Venise (A. Brizeux)

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FRAGMENS


D’UN LIVRE DE VOYAGE.





VENISE


Les choses de curiosité, on peut les voir de compagnie ; celles de sentiment, on doit les voir seul. — J’avais résolu de donner tout ce jour au souvenir de Byron. — La gondole me mena d’abord au couvent des Arméniens.

Je n’ai point oublié que votre première lettre me reprochait d’avoir négligé à Pise le palais Lanfranchi. Elle contenait cette phrase dure : « Vous avez perdu dans mon estime comme imagination, pour avoir quitté Pise, sans y découvrir la maison de lord Bjron ; cette maison où a été écrit Manfred, par une nuit d’hiver, alors que la neige, poussée par le vent du nord, frappait avec violence contre les vitres d’un grand et froid appartement… Vous savez que cet illustre, bizarre et malheureux homme avait mis, ce jour-là, un habit bleu neuf, et que, dans les brusques mouvemens de sa sympathie pour son héros, il arracha un bouton, ce qui nous valut cette fameuse note qui nous amusa tant dans les mémoires : « écrit Manfred, arraché un bouton à mon habit. »

J’ai réparé cette négligence. Dans ma première course à Pise, ne me souvenant plus du palais Lanfranchi, je demandai la demeure de Byron, du seigneur anglais : les Pisans avaient oublié le nom du poète. Cette fois, mieux informé, on m’a conduit devant le palais Lanfranchi. L’intérieur était envahi par les maçons ; les escaliers, les plafonds, étaient démolis ; le grand et froid appartement n’existe plus ; la façade du palais, d’un beau marbre doré et dans le pur style toscan, s’élève toujours sur le quai de l’Arno. —

Le couvent des Arméniens, à Venise, occupe à lui seul la jolie petite île de Saint-Lazare. Du côté de la ville sont les bâtimens ; vers la mer, les jardins, les potagers, toutes les dépendances de la communauté. Les frères y vivent au nombre de cinquante, en comptant les pensionnaires. Leur règle est celle de saint Benoît. Ils ont une bibliothèque fort riche en manuscrits orientaux dont ils impriment eux-mêmes des éditions très estimées. C’est chez eux que Byron alla étudier l’arménien, durant le long séjour qu’il fît à Venise.

Mon gondolier ramait depuis une demi-heure ; j’approchais de l’île ; je sentais l’odeur douce des pois à fleur que le vent m’apportait par-dessus les murailles du jardin ; mais aucun bruit, aucune voix, ne venait de la maison ; toutes les fenêtres et les portes étaient soigneusement fermées ; habitué déjà au silence de Venise, malgré moi j’éprouvai un nouveau sentiment de calme et de recueillement sur le seuil de cette demeure plus silencieuse et plus immobile encore.

Le moine qui m’ouvrit, jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans, avait dans les traits toute la finesse et la beauté régulière des Orientaux ; une longue barbe noire et lustrée tombait sur sa robe d’étamine. Son salut, sa marche, ses manières, me rappelaient assez bien quelques Persans que vous avez pu voir à Paris. Nous visitâmes les diverses parties du couvent, moi, le ménageant de questions, lui, au contraire, venant au-devant avec une politesse toute lettrée, et une douceur vraiment chrétienne. Il me parlait des trois vœux que tout religieux doit faire lorsqu’il entre dans les ordres, les vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté ; et, sans plainte aucune sur son sort, il ne cachait pas combien l’observance était difficile et pénible. Les élèves passant alors pour aller au réfectoire : « J’avais leur âge, me dit-il, environ treize ans, quand j’arrivai de mon pays dans cette maison ; je n’en suis plus sorti, je n’en sortirai pas. »

Je vins à Byron. — « Oui, répondit-il, je l’ai vu bien des fois, mais sans jamais lui parler ; j’étais encore dans les pensionnaires, qui n’ont d’ailleurs aucune relation avec les étrangers. Il est venu ici tous les jours, durant trois mois. Nous ne savions ni son nom, ni qui il était. Il s’est fort bien comporté dans notre couvent ; jamais il n’a dit un mot contre la religion. Cela nous a surpris par la suite d’apprendre que c’était un grand seigneur, un grand poète, et un homme peu régulier. »

Ces choses se disaient en montant le grand escalier de la bibliothèque. La vue des livres, la crainte de gêner quelques frères occupés à lire, l’attention même que je devais à mon conducteur, lequel m’exposait ses richesses avec une si délicate complaisance, interrompirent notre conversation. Je vis là des raretés dont j’étais indigné. Je ne me rappelle qu’une édition polyglotte d’une prière de Fénélon.

