée par l’une des quatre pensions du lycée, et devenue aujourd’hui, grâce à la piété de Paul Meurice, le musée de l’art du maître et de sa gloire — et nous y attendions l’heure de la rentrée au « bahut ». C’était là, derrière ces hautes fenêtres Louis-Treize, que sa voix avait parlé aux disciples de la première heure, les Théophile Gautier, les deux Alfred — Vigny et Musset — les deux Deschamps, Nodier, Méry, Gozlan, George Sand, tous ceux de l’initiation ! Il s’était accoudé sur les balustres de ce balcon pour contempler les étoiles semées comme des vers luisants dans le feuillage. Il s’était promené, pensif, sous les arcades dont les piliers lourds et bas, profilés par la lune, découpaient un cloître sur les dalles. Sans doute, fantôme vivant, il y « revenait » encore par la pensée, là-bas, de son belvédère sinaïque de Marine Terrace. Il était au milieu de nous comme le Christ ressuscité entre les pèlerins d’Emmaüs… C’était lui qui tournait à l’angle de…

Mais, je m’arrête, car je vous entends rire. Hommes de 1910, vous êtes clos ou rebelles à un fétichisme périmé dont la chère folie est, comme disent les magistrats, classée. L’hugolâtrie, c’est une vieille lune, que dis-je, une neige d’antan : il n’en reste de flocons qu’à nos cheveux blancs. Oui, je le sais. Laudator temporis acti. « Papa, tu dates ! » me disent mes propres enfants, quand j’ouvre devant eux ce coffret de ma mémoire, et ils s’envolent sur leurs pneus, loin du ratisseur de feuilles mortes.

Tant pis, nous étions heureux de croire, place Royale, et quand neuf heures sonnaient à l’église Saint-Paul, nous rentrions bras dessus bras dessous dans la pépinière, plus zélés que jamais pour l’œuvre de liberté.


Il faut bien dire que l’ardeur du lycée rouge était singulièrement attisée par trois répétiteurs, assez extraordinaires, dont l’enseignement eût républicanisé Denys de Syracuse. Je vous demande la permission de vous les silhouetter en quelques lignes, très brèves. — Dans nos collèges parisiens, le répétiteur est presque toujours un professeur libre, de haute valeur et hors cadres, qui, titré et gradé comme les maîtres réguliers de la carrière pédagogique, se borne à les doubler dans leur besogne officielle d’instruction et « répète » — d’où son nom — la leçon quotidienne des classes. Or, le dieu des poètes avait voulu que les nôtres fussent des universitaires dégommés ou démissionnaires du Coup d’État et dont la haine contre « Napoléon le Petit », justifiée par la rancune, était encore consacrée par les lignes que Victor Hugo leur décerne, comme des brevets d’immortalité civique, dans le pamphlet dont je viens de citer le nom et qui était notre bréviaire. Ils s’appelaient Eugène Despois et Frédéric Morin, et je vous réponds qu’avec eux le pauvre Badinguet n’en menait pas large !

Tous deux étaient d’ailleurs des écrivains charmants dont les revues les plus académiques se disputaient la collaboration substantielle et diserte. Frédéric Morin qui, par la suite, devint préfet de la Défense nationale en Saône-et-Loire, mêlait en lui la foi du catholique à la philosophie du républicain doctrinaire et, de cette union conciliante, est sorti un petit livre intitulé Saint François d’Assise que Lamennais eût pu signer, car c’est un simple chef-d’œuvre. Nous l’avions surnommé : le Franciscain, d’abord à cause de cet ouvrage, et ensuite pour ses manières douces et sacerdotales et sa voix veloutée de charmeur d’oiseaux.

Quant à Eugène Despois, homme de haute stature, délibéré d’allures, toujours coiffé d’un large feutre romantique et étalant sur son gilet à la Robespierre l’honneur d’une barbe fluviale, toute en or, c’était le type de ces idéalistes de la liberté, révolutionnaires doux, qu’on a appelés les « quarante-huitards » et dont la République naïve, basée sur les trois vertus platoniciennes : le Vrai, le Beau et le Bien, fait hausser aujourd’hui les épaules aux chimistes de l’anarchie. Comme Frédéric Morin en tenait pour la Rome chrétienne, il n’en avait, lui, que pour la Rome païenne, et Virgile lui en disait plus long que l’Évangile. J’ai tracé dans un roman — Le Chèque — un portrait assez ressemblant, je crois, de ce rêveur à l’esprit délicieux, lettré comme un bonze chinois, brave de la plume, du verbe et de l’épée, et que l’atticisme n’empêchait point de s’emballer encore pour les théories de Fourier, et les généreuses utopies de son temps fertile en Icaries.

Les répétitions, ou « colles » en style de lycéens, que nous donnaient ces deux hommes d’élite ont aidé singulièrement à l’éclosion intellectuelle et morale de mes contemporains, aujourd’hui sexagénaires, et de moi-même. Nous leur avons dû ce que j’appellerai : l’aération de notre instruction universitaire, encore un peu renfermée et sorbonnique. Par la porte de la rue où ils entraient, un courant d’air vif et sonore pénétrait, avec eux, dans nos classes, nous fouettait les cheveux du tourbillon de la vie et remuait les vieilles feuilles de l’arbre de Judée. Nous apprenions des choses, des gens, des faits plus immédiats, plus contingents, et des noms aussi, de grands noms de militants, en train de conquérir l’histoire et de mener le monde moderne aux combats du progrès. Oh ! comme on l’attendait, comme on le guettait à travers le vitrage, le feutre de planteur mexicain du père Eugène Despois, et quelle « sortie d’école » lorsque sa barbe flavescente était signalée dans la cour ! Il apportait des journaux dans ses poches, de braves journaux de l’opposition, presque toujours Le Rappel, où il y avait des nouvelles quotidiennes de l’île et quelquefois un autre « Châtiment » de notre grand homme.

Cara soboles, nous disait-il en se mordillant les lèvres, aujourd’hui c’est du nanan !… Fermez les portes. Nous en avons de salées de « Hauteville House » !…

Et il nous lisait à mi-voix l’ode nouvelle, venue de là-bas, comme en ballon, au-dessus des nez levés en l’air de la police et tombée sur les Tuileries, le matin même. Ces jours-là, dans la classe de rhétorique, au lycée, Racine était plutôt négligé, et, secouant sa belle tête de lion paterne, notre professeur, Hector Lemaire, s’écriait dans sa chaire :

— Qu’avez-vous donc aujourd’hui, Messieurs ? On n’est pas plus indifférent aux douleurs sublimes d’Andromaque !

Un mot encore d’un troisième répétiteur que je m’en voudrais d’omettre, car il fut de tous le plus original et paraît être sorti de la bohème hyperbolique de Murger. Avez-vous vu au musée du Luxembourg une statue charmante cataloguée Une trouvaille à Pompéi et représentant un jeune berger italien qui tient à la main une image de corybante et en reproduit le mouvement de danse ? Elle est signée : Hippolyte Moulin. Avant la guerre elle ornait le jardin des Tuileries, à gauche de l’escalier de la terrasse qui fait face à la place des Pyramides. L’artiste qui avait ciselé ce bijou, digne de la Renaissance, n’en mourait pas moins de faim, car ses opinions avancées le sevraient de toute commande, officielle ou particulière. Comme il possédait un peu les langues vivantes, il avait eu l’idée, pour vivre, de tirer parti de ces notions plus apparentes que réelles, et c’était lui qui, dans les pensions du Marais, tenait la « colle » de l’anglais et de l’allemand aussi. Il eût tenu celle du tartare-mongol, s’il l’eût fallu pour payer son terme. J’ai été son meilleur élève, et, à Londres ou à Vienne, je ne saurais pas demander ma route. Il est vrai que le temps des répétitions s’écoulait, avec Hippolyte Moulin, à des exercices de boxe raisonnée et de chorégraphie pompéienne, dont on se reposait en dévorant Les Travailleurs de la Mer qui paraissaient alors en librairie. Le pauvre statuaire est mort fou, à Charenton, de tous les déboires de sa vie, et s’il a demandé son chien au paradis, je jurerais que c’est en français, et même en parisien, qu’il s’est adressé à saint Pierre. C’était plus sûr.


Or, un matin d’avril 1864, le malheureux maître de ma pension, M. David me manda dans son cabinet, où, tout pâle et trempé de sueur, il me tendit une lettre sous son enveloppe. Elle m’était adressée à mon nom et elle était datée de Guernesey.

C’était de Lui ! ! ! Bonté divine !…


Or c’était l’année (1863) où sur la colonne d’Austerlitz, place Vendôme, le neveu venait de faire remplacer l’icône de l’oncle — redingote grise et petit chapeau — populaire, celle-là, par je ne sais quel bronze académique de César romain, d’ailleurs absurde, puisqu’il couronnait d’un homme en chemise la spirale des grenadiers. Cet anachronisme, doublé d’une erreur de goût artistique, avait encoléré mes dix-huit ans et déchaîné en moi un Archiloque, ou, sans remonter si loin, un Auguste Barbier. Indignatio facit versum, et j’y avais dardé des ïambes.

Qui expliquera l’illogisme de la jeunesse ? Que Napoléon fût en peplum sur la colonne ou qu’il y fût en redingote, qu’est-ce que cela pouvait nous faire, si, sous n’importe quel vêlement, il incarnait la tyrannie ? Mais s’arrête-t-on à de telles réflexions quand on brandit les lanières de la satire ? On a un fouet au poing, il faut qu’il claque, et que l’air sonne et siffle. Du reste, à cette époque, la grande campagne antinapoléonienne, menée par les Michelet, les Lanfrey et les Iung, ne prévalait pas encore dans nos écoles contre la tradition historique de gloire dont ma génération demeurait imprégnée. Par nos poètes, et par Victor Hugo lui-même, nous subissions le joug de la légende impériale. On n’était qu’à l’été du siècle et le ciel de France vibrait encore des grands coups d’ailes dont l’avait battu le vol empourpré des Victoires. Napoléon Ier, oui, mais Napoléon III, jamais ! Et c’était le Petit qui travestissait le Grand et qui, pour un but dynastique trop facile à comprendre, le campait tout nu, ou à peu près dans l’ascension des bonnets à poil ! « As-tu fini ? » Et je le lui demandais, de mon banc, dans l’ode archiloquienne. Cette Ode s’en était allée, comme toute seule, à Guernesey, et tel un ramier vole à son nid, mais je ne m’en étais ouvert à personne. Aussi que devins-je lorsque le chef de l’institution, d’un geste brusque, me remit la réponse sans mot dire.

— Ah ! mon Dieu, Monsieur David, balbutiai-je.

Cette lettre de Victor Hugo à un « potache », au bout de quarante-quatre ans, je la sais encore par cœur. Elle a imprimé sur mon âme sa tache d’encre indélébile. La voici, je vous la récite :


« Monsieur, vos vers sont beaux, mais la recrudescence actuelle du despotisme en France est une grave leçon. Croyez-moi : laissons les statues des Césars devenir ce qu’elles pourront et que les généreux esprits comme le vôtre se tournent vers le peuple et vers la liberté.

« Victor Hugo ».


L’événement était considérable. Il révolutionna, maîtres, élèves, et répétiteurs, toute cette pension Favart, la plus avancée des pépinières intellectuelles du Marais. Après que la lettre eut passé de mains en mains, il fut décrété par mode tumultuaire qu’elle honorait la pension entière et que, par conséquent, elle lui appartenait. Encadrée à frais communs, à titre de monument autographique, elle fut mise en tombola, et gagnée par un camarade, nommé Émile Collet, qui, du coup, s’en réveilla collectionneur et bibliophile. Il devint plus tard un fort avoué de Paris et j’ai encore revu, avant sa mort, « ma lettre », sous verre dans son cabinet d’étude.

Or, sept ans après, en 1870, à un dîner chez Victor Hugo même, rue de Clichy, j’appris à n’en pouvoir douter, puisque c’était de la bouche du poète, que la lettre sacrée… était fausse !

— Je me rappelle, me dit-il, avec sa haute politesse olympienne et distraite, oui, je me rappelle parfaitement avoir entendu lire, un soir à Guernesey, par Mme Drouet, ici présente, des vers excellents sous votre signature, déjà brillante, mon jeune confrère ; mais si vous avez reçu de moi une lettre à ce sujet, elle doit vous être, en effet, bien précieuse, car elle est de Mme Drouet elle-même et c’est elle que vous devez en remercier !

Certes, Pyrrhus, roi d’Épire, ne dut pas être plus navré quand, sur la tête, lui tomba, d’un toit, la tuile qui mit fin à sa carrière ! Celle de la lettre fausse m’aplatissait dans l’âme la plus chère croyance de ma jeunesse — avec tout le programme, fidèlement suivi, qui me prescrivait de lâcher le Napoléon en tunique et de « tourner mon généreux esprit vers le peuple et la liberté ! »

Je n’avais obéi, en m’y conformant, qu’à l’oracle de la belle Juliette, sibylle, il est vrai, mais sans anneau, du rocher fatidique et battu des tempêtes ! L’autographe, tiré au sort par tant d’hugolâtres enthousiastes, était de la plume de la princesse Negroni, de Lucrèce Borgia, seulement, et c’était cette « contrefaçon » qui ornait, encadrée et sous verre, l’étude du malheureux avoué de première instance, Messieurs et Mesdames, devenu illusoirement paléographe et bibliophile à cause d’elle !

Mon devoir était de courir chez Me Émile Collet et de lui tendre la coupe de l’amère vérité. Mais le devoir, dans ce cas, en est-il un ? That is the question, demande Hamlet, et comme je n’avais pas de spectre pour m’y répondre, je m’abstins, et l’avoué mourut heureux.


Il n’y a pas d’épreuve plus anxieuse que celle qui vous met pour la première fois en présence d’un grand homme. On y joue la partie de la déception, quelquefois du réveil d’un rêve ; mais en général les poètes répondent assez bien à l’admiration qu’ils inspirent, parce que, grâce à un privilège, qui est un signe, ils sont presque toujours beaux ou remarquables de quelque manière. La nature marque ses chantres. Gœthe, assure Henri Heine, était superbe, et Heine lui-même avait été charmant, nous assure Théophile Gautier, qui fut l’un des spécimens les plus parfaits du type apollonien. J’ai vu quelquefois, au Bois de Boulogne, passer Lamartine « vieilli », entre ses deux lévriers et j’ai toujours éprouvé à son aspect le frisson du surnaturel. La tête d’Alfred de Musset « pose » encore pour les artistes, le modèle d’un Alcibiade moderne. Leconte de Lisle semblait un marbre antique, aussi bien qu’Alfred de Vigny à qui, du reste, il ressemblait comme un frère. Il y avait de l’archange déchu dans Charles Baudelaire, et le front puissamment modelé de Théodore de Banville ne permettait à personne de se méprendre sur les dons sacrés de ce boulevardier attique.

Victor Hugo, on l’a dit justement, c’était le Grand Pan, mais le Grand Pan lui-même, conforme à la donnée mythologique, l’incarnation du panthéisme. On éprouvait, en sa présence, la stupeur de voir un véritable homme-dieu par qui la nature s’exprime, de la voix, du regard, du geste, en qui elle se réalise, visible, tangible, totale, universelle, et familièrement monstrueuse. Oui, en vérité, le Grand Pan, on ne trouvera pas mieux pour le dépeindre, et c’était mon éternel étonnement qu’il ne fît pas, quand il apparaissait, s’enfuir devant lui toutes les nymphes !…

Auguste Rodin, dans le buste synthétique qu’il en a sculpté, un jour de génie, a dû dépasser son art et empiéter sur celui du modèle pour faire rendre à la matière même l’idéal matérialisme du sublime Satyre. Oui, le voilà, c’est bien lui, tel qu’après dix-huit ans de cohabitation avec l’immensité, il nous revint de la Pathmos anglaise, les poils drus et noués, le teint hâlé par les embruns, les yeux électrisés de lumière prophétique, les traits mûris à la fois et ravinés, et, comme on dit dans les ateliers, la « tête faite », car Victor Hugo n’a eu sa « tête » qu’à cette époque. C’est l’exil qui la lui a composée et tous les portraits de sa jeunesse ne montrent, en somme, sous le dôme systématiquement exagéré du crâne, que des ébauches, assez disparates d’ailleurs, du Grand Pan que, seul, Auguste Rodin devait comprendre et fixer.

« Le poète des Châtiments a dû sa beauté au Second Empire, me disait en souriant Théophile Gautier ; et, qui sait, ajoutait-il à voix basse, le reste aussi peut-être… ne le dis pas ! »

L’histoire du buste de Victor Hugo par Auguste Rodin est assez curieuse, et je crois être le premier à la conter. Le statuaire, qui est l’un de mes meilleurs amis, désirait vivement exécuter le portrait marmoréen du poète et, comme il savait que j’étais souvent l’un de ses hôtes, il me pria de lui en demander la faveur. Ce n’était pas aisé, d’abord parce que Rodin n’était alors jugé à son mérite que par de rares prosélytes, puis parce que Victor Hugo, très fidèle à ceux de sa jeunesse, désirait s’en tenir, sur ce point, à l’icône romantique de David d’Angers, et qu’enfin l’idée de poser lui était intolérable. J’échouai donc misérablement, soit à plate couture. Il n’y avait qu’un moyen d’arriver au but, et il me fut suggéré par Mme Drouet :

— Faites donner Jeanne sur lui, me glissa-t-elle à l’oreille.

Ce fut magique. La semaine suivante, au sortir de table, le maître vint à moi :

— Qu’est-ce que c’est donc que ce carrier au nom de jésuite dont vous m’avez parlé l’autre jour ?

— Un grand artiste assurément, fis-je. Mais pourquoi la question ?

— Rodin, Rodin, il doit sculpter dans les radis noirs !

Et après avoir ri de sa plaisanterie :

— Figurez-vous, me dit-il, que ma petite-fille ne veut plus voir mon buste de David dans la vérandah. Elle s’obstine à ne pas m’y reconnaître et elle m’ordonne d’en avoir un moins laid à montrer aux personnes. Qu’est-ce que vous feriez, vous, si vous étiez un pauvre grand-père ?

— J’en causerais avec Auguste Rodin.

— Est-ce qu’il fait poser les modèles ?

— Sans doute, pour la ressemblance seulement.

— Je n’ai pas posé pour David, je ne poserais pas pour Michel-Ange. Mais dites-lui de venir dîner mercredi prochain. À table on a tout le temps de se regarder et c’est là que j’ai ma g…le bourgeoise !

À huit jours de là, le sculpteur se présentait avenue d’Eylau et y trouvait son couvert mis. Il avait apporté un cahier de papier à cigarettes et pendant tout le repas il y crayonnait, sous son assiette, des profils, des coupes, des expressions de physionomie et des attitudes du génial amphitryon. C’est sur ces notes de caractère qu’il a modelé son chef-d’œuvre.

Ma première visite rue de Clichy, au maître de mon maître, a laissé dans ma mémoire une vision inoubliable, et lorsque, les mains dans les poches de son veston gris, il vint à moi à petits pas, formidablement familier et paterne, il me sembla que les cultes antiques étaient les bons, et qu’il y a vraiment des métamorphoses, que les dieux s’amusent à se « camoufler » en hommes, et que celui qui s’avançait, là, avait accroché, comme un pardessus, son nuage dans l’antichambre. Je me souviens que Charles Monselet, qui était, lui aussi, invité au dîner, eut pitié de mon trouble profond et béant, car je ne trouvais rien à répondre aux paroles de bienvenue de notre hôte.

— Tu ne le connais donc pas ? fit drôlement le spirituel gastropoète ? C’est Monsieur Tout.

Et le Grand Pan se mit à rire.

Victor Hugo était très gai, et — je vais bien étonner les philistins — extrêmement simple. La légende de son orgueil est absurde et fausse comme l’est toujours une légende. Il aimait assurément à parler de lui-même et à conter les choses de sa vie, mais, outre qu’on venait chez lui pour les entendre, il avait déjà soixante-huit ans lorsqu’il revint à Paris tailler bavette avec sa famille littéraire, et ce n’était pas sa faute, peut-être, si les enfants disaient au père : « Encore ? » Mais quoi qu’on en ait dit, il ne prenait pas la trompette de l’histoire pour la narrer, et ses propos de table étaient beaucoup plus amusants que ceux de Martin Luther. Ils ont été recueillis, d’ailleurs, et l’on peut en juger. Tous ceux qui, à titres divers, ont été admis à cette table — et ils deviennent rares déjà — savent que « Monsieur Tout » n’aimait rien tant qu’entendre et voir rire autour de lui, et qu’il ne regardait pas à un calembour pour ranimer une conversation trop respectueusement tombante. Sa plaisanterie, toute verbale, d’ailleurs, et ne jouant guère que sur les noms et les vocables, était celle de Don César de Bazan, de Gavroche, de Triboulet, de Gringoire, et de toutes ses créations comiques, c’est-à-dire métaphorique et magnifiée jusqu’au paradoxe, romantique enfin. Les mots de Victor Hugo, c’était encore des rimes : ils rendaient un bruit de cymbales entrechoquées, ou la joie des vers. Il s’en égayait le premier, en amateur autant qu’en maître du genre, avec un rire particulier, rentré pour ainsi dire dans sa barbe d’airain fleurie, et qu’il ponctuait de quelques « Oui, oui, oui… » irrésistibles.

Ayant appris un jour que, dans une étude de critique, Émile Zola s’était, comme on dit aux boulevards, payé sa tête, il voulut connaître non seulement cette étude, mais encore quelque roman du naturaliste. La semaine suivante, il nous dit :

— Eh bien, messieurs, Mme Drouet a bien voulu me lire de l’écriture de ce jeune homme. Savez-vous bien que, pour un Italien, ce n’est pas mal, même à travers la traduction, oui, oui, oui, un peu lourde peut-être.

Et, toute la soirée, il s’obstina à la méprise de prendre, sur la foi du nom et du style, l’auteur de L’Assommoir pour un écrivain italien trahi par un traducteur… suisse, oui, oui, oui…

Mais parallèlement à ces malices, il avait, pour ceux qui l’aimaient, des aménités délicieuses et comme en ont trouvé, seuls, les grands seigneurs de l’antique urbanité française. À un dîner, dont François Coppée était le principal convive, la causerie générale roulait sur une question de littérature et tous accordaient qu’il fallait des poètes pour en décider.

— Des poètes, fit Coppée, en montrant Victor Hugo, il n’y en a qu’un ici.

— Eh bien… et moi ? sourit l’hôte.

On n’en fait plus de ces mots-là, même en France, dites ?

II

HISTOIRE D’UN DÉBUT LITTÉRAIRE EN 1865
À LA COMÉDIE-FRANÇAISE


Par une chance extraordinaire, demeurée légendaire, et que j’ai payée toute ma vie, il m’a été donné de débuter dans les lettres à l’âge de vingt ans, au sortir du collège, et, cela sur la première scène de mon pays, la Comédie-Française.

C’était en 1865. Je venais de terminer au lycée Charlemagne mes études scolaires, couronnées en Sorbonne par un diplôme banal de bachelier, décroché d’ailleurs péniblement, car je fus écolier médiocre — je m’en accuse. Non point que je me sentisse rebelle à l’enseignement classique dont les deux grandes langues mortes sont les piliers de soutènement, et bien au contraire, mais la pédagogie universitaire, lente comme un char à bœufs, impatientait mon zèle et me semblait paralyser l’essor d’un esprit avide d’exercice. Je ne comprenais pas qu’il fallût user tant de culottes sur un banc pour venir à bout de l’Iliade et de l’Énéide et, de fait, je ne le comprends pas encore. La méthode n’est certainement pas bonne de fatiguer les chefs-d’œuvre jusqu’au pensum. Toujours est-il que, pressé de passer de la théorie à la pratique, je m’essayais secrètement, dans l’ombre des classes, à l’assaut direct du Parnasse.

Deux muses m’y souriaient, plus bénévoles pour moi que les sept autres, Thalie et Melpomène, les « Charites » du théâtre, et ce fut vers leurs bras tendus que je dirigeai mes escalades.

Nous avions à cette époque, 1864-1865, à Charlemagne, pour professeur d’histoire, un maître dont je vous ai déjà parlé, Jules Thiénot, que nous aimions entre tous, d’abord parce qu’il était la bonté même, et ensuite parce qu’il avait l’art de rendre ses cours attrayants comme des spectacles. Il ne nous professait pas doctoralement l’histoire, il nous la jouait, et la reconstituait vivante, en comédien multiple et consommé. Je le vois encore, descendu de sa chaire, allant et venant, gesticulant, la tête nue et la toge flottante, nous mettre en scène la bataille d’Arques.

— Ici, mes enfants, c’était le château ; là, c’était la plaine, coupée de trois rivières et bordée par la forêt. Derrière moi, vous voyez la mer, où le gros Mayenne s’était flatté de jeter notre Béarnais. Je suis le Béarnais. Vous, là-haut, ceux du dernier rang, vous êtes les lansquenets de la Ligue. Qui veut faire le gros Mayenne ? — Moi, moi, moi !… — Eh bien ! celui qui a été le premier à la dernière composition. À présent, la bataille d’Arques commence.

— Oui, oui, oui… — Je veux dire qu’elle va commencer lorsque j’aurai écrit, sur un tambour, à ma maîtresse, la belle Corisande, la fameuse lettre que vous savez tous par cœur. — Non, non, non. — Comment, vous ne savez pas tous par cœur la lettre d’Henri IV à la belle Corisande ? Alors je vous la dicte, écrivez. : « Mon cœur… Je… »

Et nous la possédions pour l’éternité, la bataille d’Arques.

Jules Thiénot avait rêvé d’être comédien, et la seule petitesse de sa taille lui avait clos la carrière du théâtre. C’était par ces leçons représentées qu’il trompait la déception de sa vie. Mais il était resté en relations constantes avec les acteurs qu’il avait eus pour camarades et, particulièrement, avec Edmond Got, son ami d’enfance et de lycée.

Déjà fort célèbre par ses créations du répertoire d’Émile Augier, Edmond Got occupait à la Comédie-Française une situation prépondérante que justifiaient deux fois son superbe talent réaliste et la force de son instruction. Non seulement il traduisait à livre ouvert l’auteur latin le plus difficile, mais il lisait son Thucydide dans le texte hellénique. Je l’ai beaucoup, par la suite, aimé et pratiqué, et je puis dire qu’il fut le dernier de la grande lignée des comédiens français, celle pour qui l’art scénique n’était pas l’exploitation, plus ou moins achalandée, des dons physiques et simiesques. Edmond Got vivait des poètes, pour les poètes et avec les poètes ; il en ajoutait à leurs conceptions, il était du combat des idées, — il est mort pauvre, bien entendu.

Mais je reviens à mes moutons. Un dimanche matin, jour de sortie, je me rendis non sans un battement de cœur, à l’appartement que Jules Thiénot habitait rue Saint-Antoine, à côté du temple protestant qu’on y voit encore. Cet appartement était situé dans une maison de distillation dont les moûts fermentés alcoolisaient l’atmosphère jusqu’à la place de la Bastille. L’étourdissement nous prenait à la porte cochère et, dans l’escalier, on était gris. Il ne m’en fallait pas moins pour me décider à sonner à la porte du maître, car j’avais une pièce en vers dans la poche.

S’il n’était pas venu m’ouvrir cette porte lui-même, je ne serais peut-être pas écrivain car, sans attendre, et confus de ma témérité, je dégringolais déjà les marches, comme un voleur qui se sauve.

— Vous n’êtes pas patient, me dit-il, ma bonne est au marché, entrez donc.

Introduit dans sa bibliothèque et mis tout de suite à mon aise par un excellent homme que ma timidité gênait plus que moi-même, je ne tardai pas à confesser mon « crime » précoce, et il en parut atterré. La semonce fut cordiale mais énergique. Il connaissait ma situation de demi-boursier à l’institution Favart et, me sachant sans espoir de fortune héréditaire, il se refusait à encourager, même par un conseil professoral, une vocation qui ne promet aux mieux doués que des déboires.

— Je ne veux même pas lire votre essai, me déclara-t-il, allez-vous-en et remportez votre pièce.

Une admonestation nous est d’autant plus sensible que nous la sentons plus paternelle. Fort décontenancé, je n’avais qu’à m’excuser de ma démarche et à m’en aller préparer sagement mon examen de baccalauréat, fixé au début d’août de l’année, et dont quelques mois à peine me séparaient. Je sortis donc, reconduit par le maître — sa bonne étant encore au marché — quand, sur le seuil, ressaisi de la buée alcoolique, je manquai le premier degré de l’escalier et n’eus que le temps de m’équilibrer à la rampe. Le bon Jules Thiénot attribua sans doute la défaillance au trouble que j’avais dû ressentir de sa sévérité.

— Allons, donnez-moi ça, fit-il, en prenant le manuscrit dans ma poche.

Et voilà comment, ô destin ! de sauvé que j’étais je fus perdu ! Pendant quarante ans, la blonde Thalie allait me jeter à la brune Melpomène, et réciproquement.

Je m’étais abîmé dans le programme du baccalauréat comme un ermite, hanté de visions diaboliques, s’abêtit à labourer la terre aux ronces dures. De ma chère pièce aux doux rêves de gloire, plus de nouvelles. Je n’en demandais pas. Elle était condamnée, elle devait l’être, par le silence même de mon juge. Jules Thiénot ne m’en soufflait mot, et je remarquais, le cœur serré, qu’il affectait, pendant les « Batailles d’Arques » de ne me confier aucune position stratégique, même comme sergent de lansquenets. Une telle réserve était plus que significative, elle était concluante : je n’étais pas né pour le théâtre.


Un jour, vers la fin de juin, la classe d’histoire terminée, le professeur-comédien qui venait d’arpenter devant nous toutes les routes royales dont Sully a doté la France, m’appela à sa chaire :

— J’ai une lettre pour vous, me dit-il, la voici ; allez la lire à votre mère.

Sans plus attendre je l’ouvris dans la cour, c’était un bulletin de lecture à la Comédie-Française !

Dire l’émotion dont ce papier imprimé et libellé en forme de circulaire, étreignit mon âme, je ne l’aurais pu, alors, que par des cris inarticulés, et, aujourd’hui encore, au bout de quarante-trois ans, les mots me manquent pour en dépeindre le souvenir. J’avais vingt ans, je le répète, j’étais potache, imaginez cette aventure ! Le soupçon me fouetta de quelque « blague » de camarades. Mais un tel maître s’en fût-il fait complice ? D’ailleurs, le bulletin portait bien le timbre-cachet de la Comédie-Française et il était signé du nom du lecteur-archiviste : Léon Guillard.

Jules Thiénot me rejoignit dans l’allée du lycée.

— Eh bien, vous voilà content, poète ?

— C’est vrai, alors ?

— Oui, mon enfant, vous lisez votre petite pièce Une Amie, au comité des sociétaires, le 1er juillet, à trois heures.

— Mais je n’oserai jamais.

— Soyez tranquille, Got et moi nous serons là.

— Got ?

— Oui, Got, c’est à lui que vous devez cette fortune.

Edmond Got, au cours d’une visite, qui avait suivi la mienne de quelques jours, avait remarqué sur le bureau de son ami un drôle de petit manuscrit, illustré de croquis à la plume, et, par curiosité professionnelle, il l’avait ouvert et feuilleté.

— Tiens, des vers de théâtre ! s’était-il écrié, qui a fait ça ?

— Un de mes élèves.

— Tu as lu son cahier de deux sous ?

— Sans doute, il me l’a signalé par le lege, quœso, qui appelle l’attention spéciale des professeurs.

— Eh bien ?

— Eh bien, je la sais de mémoire, sa pièce. Veux-tu que je te la joue ?

— Jouons-la tous les deux, pour en voir l’effet.

… — Et alors, me contait Jules Thiénot, il a pris le manuscrit et nous avons essayé Une Amie dans ma bibliothèque. Moi, je faisais le duc, et Got faisait la marquise. Le résultat est qu’il a emporté votre comédie pour la montrer au directeur de la Comédie-Française, et, ce matin, j’ai reçu ce bulletin pour vous. Voilà. Ne lâchez pas pour ça votre bachot.

Le directeur de la Comédie-Française, en 1865, c’était Édouard Thierry, écrivain de haute valeur, en qui le critique se doublait de l’un de ces poètes « morts jeunes » dont Sainte-Beuve, qui les a ainsi baptisés, fut lui-même le type. Romantique de la première heure et vétéran de la phalange d’Hernani, le sort lui était échu, contradictoire et bizarre, de présider au retour offensif de cette École néoclassique, dite du Bon Sens, dont François Ponsard fut l’Eschyle et Francisque Sarcey l’Aristote. Édouard Thierry a été l’éditeur malgré lui de la littérature impériale, et il n’aimait, lui aussi, que Shakespeare et Victor Hugo. Il m’en a fait vingt fois l’aveu lui-même et j’ai connu là-dessus sa tristesse. Mais de temps à autre, le poète mort jeune se réveillait en lui, et ce fut à l’heure de l’un de ces réveils que, présentée par ma « marquise », Une Amie eut la chance encore de tomber chez le directeur.

Le thème en était pris d’une pensée de lord Byron, qui dénie quelque part à la femme, jeune et belle, le privilège de l’amitié et la refoule sur l’amour jusqu’à l’âge de la vieillesse. J’avais quatre poils au menton, et, sur la foi d’une barbe si primesautière, Édouard Thierry me contesta d’abord l’expérience du sujet.

— Vos sorties du dimanche, me dit-il gaiement, ne suffisent pas à me la garantir.

Puis il me soumit à l’épreuve des retouches et modifications que j’ai, plus tard, qualifiées de : tripatouillage. Déjà, en ce temps-là, c’était le gâteau de miel qu’il faut jeter, pour passer, au Cerbère de l’Arverne théâtral. Et le jour de la lecture vint.

Cette lecture, comme je l’avais prévu, il me fut impossible de la faire moi-même. À aucun âge de ma vie je n’ai réussi à dompter absolument l’anxiété du crachoir, si vous me permettez de la définir ainsi, mais, à vingt ans, elle me tordait les entrailles dans le ventre et me réduisait au simple balbutiement. Mais Jules Thiénot avait tenu parole, il était là, il prit ma place devant le verre d’eau de la table verte, et il joua la pièce aux sociétaires. Edmond Got (ma marquise) feignait, à s’y tromper, de l’entendre pour la première fois, et Édouard Thierry, expert en rimes, paraissait savourer le romantisme décidé des miennes. Je fus reçu, l’étant d’avance, car on ne l’est jamais autrement, et la ville s’emplit du bruit de ce prodige.

Restait le baccalauréat.

Je l’avais mal préparé, on le croira sans peine, et je fus lamentable au double examen. L’anxiété du crachoir, qu’accroissait la sonorité du vaste amphithéâtre de la Sorbonne, me laissa sans mémoire, presque sans voix, devant des questions qui sont des ponts-aux-ânes de l’instruction, mais on m’aurait demandé mon nom, qui courait pourtant les journaux et les théâtres, que je n’aurais pas su le dire. Il fallut bien me blackbouler. Certes, je réparai quelque temps après ma défaillance, mais je n’en ai pas moins offert à l’histoire des singularités cette anomalie, sans exemple, je crois, d’un écrivain accueilli d’emblée, d’une part, au Théâtre national, et éconduit, de l’autre, en même temps, à l’Université de son pays. Peut-être vous aura-t-il amusé de l’apprendre, si ces choses amusent encore.

J’ajoute, pour terminer, que la petite pièce byronnienne en rend encore à la légende en ceci, que, répétée sans moi, sous la direction d’Édouard Thierry lui-même, elle fut représentée, le 6 septembre 1865, en l’absence de son auteur, sans qu’il s’en doutât, pendant qu’à titre de précepteur il escortait sur les routes de France un jeune élève fort récalcitrant aux études assises et auquel il enseignait la géographie d’après nature.

Un soir que nous venions de visiter le château d’Amboise et qu’altéré par un long récit de l’histoire d’Abd-el-Kader, « l’émir pensif et doux » qui en fut l’hôte, je m’étais assis dans un petit café de la ville des Guises, un journal de Tours, distraitement parcouru, m’apprit ma gloire. Une Amie avait été jouée la veille, au Molière House, par Madeleine Brohan et Leroux, avec une pleine réussite, chantait la feuille, et même le poète acclamé avait trop modestement refusé de venir saluer la salle ! Et je ressentis ce qu’un brave Crillon peut endurer à ne pas avoir assisté à une bataille d’Arques, comme aussi je compris pourquoi Henri IV lui conseillait de se pendre.

Sensation rare, dont peu d’auteurs auront eu le spasme en ce monde. Abattu sur le verre de bière, dans cet estaminet d’Amboise, je me produisais à moi-même l’effet ridicule et navrant d’un homme qui gagne le gros lot et qui a perdu son billet.

En deux bonds je fus à la gare, et jamais professeur ne sema plus outrageusement dans la nature l’Émile dont il était le Jean-Jacques. Inutile de vous dire que j’en perdis du même coup le disciple et la toge. J’entends encore la bonne Madeleine Brohan, et je la vois, au foyer du théâtre, me dire en s’avançant, l’éventail au poing :

— Ah ! c’est vous ?… Déjà ? Quel dommage ! Ça allait si bien !

J’avais, en effet, réalisé sans le vouloir ni m’en douter ce rêve des comédiens : la pièce sans auteur, leur idéal.

III

MENTON EN 1867


Avez-vous été poitrinaire ?

Ce n’est pas être phtisique, et loin de là ! La « poitrinairerie » n’a rien de la formidable tuberculose ; elle est un mal tout littéraire, de durée plus ou moins longue, et dont la cure est inscrite au Codex sous cette formule : « Mangez à votre appétit ».

Il est vrai qu’on ne peut pas toujours se payer ce remède, et comme je me trouvais alors dans ce cas lyrique, les spécialistes m’envoyèrent à Menton, Alpes-Maritimes, à la bonne auberge du soleil.

— Vous n’aurez, me disaient-ils, qu’à vous étendre au bord de la mer, la bouche ouverte. Le vent y souffle de lui-même la bouillabaisse et, pour le reste, vous avez des oranges.

Je dois à la vérité de dire, toutefois, que le voyage à pied me fut épargné par la sollicitude d’un bon camarade que j’aimerai toujours quoi qu’il arrive, parce que le paradis est grand et que je ne suis pas bien sûr qu’on s’y retrouve. Coquelin donc s’était occupé de me procurer le viatique.

— Homère, s’était-il écrié, est deux fois inimitable, et comme poète et comme vagabond.

Et selon cette doctrine, il s’en était allé trouver Peragallo, alors agent de la Société des Auteurs dramatiques, excellent homme, mort de sa bonté du reste, qui, sur la foi d’un simple début heureux, voulut me renter provisoirement sur sa cassette.

D’autre part Edmond About, dans tout le rayonnement de sa fortune, avait désiré me connaître, et, prié à déjeuner chez lui, j’avais trouvé, sous ma serviette, une étrange lettre en cornet, signée Buloz où j’étais invité à envoyer « de là-bas » des vers à la Revue, puis, dans cet étui, un pur rouleau de vingt-cinq napoléons à l’effigie du troisième. Je n’ai jamais cru, je l’avoue, à cette munificence de l’illustre borgne de la rue du Cloître-Saint-Benoît, et j’ai pour cela une bonne raison.

Lorsque je rentrai, guéri, de la cité dolente, ma première visite fut pour l’auteur du Roi des Montagnes, qui n’en revenait pas de me revoir.

— Je n’ai pas voulu mourir, lui dis-je, sans restituer à M. Buloz l’avance si gracieuse que je n’ai due qu’à une double erreur.

— Quelle double erreur ?

— Mais la vôtre, d’abord, sur mes capacités, et la sienne, ensuite, sur ma probité. Je lui ai adressé de « là-bas », selon sa lettre, un paquet de poésies « pour la Revue », et elles me sont revenues sous le même pli, et sanglées de la même ficelle. Je n’ai pas gagné la somme, et, si vous permettez, la voici.

Edmond About se mit à rire.

— Gardez donc ça, fit-il en m’ouvrant son étui à cigarettes ; Buloz n’y songe même plus, et vous trouverez sans peine, parmi vos camarades porte-lyres, de braves garçons heureux de les boire à sa santé.

— Et à la vôtre ?

— Non, moi, je me porte très bien.

Je n’eus aucune peine, en effet, à trouver les camarades porte-lyres, mais nous ne bûmes point les cinq cents francs d’About, nous les mangeâmes.


En 1867, Menton n’était pas encore, et tant s’en faut, la ville fastueuse, pleine de villas à l’italienne, de palais de marbre et de grands hôtels cosmopolitains, qui en font aujourd’hui une sorte de Saint-Cloud de Monte-Carlo. Non seulement le cap Martin n’allongeait dans l’indigo frangé d’argent de la baie que sa forêt d’oliviers triséculaires, aux bras tordus comme des tentacules de pieuvres, entre lesquels une voie romaine, aux dalles effritées, se perdait sous la mousse, mais encore, sauf dans le demi-cercle embrasé de Garavan, que bordaient déjà quelques terrasses enguirlandées de rosiers grimpants, la construction moderne y apparaissait rare. Le vieux quartier sarrasinois, où les maisons s’empilent sur les flancs du roc, se superposent et grimpent en chèvres jusqu’à l’étonnant campo santo qui, de sa tour, les domine, se reflétait directement, sans obstacle, dans le miroir glauque du port, et il y doublait son château de cartes. Dans les trois torrents, enterrés à présent sous les édifices et devenus voies carrossables, j’ai cueilli par gerbes des fleurs de paradis, aux cassolettes odorantes et pourprées, et savouré à l’arbre même les pommes d’Atalante de « l’ordonnance ». Là où luisent des magasins aux étalages féeriques et pareils à des vitrines de musées, j’ai mené des parties de boules dont la nuit tombante bornait seule les revanches et les belles. J’ai fait des vers, pour Buloz, hélas ! sur l’emplacement où siffle la gare.

Il était donc assez aisé, à cette époque, de se loger à bon compte, et au centre même, dans la cité dolente pour lui laisser ce nom, et je trouvai tout de suite gîte et pâture à ma mesure, sur la place dite alors Napoléon-III, comme elle est dite aujourd’hui de la République, et pour les mêmes raisons, je pense. C’était au troisième étage d’une haute boîte donnant à même sur le port, une pension de famille tenue par une bonne et brave Phocéenne, répondant à la simple épithète homérique de Marie la Provençale, et qui avait placé sur cette location toutes ses pauvres économies de cuisinière. Trois chambres, trois pensionnaires, et une table d’hôte de douze couverts, dont la clientèle était fournie, en majeure partie, par des ingénieurs du chemin de fer de Nice à Vintimille, dont les travaux venaient de commencer.

L’une de ces chambres était occupée, à mon arrivée, par un jeune officier de la petite garnison de la ville, le lieutenant Recoursé, qui, s’il est encore de ce monde, verra que les poètes ont bonne mémoire. Il passait son temps à scier des planchettes de citronnier en forme de cœurs, dont il fabriquait des boîtes à gants qu’il offrait aux dames, non sans succès. C’était un gai soldat français, du type chasseur d’Afrique, et dont le seul défaut était de siffler sans interruption, et de siffler faux, ce qui est un prodige. Essayez.

Dans la deuxième chambre vivait, seule, comme claustrée, une blonde créature de vingt ans, nommée Mlle Kateja, venue là de Norvège pour y mourir. Marie la servait chez elle et en sortait souvent en larmes. Point de lettres, point de visites, un abandon de tout et de tous, et trop souvent, le soir, une toux d’enfant, faible et si triste que je m’en allais pour ne pas l’entendre. Les pensionnaires la connaissaient à peine, et nous savions par un peintre qui, de la grève, l’avait aperçue à sa fenêtre, qu’elle était fort jolie et avait des cheveux admirables. « Une Ophélie dans la rivière », nous disait-il.

Pour prendre possession de la troisième chambre, j’avais dû attendre plusieurs jours le départ de l’occupant qui la laissait libre. C’était un grand Anglais, tout en jambes, fort froid d’apparence, et même réfrigérant, qui ne sortait pas de son plaid. Il ne parlait pas notre langue, ou évitait du moins de la parler, pour ne pas l’écorcher, sans doute, et l’hôtesse elle-même n’avait rien à nous en apprendre, sinon qu’il s’appelait Cecil Rhodes, et qu’il allait partir pour Le Cap, chercher fortune. Elle tenait le renseignement d’un autre Anglais, son client, celui-là, l’employé-chef de la pharmacie britannique, où le silencieux échassier restait la journée entière sur une patte, le col entouré de son plaid. Ce pharmacien, nommé Black, était lui-même un singulier spécimen de sa race. Irascible et joyeux, il s’essayait, dans les alambics, à la découverte d’une sauce à roatsbeef, mixture de tomates et de piments, qui devait révolutionner la « table anglaise ». Elle était bonnement exécrable.

Il réussit moins que son ami, lequel eut la chance de tomber au Cap l’année même, celle-là, 1867, où un nègre trouvait dans un champ le diamant de trois cent mille francs qui décida du sort de l’Afrique méridionale.


Le peintre qui avait vu, du port, la jeune Norvégienne à sa fenêtre, s’appelait et s’appelle toujours, car, grâce à Dieu, il vit encore, Philibert Florence. Dans son beau pays de lumière, où les septuagénaires abondent, les octogénaires ne sont pas rares, et Florence est de Monaco même, sujet de l’aimable et savant prince qui gouverne ce royaume de Fantasio, et « prix de Rome » de son gouvernement. Saviez-vous que les Grimaldi se fussent payé des prix de Rome ? Il en est ainsi cependant, et mon vieil ami avait été envoyé dans la ville de Raphaël sur la cassette de Charles III, puis il en était revenu pour décorer le palais de son souverain dont ses fresques ornent la cour intérieure. À la mort de ce protecteur, qui, on le sait, était aveugle, le peintre, dépourvu de commandes, s’était réfugié à Menton et il y donnait des leçons d’aquarelle, d’après nature, aux étrangers, dans les torrents pleins de roses.

Il fut mon premier camarade, et par lui m’en vint un autre, qui était bien le plus drôle de corps que la nature ait offert à la société. Il avait nom Alexandre Grand et il était, je crois, de Boulogne. Après une vie de misère exagérée, même pour un bohème, il est allé mourir à Hanoï où, à titre de maître d’école, il initiait les petits Tonkinois aux lois confuses de nos participes. À Menton, il se préparait déjà à cet exercice par une étude comparée du verbe gallo-romain, opposé à l’anglo-saxon, d’où résultait un dialecte extraordinaire dont il avait fait un négoce. J’ai retenu, sans la comprendre encore, l’explication qu’il daignait m’en fournir, de lettré à lettré.

— C’est bien simple, me disait-il, je ne sais pas l’anglais, mais tu penses si je le devine !… Or, j’ai remarqué, dans mes voyages, que les gens de ce peuple errant, avec leur curiosité maladive, ont la furie d’apprendre la langue du pays où ils résident. Cette langue, ici, depuis l’annexion de 1861, c’est le patois welche de Voltaire. Celui-là, de naissance, je le sais. Tout le commerce est là, je leur en vends pour leur argent, et du pur.

— Par exemple ?

— Par exemple, ils bredouillent des mandibules la locution shakespearienne de : beefsteak with potatoes ? Je la leur traduis sans hésiter par la locution racinienne de : tranche de bœuf aux pommes de terre frites, et ça va. Il est rare que je me trompe.

— Et ils te paient ?

— À cause de ma chaîne de montre qui est en or. La leçon est de trois francs à domicile et de cinq en balade.

Je jure qu’il s’est trouvé un homme pour vivre un an, à Menton, en 1867, de cette industrie hyperbolique de dictionnaire à quatre pattes, et qu’il s’appelait Grand (Alexandre) et que, comme Pantagruel son Panurge, je l’ai aimé toute ma vie. Aussi, le soir tombé, et la journée close sur les vers pour Buloz, le welche enseigné et l’aquarelle démontrée en trois leçons, nous en allions-nous, bras dessus bras dessous, le peintre, le savant, le poète, chanter aux ânes sous la vieille ville en pyramide et réveiller ces concertants dans leurs écuries suspendues.

Ce qui gâta tout, du moins pour mon cher Alexandre, ce fut sa passion pour les lépidoptères, et si, pendant les promenades lexicologiques, celles à cinq francs pourtant, l’un de ces insectes aux ailes en cymbales voletait à sa vue sur les lentisques, le malheureux oubliait tout, lâchait tout, Anglais, Anglaise et le reste, et s’élançait, le chapeau au poing, à la chasse irrésistible. Presque toujours, il revenait avec la proie miroitante, mais il ne trouvait plus les élèves là où il les avait laissés, béants, et sa clientèle s’espaçait.

— Ils m’injurient, philosophait-il, mais comme je n’entends pas un mot de leur baragouin, c’est comme s’ils me complimentaient et je leur serre la main à tout hasard.

Il est certain que les papillons le rendirent fou, cela n’a jamais fait pour moi l’ombre d’un doute. Dans la chambre qu’il occupait sur le cours, il y en avait aux murs, aux rideaux, aux chaises, aux tapis, aux vitres et miroirs, du haut en bas, jusqu’au plafond, de telle sorte que, la senteur aidant, on s’y croyait dans quelque grotte de camphre irradiée des prismes du soleil couchant. À toutes les questions que nous lui posions sur l’origine d’un goût qui tournait à l’aberration, il se bornait à nous répondre par le petit vers de la vieille chanson de Thibaut de Champagne : « Ce me vient d’enfance !… » J’ai toujours pensé que le pauvre garçon, roulé dans la vie comme une épave dans la marée, berçait la vision de ses courses d’enfant heureux à la poursuite des fleurs sans tiges et volantes.

Un jour, enfin, il passa la mesure. Il descendit sur la promenade des Anglais le haut de forme orné d’une phalène grande comme une chauve-souris, et portant à la boutonnière la décoration véritablement étrangère, d’un lépidoptère flamboyant et pareil à la queue ocellée d’un paon. Ce fut fini. La race du « cant » n’aime l’originalité qu’en chambre. Et il ne traduisit plus, même : Goddam, en : Dieu me damne ! Son ardoise se couvrit de chiffres empilés chez Marie la Provençale.

Par une ironie amère, où je lui signalai la vengeance des mânes outragés de Shakespeare, le seul poste qu’on lui offrit était en Angleterre, mais il fallait parler l’idiome, et cela, il ne le pouvait pas. Il s’en alla droit devant lui, n’importe où, sans solder l’ardoise, et je ne le revis plus que pendant le siège de Paris, comme je vous le conterai au temps venu.

La chambre de sir Cecil Rhodes, devenue la mienne, n’était séparée de celle qu’occupait la fille mystérieuse des fjords, que par un couloir où les habitués de la table d’hôte suspendaient leurs chapeaux, et les portes se faisaient vis-à-vis. Je comptais donc sur les fortuités du voisinage pour voir un jour ou l’autre, ne fût-ce qu’à la dérobée, « la jeune et charmante étrangère » dont rêvaient mes vingt-deux ans, et, en attendant, je l’aimais. On aime pour aimer, à cet âge. Ma poitrinairerie m’y prédisposait du reste, et j’étais plein de rimes douloureuses que je ne demandais qu’à glisser sous les portes. Je commençai donc à en égrener, au dam de Buloz, quelques-unes sous la sienne, qui me furent aussitôt rendues par Marie, avec un haussement d’épaules significatif. Ce qui augmenta ma mélancolie automnale, ce fut de voir que la bonne Provençale en agissait de même, presque chaque jour, avec les pensionnaires de la tablée. Au lieutenant Recoursé, elle restituait une boîte à gants en citronnier découpé en forme de cœur ; au pharmacien Black, un joli flacon de sauce anglaise ; à Philibert Florence, une aquarelle ; à Alexandre Grand, un papillon ; aux ingénieurs du chemin de fer leurs bouquets de violettes cueillis dans la montagne.

— Êtes-vous fous, s’écriait la Provençale, elle se meurt !

Et ce n’était que trop vrai, hélas ! Un matin, à l’heure régulière du déjeuner, pour la première fois, nous nous vîmes réunis autour d’une table sans couverts et non dressée.

— Voulez-vous la voir ? nous dit l’hôtesse en larmes.

— Qui ?

Mlle Kateja. Elle vient de passer entre mes bras. Elle est partie. Vff ! ! ! Un souffle d’oiseau ! Venez…

Le peintre l’avait bien définie, une « Ophélie dans la rivière » ; ses cheveux blonds épandus sur le lit semblaient flotter dans le courant des eaux, ses bras tombants se raccrocher aux branches ; sa tête transparente, aux yeux clos, au sourire énigmatique avait l’air d’un petit glaçon teinté d’aurore qu’emporte la brise printanière…

Nous courûmes chercher au marché voisin tout ce que nous pouvions porter de fleurs et nous y ensevelîmes la vierge abandonnée.

Je suis retourné plusieurs fois à Menton, et, là-haut, dans ce cimetière étrange et voisin du ciel, dont la tour commande la ville, comme l’Acropole Athènes, je n’ai pas retrouvé la petite tombe où nous avions porté Mlle Kateja à travers les rues montantes, cortège d’amoureux de table d’hôte.


Avant de partir pour Menton, j’avais laissé entre les mains de Coquelin le manuscrit d’une pièce nouvelle, vainement lue et présentée, celle-là, à la Comédie-Française. Par une malchance, que j’ai retrouvée ensuite toute ma vie, le thème dramatique que j’y traitais, quoique inspiré par un fait vécu, et « tranche de vie » avant la lettre, avait été retenu par Octave Feuillet pour une certaine Julie à laquelle il travaillait et que la Maison attendait. Il n’y avait donc pas de préséance, et j’avais été sacrifié.

Bien avant l’administration de Jules Claretie, les ouvrages reçus au Théâtre-Français ont toujours été ceux qui le sont partout sur scénario et crédit de signature, ce qui rend, par parenthèse, l’institution du comité de lecture parfaitement illusoire.

Je dois dire cependant que, si j’avais voulu écouter Regnier, je passais la jambe au Musset des familles. Regnier, fort grand artiste de son art, mais docile à Scribe dans l’autre, avait été frappé de quelques mérites de mon Père et Mari, du moins pouvais-je le croire, car il m’attendait à la sortie, et, me prenant paternellement le bras, il m’entraîna dans la rue Richelieu, je m’en souviens, par une pluie battante.

— Voulez-vous changer votre dénouement ? me disait-il avec cette agitation de tous les membres qu’il avait à la ville comme à la scène et qui le signait « acteur » des pieds à la tête. Si vous consentez à changer votre dénouement, je me charge de tout, et tant pis pour Feuillet qui est en retard et nous fait tirer la langue !

Mais je tenais à mon dénouement, comme le frère d’Eschyle, des dents, à sa barque, dans le golfe de Salamine. Il constituait toute ma pièce, ce terrible dénouement, et je ne l’avais écrite que pour jeter aux foules stupéfaites le paradoxe de sa conclusion.

— Comment diable voulez-vous, argumentait Regnier sous le parapluie, que nous couvrions, à la Comédie-Française, la théorie sociale incarnée par ce mari-père qui donne sa fille à l’amant de sa femme et passe à travers son cocuage comme un clown à travers un cerceau de papier, pour décrocher la palme du martyre conjugal ? C’est impossible, impossible… Tenez, voulez-vous tuer la mère ? M. Scribe tuerait la mère. Tuons la mère, et je prends le rôle.

— Mon cher maître, lui répondais-je, je ne sais pas tuer les mères.

— Eh bien ! je vous la tuerai, moi, votre mère, c’est l’affaire d’un tour de main, vous relirez au comité, et la pièce passera comme lettre à la poste.

Mais je m’étais montré intrépidement rebelle à l’assassinat, et la place était restée à Julie, au grand soulas de Mlle Favart — menacée de perdre l’un des plus beaux rôles de sa carrière et que ma vue seule faisait fuir dans les couloirs. Elle l’attendit, du reste, deux ans encore. Toujours est-il que Coquelin avait gardé mon manuscrit et que je l’avais à peu près oublié.

La mort de la pauvre phtisique abandonnée dont nous avions porté à bras le léger cercueil par les rues en escaliers de la vieille ville, nous avait laissé à tous une tristesse que la rencontre quotidienne d’autres condamnés errants sur les promenades, dans leurs plaids, n’était pas faite pour dissiper. À Garavan, surtout, ils traînaient comme des larves, de bancs en bancs, dardant des regards profonds, pleins de reproche, las, livides, et le contraste était poignant de leur théorie dolente avec le vol onduleux des mouettes qui s’ébattent en tout temps dans la baie, par familles aériennes.

J’en vins, un jour de toux, à me persuader que j’étais atteint, moi aussi, fondamentalement, du mal implacable et que mes jours étaient mesurés à la peau de chagrin pulmonique. J’y pleurai d’abord quelques élégies, plutôt lamartiniennes, que les camarades de la tablée me firent l’honneur de trouver convaincantes et démonstratives. Ils se mirent même à les chanter sur des airs allègres, puis ils les dansèrent à l’antique, comme aux noces de funérailles. Alexandre Grand, qui, grâce à son métier étrange, pouvait parler deux heures sans saliver, me « taylorisa » une oraison funèbre où « la forme » de Bossuet rivalisait avec « l’idée » de Commerson. Le lieutenant-ciseleur m’offrit une pipe énorme, véritable calumet, pour bûcher d’Hercule. Le pharmacien Black étiqueta : « teinture d’iode au foie de morue » une bouteille de vin de Barbera dont un verre changeait un Anglais du grand calibre en toupie hollandaise. Dans une composition à l’eau de miel colorée, Florence me décerna la tête d’Orphée recollée sur le tronc par les Ménades — et la bonne Marie, chargée du dîner suprême, le dîner des adieux, nous servit, pour la circonstance, une bouillabaisse telle qu’au bout de quarante ans j’en ai encore la fleur de crocus sur les lèvres. Quant aux ingénieurs, ils tinrent à vider, sur mes mânes futurs, et le fonds et la réserve des calembours à réveiller un mort cueillis aux flûtes des échos alpestres.

Et le moment venu, ils m’entraînèrent…

Il y avait alors, sur l’un des bords du torrent du Careï, un cabaret orné de caves et planté de bosquets, où ceux qui n’aimaient pas à se coucher tôt trouvaient à prolonger la journée bien au delà du lever de Vénus dans le firmament étoilé. Il avait été fondé par un brave marin de la flotte française, dont j’ai perdu le nom, mais dont je puis certifier qu’il était ce que je dis : un brave marin de la flotte française. Combattant de l’expédition de Chine, en 1860, ce Jean Bart obscur était entré l’un des premiers, la hache aux dents, ou l’un des derniers, je l’ignore, dans le palais impérial, à Pékin, du malheureux Inshou, et ce qu’il en avait rapporté avait suffi pour lui permettre d’acheter un carré de terrain dans cette partie à peu près déserte de la commune, puis d’y bâtir un petit bastidon, ensuite de le meubler, et enfin d’y donner à boire, à manger, à loger à pied, à cheval, aux prix les plus raisonnables.

Or, l’hiver de 1867, la maison battait le plein de sa clientèle — clientèle double, dois-je le dire — où le sexe qui rend heureux était représenté par un choix de soubrettes anglaises, le reste du jour attachées au service de grands hôtels ou de familles distinguées. La société bourgeoise oublie trop que les femmes de chambre ont un cœur, et la base du commerce de Jean Bart était de les mettre à même de démontrer l’erreur cruelle des patrons. De là, de jolies fêtes dans le bastidon riche en caves et fertile en bosquets.

Je pense que le subtil Ulysse, quand il aborda dans l’île de Calypso, ne se présenta pas aux nymphes dans l’état de roulis compliqué de tangage qui caractérisa mon entrée. Le Barbera me traitait en novice. Je m’abattis sur une chaise qui était certainement occupée et qui me procura l’illusion d’avoir deux bras et une tête.

— Aoh ! fit-elle, exclamation que Grand me traduisit par : « Te voilà casé ».

Et il me sembla tout à coup que j’étais dans un nid de rossignol. Une mélodie, délicieusement flûtée, s’épandait dans les ondes sonores de la cave, répercutée par ses voûtes, puis s’égrenait en trilles, et se chromatisait à l’infini, comme volatilisée. De temps en temps, de larges accords de harpe éolienne avaient l’air de vouloir retenir le rossignol dans sa muraille. Puis, à travers une éclaircie, je crus voir le rêve se cristalliser sous la forme d’un gros Italien debout devant un piano forté où ramait une dame d’âge. Les poings sur les hanches, il contractait sa bouche en corolle pour obtenir cette grimace connue sous le nom métaphorique de : cul-de-poule.

Et c’était, en effet, un artiste siffleur dont le Jean Bart offrait la surprise à ces dames. Il siffla ce soir-là toute La Somnambule de Bellini, d’un bout à l’autre, sans les priver d’une note, épouvantablement. Mes camarades se battaient dans les bosquets, et sur ma chaise molle, je rêvais que je roulais parmi les serpents et les crocodiles dans un cercle du Dante.

Je retournai souvent, trop souvent peut-être dans cette île de Calypso tenue par un vainqueur de la Chine et je ne conseille pas aux vrais poitrinaires la cure que j’y suivis. Un matin que j’en revenais, Marie la Provençale me remit une dépêche que j’ai encore :

« Père et Mari reçu au Vaudeville. Reviens. Coquelin. »

J’étais guéri. Je rentrai à Paris.

IV

FRANCISQUE SARCEY


C’est en 1859 que j’ai connu Francisque Sarcey ; il avait trente et un ans et j’en avais quatorze, à peine.

Ma grand’mère maternelle, qui se maria deux fois, avait convolé en secondes noces avec un honnête bourgeois de Dourdan, propriétaire de quelques immeubles dans cette ville, sans caractère, de La Bruyère. L’un de ces immeubles était loué à un maître de pension nommé Sarcey, propre père du futur Oncle. Cet excellent homme n’y avait point fait ses affaires, et, comme il était chargé de famille, il avait eu l’idée de se transporter à Paris, lui et les siens, afin d’y aérer un peu son industrie pédagogique. Pour ce faire, il s’adressa à son propriétaire dourdanais même qui lui trouva, aux Ternes, où toute ma famille résidait, un assez vaste pavillon avec jardin aisément aménageable en pensionnat, et la clientèle vint.

Les Ternes, à cette époque, étaient encore hors la ville. Je me rappelle les deux bastions couronnés d’un dôme, pareils à celui qui subsiste au Parc Monceau, dont était flanquée la barrière du Roule. Je ne sais pas de qui, dans la pensée de Louis-Philippe, leurs deux tours, terminées en bonnets de coton, devaient protéger les faubouriens de M. Saint-Honoré, mais si c’était des paisibles Ternois elles étaient bien inutiles, et le stratège Thiers avait gâché l’argent des contribuables. Rien de plus provincial, rural même, que le gros bourg suburbain, agglomération de villas éparses, entrecoupée de potagers, et traversée par une avenue centrale où le printemps s’annonçait par une neige odorante de fleurs d’acacias. Chaque trottoir arborait un double rang de ces robiniers séculaires, restes du parc morcelé du château, et où s’abritait un de ces marchés en plein air, animés, colorés, pittoresques, qui furent les joies de la cité bourgeoise.

Ce marché allongeait la double ligne de ses auvents de la place de l’Église aux « quinquengrognes » de la porte du Roule, et j’y vagabondais, l’âme ravie. Presque tous les matins, sur le seuil de la boulangerie où ma pauvre mère, réduite à ce négoce par la ruine de mon père, puis par sa mort, tenait comptoir, je guettais le passage de deux dames amies qui m’y prenaient et m’emmenaient aux provisions. C’était Mme et Mlle Sarcey, l’une toujours en cheveux, l’autre en bonnet, toutes deux le panier au bras, comme à Dourdan, sans plus d’apprêts, actives et simples. Puis, leurs emplettes terminées, je les accompagnais jusqu’à leur porte, rue Saint-Ferdinand, et j’y restais à regarder à travers la grille une douzaine de fillettes qui s’ébattaient à grands cris dans la cour du school-house.

Elles semblaient être si heureuses, les élèves de la pension Sarcey, elles avaient l’air de tant aimer leurs maîtresses, la mère et la fille, elles jouaient à des jeux si tentants, de vrais jeux de garçons, où l’on saute, où l’on court, où l’on s’attrape et se chamaille, qu’un beau jour je n’y tins plus, j’entrai derrière les ménagères.

— Eh bien ! Émile ! fit sévèrement Mlle Sarcey, qui était la directrice en titre du pensionnat, c’est une école de filles !

Mais la bonne maman était intervenue. Il y avait cas d’exception, d’abord à cause des obligations qu’on devait à ma famille et ensuite parce que j’aidais toujours de bonne grâce à porter les provisions.

Elle était la bonté incarnée, la mère de mon futur détracteur, et jamais son affection pour moi ne s’est démentie, même au plus fort des coups que nous nous sommes, l’un et l’autre, assénés, d’auteur à critique, dans l’absurde bataille littéraire. J’ai su qu’elle m’avait amorti les plus durs en souvenir du louveteau joyeux introduit par elle dans la bergerie dourdanoternoise.

Mon succès y avait été immense. J’y menais le jeu comme dans la tragédie antique, ou plutôt dans le gymnase grec, et j’y restituais, sans m’en douter, le système platonicien de l’éducation intersexuelle. Ce fut au milieu d’une palestre qu’un homme assez jeune encore, corpulent, myope et barbu, d’allure bon enfant, m’apparut sur le perron du pavillon.

— Monsieur Francisque ! s’était écrié le chœur des fillettes.

Et je vis l’Oncle de l’avenir.

Il ne m’était inconnu que d’apparence. On ne parlait que de lui, le dimanche, à table, chez ma grand’mère. Ses succès universitaires m’y étaient cités sans cesse comme exemple et proposés pour modèle. L’École Normale, dont il était une gloire, l’auréolait, chez les miens, d’un prestige devant lequel ne tenait aucune renommée acquise ou conquise.

— Ah ! mon petit, me disait ma naïve et tendre aïeule, si tu pouvais être, un jour, un autre fils Sarcey !

Et je lui promettais d’y faire « tout mon possible ».

Jamais il ne s’est douté, car jamais il ne m’a laissé le plaisir de le lui dire, à quel point il a intimidé ma jeunesse ! Il n’était encore pourtant que professeur, en ce temps-là, à Grenoble, je crois, et rien ne sonnait en lui l’écrivain militant qui allait devenir le truchement sans rival du Tiers-État littéraire. Il est au moins assez curieux que ce soit dans ma famille qu’il ait eu ses premiers prosélytes ! Quand le destin s’amuse, il en perd la raison ! Je dois même, en somme, à cette première rencontre, le changement d’éducation qui m’amena plus tard sous la férule de sa critique, car elle décida, ainsi que vous allez le voir, de la laïcisation de mes études. Je les faisais, en effet, depuis la mort de mon père, dans les collèges des Jésuites, et si rien n’y contrariait une vocation qu’une paresse révélatrice rendait trop évidente, rien non plus, il faut bien le dire, n’y aidait à la fatalité de ladite vocation, et ma cancrerie s’abreuvait de rêve et s’alimentait d’ignorance.

Je ne sais pas si l’Université fait aussi des poètes, mais ce que je sais, c’est que les jésuitières n’en font pas. Il y a plus de chance d’en sauver quelques-uns tout de même en les confiant à dame Sorbonne. Si elle les étouffe, c’est en s’asseyant dessus, par distraction, comme la mère Gigogne, et l’on a des chances d’échapper en se cachant dans ses bibliothèques.

Ce fut Mlle Sarcey qui me présenta à son frère. Ma présence dans la cour de récréation s’expliquait, comme la sienne du reste, par les vacances scolaires. Le professeur venait du lycée de Grenoble, l’écolier du collège de Poitiers, étrange pépinière d’âmes, dont je vous parlerai un jour ou l’autre, si étrange que j’y ai laissé la foi de ma grand’mère et des croyances plus chères encore.

— C’est le petit Bergerat, dont je t’ai parlé dans ma lettre. Il fait déjà des vers.

— Oh ! oh ! Un peu tôt ! avait souri paternellement le grand normalien modèle. Et, me prenant sous le bras, en oncle, déjà, il m’apostropha en ces termes, inoubliables, inoubliés :

— Où en es-tu avec Cicéron ?


Où j’en étais avec Cicéron ? Tout simplement à le connaître. Le docte universitaire n’en crut pas ses oreilles — ces fameuses oreilles sur l’épanouissement desquelles Villemessant devait tant le blaguer — et il me fit renouveler l’aveu de mon ignorance.

— Ah ça ! mais, qu’est-ce qu’ils vous apprennent donc, dans les jésuitières ? À ton âge, About et moi, au lycée Charlemagne, nous traduisions le De Officiis à livre ouvert. Que sais-tu en latin ?

— Je sais, fis-je timidement, je sais retrancher les « que » !…

Ceux qui ont connu Francisque Sarcey, qui, tel il était, tel il est resté jusqu’à sa mort épris de grosses facéties et de calembredaines, n’auront pas de peine à imaginer l’énorme joie pédagogique dont ma réponse le secoua des pieds à la tête.

— Ah ! ah ! ah ! tu sais les retrancher, les « que » ? Voilà ce qu’ils t’ont enseigné, les Révérends Pères ! Et que fais-tu des « que » que tu retranches ?

— Eh bien ! répliquai-je spontanément, je les rends à la langue française.

Et ce fut ce trait, paraît-il, qui me le conquit.

— Le fait est qu’elle en consomme, soupira le futur lundiste, qui s’essayait déjà dans les journaux de province.

« Allons, c’est entendu, nous commencerons demain. Apporte les Catilinaires. »

Telle fut ma première rencontre avec l’homme, d’ailleurs excellent, qui, quinze ans après, se crut obligé de devenir mon critique le plus sévère et de m’appliquer à tour de bras la loi du : Qui bene amat bene castigat. Je me porte garant de sa sincérité.

Pendant ces vacances de 1859, le jeune professeur habitait chez ses parents, à la pension même. Il y trouvait le double avantage de vivre un peu avec les siens, d’abord, et de voisiner, ensuite, avec Edmond About qui occupait alors un pavillon de l’Enclos des Ternes. L’auteur de Tolla revenait de Grèce et sa gloire naissante était l’étoile autour de laquelle gravitaient, en satellites, tous les voltairiens de l’École Normale. Il les menait à la guerre contre les hugolâtres et il préparait son camarade au rôle d’hoplite qui convenait le mieux à ses dons de nature.

C’était au retour du marché, le matin, qu’à la suite de sa mère et de sa sœur, je venais répéter chez le maître. Je le trouvais assez souvent au lit, lisant Le Siècle et Les Débats, et plus souvent encore devant sa glace, en chemise, soufflant dans une flûte, à l’instar du dieu Pan lui-même, mais moins bocagèrement, il faut le reconnaître.

— Assieds-toi, me jetait-il sans se déranger, et va, je te suis. Tu penses bien que je n’ai pas besoin du texte ? Je les connais, hein, les Catilinaires ? Traduis, je t’écoute, jeune retrancheur de « que ».

Et c’était au son de la flûte que je m’initiais au style tullien dont me distrayaient seules les parties de volants des petites pensionnaires.

Je n’ai été élève de Francisque Sarcey que pendant deux mois, mais cela me suffit pour comprendre pourquoi il a voulu que, sur sa dalle, au titre de journaliste, fût ajouté celui de : professeur. Il l’était d’âme et de corps, merveilleusement, et il en avait conscience. Son épitaphe est son plus beau trait de critique. Certes, l’œuvre de presse est considérable, d’un labeur magnifique, et souvent même d’une raison supérieure, mais l’acquis y dépasse le don, s’il n’est pas mieux de dire qu’il y supplée ; le maître, c’est le pédagogue, au sens vénérable et étymologique du mot. En Sarcey, le journaliste était de la main d’About, le professeur de celle du bon Dieu.

J’attribue sans hésiter à ces soixante jours de « flûte » l’initiation littéraire à laquelle j’aurai dû, pour ma modeste contribution, tant de joies et tant de déboires alternés et mêlés, car le docteur, en peu de temps, me fit aller très vite, soit des Catilinaires aux Géorgiques, et il me regagna les jours perdus. Son enseignement était bienveillant, indulgent et gai, et je jurerais que, dans les divers collèges où il traîna sa toge avant de la jeter, avec sa barbe, aux orties de la Sorbonne, il ne donna pensum ou punition qu’il n’ait levé à la fin de la classe. Hélas ! qu’allait-il faire dans cette… critique ?

Virgile révélé et les vacances closes, je déclarai à mes parents que je ne rentrerais que de force, et entre deux gendarmes, dans une institution de la Société de Jésus. Je menaçai même ma chère grand’mère de m’embarquer comme mousse si l’on me réduisait à cette extrémité. Je voulais apprendre et comprendre. J’en avais assez de m’abêtir, terrifié d’ailleurs, dans le culte des saints polonais ou espagnols de l’Ordre, qui passent leur vie à se flageller le squelette. Le dernier dimanche, à table, devant le respectable curé de Saint-Ferdinand, l’abbé de Gonet, et deux ou trois autres prêtres de la paroisse, je me proclamai soûl des trente tomes de : Histoires édifiantes et curieuses, Voyages du Père Charlevoix au Japon, Le Père Hue au Thibet, La Théorie de la restriction mentale, et de la musique affreuse du Père Lambillotte. Quant à l’enfer, il m’était parfaitement égal d’y aller puisque Virgile s’y promenait avec un autre, nommé Dante, que je serais enchanté de connaître.

— Où prend-il tout cela ? gémissait la pauvre femme ; est-ce en travaillant chez ces dames Sarcey ?

Je ne m’en cachai pas. Je devais ma résolution à M. Francisque, qui m’avait éclairé sur mon ignorance. À mon âge, il lisait le latin couramment. J’irais dans le lycée où il avait étudié, avec M. About, et j’entrerais comme eux à l’École Normale, et je serais cet « autre Sarcey » que j’avais promis d’être, et voilà, ou je me faisais mousse !

Le curé des Ternes, long vieillard maigre qui avait été soldat de la Grande Armée — il était frère, je crois, de ce de Gonet, l’éditeur de Grandville et des Animaux peints par eux-mêmes qu’on trouvait alors dans tous les salons de la bourgeoisie française — m’écoutait en silence. Comme tous les prêtres séculiers du diocèse de Paris, il était gallican et il détestait les hommes du Gesù, qui sont les plus militants des internationalistes. Au grand étonnement des miens, il prit mon parti dans la querelle de famille, et son avis décida de la volte-face de mon éducation. Ma mère elle-même, qui, depuis la mort de mon père, flottait entre diverses influences et subissait les lois de la situation précaire où cette mort l’avait laissée, se prévalut de son autorité de tutrice pour diriger mes études dans une voie plus libérale que celle où, visiblement, je languissais, et tout fut dit, je fus dévoué à Charlemagne.

Mon premier soin avait été de courir au pensionnat remercier M. Francisque d’un événement dont il était la providence. Ce matin-là, il ne jouait plus des pipeaux d’Aristée. Penché sur une table, il écrivait.

— Comme c’est drôle, remarqua-t-il, tu entres à l’Université au moment où je la quitte ! Mais j’ai idée que nous nous retrouverons !

Il ne croyait pas si bien dire.

Et nous nous retrouvâmes, en effet, huit ans après, au printemps de 1867, à mon retour de Menton.

Je dois dire que, armé déjà de la férule sacerdotale, il avait été, dans l’Opinion Nationale de Guéroult, fort indulgent pour ma pièce de début, Une Amie, dont je vous ai conté l’histoire. Nous nous revîmes donc avec plaisir l’un et l’autre, lui, parce qu’il me croyait mort depuis longtemps, et moi, parce que je lui avais voué une vive gratitude pour le rôle salutaire qu’il avait joué dans la réforme de mon éducation.

