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Valentine (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 35

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ValentineJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 75-77).
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XXXV.

Valentine, épouvantée en même temps qu’offensée mortellement des injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d’un égarement que le monde punissait d’un tel mépris, Valentine, accoutumée à respecter religieusement l’opinion, prit horreur de ses fautes et de ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se soustraire aux dangers de sa situation ; elle chercha au dehors tous ses moyens de résistance, car elle n’en trouvait plus en elle-même, et la peur de succomber achevait d’énerver ses forces ; elle reprochait amèrement à sa destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection.

— Hélas ! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me comprendre, ma sœur n’ose rien ; qui m’arrêtera sur ce versant dont la rapidité m’emporte ?

Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle part en lui l’appui qu’elle avait droit d’en attendre en retour de ses sacrifices. Si elle n’eût possédé l’inestimable trésor de la foi, sans doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses croyances.

Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là, de voir Bénédict ; elle ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu’il l’ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au pavillon à l’heure accoutumée.

Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand’mère, sérieusement incommodée, demandait à la voir.

La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva sa situation fort dangereuse.

Valentine s’empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et de regard qu’on n’avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure s’étendît jusqu’à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement et à toute l’indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de sortir.

— Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j’ai à te demander une grâce ; il y a bien longtemps que je l’implore de la Beaujon, mais elle me trouble l’esprit par ses réponses ; toi, tu me l’accorderas, je parie.

— Ô ma bonne maman ! s’écria Valentine en se mettant à genoux devant son lit, parlez, ordonnez.

— Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta sœur.

Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette.

— Oh ! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n’est pas loin d’ici ; qu’elle sera heureuse, chère grand’mère ! Ses caresses vous rendront la vie et la santé !

Catherine fut chargée par Valentine d’aller chercher Louise, qui était restée au pavillon.

— Ce n’est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.

Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine et n’osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d’arriver au petit parc lorsque Catherine s’y rendit. Au bout de quelques minutes, Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule.

Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi à l’oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et décrépite ; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d’innocence et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de respect et d’amour qui s’attache aux premières affections de la vie. Elle s’élança dans les bras de sa grand’mère, et ses larmes, dont elle croyait la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l’avait bercée.

La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s’exprima avec une ardeur d’affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère. Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots de reconnaissance à ses deux petites-filles ; puis elle pressa Valentin dans ses bras étiques, s’extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du comte Raimbault, le dernier fils de la marquise ; elle retrouvait en eux encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre ? Quoi de plus puissant sur le cœur humain qu’un type de beauté recueilli comme un héritage par plusieurs générations d’enfants aimés ! Quel lien d’affection que celui qui résume le souvenir et l’espérance ! Quel empire que celui d’un être dont le regard fait revivre tout un passé d’amour et de regrets, toute une vie que l’on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions palpitantes dans un sourire d’enfant !

Mais bientôt cette émotion sembla s’éteindre chez la marquise, soit qu’elle eût hâté l’épuisement de ses facultés, soit que la légèreté naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l’alcôve, et Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec autant d’aisance que si elle les eût quittés de la veille ; elle interrogea beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d’avenir.

En vain ses filles lui représentèrent qu’elle se fatiguait par cette longue causerie ; peu à peu elles s’aperçurent que ses idées s’obscurcissaient ; sa mémoire baissa : l’étonnante présence d’esprit qu’elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à des perceptions confuses ; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des tons violets, sa parole s’embarrassa. Le médecin, que l’on fit rentrer, lui administra un calmant. Il n’en était plus besoin ; on la vit s’affaisser et s’éteindre rapidement.

Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de l’appartement.

— Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien que j’oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l’avoir dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d’ignorer. Il y en a un que tu ne m’as pas confié, Valentine ; mais je l’ai deviné depuis longtemps : tu es amoureuse, mon enfant.

Valentine frémit de tout son corps ; dominée par l’exaltation que tous ces événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son cerveau, elle crut qu’une voix d’en haut lui parlait par la bouche de son aïeule mourante.

— Oui, c’est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les mains glacées de la marquise ; je suis bien coupable ; ne me maudissez pas, dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.

— Ah ! ma petite ! dit la marquise en essayant de sourire, ce n’est pas facile de sauver une jeune tête comme toi des passions ! Bah ! à ma dernière heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l’hypocrisie avec vous autres ? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu ? Non, va. Il n’est pas possible de se préserver de ce mal tant qu’on est jeune. Aime donc, ma fille ; il n’y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le dernier conseil de ta grand’mère et ne l’oublie pas : Ne prends jamais un amant qui ne soit pas de ton rang.

Ici la marquise cessa de pouvoir parler.

Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l’environnaient et murmura des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine :

— Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle s’est conduite assez bien envers moi. Je n’attendais pas tant, je l’avoue, de la part de mademoiselle Chignon.

Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier qu’elle fit entendre ; et, selon elle, la plus grande vengeance qu’elle pût tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de madame de Raimbault comme son plus grand vice.

La perte de sa grand’mère, quoique sensible au cœur de Valentine, ne pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la disposition d’esprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans l’amertume de ses pensées, que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et, comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires.

De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut d’écrire à sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir Bénédict jusqu’à ce qu’elle eût consommé ce sacrifice. En conséquence, après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez elle, s’y enferma, et, déclarant qu’elle était malade et ne voulait voir personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault.

Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de verser sa douleur dans un cœur insensible, elle se confessa humblement devant cette femme orgueilleuse qui l’avait fait trembler toute sa vie. Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien ; une crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour, elle aurait marché sur la mer. D’ailleurs, au moment où tout lui manquait à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu qu’elle n’eût pas à combattre Bénédict ; les malédictions du monde entier l’épouvantaient moins que l’idée d’affronter la douleur de son amant.

Elle avoua donc à sa mère qu’elle aimait un autre homme que son mari. Ce furent là tous les renseignegnements qu’elle donna sur Bénédict ; mais elle peignit avec chaleur l’état de son âme et le besoin qu’elle avait d’un appui. Elle la supplia de la rappeler auprès d’elle ; car telle était la soumission absolue qu’exigeait la comtesse, que Valentine n’eût pas osé la rejoindre sans son aveu.

À défaut de tendresse, madame de Raimbault eût peut-être accueilli avec vanité la confidence de sa fille ; elle eût peut-être fait droit à sa demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du château de Raimbault, qu’elle lut la première : c’était une dénonciation en règle de mademoiselle Beaujon.

Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée d’une nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand’mère, comme gage de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, n’ayant aucun droit pour s’en plaindre, elle résolut au moins de s’en venger ; elle écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de l’informer de la mort de sa belle-mère, et elle profita de l’occasion pour révéler l’intimité de Louise et de Valentine, l’installation scandaleuse de Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par madame de Lansac, et tout ce qu’il lui plut d’appeler les mystères du pavillon ; car elle ne s’en tint pas à dévoiler l’amitié des deux sœurs, elle noircit les relations qu’elles avaient avec le neveu du fermier, le paysan Benoît Lhéry ; elle présenta Louise comme une intrigante qui favorisait odieusement l’union coupable de ce rustre avec sa sœur ; elle ajouta qu’il était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes, car il était parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme.

Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Rimbault, riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine avait eues pour elle.

Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable ; elle eût ajouté moins de foi aux aveux de la duègne, si les aveux de sa fille, arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame de Raimbault ne vit plus en elle qu’une malheureuse dont l’honneur était entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait implorer l’appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses oreilles. Le bonheur pur de deux amants n’a jamais pu s’abriter dans la paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d’autrui est un spectacle qui dessèche et dévore le provincial ; la seule chose qui lui fait supporter sa vie étroite et misérable, c’est le plaisir d’arracher tout amour et toute poésie de la vie de son voisin.

Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de M. de Lansac à Paris, le vit, l’interrogea, ne put obtenir aucune réponse, mais put fort bien comprendre, à l’habileté de son silence et à la dignité de sa contenance évasive, que tout lien d’affection et de confiance était rompu entre sa femme et lui.

Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de chercher désormais son refuge dans la protection de cette sœur tarée comme elle, lui déclara qu’elle l’abandonnait à l’opprobre de son sort, et finit en lui donnant presque sa malédiction.

Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de sa fille gâtée à tout jamais ; mais il entra encore plus d’orgueil blessé que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c’est que le courroux l’emporta sur la pitié, et qu’elle partit pour l’Angleterre, afin, prétendit-elle, de s’étourdir sur ses chagrins, mais, en effet, pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite en cette occasion.

Tel fut le résultat de la dernière tentative de l’infortunée Valentine. La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu’elle absorba toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et répandit son affection en longs sanglots. Puis, au milieu de cette amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d’espoir qui soutient les âmes religieuses ; elle sentit surtout ce besoin d’affection qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui restait encore un asile : c’était le cœur de Bénédict. Était-il donc si coupable, cet amour tant calomnié ? Dans quel crime l’avait-il donc entraînée ?

« Mon Dieu ! s’écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de mes désirs, toi qui seul connais l’innocence de ma conduite, ne me protégeras-tu pas ? te retireras-tu aussi de moi ? La justice que les hommes me refusent, n’est-ce pas en toi que je la trouverai ? Cet amour est-il donc si coupable ? »

Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu’elle y avait déposé comme l’ex-voto d’une superstition amoureuse ; c’était ce mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour elle fut comme une victorieuse protestation d’amour et de dévouement, en réponse aux affronts qu’elle recevait de toutes parts. Elle saisit le mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie, ouvrant son cœur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui dévorait son être quelques jours auparavant.