Devant un grand pupitre chargé de livres, le frère s’écria : « Ceci vous plaira mieux ! Et il tira des rayons un volume arménien avec la traduction anglaise en regard. — « C’est sur ce livre que lord Byron étudiait ; voici un morceau qu’il traduisit avec un de nos pères (et il leva les yeux comme pour chercher quelqu’un dans la salle). — « Je suis fâché que le père Paschal ne soit pas ici ; vous auriez aimé à lui parler. »

Je joins à ma lettre ce morceau. Mon compagnon de voyage qui a fait aussi un pèlerinage aux Arméniens, a tâché d’en retenir le sens ; sauf erreur, le voici :

Lorsque Zervanus (qui veut dire en vieux langage persan, gloire fortune, ou destin) voulut créer le monde, il médita pendant mille ans sur son œuvre, et offrit un sacrifice, afin de faire bien ce qu’il devait faire, et dans la crainte de faire mal. Pendant le temps du sacrifice, il conçut deux enfans, Hormistus et Harminus.

Le règne du monde, le règne de l’œuvre à venir, suivant la parole de Zervanus, devait appartenir au premier né des deux enfans.

Hormistus qui était le souverain bien, devina, encore au ventre de sa mère, à qui devait appartenir le monde, et il en avertit son frère.

Harminus, l’esprit du mal, profita de cet avertissement pour arriver le premier.

Sitôt qu’ils furent sortis du ventre de la mère, ils se présentèrent tous deux devant Zervanus.

Zervanus, voyant Hormistus, jugea à sa bonne odeur qu’il était l’enfant de son choix, le bénit et voulut lui donner le règne du monde.

Harminus, jaloux, réclama auprès de Zervanus l’accomplissement de sa promesse.

Zervanus, voyant qu’il était impossible de livrer le monde à son fils bien-aimé Hormistus, déclara que, pendant neuf mille ans, Harminus régnerait sur tout ce qui était créé.

Mais il le déclara inférieur à son frère Hormistus, et il le condamna à livrer le monde à ce dernier, lorsque les neuf mille ans seraient écoulés.

(Tiré d’Esnacius, poète arménien.)

La fable d’Hormistus et d’Harminus n’est autre chose, on le voit, que celle d’Arimane et d’Oromaze. Ce double principe, énigme première de toutes les religions, et que toutes essaient d’expliquer, se retrouve surtout, et avec mille variantes, dans les traditions et les poésies arméniennes. Les bons pères de Saint-Lazare, qui n’acceptent que la solution biblique, mettent beaucoup d’orgueil à prouver que leur pays est le lieu où s’est consommé ce grand mystère du bien et du mal. Selon eux, l’Arménie est le berceau du genre humain. Les quatre fleuves du paradis terrestre, Pison, Guihon, Hiddekel et l’Euphrate, coulent en Arménie ; là, s’élève le mont Ararat où s’arrêta l’arche de Noé ; et l’arménien qui donne le sens de tous ces noms, est la plus ancienne langue du monde, celle même que Dieu apprit à Adam. Comme Celte, j’aurais pu avancer des prétentions pour le moins égales à celles du frère, mais l’hospitalité me retint.

Les curiosités de la bibliothèque et de l’imprimerie épuisées, nous descendîmes au jardin. Tout était ménagé, mis à profit, et distribué avec un soin extrême dans ce petit terrein qui suffit de la sorte aux besoins de la Communauté. Sous les fenêtres sont les fleurs, les plantes, les herbes médicinales ; à la pointe de l’île, les légumes et les arbres fruitiers. Les allées, où l’on ne peut promener plus de trois de front, sont couvertes d’un beau sable uni, on n’y trouverait pas un caillou et une mauvaise herbe. Dans les endroits reculés, il y a des tonnelles d’aubépine, avec des bancs de joncs, où l’on va lire en été. Le soleil dardait si fort, qu’il fallut nous abriter un instant. Derrière nous, contre le mur du jardin, j’entendais le petit bruit des vagues qui entraient dans les fentes des pierres. Ni le frère ni moi, ne parlions plus ; je me délectais dans ce silence, dans cet air pur ; je songeais au bonheur de ces saints religieux, à cette vie toute d’étude et de piété. Pour rompre cette pause, je fis quelques complimens à mon guide sur la bonne tenue de son monastère ; il sourit, et m’expliqua, en marchant, de nouveaux embellissemens qui étaient projetés. — Croyez-vous, lui demandai-je, que la seule envie de s’instruire amenât Byron parmi vous ? Ne venait-il pas chercher un peu de cette paix où vous vivez ? — Il sourit de nouveau et sans répondre. — « Qui sait ? quelques années encore, et peut-être lord Byron serait-il revenu pour toujours dans cette maison. — Dieu le sait, répondit-il, mais à un certain âge il est malaisé de renoncer au monde et à soi-même. »

