Verdun (mars-mai 1916)/01

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Verdun mars-avril-mai 1916
Raymond Jubert

Revue des Deux Mondes tome 45, 1918


Verdun mars-avril-mai 1916


« Il n’y a pire métier que celui qui oblige à changer de vertus. »


L’HOTEL DE VILLE DE VERDUN

« Le général, messieurs. »

Dans la tristesse pesante du brouillard qui, depuis midi, flotte aux fenêtres, l’or d’un képi jette sa note vive. Le général Deville entre, rapide, pressé, les lèvres sèches contractées dans la barbe grise, le monocle immobile dans le visage nerveux. Derrière lui, et le dépassant de toute la tête, le colonel Moisson, le visage durci, l’œil riche de l’émotion qu’il maîtrise.

Et, fond de tapisserie uniforme autour de ces deux figures principales, masse grise de capotes d’où émergent des faces blanches, en cercle, tous les officiers du régiment. Traits tirés de fatigue, raidis par la même consigne intérieure, visages frères, tous marqués d’un trait commun : le calme aux yeux ardents.

« Messieurs, dit le général, Verdun est menacé. Vous êtes à Verdun et vous êtes la brigade de Verdun. »

Le général Deville a l’éclair du geste, la parole âpre, ardente, rapide, le mot qui porte. Les phrases, chez lui, se pressent, se précipitent ; on les croirait en retard d’une idée, et les saccades de sa voix trahissent son impatience.

« Je n’ai pas à vous cacher la vérité ; nous avons été surpris. «… Je n’ai pas à vous cacher les fautes ; nous avons à les réparer… La situation était désespérée ; elle n’est pas encore rétablie… Le secteur que nous prenons ? Un chaos. La vie qui nous y attend ? La bataille… Les tranchées ? Elles n’existent pas… Ne me demandez pas de matériel, je n’en ai pas… de renforts, je n’en ai pas. »

Trois fois, la voix se brise, rageuse, sur la finale. Un froid nous prend aux os, une vibration aux moelles, car, par-delà les mots, la mort plane, muette.

« Bon courage, messieurs. »

La tache d’or ne vacille plus ; le chef a disparu. Il reste de sa visite un peu de fièvre, que je sens au mutisme grave des camarades qui m’entourent.

Sous la masse opaque du brouillard, la cour de l’Hôtel de Ville enferme toute l’animation du départ de mille hommes. Sans nous attarder, au travers des voitures-cuisines, nous passons auprès des quatre canons, aujourd’hui symboliques, qui, jadis, en constituaient le pittoresque.

Passé le fonctionnaire de la porte, nous retrouvons la ville morte, le silence de chacune de ses rues.

A moins de trois heures, tout autour, le canon.


I. — DANS LA NUIT, SOUS LA NEIGE, VERS LES FLAMMES

Nous avions quitté Verdun à la nuit, sans autre lumière que la torche mourante des incendies qui, par endroits, en découpaient la façade tragique. Nous avions franchi la Meuse grosse, bruyante, sinistre, promenant devant les derniers brasiers son miroir mouvant et sanglant. Nulle parole dans les rangs, nous semblions les fantômes que, peut-être, nous serions demain. Il y avait une grandeur dantesque dans ce cortège d’ombres sortant des ruines de la ville morte, dans celle armée silencieuse de spectres marchant vers le canon.

Le premier obus éclate à Belleville, dans une rue latérale, quand nous passions au carrefour ; le deuxième, aussitôt après, au-dessus de nos têtes. Il y eut une précipitation, un remous, le halètement de cent poitrines. Quelques secondes après, un de mes hommes reçut sur son casque un peu du billon meurtrier ; il éclata de rire. Sa gaieté fit école ; des quolibets s’élevèrent. Le danger et nous, nous nous étions reconnus. A hauteur du fort de Belleville, la neige commença de tomber. La nappe s’étendit sous nos yeux, s’alourdit sous nos pas jusqu’à ce que les rougeoiements vinssent la teinter de rose. Alors elle s’arrêta, comme ayant donné toute sa part au décor.

A trois kilomètres au plus, sentinelles lumineuses aux deux rives de la Meuse, villages frères marqués d’un même destin, Bras et Charny brûlaient. Et vers l’Est, déployant l’éventail de feu qui, depuis vingt jours, ajoutait à l’horreur des combats de Douaumont, sur la hauteur, le village de Fleury brûlait.

Vision tragique, vision magique. La neige était rose et, sur la plaine, rose à l’infini, chacun des trois brasiers lointains semblait étendre jusque sous nos pas le tapis de ses lueurs vermeilles. Et, des quatre points de l’horizon, l’éclair soudain des canons, l’étoile frémissante des fusées s’unissaient pour troubler d’une beauté fugitive ce que la nuit gardait encore de mystère.

Charme âpre, tragique et puissant. Nous voici tous muets et l’haleine en suspens. Songeons-nous combien de misères et de morts s’unissent pour nous offrir ce spectacle de féerie ? Ou n’ai-je pas joui du spasme néronien de nous plaire au malheur s’il donne la beauté ?

Chassons une vaine pitié qui nuit à nos contemplations. Ne serons-nous pas demain les poutres vivantes de ces brasiers que j’admire ? Comme pour d’autres ce soir, la flamme étouffera nos cris, et, pour d’autres aussi, ce sera la même beauté.


II. — LA CÔTE DE FROIDETERRE

Ce matin, un coup de vent ayant soulevé la toile qui ferme mon abri, un vif rayon de soleil m’a frappé au visage. Je m’étire, j’appelle. Voici Freville qui me présente un quart d’un café amer et glacé : « Mon lieutenant, vous l’avez échappé belle. — Quoi donc ? — Les 150. — Quels 150 ? — Il y en a trois qui sont tombés à moins de quinze mètres de votre gourbi. — Il fallait me réveiller. — Je pensais qu’ils l’avaient fait. »

Est-ce un arriéré de fatigue qui m’enlevait a. ce point tout instinct du danger ? Voici dix jours que nous sommes en route par des chemins glacés ; depuis que nous avons quitté la Champagne, nos pieds tournent sur le verglas. Hier, à Verdun, je pensais au moins m’étendre ; le sol même, un sac sous ma tête m’eussent convenu. Il m’a fallu prendre la garde comme officier de police, organiser des rondes, écouter des rapports, respecter, entre deux bâillements, les scrupules formalistiques de vingt gendarmes.

Je me tire de mes couvertures, je mets la tête hors de mon abri. « Au moins, est-il sûr ? » Il n’est fait que de branchages avec un peu de terre par-dessus ; le jour et la pluie passent au travers ; il n’arrêterait pas un shrapnell. Me voici rassuré ; il me fallait un fier sommeil. Par surprise, la mort eût pu me prendre en passant.

J’ai suivi Freville qui tenait à me montrer la marque des éclatements. Ils ont produit de larges creusets, au fond desquels a déposé un peu de terre calcinée, aux fibrilles verdâtres. L’un d’eux fait le pas de la porte qui s’ouvre à mes pieds, sur la ligne d’abris parallèle à la mienne : « Qui loge là ? — C’est l’adjudant Folliart avec la liaison. — Il n’a pas été secoué ? — Un peu, tout de même. » Au milieu d’un groupe, à vingt mètres, j’aperçois une masse lumineuse au soleil. « Un 210 non éclaté, » dit quelqu’un. Allongé sur le sol, le lourd bébé d’acier semble l’enseigne lumineuse du danger de ces lieux.

Qui croirait que la mort est notre visiteuse ? Une animation joyeuse se fait écho d’un bout à l’autre du camp. Tout le monde est dehors ; des chants s’élèvent et des jeux s’organisent. « Beau temps, me dit Ganot. — Oui, mais gros de menaces. » Voici, tirant vers nous, un avion vermeil : « C’est un taube, crions-nous. Tout le monde aux abris. »

En pente douce, vers les taillis qui en bordent le pied, la côte de Froideterre étage quatre rangées d’abris parallèles dont l’ouverture, par-delà un ravin boisé, découvre sur leurs collines nues le fort de Souville et les ruines fumantes de Fleury. Ganot est du pays ; il nous fait suivre sur la carte le relief d’un terrain qui lui est familier :

« Nous sommes sur la rive droite de la Meuse. Voici, à l’Ouest de Fleury, Thiaumont, Haudremont aux noms tragiques, la côte du Poivre, et, sur la Meuse, l’éperon de la côte du Talou. A l’Est, Souville et Vaux, avec leurs forts qui forment ici la dernière ligne de défense. La côte de Fleury nous cache Douaumont, où l’on accède par le bois de la Caillette où, voici deux hivers, j’allais chasser. »

« Moi, dit quelqu’un, j’ai combattu en Argonne, à Saint-Hubert, où, chaque année, j’allais tuer le sanglier. »

Quel carrefour de nos souvenirs que l’Argonne ! Pendant le repas, nous reconnaissons que nous y avons tous vingt histoires. L’an dernier, à Fontaine-Madame, aux Enfants-Perdus, un homme crut avoir tiré un Boche. On entendit des cris ; on envoya à la recherche du blessé. Le Boche était un sanglier dont la préparation nous tint trois jours en appétit. Si j’avais songé plus tôt à constituer une vitrine de mes souvenirs de la guerre, il m’eût plu d’y conserver le pied d’un chevreuil errant entre les lignes et tué, au risque de la mort du chasseur, à vingt mètres de l’ennemi. La balle s’était trompée d’adresse, mais nous avions gagné au change. Il y a des appétits auxquels la mort d’un ennemi ne satisfait point.

« C’est l’heure de la sieste, » dit Nicot.

