Vengeance fatale/IX — Le voleur volé

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La Cie d'Imprimerie Desaulniers, Éditeurs (p. 89-95).

IX

LE VOLEUR VOLÉ


Victor attendait depuis près d’une demi-heure avec Edmond Marceau ou plutôt Narcisse Lafond, l’arrivée de Puivert lorsque celui-ci quittait l’hôtel Rasco pour se rendre au bureau du courtier.

Au fond de ce bureau était une porte presque toujours fermée, donnant accès à un corridor étroit au milieu duquel était une trappe de fer conduisant au soubassement. On ne voyait point cette trappe, toujours soigneusement couverte d’un tapis. Évidemment le vigilant Edmond voulait amortir tout bruit venant de l’étage inférieur, car il avait fait bourrer la trappe de ce côté. Même la détonation d’un révolver ne pouvait être entendue dehors.

On sait qu’Edmond comptait jouer un mauvais tour à l’homme d’affaires de Darcy ; aussi avait-il cru prudent de tenir son bureau fermé pendant toute la durée de leur entrevue.

— Narcisse, dit Victor, qui ne s’était pas habitué à donner à Edmond son nouveau nom, je crois ton fermier au moment d’arriver ; il est tantôt dix heures et c’est l’heure du rendez-vous.

— Ne sois pas inquiet, je fais bonne garde.

— À propos comment as-tu appris que cet homme est le fermier de M. Darcy ?

Çà c’est mon secret.

— Fort bien, je ne te questionnerai pas davantage à ce sujet ; mais j’aimerais à savoir si c’est toi qui lui as demandé de venir à Montréal, ou si c’est M. Darcy.

— C’est monsieur Darcy.

— Alors, comment as-tu appris qu’il prenait le convoi hier ?

— Ce que tu me demandes n’est autre chose que la question que tu me posais tout à l’heure, sous une nouvelle forme.

— Cependant…

— Tiens, écoute, je n’ai rien à te cacher, tu es un bon ami et, d’ailleurs, il n’y a rien dans toute cette affaire qui soit bien compromettant pour moi. Tu sais que je connais très bien l’employé du Grand-Tronc, à la gare de Ste-Anne, et que nous sommes de vieux amis. Il n’y a que quelques jours, mes affaires m’ayant appelé à Ste-Anne, je causais avec lui lorsque la conversation tomba sur Darcy. Cela l’amena à parler de Puivert. Il l’avait vu dans la journée et il avait ainsi appris son départ pour le lendemain. Il me dit aussi que Puivert est un cultivateur riche et le fermier de M. Darcy, qui possède à Ste-Anne une terre voisine des siennes. Je n’ai rien autre chose à t’apprendre, tu connais le reste.

— Je te félicite d’avoir mené aussi bien cette affaire ; et maintenant, je n’ai plus rien à te demander.

— Il est temps, car voilà Puivert qui arrive.

Effectivement celui-ci arrivait pour retirer le montant de ses billets.

— M. Puivert, dit Edmond en lui ouvrant la porte, je commençais à craindre que vous manqueriez à votre engagement ; c’eût été fâcheux, car je m’absente de la ville pour la journée, mais heureusement vous voilà.

— Je ne vous retiendrai pas longtemps.

En entrant, Puivert qui avait l’air préoccupé, fit le tour du bureau et dit tout bas : « Darcy n’a plus rien à craindre de cet anneau d’or, ce jeune homme n’en avait pas. »

Edmond l’interrompit dans ses méditations.

— Veuillez-donc, lui dit-il, me suivre dans un autre appartement où se trouvent mes fonds, car je ne garde jamais dans mon bureau une aussi forte somme que celle qu’il vous faut probablement.

— Victor, aide-moi donc à soulever cette trappe.

Puivert remarqua alors, pour la première fois, la présence de Victor, mais il ne s’en préoccupa pas davantage.

En un bond celui-ci fut auprès d’Edmond, et tous deux soulevèrent la lourde porte de fer.

— Je vais descendre le premier pour vous indiquer le chemin, fit Edmond, veuillez donc me suivre, M. Puivert.

Celui-ci ne soupçonnait rien et descendit après Edmond. Victor, qui venait en troisième, eut soin de bien fermer la trappe.

Quelques chaises et une table formaient le principal ameublement du soubassement, qui ressemblait plutôt à une cave qu’à une chambre. Les trois négociateurs se partagèrent les trois sièges.

— M. Puivert, demanda Edmond, veillez me dire combien il vous faut d’argent aujourd’hui.

— Je ne voudrais pas vous gêner, vu que je n’ai pas besoin d’une somme bien considérable pour le moment, et comme je vois que mon argent est bien placé…

— Cela est très bien, mais je suis pressé. Quelle somme vous faut-il ?

— Pas plus de trois cents dollars.

Edmond le regarda méchamment un instant, puis il se mit à rire bruyamment.

— Mais qu’avez-vous donc à rire demanda le fermier ? je veux avoir mon argent. Puisque vous êtes si pressé dépêchez-vous donc.

À son tour Victor s’approcha de lui en le regardant d’un air narquois, mais sans dire un mot.

La peur commença alors à saisir le fermier sérieusement. Il regarda autour de lui et il s’aperçut qu’il était prisonnier.