À ces derniers mots, j’arrivais devant ma gondole ; pour y entrer, le frère me donna la main que je serrai en signe d’adieu. Je dis au batelier : Palazzo Mocenigo ! — Devant Saint-Servule, je regardai hors de la gondole ; le moine arménien était encore debout sur les marches blanches du couvent............... Le nom de Mocenigo a délié la langue du gondolier. — Francesco a vu aussi lord Byron, et vers les deux heures lorsqu’il allait au Lido, et le soir promenant sur la Piazzetta. — Tous les anciens gondoliers connaissent le seigneur anglais, Byron, comme ils disent simplement. — La grande Marianna, cette terrible maîtresse, demeure à Naples avec ses enfans. — Francesco ne tarit pas. — Nous voici devant le vieux palais des Foscari : Venise disparaît comme une plante marine sous les vagues d’oie elle était sortie. — Grand canal, n° 54, palais de la famille Mocenigo ! — Habitation délabrée et sans architecture ; style moderne. — Au rez-de-chaussée un large corridor où étaient l’ours, le singe, toute la ménagerie. — La chambre à coucher d’hiver donnant sur une cour fort triste, elle est aujourd’hui occupée par la comtesse. — Autre chambre d’été ayant vue sur le canal. — Le portrait de Byron nulle part. — Il travaillait dans ce sombre et immense salon où sont peints tous les Mocenigo. — Un grand fauteuil devant une table de forme ancienne et percée d’une infinité de tiroirs ; là furent écrits et enfermés Marina, les Foscari, Beppo, etc.…

Vous me passerez ces détails extraits, pour plus de brièveté, de mon Livre de notes, comme vous me permettrez d’y copier cette lettre, qui m’expliquera par la suite ce que je n’ai pu qu’indiquer sur mon Journal. Parfois j’ai cette crainte, que ma mémoire s’en allant tout à coup, il ne me reste rien d’un pays que j’aime tant, et que peut-être je ne dois plus voir ; aussi, contre mes habitudes, j’amasse notes sur notes, et je prie ceux à qui j’écris de me garder mes lettres.

Comme j’examinais l’antique salon, entre un homme d’une cinquantaine d’années, bronzé, fort, d’une figure ouverte, aux grands yeux, aux grands traits : c’était un des gondoliers de lord Byron. Il s’appelle Vincenzo Falsiero ; son fils, Giovanni Baptista, vient de partir pour l’Asie avec un Anglais, M. Kling, je crois. — « Oui, monsieur, c’est ici qu’il travaillait à ses compositions ; il y restait toute la nuit ; rarement milord se couchait avant le jour. À tout moment il appelait mon fils : Giovanni, portez-moi le singe !… Giovanni, amenez-moi l’ours !… C’était un brave patron ! » — Le gondolier m’emmena chez lui. Dans une boîte, et soigneusement enveloppée, il conserve cette fameuse toque de velours rouge et ouatée, la seule coiffure, vous vous en souvenez, qui ne blessât point le front d’Harold. — J’en ai refusé quinze sequins ! s’écria Falsiero. — Mais voici son casque de cuir noir, et dessus ses armes en argent. — C’est lui-même qui l’a donné, en Grèce, à mon fils ; et à moi la toque rouge, lorsqu’il est parti… Nous gardons ça. Voici encore son portrait, au pied de mon lit. Et voyez, en sortant, les armes de Byron sont sur la gondole : la gondole de Byron flotte toujours devant la porte du palais Mocenigo.

J’oubliais : lorsque j’entrai dans la chambre à coucher qui regarde le canal, j’y trouvai un pauvre petit oiseau, tombé des toits, et qui était venu mourir sur le parquet. Il avait le bec ouvert, ses paupières bleues fermées, et ses pattes, raides et froides, embarrassées dans une toile d’araignée. Le valet de chambre ramassa l’oiseau et me l’offrit. Il me vint une triste méfiance. J’imaginai que ceci était une attrape disposée pour les voyageurs. Je regardai quelque temps l’oiseau dans ma main, puis je le remis froidement au domestique. À peine rendu, je regrettai l’oiseau ............... Il y a quelques jours, nous avons manqué une occasion pour la France ; ainsi cet envoi va se grossir encore ; vous verrez toutes les traces de votre noble pèlerin sur les lagunes de Venise. Je ne vous apprends rien touchant sa vie, mais je vois les lieux où elle s’est passée ; je vais où il a été, et je vous le dis ; je cherche, pour parler comme lui, ce qu’il a laissé de son âme sur ces rivages qu’il aimait.