Ai-je dormi une heure, ou deux, ou cinq ? Des chocs sourds, violents, répétés, ébranlent le sol autour de moi. Je me dresse ; le silence s’est fait. Puis, à nouveau, le bruit d’explosions successives, lointaines d’abord, et se rapprochant à chaque coup davantage. J’ai repris mon esprit ; mon expérience de la guerre se fixe dans deux idées : par rafales de six, l’ennemi bombarde méthodiquement la côte, et je suis dans la zone du dernier coup.

Sous le danger, dans l’ombre, il y a une espèce d’horreur particulière à être seul. Le courage prétend à être regardé : dût la mort s’ensuivre, il est payé du coup d’œil même distrait d’un témoin. Le combat au soleil, s’il s’agit d’entraîner, n’est qu’un jeu. L’amour-propre y compose le geste et le visage ; on se sent regardé, on joue un rôle ; il s’agit de le mener brillamment jusqu’au bout. L’amour-propre et la conscience du rôle à jouer savent à propos nous distraire de la mort. Mais être seul, n’avoir à songer qu’à soi-même sans prétendre à s’imposer aux autres, n’avoir plus qu’à mourir sans un applaudissement suprême ! L’âme abdique bien vite, et la chair s’abandonne au frisson. Je me suis redressé, j’ai rejeté mes couvertures ; mes bras, mes jambes sont dégagés. C’est bien assez d’avoir peut-être à souffrir ; la moindre gêne serait intolérable dans le moment ultime. Il faut être à son aise pour mourir.

1, 2, 3, 4, 5. Cette fois, je n’ai pas compté six. Un éclatement plus sourd, un ébranlement plus violent, puis un bruit d’averse sur mon toit. Une fumée âcre me prend au nez, aux yeux. Suffoquant, mais soucieux d’avoir l’esprit entier dans la catastrophe, je me retiens pour ne pas tousser. Dans le silence angoissant montent des gémissements.

En rampant, j’ai passé la tête hors de mon abri, dont l’ouverture était, de l’instant, obstruée. Au dehors, la nuit était tout à fait venue. Sous mes yeux s’ouvre un trou fumant d’où monte la voix de la mort.

« Il faut vite déblayer ça, ai-je crié dans la nuit. Qui es-tu, toi ? Va chercher des pioches. » L’ombre ne bouge pas ; je la secoue. « Ne me faites pas de mal, ne me faites pas de mal. — Qu’as-tu à crier ? Va chercher des pioches. — J’ai du feu dans les yeux. — Tu étais là-dedans ? — Oui, à l’entrée de la porte. — Et qui avec toi ? — L’adjudant était au fond avec le sergent Van Walleghem. Daniault et Arquillière mangeaient leur soupe. L’obus est entré par derrière ; il a éclaté au milieu. — Tu es blessé ? — Je ne sais pas. »

Une heure durant, sous les obus, nous avons remué des terres, dégagé Daniault et Arquilliène sanglants, les membres rompus, gémissant doucement d’une voix triste, délaissant leurs chairs à la terre dont l’oppression étouffait le cri de leur agonie ; puis, avec plus de peine, du fond de leur tombeau, Van Walleghem et Folliart, écrasés, convulsés, les mains crispées, rejetées en arrière, gardant sur leur face tuméfiée la double expression de l’épouvante et de la mort.

« Ils la sentaient venir, dit quelqu’un. Depuis plusieurs jours, ils étaient préoccupés et pleins d’amertume. » C’était faire après coup de la prophétie à bon compte. C’est un préjugé néfaste que cette idée courante du pressentiment ; elle accable, et nous sommes ainsi à la merci du premier jour de dépression venu. A l’ordinaire, l’événement la dément ; mais j’ai vu par elle des gens s’offrir volontairement à la mort parce qu’elle s’apparentait un jour à la tristesse de leur esprit ; ils la croyaient proche, ils s’abandonnaient pour en avoir plus tôt fini avec elle. Il n’y a là-dessous qu’une méconnaissance de nous-mêmes dans la vie que nous menons. En temps de guerre, la tristesse est le fond de nos cœurs ; nous n’avons de gaieté qu’en nous faisant violence, et l’esprit souffre des grimaces du visage. A cette heure, la tranquillité de l’Ame n’est que manque de mémoire, la paix de l’esprit qu’oubli, qu’ignorance volontaire, la gaieté n’est qu’un masque difficile à porter ; nous ne pouvons nous étonner qu’il se détache quelquefois ; même à l’instant où il nous tient le mieux, nous n’en devenons pas moins blancs et moins ravagés par-dessous. Dès lors, quel motif d’être surpris, si la mélancolie pèse un jour sur nous de toute sa force ? Étonnons-nous bien plutôt qu’elle ne fasse pas notre esprit de tous les jours. N’y reconnaissons que l’état normal que nous impose le raisonnement et dont nous ne nous dégageons que contre la nature. Si nous devions mourir au premier jour d’abandonnement et d’amertume, il n’y aurait pas de lendemain pour nous.

A la nuit, sur un mot du médecin, nous avons dû commander des travailleurs pour quatre tombes.


III. — LE BOMBARDEMENT DE FLEURY

Sans le malheur des autres, croirions-nous à la Providence ? Gund était venu partager mon abri. La fatigue nous avait fait trouver un sommeil tranquille sur le bord de la fosse d’où, la veille, nous avions retiré des cadavres ; mais, au point du jour, de nouvelles rafales nous avaient menacés d’en ouvrir une deuxième où, cette fois, c’est sur nos visages que la terre eût pris en empreinte la grimace tragique de la mort. Nous avons délaissé l’abri : nous eussions mieux fait de le détruire. Dans la même journée, un obus y éclatant à plein, y blessant grièvement un homme, écrasait la tête de son compagnon. Nous avons beau faire, le malheur se paie toujours sur quelqu’un.

Ces bombardements journaliers nous servirent de leçon. Nous étions sous l’œil des avions ; l’aigle, après nous avoir jeté un regard, faisait donner la foudre. Nous apprîmes à nous cacher. Tâche ardue : il fallait lutter contre l’insouciance française, qui nous fait préférer à des pratiques importunes et à une gêne de tous les moments l’éventualité d’un malheur. Si, enfin, un coup de sifflet appelait les hommes à se grouper sous les arbres, ils attestaient encore leur présence par les taches lumineuses des chemises étalées au soleil. Instruits par l’évidence, certains avaient ouvert des sapes ; sans relâche, le torse nu, les muscles saillants, chaque heure de fatigue les rapprochait du salut. Laissant à ceux-là le bénéfice de leur peine, nous avions ordonné des travaux plus vastes ; la sécurité devint la loi de tous. Le sang des victimes, que chaque jour continuait d’étendre, inscrivait sur le sol cette leçon : « Hâtez-vous ! » L’insouciance et la paresse avaient pris trop souvent le visage de la souffrance et de la mort ; nul ne se souciait plus d’y adapter le sien. Après cinq jours de tâche, tout le monde put trouver place aux galeries ; nous ouvrîmes alors les chambres des sections.

Entre temps, certaines péripéties de la bataille toute proche nous offraient un spectacle et, selon sa coutume, le malheur nous distrayait de la mort…

Devant nous, sur toute la région de Douaumont, bordée à nos yeux par la ligne de crêtes allant du fort de Souville au village de Fleury, de violents bombardements, troublant la fin de la journée, luttaient de couleurs avec le crépuscule qu’ils semblaient ensuite noyer dans leur fumée.

C’était alors, à moins de deux kilomètres de nous, le plein des premiers combats de Douaumont. Par rafales de dix, de douze, les obus sillonnaient la crête, y allumaient leurs flammes brèves, y écrasaient les ruines. Plusieurs d’entre eux projetaient une zone lumineuse, qui descendait lentement jusqu’au fond de la vallée ; alors une odeur suffocante nous prenait à la gorge.

Au plein de ces bombardements, j’ai maintes fois fixé les yeux sur une vache qui, pour moi, s’en faisait le centre. Elle revenait chaque jour ; elle paissait, tranquille, au milieu des obus. Le bruit le plus proche attirait un instant son œil inexpressif ; mais, de toute la lenteur puissante de son cou, elle se détournait bientôt et remettait la langue au pré…Je n’étais pas seul à la remarquer. Un jour, pris d’une fringale de lait, un de mes hommes, courant sous le bombardement, arriva jusqu’à elle. C’était Maronne, mort depuis, et resté le plus fameux des brancardiers du régiment ; ivrogne au cantonnement, chapardeur, insupportable aux gradés, sur le champ de bataille il était, quel que fût le péril, le salut du blessé. Il en parla, le soir, devant ses camarades ; j’étais présent, et l’obscurité me dissimulait. « Elle n’avait plus de lait, la garce ; ce n’est pas faute pourtant de lui avoir manié les tétons. Alors j’ai poussé jusqu’à Fleury où il devait y avoir des caves. Je vois une ferme. La porte en est fermée ; j’y vais de mon coup d’épaule, puis je descends à la cave. J’allume une allumette ; elle s’éteint, mais je tâte un tonneau. Je mets la main par terre. C’est mouillé ; est-ce du vin ? Je lui trouve un drôle de goût. J’allume une deuxième allumette. Il y avait là deux cadavres et j’avais la main pleine de sang. — Et le tonneau ? — C’est bien ma veine : il était vide. » Par friponnerie, l’on s’expose au danger. La mort bravée, n’est-ce pas cela qui donne de la bouteille au vin ?