Quoi qu’on ait à penser de la valeur artistique de son œuvre, l’homme de lettres qu’Alphonse Allais a surnommé : l’Oncle, a toujours été un travailleur admirable, et même extraordinaire, décidé à ne tenir que de sa plume son pain et celui des siens, et bûchant à l’établi du matin au soir en conséquence. Soyez sûr qu’il n’a dû qu’à cette vertu la popularité, de jour en jour grandissante, dont il a joui jusqu’au trépas. Le jugement du peuple est toujours équitable en ces matières ; il s’entend au bon ouvrier, et dans toutes les parties, même la nôtre. Rappelez-vous l’hommage, si expressif en son laconisme, que tout Paris rendit au tâcheron herculéen de la presse française lorsque, pour la première fois en quarante ans, son feuilleton dramatique manqua, un dimanche, au rez-de-chaussée du Temps. Il n’y eut qu’un cri : Sarcey est mort. Pourtant, il ne l’était pas encore, mais on n’imaginait même pas qu’il ne fût que malade. Il n’y avait pour lui qu’un repos, le dernier. Quelle oraison funèbre fut jamais plus éloquente, et j’ajoute, plus anthologique ?

En 1867 il menait déjà ce labeur exemplaire, celui que Virgile taxe de « malhonnête », labor improbus, car improbus veut parfaitement dire : improbe, et ne saurait être traduit autrement sans trahison du verbe poétique. Non content d’écrire dans tous les journaux de l’époque, et ils pullulaient, il dirigeait une publication fondée par Moïse Millaud et nommée : le Journal littéraire. C’était une sorte de magazine de seize feuilles, le premier du genre en France, et assez semblable aux Annales que publie aujourd’hui M. Adolphe Brisson, gendre de Sarcey lui-même. Je pense qu’un numéro de ce recueil doit coûter bon sur le marché du papier noirci, car il avait maigre clientèle, en dépit de l’activité de son chef de rédaction et de l’entregent de son fondateur. On sait que Moïse Millaud a été quelque chose comme le Parmentier de cette presse à un sou qui, en éclairant la masse électorale, a peut-être fondé la République.

Le Journal littéraire n’était pas à un sou, il fallait bel et bien débourser ses quinze centimes pour se payer le régal des fantaisies d’Eugène Chavette, qui en était le plat de résistance. Francisque Sarcey, Beauceron et normalien, adorait ce Chavette, l’auteur du Guillotiné par persuasion, et l’ancêtre des humoristes du Chat-Noir. Il bourrait son papier de sa copie exhilarante et il me le posa tout de suite en modèle.

— Apporte-moi, me disait-il, un nouveau Procès Pictompin ou simplement un autre Rôtisseur dans l’embarras, et je te fais ta fortune.

Mais je m’y essayais sans réussir, ni à son gré ni au mien, du reste, et tout se termina par l’insertion de quelque poésie, élégie, sonnet ou ode, pris dans le paquet renvoyé par Buloz.

— Ah ça ! mais, s’écria-t-il un jour, en me jaugeant de la tête aux pieds, mais tu n’es pas gai du tout, toi, malgré ton nez en vrille. Qu’est-ce que tu fais donc de tes vingt-deux ans ? Est-ce que vous êtes tous comme ça, dans ta promotion, à Charlemagne ? Ah ! per Jovem et per Minervam ! Parions que tu ne sais pas danser ?

Et sur l’aveu que j’en fis, il me convia à l’aller rejoindre, le dimanche venant, au pont de Chatou, chez Fournaize, dans une auberge riveraine où il y avait des canotiers et des canotières. Il en était l’habitué dominical. On le voyait arriver à l’heure où son feuilleton théâtral paraissait à Paris soit vers cinq heures, myope et jovial, tutoyant, tutoyé, et roulant sa petite bedaine doctorale comme une brave fleuriste son éventaire. Il était toujours flanqué d’un avocat nommé Papillon, plus gros que lui, de manières aussi familières sans être aussi bénévoles, abondant en mots gras, et comme dit Aristide Froissart, « ronde bosse ». Leur premier soin, le dîner commandé pour eux et les convives imprévus des deux sexes, — sans oublier le salmis de grenouilles, car l’Oncle raffolait des grenouilles, — les deux inséparables s’en allaient d’abord prendre leur bain sacramentel au bout de l’île de Bougival, dans un établissement bien connu des boulevardiers amis de la rame ou de la voile et appelé la Grenouillère. Sur ce pont de bateaux, orné d’une buvette à apéritifs, c’était une joie recherchée de les voir, le ventre au clair, barboter, esquisser des coupes rivales, s’immerger, et mêler les jeux académiques du triton à ceux du cheval de fleuve. Parfois Paul de Cassagnac, beau nageur, s’amusait à piquer entre eux une tête profonde qui les séparait et les poussait à la rive, dans le cercle des ondulations. L’avocat n’en riait qu’à demi, mais le critique s’en amusait comme un enfant.

— Non, Papillon, lui criait-il en se hissant sur la berge, tu as beau dire, ce n’est pas une vengeance politique !

— Est-ce qu’on sait, avec ces bonapartistes ? grommelait l’autre, en crachant l’eau avalée. Tu oublies trop le Deux-Décembre !

Puis la cloche tintait chez Fournaize et l’on se rabattait sur les tablées. Celle que présidait Sarcey n’avait jamais assez de couverts, et je dois à l’histoire d’attester que, le soir de la première invitation, je dus partager galamment le mien, plus la chaise, avec une nymphe outrageusement patchoulisée, venue par le dernier train dans une tapissière. Per Jovem et per Minervam !

On en a, à la fois, trop dit et pas assez sur la facilité de mœurs, quasi hygiéniques, à laquelle ce travailleur acharné, sanguin et de forte race, demandait le repos de son surmenage. Certes, il laissait les grandes passions et leurs tortures aux poètes, et je crois bien qu’il n’eût cherché dans Le Lac de Lamartine que des grenouilles. Mais n’est-ce pas être vertueux que d’obéir à la nature et imagine-t-on le Jupiter taurique perdant son temps à conter fleurette à Europe ?

Les dîners chez Fournaize étaient joyeux, cela va sans dire, bruyants, libres de propos, et abondants en noces sans maire, suivies de leurs divorces sans procès, comme il sied entre débardeurs devant qui coule la rivière où les élégiaques voient l’image de la vie ; mais c’était la faute des jolis vins d’abord, de la cave, et de la nuit trop hâtive ensuite, si les canotiers se trompaient quelquefois de canot et de canotière, et M. de Montyon lui-même ne s’y fût pas reconnu au clair de lune.

À l’heure du dessert, à l’instigation de Me Papillon, perfide compère, mon répétiteur des Ternes se levait pour chanter, comme la Georgina de Weldon du poème de Musset. Il savait son Béranger par cœur et il était dévot à sa Lisette. Sarcey chantait fort agréablement, et d’une voix charmante, mais il n’était pas musicien et il tirait surtout ses effets de la diction. Il aimait à détailler le couplet et son maître était ce Levassor qui fut, assure-t-on, le roi des diseurs. Plus tard, à l’Odéon je crois, dans les conférences sur le chansonnier national, il voulut mettre en œuvre ses talents de ménestrel, mais il lui manquait l’auditoire de Fournaize, et le pauvre Papillon était mort.

— Et maintenant, mes enfants, à la danse.

Le bal s’ouvrait à ce mot du chorège, et il faut croire que je n’y fis point si piètre figure, car à la suite d’un écartèlement digne de Chicart, le maître me salua de ce compliment d’expert :

— Tu danses comme Vestris lui-même. Pourquoi donc fais-tu des vers si tristes ?

— Ils étaient pour la Revue des Deux Mondes, dis-je.

V

HISTOIRE D’UN ÉDITEUR CÉLÈBRE


Au printemps de l’année 1868 je logeais dans une maison meublée de la rue Jacob, qui s’intitulait : Hôtel de l’Univers. J’y travaillais, il m’en souvient à une nouvelle et deuxième pièce en vers pour la Comédie-Française, en collaboration avec Paul Ferrier, jeune poète récemment émoulu de Montpellier et qui m’avait été présenté par Léon Guillard, archiviste-lecteur de notre premier théâtre. Une figure curieuse, ce Léon Guillard, et que Got dépeignait drôlement : « Une trogne rouge, dans une cravate blanche. » C’était le type des auteurs aimés de Montigny, dociles à Scribe, et il avait eu des succès au Gymnase. Son autorité était considérable au Molière House, où il passait pour l’Éminence Grise d’Édouard Thierry, et l’était certainement, en effet. D’ailleurs, galant et excellent homme. Il m’avait donc adressé Paul Ferrier, son compatriote, et avait ainsi lié nos muses. J’ignore ce qu’a pu devenir le « chef-d’œuvre » qui fleurit de cette union, et peut-être est-il enfoui dans les archives du théâtre. Il fut lu au comité, refusé, et c’est de là que mon collaborateur partit pour la fortune. Il l’a faite rapidement, comme on sait, et dans tous les genres de travaux dramatiques auxquels il s’est adonné, vaudevilles, opérettes, ou poèmes lyriques.

Nous formions, en ce temps-là, avec Paul Déroulède, un trio d’inséparables.

Neveu d’Émile Augier et son véritable fils intellectuel, Paul Déroulède avait alors vingt ans et il n’en était encore, ainsi que nous, qu’au tâtonnement de la vie. Il s’essayait dans la culture du laurier amer, dit : des poètes. Chacun des inséparables avait eu son acte en vers, début et promesse de gloire, représenté à la Comédie-Française. Celui de Paul Déroulède s’appelait : Juan Strenner ; celui de Paul Ferrier : La Revanche d’Iris ; et le mien, — je vous l’ai conté — Une Amie. Et nous allions ainsi, en nous tenant par la main, vers l’avenir, heureux, allègres et robustes, en 1868.

Le futur chantre du Soldat français marchait déjà à notre avant-garde, clairon au bec. Tel il est resté, tel je le vois encore, délibéré et hautain, arriver chez moi par la rue Jacob, à grandes enjambées d’un mètre et escalader trois à trois les marches de la rampe ébranlée de l’hôtel. Ses visites n’étaient jamais longues, le temps au plus d’un sonnet ou d’une ballade, et puis il s’en allait à ses amours. Elles s’incarnaient alors en une comédienne célèbre, d’une beauté radieuse et d’un esprit héréditaire dans la famille, mais auquel elle en ajoutait encore. Leur liaison n’était un secret pour personne, même pour les parents du poète, tendrement subjugués, et les premiers, par le charme chevaleresque, « à la Henri IV », qu’il dégageait en toutes choses et qui s’est plus tard épanoui en popularité.

Par une nuance de crânerie où il se signait déjà tout entier, Paul Déroulède consentait fort bien à ce qu’on lui parlât librement de son illustre maîtresse, mais il n’admettait pas qu’on y fît allusion. Un soir un habitué du théâtre, qui était un fort gros personnage de l’Empire, vint à l’auteur de Juan Strenner, et, avec un sourire diplomatique :

— Y a-t-il longtemps, lui glissa-t-il à mi-voix, que vous n’avez vu notre belle Mme  M…?

— Cette nuit même, fit une voix de stentor.

Et le diplomate en resta bouche bée.

Je citerais maints autres mots pareils et par où s’attestait, dès sa vingtième année, l’intrépidité caustique de ce tempérament nettement français et gentilhomme, qui excelle dans l’art dit du : « bas les pattes ». On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il est celui qui plaît au peuple. Henri Rochefort est l’homme le mieux élevé comme le plus spirituel de France. Rien à faire pour le poissard Vadé aux Halles ; il y faut un duc de Beaufort ou un Lafayette. C’est par sa distinction innée que Lamartine a vaincu le drapeau rouge au balcon de l’Hôtel de Ville. La racaille aime la race.

Quoique d’origine bourgeoise et fils d’un avoué de Paris, Paul Déroulède est de la même trempe que ces meneurs de foules. Il est né ganté. Il n’est pas singulier que, malgré l’affection qui nous lie depuis tant d’années, il soit le seul de mes camarades de jeunesse que je n’aie jamais tutoyé ? On ne tutoie pas Déroulède.

Vous nous auriez bien étonnés pourtant, Paul Ferrier et moi, en 1868, si vous nous aviez prédit que notre cher camarade verserait un jour dans la politique et qu’il y trouverait sa vie. Mais qui prévoyait la guerre, le Siège et la Commune ? On ne peut rien contre sa destinée et c’est à se demander à quoi il sert de la rêver. Dans la société moderne, sans cesse bouleversée, l’homme flotte au gré des courants comme le bouchon de liège que se repassent les vagues de la mer. Déroulède député, émeutier, exilé et le reste. Ah ! mon Dieu, lorsque j’y songe, il me semble encore que cela n’est pas arrivé et qu’on l’invente, pour me mettre en colère.

Il ne se souciait, vous dis-je, que de poèmes et de vers. Sa combativité s’exerçait au bénéfice unique d’Alfred de Musset, dont il adorait le génie et qu’il savait par cœur d’un bout à l’autre. Il ne tolérait pas qu’on lui trouvât des tares. Sa foi intransigeante lui eût mis les armes à la main. Ayant appris qu’Émile Deschanel, un détracteur déterminé, devait dans une conférence pédagogique, tailler des croupières à l’Enfant du Siècle, il vint me chercher rue Jacob, rallia en chemin Paul Ferrier, et il nous entraîna à la salle des Capucines où devait avoir lieu le « tombage ».

Arrivés là, notre « Juan Strenner » nous place et se campe au centre de l’auditoire, bien en vue, et signalé déjà par cette redingote vert pomme dont son tailleur avait le secret et qui est devenue l’attribut de sa personnalité parisienne. Son nez en proue de navire, le nez de Cyrano et de l’oncle, Émile Augier, le nez de famille, un nez avec lequel le Cynégire eût accroché la barque mède à Salamine, dardait comme un harpon vers le professeur ; il reniflait la bataille.

Après quelques éloges, en exorde, des qualités indéniables du poète de Rolla, Émile Deschanel s’attaque à ses faiblesses, et voilà le nez qui se dresse :

— Non, monsieur, non, Alfred de Musset n’a pas de défaillances. Il est impeccable et parfait. Ou vous ne l’avez pas lu, ou vous n’y entendez goutte. D’ailleurs, il n’a pas chanté pour les pions !

Et le nez de se rasseoir.

Interloqué par l’apostrophe, le conférencier s’était avancé sur l’estrade et il demandait à qui il avait affaire.

— À Mardoche, fut la réponse altière.

— Chacun son crâne, cingla Deschanel.

Yes, poor Yorick ! sonna Déroulède.

Oh ! cette conférence aux Capucines ! Les antagonistes avaient à part égale le don de répartie et le vieil universitaire, proscrit au Deux-Décembre, était ferme, en chaire, sur ses ergots. Il vit le nez et dit :

— Je ne comptais point parler ici devant des rhinocéros en furie.

— C’est le public des… vaisseaux du désert, fut la réplique, moins la métaphore.

Et les inséparables hurlèrent de joie, — tels de futurs nationalistes, — autour de la verte redingote. Le professeur leva la séance et s’en fut. Musset était vainqueur. Nous remontâmes les boulevards en chantant L’Andalouse au sein bruni, si l’on peut appeler chant le nasillement le plus discordant que l’organe sternutatoire ait jamais fait entendre sur la terre à des oreilles humaines écorchées.

Il est certain que le poète des Chants du Soldat n’est pas musicien pour un sou, et que, dans l’art du rossignol, sa faiblesse est considérable. De là sa résistance au wagnérisme, qui, selon moi, n’a pas eu d’autre cause sérieuse. Je n’ai connu que Victor Hugo qui, plus que Paul Déroulède, fut rebelle aux jeux du son, car, pour Théophile Gautier, ce qu’on en a écrit est une légende. Mon maître était sensible, docte même, en musique ; il aimait entre toutes celle de Weber et le premier article qui ait été écrit sur Tannhäuser, en France, est de sa plume et de son encre. Mais pour Victor Hugo, l’horreur de l’harmonie montait jusqu’à la haine. Je l’ai entendu, avenue d’Eylau, chez lui, la charger de ses imprécations grondantes :

— Les poètes, oui, notre pays en a de bons, de grands, toujours. Ses peintres sont charmants. Ses statuaires nous rendent une Athènes. Quant aux musiciens, qu’ils crèvent !…

La malédiction est textuelle.

Mais j’en reviens à mon Paul Déroulède, le mien, celui que la politique m’a pris avec la période héroïque de ma jeunesse, et que j’exhume, les yeux un peu humides.

Ce culte frénétique pour Alfred de Musset, qui avait, du reste, été l’ami et même le collaborateur de l’oncle Émile Augier, avait conquis au neveu un éditeur, celui précisément du poète des Nuits, le célèbre Gervais Charpentier.

Dans l’histoire du livre ou plutôt de la librairie, Gervais Charpentier a joué un rôle considérable. La « Bibliothèque » qui porte son nom, et qu’il a fondée, inaugura à Paris le règne du volume in-18, à trois francs cinquante, et tua le format in-octavo, à sept francs, dit : des cabinets de lecture. Le novateur lui dut sa fortune. Aussi bien avait-il su la composer des grands écrivains — des jeunes alors — qui sont encore nos maîtres : Victor Hugo, Balzac, George Sand, Musset et Théophile Gautier. De ces deux derniers, il était le plus fier, et surtout de son « cher Alfred » dont il estimait, et non sans raison, avoir « fait la gloire ». De telle sorte qu’aimer Musset, c’était l’aimer lui-même. Le père Charpentier n’avait, comme éditeur, qu’un critérium : préférait-on ou ne préférait-on pas son poète à tous les autres, et, si l’on avait ce bon goût, allait-on, dans l’enthousiasme, jusqu’à la « Ballade à la Lune » ?

Paul Déroulède allait non seulement jusqu’à la Ballade à la Lune, mais à la Lune de la Ballade, grâce à quoi le vieil éditeur l’appelait son enfant, lui prédisait un avenir magnifique et s’offrait à lui publier tous les essais de son portefeuille. C’était un perpétuel : tu Marcellus eris, et dont, beaucoup trop économe pour lui-même, notre ami ne cherchait à tirer bénéfice qu’au profit de ses camarades. Ce fut ainsi qu’il me fit entrer à la Revue Nationale.

Elle appartenait à Gervais Charpentier. Inutile de vous dire qu’elle n’était destinée, comme toutes les revues, qu’à embêter celle des Deux Mondes. On n’en fonde que pour se payer cette joie, et il en avait les moyens. Les bureaux de la Revue Nationale étaient situés dans la librairie même, ou plutôt il n’y existait d’autres bureaux que les comptoirs du magasin. C’est sur l’un de ces comptoirs, quai de l’École, qu’étendu à plat ventre, et rallumant sans cesse un cigare qui s’éteignait toujours, Théophile Gautier a écrit, feuille à feuille, Le Capitaine Fracasse. Un employé les recueillait une à une, devant ou derrière l’écrivain, souvent par terre, les classait, les numérotait, et s’étonnait toujours de ne pas y relever une rature. Théophile Gautier n’avait jamais à corriger ni même à modifier sa phrase ; elle lui posait drapée dans la tête, et il la copiait impeccablement, à la main. L’employé ne se rendait pas compte du phénomène, et cette copie prodigieuse lui est restée problématique jusqu’à sa mort. Il s’appelait Toussaint. J’aurai l’occasion de vous reparler de ce brave homme.

Le jour que Paul Déroulède me conduisit à la Revue Nationale, où il entrait en poussant la porte, le père Charpentier était en conférence « sérieuse » et enfermé dans son cabinet avec Édouard Laboulaye, l’auteur d’un ouvrage d’économie amusante, intitulé : Paris en Amérique, dont les éditions multipliées faisaient gémir les presses. Le personnage étant fort important, l’éditeur, en s’excusant, nous délégua son fils qui, d’ailleurs, était secrétaire de la revue. Et ce fut là, et ainsi, qu’eut lieu ma première rencontre avec un des êtres que j’aurai le plus aimés en ce monde, Georges Charpentier, devenu éditeur à son tour et dont j’ai à vous conter l’histoire. Il a été, en effet, et pendant plus de trente ans, l’une de nos figures parisiennes, prince du boulevard et des premières. Il relève de l’historiographie de la fin du dix-neuvième siècle.

— Mon noble père, fit-il en se caractérisant tout de suite par ces paroles idiosyncrasiques, est avec un raseur. Qu’y a-t-il pour votre service ?

Déroulède me présenta et résuma l’objet de la visite.

— Vous voulez collaborer à la Revue ? Quelle drôle d’idée ! Papa ne paie pas, d’abord, ou à peine, et, ensuite, elle est « crevante ». Mais, enfin, si vous y tenez, il y a un moyen, et il est sûr. Attendez patiemment mon « daron », et démolissez-lui George Sand : il ne lui pardonne pas d’avoir cocufié Musset, à Venise !…

Et ceci dit, le secrétaire m’ouvrit son porte-cigarettes.

Quelques semaines après mon entrée à la Revue Nationale, ou Revue Charpentier, car on la désignait couramment ainsi, Paul Déroulède tombait un soir, hôtel de l’Univers, au moment où je venais de me mettre au lit.

— J’ai en bas, me dit-il, dans la cour, un camarade qui ne sait pas où reposer la tête, et comme j’habite chez mes parents, je ne peux pas lui offrir asile. Je vous l’amène. Du reste, vous le connaissez, c’est Zizi.

— Qui, Zizi ?

— Eh bien ! mais, le fils de l’éditeur, George Charpentier, votre ex-secrétaire de rédaction à la revue. C’est son surnom, il zézaie. Ne le saviez-vous pas ? Je le fais monter, hein ?

— Parbleu.

Et nous l’appelâmes par la fenêtre. Georges Charpentier n’avait pas dix-huit ans, ou, s’il les avait, c’était à peine. Il entra en haussant les épaules, mais avec une expression de dépit si drôle que j’éclatai de rire à la voir. Il était en tenue de bal, frac et souliers vernis, cravaté de blanc, ganté de gris-perle et revêtu d’un si magnifique pardessus doublé de soie puce qu’au bout de quarante ans je le peindrais encore.

Comme mon lit était ouaté de deux matelas, j’eus tôt fait de le dédoubler, et, pour le reste, il y avait Apollon, dieu des poètes, avec qui j’étais en bonnes relations pour le quart d’heure. Il venait de me procurer l’aubaine d’une cantate à Molière, que la Comédie-Française payait en ce temps-là vingt-cinq louis. En faisant affront à mes dettes, la somme nous donnait crèmerie ouverte pour un laps de temps dont la durée semblait relativement infinie. Je jure que, sans la passion d’ailleurs ingrate, qui nous vint pour le jeu de billard, « terreur des tantes de province » disait Georges, la cantate nous eût au moins fait les deux mois, tant nous étions sages. Un brave employé de la librairie, le père Toussaint avait apporté secrètement à l’expulsé, qu’il avait vu naître, un peu de linge et quelques effets de rechange et, je ne sais comment, d’un gilet à fleurs, nous avions fait tomber, en le secouant, un billet de cent francs plié en quatre dont jamais nous n’osâmes approfondir la provenance miraculeuse, parce que le bon nègre était pauvre et n’avait pour vivre que son traitement. D’autre part, quoique sachant, à n’en pas douter, chez qui s’était réfugié son fils, le vieux Gervais ne m’en boudait nullement et me prenait de la copie à la Revue. Un dimanche sur deux nous allions à Bougival rendre nos devoirs à la maman, douce dame à cheveux de neige, au sourire d’enfant, qui n’avait plus d’autre plaisir que de regarder, par-dessus le mur bas de son jardin les luttes d’aviron des canotiers sur la Seine et les plongeons savants des nageurs de La Grenouillère. Le second dimanche, Paul Déroulède nous emmenait dîner, soit chez sa mère, soit à Croissy, chez l’oncle Émile Augier, qui avait un billard et pouvait terrifier en chambre les tantes de province.

Cependant, comme la crise durait trop longtemps et devenait grave — car Zizi commençait à tourner autour du monde où l’on prête, à intérêts judaïques, sur « fin papa », Émile Augier, à notre prière, tenta personnellement une visite d’apaisement quai de l’École. L’autorité de son grand nom, doublée de la netteté d’un verbe sans détours, eut cette fois et comme nous l’espérions, un effet salutaire, et Georges fut rappelé au secrétariat de la Revue ; conduit par le bon Toussaint qui portait sa valise, il réintégra la mansarde d’où, pendant quelque temps encore, il allait revoir le panorama superbe de la Seine. Ce n’était pas pour bien longtemps, hélas ! mais toujours est-il que nous séparâmes nos lares.

J’avais quitté l’hôtel garni de la rue Jacob pour retourner aux Ternes où, grâce à la sollicitude de ma grand’mère, j’occupais un petit appartement de trois pièces, chambre à coucher, salle à manger et cuisine, qu’elle m’avait en sus meublé, ne me laissant que la gloire d’en payer les termes. Car elle croyait en moi, la pauvre femme, et elle ne doutait pas que, dans le « mauvais métier » choisi, je n’en vinsse bientôt à faire honneur à la famille de ce saint François de Sales, à qui nous nous rattachions, me disait-elle, par une filière savoyarde à laquelle je n’ai jamais rien compris et dont les parchemins me manquent. Hélas, j’ai trop forfait à cet atavisme, idéal peut-être ! À la tête de mon lit elle avait accroché un petit reliquaire en vieil argent bruni, contenant un morceau du linge de corps de l’illustre évêque, et elle m’avait donné l’exemplaire princeps de l’Introduction à la Vie Dévote, qui composait à peu près toute sa bibliothèque. Je ne l’ai jamais lu, non, mais je l’ai encore, sous verre, à côté de La Folie persécutrice. Ils y dorment, comme dans ma mémoire, inséparables.

Plusieurs de mes amis qui, Dieu merci, restent toujours vifs et vainqueurs du temps, Armand d’Artois, bibliothécaire de la Mazarine, Maurice Dreyfous, qui devint éditeur, Albert Bizouard, chef de bureau à la Préfecture, tous poètes, ont gardé le souvenir de ce logis bourgeois, rothschildement orné de glaces, de tapis, de chaises, d’un canapé même, voire d’un voltaire à oreillettes, et où le passage du train de ceinture faisait carillonner une batterie de cuisine digne de Riquet à la Houppe.

— C’est trop cossu, chez toi, médisait d’Artois, ça donne envie de se marier !

Il y eut là, outre des balthasars à un seul plat dont chacun de nous, à tour de rôle, exécutait le thème gastronomique, des soirées littéraires dansantes où l’éternel féminin nous était posé, d’après nature, par tous les modèles du prototype. Nous n’avions pas la bohème lacrymatoire et murgérienne, les musettes et les mimis ternoises étant de ces braves amoureuses qui, lorsqu’il n’y en a plus, en demandent encore. Le camarade Albert Bizouard excellait à débaucher les plus vertueuses des devoirs austères de la machine à coudre. À l’heure sidérale du berger, toutes se destinaient au théâtre, et nous leur promettions des rôles pour le jour, imminent et fatal, où les directeurs, échelonnés dans l’escalier, nous recevraient, à l’encan, nos pièces.

Je crois dire que cette façon de mettre en œuvre l’Introduction à la Vie Dévote n’était guère du goût des autres locataires de l’immeuble. Nos bals lyriques, orphéonisés de chœurs à fenêtre ouverte, m’avaient valu des avis précieux du seigneur concierge, drogman de la propriétaire. Invisible encore, un congé de Damoclès oscillait sur ma tête, au bout d’un fil.


Un matin que Maurice Dreyfous, qui demeurait à Neuilly, dans sa famille, était venu, en pantoufles, selon ses mœurs, m’expliquer le mécanisme social du loyer à termes et des quittances, un coup de sonnette impérieux vint interrompre sa démonstration savante. Qui diable pouvait s’annoncer avec une telle autorité, sinon le drogman lui-même, collecteur des dîmes locatives ? Le jour en effet, était son jour. Nous nous barricadâmes.

— Ouvre donc, nom de Dieu, jura une voix impatiente et familière à mon oreille.

C’était Zizi.

— La Revue Nationale n’existe plus, fit-il, ma valise est en bas. Allons déjeuner, je paie les bivalves.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Nous avons tout le temps d’en jaspiner. Il me faut quinze jours. As-tu un matelas ?

— J’ai même un sopha, et voici le poète Maurice Dreyfous, que je te présente, dont la spécialité est de porter les valises à bras tendu. Il s’enorgueillira d’aller chercher la tienne.

Ainsi se lièrent ces deux jeunes hommes qui, marqués du signe éditorial, devaient, un jour, s’associer pour l’exploitation de la Bibliothèque du vieux Gervais Charpentier. Consigne-le sur les tablettes, Clio de la Librairie Française !

Georges avait bien songé à prendre un logement en ville, mais, outre qu’il ne lui restait que trente-deux francs de sa mensualité de secrétaire, il s’était rappelé les bons moments de la rue Jacob et il venait en renouveler les fastes et la tournée.

Non seulement il ne pouvait me procurer un plus vif plaisir, car nul autre ne m’était plus sympathique que cet écervelé dont la tête, à l’évent, tournait comme une girouette à toutes les brises de la fantaisie, mais encore, pour la seconde fois, il tombait à miracle. Je venais de toucher au Vaudeville une indemnité de sept cents livres pour la pièce que Coquelin m’y avait fait recevoir et que la direction me rendait. Nous pouvions donc tenir tête à l’orage ou nous abriter au moins de ses premières rafales.

Ce qu’il y a de pire dans la vie, c’est la vie elle-même, car si mauvais que soient les hommes, c’est elle en somme, qui les mène et la route où elle les conduit est celle du mal et de la douleur. On n’est jamais méchant à vingt ans. La joie de chanter, d’aimer, de rire, maintient entre le corps et l’âme cet équilibre de la santé que rien ne dérègle, ni le souci, ni la misère. C’est l’âge où l’on se sent irresponsable, libre d’entraves, « naturel » et l’égal de tous les dieux. Il semble impossible — et il l’est — que des faits, quels qu’ils soient, ou des causes, fussent-elles aussi graves qu’on l’imagine, puissent rompre des liens qu’entre Nisus et Euryale la radieuse jeunesse a noués. Les premières amitiés ont le même prisme que les amours premières et l’on emporte, vous dis-je, ses vingt ans au paradis.


— Mesdames et Messieurs, la comédie que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous est de M. Georges Charpentier.

Et c’est ainsi que, le 21 juin 1870, l’acteur Laboureau, sur la scène du Théâtre-Cluny, direction Larochelle, jetait au peuple, à la gloire et, sans s’en douter, à la fortune, le nom de l’auteur de La Folie persécutrice.

Voici comment le chef-d’œuvre était né :

En rentrant chez moi, après le déjeuner aux bivalves, j’avais été assommé par le congé de Damoclès, chu de son fil, et il avait fallu transférer ailleurs pénates, meubles et reliques. Armand d’Artois connaissait, dans une villa boisée, un petit pavillon disponible qui avait abrité jadis les amours légitimes d’un concierge du château des Ternes, au temps où les Ternes avaient un château entouré d’ailleurs d’un parc séculaire. Ce pavillon appartenait à un fort notaire, Me Turquet, l’oncle même de cet Edmond Turquet qui fut ministre des Beaux-Arts. Il me le loua en riant, sans espoir de rendement et pour en retarder la ruine, car il croulait dans l’herbe haute du jardinet sur lequel s’ouvrait sa porte descellée et rongée par le lierre. C’était proprement le paradis. Sous la direction experte de Maurice Dreyfous, toujours en pantoufles, nous y portâmes mes dieux lares, en voiture à bras, et nous-mêmes, par petits voyages. Ce fut au cours de ce déménagement d’émigrants irlandais que, suivis et adoptés par un pauvre chien sans maître, ou las du sien, je m’enrichis d’un nouvel ami qui, de tous, me fut le plus fidèle. Je l’ai chanté sous son nom de Bistu dans un long poème de mille vers. Il en valait un moins long et meilleur. Toujours est-il qu’entré avec nous dans le pavillon Turquet, il s’y installa d’autorité pour ses vieux jours. Brave, intelligent et dévoué, il connaissait le quartier jusque dans les coins et il m’y faisait mes courses. J’aurai, du reste, à vous en reparler.

— Ah ça ! dis-je à Georges, m’expliqueras-tu maintenant, dans la paix de ce petit Versailles, ce qui t’arrive.

— L’amour… fut sa réponse brève et grave, si grave même que, malgré l’envie que j’en avais, je m’arrêtai net d’en rire.

Et il me confia le secret de son joli roman sentimental, éternellement nouveau et vieux comme le monde, et je n’aurai rien à vous en révéler quand vous saurez que, deux ans plus tard, il aboutissait à un mariage.

Ah ! sacrebleu ! il choisissait bien son temps pour s’éprendre de la sorte ! Chassé de la maison paternelle, menacé d’exhérédation, ne sachant ni art ni métier et aussi peu fait que possible pour une lutte quelconque de la vie, il se heurtait en outre à une famille bourgeoise et, d’après ce qu’il m’en raconta, irréductiblement rebelle à une union sans garantie matérielle. Charpentier fils, successeur de son père, oui, mais Zizi riche seulement d’amour et nu comme un ver de tout le reste, c’était une autre paire de manches.

— Est-ce ma faute, se lamentait-il, si on m’a élevé à ne rien faire de mes dix pinces et pour enfiler, au temps voulu, des braies dorées d’éditeur ?

Il avait raison, assurément, et sa situation précaire s’aggravait de cet amour qu’il baptisait, d’après la science, de « folie persécutrice ».

— Car, tu sais, c’est comme ça, maintenant, que ça s’appelle. Il y a un médecin tourangeau qui vient de découvrir que les amoureux sont une variété de fous, le fou persécuteur, Roméo persécute follement Juliette et Paul s’acharne sur Virginie. Ça la coupe à George Sand.

Et il me fit lire, en effet, dans un journal, la thèse de ce docteur qui avait nom, je crois, Moreau de Tours. Elle concluait à l’encellulement charentonnesque des insanes d’Éros.

— C’est un sujet de pièce épatant. Je te le donne.

— Non, fis-je, illuminé d’une idée providentielle, fais-la toi-même.

— Qui ? moi ?… Je ne sais pas faire les pièces.

— Tu n’es donc pas Français ? Tout Français contient un Scribe. Va donc.

Et l’ayant installé devant l’encrier, je pris mon chapeau et ma canne et m’encourus quai de l’École.

— Ne voyez pas le patron, me dit le fidèle Toussaint, il est d’une humeur de dogue. Il vient de se prendre de bec avec M. Laboulaye, qui nous lâche. Il crie que tout le monde l’abandonne. Ah ! si M. Georges savait s’y prendre ! Ce serait le bon moment peut-être. Dites-lui donc de faire paraître quelque chose dans un journal, sous sa signature. Un article de lui, voilà qui avancerait bien les choses. La vérité est qu’il le croit incapable de lui succéder dans l’édition, car, au fond, il l’aime, je vous le garantis, et il n’est pas plutôt parti qu’il le regrette. Oh ! un article, un seul, signé Georges Charpentier, un matin, au réveil, l’effet est sûr.

— Il fera mieux, promis-je au bon nègre en lui pressant la main.

Par un concours de circonstances exceptionnellement favorables, il se trouvait que la pièce rendue par le Vaudeville était reçue au Théâtre-Cluny par Larochelle. Mis en goût par le succès des Sceptiques de Mallefille, puis des Inutiles d’Édouard Cadol, il cherchait des ouvrages littéraires et il s’était entiché de mon Père et Mari, qui lui semblait propre à continuer la veine. Il était dans l’heure de foi, dont il faut profiter quand elle sonne au cadran fantasque du théâtre. C’était d’ailleurs le meilleur des hommes, et il ne fut ni long ni difficile d’obtenir de lui ce que j’en désirais.

— L’un de mes amis, lui glissai-je, vient de terminer un acte délicieux, de vingt minutes à peine, qui compléterait idéalement notre affiche, puisque Père et Mari n’a que trois actes, et vous seriez malin entre les futés si…

— Entendu, interrompit-il en riant sous le lorgnon, envoyez-moi ça demain matin.

De retour au pavillon Turquet, je n’y trouvai ni Bistu ni Zizi, qui étaient allés se promener au Bois de Boulogne, l’un pour distraire l’autre, et aucune neige des cimes n’est aussi blanche que n’était le papier devant lequel j’avais laissé mon camarade.

Il fallait pourtant l’écrire, cette charmante Folie persécutrice, puisqu’elle était reçue d’abord et puisque Larochelle l’attendait le lendemain matin. De telle sorte que, Molière malgré lui, Georges Charpentier, toute la nuit, me la dicta.

Et le jour de la première vint. La salle du Théâtre-Cluny, toute petite et lointaine, réunissait un auditoire d’élite. Outre l’Oncle redoutable et déjà revêtu de son « avunculat », toute la critique militante de l’époque, notre Paul Déroulède, les membres de la bohème ternoise et le brave Toussaint, à l’orchestre. Dans une loge, l’aimée, rayonnante, et sa famille. Seule, une place demeura vide, celle du « daron », qui n’avait pas voulu venir.

— Non, non, avait-il objecté aux instances du bon nègre, ou la pièce est mauvaise ou elle n’est pas de lui. J’attendrai l’opinion de la presse pour aller l’entendre.

Or, dès l’ouverture des bureaux, on l’avait vu et reconnu, le col relevé et s’effaçant dans l’ombre, tourner autour du musée des Thermes, comme une pauvre âme de père en peine. Il ne croyait pas, il ne voulait pas croire, et lorsque le bruit du succès, propagé de groupe en groupe dans la douceur lumineuse de cette soirée de juin, l’eut enfin vaincu, le vieillard se réfugia dans un café du boulevard Saint-Michel, et l’histoire de la librairie raconte que Toussaint, venu l’y rejoindre, le trouva en larmes.

Le lendemain, Zizi était dans ses bras, et il y resta, cette fois, jusqu’à sa mort.

VI

PÉGASE


J’avais un usurier qui m’aimait comme un père. Il m’avait bel et bien prêté mille francs que je ne lui aurais certainement jamais, en ce monde, rendus si j’avais épousé sa fille. Mais en ce temps-là on n’avait pas encore le divorce. L’affaire était donc impraticable. Ces mille francs il me les versait chaque mois par cinq louis, « dans mon intérêt », disait-il, pour que je pusse travailler, l’excellent homme. Je n’avais qu’à aller les prendre à la date voulue, il me les remettait en or, toujours, et me recommandait de ne pas les perdre. Ça ne m’est jamais arrivé.

Un soir, dans la joie de ce versement dont les rentiers connaissent l’ivresse, l’idée de rentrer chez moi en fiacre me traversa de sa perversité. Il en rôdait un, place Gaillon, attelé d’une rossinante lamentable, d’aspect poussif et efflanqué, dont j’aurais eu pitié la veille encore, mais j’étais riche, je me sentais impitoyable. Jamais il ne pourra grimper la montée du Roule, il se désossera, nous roulerons pêle-mêle et ce sera le jeu délicieux de la montagne russe. — Cocher, rue de Villiers, au bout des Ternes, non loin des fortifs, mais en deçà toutefois. — Le collignon me reluqua du coin de l’œil, se mit à rire et fouetta sa bête. Ce n’était pas un cheval, c’était un hippogriffe ! Le faubourg Saint-Honoré avait passé dans la vitre comme dans un trou de kaléidoscope, et quant à la montée du Roule, il l’avait bue d’une haleine. En vingt-cinq minutes, je fus à la porte de mon jardinet. — Vous avez dû être cocher dans un roman d’Alexandre Dumas, saluai-je. — Que dites-vous de Pégase, fit-il ? — Qui, Pégase ? Est-ce le nom de votre mirifique coursier ? — Oui, en souvenir de mon premier métier, tout comme un autre, ricanait-il du haut de son siège, tandis que vainement je cherchais la clef de ma porte dans mes poches.

Cette clef, je l’avais distraitement laissée en dedans, dans la serrure. Appeler, qui ? Il n’y avait dans le pavillon que ses deux hôtes, mon chat et mon chien qui, si savants qu’ils fussent en toutes choses, n’entendaient rien à l’art de Fichet. — Eh bien, vous voilà à la belle étoile, lança l’automédon, j’ai connu ça aussi ! Et, rejetant sa couverture, il sauta sur le trottoir.

C’était un petit bonhomme d’une quarantaine d’années, trapu, velu, carré, aux jambes en arcs. J’ai encore dans l’oreille sa voix éraillée et amortie comme celle d’un pendu qui crie à boire. Je vois luire sous le bord de son chapeau ciré ses yeux mobiles, bordés de rouge, chauves de cils, aux regards acérés comme des bistouris, et je dessinerais de mémoire cette lippe mince, édentée, au rictus plissé, dont l’expression d’amertume se relevait de jovialité parisienne. Daumier fût tombé en arrêt devant ce gueuloir voyoucratique. Un tel citoyen, dans une rue déserte, à l’heure de nuit qu’il sonnait, ce n’était peut-être pas très rassurant, et je me préparais à toute aventure, lorsque s’étant débarrassé de sa capote, il se mit à tirer le fiacre par les roues jusqu’au bord du mur comme s’il s’apprêtait à le remorquer. Puis il se hissa sur le faîte qu’il enjamba et disparut dans le jardin. Mon chien hurlait furieusement, n’ayant reconnu de l’olfact aucun des familiers « de la caverne ». Et tout à coup la porte du clos fut ouverte.

— J’ai un peu fourragé la treille, fit-il, mais elle est au proprio, n’est-ce pas, et par conséquent je m’en fous. Mais les orties sont à vous et vous en faites la culture en grand, d’après ce que je vois, dans votre potager. Tenez ? Et il me montra ses mains boursouflées d’ampoules. — Puis, il ajouta : Vous savez que ça se guérit comme la gale, oui, par une compresse de trois-six, sans coton, sur l’estomac. On a toujours de ça chez soi, confrère, c’est le breuvage de la Muse.

— Il se trouve que j’en manque pour le moment, et, l’introduisant dans le salon qui nous servait de cuisine, ou si l’on veut, dans la cuisine qui nous servait de salon, voici du bouillon gras, lui dis-je, reste d’un pot-au-feu de famille, qui n’en doit rien à la science de M. Liebig ; c’est à la fois toute ma cave et tout mon garde-manger. Trinquons. — À qui ? — J’allais vous le demander.

Il baissa la tête, puis, après un silence : — Tenez, pas de phrases, combien devez-vous de termes à votre canaille de propriétaire ?

— Mais… c’est lui qui m’en doit ! relevai-je avec fierté. Du reste, vous voyez, il a de quoi me faire vendre ! Et d’un geste circulaire je lui étalai les splendeurs de mon mobilier.

— Par conséquent, conclut-il, je vous déménage ! Et joignant l’acte à la parole, il se mit en bras de chemise.

— Comment, vous me déménagez ?

— Oui, c’est ma joie et ma vengeance. J’abomine les propriétaires. C’est eux qui ont brisé ma carrière. Sans ces prêtres infâmes du dieu Terme, je serais de l’Académie peut-être, sûrement même. Allons oust, laissez-moi faire.

Et soulevant un vieux voltaire, qui était la plus belle pièce de ma collection, il s’en encadra comme Hercule de la peau du lion de Némée et l’emporta dans la rue.

— Nous chargerons tout ensemble, me criait-il, disposons d’abord le chargement. Ce qui ne tiendra pas sur le sapin tiendra dedans, et nous porterons le reste à la main. Vous n’êtes pas le premier, ni même le dixième de la partie à qui j’aurai rendu ce service de camarade. Voilà pourquoi, si vous voulez le savoir, j’ai appelé mon cheval : Pégase.

— Ah ! béai-je.

— Vous ne comprenez pas ?… Pégase… parce qu’il emporte les poètes.

— Les emporte, où ?

— Hors des griffes du vautour.

Quoique la situation devînt embarrassante, car il s’était emparé de la table à tout faire qui était, comme chez Robinson, le meuble essentiel de la case, je ne songeais qu’à connaître les signes auxquels ce cocher hoffmannesque avait pu deviner mon entité de porte-lyre. — Ça se voit donc, lui dis-je ?

Il me regarda du haut en bas, et, avec le sourire d’une mère qui voit son fils revenu du régiment, il lança d’une chiquenaude :

— Vous me ressemblez à vingt ans !

J’ai reçu tout de même quelques compliments dans ma vie, mais celui-là m’empourpra d’une érubesence qui s’élargit jusqu’aux oreilles. Si ce Daumier m’avait ressemblé à vingt ans je lui ressemblerais donc à cinquante ? Et je ne sais pourquoi, l’effroi d’une dégradation physique et morale pareille à celle du « confrère » se cristallisa en cette conséquence qu’il fallait d’urgence déménager, selon son rite, aux sons ouatés de la cloche de bois. Voilà pourtant comme on raisonne au Parnasse.

— Alors… allons, fis-je subjugué.

Il y avait dans le salon-cuisine, dont il occupait la moitié, un formidable coffre en bois des îles, à la destination indécise, monté sur des pieds tournés comme ceux des billards, et qui ne révélait son but monstrueux que lorsque, la mâchoire ouverte, il dardait ses deux rangs de dents jaunes et noires. Nous l’appelions : le requin, par analogie avec ce redoutable cétacé, terreur des mers. C’était ce que dans la langue d’Érard et de Pleyel, on désignait sous le nom de piano carré. Ceux qui en ont vu en province n’en parlent pas sans se signer. Il fallait quatre hercules pour le porter et deux pour en tirer un son, dièze, bémol ou bécarre. Un camarade qui l’avait eu par héritage l’avait fait déposer chez moi, par manière de farce, et n’avait jamais voulu le reprendre. Il nous servait à tous les emplois, canapé, établi, bibliothèque, étagère à bottes et tréteau de comédie, que sais-je. Quant aux sons que contenait le sarcophage, seul mon chat savait les évoquer en se promenant de long en large sur le dentier d’ébène et d’ivoire. Il en obtenait d’ailleurs des harmonies de harpe éolienne, ou de Lamartine, disait Zizi, infinies.

— Sacrebleu, avait juré mon déménageur fantastique, pour celui-là ce n’est pas un sapin qu’il faut, c’est trois sapins ou trois voyages. Est-il à vous ? Peut-on le fendre ?

— Le fendre, êtes-vous fou, du bois des îles ?

— À quoi ça vous sert-il ?

— Comment ?… Mais c’est ma lyre ! Un piano n’est qu’une lyre en boîte, la lyre moderne, mais toujours la lyre, celle d’Homère, notre maître à tous, le mien, le vôtre, avec du palissandre autour. Je ne pourrais pas faire un vers si je ne l’accompagnais pas sur le piano. Le fendre, c’est couper mon Orphée, mon modeste Orphée en morceaux.

— Laissons-le, suggéra-t-il.

— Le laisser, c’est pire, c’est me jeter à la prose, et ça, voyons, confrère, vous ne le voudriez pas. C’est par la prose qu’on commence, c’est par le bagne qu’on finit. Le mot est d’un Père de l’Église.

Il haussa les épaules avec mépris.

— C’est bon, grommela-t-il, vous refusez mes services. Il est trop tôt, voilà tout, mais vous y viendrez. Prenez ma carte, que voici, et au terme prochain, vous n’aurez qu’un mot à m’écrire. Je hais les proprios. Chacun sa mission sur la terre. À présent payez-moi ma course.

— C’est que… j’ai oublié de faire de la monnaie… je n’ai que de l’or, voyez.

— Tout s’explique. Tant de vertu, ce n’était pas naturel, un poète ! Alors à la semaine prochaine. Hue, Pégase !

VII

COQUELIN


Il n’y a rien à apprendre à personne, hélas ! de la douleur que l’on endure à perdre, parent ou ami, un être cher. C’est ici que les mots défaillent, qu’il est oiseux de parler comme d’écrire, et qu’il convient de ne répondre que par le silence à cette loi de décimation dont l’horrible nature nous pose l’énigme quotidienne.

Contre la mort, cependant, le mortel est armé d’une arme puissante, divine même, s’il entre du divin dans nos pauvres affaires terrestres, c’est la mémoire. Elle perpétue réellement la vie, mieux que l’amour même peut-être, et quand il s’agit de l’éterniser, elle pourvoit à la besogne. N’est-ce pas un phénomène extraordinaire à la fois inquiétant et consolant, que, dans l’état translucide de rêve, par exemple, nous puissions nous trouver en présence d’une personne familière, la voir, l’entendre, la toucher, causer avec elle et continuer le commerce journalier qui nous liait à elle, quand elle est depuis un an, dix ans et davantage, absente, corps et âme, du monde des apparences ?

Peut-être ne meurt-on pas, en somme ? Qui sait si le spiritisme n’enseigne pas la vraie vérité ? En tout cas, on meurt « moins » si l’on fut aimé, et cela est sûr.

Je vais plus loin. Lorsque le coup qu’elle assène est trop méchant, semble lâche comme le hasard, et défie toute philosophie, fût-ce le fatalisme, il arrive que la mort, par contre-coup, active le phénomène de la mémoire, en multiplie les évocations et en assure le triomphe. Son iniquité devient pour la victime un gage certain de survie, ou, si vous voulez, de longue reviviscence. Ce qui chantera de plus clair dans Chantecler, Rostand l’a dit lui-même, c’est le vide vivant où la forme du coq idéal se moule encore. Nous le comprenions tous, à Pont-aux-Dames, en suivant la voiture sombre.

Mais ce n’est pas assez. Songez à ceci : les quatre mille personnes qui lui formaient cortège ont toutes connu l’artiste illustre sous un jour propre à elles-mêmes, selon des fortuités individuelles diverses et différentes ; si on les interrogeait une à une, chacune d’elles tirerait de sa mémoire l’effigie d’un Coquelin qui fut « le leur», celui qu’ils aimèrent, admirèrent ou hantèrent personnellement, et qui perdure en eux sous cette espèce. Voilà donc la mort attaquée dans son œuvre d’anéantissement par quatre mille mémoires, et vaincue quatre mille fois, vous dis-je, sur une simple route de village. Souvenons-nous, et nos morts vivront. Voici le mien.

Ma première rencontre avec Coquelin date de 1864 et remonte par conséquent à quarante-six ans, mais jamais je ne l’ai vu vieillir. Tel il m’apparut alors dans la petite bibliothèque, 10, rue de la Chaussée-d’Antin, où il me reçut, tel je l’ai quitté, il y a deux ans à peine, pour ne plus le revoir, au seuil du théâtre de la Gaîté, allègre et dominateur, dévorant le temps et l’espace. Il y avait en lui une ardeur de vie, d’ailleurs contagieuse, qui laissait loin derrière l’activité américaine et qui, même là-bas, paraît-il, débordait le yankeesme même. Maurice Grau, son imprésario, me disait de lui à ce sujet :

— Il ne peut dormir qu’en chemin de fer parce que ça remue !

Et, de fait, il ne reposait guère autrement, n’accordant à la fatigue que dix minutes d’assoupissement sur le canapé de sa loge. Il ne me souvient pas de Coquelin assis, et, sous cette image, il m’échappe. Conséquemment, d’ailleurs, il n’aimait pas que l’on prît cette position siégeante dans les visites qu’on lui rendait, et non seulement il ne vous offrait point les « commodités de la conversation », mais encore les encombrait-il de papiers, manuscrits et vêtements soigneusement pliés qui les rendaient inaccessibles. « Les bons chevaux stationnent debout, riait-il, tu n’es donc pas un bon cheval ? »

Dans son cabinet de toilette, où, pour gagner du temps, il donnait audience matinale aux intimes sans interrompre ses ablutions, il y avait un atroce petit trépied où le moins fessu ne pouvait établir que la moitié du derrière, ce qui abrégeait d’autant les séances. Pour me venger des tours de reins que j’y prenais, j’en trouvai un jour une assez bonne.

— Tu sais, fis-je en entrant, le bruit qui court ?

— Non, quel bruit ?

Chantecler ?

— Eh bien ?

— Tu ne joues pas ton rôle.

— Ah ! Et pourquoi ?

— Parce que tu en es incapable. Le coq perche !… Tu ne peux pas percher.

Et c’était déjà vrai en 1864, temps d’aurore, où, son brevet radieux de sociétaire à la main, le jeune pâtissier de Boulogne coquelinait, selon son nom prédestiné, les grands textes du répertoire. Il venait de s’emparer, après Regnier, son maître et son chef d’emploi, de ce rôle de Figaro du Mariage qui est la pierre angulaire des grands comiques de style, et il y avait décroché la timbale d’or. Dans le fameux monologue qui dispute à celui d’Hamlet la palme de la philosophie au théâtre, il avait déjà affirmé cette autorité où se signe la maîtrise.

— Vous y mettez toute la Révolution, lui avait dit l’un de ces vieux abonnés qui faisaient du foyer des artistes le plus charmant des salons académiques.

— Elle y est, avait lancé le coq déjà solide sur ses ergots démocratiques.

C’était sur son invitation que je m’étais rendu chez lui, et dans sa lettre, que j’ai encore, j’avais cru deviner qu’il s’agissait de quelque comédie à composer pour son usage. Je ne me trompais pas. Dès la connaissance faite, il me demanda, en effet, si je n’avais pas dans mes tiroirs un acte en vers bon à jouer dans les salons. Qu’il lève la main et se fasse connaître, le poète de vingt ans qui a autre chose que des vers dans ses tiroirs ! De telle sorte que nous nous accordâmes tout de suite. Le soir même, je lui portais l’objet dans sa loge.

En ces jours lointains, Coquelin, déjà marié et sur le point d’être père, ne suffisait point à alimenter sa caisse familiale avec les maigres douzièmes de son sociétariat. Il préludait donc aux vastes tournées dont il devait être l’Hercule, par de petites fugues excentriques, de-ci de-là, en province, comme aussi par des soirées en ville — rien de nouveau sous le soleil — dont le rendement augmentait ses ressources. L’excellent Édouard Thierry, qui, d’ailleurs, avait pour lui un faible, fermait les yeux sur ces coups de canif à l’édit de Moscou, même lorsque le comédien de l’Empereur, sûr de ne pas être entendu par Molière, mettait au service de Gustave Nadaud son art merveilleux de diseur et la musicalité de sa voix.

Coquelin chantait à ravir, et je me rappelle l’étonnement de Jane Hading, pendant les répétitions de Plus que Reine, lorsque, à ma prière, il se remettait à moduler les vieux airs, gais ou tristes de son ancien répertoire de voyage. Il n’en avait, du reste, oublié aucun, même la sérénade, demeurée pourtant inédite, que Léo Delibes avait écrite pour le petit acte en vers de 1864.

Elle avait pour titre : L’Amour et la Paresse, et pour sujet : aucun. C’était une paraphrase de la chanson du Barbier de Séville :

L’Amour et la Paresse se partagent mon cœur.
Si l’une est ma maîtresse, l’autre est mon serviteur.

et la Muse y était dérangée pour ne rien dire.

— Vous faites des rimes comme on fait des gammes, m’avait dit Coquelin, il n’y a pas l’ombre de thème dramatique dans vos trois cents vers, mais qu’à cela ne tienne, Dinah Félix et moi nous nous chargerons de les faire palpiter d’intérêt.

— Qui, Dinah Félix ?

— La sœur de la grande Rachel, monsieur, notre soubrette officielle !

Huit jours après j’étais convié à une soirée d’art littéraire et musicale chez la belle-sœur d’Ambroise Thomas, Mme Charles Thomas, et j’y entendais sonner pour la deuxième fois mes pauvres hexamètres d’écolier qui, sur de telles bouches, avaient l’air d’être du Regnard, ni plus ni moins. En outre, Léo Delibes en avait traité la cantilène que Coquelin soupira à défier Capoul lui-même, et il m’en vint tant et tant de gloire que, saisi tout à coup de je ne sais quel effroi inexplicable, je m’enfuis à travers les appartements, poussant les portes, enfilant les couloirs, sous la clameur des voix qui m’appelaient comme on crie « Au voleur ! » et baigné de sueur de la tête aux pieds. C’était — je ne l’ai compris que depuis — l’horreur sacrée du baptême littéraire, j’étais oint pour le martyre. Celui qui me découvrit dans la garde-robe de l’hôtesse, caché entre les jupes accrochées, s’appelait Jules Massenet. C’est le même. Je ne lui ai jamais pardonné d’avoir été ainsi le témoin de ma couardise.

Il m’a semblé que ceux qui auraient plaisir à se représenter l’homme qu’était Coquelin au début de sa carrière n’en trouveront nulle part un portrait plus expressif que dans la lettre ci-dessous reproduite où, peintre en action de lui-même, il ressuscite par le verbe à vingt-cinq ans. On entend, en la lisant, sa voix comme phonographiée : on le voit s’agiter, mener son train impérieux de supprimeur d’obstacles, de passeur de ponts d’Arcole, et véritablement je doute qu’aucune évocation puisse le restituer plus vivant que ce triste papier jauni, relique d’amitié.

La lettre a trait à une comédie dont je vous ai entretenus dans un précédent chapitre de ces Souvenirs. Pendant mon séjour à Menton, il me l’avait fait recevoir au théâtre du Vaudeville par la Société Nantaise, sous la direction Harmand, Tricot et Fontaine, et il m’en contait l’aventure.

« Mon cher ami,

« Vous avez reçu ma dépêche, et je ne doute pas du plaisir que vous en avez éprouvé.

« Ces messieurs du Vaudeville voulaient me donner un rendez-vous pour la fin de la semaine prochaine ! ! et je le leur ai arraché pour celle-ci.

« Hier soir donc, à neuf heures, j’entrais dans le cabinet de la direction, où le verre d’eau traditionnel n’était pas encore apprêté, et, après un discours bien senti dans lequel je les prévenais du danger de votre pièce, je leur ai rappelé, avec succès, qu’ils ne pouvaient oublier qu’ils étaient les maîtres d’un théâtre illustré par Le Mariage d’Olympe, Les Lionnes pauvres et La Dame aux Camélias.

« Mon improvisation les disposa en faveur de l’auteur et du lecteur, et je commençai. Le premier acte leur a paru très bien. Le deuxième les a épouvantés. Mais je leur avais collé une cuirasse préparatoire, et, après leur avoir démontré que « la passion sauvait tout », je lus le troisième acte au milieu de leurs ahurissantes exclamations.

« C’en était fait, l’affaire était bâclée. Votre pièce était reçue à l’unanimité.

« On a parlé ensuite de la distribution. Je ne veux pas vous donner de fausse joie, mais on la rêve aussi excellente que possible.

« Assez ! Il y a bien quelques légères modifications à faire, mais je vais vous les préparer, mon cher Berge, et je suis convaincu que vous les accepterez. Elles sont justes, utiles, et je les affirme bonnes.

« J’ai fait d’une pierre, je ne dirai pas deux coups, mais je compte que le ricochet au moins réussira d’ici à une quinzaine. Je vais leur dire La Femme est comme votre ombre, de Ferrier. C’est arrangé. C’est charmant, plein d’esprit, et je compte les enfoncer eux et leurs portes, une seconde fois. Vive la joie ! ma soirée d’hier n’a pas été perdue. J’ai joué Gringoire, j’ai lu votre pièce et je suis allé entendre le quatre et le cinq des Huguenots pour y chercher ma femme, qui était heureuse d’avoir passé une soirée à écouter cette prodigieuse musique et à contempler Madame l’Impératrice des Francs.

« Et voilà.

« Maintenant, vite à la besogne ; la chaudière bout, ne laissons pas éteindre le feu.

« Dans quinze jours, il me faut les deux premiers actes de vos cinq… et turlututu !

« Tous vos amis vous font leurs compliments. Ferrier est enchanté de votre réussite, et je vous le dis. Moi, c’est tout comme, les miens aussi, et je suis j’en suis sûr, votre dévoué, n’est-ce pas ?

« C. Coq.

« Vite une réponse. »

C’est ainsi que, bouillant d’ardeur, contagieux de vie et Titus de chaque journée, il allait, venait, arpentait, se déployait et remplissait le Paris de 1867 de son activité autoritaire, dont bénéficiaient ceux qu’il avait près du cœur. Il nous entraînait tous dans le sillage de sa frégate pavoisée, et nous étions comme la clientèle de sa jeune gloire rayonnante. Jamais homme plus que celui-là n’a dégagé le magnétisme de la foi autour de lui. Il donnait l’impression exacte du conducteur d’hommes, et il réalisait le Bonaparte jeune, décrit par la duchesse d’Abrantès, traînant les Marmont et les Junot à son épée battante au fourreau, dans les carrefours où passe la Fortune.

Nul cabinet d’écrivain, nul atelier d’artiste, nul bureau de rédaction, nul salon politique influent où Coquelin ne surgît, inopinément s’il le fallait, pour enlever une position, rompre une résistance et mener la propagande de ses admirations artistiques. Pour un service rendu, il fallait qu’on lui en rendît vingt au compte de son prosélytisme amical, et déjà, à cette époque, il obtenait des pouvoirs tout ce qu’il en voulait obtenir.

— Mon cher Coquelin, lui disait Camille Doucet, le Mécène de ce petit siècle d’Auguste, je fais faire un double de la clef de ma porte. Je vous le donnerai, et, comme ça, vous n’aurez plus la peine de sonner, ni le jour, ni la nuit. Et maintenant, asseyez-vous, si cela vous est possible. Quel est votre grand poète d’aujourd’hui ?

Je me rappelle qu’une fois, en sortant du Théâtre-Français, où il venait de répéter, nous avions pris par la galerie du Palais-Royal où s’ouvrait alors le magasin gastronomique de Chevet, l’une des joies disparues de notre Paris qui les perd toutes. Coquelin était peu friand de nature, et il ne s’arrêtait guère aux étalages. Quelle ne fut donc pas ma surprise, lorsque tout à coup il me poussa le coude :

— Regardez ces deux hommes, me dit-il.

Et je vis, en effet, deux personnages fort différents l’un de l’autre, celui-ci maigre et rasé, celui-là corpulent et chevelu, qui s’extasiaient à l’envi devant les « pièces de gueule » colossales, exotiques ou autres, de la célèbre vitrine.

— Les connaissez-vous ? fis-je.

— De vue seulement et par leurs portraits.

— Qui sont-ils ?

— Des avocats, l’un Clément Laurier, l’autre Léon Gambetta. Ils ont un grand renom au Palais, le plus bel avenir, paraît-il, ils pourraient vous être utiles.

— À moi ?

— Mais oui, mais oui, est-ce qu’on sait ? Laissez-moi faire, et attendez-moi là.

Et délibérément il aborda les contemplateurs. J’entendis l’un d’eux s’écrier d’une voix sonore :

— Eh ! monsieur Coquelin, vous n’avez pas besoin de nous être présenté ! Toutes les fois que vous jouez du Molière, nous sommes dans la salle, Laurier et moi.

Et les mains se nouèrent.

Dix pas plus loin, il me disait :

— Voilà encore deux amis pour vous autres…


C’était au temps où il jouait La Pomme, de Théodore de Banville.

La Pomme était le premier ouvrage que le poète des Fourberies de Nérine, donnait à la Comédie-Française. Elle y inaugura la série de ces comédies délicieuses, à forme traditionnelle, classique, par où le Romantisme renoua avec les maîtres nationaux de la scène française, et dont Le Tricorne Enchanté, de Théophile Gautier, est le type et le chef-d’œuvre. Et qui sait si, par un juste retour des choses nécessaires et logiques, ces œuvres de style et de grâce, La Femme de Socrate, Gringoire, Florise, couronnées par le triomphant Cyrano, d’Edmond Rostand, où s’épanouit l’esprit de notre race, ne composeront pas pour nos neveux tout le bagage théâtral de l’Art Dramatique moderne ? On ne survit que par la forme, sous le lustre comme dans le livre, et les bons formistes du siècle de Victor Hugo sont ceux, et entre ceux, dont les noms viennent chanter tout seuls sous ma plume.

On ne se dissimulait pas, chez les poètes, l’importance de l’entrée de Théodore de Banville, l’un de leurs chefs de file, dans la grande boîte d’État, abusivement embourgeoisée, où Ponsard, Augier, Pailleron et les prosopoètes tenaient le crachoir du Verbe et menaient Thalie et Melpomène en robes de chambre. Sur la critique, on ne comptait guère, et, sur le public, pas du tout. Quoique ce dernier ne fût pas encore enrégimenté, par le mardisme, en garde nationale de la réaction, il y avait déjà force « genoux à guillotine » dans l’orchestre des chauves et ils y faisaient loi sur les ouvrages. Ils devaient le prouver six mois après, par l’exécution de l’Henriette Maréchal, des Goncourt, égorgée dans l’arène sous le pollice verso des vestales du Second Empire.

La Pomme n’avait pour elle qu’Édouard Thierry d’abord, administrateur du théâtre, les disciples et amis de l’auteur — et Coquelin, son principal interprète. Il s’était chargé de la victoire. Il l’enleva de verve. Le vrai vers comique sonnait enfin chez Molière et Regnard les clochettes de la rime tintinnabulante, et le scandale fut énorme d’une part si la joie ne l’était pas moins de l’autre. Au foyer et dans la galerie des bustes, les habitués s’abordaient mornes, tête basse, et ils échangeaient leurs condoléances sur la profanation du temple subventionné. Au dehors, sous le portique, un groupe de jeunes chevelus, que Catulle Mendès agglomérait déjà en Parnasse, attendait Coquelin à la sortie des artistes pour le saluer de l’ovation.

Au milieu d’eux s’agitait un grand diable osseux, tout en jambes, aux gestes de pantin de bois, à la tête d’ægipan, qui cherchait visiblement, à droite ou à gauche, n’importe, le prétexte de quelque engueulade, suivie de colletage, sans quoi rien de durable ne se consacre, depuis Hernani, au théâtre. Il s’appelait Albert Glatigny. Poète nomade, doublé d’un comédien errant dont la légende n’en laissait rien à celle de Bache pour les mystifications professionnelles, il était venu à pied et lâchant tout, de Dijon, où il était engagé, pour assister à la bataille et y contondre des crânes ponsardiens en l’honneur de son maître. Son culte pour Théodore de Banville confinait en effet à la pure idolâtrie. Il ne tolérait point la restriction la plus minime sur quoi que ce fût, vers, prose ou parole, qui émanait de ce génie, et il fallait rompre tout de suite sur ce sujet si l’on ne voulait point que les choses tournassent au pire. Ce fut ainsi que, pour La Pomme même, il eut un duel, ni plus ni moins, avec Albert Wolff, le chroniqueur, et lui « fit rentrer dans la gorge » les réserves formulées par sa critique sur le chef-d’œuvre — l’absolu chef-d’œuvre, monsieur !

Dans la loge de Coquelin il y avait foule, pour le complimenter d’abord, et ensuite pour voir et entendre Banville disserter en personne sur la soirée et en reporter tout l’honneur — ses interprètes mis à part — au seul Victor Hugo, père de tous les poètes passés, présents, futurs et autres, qui là-bas, de son belvédère de Guernesey, avait « visiblement » plané dans la salle. « Rien n’était plus sûr que cette présence, contre laquelle, quand des vers étaient bien rimés, aucun exil ne pouvait prévaloir. » Dans ces sortes de paradoxes, il était irrésistible, étourdissant, sublime de foi et d’autorité. De sa petite voix grêle, comprimée entre les dents, et avec le geste du statuaire qui appose une boulette de glaise à un modelé, les yeux scintillants d’ironie, il décrivait cette apparition au milieu de vingt Parisiens et boulevardiers qui l’écoutaient bouche bée.

— Oui, mon cher Coquelin, n’en doutez pas plus qu’Hamlet ne doute de la lumière. Malgré tout ce que pourra vous en dire Camille Doucet, et le maréchal Vaillant lui-même, Victor Hugo était à l’orchestre, placé entre Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor, et reconnaissable à en trembler. Aussi, dès que nous l’eûmes identifié, Édouard Thierry et moi, par le trou du rideau, notre assurance devint-elle profonde comme une paix intérieure. La Pomme pouvait être un four désordonné, n’être jouée que trois fois, voire même pas du tout, elle était digne d’être entendue par de bonnes oreilles, et tout est là. À qui ferez-vous croire que le Père, malgré son serment et les mouchards, sorte de l’île pour patronner de sa gloire de mauvais vers français, surtout quand c’est vous qui les dites ?

Comme c’était la première fois que je voyais Théodore de Banville, le souvenir de cette sorte d’incantation m’est resté vivant, et, seule, la transcription défaillante que j’en fais peut y trahir ma mémoire. Du reste, les journaux s’en firent les échos crédules, et ils contèrent à mots couverts que le plus illustre des proscrits de décembre, trompant la police, et caché chez MM. A. V. et P. M., était expressément venu d’une île de la Manche, applaudir, sous des lunettes bleues et une fausse barbe, la comédie de l’un de ses plus chers disciples.

Si controuvée que fût la nouvelle, elle reposait sur une confusion dont les plus gais d’entre nous s’étaient faits les propagateurs facétieux, à l’instigation de Glatigny lui-même. Du moment que Banville avait vu Victor Hugo dans la salle, c’est qu’il y était, et il ne s’agissait plus que de le trouver. L’un des plus fidèles amis de l’auteur des Odes Funambulesques, le musicien Jules Cressonnois, remplissait en partie les données de l’incarnation. S’il n’était pas venu de Guernesey, il arrivait d’Alger, où il dirigeait un orchestre militaire, pour être des combattants de La Pomme, et il avait fait le voyage dans ce seul et unique but, comme Glatigny de Dijon. Certes personne moins que lui ne ressemblait au grand Exilé, et, s’il m’en souvient bien, Jules Cressonnois était bigle, mais il portait les lunettes requises, la barbe signalétique et il avait tout à fait l’air de quelqu’un qui débarque, arrivé d’Afrique une heure avant la représentation. En outre, comme à la sortie il avait escorté quelques pas Théophile Gautier, dont il avait mis des poèmes en musique, on le désigna aux reporters avec tous les signes mystérieux propres à les duper, et Glatigny nous disposa en cohorte protectrice, autour de lui, contre les séïdes de Rouher — sergents de ville inoffensifs de l’ordre et de la circulation.


Coquelin m’avait, dès les premiers jours, présenté ses deux frères, Gustave et Ernest, qu’il aimait tendrement et qui ne le quittaient pas. Il les avait fait venir à Paris pour les entraîner dans sa fortune. Tous deux, cela va sans dire, ne rêvaient que théâtre, à l’étonnement résigné de leur excellente mère, boulangère à Boulogne, ainsi qu’on sait, et qui les regardait se démener derrière le grand comme la poule du proverbe, stupéfaite, au bord de la mare, de voir les canetons de sa couvée marcher dans l’eau. On eût certainement perdu son temps à vouloir lui expliquer le transformisme de Darwin et comment d’un mitron le bon Dieu fait un sociétaire.

Si Gustave, qui était fort joli garçon et très propre aux rôles d’amoureux, s’arrêta sur le seuil de la carrière, c’est qu’il s’en crut fatalement écarté par une légère claudication, suite d’un accident d’enfance. J’ignore s’il nous eût rendu un Delaunay, mais ce que je puis certifier, c’est que, dans les personnages d’Azor, Médor et autres toutous, il atteignait aux confins de l’art. Personne, d’ailleurs, n’a jamais su pourquoi son petit frère l’avait affublé du surnom scandinave de Wasa, qui veut dire : gerbe, et je ne me l’explique que par ce goût singulier pour les onomatopées qu’a toujours eu le propagateur du monologue, car, en vérité, Gustave n’avait rien du libérateur de la Suède.

Mais si Wasa, puisque Wasa il y a, s’était dirigé vers une autre destinée, Ernest, docile à la sienne, était déjà, quand je le connus, dans la classe de Regnier, au Conservatoire. Il habitait la même maison que l’aîné, rue de la Chaussée-d’Antin, et y occupait une chambre mansardée, sous les combles. Elle était meublée, si c’est l’être, d’un lit de fer, d’une malle et d’un miroir à barbe. Au mur, une photographie de la maman. À terre, dans un angle, une pile de classiques à cinq sous, et dans un autre, trois paires de bottines anglaises en rang de bataille, comme à Waterloo. Et c’était tout, à ma souvenance, mais un ordre extrême régnait dans cette soupente, car il était, lui aussi, fort méthodique et soigneux en toutes choses. Avez-vous remarqué que les comiques sont toujours parcimonieux, tandis que ces grandes bêtes de tragédiens s’encadrent ordinairement dans le fatalisme du laisser-aller ? Observez cela dans leurs loges. Aussi les comiques font-ils des fortunes de ténors. Ah ! comme on voit bien qu’ils vivent avec les poètes, ces rêveurs de tragédiens ! On dit que Talma est mort pauvre.

Je me rappelle l’admiration dont je béais à voir Ernest Coquelin plier sur les coutures et disposer dans sa malle les vêtements et le linge blanchi, marqué, compté, de son baluchon de mathurin. Et quand cette malle, armoire à la fois et divan, était refermée, il fallait la draper d’un journal pour s’y asseoir.

— Toi, lui disais-je, tu seras millionnaire et tu finiras dans la peau d’un vieux garçon !

Savais-je prédire si juste ? Hélas ! non.

Il avait alors dix-sept à dix-huit ans, et il revenait d’Angleterre, où il s’était sauvé sur un coup de tête, je crois, entravé dans sa vocation par des parents excellents, mais excusablement inquiets de tant en fournir à Thespis. Peut-être son père avait-il jugé, comme celui des demoiselles Clary, à Marseille, que c’était assez d’un Bonaparte dans une famille.

En Angleterre, il avait mené une vie assez précaire, à la Nicolas Nickleby, selon ce qu’il en racontait, et il y avait donné des leçons de dessin dans un pensionnat de filles, ne sachant d’ailleurs ni le dessin ni l’anglais, comme les émigrés de la Révolution.

— Comment t’y prenais-tu ? lui disais-je.

— Bien simplement. J’arrivais derrière mes élèves pendant qu’elles travaillaient d’après la bosse, et je regardais, pensif. Puis, je saisissais le porte-crayon de cuivre, et je mensurais le plâtre, en fermant un œil, à distance, en arpenteur.

— Et alors ?

— Et alors je disais : Wery well ! et je passais à une autre.

— Tu ne craignais pas qu’on te priât de dessiner toi-même ?

— Un professeur ! Elles auraient cru me faire injure. Je mensurais, c’était assez.

Le reste de son séjour à Londres avait été consacré à l’étude de la gigue — qui n’est autre que la danse pyrrhique, me jurait-il savamment, et où il excellait, je dois en rendre témoignage. Puis il revint rapatrié par son aîné, libre enfin de suivre sa pente, et, comme je l’ai dit, ce fut Regnier qui l’y guida.

Les seconds comiques sont moins rares que les premiers sans doute, mais quand ils sont originaux, ils ont encore une belle place à prendre au répertoire. Regnier possédait son art à fond et à tréfonds et le problème lui plut d’extraire d’un autre Coquelin quelque chose de mieux que le simple décalque de son merveilleux élève. Ce n’était pas aisé. Ils étaient frères siamois, il fallait couper la membrane. Le maître partit sans avoir achevé l’œuvre d’individualisation, mais Cadet la parfit lui-même et il fut une figure théâtrale à force de vouloir enfin l’être, à son plan.

Ce fut la hantise de sa vie, « être », à côté de quelqu’un qui « était », et avec quel relief, sous son nom, et qu’en outre il adorait. J’ai assisté à ce drame d’âme, au début et longtemps encore après, et il m’a toujours impressionné, car Coquelin n’ignorait pas ce que son frérot endurait des comparaisons inévitables du public et de la critique, et il mettait tous ses soins à lui en tromper l’amertume.

— Vous devriez écrire quelque chose pour Cadet, me suggérait-il, mais spécialement à son intention. Dans notre art, on a besoin de créer pour se sentir. La création, c’est notre marque de fabrique. Faites-lui un acte, vous n’aurez pas à vous en repentir. On se trompe sur son compte, il est très personnel, c’est un grand bouffon de comédie italienne.

Inutile de vous dire que je fis l’acte. Par la volonté éternelle des dieux, c’était un monologue !… Il avait pour titre : Le Lièvre et les Grenouilles et pour thème celui de la fable de La Fontaine. Le personnage était un poltron qui entrait la nuit, par méprise, dans la chambre d’un plus poltron que lui — rôle muet — et s’enfuyait épouvanté, par le ronflement simulé du dormeur d’abord et ensuite par l’aboiement d’un chien réfugié sous le lit et plus terrifié que son maître.

La première représentation de ce concept hydrocéphalique eut lieu chez ma mère qui donna une fête pour le produire. Nous bouleversâmes son appartement afin de l’approprier à la mise en scène et une trentaine de personnes furent conviées à la réjouissance. Wasa s’était chargé du rôle muet de l’X… couché qu’on ne voit pas, mais qui ronfle et aboie. Il ronfla mal, j’écris l’histoire, mais il jappa à la perfection, et Cadet alla aux étoiles.