Nous n’avons pu visiter la Mira, cette maison de plaisance sur la Brenta, d’où il écrivait à Moore : « Venise a toujours été, après l’Orient, l’île la plus fraîche de mes rêves. » Nous n’irons pas, non plus, sous les grands sapins de Ravenne, mais hier j’ai vu le Lido.

Vous le savez, on donne ce nom à une île longue et étroite qui protège Venise du côté de la mer. La partie, tournée vers la ville, est cultivée dans presque toute sa longueur, l’autre moitié est une côte sablonneuse et plate que les vagues découvrent à leur reflux. Lord Byron avait établi là ses chevaux dans un vieux fort abandonné, et tous les jours il s’y promenait jusqu’à mi-chemin du village de Malamocco.

On ne saurait dire quel charme ont pour les Vénitiens ces petits jardins du Lido. Leur ville, toute de marbre, fatigue dans sa magnificence. Pas un arbre, un brin d’herbe ; jamais le pas d’un cheval ou le cri d’un oiseau, mais toujours des pierres et du marbre, ou une eau verdâtre qui croupit sous les ponts ; partout l’industrie et l’art, la nature jamais. Dès qu’on touche au Lido, le cœur se dilate et respire. Vous voyez du vert ; mille odeurs de feuilles vous arrivent ; vous marchez mollement sur l’herbe, c’est vraiment la vie. On dit que, dans les jardins, il y a des guinguettes fort bien servies, où les familles vénitiennes vont se récréer le dimanche ; on y dîne fraîchement à l’ombre, et le soir, au clair de lune, on se baigne dans les belles eaux du golfe.

Hier, le ciel était clair et le soleil chaud ; mais la mer, que deux jours de vent avaient soulevée, houlait encore avec violence. Elle était bruyante et trouble. La beauté même du ciel, la vivifiante chaleur du soleil augmentaient l’horreur de cette mer agitée. Cela formait un singulier contraste… Je ne sais, mais dans cette vie orageuse du poète anglais, peu d’épisodes me semblent d’une tristesse plus solennelle que ces solitaires promenades le long du Lido, lui seul, sur son cheval, en face de l’immensité, et courant chaque jour depuis le fort en ruine jusqu’à cette borne de pierre, où il voulait qu’on l’enterrât ! Son épitaphe, imitée d’une inscription recueillie à Ferrare, était celle-ci : Noël Byron implora pace.

Sur votre demande, je voulus aller à cette borne. Long-temps je suivis le rivage, enfonçant dans le sable, et brûlé par la mer, tant qu’à la fin le soleil déclinant, il fallut songer à ma barque. Pour abréger, j’essayai de prendre à travers champs, mais sur cette terre plate et sans horizons, bientôt j’eus perdu toute direction. J’appelai, personne ne vint. Alors, trop éloigné de mon premier chemin, c’était de tirer droit vers Venise : je pris ma course dans les marais, et heurtant contre les racines, blessé par les aloës, les chardons, mille plantes sauvages, j’arrivai en sueur à la côte. Le gondolier me demanda si j’avais trouvé des vipères ? — Et pourquoi, lui dis-je ? — Vous n’avez pas vu des sillons sur le sable ; ce sont des sentiers de vipères ; on fait avec elles la thériaque de Venise.

Le soir, il y avait de la musique devant l’église de Saint-Marc ; mais les impressions du jour m’empêchaient de bien écouter ; je descendis la Piazzetta, et tout en suivant le quai des Esclavons, je résumai, à la manière italienne, les souvenirs de cette promenade dans une espèce de Canzone :


LE LIDO.

Enfin, Lido, j’ai vu tes grèves désolées,
Ton sable jaune et fin où confuses, mêlées.

On retrouve, le soir, les traces des serpens
Au soleil de midi déroulés et rampans
Ici venait Byron : d’un œil mélancolique
Il regardait au loin briller l’Adriatique,
Où, pour dompter son âme, il poussait au galop
Son coursier hennissant au bruit de chaque flot ;
Et le noble animal écrasait les vipères
Qui gagnaient en sifflant leurs venimeux repaires


l’auteur de marie.