Valentin, Récit du Bas-Maine

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Valentin, Récit du Bas-Maine
Revue des Deux Mondes2e période, tome 38 (p. 618-647).


VALENTIN


RÉCIT DU BAS-MAINE.


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I.


Sa mère à peine l’eût coiffée,
Un beau soldat l’a-t-enlevée…


Celui qui chantait cette naïve chanson était un jeune paysan aux yeux bleus, aux cheveux blonds et bouclés. Monté sur un maigre cheval à longs crins, il conduisait à l’abreuvoir une demi-douzaine de vaches au poil luisant qui marchaient d’un pas lent et broutaient quelques touffes d’herbe le long des fossés. Une chèvre à la traînante mamelle marchait à l’avant-garde du troupeau, escortée de deux chevreaux qui s’en allaient à l’aventure, bondissant et s’attaquant l’un l’autre avec leurs cornes naissantes. Le petit pâtre, — il n’avait pas plus de douze ans, — poussait devant lui les bêtes confiées à sa garde, et tout en répétant gaîment sa chanson, il promenait son aiguillon sur son bras gauche, comme s’il eût appuyé l’archet sur les cordes d’un violon. Heureux enfant ! né loin des villes, insouciant et libre comme l’oiseau, fier de commander aux dociles animaux habitués à entendre sa voix, il rappelait, par sa physionomie rustique et gaie, les bergers que le peintre Berghem place avec tant de grâce dans les sentiers ombreux de ses paysages. Il ne pensait à rien, et pourtant il y avait une harmonie parfaite entre la joie sereine qui rayonnait sur son front et l’aspect souriant de la nature, qui s’épanouissait au souffle du printemps. Le même rayon de soleil qui couvrait de fleurs blanches la tige de l’aubépine faisait éclore dans son âme candide des sensations plus vives que de coutume. Le gazouillement de la fauvette, le sifflement du merle, le cri moqueur du geai, le roucoulement du ramier, le faisaient songer aux nids cachés sous la mousse ou perchés entre deux branches à la cime des grands arbres. Et il allait, chantant toujours, s’enfonçant de plus en plus dans un chemin étroit au-dessus duquel des châtaigniers au tronc noueux et fendu croisaient leurs rameaux à peine revêtus de feuilles naissantes. À l’extrémité de ce petit chemin coulait un clair ruisseau ; il roulait paisiblement sur un lit de sable et de cailloux, ombragé par des touffes d’aulnes dont les tiges élancées s’inclinaient au vent avec un sourd murmure : on eût dit que ces arbres au bois tendre et flexible se plaignaient du mouvement continuel que leur imprimait la brise.

Arrivées au bord de l’eau limpide, les vaches y plongèrent simultanément leurs naseaux, puis elles levèrent la tête d’un air béat et demeurèrent un instant immobiles, tandis que la chèvre et ses petits, suivant leurs instincts capricieux, s’écartaient du troupeau pour aller tondre les premières feuilles des saules. Le jeune pâtre poussait son cheval dans le ruisseau et l’y promenait à droite et à gauche en chantant toujours.

— Bonjour, Valentin, bonjour, mon enfant, dit tout à coup une petite voix qui s’élevait du milieu des aulnes.

L’enfant se tut instantanément et devint rouge comme une cerise. La même voix reprit : — Tout le monde va bien à la ferme du Cormier ?

— Oui, répondit l’enfant, mais si bas, si bas, qu’un rouge-gorge perché sur une branche à côté de lui pouvait seul l’entendre.

— Pourquoi ne veux-tu pas me répondre, mon enfant ? continua la même voix. Tu chantais si bien tout à l’heure !… As-tu donc peur ? Regarde-moi, regarde par ici !…

Valentin, qui tenait obstinément sa tête baissée, jeta un coup d’œil furtif du côté des aulnes. Il aperçut une petite dame, enveloppée dans une pelisse noire dont le ruisseau transparent réfléchissait l’image en l’allongeant d’une façon démesurée par l’effet du mouvement que les pas du cheval avaient imprimé à l’eau. L’endroit était solitaire et mystérieux. Persuadé qu’une fée venait de se montrer à lui, le jeune pâtre ressentit une frayeur mortelle. De rouge qu’il était, son visage devint pâle. Donnant de grands coups de talon dans les flancs de son cheval, il s’élança hors du ruisseau sans oser regarder en arrière. Un bruyant éclat de rire qu’il entendit sortir du milieu du feuillage acheva de lui faire perdre la tête ; il se mit à piquer avec son aiguillon la croupe des vaches flegmatiques, comme pour les engager à se soustraire par la fuite à quelque danger invisible. Ces bêtes patientes et timides partirent d’abord en galopant droit devant elles, puis se jetèrent dans un sentier écarté, secouant leurs cornes, lançant des ruades, s’effrayant l’une l’autre. Valentin essayait vainement de les calmer ; elles fuyaient toujours, ne s’arrêtant que pour reprendre haleine et regardant autour d’elles d’un air inquiet.

— Ah ! les vilaines bêtes ! criait Valentin, rudement secoué par le trot de son cheval, dont il tenait la crinière à deux mains ; si elles s’engagent dans la grande route, jamais je ne pourrai les ramener à la ferme…

La pensée de rentrer à la ferme sans son troupeau plongea l’enfant dans un véritable désespoir. Il s’arrêta et se mit à pleurer. Les vaches, n’entendant plus derrière elles le trot du cheval et la voix du pâtre, firent halte à leur tour, et semblèrent se demander pourquoi elles avaient couru si vite et si loin. Après un moment d’arrêt, elles rebroussèrent chemin, au pas, tranquilles et calmes, comme il convient à d’honnêtes animaux qui consentent à vivre dans la servitude. La chèvre, qui cherchait par ses bêlemens répétés à maintenir près d’elle ses deux chevreaux, reprit sa place à l’avant-garde, et Valentin, toujours effrayé, mais un peu consolé de voir son troupeau rentré dans l’ordre, regagna tout doucement le chemin de la ferme. Il essuya ses larmes, et s’il ne chantait plus, les merles perchés sur les buissons sifflaient avec un tel entrain qu’on eût dit qu’ils voulaient lui faire oublier ses craintes et sa mésaventure. Enfin les vaches arrivèrent dans la cour de la ferme, et chacune d’elles reprit sa place devant la crèche, tandis que le jeune pâtre fermait sur son cheval la porte de l’écurie.

Valentin se garda bien de parler à personne de ce qui venait de lui arriver. Midi sonnait à la petite horloge de la ferme ; c’était l’heure du dîner. Les assiettes fumantes venaient d’être rangées autour de la table, et tous, petits et grands, mangeaient de bon appétit, quand la mère de famille, allongeant la tête du côté de la fenêtre, dit avec l’accent de la surprise : — Une voiture qui vient par ici ! — Chacun se leva, tenant sa cuiller à la main, et se dirigea vers la porte.

— En conscience, c’est un carrosse avec deux chevaux et deux domestiques galonnés ! s’écria une petite fille…

— Veux-tu te taire. Rosette, reprit la mère de famille ; c’est Mlle Du Brenois, celle qui habite le château des Roches…

Le carrosse, qui marchait vite, parut bientôt devant la ferme. Tandis que le cocher demeurait immobile sur son siège, le laquais ouvrit la portière et abaissa le marchepied. Du fond de la voiture sortit la petite dame vêtue de noir dont la vue avait si fort effrayé Valentin une demi-heure auparavant. L’enfant ne l’eut pas plus tôt reconnue, qu’il courut se cacher dans le cellier, et, blotti derrière la porte, il se mit à regarder par le trou de la serrure. Sa surprise redoubla quand il vit la petite dame se débarrasser de sa pelisse noire, la déposer entre les mains de son laquais, et s’avancer d’un pas rapide, parée d’une robe de soie aux couleurs éclatantes. Cette fois il crut avoir devant lui la Belle au bois dormant, dont on lui avait raconté l’histoire pendant les veillées d’hiver, et qu’il avait vue si souvent représentée au naturel dans les images que les colporteurs vendent à travers les campagnes.

Mlle Du Brenois salua d’un sourire affectueux les habitans de la ferme, qui la regardaient avec ébahissement ; puis, s’adressant à la mère de famille : — Ma bonne Jeanne, dit-elle, continuez votre repas, je vous en prie… Quand on a travaillé, on a bon appétit, n’est-ce pas, mes enfans ?

— Vous êtes bien bonne, mademoiselle, répliqua la mère Jeanne avec embarras.

— Voyons, Jeanne, reprit Mlle Du Brenois, vous êtes un peu surprise de me voir, n’est-il pas vrai ? Vous cherchez vainement à deviner le sujet qui m’amène… Je vais vous le dire, ma bonne femme. Vous êtes veuve, vous avez cinq enfans à élever…

— C’est bien vrai, mademoiselle, quatre garçons et une fille qui n’a pas dix ans… Les garçons sont à demi grands, ils travaillent de bon cœur, et nous nous tirerons d’affaire, s’il ne nous arrive rien ; mais, c’est égal, ça nous tient bien !…

— Et, quoique vous soyez chargée de famille, reprit Mlle Du Brenois, vous avez pris avec vous un orphelin, un gentil petit garçon dont on m’a parlé au château, et que j’ai rencontré tout à l’heure. J’avais mis pied à terre et je marchais au bord du ruisseau, quand il y vint lui-même avec ses vaches… Mais où est-il donc ? Je ne le vois pas ici…

— Valentin, Valentin ! cria la mère Jeanne ; où donc est-il allé ?

— Ma mère, dit tout bas la petite Rosette, je sais bien où il est… Tenez, là, dans le cellier…

La mère Jeanne fit signe à l’aîné de ses garçons d’aller chercher le fugitif, qui ne tarda pas à paraître. Il avait la tête basse, et tenait ses grands yeux bleus inclinés vers la terre.

— En vérité, dit Mlle Du Brenois, je ne puis comprendre pourquoi je lui cause tant de frayeur !…

— Que voulez-vous, mademoiselle ! dit la mère Jeanne. Ça ne voit personne, c’est timide… Allons donc, vilain laid ; veux-tu bien te tenir droit et dire bonjour…

— Laissez-le, laissez-le, dit Mlle Du Brenois ; ne le faites pas pleurer… Cet orphelin que vous avez charitablement recueilli sous votre toit, Jeanne, je vous demande de me le céder… Je suis seule au château des Roches, seule dans cette vaste demeure. Donnez-moi cet enfant ; je l’élèverai avec tendresse, et je tâcherai de faire son bonheur.