Puivert n’était pas brave.

En retour, il avait beaucoup d’audace ; ce fut par l’audace qu’il espéra échapper au piège dans lequel il se voyait entraîné.

— Voyons ! Pas trop de ricannement à propos de rien, dit-il, et vite, mon argent !

Edmond ne bougea pas, se contentant de regarder fixement le fermier.

— Vous rappelez-vous les dates où vous êtes venu déposer de l’argent chez moi, demanda-t-il à Puivert ?

— Certainement, répondit effrontément ce dernier.

Et il chercha dans un livret les trois reçus qu’Edmond lui avait livrés la veille, pendant le trajet de Ste-Anne à Montréal.

Sans doute, une convention devait exister entre Edmond et Victor à cet effet, car au moment même où Puivert tendait ses reçus au premier, Victor les lui arracha des mains et les déchira.

Le fermier poussa un cri : son espérance venait de s’envoler. Il n’eût alors rien demandé que de reprendre le chemin de l’Hôtel Rasco sans avoir tiré un sou des deux brigands, car il s’apercevait que les choses tournaient au tragique, mais Edmond ne l’avait pas fait venir dans son bureau seulement pour causer ; il désirait quelque chose de plus.

— Là en conscience, M. Puivert, avez-vous jamais déposé de l’argent chez moi ?

— Non, mais vous m’avez donné ces reçus et…

— Vous vouliez en profiter, dit Victor en riant.

— C’est cela.

— Mais cela était fort malhonnête de votre part, M. Puivert

— Je le sais : aussi ne demanderai-je pas le montant des reçus qu’il m’avait remis. Laissez-moi partir.

— Un instant, M. Puivert, vous ne me demanderez plus d’argent, cela est fort bien. Mais ce ne peut être la même chose pour moi. Vous comprendrez, en effet, que je ne vous ai pas invité à mon bureau, seulement pour le plaisir de perdre la moitié de ma journée avec vous. Vous allez donc nous donner quelques billets de banque, à moi d’abord, puis ensuite à mon ami que voici et qui a bien voulu m’aider dans le projet de vous dévaliser. Il est juste qu’il ait sa récompense. Puivert était fort. D’une main il repoussa Edmond et voulut fuir. Mais devant lui se présenta Victor, qui lui appuya la crosse d’un pistolet sur la tempe et lui dit : « faites un pas de plus et vous êtes un homme mort. »

— Que voulez-vous donc de moi ? s’écria Puivert atterré.

— De l’argent, répondit froidement Edmond.

— Mais ce que vous faites là est une infamie !

— Je le sais.

— C’est un lâche guet-apens !

— Je ne dis pas non.

— Vous n’aurez pas un sou de moi.

— C’est là où vous vous trompez.

— D’abord je n’ai pas d’argent sur moi.

— Cela ne fait rien à l’affaire.

— Comment cela ne fait rien à l’affaire ? vraiment je ne vous comprends pas.

— Cela est inutile.

— Oui, c’est parfaitement indifférent que vous compreniez ou non, fit Victor, en appuyant Edmond.

— Ma foi, fit Puivert exaspéré, vous êtes des imbéciles !

— C’est ce que nous allons voir, lui répondit Edmond, en saisissant une de ses mains et en ordonnant à Victor de lui saisir l’autre.

Lions-lui les mains, fit Victor.

Ce mouvement avait été tellement spontané que le fermier avait pu s’y soustraire. Il se défendit néanmoins, avec la rage d’un damné. Mais il ne pouvait lutter contre deux. Il succomba.

— Bien, dit Edmond, nous voulions d’abord nous assurer de tous vos mouvements. Nous avons enfin réussi, maintenant nous allons parler raison.

— Lâches voleurs ! hurla Puivert.

— Vous pouvez crier encore plus fort si vous voulez, mais je vous assure que ce sera peine perdue, car cette cave est arrangée de manière à ce qu’on n’entende rien dehors.

— Vous avez fait toute cette besogne en vrais chenapans que vous êtes !

— Tout cela est fort bien dit, fit Victor, mais nous avons assez de ce bavardage. Je ne sais pas trop comment les affaires vont à ma buvette ; j’ai probablement déjà perdu beaucoup de verres ici.

— Que vous allez promptement regagner, dit Puivert.

Le fermier, dans son impuissance à défendre son bien, cherchait à se venger contre ses agresseurs par l’ironie. Victor insista pour terminer ce coup de jarnac.

— Avez-vous quelqu’argent sur vous ? demanda Edmond à Puivert.

— Je vous ai déjà dit que je n’avais pas un sou sur moi.

— L’effronté menteur, s’écria Victor, ses poches sont remplies de billets de banque. En voilà déjà pour trois cents dollars, juste la même somme que notre honnête homme demandait, il y a un instant.

Le fermier avait fait des efforts désespérés pour défendre son argent. Cet argent n’était pas à moi, dit-il, c’est pourquoi je disais que je n’en avais pas.

— Et à qui donc appartient-il ?

— À M. Darcy.

— Eh bien, tant pis pour lui, car nous allons partager. Tiens Edmond, voilà ta part, tu prends cent soixante-quinze dollars, selon notre entente, et il m’en revient cent vingt-cinq.