D’autres jouent leur vie à meilleur compte, par acquit de curiosité. J’ai vu plusieurs fois payer de sa vie la satisfaction de connaître comment, la seconde d’avant, on l’avait conservée. Au plus fort du bombardement, un homme descendait la côte de Fleury. Il sortait du village, il venait vers nous et se glissait de trou d’obus à trou d’obus. Une explosion bouleverse l’entonnoir qu’il vient, juste à temps, de quitter. Curieux du danger qu’il a couru, l’homme est revenu sur ses pas ; de ses deux bras étendus, il a pris le nouveau diamètre du trou d’où, l’instant d’avant, il n’était sorti que par miracle ; puis, s’y engageant debout, il se plut à connaître que le niveau du sol lui venait aux épaules. Il se satisfit à ces constatations pendant plus d’une minute où, remuant le sol autour de lui, les obus lui jetaient de la terre au visage. En curieux, sans hâte, il rampait aux entours du cratère lorsqu’il disparut, à mes yeux, derrière une nouvelle explosion. La fumée dissipée, je ne1 l’ai pas revu.

Nous rencontrons souvent des courages inutiles. Nous ne les observons pas toujours, mais ils nous sont le garant des sacrifices qu’à notre insu, le plus souvent, le combat exige et met en jeu. Tant d’insouciance dans le danger n’attend qu’une pensée opportune pour atteindre à l’héroïsme.

Par un clair soleil d’après-midi, je fus appelé pour voir passer, au-dessus de nos têtes, un de ces ballons d’observation que l’argot des tranchées a dénommés « saucisses. » Il avait rompu sa corde, et le vent l’entraînait vers le Nord. Deux avions étaient sortis des lignes françaises et l’encadraient pour assurer sa prise. Du côté français, deux aviateurs s’étaient élevés et, se posant en adversaires, engageaient le combat. Le ballon flottait alors au-dessus de nos têtes ; le vent l’entraînait irrésistiblement vers l’ennemi. Un point noir alors se détacha de la nacelle ; nous restions sans haleine quand il apparut comme une masse, puis un parachute s’ouvrit. Passant au travers des balles du combat, après avoir dans l’air dispersé ses papiers, n’abandonnant aux vents contraires que la masse inerte de son appareil, l’observateur descendait lentement vers nos lignes. Nous applaudîmes ; il avait gagné sa partie contre le destin.

Le soldat est sans pitié. Victime lui-même du malheur, il ne fait qu’en rire, et celui des autres le distrait un instant du sien. Pendant toute cette scène pathétique où, au mépris de son angoisse, un homme allait atteindre au plus haut de lui-même, j’ai écouté les cris, regardé les visages. Les visages étaient hilares, et les cris coupés de rires. Tous songeaient à la tête de l’observateur, victime du destin le plus stupide, faisant vers l’ennemi un voyage forcé, assis sur sa banquette comme dans l’express de Berlin, et mettant en relief sur sa physionomie toutes les phases de l’inquiétude… Mais l’ironie n’a qu’un temps ; elle cesse où commence l’audace. Le courage reprend bien vite ses droits ; on sent alors que tous les cœurs lui sont apparentés.


IV. — LES CORVÉES AUX LIGNES

A la côte de Froideterre, nous faisions des journées doubles. Dès l’aube, le souci de notre sécurité nous obligeait à travailler aux sapes ; nous faisions, la nuit, en munitions et en matériel, le ravitaillement des premières lignes.

Promenades de spectres par des brouillards profonds, sur des chemins à peine tracés où la fureur des obus arrachait vite l’empreinte des pas. Lorsque je fus commandé pour la première fois, j’allai aux renseignements ; ils étaient de tout repos. La veille, prise sous les obus, la corvée d’une compagnie voisine avait ramené plusieurs morts ; et, le même jour, mon camarade Noël, avec cinquante hommes, avait dépassé nos avant-postes. Il s’en était fallu de cent mètres qu’innocemment, il ne se présentât à l’ennemi.

Nous partîmes à la nuit du fort de Froideterre. Le terrain était dévasté par les gros obus ; à chaque pas, le pied nous tournait au bord des entonnoirs. J’étais en tête avec La Ferrière. Derrière nous, portant sur leurs épaules des caisses à munitions et des rouleaux de fil de fer, cent trente hommes nous suivaient à pas lents.

Ce n’étaient plus ces vaux et ces collines d’Argonne, aux noms jolis, si évocateurs d’une grâce que la guerre n’a pas tout entière noyée dans le sang, Fontaine-aux-Charmes, Bagatelle, Fontaine-Madame où, le printemps dernier, nous trouvions la mort parmi les muguets de mai. C’étaient d’immenses étendues de plaines nues, de collines nues, à l’herbe pauvre, avec de rares broussailles où la feuille ne tenait pas longtemps ; c’était vraiment la bordure et la défense des Gaules, les champs prédestinés de la mort, bosselés, pauvres et dénudés, avec une touffe de poils fauves, comme un bouclier primitif.

Sur ces terres où l’œil ne voyait pas le pied, où le voisin distinguait à peine le voisin, uniformément grise, la nuit flottait. Et, à trois kilomètres tout alentour, une zone distincte s’élevait où les fusées, les projecteurs, l’éclair des canons, la flamme flottante des incendies composaient leur spectacle dans le décor lointain d’un brouillard lumineux.

« Le vestibule de l’Enfer, » dit La Ferrière. C’était vraiment cela, une clarté de l’au-delà, une imagination de Dante, une vision de féerie sur un champ de mort.

De val en colline et de colline en val, le cri d’un homme nous arrête. Ce sont les relais ; ils se succèdent, et tous les cinq cents mètres, je change de guide ! Nous voici en lisière d’un bois qui fuit à pic, sur un ravin.

« L’endroit est dangereux, me dit Savary, fais aplatir tes hommes. Un 88 tire à intervalles réguliers, de trois en trois minutes ; il frappe à plein sur le sentier qu’il vous faut prendre. Défilez-vous dès le prochain coup ; c’est toujours autant de gagné. »

Nous attendons l’obus. Il éclate, à cent mètres sous nos pieds. Une seconde, dans son feu, il découpe la forêt qu’il illumine d’horreur. Le sentier apparaît, tragique, fuyant à pic, bordé d’arbres hachés, aux souches éclatées dont les branches entassées, les têtes abattues dissimulent sous leur inextricable fouillis les pièges de la terre ouverte par les obus.

« D’un seul bond, mes enfants. »

Oui, mais dévaler trois cents mètres d’une colline en pente raide, en enjambant par-dessus les mille obstacles d’une forêt abattue, dans la nuit, noyés de branches jusqu’aux reins, le faix pesant, instable, sur le dos, les jambes prisonnières donnant sur des abîmes, sous la menace de la mort réglée sur une horloge. L’action du chef se perd dans de telles circonstances. C’est, dans l’effrayante obscurité de la nuit, la lutte pour vivre dans toute son âpreté ; elle se révèle par des souffles, des râles, des injures, l’écho de tous les ressorts, de tous les soubresauts d’une vie hâtée, haletante, tendue, excessive, découragée, égoïste. Trois fois l’obus éclate, brise des branches sur nos têtes, met du feu dans nos yeux. Un arbre, de sa chute lente, retarde notre marche.

« Pas de blessés ? ai-je crié.

— Nous sommes au complet. Vous êtes le cent trentième, » me dit Forgeat.

Dans l’encadrement d’une porte j’aperçois Coureaux, un falot a la main. Sous la lueur flottante qui balaie leur visage, mes hommes m’apparaissent comme des têtes de Rembrandt, la physionomie en relief, les muscles crispés sous la face luisante.

« C’est toi, me dit Coureaux. Porte ta corvée au premier bataillon. »

Nous suivons le Ravin de la Couleuvre qu’alors nous appelions le Ravin du Colonel, étroit, sinistre, entre deux collines boisées ; s’élargissant aux trous d’obus qui le jalonnent et qui, chaque jour, en modifient le lit, un ruisseau d’eau noire y coule, baignant, entamées par les rapaces, les carcasses aux chairs noires de chevaux morts. Parmi les attelages brisés des camions détruits, nous atteignons la route de Bras-Douaumont derrière laquelle nos deux bataillons en ligne défendent la Carrière.

Nous avons déposé notre corvée. Un feu de mitrailleuses nous a surpris un instant ; les balles ont passé au-dessus de nos têtes. Puis nous sommes rentrés par le même chemin. Plus hâtée encore, plus haletante, plus égoïste, nous fîmes l’escalade de la colline dangereuse. Et, cette fois encore, nous comptâmes trois obus, mais pas une seule victime.

Le surlendemain, je fus de nouveau commandé de corvée. Je pris la route de Bras, de moitié plus courte, peu fatigante, aisée. On me l’avait représentée comme souvent bombardée aux entours du village ; on évitait d’y passer. Quand la mort est partout, il n’y a plus guère à compter avec le danger. Le chemin déjà pris m’inquiétait ; revenu sans une perte, je ne voulus pas, au même endroit, tenter une deuxième fois la Providence. Il faut respecter les caprices des joueurs ; ils perdraient leur ressort si l’on s’opposait à ce qu’ils appellent « leurs idées. » Dans ce jeu hasardé de la guerre, il y a souvent intérêt à déplacer la mise. Nous avons passé sans encombre à la Folie, à Bras, le long de son cimetière aux murs béants, aux tombes ouvertes, aux ossements écrasés, en suivant du regard les progrès du bombardement sur la côte du Poivre que nous allions laisser à notre gauche. Soudain un alignement de cadavres, une exclamation haletante : « Des Boches ! » Combien, parmi ces combattants de seize ou de cinq mois, en voient pour la première fois ? En ai-je moi-même revu depuis Bagatelle ? Ils sont là, une douzaine à nos pieds, alignés, immobiles, raidis dans leur « Garde à vous » éternel. J’ai mille peines à empêcher mes hommes de leur arracher des boutons. « On voulait vous faire une belle bague, mon lieutenant. »

Voici au pied de la carrière, guérite de planches où filtre le vent, l’abri modeste du commandant Oblet ; il est là, avec Antoine. Nous prenons le café pendant que mes hommes passent en compte leur corvée ; on cause. L’abbé Floner, l’aumônier du régiment, vient d’être blessé d’une balle à la mâchoire. « C’était un si brave homme, la barbe mal taillée, le casque sur les lunettes, fumant comme un sapeur, et n’ayant pas son pareil pour boire la goutte. »

— Et les Boches sont sages, mon Commandant ?