— Il est bien à vous, si vous voulez le prendre, mademoiselle, répondit la fermière ; il sera plus heureux avec vous qu’avec moi.

— Et toi, mon enfant, veux-tu venir habiter le château des Roches ?

À cette question que lui adressait Mlle Du Brenois, Valentin répondit par un signe de tête négatif.

— C’est comme un fait exprès, dit la fermière ; il suffît qu’il y ait du monde pour qu’il ne veuille rien dire. Il est pourtant bien gai, le petit gars ; ce n’est pas parce que je l’ai élevé, mais il est tout à fait aimable et bien avisé !…

— Voyons, mon enfant, ajouta Mlle Du Brenois en le prenant dans ses bras, veux-tu être mon fils, Valentin ? Tu demeureras avec moi, je te donnerai de l’instruction, tu seras militaire, si cela te plaît, et un jour tu porteras un bel uniforme comme mon neveu, qui est capitaine de hussards.

Pendant qu’elle parlait ainsi, l’enfant levait peu à peu les yeux ; son visage s’épanouit : il regarda en souriant Mlle Du Brenois, et répondit tout bas : — Je veux bien m’en aller avec vous…

— Voilà qui est arrangé, dit en se levant Mlle Du Brenois ; fais ton paquet, Valentin, et partons.

Le paquet fut bientôt prêt ; la mère Jeanne adressa quelques paroles d’adieu à Valentin en lui recommandant de se montrer docile et reconnaissant envers Mlle Du Brenois, puis elle le congédia sans émotion. Au fond de son cœur, elle remerciait Dieu d’être débarrassée du fardeau qu’elle avait accepté sans murmurer. Les enfans de la fermière avaient la même pensée ; peut-être même étaient-ils jaloux de l’intérêt que témoignait à l’orphelin une dame aussi riche et de l’heureux avenir qui l’attendait. Quant à la petite Rosette, elle se mit à sangloter. Valentin, trop jeune encore pour travailler aux champs, passait chaque jour de longues heures avec elle ; ils allaient ensemble chercher des nids, cueillir des bluets et ramasser des noisettes le long des haies. Qu’allait-elle devenir sans lui ?

— Mes enfans, dit la fermière, quand la voiture se fut éloignée, Mlle Du Brenois a beau être bien riche ; jamais je n’aurais consenti à lui céder l’un d’entre vous. Ceux que Dieu m’a donnés, je les garde, il m’aidera à les élever ; mais un orphelin appartient à qui le réclame.

Trois lieues de pays séparaient la ferme du Cormier du château des Roches, triste manoir du temps d’Henri IV, situé au centre de la contrée pittoresque et sauvage dont la ville de Mayenne est le chef-lieu. La rivière du même nom coulait à l’extrémité du parc. Une vieille futaie couronnait le vallon encaissé au fond duquel tournait la roue d’un moulin, versant sa nappe d’eau argentée à l’ombre des saules. Parmi les roches qui encombrent en cet endroit le lit de la rivière, les truites agiles aiment à remonter le courant et à se jouer sous l’écume des cascades. Assis fièrement sur son coteau, entouré de beaux arbres, le château offrait une assez belle apparence ; les hautes girouettes de ses tourelles, perçant l’épaisseur du feuillage, attiraient de loin les regards du voyageur. Cependant il en était de ce manoir comme de tant d’autres que le passant contemple d’un œil d’envie : pour s’y plaire, il faut y être né ; pour en supporter la monotonie accablante, il faut y avoir des souvenirs d’enfance. Le château des Roches, perdu dans la solitude d’un pays couvert, conservait quelque chose de la physionomie austère et revêche des gentilshommes ligueurs qui l’avaient bâti. Mlle Du Brenois, y étant née, s’y trouvait à merveille et n’en sortait presque jamais. Ses pensées n’allaient point au-delà des limites de ses terres, qu’elle aimait à parcourir dans sa voiture, presque toujours en tenue de gala. Elle prenait plaisir à visiter ses nombreux fermiers, dont elle recevait avec grâce les respectueux hommages. Pourquoi, arrivée à l’âge de cinquante ans, s’était-elle décidée à prendre sous sa protection l’orphelin que la fermière du Cormier avait recueilli sous son toit ? Aucun des vieux serviteurs du château ne le savait, et tous s’accordaient à voir dans cette détermination de Mlle Du Brenois une manie de vieille fille.


II.

Lorsque la voiture arriva à l’entrée de la longue avenue qui conduisait au château des Roches, Mlle Du Brenois montra du doigt au jeune enfant assis près d’elle les tourelles pointues qui apparaissaient au milieu des arbres.

— Tiens, Valentin, voilà la maison que tu vas habiter, lui dit-elle ; une belle demeure, n’est-il pas vrai ?

L’enfant regarda tout au bout de la longue allée de hêtres aux troncs blancs la façade sévère du vieux manoir, dont il distinguait à peine l’étage supérieur, percé de fenêtres hautes et étroites. Peu à peu l’édifice s’offrit à lui avec sa teinte grise, ses murs lézardés en maints endroits et ses tourelles sombres, que le lierre avait envahies de la base au sommet. Il ne répondit rien, et continua de tenir ses yeux fixés sur le château. Bientôt la porte de la cour s’ouvrit à deux battans.

— Nous voilà rendus, dit Mlle Du Brenois ; abaisse la glace, Valentin, et dis au cocher d’avancer jusqu’au pied du petit escalier, devant la tourelle du nord.

L’enfant ouvrit brusquement la portière et se précipita à terre ; il étouffait dans cette voiture fermée. Quant à parler au cocher, il s’en garda bien. Cet homme galonné, carrément assis sur son siège, lui inspirait une sorte de terreur.

— Eh bien ! eh bien ! cria Mlle Du Brenois, où va-t-il donc, le petit étourdi ? Joseph, abaissez le marchepied ; je voulais me faire descendre devant le petit escalier, mais je m’arrêterai ici… Rappelez l’enfant, Joseph.

Le laquais se hâta de rejoindre Valentin. Celui-ci, étrangement dépaysé dans cette cour pavée de grandes dalles sur lesquelles se projetait l’ombre du massif château lourdement appuyé sur ses quatre tourelles, avait couru vers le jardin : il était là, debout devant une douve aux eaux verdâtres, au fond de laquelle une douzaine de canards prenaient leurs ébats.

— Eh bien ! lui dit Mlle Du Brenois, que faisais-tu là-bas ?… Nous ne sommes pas ici à la ferme du Cormier, mais bien au château des Roches. Viens avec moi et montons à ta chambre. Nous voici au premier, allons plus haut,., là ! Tu vois ce cabinet tapissé de papier bleu, c’est là que tu coucheras. La vue est belle d’ici ! Les coteaux, l’avenue, et puis mes fermes à droite et à gauche, on embrasse tout d’un coup d’œil. Cette autre porte est celle de la bibliothèque ; tiens, regarde.

L’enfant fit un pas en avant et resta interdit en voyant deux mille volumes rangés sur des rayons poudreux.

— Quand tu sauras lire, ajouta Mlle Du Brenois, tu auras là de quoi t’occuper. Histoire, littérature ancienne et moderne, sciences, que sais-je ? tout ce qui peut servir à orner l’esprit a été rassemblé dans cette bibliothèque.

Valentin contemplait avec épouvante tous ces gros livres, qui exhalaient une odeur de bouquins. Comme la plupart des enfans de la campagne, il avait une secrète répugnance pour tout ce qui tient de près ou de loin aux écoles et aux pédagogues ; il crut qu’il serait condamné à lire les uns après les autres ces innombrables volumes, dès qu’on lui aurait appris à connaître ses lettres, et cette perspective lui donna le frisson. S’il l’eût osé, il se fût précipité au bas de l’escalier pour gagner la porte et se sauver à travers champs. Un profond chagrin s’empara de lui ; il suivait, l’œil morne et sans mot dire, tous les pas de Mlle Du Brenois, qui le promenait à travers les longs corridors du château. Il lui semblait que les vieux fauteuils aux pieds sculptés recouverts de housses causaient entre eux et tenaient conseil en attendant des hôtes mystérieux. Comme le pauvre enfant était en sabots, le bruit que faisait sa chaussure de bois tandis qu’il parcourait les escaliers sonores retentissait d’étage en étage, et à chaque instant il tournait la tête, croyant entendre quelqu’un marcher derrière lui.

Valentin se sentait donc mal à l’aise dans ce vaste château, où il ne voyait d’autre habitant que Mlle Du Brenois, qui allait et venait en se prélassant dans ses robes de soie avec un bourdonnement pareil à celui que produisent les élytres du hanneton. Quand le dîner sonna, l’enfant, qui ressentait un violent appétit, s’assit timidement et de côté sur un fauteuil en face de sa protectrice, et se mit à croquer à belles dents le morceau de pain blanc placé près de lui.

— La frugalité est une bonne chose, mon enfant, dit Mlle Du Brenois avec un sourire ; mais il faut apprendre à savoir manger et aussi à se tenir à table… Joseph, redressez-le, et montrez-lui à étendre sa serviette sur ses genoux… L’enfant intimidé laissa tomber son pain sur la table, et, tandis que le laquais l’asseyait carrément sur son fauteuil, ses yeux rencontrèrent deux portraits de famille accrochés à la muraille. La représentation d’un visage humain de grandeur naturelle produit toujours une impression très vive sur les gens ignorans et simples qui ne voient que la réalité dans les œuvres de l’art. Valentin pâlit ; il demeura comme subjugué par les regards sévères que lançaient sur lui du fond de leurs cadres ces portraits imposans.

— Tu regardes ces portraits avec tant d’attention que tu oublies de dîner, dit Mlle Du Brenois. Ce sont mes aïeux, mon enfant. L’un, celui que tu vois là, revêtu de la cuirasse, la tête couverte d’une perruque poudrée, fut maréchal-de-camp dans les armées du roi ; l’autre était capitaine aux gardes. Ils périrent tous les deux sur le champ de bataille, le premier d’un coup de mousqueton, le second d’un biscaïen qui lui emporta la tête… C’est affreux à penser !