Ce fut son premier monologue. Il avait à peine dix-huit ans, et moi j’en avais vingt, mais c’est d’hier !

Il y a quelques mois, dans le tramway Bineau-Madeleine, je rencontrai le pauvre Cadet, vieilli, chenu, cassé, que Wasa menait à la promenade. Dès les premiers mots échangés, tous nos souvenirs nous revinrent à la fois, et chantèrent dans nos yeux humides de larmes.

— Te rappelles-tu, chez ta mère, rue des Tournelles, le monologue ?

— Je l’ai gardé, fis-je.

— Ah ! je voudrais bien le relire.

— Je te l’enverrai…

Le lui envoyer, où maintenant ?

VIII

CHEZ LES PEINTRES


Paul Ferrier, qui est de l’Hérault, avait fondé une société de compatriotes, en ceci paradoxale que ses membres étaient de toutes les provinces de France. Elle aurait pu s’appeler : la réunion des séparatistes ; elle avait nom : les « Trop Serrés », parce que nous étions si nombreux à ses agapes qu’on s’y asseyait les uns sur les autres, comme dans les restaurants populaires, le 15 août.

À l’origine, les fondateurs s’étaient assemblés dans une gargote de la rue Taranne que gouvernait un patron hoffmannesque, aux crins flamboyants, pied bot comme Talleyrand, et qui ne dérageait pas de se laisser toujours prendre aux demandes de crédit de sa clientèle. Les élèves des Beaux-Arts avaient là des « ardoises » de six mois, et les murs disparaissaient sous les esquisses, ex-votos de l’artiste en détresse. Le bon Dieu seul nourrit les oiseaux à l’œil sans se ruiner, et le jour vint où le malheureux restaurateur connut la vérité de cette définition murgérienne : Bilan, chose que l’on dépose.

Les Trop Serrés se transportèrent au Palais-Royal, chez Catelain, dit le Culot, parce qu’il était le cadet d’une trinité de traiteurs renommés, dont la dynastie, je crois, perdure encore. Sur la recommandation de Coquelin, Catelain le Culot nous avait recueillis, et, pour quarante sous, il nous servait des repas de corps admirables. J’ai vu là, dans des sauces, nager, comme sirènes en Mer Noire, les tubérastres périgourdins qui sont les cors aux pieds des chênes. Il est vrai qu’en cet âge reculé, la pièce de quarante sous valait cinq francs de notre monnaie actuelle.

Paul Ferrier dirait mieux que moi les noms, devenus glorieux presque tous, des membres de ce groupe. Le plus « arrivé », avec Coquelin, était Camille Saint-Saëns, aujourd’hui le maître incontesté de la musique française. Il n’avait encore que trente ans, et il était déjà interprété couramment chez Pasdeloup, qui pourtant n’était pas bienveillant aux modernes, et ne se rendait même pas complètement à Schumann. Camille Saint-Saëns vivait à peu près de son traitement d’organiste à la Madeleine, et pour le reste il courait le cachet de pianiste et les concerts. Sur l’instrument terrible, base du mobilier démocratique, il était purement méphistophélique, et personne, aux enfers, n’en touche comme, sur terre, il en aura touché. Saint-Saëns devant un piano, ou un piano en proie à Saint-Saëns, c’était — c’est encore — la fin connue du monde des sons. Il pouvait, tant la nature l’a doué pour cet exercice, donner onze notes à la fois, soit en accord plaqué, soit en arpège, au moyen d’un doigt supplémentaire qu’il porte au milieu du visage et qui, sous le titre de nez, lui sert en outre à nasiller les vocables articulés.

Comme Robert Schumann, déjà nommé, Saint-Saëns, compositeur, était un peu entravé par Saint-Saëns virtuose, du moins dans le développement dramatique de son génie. Il cherchait son poète. Le bruit de nos rimes l’attirait chez Catelain, où il y avait de tout, excepté un Scribe.

Le poète d’un musicien est et ne peut être qu’un double de ce musicien, et il faut qu’il lui ressemble comme un frère. Le livret est une œuvre de sacrifice, presque d’abnégation, et le vers musical, ou plutôt musicable, doit renoncer au bénéfice propre de sa verbalité. Les mots se cabrent bien souvent sous les notes, et c’est sous ce jour qu’on perçoit la cause de la véritable haine que Victor Hugo vouait à ses traducteurs harmoniques.

Je sais, car il me l’a dit, que Saint-Saëns nous a boudés de n’avoir compris, ni les uns ni les autres, son désir d’entente artistique à ce sujet.

— Avez-vous été bêtes de me lâcher aux librettistes !

Mais je crois qu’il se trompe et que l’accord n’est pas possible, du moins dans notre langue. L’attelage est dévolu aux ruades, et, sur la montée du Parnasse, les deux moitiés du Pégase dissocié tirent à hue et à dia.

Le dîner des Trop Serrés, comme toutes ces réunions de jeunes gens, était tumultueux, gesticulatoire et abondant en facéties joyeuses. Je n’ai pas besoin de vous dire que, composé en grande partie de peintres, le calembour y régnait en maître.

— Une fois pour toutes, avait décrété Paul Ferrier, il est entendu que le calembour sera haussé à la vertu de rime riche jusqu’à la dissolution de notre conglomérat !

— Oh ! conglomérat ! s’était écrié Saint-Saëns.

Et, s’élançant au chaudron denté que Catelain avait pour les festins de noces, il lui avait arraché un hymne « à la fiente de l’esprit qui vole » dont nous lui jetions les rimes.

— Conglomérat… Albert Mérat… Mon aimé rat… Et cætera

Il excellait dans ces improvisations, qui étaient la joie de notre petite fédération sans bannière.

Il me sonne encore dans la mémoire certaine marche fuguée et contrepointée, à la façon de Chérubini, d’une technique magistrale, qu’il avait composée sur le simple trisyllabe de la plupart de nos noms, et dont nous étions à la fois les choristes et les chorégraphes. Elle était notre pæan, et bien avant dans la nuit nous en marquions encore le pas dans la galerie de Montpensier déserte et sonore. Gewaert, à qui je la chantai un jour, à l’Opéra, dans le bureau de Lapissida, voulut à toute force la prendre sous ma dictée, de telle sorte qu’on la retrouvera de sa main au Conservatoire de Bruxelles.

À la fin du repas, Coquelin nous débitait des vers inédits et spécialement faits pour lui par « ses » poètes. Il allait, le matin, les prendre à peine éclos, sur leurs tables, comme on déniche des oiseaux dans leurs nids, à l’aurore. Les plus nouveaux étaient les beaux, et, à l’écouter les dire, on croyait réellement que le temps était aux chefs-d’œuvre. Mais c’était toujours du Théodore de Banville que nous lui redemandions, et pour, cause, car nous n’en tenions que pour le maître de La Pomme.

Qu’est devenue certaine comédie héroïque dont il nous narra, un soir, le scénario et nous récita la première scène ? Il s’agissait d’un jeune coquebin de province que son père envoyait à Paris apprendre la vie par le théâtre du répertoire classique :

— Une troupe, lui disait-il, avec ses personnages classés et déterminés à l’italienne, Géronte, Valère, Isabelle, Araminte, est le microcosme de la société, telle qu’elle est et sera toujours. Leurs rôles en résument les passions immodifiables, les constantes péripéties et les caractères. Tu sauras l’avare par Harpagon, la coquette par Célimène, le filou par Scapin, le fourbe par Tartuffe, ainsi de suite, car les maîtres ont tout révélé, tout divulgué, et qui aime une comédienne aime toutes les femmes en une et n’a plus rien à en apprendre.

Théodore de Banville n’a pas écrit la pièce, et c’est grand dommage, mais il comptait sans Coquelin, qui nous la joua, inédite, aux Trop Serrés.


Les peintres de la Société des Trop Serrés étaient presque tous des élèves de Gérôme. L’un d’eux, Charles Waltner, a passé seul à la gravure, où il est, du reste, devenu un maître. C’est une sorte de Léon Bonnat de l’eau-forte. Sa réputation est européenne. Les autres, demeurés fidèles à la palette, Léon Glaize, Fritz Kæmmerer, Georges Becker, Adrien Moreau, Paul Baudoüin, s’étaient groupés dans une cité artistique, située rue de Vaugirard, composée exclusivement d’ateliers, et dont les parents du premier nommé étaient propriétaires. Des statuaires, Alfred Lanson, Étienne Leroux et Aristide Croisy, complétaient le petit phalanstère, l’un des plus amusants que la jeunesse ait jamais donnés au culte des arts plastiques.

Il fallait entendre, dès le matin, les chansons qui s’envolaient des portes, toujours ouvertes, comme l’arôme du café au lait s’évapore d’un bourg normand au premier soleil. Il y avait dans la cour une fontaine où les sculpteurs venaient puiser l’eau nécessaire aux modelages. Ils s’y groupaient comme des chameliers autour d’une oasis, et ils y fumaient leur première pipe en attendant la venue des modèles. Le tableau était biblique. Entre tous les artistes, les statuaires ont toujours été, et seront probablement toujours, les plus pauvres, par conséquent les plus gais. Ils gardent en eux de l’artisan à la fois et du paysan. De leur lutte manuelle avec la matière leur vient progressivement une force dont l’expression est une joie puérile, « de plein air », qui est celle de l’ouvrier endimanché les jours fériés, avec cette différence que leurs facéties ne sont point grossières et s’arrêtent au respect, comme religieux, des choses du « nu » professionnel. Ils ont la chasteté, verbale, au moins, des athlètes. Jamais les « poseuses » ne se sentent gênées chez le sculpteur, elles le sont quelquefois chez le peintre. J’ai souvent eu la sensation que le sculpteur, devant la femme nue, disait sa messe. C’est quand elle se rhabille qu’il s’éveille à la gaudriole, et que l’homme dissipe l’artiste.

Ceux de la « maison Glaize » étaient jeunes encore et leur rendez-vous matinal de canéphores sonnait l’office aux ateliers. Comme celui de Paul Baudoüin était contigu à la fontaine, c’était lui qui était réveillé le premier par le bruit des seaux et le chant de la pompe.

— Voilà les maçons et le boucan ! s’écriait-il en ouvrant sa lucarne, parions qu’ils vont se chamailler sur les pommes de terre.

La dispute des « maçons d’art » au sujet du tubercule était, en effet, immémoriale. Elle avait suscité entre Aristide Croisy, qui les adorait, et Étienne Leroux, qui ne pouvait pas les souffrir, une animosité qui menaçait de tourner à la haine. Ils ne pouvaient se parler d’autre chose, et, dès qu’ils s’abordaient, ils reprenaient glaive et bouclier.

— Ah ! ah ! voici monsieur Croisy, ricanait Étienne, qui vient chercher de quoi cuisiner son pain à cochons.

— Oui, et monsieur Leroux, sifflait Aristide, pour liquéfier ses féculents harmonieux de joueur de flûte !

— Ceux qui n’aiment pas les haricots sont des imbéciles. Voilà.

— On reconnaît les canailles à ce simple signe qu’ils ont horreur de la pomme de terre. Un point, c’est tout.

Alors, sur le seuil de sa porte, apparaissait Fritz Kæmmerer, Hollandais flegmatique, à qui la querelle sonnait, comme une horloge, l’heure de la première cigarette.

— Du reste… Après toi, de l’eau, s’il en reste ?

— Du reste quoi ?

— Du reste, dis-je, il suffit de savoir lire un peu l’histoire pour comprendre le rôle infâme de Parmentier dans la Révolution et, par conséquent, dans la mort de Louis XVI.

— Pardon, je n’ai pas inventé que le peuple lui-même a baptisé du nom de « Hôtel des Haricots » la prison ridicule de la Garde nationale.

— Qu’est-ce que ça prouve ?

— Tout.

— Rien.

D’une autre baie, poussée avec fracas, partait un : kiss ! kiss ! de Vestale romaine et une tête césarienne s’y encadrait, les yeux encore cillés de sommeil, qui était celle de Georges Becker.

Adhuc sub judice lis est, décrétait-il dans la langue, avec un geste impérial.

Et, successivement, tous les ateliers s’ouvraient ainsi dans la bonne « maison Glaize », comme la ruche à la lumière. Au dehors, la rue de Vaugirard s’animait des cris divers des petits marchands ambulants. On n’attendait plus que les modèles, éternels soucis des artistes, pour se reprendre à l’œuvre commencée, caressée, rêvée, en qui réside toute allégresse et même toute raison de vivre.

— Et puis, tu sais, Leroux, repartait Aristide en hissant son seau sur l’épaule à la façon ronde-bosse de Nausicaa, Rebecca grecque, on connaît l’homme à ce qu’il mange. Il y a des sculptures qui sentent le chou, comme au moyen âge.

— Et d’autres le navet, comme sous l’Empire.

— M. Rude vivait de pommes de terre !

— Et Phidias de fèves ! concluait Étienne en épaulant, lui aussi, son amphore.

Ce débat extraordinaire, et demeuré légendaire chez ceux de mon temps, ne se termina, d’ailleurs, qu’à la mort des deux pétrisseurs de glaise. Étienne Leroux avait fini par déménager pour ne pas y être vaincu, car il n’avait pour lui ni Alfred Lanson, ni les peintres, ni le reste des Trop Serrés. Il se sentait seul en ce conflit renouvelé des gros boutiens et des petits boutiens de Gulliver. On commençait à le mépriser, on lui envoyait, par charge, des boisseaux de vitelottes. Il s’en alla, indomptable, fièrement. Il ne revit Aristide Croisy qu’à Buzenval, où, enrôlés tous les deux dans le bataillon des artistes, le hasard les réunit derrière une haie que canardait comme grêle l’artillerie allemande.

Et Croisy disait à Leroux :

— Tu dois être content, hein ! toi qui les aimes !… Ils t’en envoient, de ces sales haricots !

— Tu veux dire de ces infectes pommes de terre ! Tu n’as qu’à te baisser pour en ramasser ! Ah ! les sauvages !

À l’heure entendue, les modèles arrivaient, seules ou par couples, et, à chacun la sienne, soit pour l’ensemble, soit pour la tête seulement ; jusqu’au déjeuner, la cité tournait au monastère. Je ne sais si le recul des temps m’illusionne, mais il me semble qu’à cette époque les « poseuses » étaient d’une plastique particulièrement heureuse et donnaient des formes de race que je ne retrouve plus que par exception dans les réalisations de l’esthétique actuelle. Peut-être me trompé-je, cependant, et ce que je prends pour un avantage n’était-il que le résultat d’une forte discipline d’école, maintenue par des maîtres tels que Gérôme, Baudry, Paul Dubois et Falguière, selon le talon de la beauté antique, et observé par leurs élèves. Le réalisme n’est pas d’invention nouvelle, et la nature ne produit pas couramment des Vénus de Milo ou de Médicis toutes faites, qu’il n’y a qu’à copier sincèrement pour atteindre le Beau. Il faut donc croire que les artistes procédaient alors par mode d’éclectisme et poursuivaient sur les modèles un idéal de vérité dont la Renaissance leur mesurait la vie et leur imposait la tradition. Nous avions à ce sujet de longues discussions dans l’atelier de Léon Glaize, qui était le plus fort peintre du groupe et en qui nous saluions tous l’autorité d’un praticien impeccable et d’un docte théoricien.


Le propriétaire de cette villa d’artistes était lui-même un peintre de haut renom, Auguste Glaize, que l’on appelait Glaize le Vieux, à la façon italienne, pour le distinguer de Léon Glaize, son fils, qui l’a suivi dans la carrière.

Glaize le Vieux était un romantique. À « Hernani », il avait combattu sous le pennon des deux Devéria, ses maîtres. En ces temps héroïques, et qui semblent préadamites, on se réclamait d’un maître et l’on apprenait son art comme un métier, ce qui, paraît-il, est parfaitement inutile et encore plus ridicule. Moi, je veux bien, si ça vous amuse. Il est vrai que lorsque je me retourne pour voir et savoir quels sont ceux, dans les arts, qui, ayant vécu, durent encore, quoique trépassés, seuls les bons techniciens me semblent avoir ce privilège. Et quasi cursores !

— Vois-tu, me disait un jour Félix Bracquemond, l’aquafortiste, en sortant d’une exposition où je l’avais rencontré, il n’y a plus que des génies. Ce qui devient rare, c’est le talent.

En 1830, Glaize le Vieux, qui avait déjà ses vingt-trois ans (l’âge de la médaille d’honneur aujourd’hui) étudiait encore chez les Devéria et il n’exposa que lorsque « Monsieur Achille », l’aîné des deux frères, lui en octroya l’autorisation, soit six ans après, en 1836. Puis, pendant cinquante ans, à tous les Salons, il tint tête aux modes, à la critique, aux évolutions du goût et au mercantilisme.

Lorsque je le connus, c’était un vieillard magnifique, gai comme un enfant, et plus jeune encore de caractère que ses toqués de locataires. Il prenait part à toutes nos charges d’atelier et nous initiait à la tradition de celles de son temps. Nous l’aimions infiniment pour cette joie philosophique et aussi pour le don qu’il avait de susciter l’idée en nos cervelles. Dans le portrait que son fils a fait de lui, et qui est une maîtresse pièce de l’art français au dix-neuvième siècle, cette vitalité contagieuse est exprimée à miracle et je n’ai jamais pu le regarder sans éprouver le besoin de courir au travail, comme autrefois, après une causerie avec le modèle.

Glaize le Vieux, à près de soixante-dix ans, peignait encore sans lunettes, et toute la journée, comme le Titien lui-même. Il ne prenait campo que le vendredi jour consacré au culte des maîtres, et qu’il passait régulièrement au Musée du Louvre, sans y avoir manqué en toute sa vie une semaine. Dire qu’il en possédait les tableaux un par un, c’est ne rien dire. Il aurait pu les reproduire de mémoire au chevalet. Prenez au pied de la lettre que, pour cet homme, le plus heureux que j’aie connu sur la terre, il n’y eut jamais d’autre joie que cette visite hebdomadaire à notre trésor d’art national. Aussi lui était-il impossible de s’éloigner de Paris : il était prisonnier du Louvre. Je l’ai vu revenir malade de l’écaillement d’un Rembrandt ou des repeints d’un Rubens. Le déplacement d’une toile lui coupait l’appétit, et, dans ce restaurant de la place des Pyramides où il venait chaque vendredi déjeuner, seul, en tête à tête avec les convives radieux de sa pensée, sa chère petite côtelette lui était amère si, devant un chef-d’œuvre, il avait entendu proférer quelque ânerie.

Dans l’horrible conflagration sociale où nous vivons, on aime à imaginer ce que devaient être, au moyen âge, ces calmes artistes traditionalistes, fabricateurs de cathédrales, de maisons de villes, de triptyques, qui ne respiraient que pour l’œuvre et mouraient anonymes, comme les abeilles de la ruche. Qui n’a rêvé le sort sans gloire, mais si plein de paix, du bon maître corporatif, occupé trente ans à ciseler la floraison paradisiaque d’une chaire en bois ou à évoquer dans la transparence des verreries peintes, le doux roman canonique de l’Évangile ? Glaize le Vieux fut l’un d’eux. Il vivait cette vie métaphysique, l’idéale. Rebelle à toute fréquentation mondaine, inconnu de ceux qui sonnent les trompettes de la renommée, et véritable moine de son art, il en était aussi le tâcheron. S’il avait une chapelle d’église à décorer, comme à Saint-Gervais ou à Saint-Sulpice, où il en a laissé d’admirables, il s’installait dès le matin sur l’échafaudage où son fils lui broyait ses couleurs, et il y demeurait jusqu’au soir, suspendu à sa vision, comme fra Angelico et les maîtres de la Renaissance, car, formiste savant et sûr de lui-même, il repoussait l’expédient du marouflage, et peignait à vif sur le plâtre frais, du premier coup, à même la muraille. Félix Bracquemond vous dirait qu’ils sont rares les « génies » sans exercice qui pourraient relever le défi de la fresque et que Puvis de Chavannes lui-même y cane et y maroufle.

C’est dans la peinture à frais, aquafresca, que le concept impose une exécution aussi immédiate qu’intrépide. Glaize le Vieux les menait de front, ayant le cerveau et la patte. Il eût décoré le Mur de la Chine.

Sa double force était, en outre, fécondée par une philosophie socialiste, extrêmement curieuse, où il élargissait sa recherche, et qui lui était reprochée par les esthéticiens purs, et même par Théophile Gautier. Il avait été horloger dans sa jeunesse et, à Genève, il s’était imbu des théories proudhoniennes et surtout fouriéristes. Il y mêlait une sorte de gouaillerie particulière, empruntée à Voltaire, dont le Dictionnaire philosophique était son livre de chevet. Rien de plus amusant, le soir dans son atelier, où nous nous réunissions pour tailler bavette, que de l’entendre accommoder les gaietés de la Bible à la sauce encyclopédique. Son imagination bousingote en laissait au Citateur de Pigault-Lebrun.

La seule aventure publique par laquelle il sortit bien malgré lui de l’ombre discrète où il maintenait sa vie, fut celle qui lui advint lors de son tableau Le Pilori. Cette toile, de dimensions énormes, lui avait été inspirée par quatre vers fameux de Béranger sur le martyre éternel des bienfaiteurs de l’humanité. L’idée de grouper sur la plate-forme d’un pilori tous les héros du Bien à travers les âges signait et résumait sa manière philanthropique et décorative, qui ferait fureur aujourd’hui. Il avait assemblé sur les tréteaux d’infamie Homère, Dante, Cervantes, Jeanne d’Arc, Christophe Colomb, Salomon de Caus, Denis Papin, Jean Huss, Étienne Dolet, Socrate et Ésope, et jusqu’à cette « martyre païenne », Hypathie, que Leconte de Lisle a chantée. On y voyait encore Kepler, Galilée, Bernard Palissy, Corrège, Lavoisier, et… Jésus-Christ… !

L’archevêque de Paris avait bondi sous le blasphème, car le Christ n’est pas un grand homme, il est le Dieu. L’ordre vint des Tuileries d’enlever la toile de l’Exposition universelle, où elle attentait à la religion d’État, et l’affaire fut considérable. Le prince Napoléon intervint, acheta le tableau et en fit décorer l’auteur.

— Ce n’était pas, disait Glaize le Vieux, la présence du Rédempteur qui avait fait loucher M. Sibour, mais bien celle de la pauvre Hypathie… Pensez donc, une martyre païenne… ! Ah ! ils n’aiment pas beaucoup l’Histoire… !

IX

LA MARE AUX CANARDS


Je ne me rappelle pas exactement la raison alléguée par la Société Nantaise du Vaudeville pour me rendre cette pièce, Père et Mari, dont Coquelin lui avait posé le lapin à trois queues dans l’éblouissement d’une lecture hallucinante, — mais, cette raison devait être nantaise, comme la Société même. Elle était alors dirigée par un gros brave homme nommé Harmant, qui avait été acteur en province et que ni la nature ni les études ne destinaient à mener à Paris une entreprise artistique. Il l’avouait d’ailleurs à bras levés à qui voulait l’entendre et chaque auteur qu’il éconduisait s’en allait avec un gémissement du malheureux directeur dans l’oreille.

— Ah ! je vous jure bien que je suis plus embêté que vous ! Il paraît que je me blouse tout le temps sur les pièces. Mes associés m’accusent de vouloir les ruiner en indemnités. Ils ne veulent plus que les grandes signatures. Pourquoi ne me laissent-ils pas m’en aller ? J’ai de quoi vivre, là-bas, en Bretagne, et j’ai horreur de la vie du soir, horreur, mon cher poète, horreur ! Oh ! les premières !

Le plus drôle, c’est qu’il disait vrai ; le père Harmant roulait dans un corps de maquignon une âme candide, illettrée et bénévole. Dans une pièce d’Ernest Feydeau, jouée à la Place de la Bourse, et intitulée : Monsieur de Saint-Bertrand, il y avait une scène violente où Lafontaine était amené par son rôle à gifler Frédéric Febvre, et le bon Nantais ne pouvait en tolérer le spectacle. Il avait tout fait pour que Feydeau reléguât cette « chose affreuse » dans la coulisse, et il n’avait rien obtenu, de telle sorte qu’il n’allait plus aux répétitions. Vint la générale, à laquelle il ne pouvait se soustraire. Il y avait conduit un de ses compatriotes, gentilhomme breton, de passage à Paris, et qu’il avait pour actionnaire du théâtre.

À la scène de la gifle, Harmant, éperdu, secoué de la tête aux pieds, se dresse dans sa stalle : — Arrêtez, messieurs, c’est impossible ! Jamais, sous ma direction, un artiste français n’en soufflettera un autre devant le public. J’aime mieux payer l’indemnité à l’auteur.

Et comme Febvre et Lafontaine eux-mêmes cherchaient à le calmer en l’assurant qu’il n’y avait là qu’un simulacre et que la main de l’un ne touchait pas la joue de l’autre : — Simulacre ou non, je ne peux pas tolérer la scène. Et tenez, je ne suis pas le seul, voici mon ami le comte de…, il est grand propriétaire aux environs de Nantes, il a un château et des chasses magnifiques, il ne dépend de personne au monde, il vient de me le dire : Harmant, c’est révoltant, ré-vol-tant, je vous cite ses propres paroles, et celles-là sont d’un gentilhomme !

Me voyant d’autant plus déçu que je tombais du haut d’une réception enthousiaste, le directeur-malgré-lui m’avait tiré à part pour me donner un conseil secret. La pièce n’avait pas cessé de lui plaire, bien au contraire, et s’il était le maître !… Mais la Société Nantaise en attendait une de Sardou, et, avec celle-là, rien à craindre, n’est-ce pas ? Mais on savait qu’elle n’était pas prête. Il m’engageait donc à aller voir le maître à Marly et à obtenir qu’il retouchât mon travail, d’abord, et, ensuite, qu’il me cédât son tour sur l’affiche. — Vous n’aurez plus alors qu’à rendre visite à Mlle Fargueil, la seule comédienne qui puisse réaliser votre personnage de femme, et cela fait, revenez nous voir avec leur double consentement, peut-être pourrons-nous nous entendre. Mais n’en parlez à personne.

Quoique fort jeune alors, vingt-trois ans, je l’étais plus que mon âge. Je crus ! J’allai à Marly. Je me rappelle que j’y arrivai à neuf heures du soir. Sardou sortait de table. Il se mit à rire de l’heure indue de ma visite, et me demanda si j’avais dîné. Sur l’aveu que l’idée ne m’en était pas venue, son hilarité monta au paroxysme. Il se mit à appeler à haute voix ses gens de service à la façon du vieux répertoire : Holà, Jasmin, Labriche, Bourguignon, maroufles, apportez céans le reste du perdreau, et une bouteille du meilleur, ou je vous étrille !… Et à présent qu’est-ce qui vous amène ? — Votre pièce du Vaudeville, et la mienne. — Vous en avez une à ce théâtre ? Ils ne me l’ont pas dit. — Qui ? — Les Nantais, les « rarinantès », comme les appelle Scholl. Ils me la rendent, à moins… — À moins ?… — Que vous ne la leur retapiez, et, car ce n’est pas tout, que vous ne me cédiez votre tour d’affiche. Voilà.

Ceux qui ont connu Victorien Sardou savent quelle vibration de tout son être déterminait en lui la colère. Il bondissait aux quatre coins comme une balle élastique. Avec des gestes de télégraphe de Chappe il égrenait, de sa voix grasse de méridional, tout le rosaire du verbe de gueule. Il tournait en fauve autour de la table, poussant du pied chaises et tabourets, renversant vaisselles, carafes et le reste, et, la ressemblance y aidant, il réalisait de façon si saisissante le Bonaparte légendaire des entrevues et traités du Danube, que j’en restais, l’aile de perdreau en l’air, stupéfait et conscient de la bêtise de ma démarche.

— À vous, reprit-il en se calmant un peu, je ne vous en veux pas le moins du monde, vous êtes visiblement un gosse, vous croyez que cela se fait, au théâtre, de céder son tour à un confrère. Mais eux, les idiots, les misérables, les « rarinantès », abuser de la candeur d’un brave garçon de poète pour l’employer à une pareille mission, se foutre de lui, le rouler dans la farine et se dégager sans bourse délier d’un engagement aussi valable que n’importe quel contrat de commerce, ah ! les fripons, les bons à pendre, les directeurs enfin, car tous se valent ! Mais, répondez-moi, ne vous ont-ils pas poussé à une autre visite ?

— Si, ils m’ont conseillé d’aller offrir le rôle de femme à Mlle

— …Fargueil, hein ?

— Oui.

— Ça y est ! C’est complet. La connaissez-vous, Fargueil ? Non ? Eh bien, allez-y de ma part, et dites-lui : Sardou retire sa pièce du Vaudeville. Il la donne à Montigny, entendez-vous, à Montigny, au Gymnase ! Il me cède son tour, il me le repasse, oui, madame, et revenez me dire ce qu’elle vous aura répondu.

— Merci, fis-je en me levant.

Le jeune maître tint à me reconduire à la porte. Il avait repris sa bonne humeur de l’accueil, et, sous le cache-nez dont il s’était emmitouflé contre le brouillard du soir, il me criait gaiement : — Elle vous recevra de dos, la belle Anaïs, c’est sa marotte, et elle vous regardera tout le temps dans la glace. Mais ne perdez pas la tête si elle se retourne. Elle n’est quinquagénaire que de face.

La réception de la célèbre comédienne fut telle en effet que mon hôte me l’avait annoncée. C’était rue de Navarin, dans une villa fort vaste, en manière de caravansérail, où elle occupait un rez-de-chaussée ouvrant sur un jardinet aménagé en volière. J’attendais depuis quelques instants dans cette volière, lorsqu’un froufrou de robe me prévint de la présence de la déesse, car c’en était une assurément, et jamais je n’ai vu réaliser par aucune autre cet idéal, d’ailleurs tout conventionnel, de la grande dame de race dont le théâtre entretient encore la légende. Elle se tenait d’ailleurs debout devant une haute psyché disposée à contre-jour où se dessinait comme au burin le galbe de sa silhouette.

La créatrice de Marco, la fille de marbre, avait à la ville comme à la scène, une voix singulière et très prenante, dont la vibration ressemblait à celle de sa robe même. Ceux qui l’ont entendue dans ses grands rôles se rappellent encore les effets tragiques qu’elle obtenait de ce chevrotement par où s’exprimaient les sanglots des âmes déchirées. Comme je ne les attribuais qu’à un artifice de déclamation, je fus un peu décontenancé de le retrouver au naturel, parmi les cris d’oiseaux, dans l’invite qu’elle me fit à m’asseoir, seoir, oir, et, malgré l’avertissement de Sardou, tout à fait déconcerté par l’implacabilité de ce dos dont je n’obtenais pas le revers. Je n’en débitai pas moins ma petite palabre.

— Je reconnais bien là Sa-ar-dou, vibra-t-elle sans se détourner d’un centimètre. Quant à votre œuvre, personne ne m’en a soufflé mot au théâtre.

— Vous plairait-il de la connaître, madame ?

— Pourquoi vous voler votre temps ? Nous répétons depuis hier au Vaudeville une pièce de Théodore Barrière.

Lorsque je me retrouvai dans la rue, je dus m’appuyer contre un mur pour ne pas tomber, tout tournait et je n’y voyais plus devant moi. Ainsi, c’était cela, le théâtre ! Tout le monde s’y dupait, s’y passait la jambe, s’y enfonçait les côtes, et le monde dramatique n’en laissait rien, pour le ridicule, à ces conflits de canards qui s’arrachent une grenouille déchiquetée dans une mare. La sagesse me prescrirait de me soustraire tout de suite aux affres d’un pareil négoce. Je repris donc mon manuscrit et je le flanquai d’une main sûre au haut d’une armoire.

Quinze jours après je rencontrais le père Harmant à la porte du Vaudeville.

— Eh bien ! ça va, cette pièce de Barrière ?

— Quelle pièce de Barrière ?

— Celle que vous montez ?

— Mais non, elle est de Sardou, vous le savez bien !

X

MA CANTATE


J’ignore si l’usage en est resté à la Comédie-Française, mais, sous le Second Empire, elle donnait des cantates à Molière.

Elle les lui donnait le 15 janvier, jour anniversaire de sa naissance, et, pour les frais du culte, elle « casquait » de vingt-cinq louis dans le chapeau de l’heureux poète à qui la commande était échue. Rien de plus agréable ni de plus facile à gagner d’un coup de lyre que ces cinq cents francs du bon Dieu.

— Ah ! monsieur, disait Glatigny à Édouard Thierry, directeur du théâtre, à ce prix-là on vous en ferait pour rien !

La commande me vint à mon tour, comme à tout le monde, et ce fut pour l’an 1867, soit le deux cent quarante-cinquième service annuel et bout de l’an du contemplateur. Si je n’avais obéi qu’à mes penchants, l’apologue de notre Térence national eût assez aisément versé à l’abattage, car en ce temps-là les chevelus du Pinde en laissaient volontiers la patrie aux universitaires et le culte aux comédiens. Je suis encore de ceux, je l’avoue à mon dam, que Le Misanthrope embête profondément, et qui ont le courage de le dire. Je me rappelle qu’un jour, à la répétition de Plus que Reine à la Porte-Saint-Martin, je fus surpris de l’accueil réfrigérant de mes interprètes, si aimables à l’ordinaire. J’avais publié, la veille, un article où je faisais toutes mes réserves sur ce chef-d’œuvre biséculaire dont la philosophie de cour me paraît au moins périmée et la forme parfaitement lourde. Tout à coup, mon brave Coquelin parut au fond de la scène, et, écartant d’un geste les artistes, il piqua droit à moi, et, d’une voix d’assesseur au Jugement Dernier :

— Si j’avais su que tu n’aimasses pas Molière, je ne t’aurais pas joué ta pièce !

Il le savait pourtant depuis 1867, car il avait assisté à la gestation de la cantate, mais il l’avait oublié dans ses voyages.

Je me hâte de dire, cependant, qu’il m’en prêtait trop à ce sujet. J’aimerais beaucoup plus Molière que je ne l’aime, si ceux qui me le masquent l’aimaient moins, ou du moins si ceux qui l’aiment trop me le démasquaient davantage. Le fétichisme lasse l’adoration, et de là vient peut-être que je récalcitre au Misanthrope.

Or, il ne s’agissait pas, pour la cantate, de récalcitrer, non seulement au terrible Misanthrope, mais à n’importe quelle manifestation du Verbe subventionné, et il y avait à cela des raisons sérieuses qui, sous le nom de dettes criantes, clamaient chaque matin derrière ma porte déjà branlante. En somme, et dans L’École des Femmes et dans Le Bourgeois Gentilhomme, il me restait bien encore pour vingt-cinq louis d’admiration sans faille.

J’avais proposé à Édouard Thierry à peu près tous les thèmes, exploités déjà ou à exploiter encore, que depuis deux siècles et demi l’anniversaire tend aux lyres, comme dit Banville, extasiées !

— Que diriez-vous d’un : Molière et Laforêt ?… Ou d’un : Molière déjeunant avec Louis XIV ?… Ou d’un : Molière à Auteuil ?… Ou d’un : Molière mourant entre deux sœurs de charité, dont l’une, guimpe rejetée, serait Thalie et l’autre Melpomène, et qui l’enlèveraient sur leurs ailes auprès d’Aristophane, de Térence et de Plaute, dans l’immortalité ?

Mais Édouard Thierry secouait négativement la tête.

— Autre chose, et du nouveau, s’il est possible.

Possible ? Il en parlait à son aise ! Il n’y avait, en fait de nouveau, que l’exaltation de Molière comédien. J’en risquai l’offre, un peu flagorneuse peut-être.

Mais Édouard Thierry était un fort moliériste, à qui on ne posait pas de lapins historiques.

— Non, fit-il, pas le comédien, il n’a été vraiment bon que dans Le Cocu Imaginaire, et avant d’être marié. C’est surtout un poète dramatique.

« Le mieux était de s’en tenir à l’ode, la belle ode, pure et simple, l’ode pindarique, que Victor Hugo avait renouvelée, sans trop l’imiter toutefois, à cause de… »

Et il me montra les Tuileries par la fenêtre.

Je la fis. Elle fut dite par Leroux, excellent artiste, incomparable dans les marquis de répertoire, qui, dépourvu de toute mémoire, la bousilla, et, de la sorte, me sauva la mise. Je l’ai retirée d’avance, et par testament, de mes Œuvres complètes. Mais Le Figaro la publia. Mes ennemis l’ont gardée.

Mais aussi était-ce bien ma faute ?

Lecture prise, Édouard Thierry m’avait mandé à son cabinet :

— On voit, me dit-il, que vous adorez Molière !

— Alors, si on le voit, tout va bien.

— Camille Doucet sort d’ici. Je lui ai lu votre cantate. Il ne lui fait que deux reproches. Le premier, c’est qu’elle est trop bien rimée : « On n’est pas forcé », a-t-il fait.

— Quel est le second reproche ? émis-je.

— Promettez-moi de ne pas bondir !

Et après un temps de silence pendant lequel je le vois encore tourner autour de ce bureau directorial où Jules Claretie, après Émile Perrin, le remplace, il reprit, insinuant et diplomatique :

— On sait peu de choses sur Pindare… Vous mourrez comme lui à quatre-vingts ans, couvert de gloire… Mais ce qu’il touchait pour une ode, on l’ignore, même par tradition… Il y avait les plus grands rapports entre les Jeux Olympiques, qui lui ont inspiré de si beaux chants, et cette fête européenne où l’empereur et l’impératrice convient les peuples, pour le printemps prochain, au Champ-de-Mars, n’est-ce pas. Une Exposition universelle, c’est le renouveau de ces fêtes authentiques, où Sophocle, Euripide…

— Pardon, et le second reproche de Camille Doucet ?

— Eh bien, il regrette que, dans une strophe, ou deux, disons quatre, vous ayez oublié de pindariser…

— Quoi, l’Exposition universelle ?

— Vous l’avez senti vous-même.

Je le regardai ébahi, béant, hébété.

— Mais… Molière est né en 1622 ?…

— Oui, eh bien ?…

— Et vous voulez que je rattache à mon pæan d’anniversaire celui de la foire des peuples au Champ-de-Mars ?

— Ce n’est pas moi qui l’exige.

— C’est Camille Doucet ?

— Non plus…

— Le maréchal Vaillant, alors ?

— Cherchez plus haut.

— Ma foi, lançai-je, épouvanté, je le donne à Victor Hugo lui-même !

Et, reprenant mon chapeau et ma canne, je tirai vers la porte.

— Vous avez tort… Réfléchissez… Ce n’est point si difficile que vous vous l’imaginez. Sans s’adresser à Victor Hugo, qui ne viendrait pas, du reste, nous avons d’autres poètes, jeunes ou vieux, pour qui le travail ne serait qu’un jeu… C’est dans votre intérêt que je vous parle… Vous devez avoir besoin d’argent pour offrir un bouquet à Madeleine Brohan ou à Émilie Dubois, qui m’ont dit de vous cent, et même cinq cents choses charmantes… Et puis, ce qu’on vous demande n’est qu’une question de transition… Vous la trouverez dans l’universalité de Molière… Molière universel, comme l’Exposition… Vite, rentrez chez vous, et croyez-moi, relisez La Marseillaise !…

Je ne rentrai pas chez moi, mais je courus chez mon tailleur, chorège de mes dettes vociférantes.

— Voici, lui dis-je, me renouvelez-vous mes billets pour trois, six, neuf, si je vous fais une réclame en plein Théâtre-Français, dans une cantate à Molière ?

— Sur la scène ?

— Sur la scène, et à la rime.

— Tope, mais j’aurai un billet de faveur ?

— Vous l’aurez.

Et il l’eut.

Dans l’une des strophes, Leroux disait autant qu’il m’en souvient :

France, le monde entier vient te remercier…

Mon tailleur avait nom : Mercier !

La rime y était, et riche !

Telle fut ma cantate à Molière.

XI

ALPHONSE DAUDET


Ce fut à cette époque que je connus Alphonse Daudet.

Où s’en vont-ils, les bons compagnons des années d’apprentissage ? Pourquoi s’éclipse-t-on les uns après les autres au lieu de partir ensemble, comme on était venu ? Ce serait mieux pourtant de tomber au gouffre, les mains encore nouées, ainsi que dans les rondes guillotinatoires des préaux de prisons, sous la Terreur ! Mais non, le Divin Boucher des Abattoirs Célestes procède par sélection dans ses décimations, les meilleurs d’abord, et les têtes d’élite. Les autres restent pour écrire leurs souvenirs.

Quand je pense que mon cher Daudet est dissipé, anéanti, depuis quatorze ans déjà, et qu’on n’est même pas sûrs de se revoir !

Coquelin nous avait présentés l’un à l’autre, dans sa loge, à la suite d’une représentation de L’Œillet Blanc, charmante petite pièce vendéenne que le poète des Prunes avait écrite en collaboration avec Ernest Lépine, secrétaire, comme lui, du duc de Morny, et qui devint plus tard assez notoire sous son pseudonyme de Quatrelles.

C’était ce Lépine, entre parenthèses, que la duchesse, qui n’avait pas la mémoire des noms, s’évertuait à appeler Monsieur Lévy, par une confusion que je n’ai pas à expliquer à des Parisiens.

Quoiqu’il eût déjà, je crois, publié Le Petit Chose, où toute son œuvre est en germe, Alphonse Daudet n’était guère encore que « le poète des Prunes », triolets fameux dans nos anthologies lyriques, popularisés par Coquelin lui-même, et qui, de l’aveu de Banville, restent le prototype et le modèle du genre. Les Prunes, c’était son Vase Brisé, son Sonnet d’Arvers, son Passant, son brevet de gloire enfin. Celui qui lui aurait prédit alors qu’il tartinerait des romans à pleins tomes et qu’il serait l’un des Quatre du Naturalisme, l’aurait laissé incrédule au moins et peut-être l’eût mis en colère. Il n’aimait que les vers et la musique, celle de son pays surtout, les noëls provençaux et les farandoles. Alphonse Daudet, naturaliste ! Miséricorde ! D’ailleurs, il ne l’a jamais été, pas plus que Flaubert, ni même, ne bondissez pas, que Zola.

— Il n’y a jamais eu qu’un seul naturaliste, disait Victor Hugo, c’est Henri Monnier, et il en est mort, lui et son œuvre.

L’auteur de Tartarin et de L’Arlésienne est resté jusqu’au bout un poète, sans avoir cessé de l’être, et Dieu merci, dans tous ses ouvrages.

À vingt-quatre ans, il était admirablement beau, et portait en brun « la honte » de l’être, comme Catulle Mendès en blond. Celui-ci ressemblait à un page de verrière renaissance, celui-là à un jeune prophète arabe, et tous deux à l’envi étaient la joie des yeux. Ils étalaient sur les boulevards des chevelures absaloniennes rivales, l’une en or flamboyant, l’autre en ébène velouté, et ils montaient à tous les balcons sans échelles.

Les poètes, c’est une loi de nature, sont toujours beaux et, quand ils ne le sont pas tout de suite, ils le deviennent.

À cette perfection des traits, où le terrible Alexandre Weill voyait le signe d’une origine juive — « Daudet, disait-il, c’est Davidet » — ce qui, d’ailleurs, ne prouvait rien du tout, Le Petit Chose mêlait une vertu d’attirance dont l’effet était universel et irrésistible. Il existe en physiologie certain charme auquel, faute de mieux, le peuple a donné le nom de : charme des bâtards, sans doute parce que la mère y influe plus que le père dans l’atavisme. Il va sans dire que des enfants fort dûment légitimes le dégagent, et tout autant que les naturels, mais le terme me vient en aide pour rendre la puissance de séduction dont la nature l’avait doué, sans oublier de l’armer de la voix la plus prenante que j’aie entendue après celle de Théophile Gautier.

Je me rappelle que cette voix envoultait littéralement Villemessant et qu’elle ouvrait, comme Sésame, la caisse aux avances du Figaro, où Daudet commençait la série délicieuse de ses Contes de mon Moulin. Il en connaissait du reste le pouvoir orphique, et, musicien dans l’âme, s’il entonnait un noël du royaume d’Arles, ou, mieux encore, quelque chant de Gluck, qu’il adorait, on l’eût suivi, parmi les tigres et les hyènes, jusque dans les Enfers, à la recherche d’Eurydice.

Il est vrai qu’il n’y serait pas parvenu sans chien, car il était quasi aveugle. Sa myopie, du moins, confinait à la cécité. Il y avait alors, à Paris, trois myopes légendaires : Paul Foucher, Aurélien Scholl et lui, qui défiaient l’opsiométrie la plus savante et y décrochaient des numéros de monocles hors fabrique. Les petits journaux ne tarissaient pas de blagues à ce sujet et Scholl lui-même trouvait les plus drôles. C’est lui qui racontait que Paul Foucher, son rival en Bélisaire, conduit dans une galerie d’art, et placé devant une Vénus accroupie, demandait à l’amateur si c’était le portrait de sa mère.

Daudet ne lui en laissait rien pour les galéjades de ce genre, et il s’en attribuait d’hyperboliques.

Le soir même, où, après L’Œillet Blanc, je le vis pour la première fois dans la loge de Coquelin, voici celle qu’il nous lança :

— Mon vieux, je peux l’avouer devant un confrère qui est journaliste et qui, par conséquent, n’ira le répéter à personne, mais il m’en arrive de désespérantes.

— Lesquelles ? fit Coquelin.

— Hier, par exemple, celle-ci : tu connais La Rounat, le directeur de l’Odéon ? Tu sais comme il est maigre ?

— Un échalas.

— Pis, un fil de fer. Hier, donc, je le rencontre. Il faisait le pied de grue au bord d’un trottoir, sous une fenêtre. D’abord, je ne voulais pas le reconnaître. Il attendait peut-être un signal pour monter chez une Araminte.

— C’est probable, en effet. Il ne dételle pas encore.

— Tu vas voir. Comme il fumait un cigare énorme dont le feu crépitait comme un phare dans le brouillard, je me décide à l’aborder : « Bonjour, La Rounat… » Pas de réponse. C’était clair. Il n’y avait qu’à le laisser à ses amours. Cependant…

— Cependant… ?

— Cependant, tu sais que je lui fais une pièce, pour Tisserand ?

La Dernière Idole ?

— Oui. Il n’en connaît pas encore un mot, parce que je ne me décide pas à l’écrire, mais elle est faite, et je l’ai là, scène à scène.

— Moi aussi. Tu me l’as racontée.

— Eh bien ! j’éprouvais le besoin de la raconter aussi à La Rounat, et je la lui raconte… Une froideur de glace. Pas un mot, pas un geste, rien. Il écoutait pourtant, avec une attention évidente, mais sans quitter son gros cigare absurdement lumineux… Je commençais à la trouver mauvaise. « Mais, La Rounat, La Rounat, c’est La Dernière Idole que je vous raconte ! » Silence, immobilité. Je m’échauffe, je m’emballe, et, tu sais, je suis du Midi, je le prends à bras le corps… Ah ! mon bon !… du bronze !

— Quoi ?

— C’était un réverbère !

XII

UN BIFTECK AUX POMMES


Je vous ai parlé du petit pavillon de garde ou plutôt de concierge, où, aidé de Maurice Dreyfous et d’Armand d’Artois, j’avais transporté mes dieux domestiques. À la vérité, je n’en avais point d’autres, et, dans les premiers temps au moins, je tenais mon ménage moi-même et perpétrais ma cuisine en personne. Les œufs durs, qui sont des choses toutes cuites, en formaient la base, assez indigeste, comme on sait, mais économique, et comme la sainte Providence a donné les meilleurs estomacs à ceux qui ont le plus de peine à les remplir, il ne laissait pas d’arriver que, selon le précepte de l’École de Salerne, je ne me couchasse, de temps à autre, sur ce demi-appétit qui est si favorable à l’hygiène.

Quand les crises étaient trop clamantes ou bâillantes, six escargots les apaisaient. Mais les chiens sont rebelles à ces limaçons et les chats plus encore peut-être. Or, ainsi que je vous l’ai raconté, j’avais été impérieusement adopté par un de ces toutous sans race qui sont ami-nés des poètes et les reconnaissent dans une foule. Je l’avais appelé Bistu, sans raison plausible, par simple amour des onomatopées qui sont les germes des rimes. Quant au chat — celui de ce temps-là, car j’en ai toujours eu — il répondait au nom symbolique de : Point-et-Virgule, parce qu’il ressemblait à ce signe de ponctuation. C’étaient tous deux de discrètes personnes. Dès que Bistu apercevait sur le coin de la table les escargots du jeûne lyrique et Point-et-Virgule les œufs à la coquille rouge, tous deux, et chacun de son côté, s’en allaient dîner en ville, dans les Ternes, chez les bourgeois, et ne revenaient que la panse pleine.

Mais comme mon pavillon ouvrait sur un jardin magnifique, planté de hêtres séculaires qui sont des arbres à escarpolette, et velouté d’une pelouse ronde où il y avait un « ancien » jet d’eau, comme à Versailles, mes camarades venaient y passer le dimanche et quelquefois même ils y faisaient une petite retraite de huit ou dix jours, selon les loisirs que leur laissait une littérature intermittente. Le plus assidu était mon cher Zizi — Georges Charpentier — dont l’existence ballottée nécessitait, plus que toute autre, de longs repos au sein de la nature. Il m’arrivait à l’improviste, quoique toujours attendu, en fiacre, le fiacre étant sa passion dominante, et le carrosse de la bohème. Dans la dextre, il avait de la galantine truffée, la seule qu’il « tolérait », et dans la senestre, en bons déchets de choix, le déjeuner des deux autres « bêtes de la maison ». Et c’était là une orgie à quatre, dans la verdure, autour de la vasque coquillagée où l’ex-jet d’eau dressait sa pointe sans naïades. Puis, on allait fatiguer le temps sur les billards.

L’ère des balthazars close, on revenait, sans soucis d’ailleurs, aux nourritures sommaires et expéditives du jeûne lyrique. Je savais faire la fondue au fromage, et j’ose dire même que j’y excellais. Mais Zizi n’avait reçu aucune instruction culinaire et son attitude devant une casserole ou un poêlon était celle des brochets devant une pomme. Il s’en allait.

Je me rappelle qu’un jour, ayant résolu de m’attaquer au problème du bifteck aux pommes, je l’envoyai chez un maître boucher, riche en viandes diverses, se nantir de l’élément fondamental de l’équation gastronomique. Il revint avec une pièce qui me parut être, en effet, propre à la recherche. J’avais allumé un brasier sur la pelouse et nous pelions tous deux les patates, « comme les Natchez », disait-il, lorsqu’une voiture s’arrêta à la porte, dans la rue de Villiers, rue de banlieue fort déserte où il ne passait guère que des charrettes de maraîchers.

Comme il n’y avait aucune sonnette au pavillon, il était assez difficile de se faire ouvrir, et, généralement, pour ne pas me déranger, les amis enjambaient à même par-dessus la muraille du jardin. Mais, cette fois, Bistu, qui ne reconnaissait aucun d’eux, se prit à aboyer en cerbère.

— Ne bouge pas, me dit Georges, c’en est peut-être un !…

Car il en voyait partout, hélas ! Et se hissant au ras du mur, entre les pariétaires, il me jeta :

— C’est une femme !… Chouette !

Et je courus ouvrir.

Très élégante, finement parfumée et gantée, la visiteuse était restée dans l’encadrement de la porte, et elle regardait écarquillée le tableau de campement mohicanesque.

— Oh ! Que c’est drôle, fit-elle, en plein Paris !

Nous la priâmes d’entrer et de bien vouloir nous dire l’objet de sa visite.

— Tout à l’heure…, rien ne presse !

Et sans étonnement ni questions, elle alla s’asseoir sur la balançoire pendue aux hêtres, seul siège qu’il y eut dans notre savane, où elle appela tout de suite le chat dans son giron.

— Oh ! que c’est drôle !… Continuez donc… C’est votre déjeuner que vous faites ?…

— Oui, madame.

— Et si le cœur vous en dit ? ajouta Zizi avec la dernière des imprudences.

Elle éclata de rire :

— Mais, malheureux, vous ne savez même pas peler les pommes de terre !

Et, ôtant ses gants :

— Donnez-moi ça ! s’écria-t-elle.

Et ce fut à notre tour de nous ébahir. Cette élégante, cette inconnue, sur la balançoire mollement remuée, avec le chat sur les genoux, nous donnant une leçon de cuisine élémentaire, Lancret et Chardin mêlés, n’était-ce pas extraordinaire ?

— Ah ça ! mais vous les ciselez, madame.

Elle sauta à terre :

— Et le bifteck, où est-il, le bifteck ?

Nous le lui présentâmes, et, pour le coup, elle se tordit de joie.

— Mais, mes pauvres enfants, ce n’est pas un bifteck !… Ce n’est même pas du bœuf !… Ah ! ah ! bonté divine ! C’est du veau, du simple veau, pour le marengo, aux carottes ! Il faut quatre heures pour que ça cuise !

Alors, nous fûmes consternés, car nous n’avions pas de carottes !

— Avec tout ça, soupirait Georges, vous oubliez de nous dire qui vous êtes, et nous ne songeons plus à vous le demander. Elle est bien bonne.

Elle pencha la tête, réfléchit un moment, et, nous tendant les deux mains :

— Tenez, vous êtes trop gentils, avec vos vingt ans et votre bêtise d’artistes. Je vous emmène tous les deux. Venez.

— Où ?

— Déjeuner à Bécon, chez Suzanne Lagier. La connaissez-vous, Suzanne Lagier ?

— De réputation, une célèbre comédienne ?

— Qui cherche une pièce, avec un beau rôle pour elle, c’est-à-dire pour moi, car je suis cette Suzanne Lagier. C’est Larochelle qui m’a envoyée vous voir.

— Ah ! Madame, que d’excuses.

— Vous m’avez invitée, je vous invite. J’ai là mon tilbury que je conduis moi-même. En route, mes poètes.

Quand nous revînmes de Bécon, le soir, nous avions une commande de drame, en collaboration, mais nous ne trouvâmes plus le veau ; Bistu et Point-et-Virgule se l’étaient partagé, et les patates jonchaient la pelouse, objets de leurs jeux fraternels, autour de l’ancien jet d’eau solitaire.

XIII

FRITZ KÆMMERER


L’atelier de Léon Glaize était, il est encore, une salle immense de onze mètres carrés et disposée pour les vastes tableaux d’histoire et les compositions décoratives. Il est peu d’artistes de mon temps qui n’y aient hanté, au moins les jours de fêtes, car on s’y amusait, follement et personne n’était plus aimé que son hôte.

C’est là que se donnèrent, sous la direction de Léon Hennique, je crois, ces fameuses charades bibliques, où Guy de Maupassant et Paul Déroulède, entre autres, figurèrent comme comédiens improvisés et dans lesquelles il y avait des interprétations de l’Ancien Testament dont l’orientalisme plutôt hardi ravissait à l’extase ce grand enfant qu’était Gustave Flaubert. Certaine mise à la scène de l’histoire de Joseph vendu par ses frères, et où les chameaux jouaient un rôle prépondérant, quoique muet, ont laissé à ceux qui y assistèrent le souvenir d’un « mystère » médiéval comme on n’en fait plus depuis le douzième siècle, même en chambre. Maupassant y était prodigieux et Déroulède y tenait l’emploi de chamelier en chef de la caravane.

Quand on me demande d’où date le Naturalisme, je n’hésite pas à répondre qu’il est né chez Léon Glaize, peintre d’histoire, et que c’est Léon Hennique, et non un autre, qui l’a tenu sur les fonts.

Il y eut aussi une arlequinade florianesque dont le Pierrot, bizarrement conformé par la nature, portait hyperboliquement derrière ce que l’on porte devant à l’ordinaire et était forcé de se présenter de dos à Colombine. Il en résultait des déclarations surprenantes et dont tous les gestes portaient sur un auditoire, malade de rire. Flaubert trouvait cela shakespearien, ni plus ni moins, shakespearien, et criait au grandissime comique !…

Le costumier de ces soties énormes, que Cadet venait régler, était Fritz Kæmmerer, dont le goût inventif pour l’habillement laissait loin l’art de Worth et de ses émules. Il possédait d’ailleurs une collection de frusques incomparable, précieusement serrées dans de vieux bahuts de sacristie et dont il étalait ces jours-là les richesses. Celui qui n’a pas vu Kæmmerer, la cigarette au bec, enrubanner, épingler, corseter, juponner, coiffer, chausser et fleurir les actrices de nos charades, d’ailleurs toutes des modèles, ne sait pas ce que c’est que de chiffonner. Il était, d’ailleurs, Hollandais et fils d’un serrurier d’Amsterdam, chez qui il me mena pendant une excursion que nous fîmes ensemble dans son pays, et il unissait à ses dons d’habilleur sans pair la précision méthodique et l’ordre ethnique de sa race.

Si l’on nous avait prédit, en ces heureux jours, que ce délicieux compagnon, artiste favorisé des dieux et qui vendait déjà ses tableaux comme on vend de la galette, gai en outre d’une gaieté en dedans et « d’autant plus profonde », disait Georges Becker, oui, si une sorcière nous avait annoncé que ce grand sec, ivre de valse et qui en tenait le coup sans fatigue jusqu’à l’aube vermeille, se lasserait de la vie et se dégoûterait de sa chance même, au point de se suicider, sans cause, pour le plaisir, cette pythie eût été reconduite sous les huées, et Saint-Saëns, aidé d’Emmanuel Chabrier, lui eussent, à quatre mains, plus le nez, composé sa marche funèbre.

Et pourtant, il en fut ainsi et Fritz Kæmmerer s’est tué. Un soir, dans le petit atelier, sous celui de Léon Glaize, où il vivait en célibataire endurci, il se pendit à son lustre, et on n’a jamais su pourquoi. À l’heure où j’écris, ses amis se le demandent encore. Et comme s’il voulait défier leurs conjectures, il légua toute sa petite fortune, tant en pécule, bibelots, collections et ouvrages, à une femme de ménage qu’il n’avait pas depuis un mois à son service. La plupart de ses costumes, robes et toilettes, garde-robe de peintre sans prix, ont été d’ailleurs achetés à l’hôtel Drouot par Sarah Bernhardt.

L’âme humaine est décidément incompréhensible. Ses problèmes vont jusqu’au coq à l’âne. Le suicide de mon pauvre Kæmmerer reste, pour ceux qui l’ont connu, un rébus macabre dont aucun d’eux ne sera jamais l’Œdipe et Léon Glaize lui-même en jette sa langue aux chiens. À Amsterdam, quand il me conduisit chez son père, dans le long atelier obscur et rembrandtesque où il avait vu le jour, j’avais été frappé de leur attitude réciproque, attitude à l’allemande, sans expression extérieure, mais où, visiblement, leurs deux êtres vibraient d’une émotion intérieure qui les paralysait. Assis l’un devant l’autre, ils se regardaient en silence. Le père buvait des yeux ce fils, parti depuis si longtemps à la conquête de Paris, et qui lui revenait, pour quelques heures, célèbre, riche et francisé. Et le fils, un peu pâle tout de même, souriait à ce grand échalas à houblon de vieux ferronnier qui, à quatre-vingts ans, menait encore le petit marteau et la cisaille sans lunettes, les mains sûres et la pipe aux babines. Ils n’échangèrent que quelques mots, en néerlandais, s’embrassèrent, et ce fut tout. Mais je sentis bien que l’ancien était ce que mon ami aimait le plus au monde et, je ne sais pourquoi, à l’annonce de son suicide, le tableau de cette visite à Amsterdam s’évoqua tout de suite dans ma mémoire, par quelle corrélation, je l’ignore.

Fritz Kæmmerer était-il de ceux que Maurice Barrès appelle des « déracinés » ? non assurément. Il était devenu Français tout de suite, comme on se rapatrie, dès son entrée dans l’atelier de Gérôme, et il y avait noué, avec Léon Glaize, une de ces amitiés infaillibles qui ne se délient que par la séparation mortelle. En outre, il avait retrouvé dans la famille de son compagnon tout ce qu’il avait pu laisser à Amsterdam, plus, en Mme Glaize, la « maman Glaize », la sollicitude maternelle qui avait, je crois, manqué à son enfance. Il était comme le troisième fils de cette femme admirablement bonne, dont le souvenir seul suffit à m’humecter les yeux. Rien de plus parisien que le peintre des Incroyables, en qui revivait un Debucourt avec la grâce des maîtres du dix-huitième siècle les plus raffinés. Sa souplesse de dessin était incomparable. Il crayonnait une forme, comme l’araignée ourle sa toile, du bout acéré du graphite, entre deux bouffées de cigarette. Je me rappelle qu’il peignait avec des brosses fines, pointues, si rares de poils que nous les nommions des « cils de-z-yeux ». Je n’en ai connu d’aussi menues qu’à Bastien Lepage, et celles de Meissonier lui-même étaient, en comparaison, des rats-de-cave à badigeon.

Lorsque dans les tableaux des camarades il y avait un motif à traiter d’architecture ou d’ornementation archéologiques, on allait chercher « Kæmme » et ses cils de-z-yeux. Il arrivait avec ses deux petites boîtes, dont l’une était sa boîte à clous, atavique, pour retendre les châssis, s’ils n’étaient pas tendus à son gré, et en deux paquets de cigarettes, il exécutait, sans appui-main, le motif archéologique. Ce fut ainsi que dans une toile immense et champ-de-marsienne de Georges Becker, Respha défendant ses fils contre les vautours, le boucher de l’une des potences où se tordent les suppliciés fut improvisé au cil de-z-yeux par notre habilleur des charades bibliques. J’ajoute, en vue de postérité, que toute la base de ladite potence est de ma propre palette, ou plutôt d’un pot de tons mêlés où, le soir, Becker raclait la sienne. Il n’y avait qu’à prendre un couteau flexible et qu’à cimenter, comme à la truelle, pendant que Léon Glaize, docte aux formes humaines, achevait, de-ci de-là, des bras, des jambes et des coins de torses ébauchés. Il est vrai que douze porteurs herculéens attendaient dans la cour le moment de transporter au Salon, qui s’ouvrait le lendemain, cette toile démesurée, dont Kæmmerer, de son petit marteau, assurait encore les quatre angles. D’ailleurs, elle y ameuta les foules et la potence y eut sa part de gloire, elle criait de vérité. Comme la critique d’alors l’attribua à Léon Bonnat, je la réclame, dûment.

XIV

VILLEMESSANT ET BOURDIN


Ce prodigieux Villemessant, qui a incarné de pied en cap le grand barbier de comédie dont le nom baptisait son journal, avait, on le sait, deux gendres. L’un était B. Jouvin, critique au beau style que nous appelions, sur le boulevard : « Béjouvin » et qui tenait la férule dramatique au Figaro. Sa critique était la plus savante du monde, mais à côté des étincelants chroniqueurs de la rédaction, les Rochefort, les Scholl, les Monselet et même d’Albert Wolff, la prose « béjouvine » sonnait comme bourrée auprès d’une valse.

Son beau-père en plaisantait lui-même délibérément. Il jurait que personne, ni sur la terre ni dans les cieux, n’avait jamais lu une ligne de son encre de grande vertu.

— Il est si embêtant, disait-il à Monselet, que je vous tiens un pari… Il y a dix louis, voulez-vous ?

— Quel est le pari ?

— Eh bien, voici : je prends sa copie de ce soir, et j’y fais jeter, au hasard, dans le tas, par le prote, le mot de Cambronne à Waterloo. Si quelqu’un s’en aperçoit, je paie l’enjeu, est-ce dit ?

— Je n’ose pas parier, caponnait Monselet, sage et perfide.

Il va sans dire que c’était exagéré, comme tout ce qui est drôle, la blague n’étant que de l’hyperbole en joie. Benoît Jouvin était lu, mais il est certain qu’il n’était pas folâtre ; or, Villemessant aimait le rire et il le payait à caisse ouverte dans ses colonnes. C’était le temps où, de sa voix de rogomme, et s’adressant à Albert Wolff, venu d’Allemagne pour nous rendre un Henri Heine, il lui jetait d’un bout de la table à l’autre :

— Vous, je vous f… cent sous par facétie !

Je lui avais été présenté par mon cher camarade Armand d’Artois, dont les grands-oncles, Armand, Théodore et Achille d’Artois, écrivains de théâtre distingués de la Restauration, avaient dirigé la scène des Variétés et y avaient mené une forte campagne royaliste, en 1830. Monarchiste bourbonien lui-même, Villemessant gardait une vive admiration pour ces trois frères qui ajoutaient à l’aisance d’un Scribe la causticité d’un Martainville et taillaient, chaque quinzaine, croupières nouvelles au roi de la poire. Aussi, grâce au nom de d’Artois, fûmes-nous introduits tout de suite dans son cabinet. Villemessant logeait alors rue Rossini, au-dessus même des bureaux du Figaro, comme un capitaine sur son navire.

Il ouvrit cordialement les bras à Armand et il lui reprocha de n’être pas venu le voir plus tôt ; puis sur la foi du proverbe : bon chien chasse de race, il lui demanda de la copie pour son « papier ». Pendant qu’ils égrenaient des souvenirs, je me tenais à l’écart, près de la fenêtre, et je regardais ce gros homme aux joues molles, lent de gestes, dont les regards tristes et comme rentrés en dedans, contrastaient si curieusement avec le verbe acerbe, au timbre cassé. En lui était tout le boulevard, me disais-je. Berger du troupeau des gens d’esprit, il les mène à la houlette et c’est à lui que l’on doit de voir encore, à Paris, se perpétuer la race des ironistes, inconnue ailleurs, fils de Voltaire, Chamfort et Beaumarchais, joueurs de flûte de la liberté.

Allait-il me crier de loin, comme à Albert Wolff : « Eh là-bas, vous, sous le rideau, je vous f… cent sous si elle est bonne ? » Et, d’instinct, j’avais boutonné, sur la poche, la veste où je celais ma copie. Il vit le geste, et, sans quitter la chaise :

— Donnez-moi ça, me cria-t-il.

Il fallait m’exécuter, mais mon trouble était manifeste sans doute, et pour lui, significatif, car, après un rapide coup d’œil, jeté sur ma personne, et sans déplier les feuillets :

— Alors ce sont des « verssss », comme on dit à Marseille ?

— À quoi l’avez-vous deviné ? interrogeai-je.

— D’abord je les flaire à vingt pas. Ensuite, en me tendant cela, vous êtes devenu rouge comme une cerise. C’est infaillible, quand on pique un fard, c’est des vers !… Je les abomine, pour vous servir. Quand on m’en adresse, je les remets à Magnard qui vous les renvoie dans les vingt-quatre heures. Il a des ordres précis ! Vous seriez Lamartine lui-même, que dis-je, Henri V en personne !…

Et il se leva pour nous congédier.

— Oui, vinssent-ils de Frodshorff !… Je dirais au roi Henri : « Rentrez dans votre Paris, j’aime mieux la prose, oh ! gai, j’aime mieux la prose. » Au revoir, jeunes gens.

Et il nous remit à l’escalier, que nous descendions un peu béjaunes, lorsque, du palier, une voix éraillée nous jeta :

— Rappelez-moi au souvenir de madame votre mère… Et vous, le barde bardant, allez donc voir mon gendre.

— Lequel ?… fis-je.

— Le moins em…t, celui qui n’écrit pas !

Telle fut ma première visite à cet homme admirable qui se serait fait tuer pour son roi, mais ne lui aurait pas pris de vers dans son papier, fût-ce au pied de la guillotine, des mains de l’abbé Edgeworth !


J’allai donc voir le gendre qui n’écrivait pas. Il avait nom : Bourdin, et il demeurait au boulevard Beaumarchais, d’où il dirigeait la publication succédanée du Figaro hebdomadaire à huit pages, littéraire.

À l’encontre de son beau-père, si rébarbatif aux porte-lyres, l’excellent Bourdin, fin lettré d’ailleurs, raffolait des jeux du Pinde. Pas un numéro du Figaro du jeudi qui n’offrît son bouquet de rimes à la clientèle. Les plus huppés d’alors à l’exercice, Théodore de Banville, Ernest d’Hervilly, Sully-Prudhomme, Catulle Mendès, Alphonse Daudet, Paul Arène, et bien d’autres encore, s’y encadraient entre les chroniques, fantaisies, critiques d’art, contes et récits des Henri Rochefort, Aurélien Scholl, Charles Monselet, Édouard Lockroy, Eugène Chavette, Alphonse Duchesne (Junius), Jules Vallès, Charles Bataille, Alfred Delvau, et c’était le régal hebdomadaire de la ville. Ferdinand Fabre et Léon Cladel ont publié là leurs plus beaux romans. On n’en fait plus, de journaux pareils, sous notre Troisième, bien informée, oui, mais un peu morne.

Bourdin était d’un accueil charmant. Il donnait l’impression d’un bibliothécaire érudit, paterne et distrait, que l’on dérange de sa sinécure pour lui demander un renseignement cunéiforme. Tel du moins m’apparut-il au premier contact. Il vint à moi, la bouche ouverte par un sourire, le bonnet incliné sur la tête, les mains dans les manches de sa robe de chambre et les lunettes glissantes sur le nez. À sa bienveillance je connus tout de suite que ce bourru de Villemessant m’avait graissé les gonds de la porte, touché sans doute de ma déception juvénile de barde bardant éconduit.

J’ai fait, au Figaro du jeudi, mes débuts de journaliste et mon apprentissage, — voire l’essai de ces pseudonymes innombrables, sous lesquels, depuis quarante-cinq années, à ce jour, j’ai couru la lice meurtrière. Les Lettres de Jean Rouge que Bourdin m’y publia, moitié vers et moitié prose, étaient les exercices assez acrobatiques d’un genre, aujourd’hui tombé en désuétude, dont les Lettres de La Fontaine, le Voyage de Chapelle et Bachaumont, et l’Émilie, de Demoustiers, demeurent les modèles classiques. Si les vers de Voltaire étaient meilleurs, il en serait le maître.

Je me hâte de dire que les miens n’étaient pas faits pour survivre à l’indulgence du bon Bourdin. Même d’Henri V ils eussent justifié l’horreur de Villemessant pour les lignes inégales. Le meilleur souvenir qui me soit resté des Lettres de Jean Rouge est d’avoir écrit l’une d’elles au poste de police du Val-de-Grâce, où nous avions été « enviolonnés », Émile Collet, le futur avoué, et moi, pour une traduction chorégraphique de La Marseillaise, librement exécutée au Bal Bullier. Je la fis au crayon sur mes genoux, dans la geôle, pendant qu’Émile Collet empêchait par tous les moyens connus et inconnus de l’éloquence un marchand de fromage, ivre-mort, notre compagnon de captivité, de remplir le baquet hygiénique affecté aux besoins de la nature. Lui aussi, il voulait jeter le mot dans ma prose rimée.

XV

UN MODÈLE


Les modèles jouent assurément un rôle considérable dans la vie des artistes, peintres ou statuaires, et ce rôle, il serait puéril de le dissimuler, est le plus souvent celui que leur prêtent les familles bourgeoises. Les belles créatures de Dieu, aux formes d’élite, ne traversent pas impunément les ateliers, et l’on ne « pose » pas la Beauté sans s’exposer à l’amour qu’elle inspire. Il y a eu de grandes passions entre artistes et modèles ; il y en a même d’immortelles et l’enseignement ne sépare plus Raphaël de sa Fornarina, qui n’était pourtant qu’une maîtresse. Ceci dit pour démontrer une fois de plus que, dans les sociétés bien faites, la vertu qui en est la base n’étaie ses règles que sur leurs exceptions. Si l’on s’en tenait strictement aux préceptes publics du Code, il n’y aurait ni romans, ni pièces, ni poèmes — car les Nuits de Musset, par exemple, sont un grand scandale en morale, et les peintres de nu se trouveraient enserrés dans ce dilemme : ou d’exposer les attraits de leurs femmes légitimes ou de renoncer à l’étude du corps féminin, sans parler de vingt autres conséquences.

D’admirables filles, brunes, blondes, rousses ou châtaines, ont passé dans la Villa Glaize, rue de Vaugirard. Elles s’y plaisaient, parce que nous étions gais et jeunes, j’allais ajouter : pauvres. Mais il serait trop long d’expliquer le charme de la pauvreté et d’en dire la physiologie. La dissertation, d’ailleurs, ne serait guère comprise aujourd’hui, ni des modèles, ni des peintres. La joie pourtant loge dans les bourses vides.

La plus allègre, comme la plus jolie du reste, de ces modèles, fut Angèle, la Fornarina, ou plutôt la Joconde de Léon Glaize, car elle ressemblait jusqu’à l’illusion à cette « dame » du Léonard et elle en avait les fossettes. Angèle était vraiment la fleur d’amour des poètes anacréontiques.

— J’aime tout le temps, s’écriait-elle, comme une huître au soleil !

Et elle ajoutait délicieusement désolée :

— Je vous jure bien que ce n’est pas ma faute !

Léon, du haut de son échelle où il brossait des scènes mythologiques, lui criait alors :

— Ça ne fait rien, Angèle, c’est de la fatalité, puissance grecque !

Et elle grimpait l’embrasser.

Une fois, le sculpteur Aristide Croisy, étant monté chez Léon lui emprunter du tabac pour bourrer sa pipe, nous annonça qu’il lui en était venu une épatante :

— Du Prud’hon, nous dit-il, du pur Prud’hon !… Sa Marie-Louise, mais à seize ans. Il n’y a qu’à copier pour avoir du chef-d’œuvre !

Et, tout de suite, nous demandâmes à la voir, comme bien on pense. Du Prud’hon, fichtre ! Il était notre Dieu !

— Je vous avertis, fit Croisy que je l’ai retenue pour toute l’année. Elle me pose une Hébé.

Et il alla nous la chercher.

Il ne nous en avait pas trop dit. Fanny était la merveille des merveilles plastiques et jamais Diane, dans les bois, n’eut de pareille nymphe. Pureté de lignes, harmonie des contours, proportions exquises, attaches délicates, et le hanchement divin, une chair marmoréenne à l’épiderme cristallin, des cheveux légers, ondoyant sur la nuque en toison d’or, la femme enfant, la vierge, la Juventa du culte antique. Elle était fille d’un concierge de manufacture.

Quand elle fut rhabillée, nous nous regardâmes. Nous en étions tous amoureux, car il en est ainsi, et c’est là où les bourgeois se trompent. La beauté nue laisse l’artiste purement artiste. Vêtue, elle les rend au sexe, ou, si on l’aime mieux, à la nature. Les plus âgés du groupe n’avaient pas la trentaine, et si quelques-uns avaient concouru pour le prix de Rome, aucun n’appétait le prix Montyon, il faut bien le reconnaître.

Au tour de valse que Léon fit faire à Fanny dans son immense atelier, la pauvre Angèle comprit que la bonne politique pour elle était de claquer la porte et de se retirer, comme elle le disait, « chez sa mère ». Elle disparut pendant un mois, et elle eut tort, car elle n’avait rien à craindre.

Fanny unissait à tous les charmes de sa perfection hellénique le don — ô Phidias, ô notre père Ingres ! — d’une bêtise immense et sacrée. Elle ne comprenait rien à rien, et sous son adorable petit front, étroit et bas, aucune pensée d’ordre quelconque ne luisait jamais aux vitres céruléennes de ses yeux. Elle ne savait qu’une seule chose, c’est que ses seize ans la dotaient d’un capital dont le placement ne rend que par justes noces et que, par conséquent, il importait de le préserver à tout prix pour ses vieux jours, et ses bons parents, itou. Elle nous le déclara par cet adverbe, à peine traduit de Théocrite.

D’autre part, Aristide Croisy avait son Hébé à faire d’après elle et il désirait que, pendant qu’il y travaillerait, on ne lui déformât pas une ligne de son modèle. Entre artistes on se rend toujours de pareils services.

— Combien de temps te faut-il ?

— Je l’ai engagée pour un an. C’est donc un an que je demande. Et pas de mauvaises blagues, il y va de la médaille d’honneur peut-être.

— Tu l’auras, Croisy, tu l’auras, mais ce sera dur.

Il était né de la situation un jeu réellement extraordinaire et dont notre loyauté artistique supprimait seul, le rire y aidant, le danger. À la tombée du jour, les séances terminées, l’habitude était de se rassembler chez Léon pour s’y reposer, y tailler bavette et organiser les charges à faire aux camarades. L’âme de ces réunions était Angèle, qui trouvait les plus drôles. Celle de murer peu à peu, en plein jour, la petite baie de l’atelier d’Eugène Baudouin, qui était myope comme une taupe, de façon à lui faire croire à une éclipse, était de sa veine inventive. Elle remplit de joie Vaugirard. Rassurée par notre serment, comme aussi, je pense, par la stupidité infinie de sa rivale, Angèle était revenue reprendre les rênes du gouvernement.