— Ils nous attaqueront tout à l’heure ou demain.

— Vous les recevrez ?…

— Comme ils méritent de l’être.

— Oui, je comprends : la politesse des balles.

Nous revenons par la même route. Un bombardement assez violent du village de Bras menace de nous envelopper si nous dépassons le cimetière qui en semble le point limité. « Ils tirent à shrapnells ; ils ont vu le ravitaillement. Il en est ainsi tous les soirs. »

Le bombardement s’est tu. Nous avançons d’une centaine de mètres, nous dépassons le cimetière. Le silence s’est fait ; il se prolonge. On n’entend que le galop lointain de chevaux affolés.

« La troisième n’aura pas de ravitaillement ce soir, » dit quelqu’un au premier rang quand nous dépassâmes le tournant.

Fixés, nos yeux détachent de l’obscurité une vision d’épouvante. Sur la route, deux voitures aux chevaux abattus. Tout autour, et des sacs à vivres auprès d’eux, huit cadavres, les hommes de corvée d’une compagnie frappés pendant le ravitaillement. Parmi ces masses inertes, deux choses en mouvement. L’une rampe vers le fossé, elle crie ; c’est un blessé aux jambes broyées, l’unique épargné de la mort. Et dans l’autre sens, un petit tonneau de vin roule, route lentement, descend la route, s’immobilise sur un cadavre.

J’ai eu une dispute avec Maronne pour qu’il ne le chargeât pas sur ses épaules. Nous sommes rentrés à Froideterre en hâte, le cœur transi. C’était notre habitude d’y faire à minuit, Gund et moi, le principal repas de la journée. Quand Fréville me présenta du vin, je n’en pus boire une gorgée : j’y trouvai le goût du sang.


V. — EN PREMIÈRES LIGNES

« Sac au dos. Nous partons. »

Il y a toujours chez l’homme une joie à quitter les lieux où il se sent déshérité. Qu’importe ce qui l’attend ailleurs, et que ce soit un mal pire ! Il lui faudra le temps d’en prendre conscience, et c’est toujours autant de gagné. C’est la condition de l’infortune humaine pour qu’elle soit tolérable : l’homme a besoin de changer de malheur. A la côte de Froideterre où chaque jour nous faisait des victimes, chacun pouvait craindre à toute heure d’y voir s’ouvrir son tombeau ; aussi respirait-on d’aller en premières lignes. Les rapports en faisaient, au regard des réserves, une place enviable ; les pertes n’y étaient point à comparer aux autres. Au reste, la proximité immédiate de l’ennemi m’a toujours paru avantageuse ; on y vit sous la menace d’une attaque, mais, à l’ordinaire les obus n’y pleuvent guère. A de courtes distances, le canon constitue une menace pour celui qui s’en sert, et les deux lignes adverses ne forment qu’une seule même zone dangereuse. Le salut de l’homme n’y est plus une question d’abus ; il ne dépend que de sa vigilance ; il est un peu dans son cœur et beaucoup dans ses yeux.

Ganot est parti en avant ; à cette heure, il reçoit les consignes du secteur inconnu. Noël, détaché avec sa section, prend un autre chemin. J’emmène la compagnie.

Je revois ces lieux lugubres dont l’horreur est déjà familière, ces champs déshérités où le cœur se serre, ces collines à l’herbe pauvre, ces pentes ardues où menace la mort, le ravin, où, la nuit, le pied foule des carcasses dont le ruisseau fangeux lèche la pourriture. « Par ici, mon lieutenant, dans le plus grand silence. » Nous longeons à mi-côte une colline dont le flanc s’offre aux vues de l’ennemi. Ici, l’on ne passe point, de jour ; la mort y arrête tout mouvement ; de nuit, elle frappe par caprices à toute heure. La moindre branche craquant sous nos pas nous tient quelque temps immobiles, angoissés. Une fusée dans le ciel ! l’immobilité glace tout ce long serpent d’hommes. « C’est la relève, » dit une voix à mes pieds ; et dans l’ombre j’aperçois la corne bleutée des casques sous la lune. « Par ici, dit la voix. Sautez mon lieutenant. » Je saute dans la tranchée.

— Vous êtes prêts à partir ?

— Les hommes mettent leurs sacs.

— Le coin est-il dangereux ?

— C’est le plus mauvais du secteur. Vous êtes ici en pointe avancée, sans liaison de jour, et menacés d’une attaque. Les tranchées sont à peine creusées, sans abri et prises d’enfilade ; on s’y tient cachés de jour, et l’on ne travaille qu’à la nuit.

— Vous avez eu des pertes ?

— Tous les jours.

Je demande Ganot ; on m’indique le poste de commandement. J’ai soulevé les quatre toiles qui" en protègent la lumière intérieure de la vue de l’ennemi. Une odeur chaude, une lumière jaune où flottent des poussières et où, dans l’éblouissement qui m’arrête dès le seuil, j’entrevois nus, rigides, crispés, des cous, des thorax, des chevilles, des cuisses et, dressées vers moi, des faces blanches aux bandages sanglants où les bouches se tordent et se convulsent dans une plainte monocorde.

— Les officiers sont au fond, dit mon guide.

Il traverse la zone blafarde, aux taches pâles et sanglantes. J’avance. La clarté faiblit ; elle manque ; me voici dans la nuit. De la main m’efforçant à me guider, je tâte des bras, des casques, des visages, des cous. Des yeux brillants me fixent, des haleines chaudes me frôlent, des corps se raidissent, des murmures m’enveloppent ; je perçois contre qui la dérange l’hostilité passive d’une foule immobile, tassée, silencieuse et congestionnée.

« Qui vient la ? » dit Ganot. Il est couché à terre, sa capote sur les immondices ; des toiles terreuses, des couvertures en loques lui font une couche de paria. Une chandelle l’éclairé, violet, le sang aux joues, la face graisseuse où coule, en ruisseaux, la sueur et, sous la vareuse et la chemise entr’ouvertes, le corps mouillé, pesant, passif, courbaturé. Je ne puis me retenir d’un rire stupide dont tient le fil, après les émotions de la relève, l’imprévu du spectacle. Ganot me paie de retour ; il s’adosse à des sacs pour éclater derrière, car les fatigues, la sueur, l’atmosphère me composent, comme à lui, un visage d’opéra.

— Plaisante villégiature, dis-je. Elle nous fera regretter Froideterre.

— Tout se tient ici, me dit Ganot, le poste de commandement, le logement des officiers, celui d’une section, l’abri de la liaison, le poste téléphonique, le dépôt de matériel, l’antre du ravitaillement, l’abri aux munitions : Veermersche qui ronfle si fort est couché sur mille grenades et trente mille cartouches. Et c’est aussi la Morgue et le poste de secours, car on ne peut emporter les victimes qu’a la nuit.

— Je crois même que nos prédécesseurs en faisaient leur fosse à ordures. C’est honteux de saleté. Nous ferons balayer cela demain, dit Ganot en allumant une cigarette.

Il jette à terre l’allumette ; elle se prolonge, elle fume, son feu brille d’un nouvel éclat, semble s’éteindre, se renouvelle avec plus de force, puis, tout à coup, s’élargit dans une nappe d’où fusent des étincelles. « Une fusée oubliée, crions-nous ; la flamme gagne les explosifs. » Et la terreur nous prend. Nous sommes debout, étouffant du pied, des mains, les flammes qui se multiplient. C’est une angoisse et une vision d’enfer où l’on entend, avec le bruit de nos souffles inquiets, le cri de la terreur atroce des mourants. Sur les flammes, au hasard, nous jetons nos couvertures, nos capotes, nos sacs ; nous nous jetons nous-mêmes. Le feu se rompt enfin ; il se disperse, il meurt ; nous couvrons les dernières étincelles. Bientôt il ne reste qu’une fumée épaisse, acre et verte où nous ne nous voyons plus, mais où nous entendons vingt poitrines tousser.

— De l’air ! crions-nous. Ouvrez vite la portière. Personne n’est blessé ?

Rien que des brûlures légères. Nous nous félicitons ; on n’a pas été plus près de l’abîme.

— Je tombe de fatigue, dis-je. — Bois un peu, me dit Ganot.

Mais, dans la fumée, le vin a tourné ; malgré le rafraîchissement aux lèvres, la langue n’y trouve qu’un goût de soufre. Et cette atmosphère lourde et suffocante m’emporte le cœur ; il me faut prendre l’air.

Je traverse les groupes d’ombres aux toux rauques, aux souffles halelants ; je soulève la toile. L’air m’est un bienfait ; je le respire avidement, comme on boit une eau pure. Soudain à vingt mètres, un éclair, un fracas dans une zone de feu me fait d’un coup me rejeter dans l’abri. Et voici que je frappe un corps d’où sort une voix douloureuse ; et voici que m’étouffent à nouveau l’air chaud et les odeurs multiples.

C’en est trop ; je n’y tiens plus, je saute hors de l’abri. Dans un coin du parapet, ménagé en banquette, un sergent m’offre une place à son côté. Au-dessus de nos têtes, sans répit, et plusieurs à la file, passent les obus.