— Est-ce celui-là qui revient la nuit et qui se promène dans les escaliers du château ? demanda Valentin en se levant sur son fauteuil. La mère Jeanne en a parlé bien souvent.

— La mère Jeanne ne sait ce qu’elle dit, répliqua Mlle Du Brenois ; elle a répété une vieille histoire que l’on racontait ici il y a vingt-cinq ans, lorsqu’elle était employée au château… Mange donc, Valentin ; le second service est passé, et tu as encore ton potage devant toi…

Mais Valentin ne mangeait pas, il avait peur pour tout de bon. Les récits de la fermière du Cormier se retraçaient à son esprit avec tant de force qu’il croyait voir le capitaine aux gardes, frappant les dalles de ses bottes éperonnées, marcher le long des corridors à la recherche de sa tête absente. Cette idée le hanta bien plus encore quand il fut retiré dans sa chambre à coucher, située au second étage, près de la bibliothèque, au sommet de l’une des quatre tourelles. Jamais il n’avait passé une nuit seul dans une chambre quelconque, jamais il n’avait été abandonné dans les ténèbres et dans la solitude aux hallucinations qui traversent parfois le cerveau des enfans. Dans cette tourelle où aucun danger ne pouvait le menacer, Valentin ne cessa de rêver à toute sorte de périls imaginaires. Les animaux les plus inoffensifs, souris effarées, hibous redoutant la lumière, lui causèrent d’incessans cauchemars en trottant derrière les tapisseries et en poussant des cris plaintifs du haut des toits. Il n’y eut de trêve à ses terreurs qu’au moment où l’hirondelle, toujours éveillée avant l’aube, annonça par son gazouillement matinal l’approche du jour. Valentin, comprenant que l’heure des apparitions était enfin passée, sauta à bas de son lit, s’habilla en toute hâte, et descendit quatre à quatre les marches de l’escalier en tenant ses sabots dans les mains. Il tira doucement les verrous de la porte, escalada avec la légèreté de l’écureuil le mur de la cour, contre lequel croissait un vieux if dont les branches lui tinrent lieu d’échelle, et, une fois dehors, il se mit à courir comme un lièvre. Après trois heures d’une marche précipitée à travers les champs humides de rosée, il arriva haletant et fatigué devant la ferme du Cormier. La petite Rosette, qui tricotait près de la porte, l’aperçut aussitôt.

— Est-ce bien toi, Valentin ?… Ma mère, s’écria-t-elle avec étonnement, voilà Valentin qui est revenu !

— Impossible,… dit la fermière.

— En conscience c’est bien lui ! Comme te voilà tout trempé de rosée ! Entre donc, Valentin…

Honteux et craignant les reproches de la fermière, l’enfant approchait avec hésitation.

— Ah ! petit vagabond ! lui dit la mère Jeanne, je parierais que tu as fui du château comme un poulain qui s’échappe de l’écurie… Que va dire Mlle Du Brenois !… Allons, viens ici, mange un morceau, et je vais te faire reconduire au château des Roches… Il n’y a plus de place pour toi dans ma maison depuis que tu en as trouvé une meilleure. — Puis, appelant l’aîné de ses fils : — Jean, lui dit-elle, donne l’avoine au cheval et prends ta veste. Dans une demi-heure, tu partiras avec Valentin.

Celui-ci comprit qu’il n’y avait qu’à obéir ; il eut envie de pleurer, et regarda tristement la petite Rosette, qui se tenait immobile près de la porte et tout effrayée des paroles que sa mère venait de prononcer. Jean sella le cheval, et Valentin monta en croupe derrière lui. Ils trottèrent ainsi tous les deux pendant une heure sans rien se dire. De temps à autre, Jean appliquait un coup de houssine sur les flancs du paisible coursier, qui n’allait pas plus vite pour cela. Valentin, le cœur gros, les yeux pleins de larmes, s’abandonnait à de tristes pensées. Quand ils ne furent plus qu’à une lieue du château des Roches, Jean arrêta son cheval.

— Valentin, dit-il à haute voix, tu trouveras bien ta route tout seul à présent, n’est-ce pas ? Notre bête est lasse, j’ai envie de te descendre ici…

Valentin descendit sans répondre. — Tu vois bien les tours du château, par-dessus les arbres, à gauche ?… Tu n’as qu’à suivre la grande route jusqu’à la croix, et puis après tu prendras la traverse, si tu veux. Tu seras bientôt rendu, toi qui vas bien !… — Ayant ainsi parlé, Jean tourna bride et disparut derrière les arbres.

Quand il se vit seul, abandonné en pleine campagne, à deux grandes lieues de la ferme du Cormier, Valentin demeura fort indécis sur le parti qu’il devait prendre. Retourner auprès de sa mère adoptive était chose impossible ; celle-ci venait de lui faire entendre que sa porte ne s’ouvrirait plus pour le recevoir. On se fût montré moins sévère au château des Roches : Mlle Du Brenois, qui avait ri de la fuite précipitée de son petit protégé, s’attendait à le voir reparaître, et lui ménageait un bon accueil ; mais Valentin s’était senti tellement dépaysé dans ce vieux manoir, il y avait éprouvé de si terribles impressions, qu’il ne pouvait se décider à y revenir. Assis sur le bord d’un fossé, il contempla pendant quelques minutes avec un profond découragement les verdoyans coteaux éclairés par un soleil de mai, où tout était gai et rayonnant, où tout souriait, excepté lui. Bientôt, ranimé par la douce influence du printemps, il se leva et se mit à marcher vers la grande route. Si les fleuves sont des chemins qui marchent, a dit un philosophe, on peut dire aussi qu’il y a sur les grandes routes comme un courant qui entraîne le voyageur et le pousse en avant. Valentin, qui allait à l’aventure, droit devant lui, hâta le pas, et arriva bientôt au fond d’un vallon étroit qu’un frais ruisseau traversait dans toute sa longueur. De vieux chênes, dont les racines capricieuses s’étaient implantées dans les fissures du roc creusé par les eaux, étendaient leurs rameaux sur un épais gazon, et formaient l’entrée d’une lande spacieuse qui s’enfonçait au loin parmi les champs cultivés. C’était un de ces coins de terre, devenus trop rares aujourd’hui, que les communes, — il y a vingt-cinq ans, — ne songeaient ni à aliéner, ni à défricher ; riantes savanes où le piéton pouvait faire halte, l’artiste dessiner des études d’après nature, le rêveur s’asseoir un livre à la main. La vache et la chèvre du pauvre y paissaient en liberté. Lorsque Valentin découvrit cette lande, elle était occupée par une demi-douzaine de vastes chariots autour desquels s’agitait une troupe de gens à la physionomie étrange. Des chevaux débarrassés de leurs harnais, les uns efflanqués et de haute taille, les autres petits, nerveux, aux longs crins, tondaient avidement l’herbe tendre au bord du ruisseau. Valentin s’arrêta pour examiner à son aise cette tribu voyageuse. Les hommes qu’il voyait ramasser du bois mort et allumer du feu sous les marmites portaient des costumes entièrement nouveaux pour lui, carricks et cabans aux couleurs usées, chapeaux et bonnets de formes extraordinaires. Les femmes, vêtues de robes aux nuances éclatantes, qui peignaient et tressaient leurs longs cheveux noirs devant un petit miroir attaché au tronc d’un arbre, ne ressemblaient point aux dames des villes qu’il avait quelquefois aperçues dans son hameau. Les chevaux eux-mêmes avaient des allures indépendantes qui trahissaient des habitudes nomades. Fort inquiet de cette rencontre inattendue, l’enfant restait immobile sur le bord du chemin, dans l’attitude de la surprise, quand un gros homme, porteur d’épais favoris blancs, et qui semblait être le chef de la tribu, lui fit signe d’approcher.

— Petit paysan, lui dit-il avec un accent étranger, veux-tu garder nos chevaux, tandis que nous allons manger ?

— Plaît-il ? répliqua Valentin, troublé par cette brusque interpellation. Est-ce à moi que vous parlez ?

— Je te demande, petit sauvage, reprit l’homme aux favoris blancs, s’il te serait agréable de veiller sur nos chevaux pendant que nous allons prendre un modeste repas : est-ce clair, cela ?… Tu auras ta part de notre dîner pour ta peine : est-ce entendu ?

Valentin comprit le sens de ces paroles, grâce à la pantomime expressive qui les accompagnait. D’un bond, il franchit le ruisseau qui le séparait des chariots, et, après avoir respectueusement salué l’homme aux favoris blancs, il se mit en devoir d’accomplir la tâche dont on l’avait chargé. Pendant qu’il surveillait les chevaux, toute la tribu voyageuse dînait du meilleur appétit. Le repas terminé, chacun se prépara à faire la sieste. Les femmes s’en allèrent dormir dans les chariots ; les hommes reposèrent, mollement couchés à l’ombre des chênes. La sieste ne dura pas moins de deux heures ; il régnait alors dans la lande un silence solennel que troublaient seulement par intervalles les ronflemens de l’homme aux favoris blancs. Les plus jeunes de la troupe furent les premiers à s’éveiller. Tout aussitôt ils se dépouillèrent de leurs cabans, et, après s’être étirés quelques instans, ils s’élancèrent au nombre de cinq ou six sur l’herbe verte, marchant sur les mains, exécutant en avant et en arrière des sauts périlleux et des tours d’une agilité surprenante. Valentin, à qui l’on avait généreusement abandonné les restes du dîner, contemplait avec ébahissement un spectacle si nouveau pour lui. Le chef de la troupe, voyant les jeunes gens en train de s’exercer, saisit un cornet à piston ; l’une des femmes s’arma de cymbales, une seconde s’empara de la grosse caisse ; une aigre clarinette se mit de la partie : bientôt l’orchestre fut au complet. Au bruit de cette musique qui leur était bien connue, les chevaux dressèrent les oreilles et se rapprochèrent du rond formé par les chariots. Aussitôt chacun des sujets de la troupe en prit un par la crinière, et, partant tous au galop, ils décrivirent un grand cercle autour des chênes et répétèrent avec autant d’agilité que de bonne humeur tous les exercices de la voltige.