Un soir elle eut cette idée géniale et qui ne pouvait venir qu’à elle, « huître toujours ouverte au soleil », de combiner une chasse au capital de Fanny !…

— Voici, proposa-t-elle. Toi, tu es Diane. Tu te sauves à travers la forêt, dans l’atelier. Eux, ces messieurs, sont des Actéons, ce sont des chasseurs de puc…ge. Croisy est ton gros chien fidèle. Il t’aide à te défendre. Moi, je suis Vénus, je sonne de la trompe. Tayaut ! Allez-y !…

Et l’on jouait à ce jeu, borné au jeu lui-même, pendant un an, jusqu’à la médaille d’honneur, — mais on en sortait plutôt brisés, ce dont Angèle était aux anges. D’honnêtes gens, les artistes, vous dis-je !

Dans l’intervalle de ces chasses à blanc, j’avais eu la bonne fortune de décider Émile Augier à poser pour son buste chez Croisy, qui le fit en effet à cette époque. Qu’est-il devenu ? J’avais amené le poète à mon ami, et notre visite avait interrompu la séance de l’Hébé. Fanny, sans savoir qui était, et l’homme illustre qu’était l’auteur de Giboyer, avait compris toutefois à nos paroles que le personnage était considérable. Le lendemain, à ma grande surprise, je la vis arriver chez moi, aux Ternes.

— Je viens vous demander un service, dit-elle. Vous êtes bien avec le gouvernement ?

— Moi ?

— Si, si, j’en suis sûre… Je l’ai vu hier. Ce monsieur décoré, avec son grand nez et ses petits yeux. Il connaît l’Empereur. Il peut faire donner la croix à mon père… itou.

— Mais… il est concierge, ton père itou ?

— Eh bien, béa-t-elle, il est honnête.

Il n’y avait rien à lui dire, elle était sincère.

— Si je fais décorer ton père itou, m’embrasseras-tu, Fanny ?

Elle réfléchit un moment et fit :

— Oui, mais vous m’épouserez, alors ?

Aristide Croisy n’a pas terminé son Hébé. Fanny ne lui donna pas l’année. Elle disparut subitement, et je la vis, l’été venu, couverte de bijoux, dans un landau splendide, au bois, à côté de la marquise de Z…, qui la mangeait des yeux, hélas !

XVI

UN BILLET BLEU


Je crois que, avec Émile Blavet, je suis, à cette heure, le plus ancien collaborateur du Gaulois dont Arthur Meyer tient aujourd’hui l’oriflamme fleur-de-lisée.

L’année où j’y entrai, le journal n’avait pas de couleur politique. Il était presque exclusivement littéraire et boulevardier et son fondateur, Edmond Tarbé des Sablons, homme charmant du reste, l’avait créé surtout pour embêter Villemessant et tomber son triomphant Figaro.

Du reste cette hantise de rivaliser avec Le Figaro a été l’instigatrice du grand essor de la petite presse à la fin du Second Empire. On ne fait rien, à Paris que pour turlupiner quelqu’un ou démolir quelque chose. C’est l’esprit de l’asphalte.

Le Gaulois de Tarbé avait pour rédacteur en chef Henry de Pène, journaliste admirable, de la grande race française, celle qui avait la plume au bout d’une épée et sanctionnait le verbe par le geste. Un duel fameux, à la Beaumanoir, où il avait fait honneur sur place à plusieurs adversaires consécutifs, l’avait campé en pleine lumière parisienne, et comme l’écrivain en lui avait la même valeur que le duelliste, la place de chef d’une rédaction lui allait comme de cire. En sus, Henry de Pène adorait les lettres et les lettrés, et l’accueil qu’il leur faisait mêlait tant d’urbanité à tant de bienveillance que je crois rêver quand je l’évoque. J’en citerai un trait tout à l’heure.

Émile Blavet était le secrétaire de rédaction et il reproduisait, en la multipliant, l’aménité de son chef de file.

Écrivait au Gaulois qui n’écrivait pas au Figaro ou qui, pour une raison ou pour une autre, rompait avec son maître un peu fantasque. L’un des chroniqueurs attitrés de la concurrence était Edmond About qui, naturellement, avait entraîné Sarcey dans son orbe. Il en résulta que, grâce à ce dernier, j’eus accès dans l’organe.

C’était le temps où son maître-reporter, l’allègre et bon vivant Armand Gouzien, musicien lui-même, organisait à la fois les premiers voyages d’initiés wagnériens et cette battue en Alsace, à la recherche du monstrueux Troppmann, qui est l’une des légendes du reportage. La randonnée de policier amateur qu’il menait dans les Vosges sur la bête féroce avait lancé Le Gaulois et par elle le papier de la rue du Helder faisait la pige au papier de la rue Rossini.

Le jour où, muni de la recommandation de mon ancien professeur, je me présentai aux bureaux du journal, il y avait dans l’antichambre trois personnes qui y parlaient à haute voix, avec des élancements d’enthousiasme, d’un pèlerinage à Munich, en Bavière, et d’un saint ignoré de mon calendrier. L’un de ces visiteurs était Villiers de l’Isle-Adam. Il ne tenait pas en place et sautait d’une banquette à l’autre dans des attitudes d’écureuil qui décortique une noix qu’on veut lui prendre.

Les deux autres, couple rayonnant, unis par un mariage où toutes les muses et Apollon lui-même avaient présidé, c’étaient Catulle Mendès et sa femme, Judith Gautier, la fille aînée de Théo l’impeccable. Je les ai vus là pour la première fois, sans me douter que nous dussions être plus tard liés par la double chaîne de la famille et de l’amitié, et le souvenir de cette rencontre me reste comme une apparition de la perfection humaine. De tels êtres sont faits pour nous rendre au culte des dieux, à la foi en leurs incarnations terrestres et à la splendeur mystique du panthéisme.

Ils allaient tous les trois voir Richard Wagner en Allemagne et venaient chercher les permis que Gouzien leur avait obtenus de la direction. Edmond Tarbé les leur remit lui-même, leur souhaita bon voyage et me reçut dans son cabinet.

J’ai toujours été fort timide, et mes meilleurs amis m’ont souvent dit que les efforts que je fais pour dompter ou masquer ma tramontane ne servent qu’à en aggraver les effets fâcheux. La gaffe est ma muse.

— Vous êtes sans pareil en ceci, m’assurait un jour Mme Jane Hading, que vous dites toujours ce qu’il ne faut pas dire, et vice versa du reste. Le don de l’impair le dispute en vous à sa fatalité.

Elle avait raison, mais j’ai essayé de me taire, système profond et diplomatique, et ce fut pire encore. Je n’en sortais que sur crédit parfait d’idiotie.

Impossible de me remémorer la bévue par laquelle je m’aliénai tout de suite la bonne volonté du directeur le plus indulgent aux jeunes qui jamais fut. Peut-être fut-elle de l’appeler obstinément « Monsieur des Sablons », croyant bien faire et tombant mal. Toujours est-il que la recommandation même de Sarcey ne m’eût pas sauvé du désastre si Henry de Pène n’était entré au moment où j’allais quitter le cabinet sur ces mots définitifs d’Edmond Tarbé :

— Je n’ai pas de place pour vous au Gaulois, je le regrette.

— Il peut s’en faire une, avait relevé le rédacteur en chef qui, d’un coup de monocle expert, avait perçu mon désappointement.

Et me ramenant :

— J’ai lu de vos écritures dans la boutique en face. Ce n’est pas démesurément bête. Avez-vous une idée ?

Je n’en avais aucune, car on n’en a point sur commande, lorsque soudain Émile Blavet poussa la porte à son tour. Il venait de la Chambre où un certain député nommé Noubel venait, par une motion intempestive, de se tailler un succès de rire « sur tous les bancs ». Et Blavet nous contait la séance, tandis que, plongé en moi-même, j’y cherchais l’idée comme la perle en scaphandre au fond des mers.

— Eh bien ! fit de Pène, trouvez-vous ?

— Eh bien, balbutiai-je, à défaut de mieux, je pourrais vous donner des « noubels à la main » ?

J’avais voulu dire : nouvelles, mais la langue m’avait fourché.

— Ce n’est pas du génie, sourit de Pène sous le monocle, mais il faut commencer, et ça peut être drôle. Vous avez le sens de l’actualité. Allez et apportez-moi des « noubels » à la main.

Or, ce fut ce coq-à-l’âne involontaire né d’une timidité fécondée par le hasard, qui m’ouvrit Le Gaulois.

J’avais, bien entendu, fait part de la bonne aubaine aux camarades. Ils accoururent.

— Je vois grand, leur déclarai-je. Les « noubels » à la main peuvent et doivent être l’expression, le type même de la causticité du siècle dans son troisième tiers. Il s’agit d’y doser le La Rochefoucauld au Chamfort et d’inquiéter Aurélien Scholl sur son trône de sel. Une collaboration s’impose entre les Place-aux-jeunes et la gloire des Ternes est dans nos encriers. À l’œuvre, et chaque semaine, le dimanche, vous venez tous vider chacun sur ce gazon votre sac à malices. C’est une usine qui se fonde. Il va de soi que le rendement est en commun comme le labeur et qu’on le boulotte ensemble dans un « lapin sauté » de la Porte-Maillot.

Les « noubels » à la main furent ainsi faites par mode coopératif, anonyme et hebdomadaire. Leur succès fut vif, mais bref. Armand d’Artois avait pris les mots de théâtre, Maurice Dreyfous ceux de la Bourse, Albert Bizouard les cocotteries, et Zizi travaillait sur la myopie et les myopes. Il s’y était fait une patte et personne n’en attribuait de plus fortes à Paul Foucher, cible de sa verve.

Un jour je reçus un billet d’Henry de Pène. Il me priait de passer au Gaulois.

— Très amusant, vos « noubels » et d’une philosophie hautaine, mais pas assez documentés peut-être. C’est ainsi que dans ceux d’hier, vous comparez un homme véreux à un billet de banque « plat et jaune ». C’est balzacien. Mais si « plat » est juste, « jaune » l’est moins. Les banknotes sont bleues, permettez-moi de vous offrir celle-ci à titre de renseignement. Elle vous démontrera votre erreur, d’ailleurs bien excusable à votre âge.

Et il me tendit, rectangle d’azur, une feuille de papier-soleil.

XVII

LAROCHELLE


Henri-Julien Boulanger, plus connu sous son nom de théâtre de Larochelle, a été cet homme fabuleux et mythologique : un directeur à la fois probe et intelligent. Et cependant il est mort riche.

Je pense que du haut du ciel, où il met en scène, depuis 1884, les ballets d’anges de la féerie céleste, il ne sera pas fâché d’ouïr l’hommage que je rends ainsi à son aimable mémoire. Sous ma plume il prend son prix de compétence. Experto crede Roberto.

Larochelle avait été comédien, et pas bon du tout, assure la légende. On l’avait vu, entre 1855 et 1860, clamer l’amour et proférer les Clitandres dans les solitudes odéoniennes. Il trouva son chemin de Damas entre Montparnasse et Grenelle, sur l’omnibus qui reliait ces faubourgs populeux, et se mit à en gérer simultanément les deux théâtres. Son truc, alors nouveau, consistait à exploiter, par seconde mouture, les succès de la rive droite, avant la province, et d’être le premier à les décentraliser.

Lancé par la réussite même, il vint à Cluny, près des Thermes de Julien, en acquit le boui-boui, temple de Momus, et il y donna des nouveautés (oh ! le fou !) littéraires. Il comptait sur les étudiants du Boul’Mich’. C’était en 1866. À cette époque, les traditions scolastiques du mont Sainte-Geneviève perduraient encore parmi les clercs de nos Facultés. Il bourdonnait un bruit d’abeilles autour de la Sorbonne, grande ruche d’humanités.

Larochelle donc s’ingéra d’offrir à la jeunesse des Écoles un petit Odéon de poche, moins solennel, plus libéral, où il y aurait des batailles intellectuelles et des « chahuts ». Pour commencer, il alla droit à Félicien Mallefille, vieux quarante-huitard impénitent, sorte de Félix Pyat plus romantique, qui lui confia Les Sceptiques, fort bel ours de sa ménagerie dramatique. Je n’ai pas besoin de vous dire que Les Sceptiques avaient été refusés, sur le seul nom de l’auteur, par toutes les directions de notre Athènes moderne, et que, par conséquent, le succès en fut énorme.

Le truc est infaillible. Antoine lui doit sa fortune. Mais il ne l’a pas inventé, il l’a tout uniment repris de Larochelle. À qui le tour ? Qui veut le million en cinq ans ?

La chasse à l’ours est, a toujours été et elle restera jusqu’à l’extinction des trente-six chandelles de la rampe, le seul recours sûr des montreurs de spectacles. Mais le fabuliste a tort dans sa fable : ici, on peut en vendre ou acheter la peau d’avance, c’est de la fourrure de première qualité.

Lorsque l’ours de Félicien Mallefille, un peu las de danser tous les soirs sur le mont Sainte-Geneviève, commença, à la centième, à demander grâce, Larochelle s’enquit dans les ménageries. On lui signala, chez Édouard Cadol, un plantigrade à longs poils, aussi chenu que l’autre, et nommé mélancoliquement Les Inutiles. Il y courut et l’emporta sans même le regarder.

— Un mot, un seul, avait-il dit à Cadol, combien a-t-il de carton ?

— Douze ans.

— Il suffit. Douze chances de réussite.

Les Inutiles, en effet, décrochèrent à leur tour la timbale. C’est comme le pape, vous dis-je. Et Larochelle, tranquille, fit construire.

Il fit construire à Meudon une jolie villa, entourée d’un jardin délicieux, où des jets d’eaux qui ne se taisaient ni jour ni nuit, répandaient leur bruine argentée sur des corbeilles de fleurs enchanteresses.

— Allez, marchez, avait-il dit à son architecte, rien à craindre. Je sors de chez Erckmann-Chatrian, où il y avait, le croiriez-vous, comme une odeur de fauve !… J’ai le nez à ça, et mon flair devient mohicanesque. Figurez-vous que je passais dans la rue, en songeant à fêter la deux centième des Inutiles, qui me paie mon deuxième étage. Erckmann fumait, à la fenêtre, une grande pipe alsacienne qui, seule, le fait distinguer de son siamois de collaborateur. Tout à coup, un grognement sourd… Alors je monte. « Donnez-le-moi, leur dis-je, pour mon troisième étage. » Ils me regardent, un peu effrayés. Ils ne me connaissaient pas. « Je suis Larochelle. — Ah ! bon ! prenez-le. » Et je l’ai. Il s’appelle Le Juif Polonais. Je ne l’ai pas déroulé. Il ne faut jamais lire. Un directeur qui lit une pièce perd toutes ses chances de réussite. Il peut la trouver bonne. Combien d’années de carton ? Tout est là. Le Juif Polonais en a quinze. Ses poils sont immenses, ils traînent à terre comme ceux des yaks. Allez, vous dis-je, mon architecte. Dans trois cents jours je vous solde, jusqu’à la girouette.

Il en fut ainsi. Le chasseur d’ours, à la trois centième du Juif Polonais, pendait la crémaillère de sa villa de Meudon, et cela parce que Larochelle n’était rien moins que le directeur idéal.

Il avait d’ailleurs dans sa troupe un acteur extraordinaire, nommé Tallien, mélange de Rouvière et de Taillade, dévoré d’une flamme d’art scénique que ne dirigeait aucune éducation professionnelle et que trahissait une voix, pleine de trous, de pulmonique. Comme on dit en argot de coulisses, Tallien se flanquait à l’eau tout le temps, dès la première scène. Il était parfois sublime, et à la fin de la pièce, il râlait. Personne n’a joué, et ne jouera peut-être le rôle du Juif polonais avec la puissance d’évocation qu’il y déployait, et l’incarnation était admirable. Il mourut en deux coups, d’abord à l’Odéon, et puis à l’hôpital.

Un matin, où je me demandais, sans oser me répondre, si le métier des Lettres en est bien un et s’il ne relève pas plus de la mendicité que de toute autre profession classée au Bottin des cent mille adresses, un homme entra chez moi sans sonner, par le jardin, en poussant la porte.

Le visiteur pouvait avoir la quarantaine. C’était un grand maigre, étayé d’un jonc, et marchant à l’enjambée dans l’herbe haute du parc le plus inculte qu’un lapin ait rêvé. Il avait une joue balafrée comme par un coup de sabre et son regard, sous le binocle, s’adoucissait d’un sourire plutôt mélancolique.

— À qui ai-je l’honneur…

— Voici. Coquelin m’a dit hier que vous en aviez une.

— Une quoi ?

— Une refusée, ou plutôt rendue par le Vaudeville. Ce sont celles que je préfère. La pièce qui, ayant bêtement plu d’abord, a cessé de plaire, se rachète par cette consécration, et je lui octroie immédiatement un tour de faveur.

— Mais…

— Ne récalcitrez pas, et aboulez l’ours de choix. Le théâtre Cluny est un peu loin des Ternes, mais je ferai les répétitions sans vous, l’auteur étant toujours nuisible. Il retouche !

Ah ! qu’ils lèvent la main ceux qui se fussent refusés à pareille aubaine.

— Vous êtes Larochelle lui-même ! exclamai-je, et c’est mon boulanger qui vous envoie !

— C’est entendu, nous répétons demain. Je n’y mets qu’une condition, pas la moindre retouche, fût-ce d’un mot ! L’ours mal léché, tel qu’il est, avec toute sa fourrure. Je les veux à l’état sauvage et pleins de poux, si elle en a !

Père et Mari fut ainsi monté conformément au manuscrit. Larochelle lui-même y veillait, le crayon à la main, car, selon sa doctrine, toute la chance résidait dans le respect scrupuleux des textes, et il y attachait un fétichisme. C’était le directeur intelligent et probe.

XVIII

MON « ANCH’IO SON PITTORE » !


Il y a une huitaine, mon courrier m’a apporté l’amusante lettre suivante :

« Paris, 22 mai 1909.
« Monsieur et cher confrère,

« Voudriez-vous être assez aimable pour me dire — je désirerais en parler dans un article sur la peinture des gens de lettres — s’il est bien exact que vous ayiez, au Luxembourg, un tableau intitulé : Sous la lampe ?

« Pourriez-vous y ajouter les renseignements suivants : — Que représente ce tableau ? — À quelle époque a-t-il été mis au Luxembourg ? — Vous a-t-il été acheté par le Musée ? Et combien, en ce cas ? Ou donné par vous ? — Avez-vous eu d’autres œuvres vendues, et combien ?

« En vous remerciant d’avance, je vous prie de croire, Monsieur et cher confrère, à l’assurance de mes meilleurs sentiments.

« P. Gruyer,
22, rue Truffault »

J’ai reçu quelques lettres flatteuses en ma vie, mais aucune, autant que celle-là, ne m’atteignit jamais à plus sensible endroit de l’âme. Un tableau de ma palette au musée du Luxembourg ! Ah ! monsieur Paul Gruyer, vous voulez donc que j’en meure ? Hélas ! non, à moins qu’il ne s’y soit accroché tout seul, au nez stupéfait des gardiens et pendant le sommeil du conservateur. Et je le saurais.

Le lapin de la farce est joyeux, mais la farce du lapin est amère. Au Luxembourg, une aquarelle du pauvre Caliban ! C’est une vengeance de peintre, n’en doutez pas, mon critique, mais qu’est-ce que nous lui avons fait, vous ou moi ? Quand je pense que vous me demandez si « on » me l’a acheté ! « On », c’est-à-dire M. Dujardin-Beaumetz, l’État, la France, quoi ! Miséricorde !…

Tous mes amis vous diront que j’ai la peinture gratuite autant que libérale. C’est mon excuse. Qui en veut en prend et en emporte, et me fait ainsi trop d’honneur. Plus de crédit d’art encore, car mes pièces n’ont d’autre valeur que celles qu’ils y mettent eux-mêmes en les fixant aux murs de leurs chambres par quatre pointes. On m’encadre encore moins, mon cher confrère, qu’on ne me relie, et je serais désolé que le gouvernement de mon pays se fût mis en frais de bordure pour ce Sous la lampe certainement rembrandtesque, qu’un farceur m’attribue pour me faire endêver, et dont je n’ai pas le moindre souvenir.

Si M. Benedite veut conserver à nos neveux un spécimen ou deux des jeux et divertissements graphiques des poètes du dix-neuvième siècle, c’est à Victor Hugo et à Théophile Gautier d’abord qu’il convient de recourir. Puis mon vieil ami Léon Dierx, prince des poètes, est, à leur suite, le plus « peintre » et le « luxembourgeoisifiable », si j’ose risquer ce qualificatif effrayant. Léon Dierx, prince des poètes, est, en outre, un paysagiste très fort et très doux, et il fume sa pipe dans la bouffarde même du père Corot. Il est le mieux désigné pour inaugurer cette salle de curiosité dans l’Odéon de nos musées d’État et l’ouvrir aux poètes peintres. Mais les toiles de Léon Dierx sont rares et le deviennent de plus en plus, car, lui, il vend, il est coté, il a des amateurs qui l’encadrent… On se l’arrache… Oh ! que je l’envie ! Ut pictura, poesis.

La première fois qu’il me fut donné de manier une brosse et de tartiner de la pâte de couleurs, ce fut en 1869, à La Ferté-sous-Jouarre, dans un petit bois dévoré par les hannetons.

Presque tous les samedis, la bonne maman Glaize recevait sa colonie vaugirardienne dans un délicieux petit domaine qu’elle y avait et qui s’appelait Rosebois. Nous partions en bande, peintres, sculpteurs, musiciens et rimeurs, et nous lui faisions des tablées de seize couverts, que présidait le vieux maître du Pilori, notre hôte, et le plus jeune de cette volée de fous. Nous couchions sur des matelas, dans son atelier transformé en dortoir, au milieu des grandes esquisses décoratives qui le tapissaient, et le matin venu, dès l’aube, Ferdinand Glaize, le plus jeune fils de la famille, architecte austère, nous réveillait pour la soupe, impitoyablement, avec une clochette de vache suisse affectée à cet emploi.

Oh ! cette soupe, dans cette bassine gigantesque, brouet ambroisiaque de dieux et de maçons, dont nous nous disputions la dernière pomme de terre, et sur laquelle on allumait la première pipe du dimanche, là-bas, à Rosebois, dans la rosée, qui m’en rendra les délices ? Mais qui me rendra ma jeunesse et les amis perdus ? Où est la clochette de vache suisse au poing de l’architecte austère ? Où s’en va ce que l’on aime ?

Et puis, la boîte au dos et la pique à la main, on partait en quête du motif, du côté de la rivière.

Une fois, à la descente de la petite ruelle qui y menait, entre les deux haies d’épines, nous vîmes que buissons, arbustes et plants étaient sans feuilles, et comme calcinés par un incendie. Ce n’était partout que bois mort, fagots et désolation. Toute la campagne était ravagée par les hannetons. L’air en bourdonnait. Le sol en était mordoré, comme à l’automne, de feuilles sèches.

— Rien à faire, ce matin, avec la nature, fit Georges Becker, peintre philosophique et économe des tubes de couleurs.

— Il y a toujours à faire avec la nature, observa Léon Glaize, péremptoire.

— Quoi ? sonna Kæmmerer.

Et Baudouin disait :

— Où est le motif ? Qu’est-ce que ça rend, les hannetons, en art ?

— Une plaie d’Égypte, par exemple.

Et, en effet, il n’y avait plus qu’à camper, à droite ou à gauche, le Pharaon biblique sur le fond estompé de La Ferté-sous-Jouarre, pour avoir le « fléau des sauterelles » et décrocher une première médaille, peut-être. Mais c’était bien littéraire ! Si littéraire, qu’il ne restait plus qu’à rentrer à Rosebois faire une partie de bouchon ou aider la maman Glaize à cueillir des fraises et des framboises pour le déjeuner.

J’intervins, et pourquoi, je me le demande. C’était mon anch’io son pittore, l’heure de la fatalité qui me marquait pour la luxembourgeoisification future, car je n’avais touché un pinceau de ma vie.

— Si tu te charges du Pharaon, jetai-je à Léon, je fais la plaie d’Égypte, d’après nature, et j’estompe La Ferté-sous-Jouarre dans l’atmosphère mordorée, avec, au premier plan, les taillis sans feuilles et déchiquetés par la colère de Sabaoth. Te charges-tu du Pharaon ?

— Je le lui poserai, dit Georges Becker, dont la ressemblance avec Napoléon, d’ailleurs extraordinaire, promettait une chance de plus pour la première médaille.

— Prête-moi ta boîte, allez-vous-en, et sonnez-moi pour le déjeuner. J’aurai fini quand j’entendrai la clochette suisse.

Et je restai seul devant la palette, pour la première fois, et la nature, minute solennelle et séculaire, d’où je date tant de joies.

Le ton « hanneton » est un très beau ton, et je l’obtins par des mélanges à la fois raisonnés et hasardeux, qui me rassurèrent sur la justesse de mon œil de coloriste. J’en couvris la toile, comme un vitrier peint une porte. Puis, avec le couteau flexible, j’y ciselai le fond brumeux de La Ferté-sous-Jouarre, avec un coin de la Marne qui passait. J’avais réservé la place du Pharaon, par une délimitation de sa forme probable. J’obtins les taillis par des raclures qui en rendaient la nervure arachnéenne, et je fis, au premier plan, traîner des bouts de verdure désolée, dont la rareté disait l’Égypte et le désert. Quant au ciel, eh bien, une nuée immense et compacte de hannetons.

Le tableau eut un succès prodigieux, et il le méritait. Il a longtemps enrichi la collection de l’un de nos camarades, le peintre Lenoir. Et puis, il a disparu, cher monsieur Paul Gruyer, comme tant d’autres chefs-d’œuvre.

XIX

L’ÉCOLE BRUTALE


Ce serait une erreur de croire que le mouvement réaliste au théâtre date d’André Antoine et du Théâtre Libre. Il n’y a qu’Émile Zola qui se soit abusé, volontairement, du reste, sur ce point, car il était grand tireur de couvertures et il n’aimait guère à en laisser aux autres. L’erreur en art est de croire qu’on innove. C’est à peine si l’on rénove, hélas ! et tout le jeu consiste à rehisser sur la pente le rocher de Sisyphe qui dévale.

La réapparition de cette blague qu’on appelle : la vérité vraie, sous le lustre, date des dernières années du Second Empire. Elle eut alors trois prosélytes : Alfred Touroude, Henry Becque et celui qui signe ces lignes. Le triumvirat avait été baptisé par Barbey d’Aurevilly : l’École brutale, et je me demande encore où le grand critique prenait cette École. Non seulement nos esthétiques étaient fort différentes, mais vous nous eussiez bien étonnés de nous en prêter une. Nous allions selon nos tempéraments, comme on va toujours, et, mises dans le même bonnet, nos têtes s’entre-choquaient ostensiblement. N’importe, nous étions l’École brutale. Tous les feuilletons dramatiques nous le disaient ; par conséquent, il fallait bien le croire.

Or, nous nous connaissions à peine. Je n’ai pas vu Alfred Touroude trois fois dans ma vie, et le souvenir que j’en garde est d’un long corps efflanqué et dégingandé, tout en angles, avec des yeux de fou trouant un visage osseux, raviné de plis par le mal implacable qui devait l’enlever à trente-six ans. Son agitation permanente le dévoluait à saint Guy, patron de la chorée, et son orgueil était d’un roi nègre. Le succès de sa première pièce, Le Bâtard, à l’Odéon, l’avait tapé aux méninges et il tutoyait Shakespeare sous les arcades. Ce fut Marpon qui nous présenta l’un à l’autre, mais nous ne nous plûmes qu’à moitié, n’ayant pas, comme dit Mardoche, le crâne fait de même.

Je n’ose écrire comment Villemessant, que son « bourrichon » horripilait, l’avait surnommé en ses tropes sardoniques, mais c’était quelque chose comme : Tourouduculte, et ce sobriquet roucoulant l’était bien, lui, brutaliste ! Alfred Touroude avait déjà du talent et il en aurait acquis bien davantage s’il avait atteint l’âge où l’on se convainc que rien ne vit hors du style. Alas, poor Yorick !

Sur Henry Becque, je m’en remémore davantage, d’abord parce qu’il a vécu jusqu’à plus de soixante ans, et s’est taillé une belle place dans les Lettres françaises, et ensuite parce que je fus de ses combattants à la bataille qu’il livra aux sarceyens, en juillet 1870, à la Porte-Saint-Martin.

À ladite bataille de Michel Pauper, l’on n’était pas nombreux sous la bannière, quoi qu’on en ait dit, et lui-même, et si nous couchâmes sur les positions, ce ne fut pas en un bois de lauriers. À cette époque, Henry Becque jouissait d’une espèce de petite fortune, et comme il en avait employé une partie à louer la salle et la scène de la Porte-Saint-Martin pour y produire une pièce dûment dédaignée de tous les directeurs, il avait renom d’amateur et la presse lui était systématiquement hostile.

Le mot de Barbey d’Aurevilly — l’École brutale — était d’ailleurs le mot d’ordre de la critique, en tout temps fort panurgienne, et que l’arrêt sommaire de la définition dispensait une fois de plus de toute initiative de jugement. Théophile Gautier, dont la sainte mansuétude revêtait de pourpre une divination d’augure, fut à peu près le seul à pressentir dans Michel Pauper le futur maître des Corbeaux. Dieu sait pourtant si le poète inclinait au réalisme, à la pièce sociale et à toutes les recherches de « la petite bête » qui déplacent les plis de la tunique des Muses. Le grand et bon Théo salua donc l’aurore d’Henry Becque, comme il saluait toutes les aurores, et comme, deux ans après, il allait patronner Émile Zola chez son éditeur — et ça, je le sais, j’y étais — mais je crois bien que le pauvre Michel Pauper en resta sur ses frais de paupérisme.

Il faut bien reconnaître que Becque supporta sans élégance ce premier revers de main de la Fortune. Il en est resté toute sa vie un peu maussade et, dans les mots qu’il dardait, à droite et à gauche, sur les choses et les gens de théâtre, il restait peut-être de l’amertume du locataire estival de la Porte-Saint-Martin. Il est vrai que ce fut alors qu’il devint pauvre.

Les jours d’ailleurs devenaient peu propices à ces tentatives littéraires. Il s’amoncelait à l’Est de gros nuages plombés sur la frontière. Aucun moment ne fut plus défavorable à la fondation d’une École, fût-ce l’École brutale, que cet été de l’an 1870, où le Parlement impérial se chargeait à lui seul de toutes les scènes à faire. Le public se raréfiait dans les salles de spectacle et les journaux ne lâchaient plus que peu de place aux manifestations de la « suprématie ».

J’arrivai le troisième, au Théâtre Cluny, en plein août, avec ce Père et Mari, dont je vous ai conté l’aventure. Peut-être, au fond, lorsque j’y songe, Larochelle ne prit-il l’ouvrage si délibérément, et les yeux fermés, que parce qu’il croyait à la guerre ? Il voulait mourir sur un beau geste directorial.

Il y avait dans l’ouvrage une scène, jugée alors formidable, ô Antoine ! où l’acteur Tallien jetait au parterre, crûment, non pas l’invective de Cambronne, réservée à la littérature de la Troisième, mais le mot désuet dont Molière usait, sous Louis XIV, devant les Sévignés du mardi de Versailles. Ce vocable à quatre lettres, dont deux c, avait suffi à classer l’auteur dans l’École brutale, et pour la critique distraite je complétais le trio des vilains masques.

Deux spectateurs venaient l’entendre tous les soirs, et même ils ne venaient que pour ça, car lorsqu’ils l’avaient ouï, ils s’en allaient et m’envoyaient, du café, leurs cartes. L’une portait le nom de Regnard et l’autre celui de Raoul Rigault. C’étaient deux jeunes gens de mon âge, fort lettrés, et d’idées libérales, qui « brochuraient » à tour de bras contre l’Empire et la décomposition sociale. Ils étaient positivistes et ne juraient que par Auguste Comte et Littré. Je finis par aller les rejoindre, un soir, après la représentation, et nous ébauchâmes ainsi des relations que leur destinée borna aux rapports artistiques. Regnard n’avait avec le grand comique de commun que le nom. Il était grave, enchaînant l’effet à la cause et la cause à l’effet, et s’ébattait peu sur les corollaires. Il fut directeur du Conservatoire sous la Commune. Quant à Raoul Rigault, c’était la blague même, l’enfant de Paris gouailleur et cynique, le titi faubourien, typifié par le Gavroche des Misérables, myope d’ailleurs comme une taupe. Son esprit était celui des légendes de Forain et, quand je les lis, je crois l’entendre. Héros énigmatique de la rigolade, il est mort en Romain, sur les marches du Panthéon, fusillé par les soldats de M. Thiers. Tels sont les contrastes de la vie.

Barbey d’Aurevilly assistait, bien entendu, à la première du troisième Hernani de l’École brutale. Il conte, dans son Théâtre contemporain, que la représentation de Père et Mari est restée unique dans sa mémoire par un sifflet sans fin, ininterrompu, strident, de la première scène à la dernière, et que n’apaisa même pas la chute du rideau. C’est parfaitement exact, mais ce sifflet venait d’un bec de gaz qui fuyait et me joua, en effet, de cette syrinx. Voilà comme on écrit l’histoire.

Un soir, un énorme tumulte nous tira tous, spectateurs, comédiens, directeur et auteur, dans la rue. On criait : « À Berlin ! » Une foule suivait un jeune homme. Ô Muses ! c’était notre cher Paul Déroulède !

DEUXIÈME PARTIE



I

1870-71


Il sied de dire les choses telles qu’elles sont, ou furent, et d’aider ainsi les historiens à se débrouiller dans l’ombre dansante du passé. C’est à cela que servent les mémorialistes, si vraiment ils sont de quelque utilité sur la bille ronde.

Le Second Empire a été chargé d’imprécations pour la guerre de 1870-71 et, aujourd’hui encore, les fils des vaincus lui en gardent un ressentiment vivace. L’impératrice Eugénie partage avec le pauvre Émile Ollivier, roulé par Bismarck, une malédiction héréditaire qu’ils ne méritent peut-être que par notre défaite. En tout cas, leur responsabilité se dégage un peu sur des complices, et, sans parler des dieux, gérants des affaires humaines, la nation elle-même trempa dans le crime politique dont on les accuse, car nulle guerre ne fut plus populaire.

Qu’ils le disent, ceux qui ont vu partir à la gare de l’Est les premières troupes lancées à la frontière, si jamais enthousiasme fut plus tumultuaire, s’exprima par plus de transports, déchaîna plus de pæans et de Marseillaises ! Paris ronflait comme un tambour immense.

On ne peut mieux se représenter l’état d’esprit universel des gens de Paris le 15 juillet 1870, jour de la déclaration de la guerre à la Chambre, qu’en écoutant ou lisant aujourd’hui encore, quarante ans après, l’inébranlable patriote qu’est resté Paul Déroulède. Il a gardé le ton de notre exaltation et son verbe en donne le « la » comme un diapason, que dis-je, comme un phonographe. Il sonne toujours, le poète tenace, l’« À Berlin ! » que nous clamions si follement dans les rues, et son grand nez en proue de navire renifle le vent d’Est qui nous soufflait du Rhin, comme à Gastibelza celui du mont Falou. Le 15 juillet 1870, nous étions tous des Déroulèdes, telle est la vérité.

J’étais sur la place de la Concorde, dans la foule formidable qui attendait le résultat de la séance du Palais-Bourbon et qui le battait de ses flots humains comme la mer déferle sur une estacade. Lorsque la nouvelle fut donnée par les journalistes du vote qui appelait la France aux armes, ce fut une explosion d’allégresse comparable à celle du peuple des 15 Août au bouquet du feu d’artifice. Les statues des Villes disparaissaient sous les grappes pendues des citoyens et citoyennes hurlants, gesticulants, frénétiques, pareils à ces spectateurs du cirque romain escaladant la tribune des Vestales pour réclamer l’achèvement d’un gladiateur. Hélas ! les vierges de pierre, je devais les revoir quelques mois après voilées de crêpes sinistres devant les cuirassiers blancs du Poméranien, veuves de l’honneur perdu.

Qui eut l’idée sublime de ce deuil des Villes de France sur la place de la Concorde, à l’entrée des Allemands aux Champs-Élysées ? On ne l’a jamais su, et c’est dommage, car celui-là réalisa une « légende des siècles » dont un Victor Hugo serait jaloux. Ceci dit entre parenthèses.

Oui, certainement, la guerre franco-allemande fut populaire, et en douter serait se tromper. Le « cœur léger » d’Émile Ollivier, les « boutons de guêtre » du maréchal Lebœuf, le mot même de l’Impératrice adoptant la responsabilité du sang versé, tout fut accepté délibérément, et des hautes classes aux humbles. Il n’était personne qui ne crût à la victoire. C’est le propre de notre tempérament ethnique, son pli physiologique ; combattre, c’est vaincre, et l’antimilitarisme se brisera contre l’illusion de la race, chantée par Corneille et mise en œuvre par Napoléon.

— Les Prussiens, s’était écrié le ministre myope de l’Empire libéral, nous soufflerons dessus !

Et cette gasconnade exprimait la foi générale, surtout dans le milieu des artistes, où je vivais. Le petit père Thiers, oiseau de mauvaise augure, qui pronostiquait le désastre, était la risée des ateliers et des coulisses de théâtre. On le caricaturait en vieille chouette perchée sur un if, et même sur un château d’If, et ses lunettes rondes rendaient d’elles-mêmes les yeux nyctalopes du chat-huant allégorique.

Et tout le monde se disposa à visiter Berlin, la canne à épée à la main.

Aussi peu préparés que nous fussions au coup de torchon, les événements se précipitèrent avec une fatalité singulière. La guerre fut officiellement déclarée au roi Guillaume le 19 juillet, et le 20 les sept corps d’armée prenaient leurs positions stratégiques. Entre les chefs qui les menaient, trois au moins faisaient figure de héros : Mac-Mahon, Canrobert et Bazaine. Avec la puérilité cabotine qui caractérise les tacticiens en chambre, nous leur prêtions, sur leurs légendes, toutes les vertus militaires et toutes les chances aussi, que contresigne le bâton de maréchal de France. On s’arrachait leurs gloires. Canrobert avait la Crimée, Bazaine avait le Mexique, Mac-Mahon, Solférino et l’Italie. Et nous étions fort divisés, sans savoir pourquoi du reste, car l’art de Jomini nous était le plus fermé de tous les arts. Moi, j’en tenais pour Mac-Mahon. Il m’incarnait le troupier français. Dans mes batailles de soldats de plomb, c’était lui qui enlevait les positions et plantait le drapeau au sommet des collines. On a un idéal de vaillance comme on a un idéal de beauté. Ce gentilhomme au nom irlandais, souple, élégant au feu, dressé aux exploits d’Afrique qui sont des chasses à l’homme, me réalisait le guerrier chevaleresque des poètes. Il était beaucoup plus que Canrobert même celui que j’aurais voulu être. Quant à Bazaine, par un instinct dont je ne me vante nullement, je le laissais aux camarades, et notamment à Zizi, qui le gobait des pieds à la tête.

— Tu verras ce que je te dis, me vaticinait-il, c’est Bazaine qui leur flanquera la tatouille. Du reste, veux-tu parier ?…

II

« LES CUIRASSIERS DE REICHSHOFFEN »


La vie devenait assez difficile à gagner dans les journaux, remplis presque entièrement par les choses militaires, et, d’autre part, ma pièce au Théâtre Cluny battait de l’aile ; le drame désormais était dans la rue, ou plutôt à la frontière. Il convenait d’aviser. C’était d’autant plus nécessaire, qu’un soir en rentrant chez moi, j’y avais retrouvé un ami, familièrement installé, sous le prétexte d’ailleurs plausible qu’il arrivait de Menton et ne savait où loger ni se nourrir dans la capitale. C’était l’homme aux papillons, mon cher Alexandre Grand. Il n’y avait plus d’Anglaises là-bas, dans les torrents en fleurs. Toutes s’étaient sauvées à Londres. Du reste, il venait s’enrôler et prendre le fusil.

Le lendemain matin, je sifflai Bistu et m’en allai à la provende. J’avais, y compris Point-et-Virgule, quatre bouches à alimenter, et chaque jour amène son pain si le dimanche le remporte. On criait sur l’avenue des nouvelles de nos armées. Elles n’étaient point bonnes. Le 30 juillet, Frossard avait succombé à Sarrebruck. Le 4 août, c’était Douay, enseveli à Wissembourg, dans sa défaite. Enfin, le 6 août, Reichshoffen et sa charge héroïque.

Le récit de cette chevauchée de ballade allemande m’enflamma d’autant plus que mon héros, Mac-Mahon, y jouait un rôle conforme à l’admiration qu’il m’inspirait. Je revins au logis, m’y enfermai, et je rimai de verve et d’affilée l’ode, longtemps célèbre, à laquelle j’ai dû ma modeste renommée. Elle était intitulée Les Cuirassiers de Reichshoffen. Elle fut dite au Théâtre-Français par Coquelin et elle transporta la salle.

On a dit et l’on a pu dire que l’ode aux Cuirassiers de Reichshoffen avait porté Mac-Mahon à l’Élysée et déterminé sa présidence, mais c’est exagérer le pouvoir de la lyre, et je n’ai pas, grâce à Dieu, à me reprocher le 16 mai. Il n’est pas douteux cependant que ma modeste tyrtéenne n’ait beaucoup aidé à la popularité du maréchal par la légende au moins dont elle auréola son nom.

Depuis la matinée où Coquelin, en uniforme de garde national, lança pour la première fois le poème sous le lustre de la Maison de Molière jusqu’à l’armistice, et même bien au delà, Les Cuirassiers de Reichshoffen ont été dits, déclamés et récités, non seulement par les comédiens, mais par tous ceux qui se piquaient de débit, et je rencontre assez souvent des contemporains qui savent par cœur encore tout ou partie de mes cent vers. Grâce à eux je ne m’en irai pas de ce monde sans avoir voltigé sur les bouches des hommes.

Du reste, l’ode fit recette, Édouard Thierry, dans son livre sur la Comédie-Française pendant la guerre, le Siège et la Commune, en fait foi, et Villemessant m’en acheta la publication dans Le Figaro. Il me la paya cinq louis, ce qui était sans exemple pour des vers chez ce carminophobe. Je vois encore le père Legendre, les bésicles tombées du nez, m’aligner, avec stupeur, par le guichet de cuivre, l’un de ces billets bleus que m’avait révélés Henry de Pène ! Il y a des heures inoubliables. C’était le talent d’or dont Thèbes rémunérait Pindare, prince des lyriques. Je n’ose dire à quel point d’opportunité il tombait dans mon escarcelle.

Par un sacrifice que la Comédie-Française demandait alors, à cause de la dureté des temps, à tous ses amis et connaissances, les droits d’auteurs étaient, sinon supprimés, du moins remis à des jours plus prospères, et l’on n’en touchait rien à la Société.

— Nous te revaudrons ça, me disait Coquelin à chaque récitation nouvelle du poème. C’est comme si tu avais cinq actes en vers reçus d’avance par le Comité.

Et j’en composais d’autres, sous l’œil, ou plutôt à l’œil, de Dieu, qui, présentés par ce merveilleux diseur, aidaient le théâtre à subvenir à ses premiers besoins.

Je ne sais pas comment le billet de Ninon à La Châtre était libellé par cette courtisane, mais je pourrais en donner le modèle. La première pièce, en effet, que, confiant en l’oracle de mon Cuirassier, j’offris à cedit Comité, la paix venue, me fut refusée avec, c’est le cas de le dire, tous les honneurs de la guerre. Je veux croire qu’elle était bien mauvaise, mais comme pour une dizaine d’autres qui la suivirent le sort fut le même, je dus me résigner à croire que, pour la qualité, je n’étais qu’un auteur de famine, et quelque chose comme le merle qu’on mange à défaut de grives.

Aussi me le tins-je pour dit pendant quelques années, celles de sagesse. Mon tort (et qui n’en a ?) fut de ne pas me plier à cette leçon des choses, et d’oublier l’oracle de mon Cuirassier. La Comédie-Française, sous un règne plus doux, accueillit quelques essais de ma veine, elle les joua même, car il faut bien en venir à cette extrémité, et trois fois j’ai regretté son ingratitude. Il vaut mieux pour un La Châtre rester à la porte de Ninon que d’être, après une nuitée, flanqué par la fenêtre.

Les providentiels cinq louis de Villemessant tombaient donc à pic et à miracle, d’abord pour alimenter les bonnes et nobles bêtes qui me faisaient l’honneur de partager mon radeau de la Méduse, puis pour hospitaliser à l’écossaise mon camarade mentonnais, l’homme aux papillons, enfin pour désintéresser un peu une admirable femme de ménage qui venait tous les jours nous enseigner l’art de l’omelette, et nous en apportait le beurre et les œufs. Si la bonté disparaissait de ce monde, où, d’ailleurs, elle est rare, on la retrouverait dans l’âme d’une femme du peuple de Paris. Mme Labit était la femme d’un charron des omnibus du dépôt des Ternes. Elle s’était maternellement attachée à notre groupe de bohèmes et, sans comprendre au juste à quel métier obscur nous nous adonnions, puisqu’il ne nous rapportait pas le pain du jour, elle aimait notre gaieté, et parait de son mieux au désordre du capharnaüm.

— Ah ! quel cabajoutis ! s’écriait-elle en entrant, son panier au bras.

« Cabajoutis » était son mot, et j’en ignore la provenance, provinciale peut-être. Je l’avais engagée pour une heure par jour, à dix sous l’heure, rothschildement, après nos premières à Cluny — Cluny en Pactole, disait Georges. Elle nous en donnait le double, le triple souvent, aux grands reproches du charron, pour qui nous n’étions que des propres à rien, et qui ne s’expliquait pas sa sollicitude. Son préféré était Zizi, qui, toujours à la gaudriole, lui faisait drôlement la cour et l’embrassait goulûment, comme au village, ce dont elle se défendait pour le principe, mais à peine.

— Mère Cabajoutis, lui déclarait le jeune fou, divorcez d’avec le charron et je vous épouse !

— Nous verrons ça, monsieur Georges, nous verrons ça ; déjeunez d’abord, car il faut que je m’en aille, l’heure est passée, mon mari attend sa soupe.

Lorsque son compte fut réglé, ou à peu près, je me demandai ce que nous allions devenir, car, malgré mon état pindarique, j’avais les plus sombres pressentiments sur cette guerre, et je ne me dissimulais pas que la charge héroïque des Cuirassiers de Reichshoffen n’était qu’un épisode d’une sanglante défaite. Alexandre Grand, mon hôte, était plus pessimiste encore. Il avait les papillons noirs.

— Avant huit jours, mâchonnait-il dans sa barbe de druide, les Prussiens seront à Paris, et dans trois mois, je te le dis, nous serons tous Allemands !

— Et moi je te dis que tu m’embêtes.

Je me rappelle qu’un matin, je fus réveillé par une odeur de brûlé dont le logis était rempli. C’était mon prophète de malheur qui grillait sur de la braise un pain de six livres par tranches.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Des provisions de bouche pour le siège.

— Quel siège ?

— Le siège de Paris. Il est temps de s’y prendre. Ils sont à Saint-Denis !

— Qui ?

— Eux ! J’entends leurs bottes.

— Tu perds la tête !

— Non.

Et il continua sa grillade. Il piquait les tranches rôties avec son couteau, et il les emmagasinait dans un bureau-toilette, que j’ai encore, et qui nous servait d’armoire à linge.

— Crois-tu que nous en viendrons à manquer de pain ?

— Nous en viendrons à manquer de tout.

Et la miche de six livres entièrement torréfiée, il alla en chercher une autre, avec des gestes désespérés de Cassandre.

Maurice Dreyfous nous surprit dans cette occupation et il en demeura béant et confondu. Il venait de Saint-James, son patelin familial, mais sans babouches cette fois, et correct comme un notaire, pour m’emmener chez un éditeur à qui il avait placé mon ode.

— Je ne sais pas ce qu’il t’en donnera, ni même s’il t’en donnera quelque chose, mais il te la prend, et tout est là. Les vers ne sont faits que pour être publiés. Je ne te cache pas que j’ai eu du mal à le convaincre, mais je lui ai montré l’article de Théophile Gautier dans le Moniteur, et l’affaire est faite.

J’appris ainsi qu’un maître avait consacré mon succès à la Comédie-Française sans me douter qu’il allait dominer ma vie et m’ouvrir sa famille.

L’éditeur était Alphonse Lemerre, chez qui s’assemblaient déjà ceux du Parnasse. Il me prit, en effet, mon poème, et il le débita à quarante éditions.


La guerre franco-allemande, qui mit fin à l’Empire et réalisa tous les oracles du grand devin des Châtiments, a modifié profondément le caractère français. Est-ce un bien, est-ce un mal, les avis diffèrent à ce sujet. On peut toutefois se demander ce que nous avons gagné à nous démunir de cette philosophie gaie, taxée de légèreté par les peuples de sang lourd et qui avait son expression ethnique dans l’ironie. Mon opinion, si vous la voulez, est que là surtout fut le désastre. Sous les coups réitérés des défaites successives, nous ne sûmes pas conserver le courage du rire, qui est l’arme à tenir tête aux dieux. Surpris, pour ainsi dire, dans notre histoire, déçus de toute la légende de victoires qui la compose, nous avons trop cru à la puissance de la gravité, au prêchi-prêcha des solennels et, tranchons le mot, à la politique. Elle nous a fait la République presbytérienne et sans joie, en attristant la race sans profit. Le régime de pénitence abonde en Jean-Jacques, mais Voltaire y manque.

Loin de moi de dire par là qu’il n’y ait plus de gens d’esprit en France. La fusion géographique des races dépose encore ce précipité dans l’alambic parisien et notre soleil le distille. Mais le produit est de moins bonne qualité ; le champagne s’évente, mousse à peine et ne fait plus sauter le bouchon. C’est, à mon sentiment, le résultat le plus néfaste du coup de botte de Bismarck. La force a, de tout temps primé le droit et son lieu commun est vieux comme le monde, mais l’esprit primait la force et on se sentait, chez nous, en équilibre. Que Dieu nous rende cette ironie dont Francisque Sarcey a pu dire, si terriblement, qu’elle n’était plus comprise en France et que Paris même n’en voulait plus. Les tyrans n’ont peur que d’elle, et de tous les instruments de musique militaire le fifre est celui qui domine les autres.

La crise morose se détermina le 1er septembre 1870, à la nouvelle de la déroute de Sedan. Elle nous avait été assénée sur la nuque à la suite d’une fausse joie, celle d’une victoire de Mac-Mahon à Landau, accueillie encore à la française, blague et crédulité mêlées. Mais Sedan nous démonta. La raillerie boulevardière passa la torche à l’outrage. Les journaux commencèrent à détonner, ou plutôt à donner le ton de l’invective sur le diapason de la frousse. Dans les réunions et dans les rues, les violents s’emparaient du crachoir et ils y salivaient l’imprécation du style d’émeute, dit : des mauvais jours de notre histoire. L’impératrice régente écopait durement, et, toute galanterie cessante, on la balafrait du surnom de : l’Espagnole, comme Marie-Antoinette de celui de : l’Autrichienne. Sa fuite la préserva peut-être du sort de son modèle ; car, en vérité, des gens fort doux à l’habitude demandaient sa tête. Une gravure d’Émile Bayard, le dessinateur de L’Illustration, empilait les badauds aux vitrines. Elle représentait l’empereur en calèche, allant rendre son épée au roi de Prusse, sur des morts et des mourants, en fumant sa cigarette. Et personne déjà n’osait plus dire que le geste de fumer une cigarette n’aggrave nullement la responsabilité d’une défaite, ni même, si on veut, d’une trahison…

On s’abêtissait sensiblement, à vue d’œil, et même on filait sur Bruxelles. Les rares boulevardiers qui traînaient encore sur l’asphalte y ressemblaient à des arbalétriers sans flèches, et à qui le carquois bat, vide, à la hanche. Villemessant n’achetait plus les mots drôles à caisse ouverte, et Le Gaulois « canait » aux « nouvelles à la main ». Les théâtres et les éditeurs, comme je vous l’ai conté, atermoyaient à l’envi les droits d’auteurs. C’était la fin, ah ! bien la fin de la bohème. Le cycle joyeux était clos des années d’apprentissage.

III

LE FLINGOT


Alexandre Grand, obstinément, continuait à griller des rondelles de pain et à les emmagasiner dans les placards, la toilette en étant pleine. Son pessimisme était tel qu’il s’était décidé à mettre au clou sa montre en or, son fétiche, seul souvenir qui lui restât de sa famille :

— Il nous faut un jambon, et même deux jambons, me disait-il.

— Comme à Mayence, soupirais-je, envahi par ses papillons noirs.

Il eut trois louis de sa tocante, et, je ne sais pourquoi, au lieu de jambons, il acheta des gigots, qu’il torréfia en silence dans le jardinet, comme les tartines de pain.

— Pourquoi des gigots ? faisais-je, et quelle est ta pensée ?

Et, sublime de prévoyance, il me répondait :

— Le jambon altère !…

Un jour il rentra plus sombre qu’à l’ordinaire encore.

— Ça va plus vite que je ne pensais, déclara-t-il. Paris perd la tramontane. L’heure est venue d’aller demander notre fusil à la mairie. Viens-tu ?

Et cette fois il avait raison. La chasse aux espions commençait. Le moment où l’anxiété publique sonne les tayauts absurdes de la chasse aux espions est l’instant de la désespérance. C’est le Waterloo psychologique. Tout est perdu, même l’honneur.

La terreur visionnaire de l’espion, qui serait si comique si elle n’était pas contagieuse, n’atteignit que plus tard, après Metz et pendant l’investissement de Paris, au degré de démence charentonnesque. Mais à la retraite du général Vinoy, elle battait déjà sa folie. Il ne passait pas de jour qu’il ne fallût tirer de la Seine, ou de ses canaux, d’inoffensifs passants ayant « la tête » ou « l’accent ». Sur les hauteurs de Montmartre, une lumière, le soir, tremblante à la vitre d’un grenier ou d’un galetas sous la toiture, justifiait d’une visite domiciliaire, qui, quoique vaine, laissait encore des doutes aux braves du quartier.

— Il fait bon d’être brun, à tout hasard, disait Zizi, ou si l’on est blond, comme eux, de se teindre.

— En tous cas, c’est plus prudent, soulignait Alexandre, qui ne nous faisait pas grâce d’un cri de chouette.

Puisqu’on en était là, évidemment, il ne restait plus que le flingot. Nous allâmes donc réclamer les nôtres à la maison de ville de Batignolles. On y faisait queue, entre des barrières, comme au théâtre, et, le premier jour, nous revînmes béjaunes, sans être arrivés au guichet. Le gouvernement était, du reste économe de chassepots jusqu’à l’avarice. Soit qu’il en manquât, en effet, malgré la déclaration du général Lebœuf, soit qu’il eût le pressentiment de l’usage que devait en faire la Commune, il les marchandait à la garde nationale et n’en délivrait qu’un sur quatre ou cinq citoyens. À la mairie du dix-septième, il fallait se fâcher pour l’obtenir. Aussi l’employé, préposé aux inscriptions, et seul à remplir cette fonction, était-il débordé et ne savait-il plus à qui entendre. Agoni d’injures par les plus bruyamment patriotes, assommé par la monotonie de sa besogne, il semblait un hérisson en cage, et passait à tout moment sa tête convulsée par le guichet, comme pour y humer de l’air respirable.

Le troisième jour seulement, nous pûmes, mon hôte et moi, atteindre à notre tour, cet orifice.

— Votre nom et prénom et vos qualités ? demanda-t-il pour la cinq centième fois de la journée peut-être.

Je les lui déclinai. Il se leva, s’encadra, suant, hagard, abruti, dans le guichet, et d’un ton d’enfant idiot que j’entends encore :

— Est-ce que vous êtes parent de mon ami Tandou ?

— Non ! pourquoi ?

— Ah ! je croyais… Excusez…

— Qui vous le fait croire ?

— Mon ami Tandou est aussi un poète. Son volume de vers s’appelle : Belligera

— Eh bien ?

— Eh bien ! ricana-t-il, comme sous la douche, Belligera… Bergerat… il y a un air de famille !…

Et voilà où l’on était arrivé, après Sedan.


— En voici toujours un, me dit Alexandre Grand en plaçant sur la table le flingot qu’il rapportait de Batignolles.

C’était d’ailleurs un fusil à tabatière transformé et qui avait dû figurer dans une panoplie comme fusil à pierre. Il eût été déjà ridicule sous Louis-Philippe ; en septembre 1870 il était navrant. Mais tous les chassepots avaient été dirigés sur l’Est. Les francs-tireurs s’armaient à leur compte chez les armuriers.

Je vois encore ce fusil pour deux, sarbacane à moineaux, longue comme un jour de siège, c’est la métaphore de circonstance, et qui, sans baïonnette, dépassait déjà d’un quart de mètre la tête de mon camarade.

— Et le tournebroche ?

— Il n’y en a pas pour le moment.

— Et l’uniforme ?

— Même jeu, fit-il. J’ai acheté deux képis en attendant. Choisis.

Sur les deux casquettes symboliques, l’une, trop petite pour moi, était trop grande pour lui et vice versa.

— Il y a un moyen, coupe tes cheveux sur l’autel de la patrie.

— Oui, mais tu prendras perruque pour elle.

Sur la place des Ternes, devant l’église, il y avait tous les jours un gros garçon boucher, taillé en hercule, qui remplissait l’office de sergent instructeur et enseignait l’exercice. Les uns armés de cannes, les autres de manches à balais, quelques-uns, mais rares, du « tube meurtrier », comme dit Chateaubriand dans Les Natchez ; mais tous graves et résolument disciplinés, ils eussent en un autre temps soulevé le rire et déchaîné la blague parisienne, car en vérité, ils étaient dérisoires. Mais devant le zèle de ces braves gens toute la gaieté de la race s’éteignait et les ménagères contenaient mal leurs larmes.

— C’est ainsi, me disait Alexandre, que je me figure les bourgeois flamands d’Artevelde.

Et la note était juste, en effet.

On était sous le coup de ce combat de Châtillon d’où le général Ducrot avait juré, à la manière romaine, de ne revenir que victorieux ou mort. Il n’était revenu ni l’un ni l’autre et le cercle de fer se rétrécissait autour de la ville, de telle sorte qu’on ne savait plus où on allait.

IV

« LE MAÎTRE D’ÉCOLE »


« Ce n’est pas amusant de faire de l’histoire », m’écrivait Georges, qui venait d’entrer chez Trochu dans les bureaux de l’état-major.

Dès que le boucher instructeur nous vit venir avec la sarbacane pour deux, il s’empara de Grand qui la portait et le campa au premier rang, tel un soldat d’élite et comme s’il eût voulu le décorer de sa main. Mon professeur de français pour dames anglaises avait, entre tous ses métiers, exercé le militaire. Il savait le maniement du flingot et l’exemple qu’il en donna appuya d’une bonne démonstration les leçons de l’hercule. Chacun, à son tour, lui reprit le fusil pour en tirer son air de flûte, en solo d’abord, puis à l’orchestre, et, finalement, l’instructeur nous pria de le lui prêter, pour l’aider à l’enseignement martial des citoyens du dix-neuvième siècle.

J’ai su depuis que cette arme modèle ne laissa pas de faire quelque besogne pétaradante et trucidante entre les mains du boucher lui-même, pendant la Commune. L’ost de M. Thiers reçut, hélas ! du tabac de cette « tabatière ».

À notre retour de l’exercice, je trouvai chez moi un garde national en fleur dans mon jardin. Il m’y attendait en causant avec Mme Labit, qui lui montrait, à sa forte stupeur, les provisions de bouche emmagasinées dans la toilette.

— Nous n’en avons pas autant au Théâtre-Français ! claironnait-il.

C’était Coquelin.

— Vite, à l’ouvrage, fit-il avec son autorité volubile à laquelle je n’ai jamais su résister ; ils en redemandent.

— Qui, ils, et de quoi ?

— Des vers, pour nos pauvres matinées. As-tu une ode ?

— Comment veux-tu qu’on ait une ode en des jours pareils où l’on marche de tatouille en tatouille, sans arrêt et sans espérance ? Ce n’est pas un Tyrtée qui s’impose, c’est un Jérémie de remparts.

— Sois ce Jérémie de remparts, voilà tout, il me faut quelque chose à dire pour dimanche. Tu seras en bonne compagnie, Mlle Favart récitera Stella, de Victor Hugo. Oust !…

— Je n’ai pas de sujet… Veux-tu le Victorieux ou mort de Ducrot ?

— Non, fichtre ! Je t’ai apporté des journaux. Cherche, trouve, et à samedi matin. Je viendrai prendre ton travail.

— Dis donc ? soulignai-je d’un regard.

— Quoi ?

— Toujours aux mêmes conditions ? Pas de droits d’auteur sur la recette ?

— Et la gloire ? D’ailleurs, tu as des rôties et de la grillade pour six mois.

— C’est pour mon chien et mon chat.

Le samedi matin, en effet, mon « Cuirassier de Reichshoffen » carillonnait impérieusement à ma porte :

— C’est fait, hein ?

— Naturellement, là, sur la table, une jérémiade.

Et Coquelin emporta Le Maître d’École.

S’il y a des lecteurs qui s’intéressent aux souvenirs d’un vieux poète dont la vie n’offre d’autre drame que celui du labeur dans toutes ses luttes, je les renvoie, pour cette élégie du Maître d’École, aux lignes que lui a consacrées l’administrateur même de la Comédie-Française, Édouard Thierry, dans son mémorandum directorial. Ce qu’il ne dit point de la réussite du poème, c’est qu’elle faillit me fâcher avec Coquelin. À l’issue de la matinée, Mlle Favart, alors l’étoile du théâtre, était accourue m’embrasser dans le couloir du foyer et m’avait commandé, c’est le mot, une autre pièce lyrique, spéciale pour elle, et réservée, dont seule elle aurait le privilège. Même au prix dont le caissier les rétribuait, je gagnais à la lui offrir, car elle était la Muse même. J’écrivis donc un hymne à la France que je lui apportai le jour où elle était de service à l’ambulance créée par les dames sociétaires. Coquelin m’attendait dans l’escalier.

Très jaloux de « ses » poètes, il n’avait pas vu sans déplaisir sa charmante et illustre camarade marcher sur les plates-bandes de « son » jardin.

— Tu sais, fit-il, c’est bien simple, si tu n’es pas satisfait de ma façon de dire tes vers, je te lâche. Plus de Cuirassiers, plus de Maître d’École. Je ne vois pas ce que tu y gagnes.

J’eus beau lui expliquer qu’un dithyrambe aux beautés de la terre natale se plaçait nécessairement sur les lèvres d’une femme française, il n’y voulut conclure qu’à mon ingratitude, et comme je l’aimais infiniment, je renonçai à la commande. Mlle Favart ne me l’a jamais pardonné et elle ne me rendait plus mon salut lorsque je la rencontrais dans son empire.

Il ne s’est peut-être pas donné de réunions pendant le siège de Paris où quelque amateur de diction n’ait, plus encore que l’ode mac-mahonienne, débité Le Maître d’École. Les acteurs de profession le jouaient en manière de monologue, costumés en instituteur alsacien, quelquefois avec une figuration prussienne. Je ne sais comment, malgré l’investissement, le poème se répandit en province, où sans doute des pigeons voyageurs l’emportèrent. Ma mère, qui habitait à Veules-en-Caux, eut par lui de mes nouvelles. Les Allemands qu’elle logeait, par ordre, lui en remirent un exemplaire, et leur chef, le prince de Liechtenstein, en complimenta ironiquement la pauvre femme.

Deux ans plus tard, chez Théophile Gautier, à Neuilly, une professeuse de déclamation, Mme Ernst, récitait encore l’élégie du Maître d’École dans la famille même où je venais d’entrer, et devant le maître. Et comme il la félicitait :

— C’est, fit-elle, de tous les poèmes de François Coppée celui que je préfère.

— Vous l’étonneriez un peu, souris-je, en l’en assurant.

Et Gautier conclut :

Sic vos non vobis, de quoi te plains-tu ? C’est le sort de Virgile.

V

L’AMBULANCE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS


Le seul lieu où il fut possible de se soustraire un peu au cauchemar de l’investissement, c’était le Théâtre-Français, à l’administration, soit dans le cabinet du père Verteuil, soit dans la salle du Comité de lecture, dit « le salon vert ». Les habitués et amis de la maison, auteurs, acteurs, artistes, abonnés et hommes politiques, se retrouvaient là dans l’intervalle des gardes. On y venait aux nouvelles, on en apportait, de vraies, de fausses, de contradictoires, et l’on y passait de la joie au découragement, mais on finissait toujours par se dérider à quelque drôlerie parisienne, bon mot, anecdote, calembredaine, et c’était tout ce qu’il fallait pour gagner un jour sur ce temps de désolation.

Chez le père Verteuil, secrétaire général, se taillaient les bavettes masculines, celles où l’on jure, sacre et se chamaille. Les gros bonnets du Sociétariat étaient divisés en deux camps politiques, d’une part les fidèles au régime sombré, et de l’autre les zélateurs de la République rendue au peuple souverain le 4 septembre. Got, Maubant et Coquelin étaient de ces derniers, mais Dressant, Leroux, Delaunay, Febvre et Lafontaine se tenaient encore obstinément pour comédiens ordinaires de l’empereur, et ils ne lâchaient pas la partie. Le fin Regnier ne se prononçait pas, et pour Barré, plus fin encore, pourvu que la Seine coulât toujours entre ses berges et qu’on pût y pêcher à la ligne, tout gouvernement équivalait à sauver la France. Le cabinet de Verteuil était tout petit et six personnes l’emplissaient. À huit, on s’asseyait par terre, sur le bureau du secrétaire, ou l’on se prêtait les genoux les uns aux autres. Le triumvirat Got, Maubant et Coquelin y jouait au naturel la scène de Danton, Marat et Robespierre de la tragédie ponsardienne, Charlotte Corday, et ils en réalisaient à peu près les personnages redoutables. Maubant était farouche. Avec des gestes courts, cassés et cassants, il demandait des têtes et il avait l’air de les couper dans l’encrier de Verteuil. Mon cher Coquelin, toujours agité, enjambait les chaises, écrasait les pieds, et politiquait des choses et des gens à tour de bras. Doctrinaire, érudit et professoral, Got « giboyait » avec des mots concentrés, forts en philosophie, chargés d’histoire, où Tacite le disputait à Beaumarchais. Nous les écoutions du couloir menant au cabinet du secrétariat, ou d’un petit salon d’attente qui le séparait du bureau d’Édouard Thierry et formait terrain neutre. C’est dans ce petit salon que le pauvre Bressant, le soir du 4 septembre, à la nouvelle que j’apportais de la proclamation de la République à la Chambre, s’affala sur un divan, et comme frappé de la foudre. Je n’ai jamais vu d’homme aimer moins la liberté que cet homme à femmes. Les Dangeaux du dix-neuvième siècle porteraient à tort le nom de Marianne sur la liste des mille et trois que ce Don Juan allait bientôt remettre au Commandeur, car son apparition lui fit l’effet de la tête de Gorgone au poing de Persée, et je crois bien qu’il en est mort.

Je dois à la vérité de dire que l’administrateur, sans être aussi médusé par elle que son Almaviva, ne laissait pas d’être assez inquiet du sort de l’institution napoléonienne à laquelle il présidait. Il la croyait même condamnée et, comme on dit dans les Eaux et Forêts, ratiboisée. Elle n’est pas, en effet, à base très démocratique. Il y a des heures où il en cuit d’être des privilégiés officiels d’un art à cassette impériale, et Maubant-Marat était le seul de la troupe subventionnée qui n’eût jamais joué à Compiègne.

— Encore, disait Madeleine Brohan, est-ce parce que le neveu a la tragédie en sainte horreur.

Édouard Thierry redoutait donc, et non sans raison, que la cassette disparue, le crédit alimentaire, dont le culte de Molière est le prétexte, fût affecté à des dépenses nationales plus urgentes. D’autre part, les représentations intermittentes, même avec les tyrtéennes des poètes, ne rendaient plus le prix des chandelles. La sagesse conseillait de fermer la boîte et de se terrer jusqu’à nouvel ordre de choses. Le vieux Corneille lui-même n’avait plus un soldat à donner à la patrie, tous étant sous les armes. C’était le « Messieurs, on ferme ! » des fêtes terminées et des lampions éteints. Qu’allait-on faire du monument ?

Ce fut Madeleine Brohan qui fournit la réponse. Elle est commémorée, cette réponse, par la petite statue du comédien Seveste, qui orne le foyer pris sur l’emplacement de la loge de Talma et par où l’on communique aujourd’hui de la salle aux coulisses. Seveste, en effet, nul ne l’ignore, blessé mortellement à Montretout, revint mourir au Théâtre-Français, dans l’ambulance qu’y avaient organisée les dames sociétaires. Il expira d’ailleurs dans les bras de Mlle Édile Riquier, l’une d’elles, concluant ainsi — je crois qu’on peut le dire au bout de quarante ans bientôt — un doux roman amoureux qui avait failli conduire le jeune homme au suicide.

L’ambulance de la Comédie-Française, dont l’idée, je le répète, revient à Madeleine Brohan, l’a peut-être préservée des obus du bombardement, mais certainement des incendies de la Commune.

Ouverte presque aussitôt que fondée, c’est-à-dire vers la seconde quinzaine de septembre, elle fut bientôt pourvue d’une quarantaine de lits dressés dans les deux foyers, celui des artistes d’abord, et celui du public ensuite. On n’en décrocha aucun tableau, et déplaça aucun buste, de telle sorte que jamais salle d’hôpital ne fut si riante et si richement parée. Seule, la statue de Voltaire, par Houdon, fut, sur l’ordre d’Édouard Thierry, masquée d’un échafaudage de planches.

Édouard Thierry était croyant, il allait à la messe et il était même marguillier de sa paroisse, à Bagneux, où il avait une maison de campagne. Il avait craint que le rictus fameux du philosophe ne scandalisât les malades élevés chrétiennement et fidèles à l’enseignement de leurs curés.

— C’est pour les Bretons, disait-il, qu’on peut nous amener, un jour ou l’autre, du champ de bataille, et qui ont droit à leur ignorance.

— On n’a jamais droit à l’ignorance, tranchait Maubant, irrité.

— Je le leur expliquerai, moi, Voltaire, s’écriait Coquelin, et je leur en lirai. On ne confisque pas la gloire, on ne voile pas les grands hommes !

— Qu’est-ce que tu leur liras, demandait Got, Zaïre ou La Pucelle ?

— Je leur lirai Candide !

— Candide toi-même ! Ils n’entendent que le bas-breton. Laisse donc les gens mourir dans leur langue.

Et le Voltaire resta ainsi sous les planches pendant toute la guerre. Il n’avait pas mérité cet emprisonnement, même par la Henriade, où il y a un autre siège de Paris, embêtant, mais patriotique.

Les dames ambulancières, Madeleine Brohan, Favart, Jouassain, Victoria Lafontaine, Édile Riquier et Émilie Dubois s’étaient réservé le salon vert, d’où elles allaient prendre à tour de rôle leur service de gardes-malades. C’était autour de la grande table de lecture, encombrée de corbeilles de laine et d’ouvrages de femme, qu’on les trouvait réunies, avec leurs tabliers blancs d’infirmières, le dé au doigt, avenantes, jolies, et comme radieuses de leur avatar. Elles avaient l’air d’avoir pris le voile. Elles rendaient des gestes de nonnes, tournaient comme sous les arcades d’un cloître, souriaient en dessous, comme à la dérobée, et caquetaient à mi-voix, sous l’œil de la mère abbesse du jour.

— Il ne manque ici, mes sœurs, disait galamment M. de Tillancourt, que Molière mourant !…

VI

FAMINE


Les vivres ne manquaient pas encore, mais ils se faisaient chers et déjà plus rares. L’ère de l’hippophagie commençait. On ne débitait plus guère, aux boucheries municipales, que des morceaux de « la plus noble conquête de l’homme », mais sans rationnement et selon la demande. L’un de nos camarades, le peintre Émile Pinchart, dirigeait l’une de ces boucheries, rue des Saints-Pères, et il pouvait librement nous ravitailler de cette carne. Il en apportait des pot-au-feu chez la maman Glaize pour sa petite colonie d’artistes. Ménagère admirable, elle accommodait le « coursier » à des sauces qui eussent trompé Brillat-Savarin, Monselet et le baron Brisse, gloire oubliée. J’ai souvenance de certain pâté, dit : pâté « de palefroi », qui en laissait au chevreuil même. Il y avait encore, les dimanches, des salmis de « haquenées » et des godiveaux Rossinante qui signaient le génie culinaire à la fois et la bonté de cette douce et vaillante créature. La maman Glaize tirait meilleur parti cent fois du cheval qu’Ésope de la langue, et le soir, quand, par le boulevard des Invalides, je m’en allais retrouver, aux Ternes, les deux bêtes du bon Dieu dont j’avais la garde, Bistu et Point-et-Virgule, je leur apportais encore des rogatons et des déchets qu’elle m’avait fourrés pour eux dans la poche.

À l’ambulance du Théâtre-Français, dans le salon vert, sous le Regnard de Largilière, autour des corbeilles à ouvrage des infirmières, on ne traitait que des choses de gueule : « Avec quoi avez-vous déjeuné aujourd’hui ? — Comment votre cuisinière accommode-t-elle le destrier ? — Nous apportez-vous quelque chose pour les blessés de Molière ? — Avez-vous du beurre ?… » Rien de plus drôle et de plus touchant à la fois que ces conversations de bonnes au marché entre Célimène, Phèdre et Sylvia. Dans un coin de la salle, le nez dans son tricot, Mlle Jouassain, l’esprit même, caquetait, potinait avec M. de Tillancourt, père conscrit, terrible en calembours, et par qui l’on avait des nouvelles sûres et de moins en moins consolantes.

Au bout de la table, devant la cheminée où son mari s’adossait, basques relevées, en cariatide de chenêts, Mme Victoria Lafontaine, petite bourgeoise à l’arithmétique infaillible, tenait les comptes journaliers de l’ambulance.

La bonne Madeleine présidait. De sa voix veloutée et prenante, elle menait le chœur et jetait le dé des causeries, quelquefois un peu trop bruyantes pour un hôpital, et que Mlle Favart, une tasse à la main, venait modérer entre les tentures.

Entre-temps, Mlle Édile Riquier apparaissait un panier au bras. Elle venait des Halles, où elle avait enlevé « pour rien », prétendait-elle, « des tas de bonnes choses à manger ».

— Étale les natures mortes, lui criait Madeleine.

Et l’on jouait à les disposer en pyramides comme des Jordaens, en tableau de victuailles.

— Vous voyez bien, lançait fièrement Mlle Riquier, que cela sert d’être sociétaire ! Pour rien, vous dis-je, tenez, le jambon, trente francs seulement !

Des six ambulancières, la plus active et la préférée des malades était Mlle Émilie Dubois, dont les manières douces et la radieuse beauté blonde semblaient hâter la guérison. Elle avait conscience de son charme et elle se prodiguait en véritable sœur de charité autour des lits des deux foyers. Aussi la voyait-on peu au salon vert. Elle venait s’y reposer quelques minutes et s’envolait aussitôt, réclamée par les internes ou les médecins du théâtre.

Les visiteurs de l’ambulance payaient leur droit d’entrée par une redevance de fleurs et de bouquets, car, fait authentique autant que singulier, pendant le siège, malgré l’investissement et la froidure, non seulement Paris n’a jamais manqué de fleurs, mais elles y foisonnaient. Explique qui pourra ce phénomène.