« Ils frappent tout près d’ici, derrière un pare-éclats, me dit mon compagnon. En restant assis, nous n’avons rien à craindre ; le parados nous protège. Il est vrai qu’ils n’auraient qu’à modifier leur tir ; il suffirait d’un rien… »

Toute la nuit, assis côte à côte, gagnés au matin par le froid et les brumes de mars, nous avons vainement attendu le sommeil.


VI. — LE RAVIN D’HAUDROMONT

La ligne de tranchées que nous occupâmes du 16 au 28 mars n’était qu’un mauvais couloir à flanc de coteau, creusé hâtivement au mépris de toute idée tactique, parallèlement à la route de Douaumont qu’il commandait sur plus de deux cents mètres. Sa disposition était telle que, des hauteurs d’Hardaumont qui lui faisaient face, l’ennemi y plongeait ses vues et, par ses tirs d’enfilade, y arrêtait tout mouvement. Cent cinquante mètres de terrain découvert l’isolaient du reste du système de tranchées ; de jour, la liaison y était impossible, et pénible à la nuit. Le malheur voulait que, lorsque nous la primes, cette tranchée ne fut pas profonde de plus d’un mètre et qu’il fallût y passer le corps ployé, et même en rampant par endroits. De mauvaises niches commencées par des initiatives sans contrôle entamaient le parapet sur toute sa longueur et le rendaient facile à détruire aux obus. « Souvenez-vous des leçons de Froideterre, dîmes-nous à nos hommes. Le travail seul vous sauvera de la mort. »

Dès les premiers coups de pioche, un obus, éclatant au ras du parapet, laboura de ses feux le visage d’un travailleur ; espacés, capricieux, mais chaque fois avec la même justesse, d’autres frappèrent dans les heures qui suivirent. Et ce soir-là, comme nous l’avions vu la veille et comme, depuis, nous le vîmes tous les soirs, se déroula devant nous le cortège des figures sanglantes.

Il faut avoir vécu l’avant-minuit au P. C. du ravin d’Haudromont ; chaque soir la mort s’y faisait notre hôtesse. Dès neuf heures, la toile d’isolement que nous avions établie s’ouvrait sur le même spectacle où, à la lumière d’une chandelle mourante, se dressaient et se crispaient lentement des faces blanches sous des linges sanglants. Parfois, entre deux paroles, la voix nous manquait ; une homélie s’était élevée, et soutenant, accompagnant le râle d’un moribond, se détachait, désespérée et confiante, la prière des agonisants, dite par un prêtre-soldat.

Los bombardements de jour, violents, intenses, continus, répétés, nous faisaient rarement des pertes ; il suffisait de s’étendre pour être à l’abri. Mais l’obus isolé, frappant de nuit à l’improviste, manquait rarement son effet ; il écrasait le plus souvent une tête sous un casque. Chaque soir, en désignant nos hommes pour le travail, nous étions pleins de pressentiments, et nous obligions notre voix à ne pas trembler. Nous sentions bien que nous faisions le premier choix du hasard, le classement préliminaire pour cette loterie de la mort ; il ne s’en faudrait pas d’une heure qu’il n’eût choisi, de seconde main, ses victimes.

Tant de pertes se succédant comme par ordre du destin, et s’ajoutant à celles de Froideterre, faisaient à la compagnie une réputation tragique dans le régiment. Et le colonel nous avait dit le premier jour : « Vous avez une mission de sacrifice ; c’est ici le poste d’honneur où ils veulent attaquer. Vous aurez tous les jours des pertes, car ils gêneront vos travaux. Le jour où ils voudront, ils massacreront jusqu’au dernier, et c’est votre devoir de tomber. » Nous étions bien les condamnés de la mort ; et nul ne se souciait de se mêler à nous, dans la crainte d’être surpris. Les hommes de corvée qui nous arrivaient de nuit se souciaient moins de nos besoins que de leur sécurité et, le contrôle de leur charge leur semblant inutile, ils fuyaient au plus vite. Anxieux de notre sort, le capitaine Tison s’obstinait seul à visiter chaque soir ce coin où l’on nous disait perdus ; il jurait que nous n’en sortirions pas vivants. Il fut bien près d’avoir pensé vrai un soir qu’il fallut, pour lui faire passage, déblayer la tête de notre abri écrasée par un obus. — « C’est vous qui vous ferez tuer un de ces soirs, lui disions-nous avec inquiétude. La route n’est pas sûre. — Je veux que vous sachiez que vous avez encore des amis, » nous répondit-il avec son sourire triste. Nous en reparlions souvent avec lui avant qu’à Rancourt, une balle n’eût fait un cadavre de ce héros trop modeste. « Jamais plus qu’à venir vous voir, nous confiait-il alors, je n’ai pensé approcher de la mort. »

Si ce n’est ensuite dans la boue de la Somme, devant le bois de Saint-Pierre-Vaast, dans le boyau Négotin, je n’ai nulle part connu comme à Haudromont la sensation de l’isolement et de l’hébétude. Réduits à Ganot et à moi, la camaraderie ne nous suffisait plus ; une fois lancées les plaisanteries de circonstance, la monotonie des jours, la permanence d’un même danger nous eussent obligés à des redites ; nous gardions le silence. Nous avions perdu la gaieté ; nos visages étaient graves et tendus. Nous avions perdu l’appétit ; on ne calmait son ennui qu’en s’obligeant au sommeil.

Il se trouva qu’il y avait intérêt à reconnaître des pièces d’artillerie délaissées entre les lignes ; j’en reçus la mission. Cela me fut un coup de fouet qui me tira de ma torpeur ; je pensai changer d’esprit en changeant de danger. « Qui vient avec moi ? » J’ai choisi parmi les volontaires Goëb, Mauzon, Hourdin. Par un fossé au travers d’anciens abris écroulés, nous dépassons nos avant-postes : longeant la colline d’Hardaumont d’où partent des coups de feu, nous atteignons au ravin de la Dame où, par des bruits de pas, des appels gutturaux, se manifeste, en tous lieux, la présence de l’ennemi.

Nous voici démasqués, une fusillade s’engage ; le canon s’y ajoute de la voix : cinq 88 frappent au-dessus de nos têtes. « Poursuit-on, mon lieutenant ? — Oui, en rampant, sans se perdre de vue. » Mais l’immobilité nous glace ; une sentinelle, à six pas, se détache dans la nuit. Elle ne bouge pas, elle est assise, et l’arme entre les mains. « On dirait qu’il dort. Dois-je tirer, mon lieutenant ? — Saute-lui à la gorge. » Ce n’était qu’un cadavre qui culbute sous l’étreinte ; c’était, dans sa pose étrange, la sentinelle glacée des morts qui maintenant jalonnent le fossé. « Mais les canons ? » Ils sont là-bas, à vingt pas ; ce ne sont d’ailleurs que des charrettes d’artillerie ; elles sont gardées à vue, et couvertes d’un réseau. Les canons sont plus loin, derrière les premières sentinelles de l’ennemi. N’est-ce pas ce qu’il fallait savoir ? Il n’y a point à songer à les ramener par surprise. Nous revenons en hâte ; démasqués tout à l’heure, à cinq cents mètres de nos lignes, aux écoutes de l’ennemi, nous avons le sentiment d’être entourés de patrouilles qui nous cherchent. Mais la nuit est pire ; le ciel est avec nous ; nous courons ; déjà nous touchons des réseaux. « Halle-là ! crie une voix amie. — Déjà ! » pensons-nous à voix haute ; nous nous serrons la main. Je rendis grâce à cette reconnaissance qui, me tirant de mon ennui et de mon hébétude, me fit, pendant deux heures, battre le cœur d’une émotion nouvelle ; mais, quand je soulevai la toile de l’abri, l’angoisse me reprit dès le seuil. Des plaintes montaient espacées, douloureuses ; à ma vue, l’infirmier haussa les épaules avec tristesse. Qu’importait l’allégresse de nos cœurs ? Ce soir-là n’était pas différent des autres soirs, et la mort était toujours au logis.

Le ravin d’Haudromont complétait la côte de Froideterre. Nous étions les condamnés de la mort, et chaque soir la trappe s’ouvrait sous les pas de plusieurs d’entre nous. Il eût suffi de huit jours encore : la compagnie aurait vécu.

Il importe peu, un jour fixé, en montant à l’assaut, d’acquitter une dette sanglante. C’est un jeu dangereux, mais il fallait s’y attendre ; ce n’est que cinq minutes à passer, et l’on en prend vite son parti. Mais à Haudromont comme à Froideterre, la mort se faisait notre usurière ; il fallait, au jour le jour, lui aligner du sang. Dix jours d’intérêts sanglants nous coûtaient plus que le capital humain que deux fois ou trois par année on sacrifie dans un grand jour d’assaut.


VII. — LA FONTAINE DE JOUVENCE

Ai-je connu des rires plus clairs, une gaieté plus réjouie que le 29 mars, dans la fraîcheur du matin, quand la vue d’une fontaine à l’eau pure nous rendit au sentiment de la propreté ?

Nous avions été relevés de nuit, dans des conditions longues et pénibles, mais sans autre perte qu’un blessé. Sur le sol gras, alourdi par les pluies, la marche nous avait paru légère, car chaque pas nous déchargeait d’inquiétude. Nous avions dépassé Froideterre, sa voie aux fers arrachés et la station détruite. La Meuse coulait à nos pieds au fond de son ravin ; de son acier brillant et tranquille, elle coupait Verdun dont les maisons sous les pinceaux du matin, nous apparaissaient roses et pâles dans un décor de verdures fraîches.