— Halte ! mes enfans, cria tout à coup l’homme aux favoris blancs en déposant à terre son cornet à piston. Voilà qui est assez. Ménageons-nous pour les représentations qui vont commencer sous peu de jours. Eh bien ! petit paysan, que dis-tu de cela ?

Valentin restait assis sur l’herbe, la bouche béante, tenant toujours la marmite entre ses genoux.

— Petit paysan, reprit l’homme aux favoris blancs, nous allons atteler et partir… Suis-tu la même route que nous ?

— Je ne sais pas, dit Valentin. Où allez-vous ?

— À la foire de la ville voisine, à Mamers, où nous sommes impatiemment attendus. Une affiche a dû annoncer l’arrivée du signor Barboso, — c’est moi ! — et de sa troupe équestre.

Les chariots étaient attelés ; la tribu tout entière se mettait en marche, les uns en voiture, les autres à cheval. Valentin se tenait toujours auprès du signor Barboso.

— En conscience, dit-il d’un air embarrassé, moi je ne sais pas où je vais !…

— Crois-tu que nous le savons nous-mêmes ? répliqua le signor Barboso. Nous allons à l’aventure, fais comme nous, joins-toi à la troupe ; je t’emploierai… à soigner les chevaux, à nettoyer les quinquets ; il y a toujours de la besogne chez nous. D’ailleurs, si tu as des moyens, tu pourras te produire en public, comme tant d’autres, et acquérir de la réputation… Pour faire un artiste, acrobate, écuyer, n’importe lequel, que faut-il ? Rien que de la souplesse et de l’audace. Il y a tant de badauds en ce monde qui ont besoin d’être amusés, qui ne demandent qu’à s’émerveiller… Avec des grimaces et des gambades, en marchant sur les mains au lieu de marcher sur les pieds comme les autres mortels, on se fait applaudir, et l’on vit indépendant, libre comme l’air, insouciant et gai au milieu d’une société qui s’agite et s’ennuie… À propos, mon petit, es-tu bien sûr que tes parens ne courront pas après toi pour te réclamer ?

— Je n’ai plus de parens, répondit Valentin.

— Bravo, bravissimo !… Vagabond et orphelin, tout est au mieux. Partons vite… Tu sais te tenir à cheval, n’est-ce pas ? Eh bien ! monte Cabrito, ce petit cheval noir à longs crins que tu vois là, et marche à mes côtés.

Cabrito était un de ces petits poneys espiègles qui remplissent les rôles comiques dans les intermèdes équestres. Quand il sentit sur son dos le cavalier aux courtes jambes dont il ne reconnaissait pas la main, il se mata, hennit et lit un saut de mouton. Valentin, désarçonné par ce brusque mouvement, roula sur la poussière ; mais, comme il était courageux, il se remit en selle sans prendre garde aux éclats de rire que sa chute avait provoqués. Le malin poney, satisfait d’avoir joué ce mauvais tour au petit paysan, le laissa remonter sans témoigner de mauvaise humeur, et suivit en piaffant la longue caravane qui se déroulait sur la grande route avec une solennelle lenteur. À partir de ce moment, Valentin et Cabrito vécurent dans une parfaite amitié.

À la halte du soir, Valentin échangeait ses habits de paysan contre un costume de fantaisie mieux approprié à sa nouvelle condition. Un feutre pointu couvrait sa tête blonde, il avait endossé une veste gris de fer toute bariolée de galons, et ses pieds se perdaient dans de vastes bottines de maroquin rouge. La petite Rosette, qui était pourtant bien avisée, n’aurait pu le reconnaître sous ce travestissement. Il ne restait plus rien du petit pâtre chercheur de nids, pas même son nom de Valentin : dans la troupe, on l’appelait Fabricio. Décidément le protégé de Mlle Du Brenois était lancé dans la vie nomade, dont le charme consiste trop souvent à courir de déceptions en déceptions à la recherche d’un bonheur chimérique.

« Chien qui court trouve des os, » dit un proverbe turc. Cela est vrai peut-être ; mais il est permis d’ajouter : « Chien errant reste toujours maigre. » Il en était ainsi du signer Barboso. Depuis trente années déjà, il parcourait la France à la poursuite de la fortune, qui s’obstinait à le fuir, toujours gueux, toujours réduit à vivre d’expédiens. À l’époque où Valentin fit sa rencontre, des symptômes de décadence commençaient à se manifester parmi cette troupe que le naïf enfant croyait si brillante. Après avoir donné un petit nombre de représentations dans une ville, elle décampait furtivement, laissant presque toujours des dettes derrière elle. Souvent aussi de violens orages éclataient dans le sein de cette compagnie, que le hasard seul avait réunie sous la bannière de maître Barboso. Les premiers sujets, entraînés par l’ambition ou ennuyés d’être mal payés, rompaient leurs engagemens, afin d’en contracter de plus avantageux avec des troupes rivales ; d’autres se présentaient bientôt, mais moins habiles, moins exercés dans leur art, ils compromettaient la réputation de leur chef. Le public des premières places s’apercevait bien vite qu’on faisait passer sous ses yeux des débutans sans valeur ; les connaisseurs remarquaient que les chevaux usés avaient les jambes raides. Il est vrai que le gros public des foires admirait encore sans réserve cette troupe aux apparences trompeuses, qui défilait triomphalement sur les places, musique en tête, et paradait sur les carrefours en faisant reluire au soleil ses oripeaux fanés. La foule était loin de soupçonner les inquiétudes qui assiégeaient perpétuellement l’esprit du signer Barboso. Calme et majestueux en face du peuple assemblé, superbe en ses allures, emphatique dans ses gestes, le vieux bohémien semblait n’avoir d’autre souci que d’amuser les naïves populations au milieu desquelles il daignait planter sa tente.

Valentin n’avait jamais vécu que parmi d’humbles laboureurs. Il fut donc tout naturellement subjugué par l’ascendant que le chef de la troupe exerçait sur les jeunes gens assez simples pour se placer sous sa dépendance. De son côté, maître Barboso, comprenant le parti qu’il pouvait tirer de cet enfant soumis, docile, habitué à grimper sur les arbres et à franchir les fossés, prit à cœur de le dresser à toute sorte d’exercices. Il s’y entendait à merveille, ayant été lui-même un acrobate distingué avant de devenir directeur d’une troupe équestre. Aidé des leçons d’un tel maître, Valentin, qui ne manquait pas de dispositions naturelles, fit des progrès rapides dans l’art de sauter à pied et à cheval ; en peu de temps, son éducation fut complète.


III.

Quatre ans après sa fuite du château des Roches, le petit protégé de Mlle Du Brenois méritait d’être cité comme un écuyer accompli et comme un clown de première force. Si le signor Barboso eût compté dans sa troupe beaucoup de sujets aussi habiles que Fabricio, il aurait pu conjurer la mauvaise fortune contre laquelle il luttait vainement ; mais le succès dépend souvent des circonstances, et il arrive parfois que l’on trouve un échec là où l’on s’attendait à rencontrer un triomphe. Le signor Barboso en fit bientôt la cruelle expérience. Poursuivant le cours de ses pérégrinations, il venait de dresser son cirque sur le champ de foire d’une grande ville du midi. Une multitude de baraques couvrait la place, la concurrence était redoutable, et les frais absorbaient à peu près tout l’argent des recettes. Le hasard avait amené là, sur le même champ de foire, une autre troupe équestre, nombreuse, florissante, qui attirait beaucoup de monde par son orchestre, composé de quinze musiciens habillés en Hongrois. On la nommait la troupe allemande, il s’agissait de lui tenir tête. Valentin redoublait de zèle et d’activité. Pour dissimuler aux spectateurs l’insuffisance du personnel dont disposait le signor Barboso, il paraissait trois et quatre fois chaque soir sous des noms et sous des costumes différens.

— Fabricio, — c’était son nom de guerre, — Fabricio, mon ami, lui dit un soir le signor Barbosa, tu vois ce que peut faire l’éducation !… Qu’étais-tu lorsque je t’ai recueilli sous ma tente ? Un paysan, rien de plus. Aujourd’hui ta place est marquée parmi les artistes ! On t’applaudit à tout rompre.

— C’est vrai, répondit Fabricio ; les autres savent à peine se tenir debout sur leur selle ! Tous ceux : qui étaient avec vous ont déserté depuis longtemps ; je suis le plus fort de la troupe et le plus ancien. Je n’ai pourtant que seize ans !

— Seize ans ! Quel avenir s’ouvre devant toi, mon ami !

— En attendant, reprit l’écuyer, je ne touche pas d’appointemens !

— Des gages, des appointemens, des honoraires ! reprit le signor Barboso, ils en sont tous là ; c’est au public qu’il faut les demander, et non pas à moi. La concurrence m’a forcé à baisser les prix d’entrée. Et les billets de faveur, et les frais !… Mais à ton âge les applaudissemens me tenaient lieu de tout !

— Les applaudissemens font plaisir, j’en conviens ; mais enfin je m’ennuie d’avoir toujours le gousset vide. Mes vêtemens sont usés jusqu’à la corde…

— Tes vêtemens ! reprit le signor Barboso en croisant avec dignité son carrick sur sa poitrine. N’as-tu donc pas un costume tout neuf pour la nouvelle pantomime ? N’ai-je pas fait remettre une paire d’ailes à ta tenue de zéphyr ?

— Mes vêtemens de ville sont en lambeaux, reprit vivement Fabricio.

— À quoi bon des vêtemens de ville, jeune homme ? répliqua le vieux bohémien. La foule vous envie ces riches costumes de divinités, ces habits aux paillettes éblouissantes, ces vastes pantalons de mamelouks que je vous fournis à profusion. Et vous, poussés par l’esprit de contradiction, vous enviez à la foule ses paletots disgracieux, ses chapeaux informes !… Enfin, si tu veux absolument une redingote, je te donne l’habit de Cassandre qui est dans le vestiaire ; fais-le arranger à ta guise : aussi bien je n’en ai plus besoin ; le goût des arlequinades est passé…

— Non, non, dit Fabricio ; je ne veux plus de vos défroques, j’en ai porté assez longtemps !… Savez-vous bien qu’il m’a été fait des offres de la part de la troupe allemande ?