Il n’en allait pas de même pour les denrées dites alimentaires, même de première nécessité. La pomme de terre commençait à le disputer un peu à la truffe, pour la rareté du moins, et le son à doubler, dans le pain, le rôle de la farine. Les bonnes histoires qu’on se contait, boulevardières encore, à ce sujet, sonnaient la blague de famine, et l’on n’en riait, comme le veut Figaro, que pour ne pas en pleurer. Un jour, le bruit se répandit que Victor Hugo en était réduit à sacrifier Pégase et qu’il en avait offert une aile à la fille aînée de Théophile Gautier. Il ne s’agissait que d’un sonnet, et l’offre était métaphorique. Un autre jour, c’était le directeur de L’Illustration, M. Auguste Marc, qui paissait dans sa cour tout un troupeau de vaches laitières. Comme l’accusation de cacher leurs jambons par milliers dans leurs caves sévissait contre les épiciers, la garde nationale était utilisée bêtement à des visites domiciliaires dont on riait encore, quoique un peu jaune.

Le fils du comédien Regnier qui, depuis, fut censeur, je crois, vint une fois, à l’ambulance, épouvanter les dames par le récit d’une « chose vue » qu’il avait d’ailleurs inventée ou rêvée.

Chez Noël et Peters, passage des Princes, après les repas, on promenait, entre les tables, un mouton de pré-salé vivant et bêlant, cravaté d’une faveur rose, qui devait être tiré en loterie et sur la toison duquel, en attendant, on avait le droit, pour le billet, de frotter son pain. Le billet était de cinquante centimes.

C’était le commencement de la fièvre obsidionale.

Un après-midi, en sortant de chez l’éditeur Lemerre, au coin du passage Choiseul, dans une vitrine, d’ailleurs vide, de charcutier, mes regards furent attirés par une boîte de fer-blanc perdue sous un amas de copeaux de papiers multicolores. C’était un pâté de bécassines. À toute chance, j’entrai dans la boutique, plus déserte encore que la vitrine, et, d’une servante qui la gardait, j’obtins la boîte pour vingt sous.

— Il n’y a pas que Mlle Édile Riquier, fis-je en entrant dans le salon vert, qui découvre à prix d’or des bonnes choses à manger dans les ruines de la France, et voici de la bécassine.

Madeleine s’était dressée, toute pâle :

— De la bé !… cas !… sine ! affirmai-je.

— Ah ! mon dieu, mais je l’adore !

— Ma chère marquise, vous m’avez créé, il y a cinq ans, ma première pièce, et il me fallait un Siège pour vous donner toute la mesure de ma reconnaissance.

— Elle dépasse le service, fit-elle.

Et elle l’équilibra en me tendant la joue.

Tels étaient les romans d’alors.

Ce fut de la même manière que je pus encore satisfaire à l’envie que Mlle Émilie Dubois avait de se délecter d’un fromage. Elle l’avait exprimée devant moi, et, plein d’admiration pour cette charmante ambulancière, je m’étais juré de lui en faire la surprise. On avait retrouvé sur les quais de la Seine, dans des chalands, oubliés là je ne sais comment, plusieurs chargements de ravitaillement importants, notamment trois bateaux de pommes de terre. Un quatrième contenait des fromages de Hollande, dits tête-de-mort. Le maire de Vaugirard, M. Cambon, s’en était emparé d’autorité pour les administrés de son arrondissement. Il les échangeait contre des vêtements de laine, bas, chemises, jerseys, qu’il distribuait aux enfants pauvres et à leurs mères. On n’en avait pas autrement, et la mesure était radicale. Je ne savais pas tricoter, mais je mis la maman Glaize au courant de mon petit projet. Elle s’y prêta en riant et me munit bientôt de chauds lainages que j’allai porter à la mairie. Ils valaient, au taux d’échange, une « tête-de-mort et demie ». Je gardai la demie et déposai l’entière chez la concierge de Mlle Dubois, quai de l’École, où elle demeurait, sans y joindre de carte. Le lendemain, au théâtre, je m’enquis auprès d’elle, par un détour, du sort de mon présent anonyme. Elle avait apporté le fromage au théâtre, pour les convalescents, sans y toucher.

Mon chat, Point-et-Virgule, commençait à s’absenter plusieurs jours de suite, et un soir je l’attendis vainement. Il ne revint plus jamais, Nevermore, comme dit le corbeau d’Edgar Poe. Où vont les petites âmes de ces êtres fidèles ? Quant à leurs corps, en temps de siège, il n’y a pas à le demander. Il était pourtant bien étique.

Il y avait en face, dans une courette, un galetas en soupente où gîtait un tailleur hoffmannesque, qui rapetassait sans fin une culotte verte. C’était un vieux quarante-huitard chevelu, bancroche et qui était allé avec Cabet en Icarie. On n’en savait pas davantage, même chez la pipelette. Il vivait là, seul, jamais visité, et ne prenant pas de commandes. Le dimanche, il « touchait » de la flûte, non sans agrément du reste. Ce petit talent exerçait une attraction irrésistible sur mon compagnon fourré et la semaine s’achevait pour lui régulièrement sur le concert dominical. Il s’en payait la musique de chambre dans la chambre même et pelotonné sur la culotte verte de Pénélope. Je patientai donc jusqu’au dimanche suivant pour être assuré du sort de la pauvre bête. Si elle n’était pas morte, elle ne manquerait certainement pas son Pasdeloup hebdomadaire. Hélas ! elle le manqua et je connus ainsi que la fée Gibelotte, carabosse allemande, l’avait emportée au paradis des matous.

Je perdis Bistu de la même manière. Ce fut par excès de délicatesse qu’il me quitta, ayant observé que les conserves alimentaires d’Alexandre Grand étant depuis longtemps épuisées, on en était à l’hippophagie. Il aimait le cheval vivant, et, sous cette forme, il l’escortait joyeusement, en jappant autour des omnibus et des sapins, mais, en bifteck, il l’abominait. De telle sorte, je l’ai toujours pensé, qu’il s’en alla se suicider par les rues du quartier, honteux aussi peut-être d’être le dernier chien qui restât aux Ternes. L’heure était venue où l’on mettait en pâtés les bouches inutiles, ou dites telles par les lâches et les ingrats.

Bistu fut l’ami toutou de notre bohème. Il la vécut avec nous, dans nos jambes, il en connut les escargots et les œufs durs, il assista à nos répétitions, il mordit nos créanciers, il ne pouvait pas survivre à ma jeunesse. Je l’ai offert en holocauste aux dieux par un poème de mille vers, et je compte qu’il m’attend, comme Argos attendit Ulysse, au seuil de l’Ithaque éternelle. Nous nous reconnaîtrons l’un et l’autre.

Une bizarrerie, que je ne m’explique que par la métempsychose, voulait que Bistu eût horreur de Voltaire. J’en avais une vieille édition en soixante-dix volumes, trouvée d’occasion sur un tapis, au marché, dans de la ferraille, et qui formait, au propre et au figuré, la base de ma bibliothèque. Toutes les fois que, pour une cause ou pour une autre, je laissais à cette bête étrange la garde du pavillon, j’étais sûr de trouver, en rentrant, un tome nouveau de l’œuvre déchiqueté et à demi boulotté sur le plancher, voire dans le jardin, où Point-et-Virgule s’en faisait des papillotes. Les soixante-dix volumes y passèrent, jusqu’à l’index, qu’il me laissa en lambeaux, comme adieu, à son départ. Qu’est-ce que Voltaire avait fait à Bistu dans une vie antérieure ? Oh ! que de problèmes insolubles en ce monde !


VII

CROCODILE


Alexandre Grand, lui aussi, disparut sans me donner de ses nouvelles. Je ne le revis que plus tard, pendant la Commune, transformé en employé aux Postes et Télégraphes, dans le bureau de l’avenue de la Grande-Armée. Il lui arriva là une terrible aventure, que je vous conterai au temps voulu. Zizi était chez Trochu, au Palais-Royal, où il paperassait, et tous les camarades bastionnaient à l’envi sur les fortifs en attendant la trouée, toujours promise et toujours différée, qui devait nous rallier à l’armée de province et opérer la jonction victorieuse. Énervé moi-même d’une inaction que trompait mal le jeu de la lyre, j’avais obtenu d’être incorporé dans un corps de canonniers volontaires, formé par des polytechniciens, commandé par M. de Beauchamp, et qui s’exerçait à la porte Saint-Ouen. On m’y avait accepté à la condition que j’abandonnerais aux desservants de pièces les quarante sous de la solde quotidienne, mais comme, par privilège, j’avais droit à mon couvert au mess hippophagique des officiers dont plusieurs étaient de mes amis, le poste était encore enviable.

Si, vierge de tout service militaire à titre de fils unique de veuve, j’ignorais déjà le flingot, qu’était-ce pour le canon et quel artilleur dessinais-je sur la neige des remparts ! Mais les pipos, tout en s’amusant follement de mon embarras, me rassuraient sur l’apprentissage.

— Savez-vous tirer une ficelle ? riaient-ils.

— Un peu mieux que la nouer, mais pas beaucoup.

— Alors, vous êtes artilleur. Le tube de bronze, en pratique du moins, car en théorie c’est plus difficile, ressemble en ceci à la loge de votre concierge que, pour l’ouvrir, on n’a qu’à tirer le cordon.

— Oui, blaguait un autre, mais il y a le pointage et le recul. Pour le recul on passe vivement à droite ou à gauche, et tout est dit. Quant au pointage, nous avons des marins de la flotte qui sont spéciaux. Ils se chargent de la hausse et de la baisse et mettent à tout coup dans un casque à pointe, s’il en passe.

— Alors, qu’est-ce que j’ai à faire ?

— Déjeuner avec nous d’abord, et puis nous vous présenterons votre pièce.

Elle s’appelait Crocodile. Elle était brune et était née à Saint-Étienne. C’est sous sa culasse que je fis connaissance avec Édouard Manet, qui était l’un de ses serviteurs, et je dois à l’histoire de déclarer qu’il était beaucoup moins mazette que moi au service de la bombarde, mais il y fumait plus de cigarettes.

L’ami qui m’avait introduit dans cette compagnie, dont M. de Beauchamp, découragé, passa bientôt le commandement à M. Huart, était lui-même un pipo, et des plus distingués. Il avait nom Frédéric André, et, au sortir de l’École, il avait, selon son droit, acquis par le rang de sortie, choisi la carrière d’ingénieur. C’était un labadens du nègre blanc et de Zizi, à Louis-le-Grand, qui me l’avait amené au castel Turquet. Frédéric André, enfant chéri et gâté d’une riche famille protestante de la rue Saint-Georges, était curieux des choses et des gens de la bohème, et ce qu’on lui avait dit de la nôtre excitait son intérêt, qui fleurit bientôt en vive sympathie. Il s’attacha à notre petit groupe et lorsque le siège nous dissémina, comme le vent d’hiver les cigales, soucieux de tous et de chacun, le cœur et la bourse également ouverts, il courut à l’un et à l’autre et nous allégea de bien des misères. Sous des apparences menteusement sceptiques, et même caustiques, le cher petit huguenot défendait une âme fort tendre et trop accessible parfois à la bonté ! C’est l’un des êtres que j’aurai le plus aimés en ce bas-monde, dont il est parti trop tôt, au moment où tout le désignait à la succession de M. Alphand, comme ingénieur en chef de la Ville Lumière.

Frédéric André, en sus de ses dons scientifiques et de sa supériorité d’X, était fou de tous les arts et dévot à leurs maîtres. Il avait été l’un des premiers à deviner le génie du peintre Degas et il l’avait, comme de force, mené dans sa famille. J’y vis aussi Paul Verlaine, qui n’en était encore qu’à l’aurore obscure de sa gloire, et j’ai entendu le père Ambroise Thomas nous jouer et nous expliquer Robert Schumann, qu’il se défendait mal d’adorer. Mais le culte de Frédéric, c’était Flaubert, et, surtout, L’Éducation sentimentale, son livre de chevet, qu’il possédait par cœur. Il nous donnait des rendez-vous au café des Variétés pour le lire ensemble. Nous grimpions dans la salle du haut, presque toujours déserte, et nous nous enfermions pour déclamer, commenter et admirer le Wilhelm Meister français.


Le pain du Siège ! Quand je pense qu’il y a des gens qui sont parvenus à en garder, car j’en ai vu, quinze ans après, des morceaux, sous des vitrines. Deux raisons expliquent ma stupeur. D’abord, dans les jours suprêmes, et à partir du 15 janvier, il n’y en avait plus, pour chaque bouche, qu’une ration de souris, trois cents grammes au plus. Or, c’était la franche famine. Le Parisien est grand mangeur de pain, ainsi qu’on sait, et de tout autre aliment il peut se priver, mais de celui-là, non. Il lui en faut, à l’ordinaire, ses quatre cent cinquante grammes en moyenne. Encore dans la classe ouvrière en trouverait-on peu qui s’en contentent. C’est ce qu’Émile Zola a parfaitement exprimé par la boulimie de son Mes Bottes, qui va, son pain de six livres sous le bras. Je me demande donc comment, sur leur part des trois cents grammes, les collectionneurs ont pu s’y prendre pour conserver à la postérité un spécimen de cette boulangerie effroyable. Il doit coûter plus cher que le radium.

Mais ce qui m’étonne plus encore, c’est que cette… comment dire ?… substance ait pu survivre à l’armistice. Déjà, chez le boulanger, elle déconcertait la chimie. Le savant Berthelot en jetait ses lunettes au chat. — « Je mange sans comprendre », déclarait-il à Théophile Gautier, qui m’a conté le mot. Si encore il n’y avait eu qu’à fermer les yeux en mâchant ce mastic étrange, mais l’odorat refusait son service, et l’imagination, surexcitée par le bombardement, prêtait des origines affreuses au produit, non sans raison, peut-être.

C’est certainement ce pain inanalysable et dantesque qui a ouvert aux Prussiens les portes de Paris le 1er mars 1871. S’il y était entré un grain de blé par livre, on y serait peut-être encore ! — Où ? — À Metz au moins, sinon à Strasbourg. À la place de Jules Favre, à Ferrières, j’aurais tout simplement jeté sur la table, devant Bismarck, un biscuit de cette matière, et je lui aurais dit :

— Reniflez, la ville est à vous.

Il était inutile d’y ajouter l’amertume des larmes.

De quoi il était fait le pain du Siège, c’est ce que personne, sur la terre ou dans les cieux, ne dira, ne saura ou n’avouera jamais. Cru, on le préférait cuit ; cuit, on le regrettait cru. Voilà tout ce que je me rappelle. En vérité, la nourriture était d’aspect et de goût abominables. D’aspect, il ressemblait à ce résidu oléagineux que les olives écrasées laissent dans le pressoir et qu’on nomme, en Provence, le pain de trouille. Comme saveur, sauf une seule, celle du froment, il les avait toutes, mais mêlées en celle que prisent les scatophages, diptères vidangeurs. C’était le pain de Nabuchodonosor, tel que d’après la Bible on se le figure. Les meilleures organisations le rendaient comme elles l’avaient assimilé, engrais avant, engrais après, sans différence.

En Égypte, lorsque l’on ouvre les tombeaux pharaoniques, on y trouve quelquefois des galettes de farine placées là depuis trois mille ans et qui, au bout de ce temps, fermentent encore. J’en donne mille de plus au pain du Siège pour rendre des chênes d’un bon gland dans sa poudrette.

Aux débuts du rationnement, ce fut d’abord un gâteau de jeûne où le seigle disputait encore au son la prédominance. Puis le son régna seul et sans réel désagrément. Ensuite, on y pila du riz que l’on avait encore en abondance. Au riz succéda le lin, gruau des cataplasmes, enfin la paille hachée, les feuilles sèches et l’écorce des platanes. Et cette borne franchie, on entra dans l’insondable. Tout fut enfourné dans les fours, tout fut pétri dans les pétrins, et l’on s’élança dans le cannibalisme. Les gindres aux torses nus étaient formidables à voir par les soupiraux. Ils malaxaient, n’importe quoi, et dans leurs pâtes gélatineuses, l’appoint de l’ordre végétal était fourni par l’ordre animal, l’ordre minéral aussi, et même l’ordre social.

Sur l’avenue des Ternes, dans la boulangerie où mon père est mort, il y a cinquante-huit ans, et qui, à l’heure où j’écris, n’a pas changé, il y avait un « geigneur » de pain exalté par le patriotisme qui dépassait toute fantaisie et unissait en lui une sorcière de Macbeth et un cyclope de Vulcain. Il ne pétrissait plus, il forgeait. Je me suis cassé des dents sur des clous dans mes trois cents grammes à base de corne et de papier chiffon. Le bruit courut un jour, et je me rappelle fort bien l’avoir lu dans les journaux, que l’on commençait à utiliser, dans cette alimentation de Radeau de la Méduse, les ossements des catacombes ! Je ne l’ai jamais cru, mais il est certain que les derniers jours le pain du Siège avait comme un goût de calcaire.

Là est l’excuse, je le répète, du Gouvernement de la Défense Nationale. Les gens de Paris ont l’héroïsme naturel, invulnérable et joyeux, mais quand le pain manque, tout s’écroule et Gavroche ne rigole plus à courir après les éclats d’obus. Il fallait se rendre, Napoléon l’eût fait.

Un matin, c’était la dernière semaine de janvier, l’excellente Mme Labit, ma femme de ménage, qui ne m’abandonna jamais, me prévenait qu’une de mes parentes mourait littéralement de faim dans son logis. C’était une cousine de ma grand’mère. Nous l’appelions : tante Élisa, et nous l’aimions tous pour sa bonté candide. J’ai conté jadis, sous le titre de « Tante Lise », l’histoire douloureuse de cette vieille fille dans une chronique du Figaro, que M. Macé a d’ailleurs recueillie en l’un de ses ouvrages. Tante Élisa, qui avait hérité de son frère d’un chantier de bois et qui se débattait, comme l’agneau contre les loups, dans ce rude commerce, avait fini par vendre son fonds à bas prix pour une petite rente mensuelle. L’acquéreur, assez brave homme, lui avait en sus laissé le droit d’habiter un petit pavillon, perdu sous les piles de troncs équarris et de bûches. Elle s’éteignait là doucement en compagnie d’une vieille qui avait été la maîtresse de son frère et qu’elle avait innocemment recueillie pour ne pas être seule sur terre.

Je courus au chantier et je trouvai, en effet, ces pauvres femmes affamées et à demi folles de besoin. Le successeur n’avait pu faire honneur à la redevance du mois, en étant lui-même à ses pièces. Tout manquait là depuis trois jours, sauf le combustible qu’on prenait à même.

— Sauve-nous, me criait tante Élisa. Apporte-nous du pain.

— Oh ! du bon pain blanc, pleurait l’autre.

— Vous en aurez, fis-je, ou je ne suis pas un enfant de Paris.

J’avais entendu conter à l’ambulance du Théâtre-Français que des malins en trouvaient encore à la Manutention, sous forme de biscuit militaire et même de boules de munition, et l’on s’en confiait le secret à l’oreille. Mlle Édile Riquier en avait eu pour ses blessés. J’allai résolument quai de Billy et je demandai à parler au directeur. Ce fut, ô Providence, amie des poètes, l’un de ses employés qui vint me recevoir.

— Comment, c’est toi ? s’était-il écrié, les bras levés ; il faut un Siège pour se revoir.

C’était un de mes camarades de Charlemagne, un labadens, le fort en thème de ma classe, il s’appelait d’Étivaud, et son nom est l’une des gloires du palmarès des grands concours.

— Voici ce qui m’amène, fis-je impudemment. La Comédie-Française manque de pain, et, tel que tu me vois, je viens…

Il ne me laissa pas finir.

— Tu en as, un toupet ! Mlle Riquier sort d’ici !…

Et il éclata de rire. Puis il m’entraîna dans les magasins et, m’ayant fait jurer le secret, d’où dépendait sa place, il me fourra sous le manteau une boule de munition, me glissa deux biscuits dans les poches et me fit sortir par une porte de derrière qui ouvrait sur une ruelle.

Ma chère tante Élisa eut du pain blanc.

VIII

LES CINQ MILLIARDS


À ceux qui regrettent l’Empire, comme à ceux qui maudissent encore la Commune, il convient de mettre peut-être sous les yeux un petit tableau officiel, et maintenant historique, du bilan véritable de nos désastres. Je l’ai trouvé, au hasard de mes lectures, dans un vieux numéro de la Revue des Deux Mondes, et, pour préciser, dans celui du 15 février 1875.

Comme tout le monde, et depuis trente-sept années, j’avais toujours cru et écrit que les frais de la défaite s’arrondissaient aux cinq milliards, d’ailleurs légendaires, auxquels Bismarck l’avait taxée et qui furent, ainsi qu’on sait, couverts quarante fois par l’enthousiasme national d’un emprunt où le capitalisme décrocha son Austerlitz. Cette somme en démence de cinq milliards qui devait être payée en espèces « sonnantes et trébuchantes », comme on dit chez les notaires, débordait le concept numérique des plus forts en chiffres de la bohème ternoise. Nous n’arrivions pas à l’imaginer, ni en hauteur ni en largeur. C’était l’Himalaya des monts de l’hyperbole. Nous restions écrasés d’y penser seulement, comme des bergers devant les étoiles.

— Comment te représentes-tu ça, toi, le milliard ? nous disait Georges, bouche bée.

Et l’un lui répondait avec accablement :

— Comme un Mont-de-Piété immense qui aurait les lunettes de M. Thiers, — définition joviale mais charentonnesque, qui ne se prêtait à aucune réalisation graphique.

— Le milliard, essayait un autre, est le nom scientifique de l’Impalpable. Dieu est milliardaire, mais je m’en fous, voilà.

Pipo éminent, Frédéric André s’efforçait de nous désobnubiler l’entendement par des images objectives à la fois et précises :

— Le milliard est, en pièces de dix sous empilées, la distance exacte de la Terre à la Lune, aller et retour.

— Qu’est-ce que ça fait en chaînes de montres négociables ? soupirait Alexandre.

— Ça fait six fois l’anneau de Saturne, moins trois mètres cinquante, mais on n’en est pas très sûr à l’Observatoire. Tout dépend de la longueur des chaînes de montres, d’abord, et ensuite de la propreté du verre de l’astrolabe. Ainsi parlait le nègre blanc.

— Quelle différence y a-t-il entre milliard et billion ? insistait Zizi effaré.

— Aucune, mais on dit : de la monnaie de « billion » et jamais de la monnaie de milliard, car telles sont les singularités de la langue française. Elles prouvent l’utilité passionnante de l’Académie.

C’est de la sorte, et de bien d’autres encore, que, profanes, nous devisions de l’indemnité de guerre et de son problème financier. Maurice Dreyfous, qui était, de naissance, coreligionnaire de Rothschild, et qui avait vu, de ses yeux vu, de l’or en barre, prétendait que, dans son culte, le milliard pouvait affecter la forme d’une simple signature sur un papier.

— Nous appelons ça, en hébreu : un chèque, et Salomon, chez nous, en parafait tout le temps à la reine de Saba qui s’en faisait des papillotes.

Devant une pareille documentation, nous exigeâmes de cet économiste sa démission de poète lyrique, dont il nous refusa d’ailleurs le sacrifice. Il préparait dans l’ombre un volume de vers, dont Jules Claretie avait déjà écrit la préface, et qui avait pour titre : Bouffonneries lugubres ou Lugubreries bouffonnes, au choix, mais l’un ou l’autre.

— C’est pour le retour des affaires ! disait-il avec une foi candide et contagieuse.

Qui n’en eût été embrasé lorsque, aux guichets de tous les établissements de crédit, s’empilaient en effet les pièces de cinquante centimes dont la colonne mesure le chemin de la Lune ? « Cette Allemagne, avec sa guerre, elle avait fait une bonne affaire, un coup de cinq milliards ou billions, sans compter les pendules », ricanait-on dans les ateliers où s’était formée cette légende du butin des horloges. Eh bien ! ce n’est pas à cinq milliards que se chiffrent le coût de la défaite et le prix du Second Empire, c’est au double.

Soit à dix milliards. On en apprend tous les jours. Il suffit de lire la Revue des Deux Mondes, trente-sept ans après, à la campagne. Voici le compte, relevé sur un grand livre officiel, deux volumes in-octavo, publiés par l’Imprimerie Nationale, ô Lugubreries bouffonnes ou Bouffonneries lugubres, et sans préface de Jules Claretie.

D’abord les cinq milliards nets, purs et simples, du traité de Francfort, payables en espèces sonnantes et trébuchantes, et dont les intérêts à 5 p. 100 font encore sonner en deux ans et trébucher trois cents millions.

Pour l’entretien des troupes de l’armée victorieuse sur le territoire des vaincus, la somme exactement versée se totalisa, au 1er juillet 1872, à une ardoise de 273.637.000 francs, horlogerie à part, et centimes laissés.

Aux contributions, dites de guerre, payées par les départements, — trente-neuf millions et cinquante-trois mille francs — plus les impôts perçus sur lesdits départements, — soit cinquante millions, — si vous ajoutez les trois cent trente jolis millions des réquisitions opérées sur nos provinces, les cent quarante-deux millions de dégâts et deux cent soixante-cinq autres millions pour les vols de titres, de meubles et du reste, joies du soldat, à main armée, — vous équilibrerez comme un comptable une colonne dont le fût repose sur une base granitique de huit cent vingt-six millions et quelque cinquantaine de mille livres.

Pour Paris, Ville Lumière, la contribution de guerre fleurit deux cents millions ; les pertes et dommages soixante-dix autres ; le retard des impôts parfume le Fisc, immortel comme la nature, d’un retour du printemps de sept millions de pâquerettes, et je relève encore avec amour un bouquet de trois millions pour fêter la gendarmerie enfin soldée.

Ce n’est pas tout. Il y a le règlement des pensions nationales en souffrance, le montant des réquisitions françaises à rembourser selon la loi du 15 juin 1871, les réparations des propriétés d’État, biens du Peuple, les dépenses de guerre de nos armées, celles de l’effectif, de la réorganisation militaire, et vingt autres charges et dettes d’honneur national où j’omets celle contractée par la Comédie-Française envers ses poètes. C’est dix milliards.

Et « au bas mot », dit la Revue des Deux Mondes, où les calculs en laissent à Barrême.

Alors, et puisqu’il en est ainsi, bien des choses s’expliquent où l’histoire n’y voyait que du feu, et notamment cette insurrection du Dix-Huit Mars, connue sous le titre de : la Commune, et qui ne fut sans doute qu’un recul violent devant un tel règlement du régime tombé. Il est certain que dix milliards pour un ensemble de victoires qui, de l’aveu de l’état-major allemand, ne revinrent aux États confédérés qu’à 1 milliard 420 millions de débours, sont une compensation un peu usuraire, et que le peuple héroïque de Paris avait lieu de juger sévèrement ceux qui, chez Rothschild même, à Ferrières en signaient l’affront à son courage.

Oui, tout de même, ce brillant marquis de Galliffet qui vient de s’en aller dans un concert de louanges méritées, aurait pu avoir la main moins lourde et moins expéditive quand il rentra, l’épée au poing, dans sa bonne ville de joie et son Grand Seize doré. On a le droit de ne pas endetter ses enfants et ses petits-enfants de dix milliards lorsqu’il y a encore deux armées qui combattent sur le sol de la patrie, dites, mon général ?

IX

L’ALSACE-LORRAINE


L’un des drames, nés de la grande tragédie, qui émurent le plus les poètes, fut celui de l’annexion violente de l’Alsace et de la Lorraine à l’empire germanique. Ce prix de la défaite, ajouté aux dix milliards de la rançon, nous parut à tous outrepasser les droits de la victoire et les mœurs mêmes de la guerre moderne. Ce Bismarck refoulait sur la barbarie. Il déshonorait cette Allemagne philosophique qu’on nous avait appris, dans nos collèges, à révérer en ses grands esprits, les Gœthe, les Kant, les Hegel, conducteurs de liberté humaine. Non, vraiment, ce démembrement de la patrie, unifiée par nos rois avec tant de peines et dont l’édifice avait été cimenté par le sang des héros de 92, ce n’était même plus une revanche d’Iéna, et toute la civilisation européenne en était souffletée. La botte sanglante du reître poméranien lacérait de ses éperons tous les drapeaux de la chrétienté.

En outre, il faut se souvenir que, à la fin du Second Empire, l’Alsace était, grâce à ses artistes, la province la plus populaire de France. Non seulement, et de concert avec la Lorraine même, elle nous avait fourni le tiers de l’état-major de l’Iliade napoléonienne, toujours chère aux chantres de gloire, mais c’était le temps où les romans d’Erckmann-Chatrian fleurissaient leur succès immense. Toute une école de peintres, entre lesquels Gustave Brion, avait mis à la mode les choses et les gens du pays de Kléber et de Kellermann, ses jolis costumes, ses fêtes de famille, ses intérieurs pittoresques, la grâce rose de ses femmes endimanchées. Jean-Jacques Henner, notre Corrège, était, entre tous les maîtres de la palette française, celui qui accordait sur son génie l’admiration universelle, et il nous venait d’Alsace.

En vérité, le chancelier de fer, grand sonneur d’heures psychologiques, avait mal réglé celle-là à son horloge politique pour en tinter le glas de l’annexion, et à ce coup, le cri de douleur atteignait au hurlement. Si nous avions eu alors un Danton, la guerre eût repris d’elle-même à cette injure démesurée. Léon Gambetta pouvait l’être ce Danton, et il est certain qu’il le voulut. L’hommage que Jean-Jacques Henner lui fit de sa célèbre Alsacienne paraît en témoigner, et on se demande encore ce qui découragea le tribun de relever le défi suprême. Je mets en fait qu’aucune injure, ou, si l’on veut, aucun væ victis, ne nous mordit autant aux entrailles que ce vol géographique et ethnographique de nos provinces rhénanes, et qu’aujourd’hui encore, quoi qu’on en dise, la plaie demeure ouverte et fait l’abîme.

Du reste, dès cette époque, les Allemands les plus sages en présagèrent les conséquences fatales. Ils virent l’erreur bismarckienne et plusieurs écrivains s’en désolèrent à juste raison. C’est de cette faute plus grave qu’un crime, comme on dit dans l’art de Talleyrand, que l’homme de Varzin est mort. D’elle seule vient, qu’au bout de quarante ans, laps énorme en histoire, deux peuples de races fraternelles n’arrivent pas à se réconcilier. L’internationalisme même y défaille et le socialisme universel retire ses mains tendues au mot : Alsace-Lorraine, qui en toutes langues, se traduit par : iniquité.

Vous le voyez, mon chancelier, que la force ne prime pas toujours le droit. Il l’opprime, et voilà tout. De là vient que Paris, ville des villes, accueille tous les souverains des peuples contre lesquels la France a soutenu des guerres de sept, de trente, voire de cent ans, mais qu’elle ne reçoit pas et ne peut recevoir le chef de la nation qui, lourdement, a greffé sur un traité de paix, après six mois de conflit seulement, un fruit empoisonné de rancune éternelle.

Il n’y a plus à discuter la théorie qui base les unités ethniques sur la similitude des idiomes, sans tenir compte de la course historique parcourue par les mêmes servants d’une patrie ni les délimitations naturelles, orographiques, maritimes ou fluviales. Cette théorie est paradoxale et arbitraire. Elle distribue la terre d’après les données d’un principe à contresens des lois de migration qui mènent et promènent l’espèce au gré des bouleversements constants de la planète. Depuis son origine obscure, le genre humain est en état perpétuel de colonisation. La patrie est un campement, plus ou moins séculaire, mais un campement en somme, et l’on peut dire que l’intérêt seul, l’habitude et le sentiment nous y attachent. Que prouve la langue pour des classements politiques ? Rien. Les zingaris et les juifs, restés nomades, parlent leur langue transmise sur tous les chemins des cinq mondes. En Suisse, la moitié des cantons helvétiques s’exprime en tudesque, et l’autre, dirait Voltaire, en welche. Cette divergence y nuit-elle à l’unité ? En France, faut-il rendre l’Armorique celtique à la Grande-Bretagne, la Provence à l’Italie et la Navarre à l’Espagne ? Et cependant ce serait aussi logique qu’il l’a été, à Francfort, d’attribuer l’Alsace à l’Allemagne. Encore reste-t-il à démontrer qu’en y ajoutant la Lorraine, où l’on parle français immémorialement, on ne pataugeait point dans la mare des contradictions.

Oui, en vérité, le système de nationalisation par différence de langages est absurde et il n’y a à y voir qu’une excuse de la conquête, honteuse de ses abus de force ou de chance. Si c’est Napoléon III qui l’a imaginé, le Second Empire n’a eu que le sort mérité par ce coq-à-l’âne ; mais que la philosophie allemande, et je parle de la philosophie historique, celle de Théodore Mommsen, si forte en haute jurisprudence, ait pu y saluer l’équilibre européen de l’avenir, voilà ce qui décourage de penser et même de croire à cet avenir. La règle de la diffusion des langues donnerait l’Amérique et l’Océanie à la race anglo-saxonne, l’Asie à la race chinoise et Confucius aurait, par conséquence, tout ce que lui en laisserait Shakespeare. Ce sont des lois plus profondes qui dirigent les pèlerins de la caravane sublunaire.

Ce qui aggravait la prévarication du démembrement et la rendait intolérable, c’était l’ironie de ce droit d’option que le vainqueur laissait aux Alsaciens-Lorrains entre leur patrie d’hier et celle de demain. Le problème d’intérêt s’y doublait d’un dilemme de fierté que Caligula eût pu envier à Bismarck, car il était la torture idéale. Deux millions de familles étaient bénévolement, oh ! si bénévolement, invitées à dire et déclarer si la force prime, oui ou non, le droit et à choisir entre l’un et l’autre, en toute liberté, mais au péril, soit de leurs biens, soit de leur honneur. Les diplomates de Francfort ne se demandèrent même pas si la défection au drapeau n’équivalait pas, en ce cas, à une trahison double devant l’ennemi. Ils jugeaient tout simple qu’oublieux de leurs morts, de leurs ruines, les vaincus se ralliassent aux vainqueurs et passassent, comme on dit, du côté du manche. La réponse fut nette et sans réplique, 418.000 familles, en huit jours, se décidèrent pour l’honneur et l’émigration commença. Les Allemands ont eu l’Alsace, mais on peut dire qu’ils l’ont eue déserte, ou peu s’en faut et, au bout de quarante ans, la germanisation de nos deux provinces est encore si douteuse qu’ils sont obligés d’interdire l’usage de notre langue, la française, dans les écoles.

Les poètes l’avaient prédit, car les poètes sont toujours restés un peu devins. Je m’enorgueillis d’avoir été l’un d’eux, d’abord dans un poème intitulé : Le Petit Alsacien, qui, sans avoir eu le succès du Maître d’École, ne laissa pas que d’avoir des rapsodes ; puis dans une ode à Strasbourg, récitée encore par Coquelin à la Comédie-Française et qui, par ordre de la Place, ne reparut plus sur l’affiche.

X

PENDANT LA COMMUNE


J’ai été l’un des adversaires déclarés de la Commune ou plutôt de l’insurrection du 18 mars 1871, et, toutes choses posées dans les balances de l’histoire, je lui fais amende honorable. Elle était logique. Du reste, son programme révolutionnaire, improvisé au jour le jour comme en 92, entre deux ennemis, ceux du dedans et ceux du dehors, a été réalisé aux trois quarts et aujourd’hui il nous gouverne. Il n’était donc pas si aberrant que nous le pensions alors.

Car il nous semblait tel, quoique ceux qui le menaient fussent, quelques-uns, de nos amis et les autres des intellectuels, artistes, savants et poètes. J’ai entendu, moi qui vous parle, Paul Verlaine, arpentant le petit magasin de l’éditeur Lemerre, préconiser le mouvement et vanter les gens de l’Hôtel de Ville, et je vois encore Villiers de l’Isle-Adam, coiffé du képi de capitaine de la garde nationale, que recouvrait d’ailleurs un étui de carton, essayer de rallier les parnassiens à la cause fédérale. Sans l’étui de carton, qui nous gâtait un peu la prédication, nous l’eussions peut-être escorté derrière le drapeau rouge, car nous professions pour lui une admiration très grande. C’était en effet un homme de génie et il sera, au temps prescrit, classé parmi les plus beaux écrivains de la langue. Mais, outre la gaine du képi, symbole de ses ironies coutumières, nous étions encore refroidis par sa légende qui voulait que, héritier direct du dernier grand-maître de Malte, le comte Villiers de l’Isle-Adam fût allé un jour, aux Tuileries, réclamer la couronne de Grèce à Napoléon III et le prier de lui prêter des troupes pour la reconquérir. Cette fumisterie gigantesque, propagée, et inventée peut-être, par Catulle Mendès, discréditait la propagande. Paul Verlaine était beaucoup plus intimidant, étant plus convaincu ; il parlait de trancher des têtes, et je me rappelle qu’entraînant par le bras Anatole France dans la travée du passage Choiseul, il terrifiait ce philosophe de ses hébertismes gesticulatoires.

Oui, cela n’est pas douteux, la Commune fut d’abord, et à l’origine, un soulèvement de l’élite, je n’ose pas dire boulevardier, mais parisien, et il s’en fallut de fort peu qu’elle ne ralliât la bourgeoisie éternellement frondeuse de la ville. Ce qui l’a tuée, c’est le ridicule de quelques proclamations gasconnes et les tartarinades de ses bulletins guerriers ; l’armée versaillaise a massacré nombre de gens qui en riaient encore. On se demande ce qu’il aurait pu advenir si le commandant Rossel, par exemple, était parvenu à coordonner dans sa main experte d’officier supérieur les éléments d’une organisation, offensive et défensive, un peu sérieuse, en un temps où, d’une part comme de l’autre, on jonglait avec le mont Valérien comme avec une balle. Il était quelqu’un, vraiment, ce Gustave Flourens, l’une des gloires de l’Université, il avait l’âme héroïque des Bayards de la liberté, il était de la grande lignée des conducteurs d’hommes. Qui sait, enfin, si Paris ne l’eût pas emporté sur Versailles par la présence seule de ceux en qui il se reposait, à qui il commettait sa foi politique et qui avaient déserté leur popularité même ? Léon Gambetta en face de M. Thiers, dans la capitale, en Danton de l’insurrection ? Il le pouvait, il le devait, ce semble, puisque seul il sortait indemne du discrédit où sombrait le gouvernement capitulard. On peut rêver cette page inécrite de son très beau livre de patriote.

À la distance de quarante années, à la mise au point du recul historique, la Commune paraît être, sans plus, l’expression de l’antagoniste déplorable de la province contre Paris, foyer incandescent de centralisation, et la plus forte crise d’un débat séculaire qui remet sans cesse en question notre unité française. L’écroulement de l’Empire dans le Maelstrom de la défaite monta cette crise à l’hyperaigu et faillit déterminer un démembrement, dont, il faut bien le reconnaître, M. Thiers nous sauva. Non seulement la province souscrivit seule à la capitulation, mais Paris l’exécra et la refusa jusqu’au bout ; la tête reniait les membres. Ceux qui survivent de ma génération se remémorent encore avec quel mépris nous taxions de ruraux les pères conscrits de ces élections de Bordeaux dont l’Assemblée ratifiait les clauses du traité de Francfort. Celle qui souffletait l’héroïsme de Paris par le désarmement de sa garde civique parut intolérable aux bourgeois eux-mêmes, et, à ce moment-là, je le répète, tout le monde, et dans toutes les classes, était délibérément « communard ». Lorsque sur l’ordre du comité central, pouvoir subitement improvisé, les gardes nationaux, hâves encore de la famine du siège, s’en vinrent à la place Wagram enlever les canons oubliés par les déserteurs pour les hisser à la butte Montmartre, la population entière, blouses et redingotes, et les femmes, les vieillards, les enfants, poussaient à la roue des attelages en gueulant La Marseillaise.

Il faut bien croire que les « ruraux » se rendirent eux-mêmes à l’évidence de la grande gaffe, puisque aussitôt ils en commirent une plus grande encore en « plaquant » Paris pour Versailles et en transportant chez Louis XIV le gouvernement d’une République.

On n’a qu’à consulter les journaux parisiens de la fin de mars 1871 pour connaître l’effet que cette fugue produisit sur les boulevards. Pour deux ou trois, les graves, qui s’en désolaient, tous les autres la prirent à la blague et un énorme éclat de rire souligna cette nouvelle retraite du général Vinoy, moins glorieuse que l’autre, celle de Sedan, assurément. Tous ces troubles au début de l’insurrection furent jugés fort bénévolement, et la décapitation de Paris, avec des gorges chaudes. Personne ne pensait que ce fût sérieux, encore moins que l’on fût à la veille d’une guerre civile.

— D’abord, me disait Zizi, que la chute de Trochu avait rendu à la vie privée, d’abord on s’embête tellement à Versailles, qu’il en mourra un, de spleen, tous les jours. D’où une suite d’élections permanentes qui usera les urnes. Plus d’urnes, plus d’urniers. Retour à l’état sauvage. Abolition du recouvrement des prêts usuraires. Pillage des monts-de-piété ! Mort des huissiers avec ou sans verges. Je tue les miens à coups de flèches, et j’épouse celle que j’aime.

Telles étaient, dans les spéculations propres à ce rêveur, les conséquences du transfert du gouvernement de son pays dans la cité glacée du Roi Soleil, et nous n’en tirions pas nous-mêmes de beaucoup plus graves. Il fallut déchanter le lendemain lorsque la nouvelle de l’exécution inexplicable, et demeurée une énigme, des généraux Lecomte et Clément Thomas, fusillés sans procès, sur la butte, vint nous avertir que quelque chose renaissait en France qui ressemblait aux massacres de septembre, sous la Grande, et là nous cessâmes de rire, voire de blaguer.

— Tu sais, ce n’est plus drôle, remarquait Georges, je vais tâcher de me rapprocher un peu du vieux du quai de l’École (son père, l’éditeur Gervais Charpentier), ce serait trop tout de même de le laisser trucider par les poètes.

Le jour de la manifestation de la place Vendôme, le 22 mars, au pied de la colonne Vendôme, il était dans les douze cents protestataires que conduisait Henry de Pène, notre ancien directeur du Gaulois, et s’il n’écopa pas comme ce gentilhomme de lettres dans l’échauffourée, ce fut par décret de la Providence qui voulait le conserver pour éditer l’œuvre d’Émile Zola et les aventures de la famille Rougon-Macquart. De la terrasse du café Américain où nous étions assis, le nègre blanc et moi, nous le vîmes passer, le gilet en désordre et le chapeau cabossé, ayant visiblement pris part à un combat de canne.

— Je passe à l’ennemi, nous déclara-t-il, en s’arrêtant à notre appel ; cette fois, c’est la racaille, et mes principes se réveillent.

— Comme ça se trouve, fit Ernest Lavigne, ils commencent, moi, à m’intéresser. Je suis allé voir la rue Haxo, j’y ai rencontré des labadens de Sainte-Barbe, et ils m’ont à peu près convaincu. Je leur ai promis mon concours.

XI

MA FUGUE


Quelques jours après les élections du 26 mars, qui donnaient à Paris un gouvernement municipal à la fois et insurrectionnel, je reçus une étrange visite. Elle était domiciliaire. C’était le matin et je flânais au lit, d’où des coups de crosses sur ma porte me firent sauter précipitamment. Six fédérés, dûment armés et d’apparence assez rébarbative, étaient chargés de chercher et de découvrir les armes que je cachais chez moi.

Ils m’avouèrent qu’ils m’étaient dépêchés par le procureur de la Commune, le citoyen Raoul Rigault, et qu’ils avaient mandat de m’inviter à passer à son cabinet. Raoul Rigault, mon admirateur de Père et Mari, le libelliste brochurier qui prenait la vie à la blague, riait de tout et se moquait du reste, jouait les Fouquier-Tinville de cette parodie de la Terreur ? Était-ce bien possible ? Et d’abord j’éclatai de rire. Qu’est-ce qu’il me voulait ?

En fait d’armes, je n’avais qu’une canne et je ne la cachais pas. Elle ornait visiblement le vestibule.

— Prenez-la, fis-je.

Mais les six fédérés étaient graves.

— Alors, fouillez.

Et ils fouillèrent. J’avais dans un tiroir deux petits pistolets, en bois de citronnier, dont il fallait, pour les décharger, dévisser la culasse, et qui jamais n’avaient connu la poudre ; c’étaient des souvenirs de famille, de simples joujoux d’étagère. Je dois dire qu’ils me les laissèrent, après en avoir constaté l’inoffensivité, mais sous promesse que je me rendrais à l’invitation du citoyen procureur qui avait à me parler.

Je crus deviner ce qu’il avait à me dire et je résolus de ne pas l’entendre. Mon admirateur m’admirait trop. Il n’entrait pas dans ma philosophie de participer à un mouvement qui se payait sans jugements des têtes de généraux désarmés. Je sortis donc et m’en allai droit devant moi, à l’aventure. Une habitude, justifiée par mon commerce, me conduisit chez l’éditeur Lemerre où je rencontrai Anatole France qui y exerçait alors les fonctions de lecteur des manuscrits. Il connaissait, lui aussi, le procureur pince-sans-rire et il me dissuada de rentrer chez moi.

— Le type n’est pas nouveau, me dit-il, et il est dangereux, en somme. C’est un raté très intelligent, qui sait fort bien où il va et qui veut y entraîner avec lui le plus de complices possible. Fichez le camp ou cachez-vous si vos opinions vous le permettent.

Mes opinions me le permettaient, mais non mes moyens. Anatole France, aussi bon observateur que beau poète, s’en aperçut à mon embarras et, sans s’expliquer davantage, il me pria, comme dans les romans-feuilletons, de le suivre. Rue des Saints-Pères, il s’arrêta devant une vaste maison précédée d’une cour plus vaste encore, où il entra, prit une clef au tableau, chez la concierge et me conduisit à un appartement désert dont les meubles étaient recouverts de housses et fleuraient cette odeur de camphre qui est le parfum de l’absence.

— Vous êtes ici, me dit l’auteur des Poèmes dorés, chez mon ami Étienne Charavay, chartiste éminent et puissant paléographe, qui lit le gothique roman comme vous lisez Le Petit Journal et pour qui les palimpsestes n’ont que des secrets de polichinelle. Rien ne vous empêche de vous incarner provisoirement dans cette figure toute monastique. Il est, pour le moment, à Alexandrie où il opère des fouilles sur l’emplacement de la bibliothèque, incendiée par le fameux Omar, cet Érostrate de l’Islam. Prenez son nom… la concierge est à moi. Et ne sortez qu’à la nuit tombante.

Et, en me remettant la clef, l’incorrigible ironiste qu’il était déjà, ajouta en un soupir :

— Que n’ai-je pu faire pour André Chénier ce que je fais pour le chantre de Mac-Mahon !

Je restai quelques jours dans le camphre, dont l’arôme m’est insupportable, tel un lépidoptère sur le bouchon de liège. Entre chien et loup, j’allais respirer un peu à la Comédie-Française, chez Verteuil, ou Léon Guillard, où je retrouvais les deux Coquelin.

Cadet n’était pas défavorable à la Commune. Il y avait des relations amicales et ne se refusait pas d’orner ses fêtes. Son absence absolue de sens politique qui n’était comparable qu’à son besoin d’expansion, lui permettait de ne pas se décider en histoire. Pourvu qu’il jouât la comédie, tout allait bien encore dans le royaume de France et Versailles y valait Paris. Deux capitales, voilà tout.

Il ne comprenait pas ce que je redoutais du procureur, un homme charmant, pourquoi je me dérobais à sa faveur marquée, et il s’offrait à dissiper le malentendu qui séparait deux hommes faits pour s’entendre. Je dus le conjurer de n’en rien faire, ayant sur ce raté cynique, la même théorie qu’Anatole France, ou peu s’en faut.

Un soir, la concierge de mon asile paléographique me fit entendre discrètement que ma présence compromettait un peu la gravité de l’immeuble. Il s’était présenté dans sa loge des gardes nationaux curieux qui, sous couleur de décret promulgué par le général Cluseret, paraissaient procéder à un recensement sérieux des gens valides du quartier. L’un d’eux lui avait semblé humer, de la cour, l’exhalaison de camphre où, d’ailleurs, j’étouffais. Enfin, l’excellente femme m’avoua qu’elle redoutait pour la propriété de M. Duvergier de Hauranne, où nous étions, le sort de la maison de M. Thiers décrétée de démolition nationale par un édit récent du même général. Je n’avais plus qu’à lui rendre la clef et à prendre la poudre d’escampette.

Tout me poussait à demander refuge rue de Vaugirard, à la maman Glaize, chez qui j’étais toujours reçu à bras ouverts. Mais elle était à Rosebois avec les siens, et la bonne maison hospitalière était close à volets fermés. Retourner à mon pavillon ternois, où il ne me venait plus d’amis et que la perte de Bistu et de Point-et-Virgule me désenchantait, je ne pouvais m’y résigner. Du reste, je craignais le retour des six fédérés rébarbatifs, et, ni pour or, ni pour argent, je ne voulais égrener des rimes à la Commune. Elle commençait, d’ailleurs, à perdre la tête et, tous les matins, un décret nouveau, improvisé par des chefs en plein désarroi, sonnait sur les murs les prodromes de la déroute.

Ce fut Cadet qui me sortit d’embarras.

— Si tu tiens à filer, me dit-il, rien de plus aisé, je me charge de t’en faciliter les moyens.

Et il me fixa rendez-vous pour le lendemain à l’heure du déjeuner, chez un marchand de vins de Bercy, dont il me donna le nom et l’adresse. C’était un fanatique du comédien, qui en faisait ce qu’il voulait, au doigt et à l’œil. Ce qui rendait la fugue périlleuse, c’était la surveillance des fédérés de service aux portes de la ville et à ses barrières. On ne les franchissait que sur des laissez-passer fort difficiles à obtenir, et que signait Jules Vallès. Telle était la fonction du grand réfractaire, que je ne connus que longtemps après. Il en était fort chiche et la qualité de poète, loin d’être une recommandation à ses yeux, équivalait à un brevet de bourgeoisisme qu’il ne pardonnait à personne. Plus tard, à Londres, il me déclara que si je lui avais demandé cet exeat, il ne m’en aurait délivré le papier que sous pli, comme dans Le Cachet Rouge, d’Alfred de Vigny avec ordre de me fusiller « à la poterne ».

— Un poète de moins, c’est toujours cela d’acquis pour la Sociale !

Il est vrai que le sourire de son regard démentait cette feinte férocité, toute littéraire, car Jules Vallès était un grand enfant et parfaitement incapable de nuire à personne. En outre, il était doué d’un véritable génie d’écrivain, et le signe du génie est la bonté.

Le lendemain, donc, je me rendis à Bercy chez le marchand de vins désigné par Cadet, et j’y trouvai, avec mon camarade, la table dressée pour un déjeuner magnifique.


J’ai perdu le nom du brave marchand de vins, ami de Cadet, qui me fit évader de Paris en avril 1871. C’était un gros entrepositaire des docks de Bercy et l’un des hommes les plus joyeux avec qui il m’ait été donné de choquer un verre de vin français. Or, Dieu sait si nous en entre-choquâmes, et du bordelais, et du bourguignon, et du champenois aussi. Quelle cave ! Il faut dire les choses telles qu’elles sont : de toutes les santés que nous portâmes, il n’y en eut aucune pour M. Thiers, ni pour l’armée de l’ordre. La haute bourgeoisie parisienne, je le répète, n’était pas « versaillaise », et je m’obstine à penser que, sans les bêtises de la fin, décrets absurdes, proclamations comiques, perquisitions folles, elle se fût déclarée pour la Commune. Outre que toutes les Frondes l’amusent, il y avait dans celle du 18 mars une verve politique doublée d’un héroïsme gouailleur, qui lui rendait les bons jours de son histoire municipale. D’ailleurs, elle craignait franchement le retour de la monarchie. Dans une situation identique, en 1845, le rôle qu’avait joué Talleyrand pouvait tenter son meilleur élève, qui ne s’était pas encore engagé à fond par son adage sur la République, régime qui nous divise le moins.

— Comment, s’exclamait notre hôte de Bercy, vous voulez vous en aller ? De quoi avez-vous peur ? Ils sont très drôles et même très gentils, ces jeunes gens de l’Hôtel de Ville.

— Ils seront tous députés un jour ou l’autre, philosophait Cadet. Tu ne veux donc pas être député ? Sacré poète, va !

J’ignorais encore le moyen dont le marchand de vins disposait pour garantir ma fugue, et, confiant en Cadet, je n’osais m’en enquérir.

— Il y en a, contait-il, qui se suspendent à des cordes sur les fortifs, comme des prisonniers aux lucarnes, mais je ne te cache pas qu’on leur tire dessus. D’autres se déguisent pour passer les barrières, les malheureux !

— En quoi se déguisent-ils ?

— Par exemple, en sociétaires de la Comédie-Française. Mais ça ne prend pas. Nous sommes tous connus, nos têtes sont populaires. Ainsi, tu te présenterais à une porte quelconque, la plus délaissée, en disant : « Je suis Coquelin cadet… »

— Eh bien ?

— On te fusillerait, en riant, oui, parce qu’on m’aime, mais im-pi-toy-ablement.

— Alors, c’est de la gloire ? disais-je.

Et le déjeuner dînatoire s’allongeait par de joyeux propos, comme on dit aujourd’hui, à la blague. À l’heure du café, Cadet, qui ne songeait pas encore à lancer le monologue, chanta des chansonnettes. Il excellait dans celles de Gustave Nadaud, pour lesquelles il avait une prédilection de famille. L’une d’elles, intitulée, je crois : « L’histoire du Général », devenait épique sur ses lèvres lippues. C’était une scie militaire qui faisait rouler les gens sous la table. Mais celle que je lui demandais toujours, sans m’en lasser jamais, s’appelait : « L’amant de Thérèse », hymne d’amour admirable, qui commence par ces quatre vers d’anthologie :

La brune Thérèse
A vingt amoureux
Et j’en suis bien aise
Car je suis l’un d’eux !…

Rien de plus beau sur la terre que l’épanouissement de Jocrisse triomphal dont il soulignait la bonhomie de ce quatrain sublime sur son air de cor de chasse. « Et je suis l’un d’eux ». Toute la haute philosophie du partage s’y résumait en ce chant de possession entonné par le vingtième amant de Thérèse, content de son numéro d’ordre et n’en exigeant pas davantage. J’ai souvent envie de le jeter, les soirs de premières, en plein orchestre, aux croyants du culte adultérolâtre, pour les égayer.

Invité à mon tour à payer mon écot par la récitation d’un poème, je m’acquittai de mon mieux de cette dîme de politesse. En général, les poètes sont malhabiles à faire valoir leurs vers. Ils les disent plutôt pour eux-mêmes que pour l’auditoire, comme en dedans, et préoccupés surtout de l’agencement verbal des mots d’où résulte l’harmonie cherchée. En outre, ils accordent au jeu des rimes une importance essentielle et fondamentale qui ne laisse pas que de dérouter les profanes. Quand ils sont bons, les vers gardent toujours quelque chose de leur origine chantée. Le dix-neuvième est le grand siècle des prosodistes, et nul autre sur ce point, même le seizième, n’atteignit, en maîtrise lyrique, celle de nos maîtres. Mais aucun d’eux, et je les ai entendus tous, ne disait ses vers comme les comédiens prétendent qu’il faille les débiter et selon l’art qu’on en professe au Conservatoire. Victor Hugo psalmodiait les siens. Théophile Gautier les scandait à la manière latine. Leconte de Lisle les épandait. Théodore de Banville les cinglait aux rimes comme des cymbales.

Un peu étourdi par la discussion que nous avions, Cadet et moi, à ce sujet, et qui semblait être pour lui du « chinois professionnel », notre hôte y avait jeté, cependant, la note claire du bon sens. Il savait son Pierre Dupont par cœur, étant compatriote du chantre des Louis d’or et des Bœufs, le Tyrtée à la fois et le Théocrite lyonnais.

— Selon moi, fit-il en remplissant une dernière fois nos verres, les vers se chantent, ils ont en eux leur propre musique, avec laquelle ils naissent dans l’âme harmonique des bardes.

Et ce disant, il attaqua, d’une voix puissante d’enfant du Rhône, l’hymne fameux qu’Ernest Reyer a recueilli des lèvres mêmes du chansonnier :

Cette côte à l’abri du vent
Qui se chauffe au soleil levant
Comme un lézard vert, c’est ma vigne !

Et le débat fut clos avec le déjeuner. L’heure était venue de procéder à mon escampative.

Le riche bourgeois me conduisit sur le quai de Bercy, où, parmi les barques et canots, il y avait un assez fort bateau fluvial affecté au service de ravitaillement des Halles. Il en était le propriétaire. Par une entente tacite entre les deux gouvernements, ou peut-être par simple négligence, ce petit steam-boat sortait de ville et y rentrait en franchise, chargé des denrées alimentaires de la Marne. À la sortie pourtant, et depuis le décret d’enrôlement forcé de tous les citoyens valides, suivi de fugues telles que la mienne, on resserrait la surveillance. Le capitaine en avisa le patron.

— Au pont Napoléon, lui dit-il, hier, j’ai dû stopper, pour une véritable visite martiale. Quatre fédérés et leur caporal ont inspecté le transport jusqu’à la cale. Votre poète tombe mal, s’il n’a point de laissez-passer.

— Qu’est-ce que je te disais ! raillait ce pince-sans-rire de Cadet, tu cours au poteau d’exécution. Je ne voulais pas te le dire, mais il est temps. Hier, dans un concert, j’ai vu ton persécuteur, Raoul Rigault. Il veut ta tête. Elle lui plaît. Il a fait distribuer ta photographie à tous les postes de garde. Reste, sinon pour toi, du moins pour ton éditeur.

— Ils sont si gentils et si drôles, soulignait l’amphitryon, ces jeunes gens de l’Hôtel de Ville.

Mais je ne me laissai pas convaincre. J’avais besoin de changer d’air. Les talents militaires du général Dombrowski ne m’inspiraient qu’une foi médiocre. Le coup des otages, enfermés à la Roquette, me fleurait son odeur de massacre de l’Abbaye et de septembrisade à laquelle ne se trompait point le nez sagace d’Anatole France. Bref, et sans être, hélas ! un André Chénier, je redoutais que ma qualité de chantre de Mac-Mahon ne m’attirât des désagréments. Je remerciai le marchand de vins, qui me glissa deux havanes rothschildiens dans la poche, pour le voyage ; j’embrassai Cadet et je montai dans le bateau des Halles.

— Où vas-tu ? me cria de la berge le comédien.

— Tu le demandes ! Chez la maman Glaize.


Le capitaine du bateau-transport disait la stricte vérité, on visitait, en effet, les barques et les chalands de la Seine comme les voitures et les trains aux sorties de la Ville, et je n’avais point de laissez-passer.

— Je ne réponds de rien, me dit-il. Il y a cette fois une main de fer aux affaires de la Commune. Ce Cluseret est un vrai général, il fait exécuter ses ordres. Vous n’avez pas de chance.

En vue du pont Napoléon, il revint à moi, assez perplexe.

— Tenez, les voici, je dois stopper, cachez-vous.

Et il me montra un piquet de fédérés qui, l’arme au repos, attendaient sur le ponton d’amarrage l’arrêt réglementaire des bateliers. Je ne les craignais pas outre mesure, comptant pour les dérouter sur l’esprit de charge qu’aiguise la vie d’atelier, lorsque, soit effet de myopie, soit résultat du déjeuner dînatoire, il me sembla reconnaître en leur sergent la silhouette facétieuse du nègre blanc.

Rien n’était improbable avec Ernest Lavigne et je savais d’ailleurs, pour le lui avoir entendu déclarer à lui-même, que l’insurrection attirait ce sceptique par la cocassité de ses panaches et son énorme rigolade qu’il appelait : une fête de singes. Enrôlé dans l’armée des casse-cou, il l’était assurément, et il y avait retrouvé des labadens de Sainte-Barbe, mais qu’il fût là, sur ce ponton, à point nommé, pour me pincer en délit d’évasion, ou je le rêvais, ou j’étais trahi par ce fumiste de Cadet peut-être et il me le lançait dans les jambes, histoire de rire en ces temps gris.

— Où puis-je me cacher ? fis-je au capitaine.

— Où vous voudrez, fut sa réponse.

Et après une minute de réflexion, il leva du pied la trappe de la soute au charbon.

— Là si vous voulez, mais vous n’y serez pas à votre aise et il faudra vous débarbouiller en sortant.

Chaque homme a dans sa vie un quart d’heure inoubliable. Celui que je passai dans cette cachette absurde, recroquevillé au milieu des minéraux croulants de Mons et de Charleroi, m’a laissé un souvenir dont seul Maurice Dreyfous pourrait rendre la bouffonnerie lugubre ou la lugubrerie bouffonne, à son choix. J’entendais les pas des fédérés sur le pont du chaland, le bruit de leurs crosses de fusils retombantes et la voix du capitaine ; j’avais une envie folle de passer la tête sous la trappe, de jouer le gnome légendaire des mines et de les terrifier par des cris souterrains de « génie du charbon ». Je n’en eus malheureusement pas la force, car je commençais à étouffer dans la soute, et il était temps que le bateau reprît le fil de la rivière. Une fois hors de l’enceinte, je sortis de mon trou comme j’y étais entré, à quatre pattes. Le capitaine se pâmait de rire.

— C’est exagéré, faisait-il, et il était inutile de vous en frotter les mains et le visage. Nous n’avons pas de corbeaux à bord dans la marine fluviale.

Et il m’offrit son savon et sa serviette pour me décrasser.

— Et à présent, où désirez-vous que je vous dépose ?

— Au plus près, et merci.

— Mais où allez-vous ?

— Je ne sais pas.

— Bon voyage donc, et toujours à votre service.

Il me débarqua sur une berge, et je me vis au milieu d’un bois.

Comme le soir commençait à tomber, j’eus d’abord quelque peine à m’orienter. Où étais-je ? Il me parut imprudent de le demander, même aux couples d’amoureux qui y saluaient l’avril, sous le feuillage naissant, à petits cris. Mais à quelques silhouettes de groupes d’arbres déjà vues, je ne tardais à m’y reconnaître. Je les avais hantées, ces allées tournantes, j’avais promené mes tristesses d’écolier sous leurs voussures familières, j’y avais pleuré mes premières larmes, celles dont la source n’est pas tarie. Je pouvais y marcher la nuit, entre les ténèbres, et aller droit à la maisonnette où j’avais tant espéré mourir, à dix-huit ans.

D’ailleurs, dans les dernières lueurs, le vieux donjon de Louis le Onzième me dessinait sa masse crénelée, l’un de mes « châteaux du souvenir ». Ah ! non, pauvre petit Poucet, tu n’avais point besoin de pierres pour retrouver le chemin de Vincennes !

Je m’abattis, le cœur serré, dans un cabaret-guinguette, dont tant, jadis, j’avais été l’hôte. Toutes les tonnelles en refleurissaient, et, au bout de huit années vécues loin d’elles, je repris ma place à la table où j’avais rimé mes élégies d’abandonné.

En face de moi, sous une autre tonnelle, deux citoyens en blouse m’observaient. Ils échangeaient des grommellements auxquels je ne prêtais qu’une attention distraite. Machinalement, j’avais tiré de ma poche l’un des cigares rothschildiens que le marchand de vins y avait fourrés « pour me tenir compagnie » et j’en brûlais l’encens aux dieux. Ce cigare, d’un parfum enivrant, était encerclé d’une bague en papier d’or sur lequel était brevetée son origine havanaise. S’il avait passé les mers, ce n’était certainement pas pour fleurer aux lèvres d’un poète. Il sentait le million à plein nez, et les olfacts de mes voisins de bosquet semblaient en humer, avec l’arôme, la conviction partagée. Ils me jetèrent un coup d’œil torve et se levèrent, brusques. Ils avaient identifié un franc-fileur de l’excellent général Cluseret, et mon vêtement, plutôt en hardes, masquait de son déguisement un bourgeois, sûrement, et un espion versaillais peut-être.

Sans perdre le temps à héler le garçon de service, je jetai sur la table le prix de ma consommation, et je filai à l’anglaise par les jardins. La pluie s’était mise de la partie, une pluie de printemps lourde et drue, qui, des routes, fait des torrents. Je suis de ceux qui, en pareil cas, ne sont jamais armés que d’une canne. C’est l’humeur lyrique qui veut ça. Le vrai poète ignore le parapluie, objet qu’on perd. En outre, à l’enjambement peu géométrique d’un ruisseau, force me fut de constater que mes souliers se séparaient de moi par la semelle. Quant à mon chapeau, il était de paille, ainsi qu’il sied pour le réveil, à date fixe, de la nature.

Tant que je fus dans Vincennes, je me guidai assez bien sous l’averse. Les rues m’en étaient usuelles et les auvents me couvraient de leurs abris échelonnés. Mais, sur le territoire de Montreuil, mon itinéraire oscilla, et, à Bagnolet, ça n’allait plus du tout. Je ruisselais dans la campagne obscure.

En sus, si mon chapeau de javelles tressées tenait bon, mes souliers jetaient leur dernier cri dans la boue. Un bout de ficelle providentiellement trouvé sur une ronce me permit de les attacher à ma personne. Ils me furent fidèles jusqu’à Romainville, où je pus les soutenir de sabots, obtenus à prix d’argent de la pitié soupçonneuse d’un épicier.

M’arrêter à Romainville, tout m’y engageait, et la pluie, et la nuit, et la gloire de Paul de Kock, son chantre. Mais, par un de ces caprices qu’il est impossible d’expliquer à ceux qui n’ont pas la superstition professionnelle des noms, je m’étais juré de ne coucher qu’à Noisy-le-Sec. Oui, à Noisy-le-Sec seulement, car il pleuvait trop, et l’honneur est de faire face aux divinités infernales.

Je me remis donc en route, avec mes sabots de maraîcher, par la nuit noire. À Noisy-le-Sec, d’ailleurs, le chemin de fer de l’Est passait, et il menait, ce chemin de fer de l’Est, à La Ferté-sous-Jouarre, où est Rosebois, la maison bénie de la maman Glaize.

À un carrefour où trois voies se croisaient, il y avait une cahute en bois, que je pris pour une maison roulante de berger, et comme je ne savais laquelle des trois voies j’avais à suivre, je m’approchai de la guérite et m’en enquis auprès du pastour qui s’y abritait.

— Pardon, suis-je bien dans la direction de Noisy ?

Et une voix rauque, du fond de la guérite, fit :

Ya !

C’était une sentinelle prussienne du corps d’occupation.


Ya.

Au bout de tant d’années, quarante, je l’ai encore dans l’oreille, ce grognement sinistre, pareil au croassement de l’oiseau noir, et je reconnaîtrais la voix qui me le jeta du fond de cette guérite. Le soldat allemand n’en sortit point du reste, je ne vis ni son casque ni son dreyse, il demeura enfoncé dans l’ombre, abrité de la pluie qui ruisselait, tel un hibou dans une crevasse.

Et je passai, le cœur serré. Qui était-il ce surveillant nocturne d’un carrefour enténébré et quelle identité d’homme, bénévole peut-être, se cachait sous l’uniforme d’un guerrier rébarbatif, ne demandant qu’à boire un coup à la fraternité des peuples ? C’est si bête et si factice, la guerre ! Est-ce qu’on sait qui on tue, qui vous tue et pourquoi l’on se tue ? Nous avions tous, en ce temps-là, à Paris, des camarades allemands, fils de Gœthe, d’Hegel ou de Beethoven, qui, rappelés de l’autre bord du Rhin, nous avaient fait leurs adieux en pleurant pour revenir nous combattre, et bombarder les ateliers, les écoles, le quartier où ils avaient appris leur art et laissaient le meilleur d’eux-mêmes. J’en sais un, le peintre Sch…, qui, pris dans l’étau de ce dilemme affreux, déserter sa patrie ou sa maîtresse dont il avait une petite fille, était décidé à se suicider. Nous dûmes le conduire nous-mêmes à la gare. Il sanglotait, le malheureux. Connaissez-vous rien de plus shakespearien que le : au revoir ! que nous lui jetâmes en entraînant sa petite famille ? Il ne la revit jamais.

En 1878, pendant l’Exposition universelle, j’avais entrepris une publication d’art où je résumais sur quarante noms de maîtres contemporains les chefs-d’œuvre des diverses Écoles de l’Europe. Pour l’Allemagne, mon choix critique s’était arrêté sur Ludwig Knaus, en qui me paraissait fleurir la qualité dominante de la race, id est : le sentiment, petite fleur bleue de la terre germanique. L’artiste m’apporta lui-même les notes biographiques et le dessin nécessaires à la livraison que je lui consacrais. C’était un petit homme très doux, pensif et réservé, et qui, l’accent à part, parlait couramment notre langue. La visite terminée, il me tira au coin de la fenêtre et d’une voix entrecoupée, il fit :

— Paris !…

— Oui, dis-je, vous voyez ? Toujours !

— Je pars demain, reprit le maître en secouant la tête.

— Eh bien ?

— J’aurais tant voulu revoir…

— Qui ?…

— Mon cher professeur, M. Robert-Fleury !…

— Qui vous en empêche ?

— Je n’ose pas… je n’ose plus !…

Et il retourna, en effet, à Düsseldorff sans avoir satisfait ce désir. Telle est la guerre, bête et factice, vous dis-je.


En voici une autre plus significative encore, que je tiens de Got, à qui j’aimais à l’entendre conter. C’était à Montretout, pendant la garde des morts. Le pont de Suresnes était la limite des positions occupées par les belligérants.

« J’étais de service, disait le grand comédien, du côté du pont qui était nôtre. De l’autre côté, il y avait une sentinelle allemande qui allait et venait, l’arme au bras. Nous marchions l’un et l’autre parallèlement en nous jetant des regards farouches. À certain moment, il me sembla, dans le bruit de l’eau qui battait le pont, entendre un cri sourd et singulier qui m’intrigua d’autant plus qu’il formait le monosyllabe de mon nom : « Go ». Comme il se reproduisait toutes les fois que je croisais l’Allemand, je cherchais à me rendre compte de la provenance de cette sonorité gutturale.

« À la chute du jour, elle se précisa dans l’ombre, et lorsque je passai devant le casque à pointe, une voix en sortit qui articula : « Go…, comment vas-tu ? » Je me crus en proie à quelque hallucination de l’ouïe, et, hâtant mon retour, je regardai dans le casque, et j’y vis une barbe blonde où riait une mâchoire ouverte.

« — Tu ne me reconnais donc pas ?… Il est vrai que je suis en pompier de tragédie.

« J’allais traverser le tablier du pont pour savoir à qui j’avais affaire, lorsque, dans le plus pur parisien de Paris, mon factionnaire me lança :

« — Prends garde, on nous moucharde !

« Et nous reprîmes notre garde bilatérale.

« Au bout de quelques tours de ce dialogue haché, j’avais appris ses noms et qualités. C’était un brave garçon que j’avais souvent rencontré chez mon vieil ami, François Bonvin, le peintre des nonnes, et qui était bien le plus drôle de corps qu’on pût imaginer, boulevardier fini, et coureur de nos petits théâtres. Il avait l’esprit d’un Henri Heine, et, fort à l’aise, menait sa vie à grandes guides dans notre Babylone impériale.

« — Tu étais donc Prussien ? lui jetai-je. Oh ! qu’elle est bonne !

« — Pas trop. J’ai failli écoper à Montretout. Mais ce pauvre Henri Regnault, quelle perte, hein ! Un vrai talent. Je regrette moins notre Seveste.

« — Évidemment.

« Nous en vînmes à causer de la défense de Paris :

« — Que penses-tu, lui dis-je, de notre résistance ?

« — Elle ne m’épate pas. Mais ce Trochu est un imbécile.

« — Comment ?

« — Tiens, pourquoi n’êtes-vous pas, hier, venus tranquillement à Versailles ? C’était si simple. J’y étais.

« — Eh bien ?

« — Eh bien, « ils » foutaient tous le camp.

« — Qui, « ils » ?

« — Eux, les barbares, parbleu ! Tu n’as pas idée de notre frousse ! »

Il fallait voir et entendre le créateur de Giboyer dire et jouer cette scène du pont de Suresnes où s’exprime cette philosophie de l’asphalte, dont l’ironie contient, c’est l’avis d’Ernest Renan, tant de sagesse. Sur ses lèvres et dans son geste, le « ils » du planton allemand, appliqué à ses compatriotes équivalait au Prussien libéré du poète d’Atta Troll.

Ya !


J’avais repris ma route sur Noisy-le-Sec dont le nom me fixait mon étape de fataliste tenant tête à la pluie enragée. Mes sabots de maraîcher se vidaient à chaque pas comme des seaux qu’on bascule. Mon panama tournait au paillasson. Trempé jusqu’aux os et à la moelle, j’atteignis enfin aux premières maisons du bourg. Il était plus de minuit et non loin d’une heure assurément. Derrière une espèce de grange s’agitaient des ombres indistinctes dont je ne m’expliquais pas les mouvements, mais dont les silhouettes ne me laissaient aucun doute sur leur identité. C’étaient des soudards avinés de la vertueuse patrie allemande. Ils semblaient se disputer une proie dans une ruée, avec des cris rauques de chats en rut sur les gouttières. Je n’attribuai qu’à la fièvre de ma fatigue l’illusion du tableau infâme qu’offrait à mes yeux cette soldatesque. Noisy-le-Sec n’était pas et ne pouvait pas être en proie à un sac de ville, et le bourg dormait à volets clos sous son fort silencieux. Et puis, nous ne savions rien encore, à Babylone, des mœurs de l’armée victorieuse, révélées depuis lors par un procès où la petite fleur bleue, ce me semble, évase sa corolle.

Mourant de faim, glacé, et ne sachant à quelle porte frapper pour trouver abri et pâture, j’eus l’idée de tirer la sonnette d’un pharmacien, homme qui, selon son écriteau, reste ouvert toute la nuit. Il vint, en effet, maussade et en chemise :

— Vous ne vous logerez pas aisément ici, me dit-il, et surtout à cette heure. Les paroissiens sont mal hospitaliers et les garnis sont pleins. Bonsoir. Voyez donc, cependant, à vingt maisons d’ici, chez une brocanteuse. Elle loue un lit à un sous-off prussien qui, sur deux nuits, l’occupe une fois seulement. Si vous tombez sur son jour de service nocturne, vous pourrez vous arranger avec elle.

Le sous-off n’était pas de service. Il occupait le lit de la brocanteuse. Après avoir erré vaguement dans la ville, comme un fantôme dans un cimetière je pris le parti d’aller demander asile à la gare et d’y attendre le train de l’Est. Il ne passait que le lendemain matin à huit heures. Je priai l’employé qui me renseignait de m’accueillir dans une salle d’attente. Il ne pouvait prendre sur lui de me le permettre, le chef de gare n’était pas là ; il logeait en ville.

Éconduit de la gare et réduit à errer jusqu’au matin dans la rue, comme un chien perdu, je pensai à me réfugier sous le porche de l’église si le bourg en avait une. J’allais, cherchant la silhouette d’un clocher dans les ténèbres diluviennes, lorsque je fus attiré par une lueur qui filtrait sous une porte, où, de guerre lasse, je heurtai.

Impossible de me dissimuler la qualité des aîtres, c’était un bouge abominable. Un lumignon charbonnant et fumeux en éclairait la salle basse, véritable cabaret de mélodrame, meublé de deux tables de bois, violettes de vinasse, que jonchaient encore des dominos cariés comme de vieilles dents. Le tenancier dormait, le col ouvert et les manches retroussées, sur une chaise.

— C’est-y toi ? grommela-t-il en tirant le loquet.

Il attendait un client retardataire sans doute, et sa surprise, à ma vue, s’exprima par un coup d’œil si méfiant à la fois et si comminatoire que je jugeai prudent de m’en tenir à la demande d’un verre, pour me réchauffer. Au hasard, dans un placard, il atteignit je ne sais quelle fiole d’un breuvage livide et m’en servit la ration de roulier. Je l’avais avalée d’un trait, comme un loup blessé lape une mare, vase et grenouilles comprises. Selon toutes les règles de la scène à faire dans le répertoire dont d’Ennnery est le Shakespeare, j’offris un tour au « tavernier du diable ».

— Vous poirotez ? lui dis-je dans sa langue.

— C’est le petit… Qu’est-ce qu’il fait, à cette heure de nuit, dehors ?

— En êtes-vous inquiet ? Je vous tiendrai compagnie. Avez-vous quelque chose qui se mange, à boulotter ?

— Plus de pain, plus de brioche ; ces œufs durs, si vous voulez.

Et il me les poussa sur leur assiette.