De cet instant, il sembla qu’un voile nous était tombé des yeux, nous nous regardâmes avec curiosité. Les voix les plus familières sortaient de visages inconnus. Il y avait une certaine stupeur à appartenir à ce cortège d’hommes de glaise dont, en se tâtant le visage, on portait soi-même le masque.

Nous sortions de nos abris fangeux, nous avions passé vingt-deux jours dans la boue, sans autre toilette que celle des trous d’obus où se recueillait la pluie ; dans cette boue, nous avions couru, nous avions sauté, nous avions glissé, chu, culbuté, enfoncé, rampé sous la menace du feu, convoyé ; fait des travaux dans toutes les attitudes. La boue s’accrochait à nous, pénétrant nos vêtements ; chaque jour plus subtile, plus maîtresse, elle renforçait jusque sur nos corps la couche de la veille. Rigides, collés sur nos chairs transies, nos vêtemens n’étaient plus qu’un bloc de glaise où remuaient, de même couleur, nos visages et nos mains. Et par surcroit, sur ces visages, à l’ordinaire imberbes, dans le désordre de la nature, la barbe avait poussé ; des poils drus se détachaient de la glaise des visages. Sous des reflets d’ocre, dans la tristesse jaune des tranchées, nous nous apparaissions naturels, nous étions adaptés ; mais en changeant d’éclairage, nous avions changé d’aspect ; masse jaune, aux contours nets, notre silhouette, pittoresque, se détachait sur le ciel bleu. Rendus à la vie normale, aux couleurs naturelles, nous nous semblions des acteurs qui, le rôle fini, garderaient leur grime dans la rue.

« — Nous sommes beaux, mon lieutenant, disaient mes hommes en éclatant de rire. — Je pense vous ressembler, leur disais-je. Si nous devions ainsi défiler sous l’Arc de Triomphe, on ne nous accepterait qu’un jour de Mardi gras. Et nous serions les premiers à crier : à la chienlit ! »

Les hommes riaient. Leur gaieté leur composait une physionomie pittoresque ; elle découpait la glaise aux plis qui l’exprimaient. Si je devais de façon sommaire enseigner plus tard l’art physiognomonique, je ne sais pas de procédé meilleur que de douer un sujet d’un masque léger de glaise que briserait à propos l’expression dont je ferais ma leçon. La guerre a ses enseignements qui ne s’y rapportent point, et c’est toujours autant d’appris.

La gaieté du soldat se nourrit de peu, mais elle fait aliment de tout. A mille mètres de Verdun, nous vîmes, le long de la voie, une maison modeste, éventrée d’un obus ; son perron était, pour moitié, jeté bas ; déchiquetés, les volets pendaient ; par les vitres apparaissait le dénudement d’un intérieur. « Ma maison ! » crie un homme ; et il se précipite. Il n’a nulle peine à y pénétrer, car, soutenue par un seul piton, la grille du jardinet bée et flotte au vent. « Le veinard, disent les hommes. En rempaillant sa baraque elle ferait encore un chouette gourbi. » La guerre nous a fait une mentalité, une philosophie à rebours. L’homme, quand nous l’avons revu, était en joie ; ses bras agités, les soubresauts de son ventre exprimaient une surprise hilarante. Tout était à terre dans sa maison, et, méthodiquement et minutieusement détruit. Il y avait là de quoi bien rire ; il n’aurait jamais cru son malheur si complet.

Nous étions une quarantaine d’hommes, Dudot, Buisson, avec moi. La section Noël, détachée depuis douze jours, ne devait nous retrouver qu’à Verdun. Ganot était parti la veille, me laissant aux soins de la relève et à la passation des consignes. A la porte de France nous fûmes rejoints par Laurent et le commandant Tisserand ; ils n’avaient point rencontré de fontaine, et les premiers soins rudimentaires de propreté n’avaient point, comme à nous, apposé sur leurs joues terreuses la marque de quatre doigts.

Nous avons fait halte à Verdun, dans un couvent de religieuses, délaissé de vingt jours, honteux d’être si sales près de linges si propres. Quand j’entrai dans la chambre où il reposait, Ganot ouvrit un œil qu’il referma sans mot dire. Léger nous présenta du kirsch ancien que je bus avec Gund ; il nous annonce une dinde, des alcools, une langouste fraîche, des vins ; il nous détaille le tout d’un air autorisé et gourmand. Léger est notre cuisinier ; il m’amuse souvent, même lorsqu’il s’embrouille dans mes comptes. Barbu comme on l’est mal, bavard comme on l’est peu, je lui trouve l’air, le sourire et les ressources de Méphisto.

Nous avons, en chemin, croisé plusieurs régiments du 11e corps à effectifs pleins ; ils montaient à Verdun. J’y ai retrouvé des amis qui m’ont appris la mort de plusieurs autres. « C’est dur, Verdun ? » me demandent-ils. Ce le fut pour nous. Nous avions mission de nous faire écraser. J’eusse mieux aimé l’assaut ; le cœur y bat noblement, et ce n’est que cinq minutes à passer. « De ces hommes, dit l’un d’eux avec tristesse, et me montrant les siens, combien en reviendra-t-i ! ? » J’esquive la réponse ; d’autres plus que moi peuvent incliner vers l’optimisme.

Une auto attend les officiers du campement ; j’en suis. Le capitaine Coltat nous dirige ; il claque des dents et grelotte de fièvre sous ses trois couvertures. Nous sommes, outre lui, Dumesnil, La Ferrière et moi. Avec ses maisons grises, basses et pauvres, Autrécourt nous est un paradis. Voici des granges closes, de la paille fraîche, je goûte d’avance la joie des hommes. Voici la maison du curé où nous ferons popote avec les officiers amis de deux compagnies de mitrailleuses. Voici pour moi une belle chambre. Il y a prétention à l’occuper ; un commandant de gendarmerie vient de la délaisser, et je ne suis que sous-lieutenant. J’en serai d’ailleurs délogé la veille de mon départ, mais à cette heure, cette perspective n’est qu’un poids léger sur mes épaules. La joie me prend des draps blancs qu’on apporte ; j’en exprimerais ma reconnaissance à mon hôtesse, si elle ne m’arrêtait dès le premier mot pour me faire entendre qu’elle est sourde.

Dépouillé de tout service, le séjour d’Autrécourt fut reposant, mais court. Dès le troisième jour, les premiers éléments de la classe 16 étaient venus nous renforcer. Le général Deville nous réunit le sixième jour : « Je vous transmets les éloges que vous adresse le commandement… D’un secteur inexistant, vous avez fait un secteur de résistance….. Vous étiez sous le coup d’une attaque que vos successeurs essuieront sans doute, mais qu’ils repousseront grâce à vos travaux ; ainsi vos fatigues auront fait le profit de la France. Il faut, dès à présent, adapter vos esprits à l’éventualité d’une bataille plus sérieuse… ! Vous allez vous trouver dans des circonstances où, plus que jamais, vous n’aurez à compter que sur vous-mêmes… Au revoir, messieurs, et bon courage. Après demain, sur la rive gauche de la Meuse. »

J’emporte d’Autrécourt le souvenir d’un sommeil bien repu, d’une gaieté saine et soutenue et, pour les officiers, d’une grande fraternité entre les deux combats. Il y avait au presbytère une belle fille de la Meuse, aux joues fraîches ; et dans la pénombre de la maison austère, sa silhouette nous était une fraîcheur aux yeux. Il y avait aussi son oncle, le curé du village, à l’œil octogénaire, et dont j’entends encore à mes oreilles la phrase inquiète qu’à chacun de nous il répétait plusieurs fois chaque jour : « Ils n’auront pas Verdun, n’est-ce pas ? »


VIII. — LE FORTIN DE LA DEUXIÈME POSITION

Il y a de Bar à Verdun une route qui, bien que bordée d’arbres, n’est point semblable aux autres voies nationales ; dépierrée sur tout son parcours, se succédant en plaies et en bosses, il semble qu’elle ne soit plus dans la main de l’homme ; son dénudement la montre abandonnée comme un vestige antique. Elle ne doit pourtant de paraître délaissée qu’à son surcroît de vie. Par milliers, des soldats ouvriers terrassiers travaillent chaque jour à la rempierrer ; mais le soir a rompu l’effort du matin, et sa vitalité la voue à sa destruction journalière. C’est la grande route historique de Reims à Metz ; Verdun lui doit son importance ; née de sa vitalité, elle s’en fait aujourd’hui la gardienne. Nul plus tard ne la foulera sans respect ; elle est l’artère centrale de cette guerre, et le meilleur sang de France y a passé. Ceux qui se plaisent aux réminiscences l’ont appelée « la Voie sacrée. »

Chaque jour, et depuis deux mois, deux sortes de cortèges s’y croisent sans discontinuer ; par centaines, en convois, des files interminables de lourds camions automobiles, voilés de longues bâches vertes. Ce sont des convois semblables, mais ce ne sont pas les mêmes convois ; il en va de l’un à l’autre comme de la nuit avec le jour, de la vie avec la mort. Les uns viennent de Verdun et les autres y vont.

Ces camions, pleins à bord, contiennent des hommes tassés, aux haleines chaudes, aux odeurs fortes, aux yeux brillants, toute une foule fiévreuse et congestionnée. Les uns sont jeunes, vêtus de neuf ; leurs visages et leurs mains sont propres ; ils semblent parés pour une fête, mais leur visage est triste, leurs yeux rêveurs, leur voix silencieuse et comme abandonnée. Les autres sont sales, déguenillés ; leurs mains sont noires et leurs visages ; ils portent des ecchymoses et des linges ; au regard des autres ils semblent déshérités. Mais leurs visages sont gais ; ils chantent ; on sent qu’ils ne changeraient point de sort ; même ils ont quelque pitié des beaux habits qu’ils croisent. N’avaient-ils pas les mêmes, hier ? La guenille fait la joie à cette heure, car le danger qui l’a faite a respecté celui qu’elle rehausse maintenant. Il y avait un contraste singulier entre cette gaieté en visages sales, enfin délivrés d’une angoisse trop longue et les faces graves, silencieuses, de ceux qui, parés comme pour une fête, n’avaient pas encore gagné leur partie contre le destin.