— Ah ! ah ! fit le signor Barboso en éclatant de rire, la troupe allemande ! mais tu mourrais d’ennui avec ces gens-là !… Des bourgeois, de bons cultivateurs de la Souabe qui travaillent en famille, avec des chevaux de labour !… Tu me fais rire, Fabricio. En vérité, tu as envie de redevenir paysan… Moi qui suis franchement bohémien, qui suis né sur les tréteaux, je méprise ces Germains ; ça n’a pas d’entrain, ça manque de verve…

— Mais enfin cela paie son monde.

— Qu’est-ce que cela ? Tiens, Fabricio, dit avec solennité le vieux bohémien, voici une pièce d’or !… Plutôt que de te voir passer dans cette troupe médiocre, je me dépouillerais en ta faveur de ce vêtement qui a fait avec moi le tour de l’Europe… Eh bien ! tu ne vois pas que je te tends la main ?

Fabricio prit la pièce d’or et serra la main qui la lui offrait.

— Enfant, reprit le signor Barboso, bannis de ton cœur tout sentiment d’ingratitude. J’ai été le soutien de ton jeune âge, tu seras l’appui de ma vieillesse !

Après avoir ainsi parlé, le signor Barboso porta la main à ses yeux comme pour essuyer une larme, et Fabricio, touché du langage pathétique de son maître, se résigna à partager plus longtemps la mauvaise fortune de celui-ci. Cependant il fallut céder le terrain à la troupe allemande, qui avait décidément la faveur du public ; celle du signor Barboso, de plus en plus réduite, plia bagage, et le lendemain il n’en restait d’autre trace sur le champ de foire que le cercle formé sur le sable par le galop des chevaux. Désespérant de pouvoir paraître avec avantage dans les grandes villes, le signor Barboso résolut d’exploiter les petites localités. Il put ainsi se soutenir tant bien que mal et retarder l’époque d’un désastre impossible à éviter. Fabricio était l’âme de cette petite troupe harcelée par la misère. Il sentait qu’elle n’existait que par lui, et quelque envie qu’il eût de la quitter pour chercher ailleurs une position moins précaire, il ne pouvait se résoudre à détruire de ses propres mains l’édifice dont il avait si longtemps conjuré la ruine. Tant que durait la belle saison, il régnait encore une certaine gaîté parmi les jeunes gens des deux sexes enrôlés à la suite du signor Barboso. Le plaisir de parcourir les campagnes verdoyantes, l’aspect d’un beau ciel, la douce chaleur du soleil, entretenaient la bonne humeur. À la vue des laboureurs condamnés à supporter de rudes labeurs en plein air pendant les jours les plus longs et les plus chauds de l’année, la troupe voyageuse, ennemie d’un travail assidu et régulier, ne se trouvait point trop à plaindre. Valentin seul jetait parfois un regard mélancolique sur les pâturages où paissaient les vaches tranquilles ; la ferme du Cormier et ses paisibles habitans lui revenaient en mémoire, et il soupirait.

Mais, quand arrivait l’hiver, la troupe avait souvent de grandes privations à endurer. Il est vrai que le signer Barboso, en homme prudent, choisissait toujours pour hiverner quelque petite ville voisine de la Méditerranée ; il aimait à se chauffer au soleil comme les lézards, et prétendait que le feu est funeste à la santé. Cependant il y avait des pluies, parfois même des froids piquans, sous le beau ciel de la Provence. Dans ces jours néfastes la troupe, réduite à faire relâche et mal abritée sous les toiles du cirque, enviait le toit de chaume du plus pauvre paysan. Un soir, — c’était au mois de janvier, — le signor Barboso avait établi son camp dans un gros bourg, à quelques lieues de Marseille. Son premier soin fut de parcourir la localité, à cheval, avec toute sa suite en grande tenue équestre, annonçant au milieu des éclats d’une musique retentissante une représentation extraordinaire qui devait commencer au coucher du soleil ; mais l’homme propose et Dieu dispose. La première étoile allait se montrer sur le bleu du ciel, les quinquets s’allumaient à l’intérieur du cirque, les lampions fumeux lançaient leurs clartés tremblotantes sur les tréteaux dressés près de la porte, les fanfares sonores avertissaient le public que la séance allait bientôt commencer ; quelques enfans, attristés de ne pouvoir payer un billet d’entrée, se consolaient en admirant les costumes extravagans des écuyers et des écuyères, à la tête desquels Fabricio, — le grand Fabricio, — se tenait debout, les bras croisés, en tenue de zéphyr, les ailes au dos. Tout à coup un vent glacial se mit à souffler ; le mistral, si redouté des Provençaux, s’abattit avec fureur sur la toute petite ville qui avait le bonheur de posséder ce jour-là le cirque du signor Barboso. La place fut déserte en un instant : les habitans s’empressèrent de fermer portes et fenêtres ; ils se blottirent au fond de leurs logis comme des limaçons au fond de leurs coques. Les lampions s’étaient éteints ; trois personnes qui avaient eu le courage de prendre des billets redemandèrent leur argent. Le public dut renoncer au spectacle impatiemment attendu, et le signor Barboso à la recette dont il avait grand besoin. Tous les sujets de la troupe coururent s’abriter dans les chariots ; Fabricio, morne, consterné, ayant jeté sur son brillant costume une couverture de cheval, se cacha en un coin de l’écurie.

— En vérité, dit le seigneur Barboso, qui soufflait dans ses doigts, c’est avoir du guignon ! Ce mistral ne pouvait pas attendre à demain ?… Tiens, Fabricio, les gens de ce pays-ci ne connaissent pas les lois de l’hygiène : ils fuient devant le mistral comme un tas de feuilles sèches. Le froid est salutaire, nécessaire même au corps humain. N’es-tu pas de mon avis ?

— Mon avis est que dans la ferme où j’ai été élevé il y avait toujours bon feu en hiver, et qu’on ne s’y couchait jamais sans souper.

— Il y aura toujours du paysan en toi, Fabricio ! Quand j’ai froid, moi, je songe aux ardeurs de la canicule, et cela me réchauffe. Quand j’ai faim, je me rappelle les bons dîners que j’ai pu faire, et cela me console. Te souvient-il de celui que tu partageas avec nous dans cette lande ?… Il y a longtemps, Fabricio ! Quelle troupe j’avais alors ! Des sujets de premier ordre, des ingrats qui m’ont abandonné pour aller grossir les rangs ennemis…

— Voyons, signor, dit Fabricio d’un ton sérieux, parlons franchement : combien de temps pensez-vous que nous puissions aller ainsi ?…

— Il n’est pas donné à l’homme de connaître l’avenir, et il n’est pas convenable d’adresser pareille question à un supérieur. Cependant je te répondrai sans détour, Fabricio, parce que ton sort est étroitement lié au mien. Les sujets de ma troupe sont trop jeunes, mes chevaux sont trop vieux, double mal auquel je ne sais comment remédier. Avec des enfans sur lesquels on ne peut compter et des rosses qui ont fait leur temps, on ne saurait aller loin,… c’est incontestable…

Après avoir prononcé ces paroles solennelles, le signor Barboso fit quelques pas dans le cirque vide, dont le mistral déchaîné agitait violemment les toiles usées ; puis, s’arrêtant tout à coup : — Cela durera tant que ça pourra ; mais ce vent me porte sur les nerfs, Fabricio, je me sens un peu de migraine.

— Et moi, j’ai faim, dit Fabricio.


IV.

Nous sommes ainsi faits que la misère a besoin, pour nous toucher, de se montrer à nos yeux avec les haillons qui sont sa livrée habituelle. Comment supposer que le nécessaire peut manquer à ceux qui semblent toujours se divertir en amusant les autres ? Les douleurs les plus cruelles sont cependant celles qui se dissimulent sous une feinte gaîté et que personne ne plaint. Après quarante années d’une existence fatigante et agitée, le signor Barboso voyait le spectre de la pauvreté se dresser devant lui. Valentin usait sa jeunesse au service d’un maître dont il ne recevait aucun salaire. Afin d’arrêter la désertion de ses compagnons, il leur abandonnait, sans en rien retenir pour lui, le peu d’argent que les recettes apportaient à la caisse. Les chevaux étiques ne goûtaient plus d’avoine que dans les grandes occasions, et les costumes fanés attestaient le dénûment profond de cette troupe poursuivie par un destin contraire. Il y avait en outre un nombre considérable de villes dans lesquelles le signor Barboso n’osait plus reparaître à cause des dettes qu’il y avait contractées. Que de détours il lui fallut faire pour se rendre, l’année suivante, des bords de la Méditerranée aux rives de l’Océan, sans passer par des localités où des créanciers malavisés auraient pu saisir ses chariots et ses chevaux ! Avec une sagacité qui impliquait une connaissance approfondie de la géographie de la France, le signor Barboso put aller depuis la Provence jusqu’en Bretagne en suivant un itinéraire entièrement nouveau. Son plan de campagne consistait à parcourir durant la belle saison tout le littoral de la presqu’île armoricaine, en séjournant dans les petites villes renommées pour les bains de mer. Ce fut ainsi qu’il arriva, vers la fin de l’été, à Port… Le cirque fut dressé sur la plage, et les représentations commencèrent avec quelque succès. Beaucoup de baigneurs élégans aimaient mieux aller voir sauter les hommes et les chevaux sous une baraque de toile accessible aux brises fraîches de la mer que de s’enfermer dans une étroite salle de concert pour y entendre de la musique de piano. Valentin-Fabricio se fit vivement applaudir dans ses divers exercices, et le signor Barboso crut un instant qu’il allait revoir les jours de son ancienne splendeur. Par malheur, la pluie vint brusquement dissiper ses douces illusions. Dès que le temps cessa d’être agréable, beaucoup de familles, qui s’étaient rendues à Port… plutôt pour y passer joyeusement la saison des chaleurs que pour des raisons de santé, se hâtèrent d’abandonner les bords de la mer. Il ne resta plus dans la petite ville, naguère si animée, que les personnes plus ou moins malades auxquelles les bains étaient rigoureusement prescrits, gens sérieux pour la plupart et peu amateurs des spectacles en plein air.