Le petit qu’il attendait était son fils, je crus du moins le comprendre à travers les hoquets d’un verbe empâté de rogomme.

— Le sacré môme ! il s’est esbigné avec ces messieurs…

— Quels messieurs ?

— Ces messieurs du fort… les Prussiens, quoi, après la partie…

— La partie de quoi ?

— Mais de dominos, là, voyez…

Je le regardai. Un soupçon sinistre m’avait traversé la pensée.

— Quel âge a-t-il, le petit ? interrogeai-je.

— Sais pas, la mère est morte : à peu près dans les quatorze ans, grommela la brute.

— Blond ?

— Filasse, oui, pourquoi ? L’avez-vous vu ?

— Non, fis-je en frissonnant, car je restais hanté de cette vision de la grange, à mon entrée dans Noisy-le-Sec, et je ne voulais pas croire que j’avais vu, me l’avouer, ni surtout le dire.

Oh ! le dire, à ce père, si dégradé fût-il. Enfin, je pouvais me tromper, la nuit étant noire, épaissie encore par le rideau de la pluie.

Le bouge, cabaret borgne en bas, était, en haut, l’un de ces garnis inclassables et propres à tout, logement de jour ou de nuit que le nom d’hôtel et un écriteau dédicatoire : Lion d’Or, Cheval Blanc, etc…, soustraient aux visites régulières de la police. L’étage supérieur, sans cloisons, s’y disposait en dortoir de huit couchettes accotées, dépourvues de tous rideaux comme de meubles de tout usage, à la tête desquelles, sur le mur, des clous à crochets jouaient le rôle de patères.

J’avais, en la soldant d’avance, obtenu du tenancier, location d’une de ces couchettes.

— Il m’en reste une, ce soir, m’avait-il dit, en m’indiquant l’échelle de meunier qui y donnait accès, vous la trouverez bien en tâtonnant, car je ne fournis pas la chandelle.

— Mais si je réveille, en la cherchant, les sept occupants des autres lits ?

— C’est votre affaire, arrangez-vous, je ne me mêle jamais de ce qui se passe au « salon » entre ces messieurs et ces dames. On a payé, on est chez soi, dans son plumard.

La découverte du lit plumard par le système du jeu de colin-maillard était l’un des charmes de cette hôtellerie du plaisir. Elle me pronostiquait la joie, comble de cette nuit d’allégresse, de sept engueulades probables, ornées de horions hypothétiques, dont, seul, le génie du Petit Poucet, tâtant les filles de l’ogre, pouvait me garer. Ce génie vint, il m’inspira de faire, sur le seuil du salon, partir une allumette, à la lueur de laquelle je perçus en un éclair que les huit patères, moins une, arboraient des couvre-chefs des deux sexes, dont quelques « salades » moyen-âgeuses crêtées de leur paratonnerre. Et de la sorte je pus aller droit à mon plumard, sans autre bruit que celui des bottes et des bottines heurtées dans l’intervalle des couchettes.

Je m’y jetai avec délices, tout habillé, cela va sans dire, et pour cette raison, entre cent autres, que ne voulant pas manquer le train de l’Est, j’étais déterminé à ne pas dormir et même à voir lever l’aurore.

Mais la nature n’abandonne pas ses droits, fût-ce à la volonté du plus vaillant rebelle, et, exténué d’ailleurs par une marche d’halluciné qui, de Bercy, m’avait conduit à Noisy-le-Sec, d’une étape, je partis bientôt au pays des songes, bercé par les ronflements alternés, rivaux et monotones des couples inconnus du dortoir.

Tout à coup, j’eus la sensation d’être écrasé par le poids d’une montagne tombée à bloc sur ma poitrine. Je m’éveillai en battant des bras et des jambes, à demi étouffé, sans pouvoir proférer un son. Un objet visqueux, ruisselant comme une éponge, était étendu en travers de la couchette. De la masse inerte sortait un petit gémissement douloureux, pareil à celui d’un toutou égaré qui pleure à la porte dans la neige, pour implorer asile. C’était le petit, l’enfant de quatorze ans, qui s’était traîné de la grange au taudis paternel et s’abattait n’importe où, anéanti…

Je sautai hors du lit, et de la salle d’épouvante, et je m’enfuis du bouge comme un voleur. Ce que j’avais vu derrière la grange, je l’avais donc bien vu, et tels ils étaient ces vertueux soldats du pieux roi Guillaume assemblés pour châtier la ville impie, affamer Gomorrhe et bombarder Sodome.

Une heure après, je roulais dans le train de Strasbourg, où j’étais d’ailleurs absolument seul. Le soleil séchait les bois et illuminait les prairies. Tout chantait le renouveau, et l’éternel printemps, docile cette année-là aux poètes, réalisait comme un programme le divin rondel de notre Charles d’Orléans :

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.

Je me rappelle que, sur le rythme du train, je le chantais à tue-tête dans le wagon, en agitant par la portière mon chapeau de paille aux arbres pleins de nids.

La Ferté-sous-Jouarre…

C’est-à-dire Rosebois et la maman Glaize. La maison décorée du haut en bas par le vieux philosophe du « Pilori », perchée sur le coteau boisé qui dévale à la Marne, où nous avions tous le pain gâteau de l’hospitalité cordiale, familiale et joyeuse, Rosebois, mon château du bonheur.

Je ne m’y croyais nullement attendu, mais n’avais pas besoin d’y annoncer ma venue. J’escaladai la ruelle aux hannetons et j’arrivai devant la petite porte du jardin recouverte de sa draperie de lierre. Elle était close. Mais de l’autre côté du mur, un bruit de râteau dans le sable signalait la présence d’un cher jardinier matinal dont je connaissais les habitudes.

— Ohé ! papa Glaize, c’est moi !

Le râteau s’arrêta :

— Est-ce vous, Émile ?

— Oui, je viens déjeuner. Ouvrez.

— Je n’ai pas la clef. C’est Léon qui l’a gardée dans sa poche, et il dort encore.

— Ne le dérangez pas.

Et j’entrai par-dessus la muraille.

— Comment va la maman ?

— Elle vient de vous écrire. Votre chambre est faite.

XII

À ROSEBOIS


La plupart des artistes de la maison Glaize, rue de Vaugirard, se trouvaient déjà, ou se retrouvèrent bientôt à Rosebois sous l’aile maternelle de l’excellente femme que tous aimaient. Outre ses deux fils, Léon et Ferdinand, la table hospitalière réunissait leurs amis les meilleurs et leurs plus fidèles camarades dont le plus jeune, assurément, était le vieux peintre philosophe qui la présidait. Il ne fallait rien moins que les désastres sans nom de la patrie française pour assombrir ce radieux optimiste qui cherchait des raisons logiques à toutes choses et les trouvait toujours dans l’ordre de la nature.

— Non seulement, disait-il de la voix lointaine que Pythagore devait avoir du rideau derrière lequel il endoctrinait ses disciples, non seulement tout s’explique, mais tout s’excuse, et l’on peut dire qu’en morale historique il n’y a pas de crime. Dans révolution, ôtez l’r et vous avez évolution, c’est Proudhon qui le remarque. Les faits les plus extravagants deviennent normaux par cela seul qu’ils sont accomplis ; on les appelle alors des faits acquis, et on table dessus pour ratiociner jusqu’au prochain démenti jeté aux sages par d’autres événements extraordinaires. Brutus assassinant César sous la statue de Pompée, en plein Sénat, est monstrueux ou héroïque, au choix, selon l’opinion qu’on a de l’art de gouverner les hommes. Voici mon fils Léon qui est peintre d’histoire. S’il traite le sujet à sa manière, son Brutus aura le geste d’un sacrificateur auguste, prêtre de la liberté. Si c’est moi, tout l’intérêt du tableau se portera sur les sénateurs et l’expression diverse de leurs sentiments. Nous serons dans la vérité tous les deux, si la peinture est bonne, car tout est là, la peinture est-elle bonne ? Il n’existe que la peinture. Vive la peinture, messieurs !…

— Et les dominos, tu oublies les dominos, Glaize, interjetait la chère patronne, et elle en versait un jeu devant lui.

Il les touillait, frénétiquement comme l’avare fricasse son or, et les parties s’enchaînaient interminablement, tueuses de temps et de soucis

Il n’y avait qu’un rival sérieux, et c’était Kæmmerer, flegmatique Néerlandais, méticuleux et coordonné, qui se targuait de n’avoir jamais gardé un double-six et le passait, en effet, comme une muscade. La maman, éternellement distraite, ne cessait ou de manquer son tour ou de le devancer.

— Et c’est comme ça depuis quarante ans, s’éplorait comiquement le philosophe.

Léon était embarrassé. L’embarras de Léon aux dominos était fondamental et notoire. Nous en avions fait une cantate :

Léon ne sait pas que mettre,
Léon est embarrassé.

que nous entonnions en fugue, comme Frère Jacques, jusqu’à ce qu’il se décidât à poser « n’importe quoi». Je n’ose dire à quel point j’étais mazette à ce jeu, comme à tous autres, du reste, et quel génie j’usais et épuisais à multiplier les pataquès. Aussi passai-je au plus tôt la main soit à Ferdinand, occupé à laver dans la serre voisine ses épures d’élève tire-ligne, ou à Émile Pinchart, adonné aux exercices légers de l’aquarelle.

Émile Pinchart, au nom prédestiné, car le pinchart est un tabouret d’atelier, était, de l’aveu même de ses camarades, le plus doué des élèves de Gérôme, et peintre jusqu’au bout des ongles. On s’arrachait ses esquisses, merveilles de coloris, transparentes, harmonieuses et d’une finesse de ton sans égale. Nous les suspendions sur les murs comme on fait des crépons japonais pour en avoir sans cesse sous les yeux la joie professionnelle et le document de la palette. Il me reste encore incompréhensible qu’un pareil artiste n’ait pas pris dans l’École contemporaine la place à laquelle tous les dieux le poussaient et qui était celle d’un Watteau nouveau. Ils me sont témoins dans l’Olympe que j’ai fait de mon mieux du moins pour les y aider.

Il avait été ouvrier encadreur, gagnait sa vie à ce travail, et comme il était tenu d’y consacrer sa journée entière, il prenait sur la nuit pour peindre, au clair de lune, dans son galetas. Je lui avais été acquis dès d’abord par une sympathie dont le critère m’a rarement trompé, plus instinctive que raisonnée, et qui, dans un groupe ou dans une foule même, m’attire à la lueur de certains yeux et de certain front touché des Muses. La critique d’art que j’ai faite, et j’en ai fait beaucoup, n’a guère eu pour guide que cet instinct, et rares sont les erreurs où il m’a embourbé ; nombre de maîtres, aujourd’hui avérés, m’ont dû leur premier article.

Léon m’avait, d’ailleurs, conté de son camarade un trait d’énergie où se manifestait une vocation triomphante. Dans sa soupente, la nuit, pour se maintenir éveillé, sous la lucarne, dompter la fatigue et dessiner, l’encadreur se plongeait les pieds dans un baquet d’eau froide et luttait ainsi contre le sommeil.

Je ne sais plus si ce fut Léon lui-même ou Kæmmerer qui l’amenèrent à Gérôme, mais il fut l’un de ses élèves et le maître s’en préoccupait beaucoup, même après qu’il l’eût quitté pour voler de ses propres ailes.

— Ah ! ce Pinchart, quels jolis gris il a dans sa brosse ! Un vrai peintre, et français, celui-là ! Qu’est-ce qu’il devient ? Pourquoi ne vient-il plus me voir ? C’est chez moi qu’on dessine.

Peut-être dut-il à Gérôme lui-même, qui était très bon sous ses apparences de palikare, la joie de vendre ses premières toiles à l’éditeur Goupil, toujours est-il qu’il avait lâché l’encadrement et qu’il avait un atelier. J’ai raconté, je crois, comment je le retrouvai boucher municipal, pendant le siège, rue des Saints-Pères, où il m’offrit le régal obsidional d’un large bifteck hippophagique, mangé dans l’arrière-boutique. Mme Glaize lui avait l’obligation de quelques autres, et elle le recevait à Rosebois par gratitude du service rendu. C’est là que je me liai plus étroitement avec l’artiste qui devait bientôt devenir mon cousin et entrer dans la famille de Théophile Gautier.

Un soir, dans l’atelier du haut, transformé en dortoir par la maman Glaize, pour sa couvée adoptive, et d’où la vue s’étendait très loin sur la campagne, Émile Pinchart, qui tardait de se mettre au lit, nous fit tout à coup sauter des nôtres.

— Regardez donc, là-bas, du côté de Paris, cette vapeur rougeâtre, à minuit, c’est inexplicable.

Et, en effet, l’atmosphère nocturne était chargée d’une sorte de brume dont la cause n’était attribuable qu’à une aurore boréale ou à un incendie.

Une aurore boréale à la fin de mai, dans la Marne, c’était peu météorologique. Pour l’incendie, on eût entendu le tocsin de La Ferté-sous-Jouarre, ou d’une commune environnante. D’ailleurs, cette nuée rougeoyante était si lointaine qu’elle semblait plutôt l’un de ces vastes feux Saint-Elme qui dansent, la nuit, sur les usines, à la crête des hautes cheminées. Et nous ne tardâmes pas à nous endormir sans plus nous inquiéter du phénomène.

Le lendemain matin, par le même train qui m’avait amené de Noisy-le-Sec, un camarade de Ferdinand, l’architecte Rozier, débarquait à Rosebois, et sans songer à l’effet que sa terrifiante nouvelle allait produire dans un tel milieu :

— Paris est en feu, nous dit-il, le Louvre brûle.

Et le vieux Glaize, tournoyant sur lui-même, tomba dans nos bras, évanoui.

XIII

LES INCENDIES


Annoncer à un vieux peintre, qui depuis un demi-siècle y passait ses journées, que le Musée du Louvre brûlait et que ses formidables richesses d’art étaient par conséquent anéanties à jamais, c’était risquer de tuer cet artiste sur le coup et sur place. J’imagine un savant grec, au septième siècle, assistant à l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie par Omar ier, dit le Judicieux, et voyant s’envoler en fumée le trésor héréditaire de l’humanité. Encore le cousin de Mahomet avait-il l’excuse de procéder au nom d’une loi religieuse qui ne reconnaît le titre de livre qu’au seul Coran. Mais qu’est-ce qu’avaient fait aux communards Rembrandt, Raphaël et Watteau ? La désolation de Glaize le Vieux menaçait de lui être mortelle. Toute la nuit du 24 mai, nous l’entendîmes sangloter sur sa couchette comme un enfant, bercé par sa vaillante compagne.

— Le monde n’est plus qu’un énorme trou noir, lui disait-il.

Le lendemain matin, nous courûmes aux nouvelles à La Ferté-sous-Jouarre. Tous les journaux confirmaient la nouvelle, et nous décidâmes de n’en pas rapporter à Rosebois. Nous cherchions le moyen de masquer la vérité à notre hôte vénéré, lorsqu’en passant devant la gare, nous nous trouvâmes nez à nez avec Georges Becker. Il arrivait de Paris, chassé par les combats de barricades, dont l’une, rue Vavin, obstruait son atelier.

— L’armée de Versailles, nous conta-t-il, occupe tout le quartier de Vaugirard. Au carrefour de la Croix-Rouge, les Fédérés se battent comme des tigres et tombent comme des mouches ; on fusille les autres sur les portes.

— Et le Louvre ?

— Le Louvre incendié, mais pas le Musée.

— Les magasins ?

— Non plus, la bibliothèque seulement. La division de Douay est arrivée à temps pour circonscrire le feu. Le Musée est sauf.

Nous prîmes nos jambes à nos cous…

— Papa Glaize, papa Glaize, criâmes-nous tous ensemble du bas du jardin, ce n’est que la bibliothèque !

Et, fait inouï, je le criais plus fort que les autres, tous peintres, moi, écrivain et bibliophile.

« Que la bibliothèque !… Que !… » Tant il est vrai de dire que la sensation l’emporte sur le raisonnement. Mais où est mon hypothèse du savant grec d’Alexandrie ?

Sur ce problème, car c’en est un, des incendies de la Commune, je n’ai rien à dire ou pas grand-chose, n’y ayant point assisté. On sait que les deux partis s’en rejettent encore la sinistre responsabilité devant l’histoire. Rien jusqu’à présent n’est venu en charger l’un et décharger l’autre. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils ne s’allumèrent pas tout seuls et que les pétroleuses de 1871 ne sont pas plus une blague que les tricoteuses de l’échafaud en 1793. Du 21 au 28 mai, laps de la « Semaine sanglante », le prix du bidon d’essence minérale monta fortement chez les débitants, et si l’on étudie un peu sur une carte de la ville la marche successive et graduelle de l’embrasement, d’un monument à l’autre, vers le centre, on est bien forcé d’y suivre le plan méthodique d’une défense stratégique dont l’Érostrate ne s’est pas fait connaître.

Peu de communards ont revendiqué, le front haut, l’honneur affreux de la torche guerrière, dont la philosophie invasionnaire des fils de Kant et d’Hegel n’a pas encore eu le temps de rougir. Le seul peut-être qui l’ait signée, et de sa mort, est cet incompréhensible Raoul Rigault, Fouquier-Tinville plus crâne que son modèle, qui non seulement fit, sous ses yeux, à la Croix-Rouge, porter la flamme dans plusieurs maisons « bourgeoises », mais encore se vanta délibérément de l’avoir fait devant l’officier qui le fusillait comme un chien enragé. Qui sondera les cœurs et les reins des hommes ? dit l’Écriture, et qui expliquera pourquoi ce loustic, dépourvu de tout sens moral, fut le seul caractère peut-être, logique au moins, de cette tragi-comédie ?

J’en ai pourtant, mais bien des années après, connu un autre qui ne répudiait rien, « absolument rien » des gens et des faits de l’insurrection. C’était un artiste, un grand artiste même, Auguste Lançon, dont les études d’animaux à l’eau-forte sont parmi les belles pièces d’art du dix-neuvième siècle. Il avait suivi, le crayon à la main, toutes les opérations de l’armée de l’Est et il en était revenu enragé contre l’état-major d’incapables qu’il allait retrouver à Versailles, devant Paris. Il s’était fédéré tout de suite, et dès le 18 mars. C’était un petit homme trapu, violent, à tournure lourde de statuaire, qui ne pouvait formuler une pensée sans la saupoudrer du mot sans rime du dernier carré de Waterloo. Sa pauvre petite femme, douce blonde puérile, qui l’adorait, avait fini par se façonner et même se réduire à son verbe.

— Auguste, susurrait-elle d’une voix d’ange, il y ce soir une soupe aux choux qui n’est pas, je te le promets, de la m… !

Par le hasard d’un roulement de service, c’était Lançon qui était de garde à la porte de Saint-Cloud lorsque, le 21 mai, les Versaillais y entrèrent, sur l’indication de M. Ducatel, et réellement par surprise. À la vue du premier uniforme exécré, Lançon saisit son flingot et crie : Aux armes ! Mais impossible de réveiller ses hommes qui, croyant à une mauvaise charge, se retournent sur leurs paillasses. Ah ! les m…deux ! Et de crier, de jurer, rien. Ils rigolent m…dement. Désespéré et pris pour un fou par les troupiers de Mac-Mahon, le peintre s’enfuit, rentre dans son quartier, et tâche de réunir des défenseurs, mais personne ne le croit ou ne l’écoute, et il vient s’abattre, les poings aux yeux, dans son atelier, où sa femme le console.

— Sainte Vierge ! qu’est-ce qu’il y a ? Jamais je ne t’ai vu aussi emm…dé, mon chéri !

Comment il échappa aux exécutions sommaires d’abord et ensuite aux conseils de guerre ? C’est le secret entre Cambronne, Dieu et lui, car il est certain qu’il fit le coup de feu aux barricades. Mais il était très bon et très aimé et personne ne le dénonça. En 1879, époque où je le connus, son exaltation durait encore, et quand on ouvrait devant lui la question des incendies :

— Eh bien quoi ! lançait-il avec un haussement d’épaules, la Cour des Comptes, la Légion d’honneur, les Finances, le Théâtre Lyrique, de petites m…des ! Nous les aurions reconstruits, nous avions des architectes.

Jules Vallès était plus évasif sur le chapitre brûlant, et, pour mon compte, je n’ai jamais obtenu qu’il se déboutonnât de sa réserve. Dieu sait cependant, si, bel écrivain et lettré, il méprisait ses collègues de l’Hôtel de Ville et s’il en faisait des gorges chaudes. Mais il avait sur la conscience certain article auquel la coïncidence des incendies donnait la valeur malencontreuse d’une prophétie. Ce rôle sibyllin le gênait sensiblement dans son jugement sur la « Semaine sanglante». Je me rappelle qu’à Londres, Charles Monselet s’amusait malignement à l’entreprendre sur cet article.

— Dis donc, Jules, pour changer de crachoir, si nous parlions un peu de ta lettre à M. Thiers ? Elle est d’un bien beau romantisme. C’est vrai alors que tu voulais calciner aussi Notre-Dame ?

— Je voulais surtout réduire l’Arc de Triomphe en poudre, si tu veux le savoir.

— Tu aurais eu beaucoup de peine à y réussir.

Quant à Paschal Grousset, il n’y allait pas, lui, par quatre chemins, et les incendies étaient l’œuvre des bonapartistes, non d’autres.

— Remarquez, faisait-il, que le feu n’a été mis qu’aux monuments qui contenaient les preuves écrites et les archives de la dilapidation impériale pendant dix-huit ans. Plus de Cour des Comptes, plus de Ministère des Finances, plus de budgets falsifiés, de virements et de détournements. Jourde avait tout lu et tout vu, il savait. Is fecit cui prodest. Ce sont les bonapartistes, toutes les ambassades vous le diront.


XIV

LA DÉPÊCHE DE DOMBROWSKI


— Comment, c’est toi ?

— Oui, et ce n’est pas drôle.

— Quoi ?

— Ce qui m’arrive. J’ai failli être fusillé. Je ne m’en tire que grâce à Robert Houdin, un bien grand homme !

— Le prestidi…

— …gitateur, oui.

— Mais il est mort ?

— Lui, peut-être ; son art, non. Je lui dois la vie.

Et voici comment Alexandre Grand me narra son aventure :

— Lorsque je t’ai quitté, après le siège, je n’ai pas voulu te dire où je m’en allais, d’abord parce que, au fond, tous les poètes sont des bourgeois. Tu ne m’aurais pas compris. Quand on se fait le Tyrtée d’un Mac-Mahon !… Bref, je me vouai à la Commune. Là était la vie, tu m’entends ! Et elle y est encore. Tu verras ça dans vingt-cinq ans, mais n’importe. Le jour où ce polichinelle de Foutriquet emmena à Versailles l’administration entière de la capitale, il fallut pourvoir d’urgence les postes délaissés. Au comité central, on m’offrit la direction d’un bureau télégraphique, celui de l’avenue de la Grande-Armée. J’avais quelques notions du « morse » et j’eus tôt fait de les compléter par l’usage. L’appareil est un peu plus compliqué que le cornet à pistons, mais c’est le même jeu. En vingt-quatre heures, je pouvais y rendre La Marseillaise, d’un doigt !

— Sur le « morse » ? Explique.

— Le bureau télégraphique de l’avenue de la Grande-Armée était d’une importance capitale pour le gouvernement fédéral, attendu que les opérations stratégiques conduites par Dombrowski avaient lieu sur la grande route de Neuilly, du pont à la porte Maillot. Il fallait donc que le général se tînt en communication constante avec l’Hôtel de Ville et le mît au courant des mouvements. Tu sais que cet excellent Polonais n’était pas du tout un imbécile ?

— Comment, n’était ? Est-ce qu’il ne l’est plus ?

— Il vient de se faire tuer à Montmartre, sur une barricade. Donc j’étais, avec mon « morse », comme au centre du champ de bataille. Il m’envoyait d’heure en heure des dépêches pour la place, et j’en gardais les minutes autographes, pour te les donner d’abord, et ensuite parce que c’est le règlement…

— Et Robert Houdin ?

— J’y arrive. Le 21 mai, je venais de déjeuner paisiblement à mon « Duval » et avant de reprendre mon service, j’étais remonté prendre l’air sur l’avenue jusqu’à l’Étoile. J’étais bien étonné de ne pas entendre, devers Courbevoie, les pétarades habituelles, mais pas plus que Dombrowski, ni l’Hôtel de Ville, ni personne, je ne me doutais qu’un autre Perrinet Le Clerc eût livré, le matin même, les clefs de la Ville aux bourguignons de M. Thiers. Je l’appris à l’Arc de Triomphe, en voyant sur la place les bourguignons eux-mêmes, et, au milieu d’eux, un groupe d’armagnacs, c’est-à-dire de fédérés désarmés et rangés en file prisonnière sous le bas-relief de Rude. Ce jour-là, on ne fusillait pas encore sans jugement aux coins des bornes. Néanmoins, il était déjà sensible que la répression allait être violente. Les officiers de l’armée de l’ordre avaient des gestes inquiétants de chasseurs de fauves dans la brousse. Tous les philosophes te diront que le nationalisme développe, entre compatriotes, une fureur guerrière beaucoup plus féroce que l’autre, la fureur internationale, entre peuples étrangers.

— Et Robert Houdin ?

— Au moment où je débouchais sous l’Arc, quatre lignards y amenaient un vieillard de soixante-dix ans, vêtu de l’uniforme de la garde nationale, et portant à la main une boîte au lait. Il protestait d’une voix faible contre son arrestation et il expliquait que resté, par la mort de sa fille, seul soutien de deux petits-enfants, il avait dû s’enrôler, pour les quarante sous de la solde, dans le bataillon insurrectionnel du quartier. « Laissez-moi au moins porter le lait aux bambins », gémissait-il. Mais le capitaine, ramollot congestionné de caricature, ne l’écoutait pas. « Au tas », fit-il, et il poussa brutalement ce pauvre grand-père sous le Rude, dans le groupe des prisonniers.

« Mon sang n’avait fait qu’un tour. « C’est ignoble ! » m’écriai-je, et, m’avançant vers le soudard galonné : « Oui, ignoble, je ne vous l’envoie pas dire ! »

« Il ne répondit rien, mais mon sort fut réglé d’un revers de main, et j’allai prendre place auprès du vieillard, à qui je serrai ostensiblement la main. Et le compte étant rond pour l’abattoir, on nous dirigea sur Satory, à pied, deux à deux, les chapeaux à la main.

« Or, j’avais dans ma poche la dernière dépêche de Dombrowski. C’est assez te dire si j’allais à la noce. L’autographe me signait le poteau télégraphique avéré de la révolte, en pleine usurpation de fonction publique, impossible de nier, si on fouillait, et on fouillait jusque dans les chaussettes.

« De la main gauche, seule libre, puisque la droite tenait le couvre-chef, je parvins à rouler d’abord la dépêche en boulette dans ma poche. Mais le caporal d’escorte nous observait. « La main à l’air, ordonna-t-il, et marchez. »

« Il fallait à tout prix supprimer le papier d’une manière ou d’une autre, sous l’œil méfiant du sous-off. Je prétextai d’un besoin pressant pour lui demander de m’écarter un instant. « On p… à Versailles, fut sa réponse, ou dans sa culotte. » Laisser choir la dépêche à terre pour qu’elle fût laminée, impossible, j’étais le dernier de la file, et le caporal fermait derrière moi la marche. L’avaler d’un coup rapide ? La boulette était trop grosse et j’étais sans salive, je sentis que je l’aurais recrachée. La jeter de l’arc du pouce dans une bouche d’égout ? Outre que je craignais de manquer l’orifice, nous défilions au milieu de la chaussée, dans une grande voie, entre un piquet de soldats. Enfin, tu vois la situation.

« L’idée me vint alors d’utiliser mes talents de société, entre lesquels celui de l’escamotage m’est assez usuel. À Menton, il me servait à amuser mes élèves anglaises et à masquer mon ignorance de la langue de feu Shakespeare. Mais diviser, et de la main gauche encore, un papier roulé en boulette dans une paume, en morceaux assez petits pour tomber inaperçus dans la poussière, le tour d’adresse en laissait à Robert Houdin, dont j’invoquai les mânes au fond du paradis. Comme tu vois, puisque tu me vois, elles me furent secourables.

« Comment je m’y pris, je l’ignore et n’arriverais certainement pas à le refaire. Avec les ongles repliés comme des griffes, j’écorchais petit à petit ou plutôt j’écaillais la boulette dont les squames glissaient de mes doigts en pellicules. Ce que je redoutais le plus, c’était la crampe. Si elle me paralysait les métacarpes avant que je n’eusse réduit la boulette d’une bonne moitié au moins de son volume et de manière à ce que le reste fût indéchiffrable, tout mon travail chinois était perdu. À de certains moments où le décortiquement devenait plus fébrile, la boulette filait dans ma manche et il me fallait une souplesse de singe pour la rattraper au vol sans la laisser choir aux pieds du terrible caporal. Puis c’était le tour de l’engourdissement des phalanges, et je ne sentais plus la boulette. Mes articulations se nouaient, mon avant-bras se figeait jusqu’au coude. Enfin, en arrivant à Versailles, il ne restait rien de l’autographe. J’en avais semé les miettes comme le Petit Poucet son pain dans la forêt, et de la main gauche, mon vieux, de la senestre, celle qui chez les civilisés est à demi ankylosée. De telle sorte qu’à Satory, ils ont été forcés de me relâcher. Il n’y avait aucune preuve contre moi. Les lignards eux-mêmes se refusèrent à tout témoignage. Ils avaient été indignés de la dureté du capitaine envers le pauvre vieux au pot au lait et ils me savaient bon gré d’avoir exprimé ce qu’ils en pensaient. « Ah ben, vous, fit le caporal, si vous croyez que je n’ai pas vu votre manège ! Vous devez être saltimbanque ! »

XVI

AU « BIEN PUBLIC »


Il m’est impossible de me rappeler comment j’entrai au Bien Public d’Henri Vrignault, en juin 1871. Je crois bien que ce fut très simple et que, passant un jour rue Coq-Héron où, dans la maison de l’imprimeur Dubuisson, il y avait des bureaux de rédaction à chaque étage et même à chaque porte, je poussai celle-là par aventure pour placer de la copie.

Je n’en tenais que de la littéraire, qui est la moins prisée dans les organes politiques, mais cet Henri Vrignault était un charmant homme qui la voulait athénienne, sa république, et n’en excluait pas les poètes. Il comptait déjà dans sa rédaction des conteurs comme Alphonse Daudet, des chroniqueurs comme Édouard Drumont et il allouait au brave Henri de Lapommeraye un vaste rez-de-chaussée à douze colonnes pour ses lundis de critique dramatique. Il voulut bien me faire une petite place entre ces mandarins.

Le Bien Public était sous l’influence de M. Thiers et il avait combattu la Commune avec une remarquable intrépidité, mais sa rédaction littéraire était libre. Aussi devint-elle, à certain moment, fort brillante. Je remémore aux bibliographes qu’il eut la primeur du premier roman d’Alphonse Daudet, Fromont jeune et Risler aîné, de L’Assommoir d’Émile Zola, de la monographie de Gavarni par les Goncourt, et que Théophile Gautier y publia tout ce qu’il put écrire de l’Histoire du Romantisme. Il y commença même un Salon que, malade déjà, il ne put poursuivre.

Je fus assez heureux pour pouvoir négocier avec l’administrateur la publication de ces deux ouvrages. Edmond de Goncourt gardait depuis longtemps en cartons cette étude sur Gavarni, qu’il avait, d’ailleurs, écrite avec son frère. L’idée me vint d’en parler à Henri Vrignault qui me pria de la lui demander. Je courus à Auteuil, et je n’eus aucune peine à décider l’écrivain à l’affaire. Il me remercia si fort, sur le moment, de mon entremise spontanée et de sa réussite, que je m’en suis trouvé plus consolé de ne l’avoir pas vu mentionner dans ses mémoires, j’allais dire son agenda.

Quant à l’Histoire du Romantisme, elle ne commença au Bien Public que l’année suivante, c’est donc par anticipation que je vous en parle. Un souvenir s’accroche à l’autre et le rosaire empile ses grains dans sa boîte.

Un jour que, à sa requête même, nous mettions un peu d’ordre à Neuilly, dans les papiers accumulés de Théophile Gautier, je tombai sur une lettre très ancienne, signée Joseph Bouchardy, et dans laquelle l’auteur de Lazare le Pâtre remerciait amicalement le poète-critique d’un article sur son théâtre. Ce Joseph Bouchardy, habile comme un chat à embobiner et désembobiner un peloton de fil dramatique, m’avait toujours exalté par son mépris héroïque du style.

— L’avez-vous donc connu, dis-je au maître en lui remettant la lettre, il vous parle en camarade, et même en « Jeune-France » ?

— Oui, soupira Théo, du temps que j’étais peintre, il était graveur.

Et là-dessus, de sa voix veloutée, dont celle de Mounet-Sully me rend souvent l’écho, il nous entretint des choses et des gens de sa jeunesse.

— Pourquoi n’écrivez-vous pas tout cela, lui dis-je, c’est presque un crime de laisser se perdre de tels documents sur 1830, l’âge triomphal des lettres françaises.

— Oh ! 1830 après 1870, ce qu’on s’en f…oque aujourd’hui ! D’ailleurs, qui me prendrait cette copie-là ? Elle ne serait pas lue par dix personnes. Allons nous coucher.

Le lendemain, vers onze heures, l’excellent Patural, administrateur du Bien Public, sonnait à la porte de la maison de la rue de Longchamp. Conduit par une caravane de chats à la chambre du malade, il restait avec lui une demi-heure et s’en allait, reconduit, d’ailleurs, par la même garde de petits tigres.

Lorsque j’arrivai pour déjeuner, les sœurs du maître m’avisèrent, dès le seuil, qu’il était fort en colère et qu’il m’attendait pour me laver la tête.

— Il a demandé son yatagan, me dit l’une d’elles, et, depuis le départ de ce monsieur, ajouta l’autre, il jure contre vous comme un diable.

Sans me douter de mon crime, je montai résolument l’escalier où je trouvai la porte ouverte. Elle l’était toujours, du reste, car il aimait à aller de chambre en chambre chez tous les siens et à vagabonder, un chat sur le dos, dans sa famille.

— Ah ! te voilà, toi ! Assieds-toi et prends l’attitude requise. Du reste, je te tiens sous la pointe de mon cimeterre. À présent, réponds, de quel droit te permets-tu de me déshonorer sans mon consentement ?

Et d’un geste à la Frédérick il me montra, sur le pupitre en prie-Dieu qui lui servait de lutrin, une feuille de papier déployée.

— Regarde et lis.

— Eh bien, fis-je, c’est votre traité avec Patural pour l’Histoire du Romantisme. Nous l’avons fait, hier, ensemble dans son cabinet. Il est signé, bravo.

— Deux mots rayés nuls, monsieur !

— Lesquels ?

— Voici. Il y avait ici « …au prix de trois cents francs l’article ».

— Oui, je sais.

— Tu sais, toi ; mais moi, je ne veux pas.

Et il reprit, en faisant le moulinet de long en large avec le sabre turc :

— Du temps que j’étais jeune et beau, Girardin, dans La Presse, nous donnait, à Gérard et à moi, cinquante francs par feuilleton. Et c’était très bien payé, pour ta gouverne. Le jour où Buloz me versa cent bonnes livres sonnantes et trébuchantes pour l’insertion, dans la Revue, de mes Émaux et Camées qui n’est pas un mauvais recueil de vers, j’atteignis aux plus hauts prix dont puisse s’honorer un poète dans une société bien faite. Plus tard, au Moniteur, je décrochai le billet de mille mensuel parce que, d’abord, l’Empire gâchait l’argent, ensuite, parce que j’y faisais non seulement les théâtres, mais la musique et les beaux-arts, et enfin parce que j’étais officier de la Légion d’honneur !… Mais à présent je suis vieux, cacochyme et démodé, nous avons à verser cinq milliards à la Prusse, et ce n’est ni le lieu ni le temps de ruiner les braves gens qui s’intéressent encore à notre déplorable commerce d’écriture.

— Et alors ?

— Deux mots rayés nuls, monsieur, te dis-je.

Et je lus : « …au prix de deux cents francs l’article ».

— Je n’en voulais que cent. C’est cet homme d’affaires qui a refusé : nous nous sommes disputés comme des chiffonniers. J’ai cédé à deux cents à cause de toi, pour sauver ta réputation, mais ne recommence pas, et viens déjeuner.

Mais revenons en arrière. En 1871, je ne connaissais pas encore Théophile Gautier, ne l’ayant vu qu’aux premières, dans les couloirs de théâtres. Il avait écrit sur ma première pièce, puis sur mes poèmes récités à la Comédie-Française, des lignes élogieuses dont je n’avais jamais osé aller le remercier, tant le respect qu’il m’inspirait se mêlait de crainte pour sa placidité orientale.


Le matin du 14 juillet 1871, je flânais assez tardivement au lit, ayant célébré dès la veille la commémoration de la prise de la Bastille, lorsque, dans le demi-sommeil, il me sembla que, du jardin, on ouvrait ma fenêtre avec une certaine violence. Si c’était un voleur, il tombait mal. Si c’était un camarade, il était chez lui. Inutile de me déranger dans ce cas ou dans l’autre. D’ailleurs, le bruit avait cessé presque aussitôt. Quand je descendis, une heure après, je trouvai sur la table un morceau de journal déchiré, sur lequel je lus les mots suivants :

« Mon pauvre daron est mort cette nuit. Je l’aimais bien. »

Le « daron » c’était le père Charpentier.

XVII

L’HÉRITAGE


Le trépas du père Charpentier investissait son fils unique, Georges, d’une fortune estimée considérable et dont la maison d’édition célèbre du quai de l’École formait, avec l’immeuble lui-même, la majeure partie.

Je me rappelle que, certains jours, où, dépourvus d’effigies impériales, nous nous retrouvions devant l’étalage ironique de Potel et Chabot pour disserter de leur prééminence — il était pour Chabot, moi, j’étais pour Potel — Zizi résolvait le débat par une visite à un sien parent, demi-directeur de théâtre des environs, et revenait avec un napoléon pour deux, dont profitait quelque établissement populaire du socialiste Duval. Au temps voulu, le parent présenta sa petite note au jeune éditeur qui, avant de la régler, me la montra.

— Autant, lui dis-je, que ma puissance dans les quatre règles me permet d’en juger, c’est du deux mille pour cent ? Ton bienfaiteur doit être du culte d’Iscariote ?

Le début de Georges Charpentier dans l’édition et le commerce du livre aurait pu fournir à Balzac un chapitre de son Birotteau. Rien de plus psychologique que la transformation de ce grand enfant en notable. C’est à y assister que j’ai compris le jeu de carambolage de la vie et le peu de gravité des choses dites si drôlement : sérieuses. Assurément, l’auteur de La Folie persécutrice était propre à l’industrie dont son père avait voulu l’écarter. Il l’a prouvé en ralliant à sa maison tous, ou à peu près tous, les bons écrivains de sa période, et le bon chien chasse de race. Mais pour l’y préparer, la nature ne s’était pas, comme on dit, foulé la rate, et ce fut bien, selon Taine et Darwin, le milieu ici qui détermina le type.

Un jour, huit ans plus tard, en 1879, et déjà décoré, si mes souvenirs sont exacts, l’éditeur de Zola, des Goncourt et d’Alphonse Daudet, rêva d’être conseiller municipal. Il m’en fit la confidence et je le regardai, béant. Zizi édile ! Mais, comme il insistait avec un mouvement d’impatience, mon rire s’arrêta sous une larme où miroitait toute notre jeunesse.

Léon Gambetta venait de prendre la présidence de la Chambre et d’installer ses lares au Palais-Bourbon. Il était alors omnipotent et menait de la houlette le troupeau bêlant des parcs politiques. Il aimait beaucoup Georges, chez qui il dînait quelquefois pour le plaisir de se mêler aux artistes de lettres, dont plusieurs avaient été ses camarades du quartier Latin.

Or, nous devions au tribun une visite de retour. Il était venu voir, à La Vie Moderne, une exposition de pastels d’Édouard Manet, que nous avions organisée dans notre salle des dépêches, la première, entre parenthèses, qu’on ait ouverte à Paris sous un journal. Nous nous rendîmes donc un matin au Palais-Bourbon, escortés du dessinateur Daniel Vierge, admirable artiste, qui désirait offrir à Gambetta l’une de ses compositions.

Le grand orateur nous reçut avec cette affabilité familière qui lui était propre. Il avait son bureau de travail au bout d’un couloir dans l’appartement de Morny, et il était venu à notre rencontre. Il nous guida lui-même et, montrant à Daniel Vierge les croûtes affreuses encore pendues dans la galerie depuis la mort de ce personnage :

— Oh ! le goût de ce duc ! disait-il, le goût de ce duc ! Regardez ça !

Au bout de quelques minutes d’entretien, nous nous levâmes pour prendre congé et je crus l’instant propice pour soumettre au dictateur le vœu politique de mon camarade.

— Il désire être édile de la Ville Lumière.

— Est-ce vrai, ça, vous si heureux et si libre ?

Georges Charpentier inclina la tête et fit observer que le décès d’un conseiller de son arrondissement laissait une place disponible à l’Hôtel de Ville.

— C’est sérieux ? Vous le voulez ?

— Oui.

Gambetta leva les bras au ciel comme pour attester les dieux d’une telle folie, puis, s’appuyant paternellement sur l’épaule de l’éditeur :

— Je vous aime trop, n’y comptez pas.

TROISIÈME PARTIE



I

LA PREMIÈRE RENCONTRE


C’est au mariage de Georges Charpentier avec Mlle Marguerite Lemonnier, au printemps de 1872, que je fis connaissance avec mon maître.

Il était, avec Pierre Lanfrey, le témoin du marié, fils de son éditeur. Francisque Sarcey et une autre personnalité que je ne retrouve plus dans ma mémoire représentaient le camp adverse. On devait se rencontrer dans une propriété du père de l’épousée, entre Orsay et Limours, à mi-chemin d’une côte fort montueuse que j’avais gravie bien des fois en allant voir ma grand’mère, à Limours même, en Hurepoix. Cette maison de campagne avait pour nom Saint-Cler. On y allait encore en patache, du moins d’Orsay, point terminus alors du chemin de fer de Sceaux. Cette patache a été l’une des joies de ma jeunesse et souvent encore je m’y revois en rêve, grimpé sur l’impériale, la pipe au bec et l’âme en fleur, courant à la bonne vieille aïeule qui m’aimait…

À cause de ma connaissance du pays, j’avais été chargé du soin de prendre Théophile Gautier, à Neuilly, et de le guider à travers les difficultés du voyage. À l’heure voulue, je me présentai donc à sa maison de la rue de Longchamp et, pendant qu’il achevait sa toilette, je fus reçu par sa fille cadette, Mlle Estelle Gautier, déjà prête à partir et à l’accompagner, car le poète ne s’en séparait plus et elle était comme son Antigone.

— Où allons-nous ? me dit-il en s’asseyant dans la calèche.

— En Hurepoix, fis-je d’une voix romantique, et j’ajoutai : Laissez-vous faire.

Je l’avais conquis tout de suite par ce début mil huit cent trente.

— En Hurepoix ? Va pour le Hurepoix ! J’ai couru le monde, je possède l’Europe, l’Afrique et l’Asie, et je n’ai pas vu le Hurepoix. Allons en Hurepoix !

Jusqu’à Orsay, le parcours de la ligne serpentueuse du railway le divertit extrêmement. Le train formé de wagonnets à jour, en tapissières, avait l’air de valser dans la campagne.

— Il est de la noce, riait le poète. Ce Hurepoix est charmant. L’ingénieur de cette voie ferrée devait être un chorégraphe, mon vieil ami Petipa peut-être ?

Et comme je lui faisais remarquer qu’elle menait à Robinson :

— Tout s’explique, fit-il, c’est un chemin de fer d’étudiants.

Fort malade déjà et attaqué aux sources vives par l’affamement du Siège et la ruine de ses espérances sénatoriales et académiques, Théophile Gautier ne se ranimait plus guère qu’au grand air des déplacements. La moindre excursion ravivait en lui le causeur sans pareil dont, seule, la préface de Mademoiselle de Maupin donne une idée approximative. N’allât-il qu’à Saint-Gratien voir la princesse Mathilde, ses vingt ans lui remontaient aux lèvres. Il reprenait le gilet rouge d’Hernani. Il l’eut pour moi pendant ce « voyage en Hurepoix » et aucune tristesse n’a effacé de mon âme le souvenir, doublement cher, de cette première rencontre.

À la gare d’Orsay, lorsqu’il apprit qu’il fallait achever la route en diligence, sa bonne joie d’enfant ne connut plus de bornes.

— En diligence ! Sang et tonnerre ! Il y a plus de trente ans que je rêve ça, aller en diligence. Je me ferais brigand de grand chemin pour en arrêter une et monter dedans ! Vite, où est-elle ? Une diligence, et en Hurepoix encore !

Car décidément ce nom de Hurepoix le ravissait. Nous eûmes toutes les peines du monde à l’empêcher de se hisser à la bâche, comme un jeune homme, et sa fille seule obtint qu’il se résignât au coupé, conformément à son âge et à ses infirmités.

Le second témoin de Zizi était Pierre Lanfrey, rédacteur politique de la Revue Nationale, et Savoyard, je crois, d’origine. C’était un petit homme roux, froid comme un glaçon, et qui tenait à la fois du directeur protestant et de l’intendant de grande maison. Il me reste encore comme le type du républicain doctrinaire, revêtu d’austérité, et dépourvu de la faculté de sourire. Si le miel de l’Hymette est déposé sur les bouches des philosophes de ce genre, les abeilles n’y laissent que la cire, car pendant toute une journée la bouche de celui-ci ne se descella pas une minute et mon gai camarade de bohème put croire qu’à Chambéry on a le mariage aussi morne que la Marianne.

Non seulement le contraste était violent entre ce témoin réfrigérant et le poète rayonnant des Jeunes-France, mais encore leur rapprochement ne laissait pas de nous inquiéter un peu. Pierre Lanfrey publiait depuis plusieurs années, chez Charpentier, même, une histoire de Napoléon, où il contestait à l’homme de bronze, je ne dis pas jusqu’à son génie, mais jusqu’à l’intelligence et lui attribuait en sus tous les crimes dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle : un monstre. Or, Théophile Gautier, sans être bonapartiste militant, demeurait fidèle au régime qui l’avait honoré et fait vivre. En outre, il était familier de la « bonne princesse », nièce de César, et protectrice déclarée des poètes. À Saint-Gratien, où son pamphlet avait été lu et débattu comme partout ailleurs, car il fit grand bruit, Pierre Lanfrey n’était pas précisément en odeur de sainteté. En outre, il relevait d’une école de stylistes qui justifiait jusqu’à certain point l’annexion de l’Alsace à la Confédération germanique. Ajoutez à cela que le romantique ne sacrifiait pas aux Châtiments l’« Ode à la Colonne » de la légende, ni l’oncle au neveu, et rien du tout aux démolisseurs de gloires.

Il n’y eut pas cependant de conflit entre ces deux antagonistes et le déjeuner dînatoire qui, grâce aux dieux favorables, eut lieu dans le jardin, ne donna lieu qu’à de joyeuses libations, suivies de rondes nuptiales, où tous les « Place aux Jeunes » des Ternes se signalèrent bons corybantes. Théophile Gautier, enchanté de tant d’allégresse, voulut à son tour payer tribut à l’hyménée. Il dansa le « pas du créancier », dont il était l’auteur, et qui était bien la gigue la plus drolatique qu’on pût imaginer. Il en avait d’ailleurs transmis la tradition à Gustave Flaubert, qui en a emporté le rite dans la tombe, avec bien d’autres, hélas ! que l’on sait.

Avant le départ, Pierre Lanfrey, qui n’avait pas desserré les dents, même pour boire, demanda néanmoins à être présenté au maître d’Émaux et Camées.

— Je veux bien, fit celui-ci au jeune éditeur qui désirait rompre la glace, mais qu’est-ce qu’il faut que je lui dise ?

— Eh bien ! félicitez-le, par exemple.

— De quoi ?

— Il va être nommé ambassadeur en Suisse.

Georges amena donc l’historien au poète, qui lui tendit la main, et de sa voix lente et veloutée :

— J’apprends, monsieur, que vous allez incarner la République athénienne chez les mômiers de Genève. Mes compliments les plus sincères, vous serez là comme chez vous.

Je n’eus pas le plaisir de ramener Théophile Gautier à Neuilly. Nos hôtes avaient pourvu à son retour. Mais, ayant retrouvé Francisque Sarcey à la sortie, je montai à ses côtés sur la vieille diligence et nous fîmes route, en causant, jusqu’à la gare.

— Ce pauvre grand Théo, me disait-il, malgré l’effort, qui n’est qu’une feinte, il est au bout de son rouleau. Je connais l’un des médecins que l’on a consultés dans sa famille. S’il va jusqu’à l’automne, ce sera miracle. À soixante et un ans, c’est trop tôt tout de même. Et puis il ne laisse que son œuvre. Il est vrai que l’une de ses filles est mariée, mais l’autre, que deviendra-t-elle ?

Je ne répondis rien, je le savais déjà.

II

THÉOPHILE GAUTIER


La maison que Théophile Gautier habitait 32, rue de Longchamp, à Neuilly, avec les siens, n’était pas sa propriété, d’abord parce que les poètes se distinguent en ceci des gens de lettres proprement dits qu’ils n’ont pas de propriétés et, ensuite, pour cette raison propre que, plus encore que tout autre, il était fondamentalement clos au jeu tout judaïque des placements. Je n’ai jamais connu d’homme plus rebelle aux calculs de l’argent, fût-ce les plus usuels, et il n’y avait que la casuistique des lois qui lui causât une terreur plus béante.

Je n’en citerai pour exemple que la scène touchante et comique qui se renouvelait chaque mois, le jour dit de la Sainte-Touche, lorsqu’il retournait de régler les dépenses du ménage. C’était toujours après le déjeuner, autour de la table de famille. L’une des sœurs du maître était allée, dans la matinée, changer le billet de mille qui constituait le rendement mensuel de ses ouvrages chez son éditeur. La nappe ôtée, on versait devant lui la monnaie du papier soleil divisé en pièces « sonnantes et trébuchantes », c’était son mot, les unes d’or, les autres d’argent divisionnaire, et l’appoint en « bronze ». Alors, il les empilait en colonnes bien distinctes.

— D’abord et avant tout, commençait-il avec un grand geste de patriarche, je prélève la dot de ma fille.

Et il poussait devant elle le petit obélisque de dix louis.

— À présent, vous autres, mesdemoiselles Gautier, à quel taux estimez-vous les nourritures barbares et locustiennes par lesquelles vous hâtez ma décomposition quotidienne ?

Et, la somme dite, il équilibrait pièce à pièce une autre pile. Puis on passait aux gages de la cuisinière, aux achats nécessaires à chaque fourniture du courant, et c’était autant de petits fûts demi-or, demi-argent, à socles de bronze qui, plus trébuchants que sonnants, transformaient la table en ruines de temple écroulé. Il va sans dire que les comptes n’étaient jamais exacts, qu’il fallait invariablement les rectifier à la grande fureur du déplorable comptable qui finissait par touiller les propylées en vouant aux puissances infernales les imbéciles qui savent l’arithmétique !

Cette ignorance des choses du chiffre est l’un des ridicules, je le sais, dont les jeunes maîtres contemporains font grief aux pauvres romantiques. Ils ont raison, sans doute, puisque aujourd’hui c’est la fortune, comme autrefois la noblesse, qui ouvre l’Académie.

Théophile Gautier ne manquait pas d’amis dévoués pour le lui dire, et s’il les eût, je ne dis pas écoutés, mais compris, il aurait pu s’offrir la ferme en Beauce, car il avait, avant la guerre, gagné force argent avec sa plume. Mais il n’aimait pas la Beauce, voilà tout. L’homme n’est pas parfait, disait Lambert Thiboust.

L’un de ceux qui le poussaient le plus à « réaliser un bas de laine » était Julien Turgan, esprit positif, qui, après avoir été de L’Événement de Victor Hugo, s’était hissé, au coup d’État, à la direction du Moniteur Officiel. Julien Turgan s’était mis en tête de moderniser Albertus. Il rêvait Absalon sans chevelure, poète officiel de l’Empire, comme les Tennyson le sont en Angleterre.

— Si tu veux te laisser faire, lui disait-il, tu auras hôtel, chevaux, voiture, et seras des élus du Grand Livre. J’en fais mon affaire. L’Académie viendra ensuite toute seule, et le Sénat suivra, ainsi que pour l’oncle Beuve.

Et Albertus s’était laissé faire. Il logeait alors rue Rougemont, au centre de Paris, et comme du matin au soir, plus souvent du soir au matin, son appartement ne désemplissait pas de visiteurs, Turgan le convainquit de s’éloigner des boulevards et lui loua, avec promesse de vente, une maison d’apparence au fin fond de Neuilly, sur les bords de la Seine.

— Là, ils te ficheront la paix, d’abord, les voleurs de temps, car venir à Neuilly, c’est un voyage, puis tu te pontifieras dans l’éloignement et le gilet rouge se décolorera peu à peu dans les brumes de la rivière jusqu’à devenir gilet blanc, plastron des hommes considérables.

Et, ce disant, il lui remit son bail, enrichi de la promesse de vente que tout sur la terre et dans les cieux marquait du sceau des hypothèses dérisoires.

Le lendemain de l’installation bourgeoise aux confins du monde, ubi defuit orbis, vingt-quatre boulevardiers déjeunaient déjà chez Théo, organisaient un bal champêtre sur la terrasse, accrochaient ses tableaux dans les escaliers, rangeaient ses livres, et, la nuit étant venue, aménageaient le salon en dortoir pour y dormir.

— Il n’y a, disaient-ils, aucune téléga pour traverser les steppes hyrcaniennes de l’avenue de Neuilly et nous ne voulons pas être dévorés par les loups de ton étrange municipe.

Et il en fut ainsi presque tous les jours, car Théophile Gautier était fidèlement aimé, autant pour sa mansuétude olympienne que pour son génie, et Julien Turgan n’avait pas pensé à ceci que s’il n’allait pas à Paris, Paris viendrait à lui. Tout Athènes ainsi peuplait la maison de Socrate.

L’avantage le plus clair que le Maître retira de cet éloignement de la Ville fut une augmentation intempestive de ses frais de voiture, nécessitée par son sacerdoce de critique dramatique. Il dut même en venir, pour l’aller et le retour dans les steppes, à louer au mois une vieille calèche préhistorique, dont les habitués de premières se souviennent encore, et qui était représentée, aux fins de mois, sur la table, par sa pile trébuchante.

Quant au gilet rouge d’Hernani, il continua à rougeoyer dans les brouillards de la Seine, selon le mot mélancolique du doux fataliste :

— Je ne l’ai mis qu’une seule fois et je l’ai porté toute ma vie. Et encore il n’était pas rouge !

Julien Turgan, le positif, se trompait ; les lois de l’art ne sont pas celles de la science pratique de la vie, elles vont même à l’inverse. Le recul ne fait pas le pontife et la mort ne prévaut pas sur les légendes. Jamais il n’aurait fait de son ami l’académicien ni le sénateur qu’il rêvait de donner à l’Empire. Albertus n’était pas bourgeoisifiable.

Trente-huit ans après le jour où dix mille personnes le conduisirent au champ du repos, loyalement gagné, Théophile Gautier le porte encore, le gilet rouge, et de cela je peux donner la preuve.

Lorsqu’il y a un ou deux hivers je me résolus, assez témérairement, je l’avoue, mais non sans une idée de derrière la tête, à courir l’aventure du jeu de l’oie académique, je crus devoir choisir le plateau où j’allais jeter les dés du cornet. Ce plateau s’offrait de lui-même et je dois dire qu’il m’avait été indiqué par François Coppée, admirateur déclaré du poète d’Émaux et Camées.

— N’hésitez pas, m’avait-il conseillé ; Théophile Gautier a manqué à l’Académie, au moins autant, sinon plus que Molière, puisque nous sommes institués pour maintenir la langue française. L’éloge à faire du plus parfait ouvrier de cette langue doit être votre cheval de bataille.

Je chevauchai donc sur ce palefroi, et à toutes les visites, une quinzaine environ, que je fis aux Immortels encore vivants, je posai ma candidature sous l’angle de cet éloge filial, thème de mon discours de réception. Tous les grands électeurs, à quelque ordre qu’ils appartinssent, m’accueillaient d’abord par une risette, mais aussitôt que je leur expliquais le sens de ma candidature, je les voyais devenir pensifs et tempérer leur bienveillance. Je n’en devinais pas les motifs. À l’élection, je décrochai trois voix, ce qui était trois de trop déjà, si on ne les décernait qu’à mon humble personnalité, assurément, mais ne signifiait en somme rien du tout.

À quelque temps de là, je rencontrai Paul Bourget, qui est de mes amis, et comme je lui exprimais ma surprise :

— Eh bien ! voici, fit-il. Tu nous as tous épouvantés avec le gilet rouge !…

III

LA MAISON DE NEUILLY


La maison du poète, qui vaudrait d’être visitée comme celle de Gœthe, à Weimar, est demeurée, extérieurement du moins, telle qu’il l’a quittée il y a trente-huit ans pour le grand voyage, avec cette seule différence que, dans la niche de son mur de façade, le buste de la Victoire du Parthénon, « divinité tutélaire du pauvre logis », est aujourd’hui remplacé par l’effigie même de Théophile Gautier. C’est avec le médaillon de son tombeau au cimetière Montmartre, la seule icône qui rappelle à la Ville Lumière les traits olympiens et superbement statuaires de l’un de ses plus glorieux enfants. Pourquoi cet abandon ? Ne le demandez pas : le gilet rouge !

Vous verrez ce que je vous dis ; si jamais on se décide à réparer cette iniquité honteuse que l’agence Cook même ne peut pas expliquer aux visiteurs étrangers, et si l’on rend enfin au plus parfait artiste du verbe français des honneurs que le brave Larroumet, par exemple, a décrochés vingt-cinq minutes après sa mort, les Beaux-Arts commanderont au sculpteur une statue polychrome, et Albertus aura un gilet en porphyre rouge. À ce prix, peut-être l’obtiendrait-on de la République néo-athénienne, ou si l’on veut, de la Nouvelle Athènes. Je ne me chargerai pas de la démarche.

Si vous voulez savoir à quel degré l’homme qu’on traite encore d’impassible a poussé la sensibilité, prenez l’un de ses plus beaux livres, et, naturellement l’un des moins connus, Tableaux de Siège, et lisez-y les quatorze pages intitulées : « La Maison abandonnée ». C’est la maison dont je vous parle. Vous y verrez comment l’impassible aimait, et non seulement les êtres, mais les aîtres. Il lui avait fallu fuir les siens sous les obus, et on l’en avait comme arraché pour le transporter rue de Beaune, près du Journal officiel, dans un appartement sans air, sans jour, où d’ailleurs il mourait de froid, de faim et de tristesse.

On n’avait apporté là aucune pièce du mobilier, sinon les chats, tous les chats, sur lesquels régnait l’illustre Éponine, personne considérable, ayant son couvert propre à table et son lit sur les genoux, comme chez Mahomet, du prophète. Gautier n’avait gardé auprès de lui que ses deux sœurs, Émilie et Zoé, ses charges d’âme. À peine avait-il pris le temps de courir mettre sa fille cadette en sûreté à Genève chez Carlotta Grisi, dans cette villa Saint-Jean, dont je vous parlerai, et qui fut le paradis de ses derniers rêves. Puis il était revenu en toute hâte, et comme on s’étonnait qu’à son âge il crût opportun de s’exposer aux vains périls de la guerre et de la famine, il avait répondu par ce mot célèbre, mis en sonnet par Auguste Vacquerie :

— On bat maman, j’accours.

Il croyait, d’ailleurs, à la victoire, ayant foi à tout ce qui l’assurait alors à notre race et ne doutant pas que le neveu ne fît honneur à l’oncle dans un métier où la famille s’était taillé un manteau brodé d’abeilles. Il en avait chanté les Vieux de la Vieille, et pour le reste il en restait à Iéna. Ni la suite progressive des désastres, ni la marche des hordes sur la Ville, ni même son encerclement à bombardes, ne l’avaient désarmé d’une illusion, et, là, il était vraiment impassible. Le premier coup porté à son patriotisme de poète lui vint du conseil que ses amis lui donnèrent, et Turgan plus pressant que les autres, de mettre en sûreté sa galerie de tableaux, qui était d’ailleurs toute sa modeste fortune. Le jour où l’expert Haro vint, rue de Longchamp, avec une voiture de déménagement, emporter les chères toiles au milieu desquelles il vivait ses rêves et rêvait sa vie, il comprit que tout s’écroulait et qu’il resterait sous les décombres. Il alla rue de Beaune, en fataliste, derrière la tapissière, comme on suit un char funèbre, escorté de ses sœurs et portant dans ses bras Éponine.

Mais, en novembre, il ne put plus y tenir, et, sans écouter ce qu’on lui contait, ni ce qu’il lisait dans les feuilles, de la pluie d’obus qui rendait les voies impraticables, il voulut voir la maison abandonnée.

« Quand on pénètre dans un logis désert depuis longtemps, il semble toujours qu’on dérange quelqu’un. Des hôtes invisibles se sont installés là pendant votre absence et ils se retirent devant vous ; on croit voir flotter sur le seuil des portes qu’on ouvre le dernier pli de leur robe qui disparaît. La solitude et l’abandon faisaient ensemble quelque chose de mystérieux que vous interrompez. À votre aspect, les esprits qui chuchotaient se taisent, l’araignée lissant sa rosace suspend son travail ; il se fait un silence profond et, dans les chambres vides, l’écho de vos pas prend des sonorités étranges… »

Et « l’Impassible » écrit encore :

« Une mélancolie profonde s’emparait de nous à regarder ces lieux où nous avons aimé, où nous avons souffert, où nous avons supporté la vie telle qu’elle est, mêlée de biens et de maux, de plus de maux que de biens, où se sont écoulés les jours qui ne reviendront plus et qu’ont visités bien des êtres chers partis pour le grand voyage. Nous avons senti là, dans notre humble sphère, quelque chose d’analogue à la tristesse d’Olympio. » (« La Maison abandonnée », Tableaux de Siège.)

Lorsque je commençai de hanter chez le maître, à qui j’allais bientôt pouvoir donner le nom de père, la galerie de tableaux était revenue, et les aîtres étaient reconstitués. Les dieux lares avaient repris leur place au foyer, les chats dans les armoires, Éponine à son couvert, et la Victoire du Parthénon régnait sur l’habitacle.

Théophile Gautier, je l’ai dit, avait deux sœurs, qu’avant la guerre il entretenait à Montrouge, en vieilles demoiselles. L’une d’elles, Émilie, qu’on appelait Lili, était charmante encore lorsque je la connus, et son frère ne se lassait pas de rappeler à tout propos qu’elle avait été jolie comme les amours. Toujours gaie et souriante, elle allait et venait, distraite, myope, l’esprit ailleurs, se cognant à tous les meubles et préoccupée avant tout de ne pas laisser les oiseaux du jardin manquer du pain quotidien « qu’on leur doit puisqu’ils chantent ». Lili, influencée par le milieu romantique où elle ne laissait point d’avoir grandi, était la littéraire. Elle s’était même essayée à composer des vers qui, à dire d’expert, « n’étaient pas du tout d’une fichue bête ». Comment une si aimable fille avait-elle coiffé Sainte-Catherine, c’est ce dont Théophile lui gardait doucement le secret, et nul autre que lui ne l’aura su sur la terre. Il y avait là un « sonnet d’Arvers». Je ne me flatte pas d’en avoir pénétré le mystère, mais à certaines allusions rapprochées de certains faits, il m’est souvent venu à la pensée que le drame de la rue de la Vieille-Lanterne n’était pas étranger à ce fidèle veuvage et que le bon Gérard de Nerval n’avait pas été pleuré, dans la famille, que par son ami de jeunesse.

La sœur cadette, Zoé, formait à Émilie un contraste violent. Aussi brune que l’autre était blonde, trapue et vigoureuse que son aînée était svelte et alanguie, elle incarnait à souhait le type mâle de l’ascendance, elle y représentait l’avignonisme du père, Pierre Gautier, d’abord, et ensuite de l’aïeul, Gautier d’Avançon, citoyen redouté de la ville des Papes. La légende familiale représente Gautier d’Avançon comme une sorte d’homme des bois (Gautier, d’ailleurs, en vieux langage, a ce sens étymologique), qui vivait pendant la Révolution dans une retraite du mont Ventoux, d’où il lapidait les soldats des proconsuls. Zoé était de cette trempe, et si Théophile avait eu encore des créanciers, sous son règne, elle leur eût bellement fait choir la Victoire du Parthénon sur la tête. Le poète avait pour elle une tendresse singulière, ethnique, d’abord, et romantique ensuite. L’École de 1830 a toujours incliné à la femme nature, un peu ignare et ne demandant qu’aux vertus comme aux défauts de son sexe la clef de sa domination sur les intellectuels. Cette cadette inspirait au maître une terreur pieuse. Il semblait qu’il entendît par sa bouche toutes les voix de sa lignée.

IV

ZOÉ LANGUE DE CÔ


De sa fonction de critique dramatique du Moniteur, Théophile Gautier, même depuis qu’il ne l’exerçait plus, avait gardé le pli du noctambulisme. Il avait, comme Gœthe, horreur de la nuit et ne se résignait à se mettre au lit qu’à grand’peine. Encore fallait-il, pour qu’il pût s’endormir, qu’il sentît quelqu’un près de lui et que l’on « grouillât » dans la chambre. Ses deux sœurs se relayaient à cet office et la gratitude qu’il leur en avait les investissait d’une autorité prépondérante que tous, bêtes et gens, subissaient, et lui-même.

Zoé, surtout, figure toute balzacienne et sorte de Cousine Bette réalisée, s’était peu à peu emparée d’un pouvoir familial que le poète vieilli avait laissé tomber en quenouille. Elle menait la maisonnée. Il l’avait surnommée : Langue de coq, et, par abréviation méridionale : Langue de cô, à cause de sa puissance de bavardage invincible, et qui s’activait dès l’aurore.

Langue de cô, qui d’ailleurs ne savait rien du tout et dont l’éducation avait été vraiment trop négligée, exerçait sur son frère la domination sacro-sainte de l’ignorance. Tous les grands esprits lui sont cléments, c’est la loi des contrastes. Cerveau encyclopédique et magnifiquement équilibré, Gautier prenait un plaisir d’enfant à ouïr les pataquès et les coq-à-l’âne incessants de la malheureuse. Il en demeurait ébloui, emberlucoqué, et comme fier. Il les lui faisait redire « devant le monde ».

— Langue de cô, voici Edmond de Goncourt. C’est un homme qui aime à apprendre les choses. Expose-lui ton idée sur Jérusalem et pourquoi tu ne tiens pas à voir cette ville célèbre, berceau de la religion de tes pères ?

Et Langue de cô humait une prise, se dressait en pythie et disait :

— Je ne tiens pas à voir Jérusalem, parce que je l’ai vue. Je la vois d’ici dans ma tête. Jérusalem, c’est le Grand-Montrouge !

Extasié, Théo se tournait vers le visiteur :

— Hein ! Goncourt, hein ! Lapidaire ! Jamais Chateaubriand dans son Itinéraire… Ah ! comme c’est ça, le Grand-Montrouge, d’un mot ! Échinez-vous donc à décrire !…

On aura peine à m’en croire si j’assure que son admiration fraternelle était parfaitement sincère. Elle l’était pourtant, par phénomène de récurrence psychologique. Goncourt s’y méprenait lorsqu’il me disait tristement en sortant :

— Comme il baisse !

— Erreur, lui répondais-je, il se reprend, voilà tout. Il a trop travaillé.

L’influence de Zoé, s’imposant par ses bourdes, autant que par les soins assidus dont elle l’entourait, jusqu’à l’en circonvenir, n’est pas, je le répète, un problème insoluble, pas plus qu’il n’est nouveau, de la vie des hommes supérieurs. C’est le phénomène du retour d’âge du génie. Il se manifesta chez Théophile Gautier, d’une autre manière, mais parallèlement, par cette passion qui le prit pour Stendhal et ses moindres ouvrages. Il n’en voulait plus lire que de cette encre sèche. Vainement lui en proposions-nous d’autres plus conformes, semblait-il, à ses goûts romantiques et à son esthétique de formiste ; au bout de quelques pages distraitement coupées, il redemandait du Stendhal, et s’y abîmait les yeux, l’âme peut-être.

— Voilà le père, disions-nous, reparti pour le Grand-Montrouge !…

Si jamais, en effet, deux écrivains de notre langue furent à l’opposite et même aux antipodes l’un de l’autre, c’est bien l’auteur de Rouge et Noir et celui du Capitaine Fracasse. Par leurs recherches propres, ils vont à démenti manifeste. Pour celui-là, tout réside dans l’art verbal technique et la victoire du mot sur la pensée ; pour celui-ci, l’objet crève la toile et supplée de lui-même à son expression défaillante. Stendhal ne rend pas, et ne tend pas à rendre, il note et laisse à son lecteur le soin de développer le croquis et d’en colorier l’image. Gautier fait toute la besogne, et, le tableau livré, il ne reste plus qu’à l’accrocher au clou dans son cadre.

On connaît sa définition fameuse :

— Tout homme que l’idée la plus subtile, le sentiment le plus complexe, le phénomène le plus extraordinaire, et un miracle même, laissent sans mots pour les exprimer dans sa langue, peut être un grand philosophe, un grand moraliste, un savant sublime ou un saint, mais ce n’est pas un écrivain, ni en prose ni en vers.

L’un de nos jeux, à Neuilly, dans la chère maison où nous n’avions d’autre souci que de lui abréger les heures, si lentes pour lui et pour nous si rapides, c’était de le mettre à l’épreuve du dictionnaire. J’allais chercher son lexique d’usage, le Rivarol, qui contient soixante mille mots, sans compter ceux, dit le titre, qui ne se trouvent « dans aucun dictionnaire », et je le posais devant sa fille, sur la table.

— On va bien voir, clamais-je joyeusement, si vous faites honneur vous-même à votre axiome implacable.

— Va ! disait-il.

Et le livre ouvert, au hasard d’une épingle à cheveux, nous cherchions les termes les plus baroques, les plus spécifiques, les plus strictement professionnels même, des sciences, des arts, des industries, du droit, de la théologie, et des vocabulaires maritimes, militaires, agronomiques, que sais-je ? Il les définissait tous infailliblement, au propre et au figuré, sans hésiter une seconde ; il possédait les soixante mille mots, et c’était alors que, « pour me venger », je lui poussais la colle de l’orthographe du mot : budget, à laquelle il se laissait toujours si drôlement prendre.

— Budget ou budjet ? Est-ce un j ou un g ?…

— Attends, il faut que je l’écrive… Langue de cô, ton crayon ?… Je crois que c’est un g, mais je n’en suis pas sûr !…

Car il voyait les mots écrits, comme il les entendait à la fois chantés, et il fallait qu’ils passassent à l’épreuve de cette double opération où tout son art se révèle. En cela il était bien maître poète, à fond et à tréfonds, et ceux qui ne le sont pas ainsi ne le sont guère. Flaubert ne disait-il pas : « Tout vers qui ne remplit pas mon gueuloir n’est pas un vers ».

À défaut de vers, la prose de Stendhal ne remplit pas le gueuloir. Courte, anhélante et laconique, ni écrite, ni chantée, on peut dire d’elle en suivant l’image flaubertine, qu’elle siffle plutôt entre les dents à peine desserrées. Et pourtant, les derniers temps de sa vie, Gautier ne se plaisait plus qu’à elle, las d’avoir tant ciselé la phrase.

Lorsque les statuaires ont atteint l’apogée de leur art et pensent en avoir épuisé les ressources, il n’est pas rare de les voir s’éprendre de la matière même et de tomber en admiration devant les blocs bruts de marbre posés dans l’herbe des chantiers. Ils s’étonnent de la beauté de leurs formes initiales, et ils en deviennent les naïfs idolâtres.

Lorsque s’étant promené de chambre en chambre, aussi tard que possible, pour tromper son insomnie, Gautier finissait par échouer dans la sienne, il s’affaissait sur un fauteuil plein de chats, qu’il en débusquait d’abord par des paroles mielleuses et persuasives. Ils y étaient d’ailleurs sensibles et, après quelques tours et ronrons de politesse, ils s’en allaient prendre leurs quartiers de nuit dans un vieux buffet renaissance dont le rez-de-chaussée leur appartenait, de père en fils, depuis le chouan ancestral du mont Ventoux. Seule, Éponine avait le droit d’assister à la toilette nocturne du maître, toilette faite par Zoé Langue de cô, dans une ébrouade de mots quelconques dont le nombre dépassait celui du Rivarol. Il en recevait la grêle sonore avec une mansuétude infinie, ne craignant rien tant que le silence, sinon les ténèbres. Les histoires de Zoé étaient toujours les mêmes, d’une monotonie terrible, et une pareille Schéhérazade eût rendu fou un calife sourd. Mais c’était un bruit humain au milieu de la petite mort des choses et des êtres, et nul ne fut et ne sera jamais plus crédule aux diabolismes du surnaturel que « l’Impassible » de la légende. Zoé n’avait pas eu besoin de lire Spirite et La Morte Amoureuse pour le savoir et elle en abusait.

V

LES CHOSES DE L’AU-DELÀ


De cette superstition de Théophile Gautier et de sa croyance aux forces occultes, j’ai conté ailleurs (Entretiens et Correspondance) nombre de traits assez significatifs et non moins bizarres. Nul ne fut moins rationaliste, et, de fait, les poètes peuvent-ils l’être ?

Ce merveilleux peintre et fixateur des apparences qui se définissait lui-même : « un homme pour qui les réalités sensibles existent en elles-mêmes » était loin d’y borner ses recherches. Son œuvre est pleine de la hantise des effets sans causes qui sont les problèmes du surnaturel scientifique, après avoir été ceux du panthéisme. Il avait certainement foi en cette immortalité des âmes désincorporées dont mille phénomènes, inexpliqués encore, sinon inexplicables, attestent la matérialité ambiante et suspendue. Comme il pensait, d’ailleurs, que tout avait été dit, trouvé et vu par les Sages du monde antique, il n’accordait à la science que le privilège de retrouver des lois connues et de les classer dans un autre ordre que le leur, voilà tout.

— Les méthodes font les Descartes, me disait-il, et les Descartes font les méthodes. Ni Spinoza, ni Kant n’en savent plus long que Platon ou Pythagore qui, d’ailleurs, ne savaient rien du tout. Gœthe pousse dans Faust le cri de détresse héréditaire. À Guernesey, Victor Hugo faisait tourner des tables. Le charme de Renan, — en voilà un qui est ficelle, — c’est de déclarer, les mains dans les manches, que la nature est impénétrable. On n’y voit rien dans le visible ?… Tu l’as dit !… Et dans l’invisible, donc !… L’autre jour, ton ami Charpentier m’a amené un jeune homme nommé Émile Zola, qui croit avoir inventé l’atavisme. Je l’ai vivement étonné en lui disant qu’Ovide en parle et qu’il est la loi élémentaire du métamorphisme. Il paraît, du reste, qu’il projette d’expulser Balzac de ce pont-aux-ânes.

Cette incertitude de l’origine et des fins de la pauvre bête humaine, qui a été le grand mal des romantiques, n’a jamais lâché son fatalisme. Elle lui avait inspiré, à trente ans, son poème : La Comédie de la Mort. Il en exprima l’anxiété grandissante dans Jettatura, dans Avatar, dans La Morte Amoureuse, et, enfin, dans Spirite, sa dernière œuvre d’haleine. Lorsque je le connus, il en était littéralement obsédé. La terreur de la mort planait sur la petite maison de Neuilly, et la nuit surtout, il en entendait battre les ailes noires aux vitres de sa fenêtre. Alors, Langue de cô s’emparait de la place et, comme elle parvenait seule à l’endormir sur son Stendhal par le moulinet de sa clapette, il fallait bien l’abandonner à cet ange gardien à crécelle.