Nous embarquâmes à Baleycourt ; à la nuit, nous fûmes à Blercourt. Les voitures-cuisines nous y attendaient ; on mangea la soupe dans la nuit. L’attente du départ se faisant longue, nous nous endormîmes dans l’herbe humide, sous un vent glacé.

La marche se fit ensuite dans la nuit, lente, pénible, vers la zone lumineuse qui enveloppe le combat. De temps à autre, dans un bruit d’enfer, nous déroutant l’ouïe, un canon de gros calibre crachait un lourd projectile. La flamme nous passait à dix mètres ; le bruit, une minute, nous tenait assourdis. Les jeunes étaient graves et silencieux ; même n’agissant que contre l’ennemi, la première sensation de la brutalité des jeux de la mort les tenait impressionnés ; ils se taisaient. C’était, sur l’enclume du combat, le premier coup qui les forgeait. La nouveauté du spectacle leur prenait les yeux ; leur imagination effrayée transfusait dans leur sang ; ils tremblaient. Ou raidis contre l’émotion, soucieux d’un élan de courage, leur voix rieuse, mais crispée, dominait leur inquiétude.

Plus nus encore, plus désolés, nous avons retrouvé les vaux et les collines de Verdun. Nul n’ignorait vers quel point nous allions, et le nom même du Mort-Homme nous était un pressentiment ; nous approchions du repaire d’horreur. Nous allions à nouveau nous mettre sous le dé, nous placer à la table où se jouerait la vie de bon nombre d’entre nous. Le pressentiment travaillait nos esprits : nous sentions bien qu’Haudromont n’avait été qu’une étape vers un cycle plus tragique. Le Mort-Homme s’ouvrait à nous, et nous y entrions, troublés par ce nom lugubre dont, depuis six jours, le tragique travaillait notre esprit. Nom de sinistre augure. Quel singulier présage que ce mot de Mort-Homme ! Le souvenir d’un cadavre d’un autre âge enveloppe aujourd’hui celui de milliers d’hommes qui toujours, sans doute, demeureront inconnus.

Un obus, éclatant à dix mètres de la compagnie, y mit du désordre. Il fallut dans la nuit crier, courir, rétablir les Oies et les rangs. Mais l’inefficacité même du projectile s’était déjà chargée de nous rassurer ; les jeunes reprirent leur place sans trop de tremblement. Leur sang, bien que secoué, n’avait pas coulé ; ils étaient rassurés. Ils avaient pris leur première leçon de danger.

Passé les Bois Bourrus, nous nous engageâmes dans des boyaux sinueux, interminables, s’ouvrant toujours au pas dans la nuit ; au-dessus de nos têtes, des balles battaient le parapet. La tête baissée, dans l’ignorance du danger et dans celle de l’ennemi, nous fîmes ainsi plus de deux kilomètres. « D’ici, vous apercevrez vos emplacements. Vous pouvez sans crainte sauter sur le parapet ; nous sommes protégés par une crête. » Un rétablissement opéré, et mes pieds trempant dans l’herbe humide, dans la nuit, sous la lune m’apparut, quadrilatère inégal, visible à ses niasses blanchâtres, un fortin de belle allure et bien construit. A l’extrémité du boyau une petite lumière brillait en son milieu.

Cette lumière nous servit de guide. Ganot nous avait précédés ; il dormait, Noël auprès de lui. L’abri n’était qu’un trou où deux hommes pouvaient tout juste s’allonger ; mais Noël étant, cette nuit même, de corvée, me céda sa place où je pus m’étendre.

Le fortin de la deuxième position était creusé en deçà d’une crête qu’il commandait, séparé par un système jumelé et angulaire de ravins de la crête mère du Mort-Homme ; une compagnie l’occupait : des mitrailleuses le garnissaient. Il se rattachait aux ailes avec une ligne de tranchées allant, à l’Est, vers Chattancourt, et coupant à l’Ouest le ravin que nous appelions de la Hayette. Dominé au loin par la colline de Montfaucon qui nous était une menace, à l’Ouest par la cote 304, au Nord-Ouest par la crête du Mort-Homme, dite 291, sous la vue de ces deux collines qui se faisaient chacune la gardienne de l’autre, le danger était néanmoins de maigre espèce à la deuxième position. Les obus tombaient alentour et, bien qu’il ne s’y trouvât d’abris que contre la pluie et que, sous des toiles de tente, la plupart reposassent à même dans les boyaux, malgré un bombardement journalier qui nous enveloppait de sa fumée, durant le séjour que nous y fîmes, nous ne subîmes point une seule perte.

Le travail nous menaçait aussi peu. La position sortait des mains du génie qui l’avait consciencieusement établie, et nous n’avions à mettre à l’œuvre qu’une section chaque nuit. Le froid était vif alors et, nous serrant contre les corps voisins, nous grelottions pourtant sous nos deux couvertures. Le ravitaillement se faisait à Chattancourt, l’heure du repas était notre seule distraction. La paix était contre toute attente ; le danger ne menaçait point ; avec des livres, j’eusse été heureux. Chose vaine que la pensée de l’homme ! Le mouvement d’une feuille suffit à l’occuper. Nous avions, pour nous distraire de notre solitude, le bombardement furieux et continu des deux crêtes fameuses.

A moins d’un kilomètre au-delà de la crête qui dissimulait nos assises, des feux furieux nous découvraient la zone du danger. Et chaque jour, se renouvelait avec plus d’intensité le bombardement du Mort-Homme et de 304. Prises dans un triangle d’acier entre Montfaucon, le bois des Forges et la côte du Talou, les deux crêtes tragiques constituaient sous nos yeux l’hémicycle du danger ; et groupés sur ses bords, immobiles et muets, nous assistions spectateurs et badauds au mouvement varié et coloré des jeux humains de la mort.

J’eus un jour la curiosité d’avancer vers le Mort-Homme. Je suivis un boyau ; il m’apparut à moins de deux cents mètres, martelé, effondré en partie ; ses entours étaient des entonnoirs, et plus souvent des cratères. Village de troglodytes au fond de son ravin, m’apparurent les abris du colonel et des réserves immédiates du régiment. Une première crête me dissimulait au Nord-Est le sommet du Mort-Homme. A l’Est, m’apparut avec au loin le système avancé de nos tranchées vers le bois des Caurettes, la route de Chattancourt, Bethincourt, désolée, dévastée, sans arbres, comme nue ; autour d’elle, son danger créait la solitude. Sur ses bords, tous les vingt mètres, d’immenses abris effondrés, aux poutres brisées, aux rails tordus mettaient dans cette désolation un peu de pittoresque.

Je regagnai le fortin. Je fus commandé pour emmener, le soir, une corvée de travailleurs aux entours de la route. Nous nous engagions dans le sentier du ravin quand contre-ordre nous parvint. Il semblait que l’on nous eût rappelés comme pour nous éviter un danger. Nous nous endormîmes satisfaits ; nous avions l’esprit tranquille et le cœur loin d’émoi. Nous semblions volontairement oubliés de la mort.


IX. — L’ASSAUT DU 9 AVRIL

Il n’y a meilleur auxiliaire que l’ennemi. Le 8 avril, au cours d’une corvée de munitions, j’avais croisé un prisonnier ; il sortait de l’abri du colonel. C’était l’un des deux Polonais, tombés entre nos mains et dont la parole allait mettre au camp le branle-bas de combat. Ils s’étaient accordés sur ce dire qu’une action effroyable nous menaçait ; elle serait livrée le 9 ; ils avaient nommé les corps qui devaient participer à l’assaut. J’ai croisé le prisonnier ; c’était un petit homme triste, sale dans ses habits gris, les yeux fuyants, lâches sous la buée des lorgnons, l’air d’un répétiteur costumé en garde-chasse. J’ignorais alors qu’il eût découvert l’aventure, mais quand je me présentai devant le colonel, l’air grave, tendu et concentré de tous me surprit : « Laissez ici vos caisses à munitions, mes enfants, nous dit le colonel, allez vous coucher. Prenez un bon sommeil, j’aurai sans doute besoin de vous demain. »

J’eus à mon retour l’explication quand je fus appelé avec Ganot auprès du capitaine Coltat qui nous dit la chose et nous dicta les consignes d’alerte. Il était avec Savary dans un abri de planches, brisé de fatigue et tenaillé de fièvre « Qu’en penses-tu ? » me dit Savary. Je n’ignorais plus que nous étions destinés à contre-attaquer. — « Que nous commencions à perdre l’habitude de mourir : cela va nous rafraîchir le sang. »

Le 9 avril, je me levai de bon matin. L’aube était claire ; sur les hommes endormis ne planait que dans mes yeux ce pressentiment du danger. Ils dormaient, la mort auprès de leur tête : sans qu’ils s’en fussent doutés, à la façon des condamnés, ils pouvaient n’être réveillés que pour n’avoir plus qu’à mourir. Je regardai l’horizon. L’air était pur et frais, et par miracle le canon s’était tu. Des hauteurs de Montfaucon à la cote 304, un léger brouillard se dissipait et, dans la nuance du matin, les collines tragiques ne nous apparaissaient que comme des masses roses. L’air était frais et pur ; je le respirai comme on boit l’eau d’une source ; ce m’était une Jouvence. La nature est ainsi : elle ressemble à une jeune poitrinaire ; elle n’est si près de la mort que le jour où elle se découvre plus avide de la vie.