Un jour il avait plu impitoyablement, et les vagues battues par le vent se déroulaient à grand bruit sur la plage. Le seigneur Barboso, ayant donné congé à tous les sujets de sa troupe, se tenait assis sur le devant de son chariot. Fabricio, debout près de lui, regardait machinalement les flots bondissans qui secouaient leurs crinières d’écume. — Voilà un beau spectacle et qui porte à la mélancolie, dit le chef de la troupe nomade ; conçoit-on que ces messieurs et ces dames, effrayés par des averses passagères, aient abandonné la mer précisément au moment où elle est si belle !…

— Ils vont aller jouer des charades dans leurs châteaux ! répondit Fabricio.

— Ah ! des châteaux ! Mon ami, si j’avais des châteaux, je me moquerais du mistral, de la pluie, du vent et de tout le reste, répondit en soupirant le vieux bohémien. C’est triste de dépendre des caprices du temps…

— Le malheur s’acharne à nous poursuivre, répliqua Fabricio ; nos affaires n’allaient pas mal, et puis voilà que le vent change, et nous restons dans le désert… Où irons-nous en sortant d’ici ? que ferons-nous demain ?

— Au fait, où irons-nous ? demanda le signer Barboso en fixant sur l’écuyer ses gros yeux gris.

Les deux interlocuteurs se regardèrent pendant quelques instans, aussi incapables l’un que l’autre de résoudre la terrible question du lendemain. Tout à coup Fabricio se leva, et, se penchant sur le devant du chariot, dit à demi-voix : — Tiens, voilà une jeune fille qui porte le costume de mon pays…

— Que dis-tu ? Tu parles de retourner dans ton pays, de me quitter, de m’abandonner ? demanda le signor Barboso.

— Non, je dis que la jeune fille qui vient par ici porte le costume de mon pays, et je me sens tout ému… Ah ! oui, c’est bien là la coiffe que portait Rosette…

— Eh bien ! le costume de ton pays manque d’élégance, dit le signor Barboso, et puis je n’aime pas ce nom vulgaire. Rosette !

À ce nom dit à haute voix, la jeune fille se retourna en rougissant. — Taisez-vous donc ! interrompit Fabricio avec impatience. Et, avançant la tête pour mieux voir le frais visage de la paysanne, il s’écria : — Est-ce toi. Rosette, Rosette de la ferme du Cormier ?

La jeune fille le regarda et demeura interdite. Fabricio, qui s’était précipité à bas du chariot, se jeta au-devant d’elle, et, saisissant ses deux mains : — Je suis Valentin, lui dit-il, me reconnais-tu ?

— Quoi ! Valentin qui dénichait pour moi des nids de ramiers, le petit Valentin qui me tressait des couronnes de bluets, répéta la jeune fille, fixant sur lui des yeux étonnés !… Valentin dans une baraque de sauteurs !…

— Lui-même, répondit Fabricio ; mais que fais-tu ici, toi, ma pauvre Rosette ?… Comme te voilà grande et belle !…

Parlant ainsi, il la serra contre son cœur, et Rosette, tout effarée, se rejeta vivement en arrière.

— Fabricio, cria le signor Barboso d’une voix solennelle, qu’est-ce à dire, mon ami ! Veux-tu nous compromettre par tes extravagances ?

— Rosette, reprit Fabricio sans répondre à l’interpellation du vieux bohémien, est-ce que tu as peur de moi ?… N’avons-nous pas été élevés ensemble, comme frère et sœur ?… Tiens, assieds-toi là, sur ce tabouret… Ta mère vit toujours ? elle va bien et tes frères aussi ?.,.

La jeune paysanne répondit par un signe de tête affirmatif ; elle était trop troublée pour pouvoir parler.

— Et Mlle Du Brenois, reprit Fabricio ; elle habite toujours le château des Roches ?

— Oui, dit Rosette, qui commençait à se remettre un peu de son émotion ; pour l’instant, elle est ici à prendre les bains de mer. Sa vieille femme de chambre étant trop souffrante de ses rhumatismes pour quitter le château, Mlle Du Brenois m’a prié de l’accompagner… Nous te croyions mort, Valentin ! Voilà bien dix ans que nous n’avons reçu de tes nouvelles… Tu t’es donc fait sauteur ? ajouta-t-elle tristement.

— Le hasard m’a fait ce que je suis, écuyer, clown, que sais-je ? Il fallait bien gagner ma vie !…

— C’est-à-dire que j’ai fait de lui un artiste de premier ordre, interrompit le signor Barboso. Ah ! Fabricio, mon ami, vas-tu rougir de la carrière dans laquelle tu t’es illustré ?…

— Je m’en vais, je m’en vais, dit précipitamment la jeune fille ; si mademoiselle me surprenait ici, causant avec des saltimbanques…

— Ne lui dis pas que tu m’as vu, répliqua Valentin ; sois discrète, Rosette !… Où est-elle logée ? à l’hôtel du Pélican ?…

Rosette fit un geste affirmatif et s’éloigna.

— En vérité, dit le signor Barboso avec un sourire, elle n’est pas mal, ta petite Rosette ; elle a de la grâce, du naturel… La vieille demoiselle qu’elle a accompagnée est donc cette protectrice dont tu m’as parlé, qui habitait un vieux château ?

— Oui, répondit Fabricio, un château où j’aurais vécu dans l’abondance, dans la richesse, heureux…

— Et inconnu ! Jamais les applaudissemens du publie ne seraient allés te trouver là, Fabricio ! Vas-tu t’attendrir et pleurer comme un enfant ?

— Tenez, maître Barboso, reprit l’écuyer en essuyant une larme, il est temps que cela finisse ! Bien que nous soyons ici à cinquante lieues de mon pays, il me semble que j’ai devant moi la petite ferme du Cormier, avec son jardin, ses grands arbres…

— Paysan, toujours paysan ! murmura le vieux Barboso.

— Paysan tant que vous voudrez, poursuivit Fabricio ; j’ai le mal du pays !… Encore une fois, il faut que cela finisse. D’ailleurs nous ne savons plus où donner de la tête ; tout autour de nous je ne vois que des villes où nous avons des dettes ! Je vous le demande, maître, où comptez-vous aller ?

— Où je compte aller, Fabricio ? C’est toi qui me le demandes. Eh ! je compte aller avec toi faire une visite à la vieille demoiselle du château des Roches. Nous tâcherons de l’intéresser en notre faveur, de l’émouvoir par le récit de la situation précaire dans laquelle nous a plongés le malheur des temps… Hein ! n’est-ce pas une idée lumineuse ? Fais un peu de toilette, Fabricio, tandis que je vais moi-même revêtir mes habits de ville.

Les habits de ville du signor Barboso étaient d’une coupe étrange et ornés de brandebourgs : le temps les avait singulièrement altérés ; mais il les portait avec l’aisance d’un homme habitué à endosser toute sorte de costumes. Toujours préoccupé de la dignité de sa personne, il aimait à parer ses doigts de grosses bagues et à faire flotter sur son gilet une chaîne en chrysocale. Les gens qui spéculent sur la curiosité des badauds affectent toujours de se distinguer du vulgaire. Fabricio, qui n’appartenait point à la vraie race des artistes nomades, se contentait de vêtemens achetés aux boutiques de marchands forains ; ses moyens ne lui avaient jamais permis de s’adresser directement à un tailleur. Quand il fut prêt à partir, le signor Barboso posa sur le côté de sa tête, avec une certaine coquetterie, son chapeau gris évasé par le haut, et s’adressant à Fabricio : — Donne-moi ton bras et marchons, lui dit-il ; les circonstances sont graves, mon ami ! surtout de l’aplomb, pas de faiblesse, d’attendrissement, de larmes, si ce n’est vers la fin de l’entrevue, pour amener un dénoûment…

Ils arrivèrent bientôt devant l’hôtel ; la porte des appartemens de Mlle Du Brenois leur fut ouverte par Rosette, qui eut peine à les reconnaître. — M. Barboso et M. Fabricio, dit-elle d’une voix troublée en introduisant les deux visiteurs, et elle se retira précipitamment.

Mlle Du Brenois était assise dans un grand fauteuil, près de la fenêtre, tenant un livre à la main. C’était bien la petite dame élégante, aux yeux vifs, que Valentin avait connue ; seulement dix années de plus avaient imprimé des rides sur son visage.

— Qu’y a-t-il pour votre service, messieurs ? demanda-t-elle avec surprise en fixant ses regards sur les brandebourgs du signor Barboso ; vous venez sans doute m’offrir des drogues, de l’eau de Cologne, du vulnéraire suisse ?… Je n’ai besoin de rien, je vous assure…

— Mademoiselle, répliqua gravement le signor Barboso après avoir salué trois fois, le sentiment de la reconnaissance nous a seul conduits près de vous. Avant de devenir mon élève, — j’ose ajouter mon élève favori, — ce jeune homme avait eu l’honneur de mériter vos bonnes grâces…

— Monsieur, interrompit Mlle Du Brenois, j’ai l’oreille un peu paresseuse, et puis vous avez un accent étranger. C’est sans doute ce qui m’empêche de bien entendre le sens de vos paroles… Votre nom ?…

— Leandro Barboso, directeur du cirque établi momentanément dans cette ville…

— Vos exercices me font peur, monsieur, et je ne puis y assister. Mon médecin m’a défendu tout ce qui me donne des émotions… Veuillez vous retirer. J’avais fait fermer ma forte ; je ne comprends pas pourquoi Rosette a si mal exécuté mes ordres.

— La pauvre fille a fait pour le mieux, dit Fabricio ; ne la grondez pas, mademoiselle, vous qui êtes si bonne… Mademoiselle Du Brenois, c’est à moi que vous devez en vouloir. Je suis Valentin, le petit orphelin de la ferme du Cormier.

— Valentin ! dit Mlle Du Brenois avec un mouvement d’indignation. Vous Valentin !… Allons donc ! sortez d’ici, vous dis-je, sortez ! — Elle agita violemment la sonnette ; Rosette parut sur le seuil de la porte.

— Rosette, s’écria vivement Fabricio, n’est-il pas vrai que je dis la vérité ? n’est-il pas vrai que je suis Valentin ? Mademoiselle Du Brenois, ajouta-t-il, j’ai eu bien à souffrir depuis que je vous ai quittée… J’ai fui votre château, les lieux où je devais jouir d’un bonheur assuré, pour entrer dans une carrière d’aventures où je n’ai rencontré que d’amères déceptions !…

— Doucement, Fabricio, doucement, dit à demi-voix le signor Barboso ; tu t’oublies, je crois.

