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Valentine (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 26

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ValentineJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 55-59).
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XXVI.

Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves ; mais quand il la vit réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond du jardin, et qui la pénétra de douleur.

— Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m’appeler ? Je suis prêt à vous suivre.

Valentine se laissa tomber sur une chaise.

— C’est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous prier de me tuer avec vous.

— Je l’aimerais mieux ainsi, dit Bénédict.

— Ô mon ami ! dit Valentine, le suicide est un acte impie ; sans cela, nous serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend ; il nous maudirait, il nous punirait par une éternelle séparation. Acceptons la vie, quelle qu’elle soit ; n’avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner du courage ?



Louise jetait mélancoliquement des fleurs dans le courant. (Page 28.)

Laquelle, Valentine ? dites-la.

— Mon amitié n’est-elle pas ?…

— Votre amitié ? c’est beaucoup plus que je ne mérite, Madame ; aussi je me sens indigne d’y répondre, et je n’en veux pas. Ah ! Valentine, vous devriez dormir toujours ; mais la femme la plus pure redevient hypocrite en s’éveillant. Votre amitié !

— Oh ! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords !

— Madame, je les respecte ; c’est pour cela que je veux mourir. Qu’êtes-vous venue faire ici ? Il fallait abjurer toute religion, tout scrupule, et venir à moi pour me dire : « Vis, et je t’aimerai ; » ou bien il fallait rester chez vous, m’oublier et me laisser périr. Vous ai-je rien demandé ? ai-je voulu empoisonner votre vie ? Me suis-je fait un jeu de votre bonheur, de vos principes ? Ai-je imploré votre pitié, seulement ? Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment d’humanité qui vous amène ici, cette amitié que vous m’offrez, tout cela, ce sont de vains mots qui m’eussent trompé il y a un mois, lorsque j’étais un enfant et qu’un regard de vous me faisait vivre tout un jour. À présent, j’ai trop vécu, j’ai trop appris les passions pour m’aveugler. Je n’essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous devez me résister, je le sais ; vous le ferez, je n’en doute pas. Vous me jetterez parfois une parole d’encouragement et de pitié pour m’aider à souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra qu’un prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie sera troublée et gâtée par moi ; votre âme, sereine et pure jusqu’ici, sera désormais orageuse comme la mienne ! À Dieu ne plaise ! Et moi, en dépit de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus misérable des hommes ! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m’aimer sans remords et sans tourments ; je ne veux point d’un bonheur qui vous coûterait si cher. Loin de vous accuser, c’est pour votre vertu, pour votre force que je vous aime avec tant d’ardeur et d’enthousiasme. Restez donc telle que vous êtes ; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu’à moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l’âme est au néant, j’y veux retourner. Adieu, Valentine ; vous êtes venue me dire adieu, je vous en remercie.



Bénédict n’était pas absolument dépourvu de beauté. (Page 28.)

Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme de Valentine était une franchise d’impressions qui ne cherchait jamais à abuser ni elle-même ni les autres. Sa douleur fit plus d’effet sur Bénédict que tout ce qu’elle eût pu dire : en voyant ce cœur si noble et si droit se briser à l’idée de le perdre, il s’accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de joie, de force et de repentir.

— Pardon, Valentine, s’écria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi qui vous fais pleurer ainsi. Non, non ! je ne mérite pas ces regrets et cet amour ; mais Dieu m’est témoin que je m’en rendrai digne ! Ne m’accordez rien, ne me promettez rien ; ordonnez seulement, et j’obéirai. Oh ! oui, c’est mon devoir ; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois vivre, fussé-je malheureux ! Mais avec le souvenir de ce que vous avez fait pour moi aujourd’hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre cœur ; dites que vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu… Mais non, ne me dites rien, ne m’avez-vous pas tout dit ? Ne vois-je pas bien que je suis ingrat et stupide d’exiger plus que ces pleurs et ce silence !

N’est-ce pas une étrange chose que le langage de l’amour ? et, pour un spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à l’ombre d’épais rideaux sur un lit d’amour et de souffrance ! Si l’on pouvait ressusciter le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme primitive la puissance d’aimer. De combien de grandeur et de poésie le trouverions-nous ignorant ! Et que dirions-nous si nous découvrions qu’il est inférieur à l’homme dégénéré de la civilisation ? si ce corps athlétique ne renfermait qu’une âme sans passion et sans vigueur ?

Mais non, l’homme n’a pas changé, et sa force s’exerce contre d’autres obstacles ; voilà tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres, aujourd’hui il lutte contre la société pleine d’erreurs et d’ignorance. Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire s’énervait chez les générations, l’esprit humain grandissait en énergie.

La guérison de Valentine fut prompte ; celle de Bénédict plus lente, mais miraculeuse néanmoins pour ceux qui n’en surent point le secret. Madame de Raimbault ayant gagné son procès, succès dont elle s’attribua tout l’honneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se fut pas plus tôt assurée de sa guérison qu’elle repartit pour Paris. En se sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla qu’elle rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand’mère, qui n’était pas, comme on sait, un mentor incommode.

Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa sœur. Il ne fallait que l’assentiment de M. de Lansac ; car la marquise reverrait certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne s’était prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la sincérité de son mari.

Néanmoins elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison, et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de réparation de tout ce qu’elle avait souffert de la part de sa famille ; mais Louise refusa positivement.

— Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi tu t’exposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de l’idée que je suis dans une maison d’où l’on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous faut-il de plus ? D’ailleurs, je ne pourrais m’établir pour longtemps à Raimbault. L’éducation de mon fils est loin d’être finie, et il faut que je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous verrons avec plus de liberté encore ; mais que cette amitié reste entre nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de m’avoir tendu la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes qu’il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées en face. Restons ainsi ; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un mois au plus il faudra que je parte ; en attendant, je tâcherai de te voir tous les jours.

En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault ; Valentine le fit arranger pour s’en servir comme de cabinet d’étude. Elle y fit transporter des livres et son chevalet ; elle y passait une partie de ses journées, et, le soir, Louise venait l’y trouver et causer pendant quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, l’identité de Louise était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en venir aux oreilles de la vieille marquise. D’abord, elle en avait éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu’il lui était possible de le ressentir, et s’était promis de faire venir sa petite-fille pour l’embrasser, car Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le monde ; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre que madame de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et qu’elle pourrait s’en venger.

— Mais qu’ai-je à craindre d’elle, à présent ? avait répondu la marquise. Ma pension ne doit-elle pas être désormais servie par Valentine ? Ne suis-je pas chez Valentine ? Et si Valentine voit sa sœur en secret, comme on l’assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses intentions ?

— Madame de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et vous savez bien que M. de Lansac et vous, n’êtes pas toujours fort bien ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une étourderie l’existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n’est pas très-empressée de vous voir, puisqu’elle ne vous a point fait part de son arrivée dans le pays ; madame de Lansac elle-même n’a pas jugé à propos de vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez fait jusqu’ici, c’est-à-dire que vous ayez l’air de ne rien voir du danger où les autres s’exposent, et que vous tâchiez de maintenir votre tranquillité à tout prix.

Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant auxiliaire pour être méconnu ; elle ferma donc les yeux sur ce qui se passait autour d’elle, et les choses en restèrent à ce point.

Athénaïs avait été d’abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant elle avait vu avec un certain plaisir l’obstination de celui-ci à combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès le premier refus ; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme, son humilité à l’implorer, et le bruit un peu ridicule qu’il faisait devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoiqu’il ne fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif qu’il échangea avec eux leur fit comprendre qu’il n’était pas aussi désespéré qu’il voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait difficile de n’être pas touchée de la résolution d’un homme qui s’expose à se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain, à l’heure où l’on apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de la fermière.

Mais le récit de cette catastrophe réveilla l’orage assoupi. Athénaïs jeta des cris perçants, il fallut l’emporter de la salle. Le lendemain, dès qu’elle eut appris que Bénédict n’était point mort, elle voulut aller le voir. Blutty comprit que ce n’était pas le moment de la contrarier, d’autant plus que son père et sa mère lui donnaient l’exemple et couraient auprès du moribond. Il pensa qu’il ferait bien d’y aller lui-même, et de montrer ainsi à sa nouvelle famille qu’il était disposé à déférer à leurs intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors d’état de le reconnaître.

Il accompagna donc Athénaïs, et quoique son intérêt ne fût pas fort sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait passer la nuit auprès du malade, madame Lhéry lui ordonna de se mettre en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se boudèrent d’abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire l’oraison funèbre du mourant. Athénaïs ne s’attendait point à tant de générosité ; elle tendit la main à son mari, et se rapprochant de lui :

— Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon cœur ; Je tâcherai de vous aimer comme vous le méritez.

Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il n’en témoigna rien ; mais quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher, il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea qu’il était temps d’user de son autorité. Il était dans son droit, comme disent les paysans avec tant de finesse, lorsqu’ils peuvent mettre l’appui des lois au-dessus de la conscience. Bénédict n’avait plus besoin des soins de sa cousine, et l’intérêt qu’elle lui marquait ne pouvait plus que la compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme Blutty mit dans son regard et dans sa voix quelque chose d’énergique qu’elle ne connaissait pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était venu d’obéir.

Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti ; car si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous tous les autres il état demeuré amant passionné ; et cela fut un exemple de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis par l’amour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils n’eussent pas recherché Athenaïs en mariage, l’opinion les eut flétris ; eussent-ils été trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le plus grand honneur parmi ses pareils.

— Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu’ils voulaient citer un homme de résolution. Il a épouse une petite femme bien coquette, bien revêche, qui ne se cachait guère d’en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces, a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s’est pas rebuté ; il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire aimer. C’est là un garçon qui s’y entend. Il n’y a pas de danger qu’on se moque de lui.

Et, à l’exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d’une femme.