Avant même d’avoir aucun droit à me mêler de ces choses de famille, et mû par une simple dévotion pour un génie dont la flamme vacillait entre les ais du tabernacle, au vent des chauves-souris, j’avais essayé de les en écarter par un autre brouhaha qui m’est propre et dont la blague parisienne est le fifre. J’osai même prendre sur moi de railler d’abord une crédulité, dont je partageais, d’ailleurs, le sentiment, et j’en fus pour l’effort et la courte honte. En fait de persiflage, il était aussi mon maître.

— Monsieur libre-pense ? me jetait-il en s’incrustant le monocle dans la baie sourcilière, monsieur franc-maçonne ?

Les francs-maçons allumaient sa verve. Il disait d’eux :

— Ce sont des gens qui se mettent en armures pour se donner leur parole d’honneur que Dieu est triangulaire. Ça les rassure. Ils ont de la chance. La guillotine aussi l’est, triangulaire !

L’un des faits dits : providentiels, sur lesquels il revenait le plus souvent et qu’il se plaisait à donner pour preuve de la certitude des influences, néfastes ou bénévoles qui nous mènent, était l’accident qui lui était arrivé, en août 1869, à l’inauguration du canal de Suez. La date de l’embarquement à Marseille tombait le treize du mois qui était, en outre, un vendredi.

— J’étais donc parfaitement résolu à ne pas partir, car je sais toujours ce que je fais, quoi qu’on en dise dans ma famille. Je suis bien avec les dieux. Si Lesseps m’avait écouté, et l’impératrice de même, ils ne les auraient pas bravés, surtout en Égypte, où ils règnent encore. Eh bien ! ils n’étaient pas favorables au canal de Suez, on l’a vu du reste. Mais on est entouré d’esprits forts, de francs-maçons qui libre-pensent ! Il fallut céder, et partir un vendredi treize. Il y en eut même qui firent gras, des actionnaires !… Les malheureux !

Et après avoir ri lui-même de son trait :

— Je dois dire que je désirais ardemment connaître l’Égypte. J’ai écrit Le Roman de la Momie sans avoir vu le Nil et la terre des Pharaons, sur des notes d’Ernest Feydeau, au jugé. Il s’est trouvé qu’il est exact, parce que je ne suis pas un imbécile ; mais enfin, je n’avais jamais vu le Nil ni la mer Rouge. On peut conjurer les démons. À Marseille, je fis trois fois la Canebière pour y rencontrer des bossus. Pas un. La race est belle, mais mon sort était écrit. Il n’y avait plus qu’à se résigner. Je monte donc sur le pont, mon pied glisse, et je me casse un bras naturellement, dans l’escalier des cabines. Voilà ce que c’est que de ne pas croire au vendredi treize !

— Ou plutôt d’y croire, peut-être ? hasardais-je pour le combattre.

Alors, il me pulvérisait du qualificatif foudripétant de : « Bourgeois ! » me tournait le dos et concluait par une menace comminatoire son paterne Quos ego !

— Tu n’auras pas ma fille !

Une fois, dans le parcours biquotidien qui m’amenait des Ternes au pont de Neuilly et m’y ramenait aussi, par une route si courte à l’aller et si longue au retour, l’idée me passa de lui tendre un petit piège de ma nasse et de l’arracher, ne fût-ce qu’un instant, à des visions trop funèbres.

— Père, lui dis-je, vous ne savez pas tout, ou plutôt vous ne vous rappelez pas assez !

— Quoi ?

— Votre accident fatal en Égypte, un vendredi treize ?

— Eh bien ! le bras cassé ?

— Oui, le bras cassé. Vous n’aviez pas besoin de chercher un bossu sur la Canebière. Les dieux vous avaient averti clairement.

— Comment ça ?

— Je viens du Moniteur. J’en ai feuilleté les collections, celle de 1869 entre autres, au mois d’août. Dans le numéro daté de la veille de votre départ il y a un article de vous…

— C’est bien possible.

— Un article d’art… nécrologique…

— Sur qui ?

— Sur le peintre Brascassat…

— Et puis ?

— Comment… et puis ? Songez-y donc, bras cassé… Brascassat !…

Il se dressa furieux :

— Mon yatagan ? Mes kriss malais ? Mon sabre chinois ? Quelque chose qui tranche, qui fende ou qui hache ! Mais ce n’est pas assez. Où en sont les bans du mariage ? Courez arrêter les bans !

Il m’en voulut assez longtemps de cette charge d’atelier irrespectueuse. Puis peu à peu, il se l’assimila et il la fit tourner au bénéfice et profit de sa superstition même. Quand il racontait l’aventure du bras cassé, il ajoutait à la liste des mauvais présages, celui de l’article du Moniteur :

— …Du reste j’avais écrit le jour même un article sur Brascassat… Niez-la, l’action mystérieuse des astres !

Je renonçai à une lutte, où j’étais faible soldat, du reste, et que je n’avais entreprise, en somme, que pour le distraire des affres de son obsession et contre-balancer la clapette. Peut-être ce système de penser sans cesse à la mort, qui est celui des moines et des philosophes, est-il le plus sage, et, qui sait, le plus apaisant ? On ne s’expliquerait pas autrement que les grandes cervelles du genre humain se fussent rencontrées pour l’adopter sous toutes les latitudes, à toute époque, avec un courage unanime. « Vis avec la mort », dit le proverbe oriental. Il n’y a guère de poètes qui n’aient, comme Lamartine, salué « la libératrice céleste ». Toujours est-il que Théophile Gautier, qui, sa vie entière, porta son cercueil sous le bras, dut à cette habitude de pouvoir s’y allonger, l’heure venue, paisiblement. Je l’ai vu s’éteindre dans son fauteuil, les yeux pudiquement clos devant la pâle visiteuse. Il l’attendait depuis soixante et un ans, et elle ne paraissait l’avoir surpris que par son retard. On eût dit qu’il le lui disait.

VI

BIBLIOPHILIE


Il y a beaucoup de gautiéristes ou, si l’on veut, de gautiérophiles, ils sont d’ailleurs tous de l’élite intellectuelle du pays. C’est quasi à ce signe qu’ils se reconnaissent, et même se classent peut-être.

— Je suis le poète des mandarins, disait-il quelquefois avec une moue d’enfant où s’exprimaient ensemble la conscience de son génie et son fatalisme amène.

Son œuvre n’a guère pénétré dans ce que la critique sarceyenne appelle : le gros public, et il est probable de plus en plus qu’elle n’y entrera jamais. Pour beaucoup de raisons dont la première est celle qui tient les artistes de tous les arts en méfiance de la démocratie, la masse préférera toujours, par instinct autant que par éducation cérébrale, Les Trois Mousquetaires au Capitaine Fracasse ; le tout est de ne pas s’illusionner à ce sujet et de bien se convaincre que le poète, pas plus que le juste de l’Évangile, n’a droit au royaume de ce monde.

Théophile Gautier ne s’illusionnait pas et nul moins que lui ne crut au prix marchand de sa « copie ». Je vous en ai donné des preuves aux traits concluants. Quant à la consécration de l’Académie, si elle fut, et certainement, l’un de ses rêves, c’était surtout un rêve familial et propre à parer à l’assaut quotidien des êtres chers qui vous reprochent de ne pas en être, et par votre faute !

La valeur d’art, en littérature, a pour pierre de touche la rareté, comme en bibliophilie d’ailleurs, et les deux consécrations marchent d’accord et parallèles. C’est à la salle Sylvestre que dame Postérité promulgue ses premiers arrêts par le coup de marteau du commissaire priseur. Ceux qui suivent les ventes de livres et la publication des catalogues savent que, sur le marché du Livre, Théophile Gautier tient la corde et ne paraît pas devoir la lâcher de sitôt, non seulement par ses princeps, qui atteignent à des prix fabuleux, mais par les éditions de luxe que les sociétés d’amateurs font à l’envi de ses chefs-d’œuvre. La clientèle du maître est là et sans doute il n’en désire, ni de plus riche ni de plus belle. Léonard de Vinci n’a laissé que onze toiles, et c’est assez de gloire pour le temps qui lui reste à courir jusqu’à la consommation des siècles.

Théophile Gautier nourrissait à ce sujet les idées de la Grèce et de la Renaissance. Quoiqu’il ait travaillé comme un tâcheron et fourni en quarante-deux ans, de 1830 à 1872, au Minotaure de la presse, la valeur de trois cents volumes en « jus de cervelle », il eût été, s’il avait pu, l’homo unius libri de la sagesse. Il le fut même une fois, à son gré.

Chaque fois qu’il allait passer quelques jours à Saint-Gratien, chez la princesse Mathilde, il lui laissait, pour prix de son hospitalité, un sonnet, monnaie de poète, précieuse surtout pour les numismates lyriques. La pensée, toute « renaissance », lui vint un jour de réunir ces hommages rimés en un livre, tiré à exemplaire unique, et qui ne serait qu’à son impériale hôtesse. Ce fut l’éditeur Claye, l’Elzévir de la rue du Cloître-Saint-Benoît, qui se chargea de ciseler ce superbe ex-voto. Les manuscrits composés et tirés, il en brisa scrupuleusement les formes et tout fut ordonné pour qu’il n’y eût au monde que cet exemplaire des Sonnets de Théophile Gautier à la Princesse Mathilde. Ce fut pour le maître une des joies de sa vie de le porter lui-même à Saint-Gratien dans son étui de maroquin doré et chiffré, orné d’un émail de Claudius Popelin et de le remettre, le jour de sa fête, à la bonne princesse.

Il n’était pas lui-même fort bibliophile. À sa vente posthume les seuls livres de sa maigre « librairie » qui atteignirent à quelque prix un peu élevé furent ceux qu’il tenait d’un legs de l’abbé duc de Montesquiou, l’un des rédacteurs de la Charte et ministre de la Restauration, qui fut protecteur de la famille Gautier pour des raisons toutes intimes dont j’ai soulevé le voile dans Entretiens et Correspondance. Il est plus que probable que, par sa mère, Théophile Gautier avait dans les veines quelques globules de sang bourbonien, et quand Zoé Langue de cô l’affirmait, il ne la faisait pas toujours taire. La consigne à Neuilly était de ne pas dire trop de mal du comte d’Artois, vulgo : Charles X.

L’abbé duc de Montesquiou, qui n’est mort qu’en 1832, avait donc pu assister, en 1830, aux débuts du jeune romantique et il faut croire qu’il ne leur fut pas rebelle, puisqu’il voulut laisser à Albertus une partie de sa bibliothèque, en souvenir d’Henri IV peut-être un peu, mais plutôt par amour des belles-lettres que de tout temps, et aujourd’hui encore, on cultiva dans sa lignée.

C’est entre ces bouquins poussiéreux que l’auteur des Grotesques découvrit ce Scalion de Virbluneau, sieur d’Ofayel et ses Loyales et Pudiques Amours, pièce introuvable, même à la Bibliothèque Nationale, dont il fit revivre si drôlement la figure macaronique abolie.

À cette vente, dont je parle ailleurs, la déception des amateurs fut vive de ne trouver aucun « romantique », même les siens, au catalogue. Il n’avait jamais conservé ses princeps, dont la valeur était déjà considérable et je vois encore son étonnement, d’ailleurs ravi, lorsque José-Maria de Heredia vint le prier de mettre sa signature sur un exemplaire d’Émaux et Camées de la première édition de Poulet-Malassis.

— Mais la deuxième est bien plus complète, lui disait-il, Charpentier y a ajouté des pièces qui n’avaient pas paru dans la Revue des Deux Mondes ! Est-ce que vous avez des livres pour ne pas les lire ?

Il lisait, lui, les siens, nuit et jour, et jusqu’à ce qu’ils lui tombassent des mains. Il lisait honnêtement, respectueux de tout effort et ne battant froid à aucune signature, lui apportât-elle la provocation d’une école opposée à la sienne, mais, la dernière page avalée, il posait le volume n’importe où et ne s’en occupait plus. Le visiteur était parti. Il ne faisait pas relier ceux-là mêmes qu’il aimait le plus : Stendhal, Musset, et Victor Hugo pas davantage.

Il n’en avait pas moins fait installer dans sa chambre à coucher une superbe bibliothèque en chêne sculpté qui en occupait les quatre murs et y croisait le miroitement de ses vitrages. Je fus utilisé à plusieurs reprises au soin d’y classer les livres sur les rayons dans un ordre normal et littéraire. Mais je ne tardai pas à me rendre compte de la stérilité de mon zèle. Dans une case dûment organisée le soir, je trouvais, le lendemain matin, une portée de chats nouvelle, et devant les menaces hérissées de la mère et nourrice, je n’avais plus qu’à battre prudemment en retraite.

Si Théophile Gautier n’aimait les livres que pour les lire, ou les avoir lus, c’est qu’il boudait toujours la Littérature de l’avoir « dévoyé » et pris à la peinture, mais il n’en allait pas de même pour ses chers tableaux.

VII

LA COLLECTION


Toute la joie du « home » chantait dans le salon qui n’était guère, d’ailleurs, qu’une chambre à peintures. C’était là qu’il était heureux. Comme je vous l’ai déjà dit, Théophile Gautier ne s’est jamais consolé de ne pas avoir été peintre. Comme il disait : « On ne naît pas toujours dans sa patrie », il professait encore « que personne n’exerce le métier ni l’art pour lequel la nature l’a formé ».

— Tiens, faisait-il plaisamment, Victor Hugo, eh bien ! c’était un architecte. Il était spécialement créé pour édifier des cathédrales. Du reste, c’est ce qu’il a fait, en somme.

Sur cette déviation des dons innés, à laquelle j’ai, le premier, appliqué la synecdoche de : « Violon d’Ingres », je n’étais pas d’accord avec mon maître, au moins pour ce qui le concernait. Il était né bel et bien poète, et il ne s’en désolait que pour rire.

— Alors, du seizième, objectait-il, dis au moins que c’est du seizième, mais pas sous M. Thiers, hein ? Là, il y a erreur. Ah ! non ! pas sous M. Thiers, tout de même !

J’allais plus outre, je lui accordais jusqu’au recul de la Renaissance.

— Oui, reprenais-je, vous aviez droit à la Renaissance. On vous voit très bien causant ex professo avec Léonard de Vinci, de tous les arts où il excellait, même de l’art des ponts et chaussées, mais le poète, en vous, l’eût encore emporté.

— Non, non, pas sur le peintre.

Et, poussant un tabouret, il s’asseyait devant l’une des toiles de sa petite collection et m’en expliquait les beautés toujours nouvelles.

Celle qui l’attirait le plus et le retenait davantage était une étude du père Ingres pour son Apothéose d’Homère. Elle représentait les trois grands tragiques, Eschyle, Sophocle et Euripide et en idéalisait les têtes d’expressions traditionnelles. Je ne sais pas ce qu’il pouvait y voir pour le dessin et la couleur, et, de ces trois profils accotés auxquels il ne manquait que l’exergue pour jouer les effigies numismatiques, je n’aurais pas donné, l’un dans l’autre, le nombre de drachmes qui fait les cinquante centimes de notre monnaie. Il ne m’en voulait pas trop de ma résistance.

— C’est de ton âge, souriait-il, on ne vient pas tout de suite à Ingres. Il y faut un long stage et des connaissances dont le talon est perdu. Moi, je les possède. Un jour, où tu seras en état de grâce, je t’initierai. Ces trois macrobes sont sublimes, pour ta gouverne, et ils mettent toute la Grèce antique dans ma maison.

Je crois bien que c’était lui qui l’y mettait, dans sa maison, cette Grèce antique, car il n’avait, pour cela faire, qu’à y laisser courir son âme, la plus antique qui fût jamais. Il n’a pas eu la déception de voir son cher Ingres, la perle de sa galerie, tomber à un prix dérisoire sous le marteau d’ivoire du commissaire priseur, soit à douze cent vingt francs par tête de pompiers académiques.

De même qu’il tenait ces « Tragiques » en présent du vieux maître de La Source, il avait aussi sa Lady Macbeth, de la main amicale d’Eugène Delacroix, comme lui grand shakespearien devant l’Éternel. Gautier, dans La Presse d’Émile de Girardin, avait intrépidement combattu sous l’étendard « cruciste » et contondu des crânes bourgeois à la gloire du maître de Sardanapale, et c’était en remerciement qu’il en avait reçu cette carte de visite. Elle figurait la scène où lady Macbeth, vêtue de blanc nocturne et la lampe au poing gauche, aperçoit sur sa dextre la tache de sang indélébile. À la vente posthume du poète, ce cadre, de 40 centimètres sur 30, fut acheté au prix de 7.000 francs, et il en vaut aujourd’hui de 30 à 40.000, au bas mot. Mais là n’est pas son intérêt et, quelque valeur qu’il atteigne, elle restera toujours au-dessous de l’honneur qui s’y attache, d’avoir pendant trente années décoré les aîtres de Théophile Gautier.

Paul Baudry y avait suspendu une délicieuse esquisse de sa Diane au repos, de l’hôtel Fould ; Léon Bonnat une Pasqua Maria, petite Transtévérine, de sa manière claire ; Gérôme une Panthère noire à l’affût, Fromentin des Arabes au tir, Hébert des Pifferari dans une grange, et Gustave Richard une Tête de femme digne de Reynolds et morceau d’artiste admirable, dont le pauvre Hoschedé, fort riche alors, se rendit maître pour 3.500 livres.

Je relève ici pour les chercheurs de documents dits humains, les prix obtenus par les pièces précédentes : Baudry, 6.000 ; Bonnat, 3.700 ; Gérôme, 8.100 ; Fromentin, 3.000, et Hébert, 2.600 francs.

L’école de Fontainebleau était représentée par une étude de clair de lune dans une clairière, de Théodore Rousseau (3.000) ; un petit Diaz, provenant de la collection Boitelle, Paysage oriental avec figures (4.000), et un Bas-Meudon, de Français (1.100), par où Corot entrait comme en fraude dans cette galerie familière.

Et puis c’était encore le vieux Robert-Fleury, avec un Moine, qui y symbolisait son art austère (900), et Jalabert avec une Toison d’or (1.100), d’un beau coloris vénitien, et ce Théodore Chassériau, mort à trente-sept ans, espoir perdu de la peinture, et qui fut à Gustave Moreau comme le Pérugin à Raphaël. Des deux panneaux qu’il avait à Neuilly, j’ai retrouvé plus tard l’un chez Georges Charpentier, l’autre chez Maurice Dreyfous, mes camarades. Ils les avaient eus au prix du souvenir.

Il y avait trois « curiosités » d’art, au milieu de ces pièces : l’une, un Combat du Giaour, d’après Lord Byron, ouvrage incertain, qui était à la fois et n’était pas d’Eugène Delacroix, ou plutôt devait en être. Théophile Gautier le tenait d’Alice Ozy, qui elle-même l’avait reçu de Victor Hugo, et pour un baiser, disait la légende. Il n’était pas signé, mais il était marqué de la griffe du lion. Comme en outre Victor Hugo l’avait offert à bon titre d’authenticité, on n’avait pas à douter d’une telle caution, et l’on n’en doutait pas.

À la vente de Gautier, en janvier 1873, Alice Ozy voulut le ravoir. Or, si riche qu’elle fût, elle ne laissait pas d’être économe, et, quitte à déprécier le baiser dont elle l’avait payé, elle imagina, pour l’acquérir à bas prix, d’en contester elle-même l’attribution chez l’expert. J’étais chez cet expert, où de concert avec mon beau-frère, Théophile Gautier fils, je rédigeais le catalogue de la vente, lorsqu’elle se présenta, fort agitée.

— C’est ma conscience qui m’amène, nous dit-elle. Le Combat du Giaour n’est pas de Delacroix, et j’en sais quelque chose, peut-être puisqu’il m’avait été donné par Victor Hugo, après avoir appartenu à son fils Charles. Tous mes amis l’ont vu chez moi et c’est parce que Théo en raffolait que, pour lui faire plaisir, je lui ai dit un jour : « Emporte-le. »

— Mais, s’il n’est pas de Delacroix, madame, avait fait Théophile, de qui est-il, car je l’ai toujours vu chez mon père, et traité avec les honneurs dus à son illustre auteur ?

— Du reste, confirmai-je, comment Victor Hugo, la probité même !… Il n’y a qu’à vous regarder pour jurer que c’est un Delacroix et même l’un de ses chefs-d’œuvre !…

— Eh bien ! non ! C’est un Poterlet.

— Un Poterlet ? avait relevé l’expert. Je connais tous les peintres passés, présents et futurs, mais je n’en connais pas du nom de Poterlet.

— Poterlet est mort, reprit-elle, mais c’était un ami de Charles. Il travaillait chez Delacroix et il excellait à contrefaire sa manière. C’était même à s’y tromper, comme vous le voyez vous-même.

— Eh bien ! madame ?

— Eh bien ! un jour qu’il avait besoin d’argent, et moi aussi, Charles vendit à son père, Victor Hugo, Le Combat de Giaour, qui était de Poterlet. C’est comme ça que je l’ai eu. Voilà !

Et nous nous regardâmes, Théophile, l’expert et moi, extasiés de cette comédie de vieux répertoire. Mais comme Alice Ozy nous menaçait de « tout dire » en pleine salle de l’hôtel des Ventes, nous dûmes enregistrer le nom de Poterlet à la pièce, qui n’en monta pas moins au vent de l’encan à 3.400 francs, à la grande fureur de l’acquéreur, lequel n’était autre que la même Alice Ozy en personne.

La deuxième curiosité du cabinet d’art de Théophile Gautier était, non seulement une rareté, mais une pièce unique. C’était un bronze, à moule perdu, de 66 centimètres de haut sur 30 centimètres de large, où Auguste Préault avait symbolisé la Comédie Humaine, d’Honoré de Balzac, par une figure de femme assise, un coude sur les genoux. Ravagée par toutes les passions, la tête en exprimait tous les désespoirs, et de la main gauche elle laissait tomber d’un geste de lassitude infinie, le masque comique rappelant le titre de l’œuvre colossale du grand Tourangeau. En vérité, la pièce était superbe et l’amateur qui l’acquit à la vente pour huit cents francs peut se vanter d’avoir chez lui, s’il vit encore, un chef-d’œuvre de statuaire romantique. Si je n’ai pas vendu ma chemise pour le garder, c’est sans doute parce que je n’en avais qu’une.

Pour obéir à la volonté expresse de l’artiste, le bronze était posé à terre, comme sur une dalle funéraire, et, à l’heure d’entre chien et loup, on s’y heurtait, mais c’était son heure, et l’effet dans la pénombre en était saisissant. J’ai souvent pensé que cet effet se reproduirait, décuplé, si on le plaçait en allégorie décorative au pied de la statue de Balzac même, avenue Friedland. Mais où est-il, et qui l’a, depuis trente-huit ans ?

Auguste Préault était un fort beau génie de cette école moderne de sculpture de mouvement qui se cherche en Pierre Pujet d’abord, puis en Rude, en Barye, en Carpeaux, et s’exprime à présent en Auguste Rodin. Il est certain qu’on n’idéalise pas Balzac ou Victor Hugo comme Homère ou Virgile, et qu’il y a dans leurs œuvres un geste nouveau qu’il faut rendre sous peine de les trahir.

Ce qui a nui à la gloire de Préault, c’est son indépendance et surtout son esprit. Il en avait à revendre, et, du courant seul de ses mots, il se créait plus d’ennemis par jour qu’il n’en faudrait pour étouffer un Michel-Ange. En France, l’esprit est un métier propre et divis ; il ne peut venir en surcroît à aucun art. Peintres, musiciens et poètes, tous doivent être bêtes, ou le paraître, de peur de troubler la Critique. Mais un statuaire spirituel, c’est le monstre, et Auguste Préault fut ce monstre.

— Je t’en supplie, disait-il à Théophile Silvestre, attribue mes mots à Chamfort. Je ne trouve plus un buste à faire.

Il contait un jour à Bracquemond, de qui je tiens l’anecdote, que présenté à M. de Nieuwerkerque, ce « confrère » lui avait demandé s’il était parent de cette « mauvaise gale de Préault, qui en vomissait sur tout le monde » ?

— Parent, non, avait-il répondu, c’est un autre moi-même. Mais il ne vomit que les jours d’indigestion, aux séances de l’Institut par exemple, monsieur le comte.

Avec La Comédie Humaine de Préault et Le Combat du Giaour de Delacroix-Poterlet, il y avait encore dans le salon de Neuilly certaine toile singulière qui, celle-là, déshonorait franchement le petit musée. Ainsi du moins en jugeaient la plupart des visiteurs du poète. La composition mettait en œuvre la scène évangélique de la pitié du Christ pour Madeleine et elle semblait peinte par un Giotto, dépourvu de couleurs, avec une brosse faite du poil de ses chèvres.

— Tu devrais ôter ça de chez toi, lui disaient ses amis du jury annuel des Salons. Entre ton Delacroix et ton Ingres, cette vague ébauche a l’air de l’un de ces à peu près de formes que les nuées dessinent dans le ciel en septembre.

Mais Gautier secouait la tête, sans céder ni répondre, et il maintenait le Jesu et Magdalena à sa bonne place, dans le demi-jour favorable, entre la porte et la fenêtre. Car il savait bien ce qu’il faisait, là aussi, comme en toutes choses d’art, et, le premier, il avait deviné Puvis de Chavannes.

Rien n’est amusant pour ceux qui, ayant un peu duré, survivent aux évolutions du goût et de la mode, comme les palinodies où se jouent les gloires artistiques. Ce sont les plus contestées qui deviennent les plus incontestables, et vice versa, toujours. Mais si la critique se distingue au jeu des méprises, les experts et marchands y atteignent au sublime de la cécité professionnelle, et, l’on peut dire, qu’au marché des toiles, c’est l’aberration même qui tient le manche du marteau des commissaires priseurs. À l’hôtel des ventes, il y a un moyen infaillible de ne jamais se tromper sur la valeur réelle d’un tableau moderne, c’est d’acquérir celui dont personne ne veut, qu’on a pour le prix du cadre, s’il est consacré par les gorges chaudes des connaisseurs patentés.

Le problème est celui-ci, dans tous les arts :

« Donne-moi une première du Tannhäuser et je te donnerai un Richard Wagner. »

Et voici l’axiome du problème : Il n’y a pas dix hommes par génération, assez, je ne dis pas intelligents, mais assez honnêtes, pour saluer un génie nouveau à son aurore.

Demandez aujourd’hui aux maîtres de la place ce qu’ils offriraient aux héritiers du prince Stirbey pour cette Magdalena de Puvis de Chavannes que cet aventureux seigneur mit, en 1873, sous son bras pour douze cents francs, et erudimini, gentes !

Il y a deux ou trois ans, je reçus d’un des plus célèbres négociants d’art de Paris une lettre où il me priait de lui faire savoir, si j’en avais la souvenance, ce qu’était devenue une décoration de théâtre exécutée par Puvis de Chavannes chez Théophile Gautier, et dont il était question dans une ode de Théodore de Banville. Renseignements pris à bonne source, il me fut confirmé, en effet, qu’en 1863, pour célébrer l’anniversaire du père de famille, ses enfants avaient organisé une représentation du Tricorne Enchanté sur la terrasse de la maison, qu’ils en avaient joué les rôles et que c’était Puvis de Chavannes qui en avait brossé la toile de fond, une place publique de répertoire avec l’habitation de Géronte.

Cette toile de fond avait été, après la fête, roulée sur son bâton de traverse et jetée dans un coin, à la cave, où les rats l’avaient probablement déchiquetée et mangée, car il n’en restait pas trace. Et le chagrin du marchand de tableaux fut immense, mais bien plus comique encore, car cet expert était de ceux qui, en cette même année 1866, dirigeaient à l’hôtel Drouot le chœur des gorges chaudes contre l’auteur de La Guerre et la Paix.

— Pourquoi, lui disais-je, à la vente de Gautier, n’avez-vous pas disputé la Magdalena au prince Stirbey ?

— Ah ! si j’avais su !

— Quoi ? fis-je.

Et, en effet, que pouvait-il savoir ? Est-ce qu’on sait, dans ce négoce, où l’écriteau devrait être : « À la mort ! »

Puvis de Chavannes fut, jusqu’à la dernière heure, le plus fidèle des fervents du maître. Il ne se passait pas un jour qu’il ne vînt prendre de ses nouvelles, car il l’avait en adoration perpétuelle. Il arrivait de bon matin, de la place Pigalle, où il avait son petit atelier, se glissait par la porte de la salle à manger, s’y asseyait et attendait que l’on fût réveillé pour savoir, de l’un ou de l’autre, comment Théo avait passé la nuit ? Je l’ai trouvé là bien souvent, la chatte Éponine sur les genoux, et en train de peler la rave dont il faisait son déjeuner ascétique du matin, le seul repas qu’il prît jusqu’au dîner du soir, car il travaillait à jeun, et non autrement, comme fra Angelico et les moines peintres de la Renaissance.

Dans l’une de ses fresques, la plus belle peut-être, que l’on voit à Poitiers, où il a représenté sainte Radegonde, en son abbaye de Sainte-Croix, au milieu de sa cour de lettrés et de clercs du gai sçavoir, le poète debout qui débite une ode est l’image à la fois vivante et idéale de Théophile Gautier. Il n’en sera jamais fait de portrait plus ressemblant, par une main plus dévote et par un art plus magnifique.

VIII

À TABLE


Il y avait dans la salle à manger de Neuilly, cinq toiles, dont trois de Jadin, le peintre de chiens, à qui le Larousse reproche si drôlement de ne pas avoir eu d’opinion politique ! C’était trois têtes de lévriers qui présidaient ainsi aux repas du poète.

Théophile Gautier aimait les chiens, mais il les craignait, à cause de la rage, dont Pasteur n’avait pas encore trouvé le remède. Il s’en confesse nettement du reste dans Ménagerie Intime, l’un de ses livres les plus délicieux et qui est le roman de ses bêtes. Ensuite leurs yeux l’inquiétaient. « Ils ont des regards si profonds, si intenses, ils se posent devant vous avec un air si interrogateur, qu’ils vous embarrassent. Gœthe n’aimait pas ce regard qui semble vouloir s’assimiler l’âme de l’homme et il chassait l’animal en lui disant : « Tu as beau faire, tu n’avaleras pas ma monade ! »

Il ne fallut rien moins que sa tendresse paternelle pour le décider à hospitaliser celui qu’avait adopté sa fille cadette, et qui fut baptisé Dash, probablement en souvenir de la comtesse Dash, qui, née Poilouë de Saint-Mars, avait pris elle-même ce pseudonyme d’un petit chien, afin de ne pas déshonorer sa famille en prenant la plume.

« Un jour, un marchand de verres cassés passa devant notre porte, demandant des morceaux de vitre et des tessons de bouteille. Il avait dans sa voiture un jeune chien de trois ou quatre mois qu’on l’avait chargé d’aller noyer, ce qui faisait de la peine à ce brave homme que l’animal regardait d’un air tendre et suppliant comme s’il eût compris de quoi il s’agissait. La cause de l’arrêt sévère porté contre la pauvre bête était qu’il avait une patte de devant brisée. Une pitié s’émut dans notre cœur et nous prîmes le condamné à mort. Un vétérinaire fut appelé. On entoura la patte de Dash d’attelles et de bandes, mais il fut impossible de l’empêcher de ronger l’appareil, et il ne guérit pas ; sa patte, dont les os ne s’étaient pas rejoints, resta flottante comme une manche d’amputé dont le bras est absent. Mais cette infirmité n’empêcha pas Dash d’être gai, alerte et vivace. Il courait encore assez vite sur ses trois bons membres. » (Ménagerie Intime.)

On le rapporta un soir les reins cassés par un terre-neuve du voisinage, à la colère terrible du poète, qui ne parlait rien moins que d’aller infliger la peine du talion aux propriétaires du terre-neuve assassin. Les sœurs eurent beaucoup de mal à le contenir et, longtemps encore après, il pensait souvent au petit roquet bancroche dont le regard profond avait tant essayé d’assimiler son âme et « d’avaler sa monade ».

Au sujet de cette sensibilité panthéiste du maître, qui n’est point du tout la chrétienne, et loin de là, je ne saurais que me répéter, car j’en ai tout dit, ici et ailleurs. Pour les animaux, « ces frères inférieurs », tout poète est un Orphée nouveau qui les mène aux sons de la lyre. L’amour des bêtes est le signe et la marque du génie dans notre art. Il n’y a là-dessus, et il ne peut y avoir, d’exception. Ne croyez ni aux vers ni à la prose de ceux dont le « home » n’est pas une arche de Noé. C’est par les bêtes que les dieux correspondent avec les devins du Verbe et leur révèlent ce surcroît de vérité dont la poésie est faite. Les méchants n’ont pas de chiens, ni les sots.

Mais revenons. Les deux autres tableaux de la salle à manger étaient de ce Simon Saint-Jean qui, dans la peinture de fleurs, a rivalisé avec l’illustre Hollandais Van Huysum et n’en laisse rien à ce maître. Il avait suspendu chez Gautier l’ex-voto d’un panier de roses de la Malmaison, dignes de la bonne impératrice Joséphine, elles embaumaient le logis. L’art de Simon Saint-Jean a ceci de propre, qu’il sentimentalise la fleur et la traite en être animé ; il en exprime le roman d’une heure. Comme Charles Chaplin le disait si plaisamment de ses études particulières : « Je suis le peintre de la vie des seins », Saint-Jean aurait pu dire qu’il était celui de la vie des fleurs. L’un de ses tableaux célèbres est cette rêverie mélancolique de la gerbée de fleurs emportées sur une écorce dans un ruisseau, comme les cheveux d’Ophélie.

Théophile Gautier, dans sa salle à manger, au milieu des siens, redevenait le romantique « lyrique et bas bouffon » — c’était son mot — qu’il avait été dans sa jeunesse, au temps des Jeunes-France. Il n’y fallait que le moindre prétexte pour rallumer le foyer de sa verve rabelaisienne dont le vocabulaire prodigieux en laissait à tous les lexiques passés, présents et futurs. Sa joie était d’égrener les litanies pantagruéliques d’invectives imagées où il était invincible. Il avait un jour gagé de tenir tête, sur la berge de la Seine, à tout un bateau de lavandières, et, gagnant le pari, il leur avait coupé le sifflet. C’était l’un des exploits dont il était le plus fier. Il m’avait promis de le renouveler pour moi au premier beau jour.

— Nous irons tous les deux, me disait-il, aux Halles ; je me camperai au milieu du pavillon de la marée, et tu verras ce que c’est qu’un beau combat de gueule, quand on sait sa langue !

— Faut-il donc, objectais-je, savoir aussi celle de Vadé ?

— Il faut les savoir toutes, même le poissard, le porcheron, celle de Margot la mal peignée, de la descente de la Courtille, et les autres. Tu me verras aux Halles !

Ce spectacle, hélas ! ne me fut point donné, mais j’en eus quelquefois l’esquisse entre les lévriers de Jadin et les roses de Saint-Jean, pendant les repas. C’était Zoé Langue de cô qui y jouait les lavandières et elle en valait un bateau entier, assurément. Mais peu à peu Théo s’animait au jeu, le lion secouait la crinière, les yeux brillaient, et, sans quitter la chaise, il déversait sur elle, à pleine joie, tous les dictionnaires du seizième, du quinzième et du quatorzième aussi. Il ne lui épargnait que le latin et le grec, et elle se sauvait, un chat sous chaque bras, réduite à l’amer silence.

Il était aussi causeur aimable, et tel que, pour ma part, je n’en ai jamais entendu de comparable, même Théodore de Banville, si merveilleux cependant quand il se sentait écouté et compris. Mais dès qu’ils avaient pris le dé de la conversation, il ne fallait les interrompre ni l’un ni l’autre, car ils s’arrêtaient net et s’en allaient à un autre groupe. C’est d’ailleurs le propre des causeurs, ils sont monologuistes.

Banville, qui procédait par paradoxes, avait besoin d’un auditoire au concept rapide et à l’oreille tendue, car souvent il s’en tenait à l’ellipse du sous-entendu, et parfois même laissait la phrase inachevée et flottante. Gautier, lui, ne laissait rien à deviner, ni à parfaire. Il s’emparait de tout l’entendement, se chargeait de le conduire par tours et par détours, gardait en main le fil du labyrinthe et ne vous lâchait qu’au temple de l’Amour. Sa causerie était composée comme un poème, et elle procurait, autant que ses écrits, la sensation de plénitude d’art absolue. Ainsi faut-il s’imaginer les banquets platoniciens où Socrate et ses disciples déroulaient la sagesse dans l’ombre traînante du Parthénon.

Les repas, rue de Longchamp, étaient toujours abondamment servis, car le poète était forte fourchette, mais de goût peu raffiné. Zoé, qui en dirigeait les menus, ne sortait guère des mets à phosphore. Le phosphore était la base de son génie hygiénique et culinaire, et je me rappelle m’être assis pendant des semaines entières, à jours consécutifs, devant le même plat de cervelles en beignets.

— Théo a besoin de phosphore, disait-elle, le phosphore donne des idées. C’est dans l’École de Salerne.

Et, sans jamais se plaindre, le malade avalait les éternelles cervelles aux beignets.

— Elle a raison, faisait-il, c’est dans l’École de Salerne.

IX

À SAINT-GRATIEN


Un soir, le maître me dit :

— Je t’emmène demain à Saint-Gratien dîner chez la princesse Mathilde. J’espère que ta tenue sera décente. Je l’ai assurée que tu avais reçu une excellente éducation, et que, malgré tes opinions partageuses, tu ne volais pas les couverts d’argent chez les personnes opulentes. Elle a bien voulu m’en croire sur parole. Le rendez-vous est à la gare, pour le train de quatre heures.

C’était une assez grave affaire. Il ne s’agissait de rien moins, en effet, que de ma présentation comme gendre, non seulement à la princesse elle-même, mais aux habitués fidèles de son impériale compagnie. Si je ne redoutais rien de ces hôtes, tous artistes et hommes de lettres, j’avais tout à craindre de ma garde-robe, où ne pendait aucun habit de soirée et moins encore de cravate blanche. J’avais bien eu, autrefois, une de ces queues-de-pie, dites aussi de morue, qui sont l’uniforme mondain de toute fête, chez les blancs, fils de Japhet, comme chez les nègres, fils de Cham, mais à force de la prêter aux camarades, je n’en gardais plus que le souvenir. Ce fut Armand Silvestre qui me tira du pas en m’offrant la sienne.

Comme j’étais à la veille de me marier, j’avais donné congé de mon pavillon et je demeurais, en attendant les noces chez le poète de Rimes neuves et vieilles. Il était alors à l’aurore de sa renommée. George Sand, ayant lu chez Dentu les épreuves de son premier recueil, s’en était emballée au point de vouloir en écrire la préface. Silvestre fut lancé du coup. Un jeune poète présenté au public par la Muse même d’Alfred de Musset, c’était, comme disait George, « une jolie nuit ». Nous en bavions tous sur le Parnasse en 1866.

Je ne sais pas pourquoi les vers d’Armand Silvestre me plaisaient moins qu’à « la femme à l’œil sombre ». Nous en avions fait, Zizi et moi, un abattage dans un canard, d’ailleurs sans ailes et sans vol, de Montmartre. Comment l’auteur l’avait-il lu, au ministère des Finances où il fonctionnait, c’est ce je ne saurais dire. Toujours est-il qu’il m’en gardait une dent de sanglier. Genus irritabile vatum. Lorsque pour la première fois un ami commun nous présenta l’un à l’autre, le contact avait été assez aigre :

— Ah ! c’est vous, monsieur, qui, en fait de poésie, me renvoyez au jeu de bouchon ?

Et puis, comme toujours entre jeunes gens, l’entente s’était faite et nous étions devenus les meilleurs amis du monde ; Armand Silvestre fut même le témoin à mon mariage.

En attendant ce mariage donc, il m’hospitalisait dans sa maisonnette de l’Enclos-des-Ternes, contiguë à celle qu’habitait depuis longtemps Théodore Barrière, et séparée d’elle par un jardinet. Ce fut là qu’eurent lieu l’essai et l’adaptation de la queue-de-pie, ou de morue, sous laquelle je devais enlever le consentement de la princesse. Comme Armand était beaucoup plus grand, et surtout beaucoup plus gros que moi, le travail de réduction ne laissait pas d’être difficile ; l’habit pouvait y rester. Silvestre proposait de faire venir un statuaire.

— Un bon statuaire, promulguait-il, contient toujours un tailleur. Qu’est-ce qu’un sculpteur ? un tailleur de pierre. Qui peut le plus peut le moins. Je ne vois que Falguière pour te draper en fiancé dans mes élytres de hanneton. Allons chercher Falguière !

Mais la maîtresse du logis, qui avait eu l’honneur d’être chemisière, déclara qu’elle se chargeait de tout, si on la laissait faire, et le travail eut lieu dans le jardin même, d’après nature, au clair de lune, par une nuit de mai magnifique. Penché à sa fenêtre, Théodore Barrière, en robe de chambre et la pipe au bec, contemplait la scène sans la comprendre. Il ne put y tenir et s’en vint à la haie limitrophe s’enquérir de ce que l’on faisait chez le voisin. Dès qu’il le sut, il voulut en être, et, après être rentré chez lui, il en revint avec une cravate blanche dont il me fit le don « pour aller dans le monde », comme il est écrit dans Mürger.

Et ce fut sous cette confection que je fis mon entrée à Saint-Gratien, derrière Théophile Gautier et sa fille.

Tout le monde était en redingote, ai-je besoin de vous le dire ?

La princesse Mathilde, qui ne recevait que des artistes et des savants, ne détestait rien tant que les conventions de l’étiquette. Elle voulait que l’on se sentît chez elle comme dans un atelier et qu’on y parlât librement de toutes choses sans rien redouter du demi-sceptre où s’emmanchait son pinceau d’aquarelliste. Le vieux peintre Eugène Giraud, qui était son maître, donnait tout de suite le ton aux nouveau-venus par des charges débridées, où se hérissaient les papillotes de la dame d’honneur, Mme de Galbois, vénérable personne de l’ancien temps, aux manières de cour. La joie de scandaliser Mme de Galbois était l’un des plaisirs de Saint-Gratien, et l’on s’y préparait dans les petits coins. Les complots étaient menés à l’envi par le père Giraud et Claudius Popelin, l’émailleur poète, qui y rivalisaient de malice rapinesque. Celle à laquelle la pauvre dame ne pouvait jamais résister était celle qui se reproduisait de semaine en semaine et toujours à la même place, sous les palmiers de la serre.

— Eh bien ! Giraud, disait Popelin en allant à lui, où en est-elle ?

— Ça va, Claudius, elle se culotte !

Et il tirait de la poche de sa veste l’étui de sa chère « Joséphine ».

— Voulez-vous la voir, comtesse ?

Mme de Galbois se levait et s’en allait en battant de l’éventail.

— Mais non, voyons, faisait l’émailleur, c’est un lapsus. Giraud a voulu dire qu’elle se pantalonne !

L’accueil que, sous l’égide du maître, je reçus de la princesse Mathilde m’a laissé le plus heureux souvenir. Elle me regarda profondément de ses yeux « napoléoniens », et, sans mot dire, comme l’Oncle sondant la valeur d’un courrier de confiance sur un champ de bataille, puis elle me tendit sa main à baiser :

— Vous aurez une charmante femme, fit-elle, soyez-en digne et vous irez loin. En attendant, allons voir les ânes.

La visite aux ânes de Saint-Gratien était le « geste » qui signait patte blanche aux invités de la bonne princesse.

— C’est fait, me jeta le père Giraud, vous êtes agréé. À présent, vous pouvez compter sur elle, et, vous savez, à la vie et à la mort. Vous aurez vu ses ânes.

— Sois très poli avec eux, me dit Gautier, dans ton intérêt.

— Oui, ajouta Popelin, traitez-les en confrères.

Les ânes de la princesse étaient logés, au bout du jardin, dans une ânerie charmante qui était comme le Trianon du château. Elle les aimait entre toutes, ses bêtes et prenait un soin permanent de leur bien-être. Ils m’honorèrent à leur tour d’une réception infiniment flatteuse, surtout le plus petit, un élégant « confrère » gris argenté, qui daigna me battre de la queue le rythme de La Marseillaise.

Au retour au château, les hôtes se dispersèrent selon leurs affinités électives, et je me trouvai seul avec un nouvel arrivant dont je ne connaissais ni le nom ni le visage. C’était un homme de soixante-cinq ans, de taille élevée et d’allure diplomatique. Comme nous ne trouvions rien à nous dire, ne sachant rien l’un de l’autre, il me proposa une partie de billard, que j’acceptai, et que je lui gagnai sans effort, car il y était fort mazette.

— À qui ai-je eu l’honneur, saluai-je, de flanquer une tatouille auprès de laquelle celle de Sedan elle-même… ?

— Au comte Vincent Benedetti, sourit-il, quoique un peu jaune, car c’était, proprement, l’adversaire malheureux de Bismarck.

Oh ! les gaffes !

Selon le rite traditionnel de la vieille urbanité française, qui fait toujours au nouveau-venu les honneurs de la maison où il est reçu pour la première fois, le privilège m’était dévolu d’occuper à table la droite de la princesse, et je ne laissais pas d’en être fort intimidé.

Certes, le succès de ma présentation aux ânes m’armait de quelque assurance. Mais les hôtes de la tablée, qui arrivaient successivement au château par les trains échelonnés, étaient de telle qualité, et partant de telle importance, que leurs noms seuls, annoncés par l’huissier de porte, m’en donnaient des crampes dans les mollets. C’était Alfred Maury, archéologue, historien, psychologue, et même mage, savant universel, dont je n’avais pas lu une ligne, et qui ne m’en imposait que davantage. Et c’était encore Ernest Renan, que je vis là pour la première fois, et qu’auréolait le succès de la Vie de Jésus. Il n’était pas encore, à cette époque, revêtu du sacerdoce philosophique qui devait faire de ce sceptique le guide de la jeunesse et comme le Socrate de la libre pensée, mais c’était déjà le poète de la Prière à l’Acropole, que nous savions tous par cœur, comme nos pères avaient su les Paroles d’un Croyant, de Lamennais.

Du comte Benedetti, je ne redoutais plus rien, ayant sur lui la préséance dans l’art du carambolage. Un homme qu’on laisse à quarante-trois points de cinquante est un homme muselé, écrasé et réduit au silence diplomatique.

L’un des derniers arrivants fut le président Charles Desmaze. C’était un petit homme jovial, aux manières rondes, à tête faunesque, et réalisant à miracle l’idée qu’on a des magistrats épicuriens de l’ancien régime. Il avait été directeur de la Sûreté aux débuts du Second Empire, et il avait gardé de ce poste un goût irrésistible pour l’investigation des choses du crime, et, fait singulier, une pitié profonde et militante pour les prostituées. Il leur a consacré plusieurs ouvrages, qui alternent d’ailleurs dans son œuvre avec des études de critique d’art fort averties. Aux quelques mots avec lesquels il m’aborda, je compris tout de suite qu’il connaissait à fond ma vie complète et qu’elle avait eu l’heur de le conquérir, en le déridant. C’était, si j’en avais eu besoin, un appui dans la place.

Du côté de la toute puissance, soit du beau sexe, outre Mme de Galbois, dame d’atours et de compagnie, une envolée de jeunes filles rieuses et charmantes, qui semblaient comme autant d’Eucharis autour de la Calypso impériale.

Enfin, colonnes inébranlables du Temple de l’Amitié et soutiens des bons et des mauvais jours, le père Eugène Giraud et Claudius Popelin. C’était à eux que la princesse Mathilde devait d’avoir pu échapper, après la guerre, au déchaînement de haines d’un malheureux peuple vaincu, rançonné, démembré, qui englobait tous ceux de sa famille dans la même malédiction. Ils avaient été, du reste, aidés à cette besogne par Alexandre Dumas fils, qui joua, en cette circonstance, le même rôle que Victorien Sardou auprès de l’impératrice dans sa fuite des Tuileries.

Ne trouvez-vous pas qu’elle est amusante, l’intervention de l’art dramatique dans cette tragédie de Sedan dont, là-bas, sur son roc, Victor Hugo avait été dix-huit ans le Jérémie ? Comme son frère, le prince Napoléon, fut l’enfant terrible du régime, Mathilde-Lœtitia en fut le charme et la muse. Elle inspira des dévouements absolus et elle mena jusqu’au tombeau un chœur d’amitiés infaillibles. Elle est la figure la plus intéressante du Second Empire, et celui qui écrira sa vie écrira le roman de cette singulière aventure.

À l’époque où je lui fus présenté par Théophile Gautier, elle venait à peine, grâce à M. Thiers, de réintégrer son cher Saint-Gratien où d’ailleurs elle put terminer ses jours, malgré l’édit d’expulsion contre les princes de familles ayant régné, et par une faveur tacite qui était un plébiscite de la raison française. Elle revenait de Bruxelles, entre ses deux terre-neuve, Popelin et Giraud, et elle avait retrouvé, dès l’arrivée, sa cour d’artistes et de poètes reformée d’elle-même et sous les armes. Il n’y manquait que ceux que la mort lui avait pris.

Un bruit courait alors, dont, comme eût dit Sainte-Beuve, il ne m’appartenait pas de faire état, selon lequel elle avait, pendant son exil, épousé morganatiquement Claudius Popelin, qui avait ainsi trouvé le moyen de tourner l’édit d’expulsion et de lui rouvrir, sous un nom légal, l’accès d’une patrie dont elle se mourait chez les Belges. Que le fait fût vrai ou controuvé, elle n’en restait pas moins la Princesse. Vera incessu patuit dea. Nul être au monde ne laissait autant qu’elle l’impression de grandeur naturelle et de haute race. Démarche, geste, port de tête, voix, regards, tout signait sa lignée. La princesse Mathilde avait toujours l’air de descendre d’un trône.

Si sa ressemblance avec l’Oncle n’était pas aussi saisissante que celle du prince Napoléon, qui la poussait jusqu’au décalque, elle n’en était pas moins évidente, quelque tempérée qu’elle fût par le sourire de la femme. Elle avait, en outre, le génie de la toilette. Les robes où elle se drapait étaient l’admiration constante et la surprise sans cesse renouvelée de son cercle d’artistes. Pas une qui ne fît valoir la splendeur minervale de ses épaules et de ses bras, dont elle était coquette à juste titre, car ils étaient les plus beaux du monde, à cinquante-deux ans encore.

Je tiens de Théophile Gautier que, les soirs de fêtes officielles, aux Tuileries, sous les lustres et les girandoles de feu, elle effaçait le rayonnement même de sa cousine impériale, la splendide Andalouse couronnée, et que les ambassadeurs s’y trompaient. Ces grandes soirées politiques étaient d’ailleurs ses batailles de beauté, car elle détestait l’impératrice, franchement et à voix haute, « bonapartement », disait Eugène Giraud, et elle n’avait plus douce joie que de la vaincre sur le terrain de la représentation.

La fille du roi Jérôme avait dû, en effet, épouser le prince Louis-Napoléon au temps où il battait l’Europe en quête d’une position… royale. Ils s’étaient connus à Florence et il n’avait tenu qu’à un fil, un fil à la patte peut-être, que la souveraine du peuple français s’appelât, au lieu d’Eugénie, Mathilde-Lœtitia.

— Si cela était arrivé, disait-elle souvent, et non sans amertume, nous aurions encore l’Alsace et la Lorraine.

L’affection que « la bonne princesse » — et ce qualificatif homérique lui restera, transmis par les artistes — cette affection, dis-je, qu’ils lui vouaient et qui la nimbait d’une gloire, elle l’inspirait à ses serviteurs et domestiques des deux sexes, et elle ne fut jamais, je ne dis pas volée, mais trahie par l’un d’eux.

— Maintenant que tu es admis par les ânes, m’avait dit le maître, tâche de te mettre bien avec Eugène.

— Qui, Eugène ?

— Eugène, c’est le valet de pied qui t’a pris ton pardessus à l’entrée et qui annonce les visiteurs. C’est l’homme influent, l’Éminence grise. Si tu veux non seulement bien dîner, mais dîner, mets-toi dans les petits papiers d’Eugène.

Cet Eugène m’avait souri. Lui aussi, il m’agréait… Mais je ne comprenais pas ce qu’il fallait entendre par : bien dîner, et même dîner ? Est-ce qu’il retirait les assiettes sous le nez à ceux dont ledit nez ne lui plaisait point ? Et je regardais celui d’Ernest Renan avec inquiétude, car il ressemblait à l’organe bulbeux de ce moine du Ghirlandajo qu’on voit au Louvre. Si ce nez-là dîne, pensai-je, le mien trouvera grâce devant Eugène.

Et, comme je tombais de faim, je résolus de me défendre.

— Son Altesse est servie.

C’était la voix d’Eugène.


J’ignore si chez tous les grands de la terre l’étiquette a les mêmes règles, mais ce que je sais et puis dire, c’est que, à Saint-Gratien, celle qui présidait aux repas exposait les convives de l’hôtesse impériale à s’en retourner chez eux l’estomac vide. Ce n’était pas, je me hâte de le dire, qu’on y fît maigre chère, et loin de là ; nulle table ne fut jamais mieux servie, de toutes manières, et les agapes eussent été des « fêtes de gueule » si on avait eu le temps d’en savourer les merveilles culinaires. Or, on ne l’avait pas, voilà tout.

— Il y a dix ans, disait Edmond de Goncourt, qu’une fois par semaine, je dîne chez la princesse, et pas encore une fois je n’ai mangé chez elle.

Le rite officiel, en effet, voulait que tous les plats lui fussent présentés d’abord, servis de même, et enlevés enfin de devant elle dès qu’elle les délaissait visiblement. C’était aussi le signal de la desserte circulaire pour tout le monde. Les valets raflaient les assiettes, quelque nez qu’ils fissent d’ailleurs, aux invités. Comme on porte ou dépose les armes tous ensemble, ainsi faisait-on des fourchettes, militairement, et c’était Eugène qui commandait l’exercice.

— Si tu veux dîner, m’avait prescrit Théophile Gautier, mets-toi dans les petits papiers d’Eugène.

Le conseil était d’un sage et d’un père.

Placé à la droite de la princesse, il ne me fut pas difficile de constater qu’elle ne mangeait pour ainsi dire pas. À peine trempa-t-elle la cuiller dans le potage, comme le martin-pêcheur effleure l’onde de l’aile, et, prit ! avec la sienne, toutes les assiettes s’envolèrent. J’avais compris. Il s’agissait de prendre le ton des cours, d’abord, et, ensuite, de donner aux jeunes filles qui m’épiaient sous cape, la mesure de mon abstinence comme poète et amoureux abstème. Vainqueur des ânes, allais-je l’être aussi du terrible Eugène ?

Vint le premier service, ou entrée, auquel l’Altesse ne fit pas plus d’honneur qu’à la bisque. À la deuxième bouchée, elle s’arrêta et je m’arrêtai avec elle. Mais, cette fois, Eugène défaillit au cérémonial. Il feignit de ne pas voir le dépli d’éventail qui était le signe de la desserte, et il me sourit à l’oreille :

— Est-ce que monsieur n’aime pas la bécasse ?

J’étais dans les petits papiers, et, ce soir-là, on mangea chez la Princesse.

La situation prépondérante d’Eugène dans la domesticité lui venait, non seulement de son dévouement à toute épreuve pour son excellente maîtresse, mais de son intelligence exceptionnelle et surtout d’un goût inné pour les arts auquel, artiste elle-même, elle était plus sensible qu’à toute autre qualité. Il dessinait remarquablement et ses aquarelles étonnaient souvent Eugène Giraud et Claudius Popelin eux-mêmes. J’en tenais le renseignement précieux du président Charles Desmaze, et, plus diplomate que le comte Benedetti peut-être, je lui avais lancé, entre deux portes, un anch’io son pittore qui me l’avait acquis au temps et à l’éternité.

— À la bonne heure, avait-il déclaré, cette fois M. Gautier donne sa fille à un peintre !

Je dus à cette méprise si flatteuse d’avoir pu finir ma bécasse.

Eugène avait deux rêves : il voulait être reçu au Salon et il désirait être décoré de la Légion d’honneur. Pour le premier de ses vœux, tous ceux qui le pouvaient s’employèrent à le satisfaire, mais je ne me rappelle plus s’ils y parvinrent. Il est probable, toutefois. Quant à l’autre, c’était plus difficile, quoi que l’on fût en démocratie.

— Mais enfin, lui disait la Princesse déconcertée par cette ambition, à quel titre, voyons, voulez-vous que je demande la croix pour vous, Eugène, et à qui ?

— À qui ? Mais à M. Thiers. Il ne peut pas me la refuser.

— Pourquoi ?

— Parce que nous sommes, lui et moi, dans la même situation.

— Comment ?

— Sans doute. Orléanistes tous les deux, ne servons-nous pas l’un et l’autre sous des drapeaux qui ne sont pas les nôtres ; lui, la République, moi, les Bonaparte ? Le sacrifice est le même, s’il n’y a qu’une conscience. Du reste, s’il faut un titre, je suis étonné que Votre Altesse le cherche… et ce n’est pas à Eugène à le lui indiquer… Un bon serviteur, par le temps de démagogie qui court… ça ne se trouve pas encore sous les pieds d’un cheval d’omnibus !

Elle ne put, d’ailleurs, lui faire entendre raison, et, à son vif regret, elle dut laisser partir l’orléaniste, qui se perdit dans le parti des ducs.

Dans une réunion de maîtres ès arts, à Paris, lorsque Théophile Gautier en était, on lui laissait toujours le dé de la parole. Mais, chez la bonne Princesse, on n’écoutait que lui parce qu’à l’admiration qu’il inspirait partout ailleurs, là, se mêlait une affection générale. Il s’y sentait réellement aimé et le causeur sans pair se donnait tout entier dans cette atmosphère intellectuelle et sympathique, comme certaines fleurs ne donnent qu’en serre l’essence de leurs arômes.

Ce soir-là, il jeta les derniers parfums d’une âme élyséenne qui allait bientôt regagner le jardin des dieux. La conversation s’était engagée, entre Ernest Renan et lui, sur ces dieux même du panthéisme hellénique ; et, au choc de ces deux grands esprits, il avait jailli d’éblouissantes étincelles. Sur une citation des « Dieux en exil », d’Henri Heine, on en vint à parler de ce poète, et, comme il avait été l’un des plus chers amis de Théo, on lui demanda d’en conter ses souvenirs.

— Ce qu’il faut le plus admirer en Heine, commença-t-il d’une voix lente, c’est…

— C’est son génie lyrique, fit Renan.

— Non.

— Son esprit diabolique ? demanda Alfred Maury.

— Non plus, quoiqu’ils aient été l’un et l’autre surnaturels. Je vais bien vous étonner, ce fut sa sensibilité… d’écorché vivant.

— Oh ! oh ! Théo s’était écrié Eugène Giraud, votre Henri Heine, la plus méchante gale !… Il éreintait tous les peintres…

— Tous les magistrats, dit Charles Desmaze.

— Tous les poètes, fit Popelin.

— Et Victor Hugo lui-même, lança la Princesse, en argument ad hominem.

« Eh bien ! écoutez, reprit le maître. Un jour, je reçus de lui un billet me priant de passer le voir à Passy, pour un service à lui rendre. Il s’y mourait depuis sept ou huit ans, dans une maison de santé, étendu sur un matelas posé à terre, paralysé de la moitié du corps, et ne vivant encore que grâce à la morphine. Ce n’était plus, vraiment, qu’un cadavre, mais un cadavre tordu, calciné, jouet de la fourche de Satan. Il avait reconnu ma voix, dès le seuil, et, pour me voir, il soulevait du doigt sa paupière retombante et molle sur le seul œil dont il eut conservé l’usage. Je parvins à dompter mon émotion. Personne, hélas ! n’avait été plus radieusement beau que Heine ! Après m’avoir remercié d’être accouru si vite, il m’apprit, ou crut m’apprendre, car je le savais, qu’il avait encore sa mère, là-bas, à Hambourg ; qu’elle ne connaissait pas son état de « moribondage » et qu’elle l’imaginait toujours tel qu’il l’avait quittée, jeune, solide et allègre. Depuis huit ans, il était parvenu à la duper par mille subterfuges, où il déployait son esprit prodigieux.

« — Elle est fort vieille, me dit-il, elle va bientôt partir, et il faut que je sois là-haut pour la présenter au Père Éternel : « La maman d’Henri Heine ! »

« Or, les journaux allemands avaient révélé la vérité, et on les lui avait fait lire. Elle lui avait écrit, à ce sujet, et il avait inventé, pour la rassurer, de me charger de lui répondre.

« — Elle sait que je vous aime, et c’est aujourd’hui le jour de sa fête.

« — Eh bien ? fis-je.

« — Eh bien, nous aurons dîné ensemble, ce soir, avec la Sand, Chopin, quelques autres amis, et Buloz, si vous voulez, et nous aurons bu à sa santé ! Évohé pour la bonne vieille de Hambourg ! Pour la description de l’orgie, n’abusez pas de vos facultés descriptives.

« Et j’écrivis la lettre », conclut Théophile Gautier.

X

LE DERNIER DÉJEUNER


L’un de mes souvenirs les plus attendris est celui du déjeuner que Théophile Gautier voulut faire chez moi, et y fit, quelques semaines avant mon mariage.

Ce qu’il m’avait entendu conter de la bohème ternoise comme aussi du pavillon Turquet, où nous l’avions, Georges, moi et tous les « Place aux jeunes » si gaiement menée, lui avait inspiré le désir de connaître ce « château de la Misère ».

— Ça me rappellera, me disait-il, notre impasse du Doyenné, avec Gérard, Arsène et Camille Rogier. Car on oublie toujours que c’est nous qui avons été les premiers Schaunard et Colline, un quart de siècle avant Mürger. Seulement, nous, souriait-il, nous avions du talent et nous ne faisions pas des vers invertébrés comme ceux de cette mauvaise queue d’Alfred de Musset.

L’impeccable ne digérait pas l’école murgérienne.

— Sais-tu rien de plus mal fichu que les strophes de ce Rodolphe :

C’était le vendredi de la sainte semaine
Et contre l’ordinaire il faisait un beau temps…

« D’abord, il n’y a pas un vrai poète, sachant son affaire, qui ne se serait hérissé contre l’inversion défigurante de Semaine Sainte en sainte semaine. C’est comme si on écrivait :

Je m’étais fait très beau pour voir Léopardi
Le matin de ce jour nommé le gras mardi !…

« Et puis, que dis-tu du lyrisme de ce beau temps qu’il fait « contre l’ordinaire » ? Oh ! contre l’ordinaire !

Là-dessus il se mettait à improviser de ces vers parodiques dont il avait le génie bouffon :

De chien était le temps dans tout le Meudon bas
Et j’avais, par extraordinaire, des bas !…

Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il se laissât tomber sur un fauteuil comme écrasé par la fatalité de vivre en un temps si rebelle aux Muses.

Donc, le maître s’était invité à déjeuner dans ma demeure. Il verrait notre ajoupa de Peaux-Rouges et il compterait sur le mur les chevelures de bourgeois que nous avions scalpés. Il était nécessaire de prouver à sa fille qu’il ne la donnait pas à l’un de ces hommes méprisables et fatalement destinés à la Rente française, qui n’ont jamais bu le vin de la jeunesse et n’apportent dans le mariage que l’expérience des séminaires.

— Mon devoir est de lui montrer à quoi elle s’expose en me lâchant pour le ténor à quoi rêvent les jeunes filles, et ma responsabilité paternelle sera couverte, car, si mes renseignements sont exacts, vous n’avez le sou ni l’un ni l’autre, et vous vous mariez sous le régime de la famine réduite aux acquêts.

— Vos renseignements sont exacts, et vous les avez puisés à la source même qui me les donne. Quel jour choisissez-vous pour visiter ma collection de chevelures ?

— Entends-toi pour cela avec mes sœurs. C’est elles qui me mènent à la laisse depuis que je retombe à l’enfance. On me mettra le bourrelet et la bavette et je les suivrai chez toi en suçant mon pouce.

Pour dissiper un peu la tristesse, voilée de plaisanterie, que je sentais dans cette âme si tendre, je l’avais assuré que, chez des Peaux-Rouges dignes de ce nom et bourgeoisophages, la reine naturelle d’un festin de noces ne pouvait être que celle qui portait le nom de Langue de cô.

— Alors, tout va bien et ton mariage est sûr, avait été sa réponse ; tu es moins bête qu’il ne me restait à l’espérer encore.

La date du déjeuner fixée et prise de la bouche de la redoutable Zoé, je n’avais plus qu’à en organiser la fête, et ce n’était pas commode, d’abord pour cette raison majeure et capitale que je n’occupais plus le pavillon Turquet. J’en avais été « remercié » par le propriétaire, homme patient, mais homme, qui sans vouloir se métamorphoser en vautour avait bien été forcé de s’en mettre une plume à l’oreille. Comme il était convenu qu’après mon mariage je devais habiter chez mon beau-père, avec sa fille, et occuper l’atelier du second étage, transformé à cet effet en habitacle conjugal, j’avais obtenu de mon « remercieur » qu’il garderait d’abord en gage et plus tard, s’il le fallait, en souvenir, les quatre ou cinq meubles de famille qui constituaient à la fois mon mobilier et sa garantie d’arriérés. Parmi ces « acajous et palissandres », il y avait, outre l’omni-meuble, armoire, toilette, commode, buffet, où Alexandre Grand avait emmagasiné le pain grillé du siège, la table de noyer où nous avions mastiqué ces biscottes, les cinq ou sept chaises, au nombre toujours impair, des membres de la bohème et un terrible piano carré de la forme la plus encombrante et la plus inapplicable aux aîtres et aux mœurs qu’un luthier ait jamais taillée dans un bois des îles. Cette caisse à dents d’ivoire alterné d’ébène, qui semblait être son propre emballage, ou le sarcophage d’une pierre de taille, formait, avec certain fauteuil voltaire en velours rouge, confessionnal de ma Muse, le gage le plus sérieux d’une créance locative, qui, tous les ans, au retour des frimas, faisait boule de neige et ne fondait pas au retour des zéphyrs.

Quant au lit, merveille de métallurgie simple, Maurice Dreyfous, qui savait les lois, et « au besoin pouvait les comprendre », disait Zizi, l’avait, d’autorité, transféré chez Armand Silvestre. J’y avais droit et j’y couchais sous le toit hospitalier du poète.

Or, tous ces vieux meubles, présents de ma chère grand’mère, et témoins des jours d’apprentissage, m’attendaient dans le pavillon, confiants dans la parole que je leur avais donnée, en les quittant, de les garder comme témoins aussi de mon bonheur.

— Vous irez à Neuilly, leur avais-je juré, et vous habiterez l’atelier de la maison du maître. L’hôtel Drouot n’est pas fait pour vous, vous n’en connaîtrez pas le Sunt lacrymæ rerum ni la bande noire…

— Quel acompte pouvez-vous m’offrir, sourit le notaire ; voyons, un acompte au moins, le plus petit, et je vous laisse rentrer chez vous pour ce déjeuner.

Ainsi me parla, rue de Hanovre, dans son cabinet, ce tabellion du paradis, l’oncle d’Edmond Turquet, mon sublime propriétaire.

— Je puis vous offrir des billets.

Il se mit à rire :

— Ah ! mon Dieu ! endossés par qui, et à quelle échéance ?

— Aussi ne vous parlai-je que de billets de théâtre ! C’est une monnaie française, ayant cours. J’ai payé des tailleurs avec, et pis encore !

— Hélas ! j’en ai plus que je n’en veux et je les distribue à mes clercs. Moi, je ne vais jamais au théâtre, je n’aime que la peinture.

— Alors, balbutiai-je d’une voix tremblante, une a… qua… relle ?…

— De vous ?

— Mais… naturellement !

— Fichtre, fit-il en se levant, vous vendez déjà cher !

Et de ses doigts successivement dressés, il m’énuméra, en pantomime, le chiffre de mes termes honteux. Je courbai la tête, mais fièrement ! C’était, je vous l’ai déjà dit, la crème des notaires.

— Eh bien ! voyons, reprit-il en me tendant la main, cent francs, pouvez-vous, pour le principe ?

— Il y a principe et principe, et j’ai toujours un peu vécu d’exceptions.

— Tenez, allez-vous-en… Vous épousez une jeune fille charmante, dont le père est l’un des hommes que j’admire le plus au monde. Vous pouvez le lui dire de ma part. Gardez vos meubles, et, après le déjeuner, emportez-les chez lui. Je vous les mets dans la corbeille.

Deux ou trois jours après, la calèche du père Giraud débarquait Théophile Gautier et les siens devant l’ajoupa des Peaux-Rouges des Ternes. Ils étaient tous là, sur le pas de la porte ; et ils lui firent la haie d’honneur. Le couvert avait été dressé — et fourni — par Armand Silvestre, les fleurs disposées en gerbes par Armand d’Artois, Maurice Dreyfous et le Zambre. Frédéric André s’était chargé des nourritures et des breuvages, et la mère Labit, extasiée de joie, dirigeait le dernier repas de corps de notre bohème. Quant à Zizi, il me remit au dessert, posée comme une odalisque sur un divan turc, une splendide pipe d’écume dans son étui.

— Voici ta pipe de noces, me dit-il. Tu remarqueras que, par décence, elle est culottée.

XI

LE CHINOIS DE GAUTIER


« Tin-tun-ling au public français.

« J’ai composé cette histoire en prison.

« Quoique je ne sois qu’un pauvre lettré chinois de la province de Chang-Si, vous la lirez peut-être avec intérêt.

« Quatorze années sont tombées dans l’oubli depuis que j’ai quitté l’Empire du Milieu. J’ai marché sur la terre de vos ancêtres et j’ai trouvé les hommes de l’Occident bons et généreux.

« Un jour, dix mille fois heureux, j’ai rencontré Théophile Gautier. Son cœur était vaste et bienveillant ; il m’a ouvert sa maison où je suis entré. Il fut pour moi comme un hôte céleste et une bienfaisante lumière. Il a salué le siècle ; que son corps soit tranquille.

« En 1872 — je ne gouvernais pas ma raison alors — je me suis marié, et, pour cette cause, on m’a privé de ma liberté pendant plus de deux lunes. Mais j’étais sans colère et sans ressentiment, et, dans ma prison, j’ai écrit un livre qui vous fera connaître quelques usages de mon pays, lointain comme les étoiles.

« Le même soleil nous éclaire, le même ciel nous abrite ; soyez pour moi comme des frères qui vivent sous le même toit, à la même clarté.

« Khoung-Fou-Tseu a dit : Pou-toun-kiao-toun-li. — Les religions sont diverses, la raison est une.

« Le cœur aussi.

« Que votre oreille daigne écouter mes paroles avec bonté.

« 25 juin 1875.
« Tin-Tun-Ling,
« de la province de Chang-Si. »


Telle est, exactement reproduite, la courte préface inscrite en tête du roman chinois La Petite Pantoufle, édité par la librairie de l’Eau-Forte, que dirigeait Richard Lesclide, secrétaire de Victor Hugo. Peut-être jugera-t-on, comme moi, qu’elle vaut d’être conservée, d’abord parce que le livre est un merle blanc de librairie, et ensuite parce qu’elle fait entendre un cri émouvant de déraciné.

Pareillement aux albums-livres de Ho-Kou-Saï et des autres illustrateurs-poètes chinois, ou japonais, La Petite Pantoufle est imprimée sur papier de bambou, sous couverture de toile jaune, brochée sans dos à fils de soie visibles et de façon à être lue de droite à gauche, soit à contresens de nos livres occidentaux. Elle est du même format in-quarto que les albums dont je parle, et la traduction du texte de Tin-tun-ling est signée : Charles Aubert. Il y a en outre six eaux-fortes au trait de Frédéric Chevalier, dans le goût linéaire, perspectif et concis des dessins orientaux, ou plutôt des missels byzantins, et en voilà assez pour les bibliophiles.

Quant au roman en lui-même, son intérêt se réduit à la mise en œuvre de nombre d’usages ethniques, particulièrement de ceux de la politesse asiatique, dont les saluts sans fin et les litanies de compliments hyperboliques n’ont plus guère aujourd’hui de nouveauté pour nous. L’histoire est celle d’un méchant bonze de pagode, féru d’amour pour la femme d’un noble seigneur, qui viole ses vœux de célibat sacré, accuse la femme d’adultère, et finalement y laisse sa tête que le bourreau lui tranche. C’est une sorte de Geneviève de Brabant chinoise dans un manuel de civilité, et je donne tout le livre pour la préface.

Relisez-la, cette préface, elle est charmante. Dans l’hommage qu’il y rend à Théophile Gautier, « au cœur vaste et bienveillant », il y a comme un jappement de bon toutou à son maître et les phrases brèves, par lesquelles il exprime la grande tendresse de sa vie, donnent la sensation de ces petites plaintes gémissantes qu’ont les chiens devant le phénomène, pour eux incompréhensible, de l’absence.

Il n’y a pas, jusqu’à la locution imagée de : « il a salué le siècle », pour dire : « il est mort », qui ne pare de sa métaphore mandarinesque un morceau qu’Ernest Renan eût aimé. Comme les esthètes meurent en beauté, les Chinois meurent en courtoisie. Ils saluent le siècle et s’en vont, l’éventail au poing.

À la vérité, le roman de Tin-tun-ling lui-même, était beaucoup plus « romanesque » que son livre. Il faut prendre au pied de la lettre ce qu’il dit de son incarcération. « En 1872, je ne gouvernais pas ma raison, je me suis marié, et, pour cette cause, on m’a privé de ma liberté pendant plus de deux lunes ». Le fait est strictement exact, dans toute sa drôlerie. Le malheureux Chinois de Gautier s’était marié, en effet, et, pour cette cause et non une autre, il fut condamné à deux mois de prison. Seulement, il néglige de dire qu’il le fut pour cas avéré de bigamie.

Peut-être sa philosophie n’y voyait-elle que récidive, selon Khoung-Fou-Tseu, mais comme il était bel et bien catholique, ayant été notoirement baptisé dans sa province de Chang-Si, le tribunal civil de la Ville Lumière ne l’entendit pas de cette oreille. Ce que c’est pourtant que la différence des principes et comme ils varient avec les latitudes. En Chine, on a droit, outre à la « thsi », ou épouse légitime, à un nombre illimité de femmes secondaires, dites : « petites femmes », comme chez nous du reste, mais c’est tout ce que permette, en l’espèce, l’article 103 du Code Impérial. Quatre-vingt-dix coups de bambou, toujours doublés par le bourreau, punissent, au Chang-Si, ou ailleurs, les prévaricateurs dudit article qui élèvent au titre et à l’emploi de « thsi » une femme secondaire. De telle sorte que ce déraciné de Tin-tun-ling ne savait plus où aller. Entre les cent quatre-vingts coups de bâton d’une civilisation et les deux lunes de paille humide de l’autre, il opta pour celle qui loge, nourrit et relâche, et c’est à ce choix que nous devons La Petite Pantoufle et sa délicieuse préface. Rien ne vaut, dans Labiche et nos auteurs gais, le cri de douleur qu’il en pousse : « Je ne gouvernais plus ma raison, je me suis marié !… »

Je ne me rappelle plus très exactement comment Tin-tun-ling était venu à Paris, mais l’éminent orientaliste Clermont Ganneau pourrait, de l’Institut où il siège, fixer ce point de l’histoire, car ce fut lui qui, l’ayant un jour trouvé dans la rue, sans logis, sans argent, à l’état d’épave, l’amena à Neuilly déjeuner chez Théophile Gautier. Le pauvre Chinois crut voir Khoung-Fou-Tseu lui-même et se prosterna devant lui pour toujours. Il fut ainsi, comme il le dit lui-même, de la maison du poète, ou plutôt de sa « ménagerie intime », entre les chats, les chiens, les oiseaux et les souris blanches de cette arche de Noé, et je ne sais pourquoi le Maître l’a oublié dans la description qu’il nous a laissée de ses bêtes, compagnons du voyage de sa vie.

Ce qui donnait tout son lustre à la ferveur de Tin-tun-ling pour son hôte illustre au « cœur vaste et bienveillant », et, dans la reconnaissance, caractérisait sa manière, c’était que ce qui était à l’un était à l’autre, entre poètes.

Du plus loin que, de la fenêtre, l’une des sœurs le voyait arriver, au haut de la rue de Longchamp, l’autre sœur se précipitait aux armoires et, d’un tour de clef, y mettait à l’abri le contenu dans le contenant. La venue du Chinois était toujours saluée par un bruit de tiroirs fermés. Je n’ai pas connu d’homme ayant l’emprunt plus silencieux que ce Céleste.