— Je n’y entends plus rien, interrompit Mlle Du Brenois ; vous parlez tous les deux à la fois… Rosette, viens ici, j’ai peur d’une syncope. D’abord quel rapport existe-t-il entre le directeur du cirque et celui qui prétend être Valentin ?

— En rapport intime, répondit le vieux Barboso ; monsieur est le premier sujet de la troupe que je dirige.

— Grand Dieu ! s’écria Mlle Du Brenois en se renversant sur son fauteuil, Valentin serait devenu un saltimbanque !… Et il oserait se présenter devant moi !…

Le signor Barboso ouvrait la bouche pour répondre à cette véhémente apostrophe ; mais Valentin l’arrêta et dit avec calme : — Oui, mademoiselle, j’ai été pendant dix ans un saltimbanque, un écuyer, un sauteur, comme vous voudrez. Élevé au fond d’une campagne où je ne voyais personne, j’ai eu peur de vous quand vous m’avez parlé au bord du ruisseau. Pendant la nuit que j’ai passée dans votre château, d’étranges terreurs m’ont assailli, et j’ai pris la fuite. La fermière du Cormier refusa de me recevoir chez elle, et moi je ne pus me résoudre à retourner au château. Ma pauvre tête se troubla ; un enfant de douze ans peut-il comprendre la portée de ses actions ?… Errant le long des chemins, le hasard me fit rencontrer le signor Barboso, qui voyageait avec sa troupe. Je n’avais pas de pain, il m’en donna ; je n’avais pas de famille, sa troupe m’en tint lieu ; je ne savais aucun métier, je pris celui que l’on m’enseigna, celui que l’on exerçait autour de moi… Ainsi je fus entraîné sans le vouloir, sans le savoir, dans une carrière d’aventures. À mesure que je me perfectionnais dans mon art, les ressources de mon maître allaient en diminuant ; ses anciens élèves l’abandonnaient. Devais-je alors renoncer à la profession que j’avais embrassée, laisser dans la détresse celui qui m’avait appris à gagner mon pain ?

— Héroïque enfant ! murmura Rarboso en portant son mouchoir à ses yeux.

— Ainsi pendant dix années, mademoiselle, j’ai fait le clown, le paillasse, j’ai paradé devant le public en costume d’Hercule, d’Apollon… Je me suis enfoncé deux côtes, je me suis foulé le pied et démis le bras, souvent j’ai eu à souffrir la faim, tout cela sans toucher de salaire et pour soutenir la fortune chancelante de mon pauvre maître. Ai-je donc à rougir de ma conduite, mademoiselle ? doit-il m’être interdit de paraître devant vous, comme si j’étais un mauvais sujet, un vagabond sans aveu ?…

Pendant qu’il parlait ainsi, de grosses larmes coulaient des yeux de Rosette, qui l’écoutait avidement, toujours appuyée sur le fauteuil de Mlle Du Brenois. Celle-ci avait aussi prêté une oreille attentive au récit de Valentin. Peu à peu son visage reprit sa sérénité accoutumée ; elle regarda fixement le jeune homme, et lui dit avec bienveillance : — Le pain que tu as mangé à la suite de ton maître a été arrosé de bien des larmes, mon pauvre Valentin ! Et c’est pour me fuir, moi qui te voulais tant de bien, que tu as enduré toutes ces misères !… Voilà bien l’enfant de nos campagnes du Bas-Maine, timide, défiant, ennemi de toute contrainte, cachant une imagination fantasque sous une apparence indolente ! Je pense que tu es guéri maintenant de tes folles terreurs. Voyons, Valentin, veux-tu être raisonnable et quitter la carrière aventureuse où tu t’es imprudemment engagé ?

Valentin jeta un regard sur le vieux Barboso ; il n’osait parler sans avoir son avis. Celui-ci, se penchant à son oreille, lui dit tout bas : — Réponds oui, Fabricio, je te le permets. Sachons où elle en veut venir…

— Je consens à tout abandonner, répliqua Valentin.

— Eh bien ! demain matin je t’attends ici, nous causerons plus en détail. Je suis trop agitée maintenant pour prolonger cet entretien… Et puis j’ai besoin de réfléchir mûrement sur ce que j’ai à te proposer.

— À demain donc ! Puisque mademoiselle veut bien nous inviter à reparaître devant elle, nous serons exacts au rendez-vous, répliqua le signor Barboso, sans prendre garde qu’il n’avait pas été question de lui. — Il salua et gagna la porte à reculons, tandis que Valentin, ému et troublé, prenait congé de Mlle Du Brenois et de Rosette.


V.

Le lendemain, au moment où dix heures sonnaient, Barboso et Valentin montaient l’escalier conduisant aux appartemens de Mlle Du Brenois. Le déjeuner était servi dans un petit salon dont les fenêtres donnaient en plein sur la mer. Le temps semblait devoir se remettre au beau ; une jolie brise de nord emportait au loin les vilaines pluies qui avaient si fort effrayé les baigneurs. Assise dans son fauteuil, Mlle Du Brenois fit signe aux deux convives de se mettre à table. Si Valentin eût été seul, peut-être eût-elle consenti à prendre place devant lui : elle ne pouvait avoir la même condescendance à l’égard de son compagnon. Le signor Barboso n’en attaqua pas moins le déjeuner avec un merveilleux appétit ; mais Valentin, agité de mille pensées, ne songeait guère à manger : tantôt il fixait ses regards sur Rosette, qu’il retrouvait grande et jolie après une si longue absence, tantôt il les reportait sur Mlle Du Brenois, cherchant à lire sur le visage de celle-ci ce qu’elle se préparait à lui dire. Quand le repas tira à sa fin, Mlle Du Brenois s’adressa à Valentin en ces termes : — Il y a dix ans, mon ami, j’avais résolu de t’élever comme un fils ; tu ne l’as pas voulu, n’en parlons plus. C’est un malheur, mais non un malheur irréparable. Habitué à courir les champs, à vagabonder comme un petit sauvage, tu ne pouvais comprendre les avantages qui t’étaient offerts… J’ai ressenti un vif chagrin de ta fuite, mais il y aurait injustice de ma part à t’en punir ; d’ailleurs tu ignorais, — et personne ne l’a su jusqu’à ce jour, — quel motif me portait à te faire du bien. Pendant la révolution, un garde-chasse du château des Roches avait sauvé la vie à mon père, le marquis Du Brenois, blessé dans un combat contre les bleus. Ce fait, que je ne connaissais pas, me fut révélé quelques mois seulement avant ma visite à la ferme du Cormier. Ce garde-chasse était ton père ; je m’empressai de faire des recherches pour savoir s’il vivait encore. On m’apprit que, marié dans un âge avancé, il avait cessé de vivre depuis cinq ou six ans, laissant un jeune fils dont la naissance avait causé la mort de sa mère. Dès lors ma résolution fut prise : je courus à la ferme du Cormier réclamer l’orphelin à qui je devais payer la dette d’une reconnaissance trop tardive. Tu sais le reste. À peine établi au château, tu t’es échappé, tu t’es jeté dans les aventures, tu t’es fait sauteur… Je vous demande pardon, monsieur le directeur…

— Il n’y a pas d’offense, mademoiselle, répondit avec dignité le signor Barboso, qui humait lentement son café ; j’excuse les préventions de la société à notre égard.

— Tu as suivi une carrière un peu anormale, qui ne t’a pas permis d’acquérir une éducation soignée.

— Hélas ! non, dit Valentin. J’ai appris à lire et à écrire, voilà tout.

— Par suite, je me vois dans l’impossibilité de réaliser les projets que je formais pour ton avenir : celui que je te réserve, pour être moins brillant, n’en sera peut-être pas moins heureux, si tu consens à te fixer près de nous. Depuis ton départ, j’ai fait bâtir à l’entrée de mon avenue une maisonnette en forme de chalet suisse, dans laquelle je comptais établir un gardien. Elle est à toi, si tu la veux ; je te la donne en toute propriété avec le jardin qui en dépend…

— Mademoiselle, s’écria vivement Valentin, vos bontés me confondent !…

— Attends donc ; avec quoi vivrais-tu dans ton chalet ? continua Mlle Du Brenois. Tu n’es plus habitué aux travaux champêtres, et d’ailleurs il ne sied pas que le fils de celui qui a sauvé la vie de mon père use ses forces à gagner son pain. Mes neveux sont richement mariés ; en te faisant du bien, je ne leur cause pas de préjudice. Avec la possession du chalet, je te donne les revenus de deux de mes métairies…

Valentin était trop ému pour parler : il avait saisi la main de sa bienfaitrice et la couvrait de ses larmes. Adossée au fauteuil de Mlle Du Brenois, Rosette, pâle et abattue, tenait son visage tourné du côté de la mer. Les libéralités de Mlle Du Brenois allaient-elles donc lui faire perdre, en l’élevant trop au-dessus d’elle, le compagnon de son enfance, que le hasard venait lui rendre après une absence de dix années ?

Un chalet, des rentes, l’indépendance, que de biens à la fois, mon cher Fabricio ! s’écria de nouveau le vieux Barboso. Tu devais me porter bonheur jusqu’au bout, j’en avais le pressentiment. Ne t’ai-je pas dit un jour : Tu seras l’appui de ma vieillesse ?

— Mais, monsieur, interrompit Mlle Du Brenois, je n’ai pas songé un instant à exiger de vous le sacrifice de vos habitudes. Valentin se retire de votre troupe, et vous en resterez le directeur comme toujours, si bon vous semble.

— Sans doute il m’en coûtera de renoncer à la profession d’artiste, répondit en se redressant le signor Barboso ; mais je ne me séparerai pas de mon cher Fabricio. Et vous, qui êtes le soutien, la providence des malheureux, noble demoiselle, vous ne refuserez pas à un vieillard blanchi sous le harnais la douce satisfaction de finir sa vie dans une paisible retraite. Que me faut-il ? Une petite place dans un coin de la maisonnette que vous donnez à mon élève. Quant à lui, je le sais, il ne rejettera pas ma prière ; il sera jusqu’au bout l’ami fidèle, le compagnon dévoué du vieux Barboso… Mademoiselle, laissez-moi, je vous en conjure, terminer mon existence à l’ombre de vos bienfaits ! Ma famille a possédé, elle aussi, des châteaux… en Bohème ! Il y a du sang de patricien dans les veines de celui que le sort a réduit à vous parler aujourd’hui en suppliant…

— Calmez-vous, monsieur, repartit Mlle Du Brenois ; patricien ou non, je ne vois pas d’inconvénient à ce que Valentin vous offre un asile sous son toit. La reconnaissance est une vertu qui honore celui qui la pratique. J’avais un devoir à remplir vis-à-vis de ce jeune homme ; la Providence me met à même de m’acquitter de ce devoir : le reste ne me regarde plus.

Le signor Barboso s’inclina devant Mlle Du Brenois avec une majesté théâtrale. Sous une apparence de dignité calme, il dissimulait la joie qu’il ressentait d’avoir associé son sort à celui de son élève. Il ne lui restait plus qu’à se préparer à entrer dans la nouvelle existence ouverte devant lui. Dès le soir de cette heureuse journée, il s’occupa de vendre ses chevaux et tout le matériel de son établissement. L’argent qu’il retira de cette vente lui fournit les moyens de payer sa troupe. Les sujets qui la composaient se dispersèrent aux quatre vents du ciel, contens d’avoir pu réaliser quelques bénéfices au service d’un maître ruiné. Quand toutes ses affaires furent terminées, le signor Barboso partit avec son fidèle Fabricio, qui renonça dès ce jour à son nom d’emprunt pour reprendre celui de Valentin. Mlle Du Brenois avait déjà quitté la petite ville de Port…, les pluies continuelles ne lui permettant plus de prendre des bains de mer.

La maisonnette bâtie à l’entrée de l’avenue du château des Roches ravit de joie les deux voyageurs par son aspect riant et pittoresque. Elle semblait dire au passant : N’allez pas plus loin ; vous trouverez ici la paix du cœur. Valentin s’occupa immédiatement de bêcher le petit jardin, charmant enclos bordé d’une haie vive toute peuplée d’oiseaux qui gazouillaient à l’envi comme pour saluer son retour au pays natal. Il travaillait avec ardeur du matin au soir, libre de tout souci ; son existence passée était devenue pour lui comme un rêve. Ce ne fut pas sans attendrissement qu’il revit la fermière du Cormier, la mère Jeanne, courbée par l’âge et présidant encore avec dignité aux travaux de sa famille. L’aspect un peu sauvage de cette contrée paisible, coupée de ruisseaux encaissés et de collines abruptes, ramenait le calme dans esprit. Il regardait avec joie les grands chênes portant à la pointe d’une branche morte les restes de vieux nids de corbeaux à demi détruits par les pluies de l’hiver. Tous ces arbres, tous ces buissons, témoins des jeux de son premier âge, il les avait oubliés juste assez pour éprouver une véritable joie à se les rappeler. Sans perdre entièrement les instincts fantasques qui sont naturels aux gens de son pays, et dont il avait plus qu’aucun autre ressenti l’influence, Valentin redevenait l’homme des campagnes, laborieux et patient. Les laboureurs du voisinage s’étonnaient de voir toujours, la bêche à la main, ce jeune homme, qui pouvait vivre sans rien faire ; ses camarades d’enfance lui savaient gré de se montrer à leur égard serviable et doux comme par le passé. C’est qu’en véritable enfant du sol, il avait été élevé parmi les genêts et les ajoncs, courant tout le jour à travers les landes et les guérets, dormant la nuit dans la crèche auprès des bœufs.

Peu sensible aux plaisirs de l’horticulture, le signor Barboso errait toute la journée dans les allées et ta travers les bois, enveloppé dans une robe de chambre à fond rouge, coupée dans un ancien manteau de magicien. Les paysans qui le voyaient passer dans cet étrange costume le saluaient avec une respectueuse terreur. Parfois il essayait de prendre dans la rivière des truites agiles qui se riaient de lui et cassaient ses lignes. Quelques mois se passèrent ainsi, et l’hiver dépouilla la campagne de sa verdoyante parure. Le vieux Barboso commença à trouver les soirées bien longues. Habitué à se coucher fort tard, après les représentations, il ne savait comment employer le temps depuis le coucher du soleil jusqu’à minuit. Sa seule récréation était de jouer aux cartes avec Valentin ; mais celui-ci allait souvent veiller au château des Roches, où Rosette continuait d’habiter auprès de Mlle Du Brenois. Le vieux bohémien n’était point invité à assister en tiers aux causeries intimes des deux jeunes gens. Il restait donc seul dans le chalet, bâillant, se promenant de long en large, repassant dans son esprit les principaux épisodes de sa vie active. Le repos absolu devient un supplice pour ceux qui ont beaucoup agi. Le signor Barboso se sentait mal à l’aise et comme fatigué dans cette tranquillité parfaite où les jours se succédaient avec une monotonie désolante. Aussi, dès que le printemps s’annonça, dès que se fit entendre le premier chant de la grive, le vieux bohémien commença à s’agiter comme l’oiseau dans sa cage.

— Fabricio, dit-il à son ancien élève, la vie champêtre a ses charmes à ce qu’il paraît, puisque tant de gens l’ont adoptée ; moi, vois-tu, j’aime mieux la vie nomade. Si tu veux, j’essaie de remonter un cirque, et je te prends pour associé !

— Non, non, répondit Valentin, me voilà au port, et j’y reste.

— Je le conçois ; tu es dans l’âge où le cœur parle plus haut que l’esprit ; la petite Rosette te plaît !… Eh bien ! avance-moi un peu d’argent, quelque chose comme cinq cents francs, et je me remets à courir le monde.

— Où irez-vous, mon maître ?

— Où vont les oiseaux, à la grâce de Dieu !

Quelques instances que fît Valentin pour le retenir, le vieillard partit. Pareil au canard sauvage, poussé par l’instinct à rejoindre ses congénères qui traversent l’espace en bandes serrées, il eut bientôt rallié une troupe d’acrobates qui donnait des représentations à vingt lieues de là. Les fonctions qu’il y remplit convenaient tout à fait à son grand âge. Armé d’une baguette, il expliquait à la foule les exercices variés dont les tableaux suspendus devant la baraque présentaient une image séduisante, et dans les parades il faisait le rôle du maître qui administre des soufflets à Paillasse.

Mlle Du Brenois ne fut pas fâchée de ne plus voir au bout de l’avenue de son château cet excentrique personnage, qui ne lui avait jamais inspiré beaucoup de sympathie. Rosette ne l’aimait pas davantage ; elle ne lui pardonnait pas d’avoir enlevé Valentin sur la grande route et de l’avoir gardé si longtemps. Celui-ci fut affligé du départ de son vieux maître, à qui il ne restait d’autre perspective que d’aller mourir dans un hôpital. Il lui arriva même aussi de regretter quelquefois les jours de sa jeunesse vagabonde, quand il se trouva entièrement seul dans sa nouvelle demeure.

— Ingrat, lui dit à ce propos Mlle Du Brenois, de quoi te plains-tu ? N’es-tu pas libre ici ? T’ai-je donc coupé les ailes ?

— Non, non, répondit Valentin, mais je sens qu’elles sont un peu rognées !… Je m’y ferai, je l’espère… Le chalet est charmant, c’est un petit paradis ! Et pourtant…

— Eh bien ! parle.

— Après avoir vécu si longtemps en compagnie, je ne puis plus me faire à cette solitude. Dans ce pays, chacun a une famille autour de soi, et moi, faudra-t-il que je sois toujours l’orphelin condamné à vivre dans l’isolement ?… J’ai pourtant vingt-deux ans passés !…

— Rosette en a dix-neuf, ajouta Mlle Du Brenois ; n’est-ce pas cela que tu voulais dire ?

— Grâce à vous, je suis riche, mademoiselle ; mais Rosette n’a rien. Si je vous demandais la permission de l’épouser, vous me la refuseriez peut-être ?

— Valentin, dit Mlle Du Brenois, tu as passé dix ans à courir le monde, et tu n’es pas plus avisé que cela ! En vérité, mon garçon, je commence à croire que tu es aussi naïf que le jour où tu as eu si grand’peur des revenans dans ce château ! Vous avez d’étranges idées dans les campagnes. À côté de la reconnaissance et du dévouement, il y a toujours place dans vos cœurs pour un peu de défiance. Toi, tu t’imagines que je suis décidée à m’opposer à tes désirs les plus légitimes, et Rosette m’en veut de t’avoir fait riche !

— Vous consentiriez donc à ce que je la prisse pour ma femme ? demanda Valentin en tremblant.

— Pauvre comme elle l’est, non sans doute, dit Mlle Du Brenois. Tu pâlis déjà, Valentin ; écoute-moi jusqu’au bout. Après ce que j’ai fait pour toi, je ne puis prendre encore sur mon bien ; mais je dote Rosette sur mes économies.

Le lendemain, Valentin se rendait au château dès le matin. Il aperçut de loin Rosette qui tressait une couronne d’églantiers. La jeune fille était radieuse comme le soleil de printemps qui resplendissait sur l’azur du ciel.

— Où vas-tu, Rosette ? dit Valentin.

— Viens avec moi, tu le sauras, répondit la jeune fille.

Ils marchèrent pendant un quart d’heure en suivant les étroites allées d’un taillis, et arrivèrent à un carrefour solitaire dont un chêne immense marquait le centre. Dans le creux de cet arbre trois fois séculaire était placée une petite bonne Vierge que les paysans de la contrée tenaient en grande vénération.

— Tiens, Valentin, dit Rosette, j’avais promis à la bonne Vierge du chêne de lui donner une belle couronne d’églantiers le jour où elle nous rendrait celui qui avait disparu…

— Une,… deux ! s’écria Valentin en faisant une cabriole. C’est ainsi que je saluais le public quand il me redemandait… Ah ! Rosette, tu m’attendais donc toujours ?

— Chut ! fit la jeune fille, pas de gambades, s’il vous plaît. À genoux, Valentin ; remercions le bon Dieu, et puis après nous irons nous jeter au cou de Mlle Du Brenois.


Théodore Pavie.