Je dois dire qu’il y mettait une candeur ethnique. Lorsque, après un petit tour frétillant à la cuisine, son port d’attache, il montait donner sa leçon de sinologie à ses deux élèves, Mlles Judith et Estelle, si, par hasard, l’une d’elles voyait, de la poche du professeur, le manche d’un couvert d’argent émerger et reluire, il le leur rendait au premier éclat de rire.

— Tin, lui disaient-elles, pourquoi voles-tu, puisque, lorsque tu as besoin d’argent, tu n’as qu’à nous en demander ?

— Moi, jamais demandir, moi fier, moi Chinois, grande civilisation !

— Mais ce que tu fais, essayait de lui expliquer Judith, c’est voler, en cinq lettres.

— Non, non, moi pas volir… Orient, pas volir… Orient, commerce !…

Et il se refusait obstinément à admettre que Koung-Fou-Tseu défendît à l’honnête homme de « ramassir » ce qu’il voyait « traînir » sur une table de cuisine, à l’Orient, si la cuisinière avait la tête tournée à l’Occident.

Au bruit de la dispute, Théophile Gautier sortait de sa chambre et, la chatte Éponine sur l’épaule, il intervenait, philosophique et grave.

— Il a raison, décrétait-il, il vit, agit et pense selon ses lois, qui sont les plus belles du monde. Vous ne me ferez pas la honte, je suppose, de comparer devant moi la sublime morale bouddhique au petit manuel d’intérêts bas et prosaïques qui régit vos cervelles de dindes. Qu’est-ce que le code auprès du Ta-hio, ou King, ou livre d’excellence, où, cent ans avant Socrate, étaient déjà inscrits les principes de la doctrine mutuelliste, fouriériste et saint-simonienne. Pour un couvert d’argent, en ruolz d’ailleurs et qui par conséquent est déjà une falsification, pensez-vous en remontrer à un mandarin de première classe, de la province de Chang-Si, qui possède les quatre-vingt mille mots de sa langue quand vous en savez à peine, vous, trois cents de la vôtre !

Et comme l’évêque des Misérables offrant les chandeliers dérobés au voleur, il tendait les « ruolz » au professeur de sinologie comparée, commerçant né et inné et hôte de ses lares, en exil chez les barbares.

Il est constant que Tin en emporta quelques-uns et plusieurs pour monter son double ménage et faire honneur à cette bigamie dont le cas n’est pendable, lui aussi, que dans les pays froids où le soleil se couche. Comme je n’ai pas lu le Ta-hio, je ne sais pas comment ce livre d’excellence trempe les forts, et je n’ai pas, comme ma géniale belle-sœur, Judith Gautier, pénétré l’âme chinoise, mais je remarquai que, pour l’auteur de La Petite Pantoufle, les ruolz volés perdaient tout leur prix dès qu’ils lui étaient laissés à titre de présent. Il ne prisait que les autres. Ainsi les chats, êtres simples et proches de Dieu, trouvent-ils la joie naturelle à chiper, et non à recevoir, les rogatons de la table du maître. Proudhon a dit : « La propriété, c’est le vol », et la Chine ajoute : « Le vol, c’est le plaisir », cent ans avant Socrate. Philosophie profonde !

Tin-tun-ling ne mettait pas qu’au partage des biens mobiliers cette naïveté fraternelle des premiers jours du monde et de la grande civilisation. S’il possédait les quatre-vingt mille mots de sa langue, il n’avait pu en apprendre que très peu de la nôtre, et pas même autant que Racine et Boileau dont le lexique est pourtant si sommaire. Son « petit nègre » se composait d’une trentaine de vocables précis et sans images, concordant aux principaux besoins de la vie animale, mais d’une âpreté d’expression que le bon ton récuse. Quand il avait faim, par exemple, il le donnait aisément à entendre par le verbe à peine déformé de : mangir, et tout allait bien, même devant les dames. Mais s’il s’agissait du contraire, il seyait de se boucher les oreilles à la crudité du terme que le dictionnaire mettait à son service.

Ce n’était pas tolérable. Il y fallait au moins un peu de métaphore. Les filles du maître se concertèrent donc pour lui en fournir une décente et orientale, qu’il pourrait employer dans le monde, lorsqu’il y serait invité,

— En Occident, vois-tu, lui dirent-elles, le mieux est de ne pas dire où l’on va, et d’y aller sans saluer, à l’anglaise. Mais quand on est forcé d’expliquer sa sortie, on ouvre son éventail, on sourit et l’on jette négligemment : « Je vais m’égarer dans les bosquets. »

Pour en finir avec Tin-tun-ling, je cessai de le voir et même de le recevoir après mon mariage. Je n’avais pas sur le vol-commerce les idées clémentes de mon maître, et ce mandarin ne fit rien pour m’y rallier, au contraire. Tout ce que je pus concéder à la grande philosophie du King, ou Ta-hio, fut de ne pas consulter la somnambule sur la disparition d’une bague enrichie de perles mise dans la corbeille de la fiancée par Arsène Houssaye, et que j’eusse plus que probablement retrouvée aux doigts de l’une ou de l’autre des deux guenons de ce singe binube.

D’ailleurs, il a écrit la préface de La Petite Pantoufle, et pour ce chef-d’œuvre, on doit tout lui pardonner. Enfin, « il a salué le siècle à son tour » et qui sait si, dans les planètes où l’on recommence, il ne s’est pas fait pendre — ailleurs — par sa natte tressée. Amen !

XII

LA DAME AUX YEUX DE VIOLETTE


Ce n’est pas sans une émotion violente que l’autre soir, à l’Opéra, j’ai vu, dans le ballet La Fête chez Thérèse, sortir des ombres du passé la figure de Carlotta Grisi évoquée par Catulle Mendès, qui lui-même est allé la rejoindre au paradis des poètes — et de leurs muses. Ceux qui sont avisés de mes liens de parenté avec la célèbre danseuse comprendront certainement l’effet que devait produire sur les miens, et moi-même, une réincarnation scénique de celle que Théophile Gautier appelait « la dame aux yeux de violette » et que nous nommions, nous : notre tante. Elle l’était de reste, puisqu’elle fut la propre sœur de la mère des deux jeunes filles du maître, Ernesta Grisi.

Je me hâte de dire que, dans le ballet de l’Opéra, rien ne contrevient, non seulement à des sentiments qui sont le bien de chaque famille, mais à la vérité même, et que Théophile Gautier y aurait reconnu sa Giselle.

Ce ne fut qu’un an après mon mariage, c’est-à-dire l’hiver de 1873, que des événements, d’ailleurs très simples, me mirent en rapports avec l’illustre ballerine. Malgré sa très vive affection pour sa nièce Estelle, elle n’avait pu assister aux noces, dont la seule note triste avait été donnée par cette absence. Hélas, le poète ne devait plus la revoir.

Carlotta Grisi s’était retirée du théâtre à trente ans, dans le plein d’une gloire chorégraphique qui l’égalait à la Taglioni, et fortune faite. « Je n’ai pas dansé pour l’Empire », me disait-elle de cette petite voix de fauvette à l’aurore dont elle eut jusqu’au bout le gazouillis. Elle avait acquis, avant le coup d’État, à Saint-Jean, faubourg de Genève, une habitation princière, assise sur une terrasse plantée de marronniers bicentenaires, d’où l’on découvrait toute la ville de Calvin, le lac et le profil argenté du Mont Blanc. De cette terrasse, située en face du Salève, on descendait par des allées en lacets, au torrent toujours écumeux de l’Arve, au point même où il conflue avec le Rhône, et s’y mêle en un bouillonnement de cascade.

Là se dressait, entre les pelouses, la maison de Giselle, délicieux hôtel Louis XVI, rempli de meubles rares et des souvenirs artistiques de l’étoile, et, là aussi, le chalet suisse, qui, plus petit et plus intime, était son habitacle d’usage. Elle y vivait uniquement occupée de sa fille, Ernestine, qu’elle élevait avec une prudence jalouse, loin du monde factice dont elle semblait elle-même à jamais revenue.

Je vous parlerai plus tard, à son ordre dans mes souvenirs, de cette villa Saint-Jean dont le nom est familier à tous ceux qui lisent et relisent Émaux et Camées, l’un des plus beaux livres de vers de notre langue. (« Le Merle. » — « La Fleur qui fait le Printemps. » — « Dernier Vœu. ») Elle n’existe plus que dans le recueil, ayant été démolie pour faire place à un nouveau quartier de Genève. Il faut espérer, si les âmes reviennent aux lieux aimés, que celle du bon Théo a oublié la route de la chère colline, disparue avec la fée qui la lui enchantait. La trahison des choses est plus rude encore que celle des êtres parce qu’on les imagine, sinon éternelles, du moins plus durables. La sagesse, si l’on était sage, serait de ne s’attacher ni aux unes ni aux autres, afin de se familiariser à cette destruction universelle qui paraît être la loi terrestre et le jeu dérisoire de l’œuvre des Sept-Jours.

Pendant le temps qui fut le dernier d’une course trop brève, puisque la mort la rompit dans la soixante et unième étape, j’ai pu être le témoin d’une douleur refoulée qui cadre mal avec la légende d’impassibilité dont on écrase encore, dans les manuels scolaires, l’homme le plus tendre qui jamais ait chanté. Que de fois, aux heures crépusculaires, ne l’ai-je pas surpris, assis, devant la baie assombrie, les yeux fixes et lointains, les bras tombés hors du fauteuil, et suivant son âme qui s’envolait sur les nuages de pourpre vers les marronniers du Salève. Il ne nous entendait ni entrer ni sortir. Il était sans caresses pour Éponine, sourd au caquetage des sœurs, et il regardait sa fille même sans la voir : tout lui était indifférent.

— Ne réveillons pas le père, nous disions-nous à voix basse, il voyage, il est en Suisse.

Et il y était en effet, comme on est au paradis.

Il y a chez les poètes deux façons d’aimer, quand ils aiment : celle des braves et celle des lâches de l’amour, disons, si vous voulez, des mâles et celle des femelles de ce mal. Ces derniers se distinguent en ceci qu’ils se plaisent à étaler en public et même en place publique, une souffrance qui n’a de secrets pour personne et où ils n’inventent rien, même dans le gémissement. Le premier homme qui, aimant une femme, s’est vu repoussé ou trahi par cette femme et a rythmé son désespoir sur la lyre, a tout dit et il n’en a plus rien laissé à dire aux autres. Le lieu commun en a été épuisé, sinon dans sa forme, du moins dans son fond. Les siècles brodent le thème.

Il est à remarquer que ces poètes, qui crient bobo, comme les enfants, à une nature d’ailleurs impitoyable et à une société sans remède, sont ceux qui semblent le plus amoureux et qui précisément le sont le moins. Je dirais même, si j’osais, qu’ils sont le plus consolables ; c’est chez le fat qu’une maîtresse chasse l’autre. George Sand, qui était experte et professe, ne paraît pas s’être beaucoup émue des imprécations formidables du bébé du siècle. Une douleur n’est pas mortelle qui porte sa cure dans son bruit. Musset, ainsi qu’on sait, n’est pas mort de la sienne.

Les âmes robustes et trempées par la nature même pour cette lutte comme pour toutes les autres, signent leur génie en ceci que la passion, lorsqu’elle leur sonne, ne leur apprend rien d’inconnu sur la fatalité toute régulière qui les accable. Ils lui font front de leur mieux, comme à la mort, quand elle survient. Leur drame propre ne leur en masque pas la banalité éternelle et ils ne se jugent pas des Prométhées parce que le vieux vautour du Caucase leur dévore le cœur à leur tour, le cœur étant fait pour être dévoré.

Ces poètes-là, comme Gœthe, leur type et modèle, ne jettent dans la grande lamentation des êtres que la plainte discrète, au cri voilé, qui délivre le brevet d’humanité, ce qu’il en faut enfin pour être et se prouver solidaire. Et c’est par là qu’ils sont les vrais amants, les fiers, et les seuls fidèles. Voilà pourquoi on les traite d’impassibles, car telle est la sottise profonde de ceux qui ne savent pas lire, c’est des critiques que je vous parle.

De son très grand amour pour la dame aux yeux de violette, amour qui a duré toute sa vie et qu’il savait sans espérance, Théophile Gautier ne s’est jamais ouvert à personne, même à ses plus intimes, et moins encore au public. Il n’y en a pas trace d’aveu dans son œuvre, et nul Dante ne garda mieux le secret de sa Béatrix. Il n’était cependant ignoré de personne autour de lui, mais il y avait accord tacite à respecter ce rêve suprême du moribond.

Les médecins lui avaient interdit le travail de la copie et implicitement de toute écriture, de telle sorte qu’il ne pouvait même plus entretenir avec Saint-Jean cette correspondance qui était sa joie familière. Pour tout le reste je lui servais de secrétaire, et il me dicta même pour Massenet ce ballet du Preneur de Rats, demeuré d’ailleurs sans musicien. Mais pour les lettres à la châtelaine de Saint-Jean, il n’y avait pas à s’entremettre et tout était fini, puisqu’elles ne pouvaient plus être de sa main même.

Un jour que, désœuvré et traînant les babouches, il était venu s’asseoir à ma table de travail, il ramassa un porte-plume, tira une feuille de papier et me dit :

— Je veux me remettre à écrire.

Et comme je lui objectais la défense de la Faculté :

— Ils sont bons, les docteurs, fit-il, toute la question est de savoir si Sisyphe est plus malade de pousser son rocher que de ne plus le pousser.

Et il traça quelques mots sur la feuille : « Ma chère Carlotta… »

— Tu vois, fit-il en me les montrant, c’est encore très lisible et sans fautes d’orthographe.

Mais il avait écrit : Carolotta, au lieu de Carlotta. Il s’en aperçut et se leva, livide et chancelant. Ce fut son dernier autographe.

XIII

RODOLPHO


Les Saumaises futurs de Théodore de Banville qui commenteront les vers du poète des Rimes dorées, seront probablement arrêtés en leur travail par deux strophes de la pièce intitulée : Une Fête chez Gautier. Voici ces deux strophes :

Pour finir, louer Rodolpho
N’est pas une chose commode,
Et j’aurais besoin que Sapho
Me prêtât son grand rythme d’ode.

Il est flûté comme un hautbois,
Brillant comme une faulx dans l’herbe,
Et son geste a l’air d’être en bois :
Il est terrible, il est superbe.

Je vous ai déjà parlé de cette fête chez Gautier, où le Maître, entouré des membres de sa famille, joua lui-même, à Neuilly, dans sa maison, sa comédie Le Tricorne enchanté, devant le Tout-Paris artiste de 1863. Le décor avait été brossé par Puvis de Chavannes, et les acteurs s’étaient taillé, cousu et brodé de leurs propres mains les costumes de leurs personnages. Voici quelle avait été la distribution de la pièce :

Géronte Théophile Gautier.
Valère (en travesti) Mme Ernesta Grisi.
Frontin Théophile Gautier fils.
Marinette Mlle Judith Gautier.
Inez Mlle Estelle Gautier.
Champagne Rodolpho.

Je ne sais pas si mon confrère, M. Jules Claretie, maître aujourd’hui de la destinée des œuvres dramatiques des poètes, assista à la représentation. Il n’avait d’ailleurs que vingt-trois ans à cette époque et je crois bien qu’il débutait à peine. Toujours est-il que, lorsqu’il fut parvenu au pouvoir, je le décidai aisément à remettre à la scène ce délicieux Tricorne enchanté, l’un des monuments du vers comique français. Il n’y est plus, et nombre de gens s’en étonnent, même à l’Académie, entre poètes, quand on en cause.

À la vérité, mon pauvre Cadet, qui avait pris, à la Comédie, le rôle de Frontin, n’y répondit guère à nos espérances. Il ne se consola pas d’y être effacé par le souvenir de Porel, qui y avait été excellent, à l’Odéon, en 1872. Il lâcha la pièce, qui glissa ainsi du répertoire. Habent sua fata libelli.

Ces erreurs de distribution sont fatales aux ouvrages. Sait-on que dans sa nouveauté, en 1845, aux Variétés, Le Tricorne enchanté fut créé par cet hippopotame à face humaine qu’on appelait Lepeintre jeune ? Voici ce qu’en écrit un contemporain : « Mirabeau-Tonneau était une mauviette auprès de Lepeintre jeune : le menton lui descend à triple étage sur la poitrine, et cela ressemble au péristyle d’une cathédrale. Ses joues sont massives comme celles d’un triton qui souffle de la conque ; sa tête est un obus ; les épaules qui la portent ont la carrure de l’Atlas, et son abdomen absorbe dans le tambour de l’étoffe les deux tiers de ses jambes… C’est moins un homme qu’une baudruche d’homme… » (Biographie des acteurs de Paris.)

Si c’était Lepeintre jeune qui réalisait Géronte, le personnage du valet Frontin était tenu par un certain Lafont, doué d’un physique admirable qui paraît avoir été, au théâtre comme à la ville, le type de l’homme à femmes : « Lovelace, Lauzun et Casanova », dit la même biographie. Est-ce le Lafont que ceux de ma génération ont encore pu voir au Gymnase dans Le Père prodigue, de Dumas fils, et le Montjoie, d’Octave Feuillet ? C’est ce que j’ignore, mais ce qu’il y a de certain, c’est que, s’il avait contenté l’auteur et le public dans ce rôle, Cadet ne pouvait y être que déplacé.

L’histoire n’a gardé que le nom du Neuville qui fut chargé de vivifier Champagne, autre valet du répertoire et pur ivrogne classique où Georges Berr, à la Comédie, était incomparable. Or, ce fut dans ce personnage secondaire de Champagne que Rodolpho conquit sa gloire et mérita d’être immortalisé par Théodore de Banville. Son succès fut tel que, le lendemain, il avait des directeurs à sa porte, « avec des mulets chargés d’or ». Mais à cette époque il était coulissier en Bourse et il roulait carrosse ; il en resta sur son coup de maître, début et fin de sa carrière.

Rodolpho s’appelait de son nom Adolphe Bazin. Il était fils d’un épicier de Passy, où le père de Théophile Gautier, Pierre Gautier, était receveur à l’octroi. Les deux familles voisinaient et Adolphe, enfant charmant et joyeux, servait de poupée vivante aux sœurs du poète. Il avait fini par être plus souvent chez elles que chez ses propres parents. En grandissant, la chère habitude s’invétéra, et lorsque Rodolpho perdit les siens, il n’eut pas à chercher par qui les remplacer, la bûche éteinte du foyer se ralluma pour lui dans un autre.

La suppression de la coulisse à la Bourse le laissa à la fois sans ressources et sans métier, et lorsque je le connus, en 1872, il ne subsistait que d’un médiocre poste d’employé au Comptoir d’Escompte que lui avait obtenu Adolphe Gaiffe. C’était d’ailleurs un bizarre personnage, noctambule, alcoolique, joueur comme les cartes, toujours jovial et plein de bonnes histoires boulevardières pour qui le monde habitable commençait au carrefour Drouot pour finir à la place de l’Opéra. Il est à jamais perdu, à grand dommage peut-être, ce type du cynique sentimental, propre au Second Empire, et dont Scholl, de son tonneau de Tortoni, aura été le dernier Diogène. Sa blague, chargée de mots légers et brillants, que le tour de fronde mettait à tout coup dans le mille de l’abus, du ridicule ou de la routine, était pourtant une bonne arme sociale, la meilleure peut-être de notre panoplie française. Il ne semble pas qu’elle ait été remplacée avec avantage par les catapultes du socialisme.

Adolphe Bazin était l’un de ces archers du rire, assis sur les remparts de la ville, qui ne manquent pas leur Philistin dans la plaine. Mais, comme la plupart des railleurs, il avait l’âme sensible et profondément humaine. Le revers du véritable esprit, c’est la bonté.

Je me rappelle qu’un soir, devant le Café Anglais, je rencontrai Adolphe Gaiffe, qui me demanda des nouvelles de Rodolpho.

— Je ne le vois plus, me dit-il ; qu’est-ce qu’il devient ?

— Ma foi, lui dis-je, j’allais vous le demander. Il doit être à Spa ou à Monte-Carlo en train de faire le coup de poing avec la Fortune. Quelle malheureuse passion il a là, ajoutai-je en levant les épaules.

— D’abord, sourit Gaiffe, en fait de passions, il les pratique toutes, et délibérément, n’en doutez pas, mais, d’être meilleur, il n’y en a pas sur la terre. Saviez-vous qu’il fût marié ?

— Qui, Rodolpho ? Vous vous payez ma tête ?

— Non pas… Êtes-vous allé le voir quelquefois dans son galetas de la rue de l’Arbre-Sec, au huitième ?

— Il n’a jamais voulu.

— Parbleu ! Il y a recueilli une malheureuse créature, sa voisine de palier, plus âgée que lui de dix ans, et mère de deux marmots sans origine connue, qui gagne exactement onze sous par jour à parfiler de l’or pour des vêtements d’église. Onze sous, vous dis-je. Alors… il l’a épousée, cet imbécile !

— À cause des gosses ?

— On le dit. Et la voilà propriétaire.

— Comment, propriétaire ?

— Ah ça ! vous ne savez donc rien ? Rodolpho est un « Vautour ». Il a, pour héritage, une maison dans les environs du Trocadéro. Elle est pleine de ménages d’ouvriers, à cause du bon marché excessif, vraiment excessif, des logements. Ce serait une rente de dix à douze mille francs, s’il le voulait. Mais jamais, depuis la mort de son père, il n’a consenti à en toucher les termes. Les jours d’échéance, il va voir ses locataires, les amène chez le mastroquet et se grise avec eux des pieds à la tête, pour oublier la misère de ce monde. Voilà ce que c’est que Rodolpho.

Un merle, mon cher Edmond Rostand, et qui reste embaumé par un autre poète dans les deux strophes d’un merle aussi, du boulevard.

XIV

LE « THÉÂTRE » DE THÉOPHILE GAUTIER


Il n’est point de poète qui ne se soit essayé au théâtre et qui, malgré l’opinion reçue, n’y ait réussi. La scène est du domaine des Muses. Ceux qu’elles n’ont point marqués au front peuvent, au milieu de la confusion régnante des métiers, surprendre un instant la faveur publique et même illusionner la critique, rien d’eux ne survit à l’engouement dont ils bénéficient par aventure et le succès même les abat.

Si l’art dramatique est un art, et il est cet art, c’est précisément en ceci qu’il n’est et ne peut pas être une profession. On n’apprend pas à faire une pièce, et l’erreur énorme de l’Oncle, comme autant celle des Neveux, fut de croire, hélas ! et de prêcher, qu’il y a des règles, une norme, des procédés, une tradition aristotélique pour la composition d’une comédie ou d’un drame. Il n’y en a pas, et c’est ici une besogne où chaque ouvrier se forge son outil lui-même. Si c’est Racine qui sait le théâtre, c’est Shakespeare qui ne le sait pas, et vice versa, mais tous deux le savent admirablement : sortez du dilemme.

Je me rappelle nos éternels démêlés avec Francisque Sarcey à ce sujet :

— Vous aurez beau faire et beau dire, Caliban, me criait-il de sa loge du Temps, tout est dans Scribe, qui est l’envers d’un poète pourtant.

— Oui, lui rétorquais-je, tout Scribe, c’est-à-dire rien. Là où Scribe finit, l’art dramatique commence, ou, pour mieux dire, recommence, car c’est Scribe qui a tout interrompu.

— Et avec qui ça recommence-t-il ?

— Avec les poètes.

— Par exemple ?

— Avec Alfred de Musset, dans son fauteuil. Il n’a pas besoin, celui-là, de s’exercer comme Sardou à trouver, sans les connaître, les dénouements d’une situation scénique proposée. Il a allumé sa cigarette et il a fait : On ne badine pas…, Lorenzaccio, Le Chandelier et Les Caprices de Marianne… Mais où est Bertrand et Raton ? Là où sont les pelotes de ficelles… d’antan ?

— Musset est une exception. D’ailleurs, il avait du génie.

— C’est, je crois, ce qu’il faut avoir, le reste n’étant que du négoce.

— Ah ! vous ne nierez pas que le père Scribe n’ait su faire une pièce ?

— C’est précisément ce qui lui a manqué, cette science même, parce qu’elle est innée. Alfred de Musset savait le théâtre, et Scribe ne le savait pas. Scribe n’était pas poète.

Et mon vieux professeur s’en allait, les bras levés et clamant au paradoxe. Mais, au fond, il me donnait raison, car il était beaucoup plus fin lettré qu’il ne le laissait paraître et le mandarin cachait ses boules, pour vivre peut-être.

Oui, n’en doutez pas, le théâtre est aux poètes, il ne saurait être qu’à eux, et seuls ils en sont les maîtres. Ils l’ont créé. Rien de plus aisé pour un bon critique que de retrouver le vers dans la réplique, la strophe dans la scène et le chant dans l’acte. Ils y sont, visibles à l’œil nu et sans loupe. L’âme lyrique souffle dans tous les chefs-d’œuvre dramatiques, et de toutes les langues, et Victor Hugo, qui l’a dit en termes magnifiques, n’a fait que parer un lieu commun déjà vieux au temps d’Eschyle et ressassé sous Aristophane.

Du reste, c’est bien simple. Chez nous, quels sont les ouvrages qui constituent le trésor national de notre « suprématie » (c’est le mot « chauvin », dans l’art du dialogue) ? Je ne parle même pas des monuments classiques où s’attachent les noms rayonnants de Corneille, Racine, Molière et Regnard, ajoutez-y Voltaire, en somme tous des porte-lyres. Mais de nos jours, et depuis l’ère romantique, qui fut une Renaissance littéraire, quelles œuvres s’enchaînent à celles de ces maîtres toujours vivaces et perdurables, vainqueurs des Scribe de leur temps ? Je n’y vois que des noms de poètes : Victor Hugo, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Émile Augier, Leconte de Lisle, Louis Bouilhet, Théodore de Banville, Auguste Vacquerie, François Coppée, Jean Richepin, Villiers de l’Isle-Adam, Catulle Mendès, et, ce dernier venu, Edmond Rostand, qui tient la torche.

Il n’est pas jusqu’à Lamartine qui n’ait payé tribut à notre Melpomène. Paul Verlaine et Léon Dierx ont traversé la scène en chantant. Henri de Régnier s’en rapproche. Maurice Maeterlinck plane sur elle d’un vol shakespearien. Jean Moréas lui rapporta un Euripide. Vingt autres jeunes athlètes du stade, Miguel Zamacoïs, Louis Marsolleau, Hugues Delorme, déjà ceints de laurier, attendent leur tour de palestre, et la belle légion s’augmente à chaque aurore nouvelle. Le théâtre est à nous, vous dis-je, par héritage et conquête… et où est Bertrand et Raton… !

Mon maître ne s’est pas soustrait à cette tâche de sa destinée, pas plus qu’à aucune autre, du reste, et il a laissé son « Théâtre ». Il tient en un volume et comprend, outre six poèmes chorégraphiques d’ailleurs célèbres (Giselle, La Péri, Sacountala), et divers prologues, dont celui pour l’anniversaire de Pierre Corneille, qui est classique, trois comédies en vers, et un mystère.

Le mystère s’appelle Une Larme du Diable. Il est conçu sur le modèle des comédies dramatiques populaires et religieuses du moyen âge, à la façon de Pierre Gringoire, et il met en scène les personnages usuels de Satanas, du Bon Dieu, de la Vierge Marie, de Magdalena, puis, bien avant Chantecler, un chœur de lapins, un colimaçon, une rose, des papillons, et jusqu’à une armoire, un fauteuil et une carafe. Le silence même y parle :

« — Je n’ai pas de langue et suis muet de naissance, et pourtant tout le monde me comprend, et si l’auteur de cette triomphante comédie avait un peu plus recours à moi, il aurait conservé l’estime du Constitutionnel et de son portier. »

La Larme du Diable a été représentée sur un théâtre de marionnettes, chez Judith Gautier, la fille aînée du poète, il y a quelques années, par des comédiens de bois et de carton, et les privilégiés qui ont pu l’entendre en ont gardé un souvenir d’art ineffaçable.

Du Tricorne enchanté, outre que je vous en ai déjà entretenus, il n’y a plus rien à dire. Il est le modèle et la merveille du vers comique, et c’est de lui qu’est sorti le théâtre en fleurs de Théodore de Banville et de ses disciples, sans en excepter le plus triomphant. La pièce, dans le recueil, est qualifiée de : bastonnade, mêlée d’un couplet. Ce couplet, qui est précisément celui où le pauvre Rodolpho conquit sa gloire, constitue la part de collaboration à laquelle Siraudin devra la sienne. L’auteur du Courrier de Lyon y tenait énormément et Théophile Gautier s’est plu à la lui abandonner. Voici le morceau :

Quand sous la treille
Une bouteille
Blonde ou vermeille
M’a fait asseoir,
Ma foi, j’ignore
Si c’est l’aurore
Qui la colore,
Ou bien le soir.

Le fameux confiseur était très fier de cette poésie. C’était son Sic itur ad astra. On me permettra bien d’en acquitter l’impeccable des Émaux et Camées.

C’est aux Variétés que le Pierrot posthume fut créé par Bâche et Mme Doche, la future Dame aux Camélias. La verve lyrique y est encore plus éclatante s’il est possible que dans Le Tricorne, mais je n’ai là-dessus rien à apprendre aux poètes.

Quant à L’Amour souffle où il veut, grande comédie inachevée et qui devait avoir cinq actes, elle avait été commandée à Théophile Gautier par Édouard Thierry pour la Comédie-Française, sur un scénario de Mario Uchard, que j’ai encore entre les mains, et qui s’intitulait Le Nouvel Arnolphe. Le maître s’y intéressa longtemps. Il en exécuta deux actes, dans l’intervalle de la copie. Delaunay et Mlle Favart venaient, pour l’encourager à la besogne, lui en réciter, à Neuilly, les passages terminés. Et puis, il abandonna la partie, et nous ne retrouvâmes qu’à sa mort ce qui en a été publié. Il était peu fait pour ces tâches, et ne se sentait à l’aise que devant ses idées propres et ses conceptions individuelles.

XV

LES CARCASSIERS


Ce serait une erreur de croire que Théophile Gautier méprisât le mélodrame et le vaudeville, ou même le roman-feuilleton. Non seulement sa critique libérale créditait chacun de ces genres de sa valeur propre, mais encore il ne trouvait indigne de personne de s’y essayer, pas plus qu’au journalisme d’ailleurs. On ignore assez généralement qu’il en donna le triple exemple.

Le Vaudeville qu’il écrivit avec Siraudin avait pour titre : Un Voyage en Espagne, et il fut représenté aux Variétés le 20 septembre 1843. C’était ce qu’on appelait alors une « arnalerie », du nom du comédien célèbre pour qui travaillaient à l’envi les hommes d’esprit du boulevard. Il est à présumer que la publication de Tra los montes, qui est de la même année, inspira au directeur l’idée de tirer parti à la scène de la réussite du livre en librairie. Toujours est-il que cette excursion dans le domaine de Scribe ne paraît avoir été ni heureuse ni fructueuse pour le poète.

Arnal y représentait le personnage de certain Reniflard, sorte de Perrichon avant la lettre, qui après fortune faite dans le commerce se payait un voyage instructif et pittoresque au pays de Gil Blas. Il n’y rencontrait, cela va sans dire, que des déboires, incarnés par force brigands de villes et de montagnes, et rentrait, tout à fait déçu du Cid et des manolas, dans sa bonne rue du Sentier.

Au dénouement, le gouvernement de Madrid, honteux des mésaventures de Reniflard, son hôte, lui faisait offrir, à titre de dédommagement, une liasse de papiers de rentes sur la Banque Nationale d’Espagne.

— Le roi est trop aimable, disait Arnal, remerciez-le bien de ma part, mais j’aime mieux une simple feuille de papier à cigarette, j’y gagne !

Un Voyage en Espagne n’a pas été publié dans le « Théâtre » de Théophile Gautier, et on ne le trouve, quand on le trouve, qu’en brochure dans l’édition in-8 à deux colonnes de Tresse. Ceci pour les gautiéristes, fervents des princeps du maître.

Il en va de même pour La Juive de Constantine, mélodrame en cinq actes, que la Porte-Saint-Martin offrit à sa clientèle le 16 novembre 1846. Théophile Gautier y avait pour collaborateur Noël Parfait, son compagnon de route en Algérie. Voici comment il en conte la genèse dans le feuilleton de La Presse où il en rendit compte lui-même à titre de critique :

« Il existait à Constantine, dans le cimetière juif, deux ou trois tombes vides, bien qu’elles portassent des épitaphes. Ces tombes étaient celles de jeunes filles israélites, parfaitement vivantes, mais qui avaient eu la faiblesse d’écouter les suggestions amoureuses des chrétiens. Pour cette faute, la tribu les avait rejetées de son sein et frappées de mort civile, en leur faisant subir de fausses funérailles.

« Ces pauvres filles jouissaient du singulier privilège de pouvoir lire la date de leur décès, inscrite sur la pierre et de jeter elles-mêmes des fleurs sur leur propre monument.

« Quand les autres juifs les rencontraient par les rues, ils affectaient de ne pas les voir et ne répondaient pas si elles leur adressaient la parole. Une convention tacite les supprimait de la face du monde ; le silence et l’oubli les enterraient déjà plus qu’à moitié.

« L’une d’elles, dont l’amant fut tué dans un combat, errait à travers Constantine comme un spectre diurne, épouvantée d’elle-même, l’égarement de la folie dans les yeux et la pâleur du sépulcre sur les joues. Semblable à Jane Shore, elle se traînait de seuil en seuil, hâve et maigrie, et frappait à toutes les portes qui s’ouvraient et se refermaient aussitôt, sans laisser passer la parole de commisération ou le morceau de pain qu’elle implorait. Cela ne dura pas longtemps : la tombe vide, frustrée un moment, rouvrit sa mâchoire et avala sa proie. »

Il n’est pas douteux que ce thème ne fût plus lyrique que dramatique, et que le poète n’en eût mieux tiré un beau lied dans le goût de Goethe et d’Henri Heine qu’un mélo pour le boulevard du Crime. Mais profès de cette doctrine que l’écrivain digne de ce nom doit n’en rien laisser au « métier de son art » et ressembler en cela au Reniflard de son propre vaudeville, lorsqu’il répond au chef de brigands qui l’interroge sur sa profession : « Je suis apte à tout, c’est-à-dire : inapte à rien », il s’était juré de résoudre le problème de l’ouvrage sans style et sans écriture. Il faut croire qu’il n’y réussit pas, même sous le joug du bon Noël Parfait, « carcassier éminent » cependant, car La Juive de Constantine ne décrocha que le pâle succès d’estime.

Rien de plus mélancoliquement drôle ou de plus drôlement mélancolique, comme on voudra, que la façon dont le lundiste constate la défaite de l’auteur, dans son auto-critique de La Presse. C’est le renouveau professionnel du : « Qu’allais-je faire dans cette galère ? »

« Nous avouons humblement que, depuis de longues années, notre ambition était de faire un mélodrame. Mais comment le faire, ce mélodrame ? Quelle poétique consulter, quelles règles suivre, à quelle autorité s’en rapporter ? Aucun Aristote n’a tracé de préceptes pour ce genre de composition. Longus garde là-dessus le plus profond silence… ! »

Et le maître, doctement, ajoute :

« À le prendre, dans son acception propre, mélodrame veut dire : action accompagnée de mélodie, ou plus rigoureusement, accompagnée d’action, ce qui nous paraît une définition tout aussi applicable à l’opéra.

« Ô Guilbert de Pixérécourt, ô Caignez, ô Victor Ducange, Shakespeares méconnus, Gœthes du boulevard du Temple, avec quel soin pieux, quel respect filial, à la lueur déjà pâlissante de la lampe, amie nocturne, nous avons étudié vos conceptions gigantesques, oubliées de la génération présente ! Que de fois l’aurore nous a surpris courbé sur quelque œuvre prodigieuse, comme Les Ruines de Babylone, Hariadan Barberousse, Robert chef de brigands, L’Aqueduc de Cozenza, Tékéli et autres pièces admirables ! »

Et il termine en déplorant que, comme Frédérick dans L’Auberge des Adrets, l’acteur Raucourt, chargé du rôle de Nathan, père de la jeune juive morte-vivante, n’ait pas tiré d’un effet de tabatière et obtenu le succès idéal du sublime Robert Macaire. « Nous l’aurions volontiers laissé faire », soupire-t-il.

Théophile Gautier revint encore au théâtre l’année suivante, le 20 octobre 1847, à l’Odéon, assisté cette fois de Bernard Lopez, autre « carcassier éminent », avec une comédie de cape et d’épée intitulée : Regardez, mais ne touchez pas.

La pièce, entièrement exécutée d’abord par le seul Bernard Lopez, avait été reçue à la Comédie-Française par François Buloz, son administrateur. Toutefois, comme cette exécution ne répondait pas au concept, d’ailleurs tout romantique de la situation, Buloz avait imaginé de la rehausser en en confiant le soin à un poète. Gautier lui devait une Orestie qu’il ne lui livrait pas et l’échange se noua sur cette collaboration improvisée.

Mais le comédien Samson, dévot à Scribe, abominait l’école de Victor Hugo, et l’auteur d’Albertus ne trouvait pas grâce à ses yeux. Comme il menait le comité, un conflit s’éleva entre le directeur et les sociétaires, et pour l’apaiser les auteurs retirèrent bénévolement la pièce, qu’Augustin Vizentini, maître alors de l’Odéon, leur demanda pour ce théâtre. Il y fit une certaine fortune.

Quant à l’Orestie, où le poète devait fondre en une seule et condenser les trois tragédies de la trilogie eschylienne, Théophile Gautier s’en désintéressa, « pour ne pas contrarier M. Samson, me disait-il, Eschyle étant le premier des romantiques ». Et puis Alexandre Dumas était venu qui, en 1856, avait fait la besogne, et enfin Leconte de Lisle, avec ses Érynnies. Mais il ne se consola jamais d’avoir raté ce coche, et quand je le remettais sur ce chapitre :

— Oui, tu as raison, me disait-il, il faudra que je m’y reprenne. Ah ! Eschyle, en voilà un carcassier, et le bon !

XVI

ÉMILE ZOLA CHEZ THÉOPHILE GAUTIER


Un soir, Maurice Dreyfous, mon déménageur, qui venait d’entrer comme associé de Georges, dans la librairie Charpentier, amena à Neuilly un jeune écrivain pour le présenter au poète d’Émaux et Camées.

C’était un robuste garçon d’une trentaine d’années, à la tête ronde comme un boulet de canon, les cheveux en brosse, la barbe noire et fournie, portant binocle et sentant son méridional d’une lieue. Dans ses manières, cependant, où l’assurance se mêlait à la timidité, se décelait une foi sereine, non seulement en la puissance des lettres, mais en la sienne propre, et je me rappelle, comme d’hier, la familiarité, tout juste déférente, avec laquelle il répondit au salut de bienvenue de l’hôte, qu’il voyait d’ailleurs pour la première fois. C’était comme un nec pluribus impar de maître à maître.

Ces impressions reçues à première vue sont ineffaçables, et je n’ai jamais pu oublier, je l’avoue, le mauvais effet que nous produisit, à Neuilly, la visite d’Émile Zola à Théophile Gautier. Si connu que fût déjà l’auteur de Thérèse Raquin, et si illustre allât-il devenir, il restait pourtant entre ces deux hommes une échelle hiérarchique à gravir dont les degrés ne se sautent pas à pieds joints. Les plus glorieux des intimes mêmes, Flaubert, Banville, Dumas fils, Goncourt, Leconte de Lisle, ne transgressaient pas une ligne respectueuse, deux fois marquée par l’âge et le génie, dont la barrière laissait tout son jeu à la poignée de main en fixant le point de maîtrise.

Théophile Gautier, le plus simple, le plus cordial des « patrons », et trop enclin à tutoyer tout de suite ceux qu’il sentait « de la partie », n’en était pas moins jaloux de son autorité d’art, et il aimait à ce qu’on lui en accordât un peu le bénéfice. Sans tenir à l’hommage mamamouchique qu’il rendait lui-même au grand burgrave de Guernesey, il tenait assez au : « Jeune homme, taisez-vous ! » auquel il avait un peu droit tout de même dans le burg romantique. Question d’étiquette professionnelle, dont l’oubli à Paris, sur les boulevards mêmes, signe son provincial au moins. Il est significatif que Théophile Gautier, à la suite d’autres visites encore, n’ait jamais tutoyé Émile Zola, malgré la très réelle admiration que lui inspirait le talent du romancier, qui avait pris trop vite le tabouret de maîtrise, et avant l’« asseyez-vous » du chef de corporation.

Je ne m’explique ainsi, et que de la sorte, la résistance que j’ai toujours opposée à la marche victorieuse de ce naturalisme dont Émile Zola mena le char bourbeux et sonore. L’Assommoir même ne me fit pas revenir de l’impression fâcheuse de cette présentation. Je m’en accuse. Il ne fallut rien moins que l’attitude magnifique de l’écrivain dans l’Affaire, et le geste inoubliable par lequel il jeta la plume française dans les balances de la Thémis inique, pour réduire ma raillerie et me décider à saluer cette fois un grand homme, honneur des Lettres. Il l’est.

La nature marque toujours les gens d’élite d’un signe physique auquel l’observateur ne se trompe pas. Émile Zola, qui n’était point beau et dont la carrure massive, quasi ouvrière, évoquait l’image universitaire du Bos suetus aratro appliquée à Bossuet, avait une voix charmante dont le timbre sonnait comme une cloche d’argent. Si on l’a gardée dans le phonographe (et c’est une précaution que l’on devrait prendre pour les personnages célèbres), on jugera mieux, à l’ouïr à travers le temps, de l’étonnement où elle nous plongea lorsque nous l’entendîmes se réclamer, séance tenante, d’une situation prépondérante que Balzac ne lui cédait pas encore et que lui disputaient les Goncourt.

Il préparait alors cette série de Rougon-Macquart, dont le premier volume, La Fortune des Rougon, venait de paraître, et il expliquait, de sa voix ténorisante, qu’il avait résolu d’être le Suétone du Second Empire. Théophile Gautier avait lu ce premier volume, sur la recommandation même d’Edmond de Goncourt, et il avait été frappé de sa puissance de réalisation.

— Il ne tient pas encore son style, qui est enchevêtré et plein de lianes, mais c’est un Maître qui nous vient, avec son Z fatidique, comme Z. Marcas et Balzac lui-même.

Tel avait été le pronostic. L’arrêt en avait dans sa bouche une importance majeure et considérable. Pour mener à bien l’œuvre énorme qu’il projetait, Émile Zola désirait en effet traiter avec un éditeur, sur le pied d’une mensualité qui lui assurerait la vie matérielle en le dégageant du journalisme alimentaire. Georges et Maurice Dreyfous, devenu son associé, hésitaient encore à conclure cet arrangement, assez aventureux, en somme, malgré la réputation grandissante du débutant et son énergie dont l’orgueil lui luisait au binocle. Ils avaient décidé d’en référer au critique, comme le poète, impeccable, et d’en décider sur son jugement.

Il avait été résolument favorable.

— Marchez, avait-il dit, l’affaire est sûre.

Et il avait ajouté avec un sourire ironique d’augure :

— Dites-lui de ma part de ne pas exagérer le romantisme.

C’était pour remercier le poète d’une intervention qui lui ouvrait la carrière que, conduit par Maurice Dreyfous, Émile Zola était venu à Neuilly.

Comme il amassait dès cette époque les matériaux du roman qu’il voulait consacrer aux Halles (Le Ventre de Paris), il avait combiné l’heure de sa visite de façon à pouvoir assister, en sortant, à l’arrivage des voitures de maraîchers, qui défilent, à l’aube, sur le pont, chargées des denrées de la banlieue. Il comptait exécuter ce tableau pittoresque d’après nature.

De onze heures du soir à trois heures du matin, il fallait occuper le temps et, quoique déjà bien malade, l’hôte n’en laissait à personne pour la besogne de causerie. Tous les mémorialistes s’accordent à lui décerner la palme et la couronne de cet art, aujourd’hui disparu de la société française, et tué par le jeu ou par la musique. Gautier causeur était encore supérieur peut-être au Gautier styliste, et, quand débridé du caveçon, il pouvait cavalcader à travers la forêt des idées, des mots, des images, il ressemblait à quelque François Rabelais perçant son Alcofribas Nasier et dévoilant toutes les énigmes du Pantagruel.

Le tableau de l’arrivage des maraîchers par le pont de Neuilly, leur défilé sur l’avenue au lever du jour en caravane, ce tableau de Paris enfin que le naturaliste avait besoin de voir pour le rendre, ne suffisait-il pas aux poètes de l’imaginer pour le réaliser ? Est-ce que Victor Hugo avait vu la Cour des Miracles sous Louis XI ? L’idée qu’on se faisait de Balzac était à contresens de la vérité. Balzac ne « regardait » jamais. On n’a pas trouvé une note dans ses papiers. Il avait tout en lui, dans sa chambre noire. Copier, c’est trahir, soit le peintre, soit le modèle. Le père Ingres demandait dix ans pour faire un portrait ressemblant, car les portraits ne ressemblent que quand on est mort.

— La nature ne pose pas. Elle apparaît à chaque minute et s’éclipse. Entre deux pipes de Corot l’arbre a changé avec le vent. Pour ce qui est des paysages littéraires, dites-moi ce qu’il reste des instantanés de Sébastien Mercier ? Où est Restif de la Bretonne qui photographiait avant l’invention de Daguerre ? Deux vers de l’oncle Beuve, et j’ai Paris. Je vais vous la faire, moi, d’ici, si vous voulez, votre caravane de maraîchers, sans quitter mon fauteuil ni déranger Éponine…

Et il la lui fit. Il y a des jours dans la vie où le plus utile des arts semble être la sténographie. Je ne me console pas de ne pas l’avoir possédé ce soir-là. Émile Zola m’a dit souvent qu’il avait, lui aussi, gardé de cette visite un souvenir inoubliable, mais pas plus que moi il n’a pu le rendre, celui-là, même d’après nature.

XVII

« LE PREMIER AMANT »


Dans le petit pavillon de l’Enclos des Ternes Armand Silvestre m’hébergea jusqu’à mon mariage, et que je devais plus tard occuper avec les miens, nous avions commencé, mon hôte et moi, une mirobolante comédie, intitulée Le Premier Amant, et dont le but moral était de démontrer que la femme qui a eu un amant en a toujours d’autres.

Le thème n’était pas, comme on voit, d’une force de soixante chevaux, c’est un lieu commun physiologique, mais au théâtre ce sont les bons. L’idéal d’un sujet de pièce, c’est une vérité proverbiable. Le nôtre, filtré dans l’esprit d’Henry Becque, a rendu La Parisienne. Toujours est-il qu’il nous paraissait le plus beau du monde et que nous y travaillions d’arrache-pied.

Une collaboration avec Armand Silvestre était une besogne fort gaie, mais non moins décevante, non point à cause de son esthétique scénique, délibérément nulle, mais parce que ses habitudes de vie la rendaient impraticable. Levé en toutes saisons à quatre heures du matin, il n’était plus qu’à demi lucide après le déjeuner de midi, et, au dîner de sept heures, il s’endormait sur n’importe quel siège, et même debout, partout où il se trouvait. Je ne crois pas qu’au théâtre il ait jamais entendu une pièce, d’où cette impartialité amène qui caractérisa sa critique. Elle qualifiait aussi sa collaboration.

Dans nos conciliabules du soir sur le plan et l’ordre de marche de la nôtre, il y avait entre nous des scènes cent fois plus drôles que toutes celles que nous imaginions. Je n’ai pas besoin de vous dire que l’héroïne s’appelait Pétronille. Cette trouvaille revenait de droit à l’auteur de Laripète qui, comme dit Musset, portait déjà dans l’âme sa Notre-Dame. Mais il avait encore baptisé les autres personnages selon une théorie du rire qui lui était propre et attachait aux noms une fatalité sibylline. Le mari se signait Durand, le premier amant Durandot, le deuxième Durantin et ainsi de suite. Il y avait un parapluie surnommé Durandal, comme l’épée de Roland, et qui était destiné à donner le dénouement, si on le trouvait !

Et voici quels étaient entre neuf et onze heures du soir nos dialogues collaboratoires :

— Armand, tu pionces ?

— Ah ! par exemple, si l’on peut dire ! C’est à peine si je roupille. Mais je t’entends très bien, continue, va…

— Eh bien, tu te rappelles que Pétronille n’est plus là, n’est-ce pas ? Elle vient de sortir… Où est-elle allée ?

— Oui… oui… elle y va !…

Et les mains sur les genoux, le nez dans la barbe, il toussait de rire à l’idée qu’il imaginait de la fausse sortie de Pétronille. Puis aussitôt il rentrait chez Morphée.

— Secoue-toi un peu, voyons. Veux-tu un petit verre ?

— Je t’entends très bien… Elle y va…

— Alors Durandot entre, et il trouve Durand, son cocu…

Ce mot de cocu lui produisait invariablement un effet immédiat. Il relevait les paupières et renaissait aux contingences. J’obtenais, en le lui jetant dans les oreilles, quelques secondes d’attention et un effort d’intérêt à la pièce, momentané.

— Lorsque Durand est avec Durandot, qu’est-ce qu’ils se disent ? Tu te rappelles la situation.

— Non. Durand est cocu… Je t’entends très bien… Ne crie pas si fort… Tu vas réveiller la bonne.

— Il faut bien pourtant que Durandot dise quelque chose. Lève-toi un peu, marche… Ils ne se regardent pas dans le blanc des yeux, Durand et Durandot.

— Fais venir Durantin… Moi, personnellement, je m’en fous.

Et il s’éclipsait aux pays des songes.

À onze heures sonnant, il se réveillait comme à la diane.

— Je te quitte, souriait-il, il y a une première ce soir. Il faut que j’aille voir comment ça a marché. Je suis critique.

Et il ajoutait en me serrant la main :

— Nous avons bien travaillé, mon carpolin. La pièce sera très amusante. Il ne nous reste plus que le dénouement à trouver.

Le lendemain, à l’aube et parfois avant elle, Armand Silvestre, frais comme la rose de Ronsard, était à la besogne et tarissait le godet d’encre. Comme il était employé aux Finances, il fallait qu’il partît des Ternes à neuf heures pour signer sa feuille de présence au ministère. Il me laissait donc sur son bureau ce qu’il avait écrit du Premier Amant pour que je pusse coordonner notre double travail.

— Tu verras, me criait-il à travers la porte, avant de s’en aller, c’est exactement ce que nous avons décidé hier soir. À tantôt, mon carpolin, et mes respects, à Neuilly, au maître.

Ce n’est diminuer en rien le poète de La Gloire du Souvenir que de dire qu’entre ceux de notre génération qui se sont essayés au théâtre, il était le plus spécialement doué pour n’en pas faire. Non seulement il y était gauche et d’emprunt par ses dons mêmes, mais il en tenait l’art pour inférieur et purement commercial. Il avouait sans fard ne lui demander que les bénéfices que le succès y donne, et d’autres avantages encore dont il était friand, étant un fort leveur de jupes étoilées, je ne l’apprendrai à personne.

Le Premier Amant ne servit pas à sa carrière, car l’ouvrage resta inachevé, et il est perdu pour la gaieté française. Je m’en désenchantai assez vite. Les scènes qu’il me laissait sur la table, avant de filer au ministère, me plongeaient dans le désespoir. Durand y racontait à Durandot des histoires sans aucun rapport avec la situation, auxquelles Durantin mêlait des propos égrillards renouvelés de Béroald de Verville, que Pétronille, de retour, attribuait follement à Lamartine. Le rôle de Durandal, parapluie désemparé, passait au premier plan par un hymne pindarique, débité comme un couplet de facture par tous les personnages, et jamais ode ne fut plus intempestive. Je dus me reconnaître incapable de suivre le poète dans cette chevauchée d’un Pégase sans brides, et notre collaboration fut abandonnée.

Elle devait se renouer deux ans plus tard pour un ouvrage qui a été le premier essai de « théâtre libre » sur la scène française et qui avait pour titre Ange Bosani. J’en conterai l’aventure au moment venu. Ange Bosani fut représenté au Vaudeville en 1873, sous la direction de Léon Carvalho.

Ce fut au sujet du Premier Amant que Théophile Gautier me prit pour confident d’un rêve qu’il caressait depuis longtemps, et qui était de collaborer incognito à une pièce moderne, dite pièce en habit noir.

— Je voudrais, me dit-il, en être pour une scène ou deux, sous le masque, afin d’étonner Dumas et Augier à la première. On ne me connaît pas, je suis un réaliste dans mon genre. Mais personne ne lit ou ne sait lire !

Je fis part à Armand Silvestre du caprice bizarre du maître, et tout de suite nous courûmes lui exposer le sujet du Premier Amant et lui lire ce que nous en avions écrit. Il écouta avec soin l’histoire de Durand, Durandot, Durantin et Durandal, et quand ce fut fini :

— Ce n’est pas plus bête, fit-il, que tout ce qu’on fait, et l’hymne au parapluie me ravit. Mais votre erreur est en ceci que le thème appelle une exécution beaucoup moins folle que la vôtre. Il est très beau, votre thème, il résume toute la vie sentimentale de la société où nous vivons, et en somme tout le mariage moderne. Vous n’avez pas l’air de vous en douter. Je vais y réfléchir mûrement, et vous reviendrez me voir. Je choisirai la scène dont je me charge.

Hélas ! ce nouveau rendez-vous n’a jamais eu lieu, mais à la première de La Parisienne, de Becque, je rappelai à Silvestre notre Premier Amant et le succès nous fut mélancolique.

XVIII

LA FAMILLE GRISI


La famille milanaise des Grisi est illustre dans les fastes du théâtre. Elle se divise en deux branches dont on confond assez généralement les ramures. La première a fourni à l’art musical deux cantatrices de renom égal et fraternel, Judith et Julia, interprètes toutes deux des œuvres de Rossini, de Bellini et de Donizetti et soutiens de leurs répertoires, aujourd’hui démodés, alors triomphants.

Qui sait si nous ne sommes pas injustes pour une expression d’art lyrique, un peu superficielle sans doute, mais charmante en somme, qui s’en allait prendre l’âme par les sens et n’en demandait pas les chemins à la pensée ? Musique de gens heureux, décidés à l’être, et qu’un rayon de soleil met tous ensemble à la fenêtre. Ce n’est que cela, je vous l’accorde, mais n’est-ce donc rien, et avons-nous mieux pour nous soulager de la vie ? Regardons-y à deux fois, vous dis-je, avant de condamner une école où des hommes tels que Stendhal et Musset se sont enchantés et qui nous a laissé un Guillaume Tell et un Barbier de Séville, deux francs chefs-d’œuvre.

J’ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, un exécrable petit portrait de Judith Grisi, l’aînée des deux sœurs — elle l’était de sept ans — où le barbouilleur paraît avoir au moins atteint à quelque ressemblance. Avec ses grands yeux bleus pensifs, sa bouche au dessin voluptueux, son nez allongé, sa chevelure brune, Judith est comme l’esquisse de cette admirable Julia, l’une des plus belles créatures de son temps, et l’idéal de cette Milanaise dont Léonard de Vinci a fixé le type en sa Joconde. Mais si l’avantage de la ligne est à la cadette, celui du rayonnement intellectuel revient à la première. La comparaison suffit à expliquer la préférence des musicographes contemporains pour l’artiste passionnée, brûlante, disent-ils, qui ne fit du reste que traverser la scène italienne.

Après une brève apparition à Paris, en 1832, Judith Grisi retourna en Italie, s’y maria et mourut, à trente-cinq ans. Elle avait épousé un grand seigneur milanais, fort beau et plus riche encore, le comte Barni, ce même comte Barni que, quelque temps encore avant la guerre de 1870, on pouvait voir sur les boulevards user à la fois son vieux veuvage fidèle, et le reste de sa fortune dissipée. Il est constant que le bon bohème Rodolpho, dont je vous ai parlé, lui fut un guide précieux et expert dans ses navigations sur notre mer d’asphalte et qu’il le pilota dans tous ses ports. J’aurai dit tout ce que je sais de cet aimable gentilhomme transalpin lorsque j’aurai ajouté qu’il hantait beaucoup chez Théophile Gautier, et que le poète l’aimait pour sa bonté et sa jovialité également inépuisables, dont abusèrent peut-être quelques faméliques du Pinde. Le comte Barni était le type de celui qui régale. Il est du reste mort pauvre.

L’aventure de Julia Grisi fut plus retentissante et plus longue. C’était une admirable tragédienne lyrique, supérieure à la Pasta et presque l’égale de la Malibran. Elle avait débuté à seize ans et elle s’en alla en 1869, au bout de quarante et un ans de carrière. Elle s’était, elle aussi, mariée avec un gentilhomme, Gérard de Melcy, dont la justice la sépara à la suite d’un procès à grand tapage. Un autre mariage, de la main gauche, scellé par la baguette de la fée Morgane, l’unit alors au marquis de Candia, plus connu sous le pseudonyme de Mario, et son camarade au Théâtre-Italien. Il n’y a rien à apprendre à personne de ce ténor légendaire, à la voix enchanteresse, ni du couple de rossignols célébré par tous les poètes, qui s’imposa à la pudique Albion elle-même, y percha et y nicha. Les amours d’art échappent aux rigueurs de la morale, et quand deux êtres beaux et géniaux posent à la société le problème de leur union libre, elle en passe la solution à la nature.

La branche cadette des Grisi se composait de quatre enfants d’un sieur Grisi, employé au cadastre et dont j’ignore le prénom et la vie, restée obscure. Une fille aînée, privée de dons artistiques, est, comme lui, demeurée dans l’ombre du geste de famille et sa descendance habite Crémone.

La deuxième, nommée Marina, eut une fortune assez singulière où se cristallise cette destinée des Grisi d’avoir toutes été aimées par de grands seigneurs. Aussi belle d’ailleurs que ses illustres cousines, Judith et Julia, elle fut conduite à l’autel par un duc de San-Valentino, de haute noblesse napolitaine, et qui était le gouverneur de Ferdinand II, devenu, sur le trône des Deux-Siciles, le terrible roi Bomba.

Ce Capece Minutolo, duc de San-Valentino, aimait sa femme d’une passion toujours renaissante et jamais assouvie. Quoiqu’il eût eu d’elle quatorze enfants, il ne se couchait pas sans avoir placé, sur la table de nuit, un revolver tout armé à sa portée, afin de défendre son trésor conjugal que personne d’ailleurs ne songeait plus à lui dérober.

De ces quatorze enfants, les mâles étaient divisés étrangement en politique. À l’heure où Garibaldi conduisait les Chemises rouges aux combats de la libération italienne, la moitié des Capece Minutolo, engagée sous l’oriflamme du héros, se trouvait en face de l’autre que le vieux duc menait au service de son élève. Je tiens de l’un d’eux, que j’ai beaucoup connu, qu’au siège de Gaëte, ces frères ennemis, qui d’ailleurs s’adoraient, ne s’épargnèrent ni d’une part ni de l’autre.

— C’était comme au quatorzième siècle, me disait Antonin, et nul d’entre nous n’éteignit la mèche de son arquebuse.

Les deux dernières filles de l’employé au cadastre furent, par ordre d’âge, Ernesta et Carlotta Grisi.

De Carlotta, la dame aux yeux de violette, le souvenir dure à l’Opéra. Il y est commémoré au foyer de la danse par un médaillon, qui n’est pas ressemblant du reste. Il était facile cependant de l’obtenir tel, car non seulement les portraits de la célèbre danseuse sont nombreux, mais au moment où Charles Garnier fit décorer son monument, elle vivait encore. Je la conduisis même un jour au foyer pour lui montrer ce médaillon, et c’est de ce jour-là qu’elle ne voulut plus remettre le pied, déesse calomniée, dans le temple de sa gloire. Qu’eût-elle donc dit si elle avait pu assister à un ballet donné dans ce temple même, où on la fait danser en 1830, soit à neuf ans, à Paris, et danser Gisèle, qui est de 1841 !

Carlotta Grisi devait en grande partie la science de son art à Jules Perrot, danseur et chorégraphe réputé, qui l’avait instruite avec amour et écrivit pour elle de nombreux ballets où il lui donnait la réplique de jambes. Perrot disputait au ténor Duprez l’honneur d’être l’homme le plus laid de France, mais c’était un autre Vestris, et, à dire de connaisseurs, un véritable maître. Il vint me voir quelque temps avant sa mort, en 1873, pour m’offrir l’aide de son expérience si je désirais m’adonner à la composition chorégraphique, le plus beau de tous les arts, celui de Terpsychore, et il parut fort vexé de la froideur avec laquelle je déclinai sa collaboration flatteuse.

Après son divorce avec Perrot, Carlotta Grisi subit, elle aussi, la fatalité « princière » qui s’attachait à sa race, et ce fut un membre de la haute aristocratie russe qui l’enleva à jamais au théâtre ; elle est morte à Genève, il y a une dizaine d’années.

Quant à Ernesta Grisi, elle fut la mère des deux filles de Théophile Gautier. Toute sa vie tient en ces quelques mots qui pourraient lui servir d’épitaphe anthologique.

Elle avait chanté au Théâtre-Italien et à Londres aux côtés de sa cousine Julia, et elle avait l’un des contraltos les plus étendus et les plus puissants qu’on ait entendus sur la scène. Elle renonça très tôt à la carrière lyrique pour se consacrer à l’éducation maternelle de ses enfants. Elle tint le sceptre de la maison du poète jusqu’au jour où, sur une querelle de famille, elle le laissa aux sœurs triomphantes et se retira dans une maisonnette de Villiers-sur-Marne, où elle élevait des vers à soie. C’était la meilleure et la plus honnête des femmes, et seule elle a laissé œuvre durable.

XIX

LA RÉCONCILIATION


Quelques jours avant mon mariage, Théophile Gautier me pria de venir causer avec lui dans sa chambre, au point de vue « affaires ».

— Tu es de famille bourgeoise, me dit-il, et, par conséquent, je dois te mettre au courant de la situation des miens et de moi-même. Assieds-toi là, comme dans les scènes graves de comédie et prête-moi une oreille attentive.

Et, debout devant la cheminée vitrée sur laquelle il cherchait constamment des allumettes pour rallumer son cigare :

— D’abord, commença-t-il, as-tu eu la vérole ?

La question posée ainsi ex abrupto n’était pas pour m’étonner sur les lèvres d’un homme qui aimait avant tout le mot propre.

— Je reviens de Naples indemne, lui dis-je.

Et sur cette assurance il m’avoua que, si comme père il aimait mieux ça, il ne m’en aurait nullement voulu, à tout autre titre, d’avoir subi cette fatalité à peu près universelle. Les plus honnêtes gens l’ont eue et c’est à eux que Rabelais a dédié son livre immortel !

Puis après trois ou quatre hommages perdus à la Régie, il m’annonça officiellement la nouvelle que je savais depuis huit jours, à savoir que je déjeunerais le lendemain avec Mme Ernesta Grisi, la mère de ses deux filles. Le grand romantique était, le croirait-on, très formaliste, et il voulait que la présentation fût faite dans les règles, comme chez les gens corrects, aux mœurs régulières.

— Je t’ai accordé ma dernière fille, reprit-il, non sans quelque émotion, parce que je suis à présent une vieille bête et que tu m’as fait envoûter lâchement par des magiciens. Mais sache-le bien, mon sacrifice dépasse les actes les plus héroïques de l’histoire et même de la mythologie, et Œdipe ne l’eût pas fait pour Antigone.

Il disait vrai, certes, et l’assimilation n’était pas hyperbolique. Distant de sa fille aînée, sinon tout à fait séparé, depuis six ans, il avait reporté sur la cadette toute sa tendresse paternelle et elle jouait, dans le soir attristé de sa vie, le rôle d’Antigone en effet dans la fuite d’Œdipe devant les dieux. Le seul tableau que le maître eût dans sa chambre était le portrait d’Estelle, par Hébert, admirable pièce d’art, placée au-dessus du pupitre à copie, et qui présidait ainsi jusqu’aux insomnies du malade. La condition primordiale et sine qua non du mariage avait été, de part et d’autre, que le portrait ne quitterait pas plus la chambre que le modèle la maison du père. Cette clause impliquait pour le jeune ménage une lutte avec « Langue de cô » où ne reculait pas notre courage.

À la vérité, ni l’une ni l’autre des deux filles de Théophile Gautier ne pouvaient guère pardonner à leurs tantes, Lili et Zoé, surtout à la dernière, la conduite qu’elles avaient menée contre leur mère dans le drame de famille où avait sombré le bonheur intime du poète. Je ne révèle rien à personne en disant que le mariage de Judith Gautier avec Catulle Mendès, en 1866, avait été la cause d’un dissentiment profond entre les parents de l’épousée. La mère, vaincue, avait cédé la place et s’était retirée d’un foyer où elle ne commandait plus. La pauvre excellente femme, il faut bien le dire, n’était pas trempée par la nature pour défendre une position, acquise par trente ans de dévouement, mais mal assise et qui, par la force des choses, était irrégularisable. Elle s’en était donc allée du côté des jeunes époux, et les tantes, accourues, de Montrouge où elles rongeaient leur frein de célibat, avaient repris, avec la queue de la poêle, une domination de lignée à laquelle le faible Théo ne s’était jamais entièrement soustrait. Dans les races méridionales, la hiérarchie de famille donne à la parenté de sang le pas de préséance sur la parenté conjugale et Mme Ernesta Grisi n’était même pas autorisée à se prévaloir de cette dernière.

Les cigares, aux dents du fumeur sans conviction qu’était Gautier, tournaient rapidement à la chique, malgré le secours, quelquefois phosphorescent, des suédoises, et ce fut sur une jonchée de bâtonnets amorphes et brisés qu’il poursuivit ses instructions.

— Tu déjeuneras donc demain avec Ernesta, et, soit avant, soit après, selon ta convenance, tu lui demanderas, à elle aussi, la main d’Estelle. Elle a participé à sa confection. Elle a donc tous les droits, reconnus ou non, à opposer son veto à tes outrecuidantes espérances. Sois insinuant, et chante-lui quelque chose. Tu as un sifflet de ténor et elle trouve déjà que tu ressembles à Mario. Je te permets d’abuser de cette illusion.

Malgré les instances de Me Fovard, notaire de la famille et son ami de jeunesse, Théophile Gautier ne consentit jamais à conduire à la mairie l’honnête et brave créature, trente fois digne de la consécration, qui lui avait donné deux filles. Avant de la connaître, au temps des Jeunes-France, un roman d’amour, à Passy, lui avait fleuri un autre enfant, qui était Théophile Gautier fils, et dont la mère vivait encore. C’était, elle aussi, une personne des plus honorables, charmante, affable et gaie, qui méritait assurément le même honneur, et à titre égal, que son innocente rivale. Les tantes la nommaient Eugénie et lui témoignaient une faveur qu’elle déclinait discrètement, avec un tact admirable.

Fait singulier, le poète lui avait toujours inspiré une terreur insurmontable. Elle avait passé sa vie à le fuir et à lui cacher ses retraites. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi l’homme le plus doux qui ait existé put lui produire cet effet de croquemitaine. À Versailles, où elle demeurait lorsque Gautier m’emmena lui rendre visite, et où elle l’avait hospitalisé pendant la Commune, elle se défendait à peine de cette anxiété invétérée, dont le problème psychologique me reste insoluble.

Toujours est-il que, placé entre deux devoirs sentimentaux qui se contrecarraient l’un par l’autre, le maître jugeait plus équitable de résister aux pressions de Me Fovard et d’équilibrer, par leur simple naturalisation légale, les intérêts de ses trois enfants de deux lits. Mon opinion est qu’en ceci il obéit aux préceptes de la grande morale, que la petite tue, a dit Mirabeau.

Le lendemain, à l’heure dite, le pauvre Catulle Mendès vint donc rue de Longchamp reprendre sa place de famille. Il était fort troublé et il craignait le premier choc du père, qui ne l’était pas moins que lui. Une partie de volants organisée sur la terrasse, et où les volants tombaient peu sur les raquettes, nous mena jusqu’au son de la cloche et, à table, nous étions dix, Zoé, Lili, Théophile et sa femme, Catulle et la sienne, moi et ma fiancée, Ernesta, Eugénie, de chaque côté du maître, patriarche binube, entouré de sa postérité, c’est-à-dire douze, avec Éponine.

XX

LE MARIAGE


Le mariage avait été fixé, pour l’église, au 15 mai (1872), et, pour la mairie, à la veille, selon l’usage. Les témoins de l’épousée étaient Eugène Giraud et Claudius Popelin, le poète émailleur qui, par son union morganatique avec la princesse Mathilde, se revêtait pour la circonstance d’une autorité précieuse au cœur du Maître. Quant aux miens, pouvais-je en avoir un autre que Zizi, devenu, sous le nom patronymique de Charpentier, un gros notable de la Ville Lumière ? Le deuxième s’appelait Henry Delas. Il était chef de bureau à la Caisse des Dépôts et Consignations. Il avait joué deux rôles importants dans ma vie, et je lui avais une gratitude profonde de l’appui qu’il m’avait prêté à une époque douloureuse, où toutes mes joies d’enfant avaient sombré dans les larmes. Je les avais pleurées chez lui, au milieu des siens, bercé par les rythmes slaves de Frédéric Chopin, qui régnait là sur trois âmes d’élite. Témoin de ma tristesse, Henry Delas devait l’être de mon bonheur. Je lui devais encore, et ce trait d’amitié est inoubliable, de n’avoir jamais, et quel que fût le lieu où je transportasse mes lares errants, manqué de piano. Par ses soins, le meuble sonore me suivait partout en mes essais de location et imposait confiance aux propriétaires. C’est grâce à cet excellent homme que notre bohème ternoise eut toujours ce caractère musical et philharmonique qui lui enchanta de longs jeûnes.

Ces quatre témoins devaient se trouver réunis à la mairie de Neuilly, rue de Sablonville, où j’avais moi-même à conduire ma mère, tandis que de son côté, Théophile Gautier arriverait avec sa fille. Zizi lui envoya son coupé, que le vieux romantique salua de ce mot si drôle et si mélancolique :

— Tiens, le tilbury de Renduel !…

Et les choses allèrent dans l’ordre normal et ordinaire, sous le vol planant des lois. Le maître écouta religieusement, comme il faisait toujours, l’allocution du « représentant de l’autorité » bardé de l’écharpe aux trois couleurs, et lorsque celui-ci lui demanda s’il consentait à me donner sa fille, il se tourna vers elle et, d’un geste qui semblait suspendre l’épée de Damoclès sur sa tête :

— Il est temps encore, fit-il, décides-en ?

Si je n’avais pas été tranquille, il eût suffi, pour me rassurer, du sourire dont il adoucit cette malice, mais il fallait bien que le père se vengeât un peu du gendre, et j’ai connu depuis le plaisir innocent qu’on éprouve à cette dernière taquinerie.

Le laps de vingt-quatre heures qui, dans nos usages, sépare le mariage civil du mariage religieux, crée aux jeunes couples investis de leurs droits naturels une situation assez étrange, et dont un auteur comique tirerait une jolie pièce. Je m’y suis moi-même essayé quinze ans plus tard, dans une bouffonnerie représentée au Palais-Royal, et qui, malgré la collaboration d’Edmond Gondinet, y eut un sort précaire. Il en eût été autrement peut-être si je m’étais mieux inspiré de ma propre expérience, comme aussi des développements que les tantes Zoé et Émilie se plurent à apporter au thème. Ils étaient même trop ingénieux pour elles, et j’ai toujours soupçonné l’auteur du Tricorne enchanté, bastonnade mêlée d’un couplet, d’avoir, pour la sortie, été dans la coulisse.

— Il va être minuit, me dit-il en me reconduisant à la porte, et les convenances exigent que tu rentres chez toi. Nous te garderons sévèrement ta femme jusqu’à demain. De ton côté, évite les dangereuses rencontres et file les yeux baissés le long des maisons closes. Si, par hasard, tu ne pouvais pas dormir, crois-moi, fais-lui des vers, elle les adore, et je te les corrigerai !… Bonne nuit, mon gendre.

Le lendemain, tout ce que Paris comptait d’illustre dans les arts et les lettres débordait en cohue autour de l’église Saint-Pierre de Neuilly, qui, à dix heures, était déjà pleine. Si Théophile Gautier était universellement admiré, il était encore plus aimé, et, si excentrique que fût la rue de Longchamp, le boulevard s’y prolongeait quand il s’y passait un événement intéressant le bon et grand Théo.

De la cérémonie religieuse je n’ai rien à conter, sinon que Faure vint de lui-même y chanter, accompagné par l’excellent musicien Lafitte, organiste de Saint-Laurent, et vieil ami de la famille. Gautier ne put se rendre à l’église qu’en chaussons fourrés, car il avait déjà les pieds et les jambes gonflés par l’albuminurie, mais il ne voulut point s’asseoir et il entendit la messe debout, les yeux perdus dans une rêverie qui ne parut de bon augure à personne. On avait, du reste, oublié d’apporter à l’officiant l’acte civil du mariage, et pendant que Maurice Dreyfous courait le chercher sans savoir où, car il avait été, la veille, jeté à l’aventure dans la corbeille à papiers, ou ailleurs, le prêtre fit jurer à nos témoins qu’ils l’avaient vu, touché et même signé, et que par conséquent nous n’en avions pas lésé la République. On le retrouva, bien entendu, dans la poche même du poète, pendant le déjeuner dînatoire qui suivit l’office. Cujas en avait fait crédit à Jésus.

Ai-je besoin de vous dire qu’à ce déjeuner dînatoire il ne manquait pas un camarade des années d’apprentissage ? Les peintres de la rue de Vaugirard étaient venus en tapissière, amenant avec eux la maman Glaize et le vieux maître du « Pilori ». Il n’était pas jusqu’à la mère Labit, notre ravitailleuse du siège, qui n’eût voulu assister, de la cuisine, à la fête hyménéenne.

On avait dressé deux tables, l’une dans le salon, au milieu des tableaux, pour les membres des deux familles ; l’autre dans la salle à manger, pour les jeunes de la bohème. D’abord intimidés par la présence de l’homme illustre qu’était leur hôte, ils se tinrent sur la réserve la plus correcte et la plus déférente. Ce fut Gautier lui-même qui les mit à l’aise, ne craignant rien tant que d’être traité en mamamouchi, et plus encore en notaire. Et la coupe au poing, le verbe aux lèvres, il leur sonna la joie des Jeunes-France. Cinq minutes après ils jouaient au cheval fondu sur la terrasse.

À la grande table, outre les témoins et les tantes, mes deux beaux-frères et leurs femmes, la maman Ernesta et dame Eugénie, mère de Théophile, le maître avait à sa droite ma mère, et ma grand’mère à sa gauche, et jamais famille régulière et bourgeoise ne fut plus bizarrement entremêlée, sous une tente patriarcale, à une smalah plus diverse en lignée.

Ma pauvre bonne femme de grand’mère, venue exprès de Limours-en-Hurepoix — ce fameux Hurepoix dont le nom jetait le poète dans la béatitude — était partagée entre deux sentiments, également confus, où elle cherchait vainement à s’y reconnaître. Elle ne s’orientait pas dans la roulotte. Dans l’océan d’incertitude où la plongeaient les longs cheveux romantiques et l’aspect turc de l’hôte, la seule rosette d’officier de la Légion d’honneur, qui lui ornait la boutonnière, était comme la boussole à laquelle elle demandait son chemin. Eugène Giraud et Claudius Popelin s’amusaient follement à suivre dans les yeux de cette douce aïeule le conflit d’âme de la poule qui voit l’un de ses petits descendre à la mare aux canards. Ils étaient si divinement tendres et si mouillés d’amour, les yeux admirables de ma grand’mère !

Et l’heure sonna, redoutée des pères, où le voleur emporte le trésor dérobé. Nous la prolongeâmes le plus longtemps qu’il nous était possible, car nous savions, hélas ! le glas qu’elle lui tintait. Debout à la fenêtre de sa chambre, il fit venir la calèche du vieux loueur qui l’avait emmené si souvent, avec elle, au théâtre, les soirs de premières ; il nous embrassa, la gorge serrée sans mot dire, prit Éponine sur les genoux, et continua son rêve de l’église.

— À Rosebois, maison du bonheur, chez la maman Glaize !


Cy finissent mes années d’apprentissage, le gai roman de ma jeunesse et la première partie des Souvenirs de Caliban.