Le bombardement commença à sept heures. La brume s’était élevée, les deux collines s’étaient dégagées ; une épaisse fumée les voilait par endroits. Aux brouillards légers et colorés, à la grâce comme adolescente du matin, se substituent la lourde fumée des marmites, les masses jaunes des shrapnells. Il y avait deux zones distinctes de feu ; l’une écrasait les tranchées de ligne de la cote 304 à 285 ; la deuxième barrait le ravin du colonel où, au jugement de l’ennemi, s’accumulaient les réserves. J’ai vu rarement ce spectacle : il était d’envergure. Il s’animait, se déployait comme un jeu de damnés dans la grâce du matin ; la nature enveloppait de tendresse et de fraîcheur les destructions de l’homme. Je me plaisais au spectacle. Il y avait dans la jeunesse du jour une vertu plus grande que dans la rage de la mort ; tout entier il prenait notre imagination, et la fureur croissante des obus ajoutait encore à son propre coloris. Spectacle digne de tenter un peintre, magie de la nature où la mort, en s’ajoutant, n’était qu’une beauté.

Gund s’était joint à moi, et nous suivions les progrès du tableau. Les touches s’ajoutaient aux touches, rapides, par dizaines à la fois. Si lourdes qu’auprès on en devait étouffer, de loin, elles semblaient fraîches, harmonieuses à l’œil. Les nuages de foudre flollaient que colorait le matin. Il y a une vertu dans le soleil, et la mort sous ses rayons n’est que pure beauté.

A treize heures, le bombardement se tut. Les nappes flottèrent quelque temps encore au-dessus de nos têtes, puis s’éloignèrent. Le soleil se dégagea ; il apparut dans un rayonnement d’argent. On nous servit le repas. Nous étions joyeux, l’estomac en appétit et l’esprit en relief ; nous disions la chose finie et l’attaque enrayée. Heureux d’en être quittes à si bon compte, nous respirions largement le soleil. Après la crainte d’avoir peut-être à mourir, la joie de vivre s’était attablée avec nous ; nous l’exprimions par des rires larges, des phrases sonores, un esprit plus développé qu’à l’ordinaire. Nous nous étions mis à jouer contre notre coutume ; les mains pleines de cartes, nous nous abandonnions au hasard. J’avais alors un jeu superbe qui ne s’abattit pas ; ce fut la faute d’un bout de papier qui venait du bataillon et que Ganot lut lentement, puis qu’il me tendit sans mot dire. Nous étions appelés pour un autre jeu où le hasard aurait aussi son compte ; ce bout de papier engageait notre vie et celle de cent soldats. L’on avait perdu la crête du Mort-Homme ; il fallait la reprendre à l’instant ; nous étions commandés pour l’assaut.

J’ai vu rarement moins d’hésitations, plus de calme qu’à cette minute. L’adjudant commandé, le rassemblement se fit sans un mot ; les sacs délaissés, nous nous approvisionnâmes largement en cartouches ; nous ajoutâmes un jour supplémentaire de vivres. Noël et moi nous veillions aux détails ; Ganot s’était rendu auprès du colonel. « Nous partons ? » me dit Noël. — Allons-y ! — Prenons-nous le boyau ? — L’ordre porte que non ; c’est pour gagner du temps. Passons en rase campagne. » Nous voici hors du fortin, debout, en ligne de section par un et nous approchant des obus. Mes hommes avaient le visage grave qui précède le combat. Les approches du danger sont plus impressionnantes que le danger lui-même ; le feu de l’action, en occupant l’esprit, fait délaisser la crainte, devenue alors un bagage inutile. Nous disions quelques mots, des paroles de confiance ; mais les hommes n’avaient plus besoin de réconfort. On se comptait, on souriait d’être si peu pour un effort si grand. « Nous leur montrerons de quel bois se chauffent les gars du Nord, mon lieutenant. — Et ceux des Ardennes, donc ! — Et le gamin de Paris ! » Nous avons gagné la crête. Nous voici, descendant vers le ravin où, comme au fond d’un creuset, se recueillent dans un fracas d’enfer les éclatements et les fumées qui propagent la mort. Encore cent pas ; nous sommes dans la zone du danger.

Les obus pleuvaient alentour ; les hommes s’étaient tus. La gravité sur la face, ils marchaient au pas, et dans l’ordre prescrit. A hauteur de l’abri du colonel où s’accumulent les rafales, une barrière de feu et d’acier se dresse devant nous. J’ai reconnu là le peu d’effet de ces tirs de barrage, si effrayants qu’ils semblent. Ce ne fut à mes yeux qu’un instant où, comme je me retournais pour voir si j’étais suivi, un obus éclata ; un homme fut projeté à plusieurs mètres en l’air et, tué, rejeté sur le bord d’un nouvel entonnoir ; une demi-section était du même coup à terre. Angoissé, mais l’esprit bien vite franc d’une crispation de crainte, j’ai vu les hommes, un à un se relevant, courir et d’instinct reprendre la file. Il n’y avait qu’un tué ; le danger était passé. La mort avait pu se mettre entre nous ; l’ordre n’était pas rompu.

Un officier nous attend ; ses gestes nous attirent. C’est Mollet, et le chef de bataillon l’a placé là pour nous indiquer l’objectif. Nous sommes au bas d’une crête. « Les Boches sont là-haut ou derrière ; une section progressera à la grenade dans le boyau des Zouaves ; le reste de la compagnie gagnera la crête en obliquant à droite. — Où se trouve l’ennemi ? — Tu nous l’apprendras. »

Nous sommes, les chefs de section, à nos postes, plusieurs pas en avant. Je regarde ; une ligne admirable : Noël, Dudot, Buisson vers ma droite. « Nous allons les rosser, me crie un homme en riant. Les salauds, ils n’y couperont pas. » Les voix montent ; on se donne confiance. En riant, je les apaise, du geste, je les calme. « Nous chanterons là-haut. En avant ! mes enfants. »

C’est une satisfaction qu’un tel assaut. Nous sommes en avant, Noël, Dudot, Buisson et moi. L’ordre est admirable ; il y a plaisir à braver la mort ainsi. Le soleil jette à cette heure son rayon ; dans notre esprit, il rivalise avec la mort, il l’emporte. Voici mes hommes derrière moi, le sourire aux lèvres, et voici, dans le bon air de la journée, deux cents mètres passés ; nul bruit devant nous. Mais la crête passée nous en révèle une deuxième ; l’espace à parcourir est sous nos yeux et, en le fixant, nous n’apercevons pas ces soulèvements linéaires de terre qui indiquent les tranchées. « Au pas, disons-nous, et de l’ordre. Il faut nous réserver pour l’élan suprême à donner. »

Nous montons, foulant l’herbe, et les fleurs nous distraient : le danger ne nait point sous un si beau soleil. Les hommes rient. « Encore cent mètres de gagnés, mon lieutenant, me crient-ils. Pensez-vous qu’on les aura ? » L’ordre était admirable à cet instant, à pas lents tous et l’arme à la main. Avaient-ils conscience de la beauté de leur mouvement ? Ils continuaient d’avancer, cherchant des yeux l’ennemi. Celui-ci aurait-il fui qu’il ne se révèle pas ? Il y a des bravades de la mort. A cinq cents mètres sur notre flanc, à gauche, une mitrailleuse entre en action contre nous. C’est l’instant que choisit un de mes hommes pour faire montre de son esprit ; une chanson de café-concert lui venant aux lèvres gagne le reste de la compagnie. Mais d’autres mitrailleuses se mettent de la partie ; le jeu devient mauvais. Noël, Buisson et Dudot sont tombés. Je perçois des cris, mais je m’éloigne en chargeant. « Gardez l’alignement, criais-je. — En avant ! répétait-on derrière moi. Nous sommes vainqueurs. »

Dans l’ordre, les hommes ont suivi. Les balles crépitaient ; par centaines, et tire-bouchonnant jusqu’à vingt centimètres du sol, des fumées légères s’élèvent autour de moi ; c’est leur effet sur ce terrain chauffé où repose la poussière. Elles frôlent mon pied qui en effleure d’autres ; je me cabre pour les éviter. Derrière, un homme chantait, le cri des blessés s’était tu.

L’élan nous entraînant, nous atteignons la crête des terres remuées, des faces où vivent des yeux, des flammes chaudes, sonores en coup de fouet nous frôlent les oreilles. Le chant s’arrête, les yeux se sont fixés. C’est le cri unique du cœur, le mot d’ordre tacite : « Il faut atteindre cela. Trente pas. Quinze encore. Cinq seulement. » Je me retourne. Où est la compagnie ?

J’ai sauté dans la tranchée, elle est vide. Je m’attendais à être cueilli, mais l’ennemi a fui. Et voici Goël, Vandervoode, Legrand à mes côtés. « Où sont les Boches ? — Attendons, leur dis-je. D’abord, combien sommes-nous ? »

Nous nous sommes comptés. Voici Soufflaut, Lanckmans, Forgeat, des jeunes de la classe 16, venus d’hier et dont j’ignore les noms. Et voilà sur le terrain les morts, et voici les blessés qui, sous le feu des mitrailleuses, se traînent pour atteindre jusqu’à nous. — « Mon lieutenant, me dit Vandervoode, j’ai de l’excellente fine que j’emporte toujours au combat. » En frères, avec les autres, nous la partageons. Nous sommes là, ardents, fiévreux et cherchant notre rôle. Les mitrailleuses nous frôlent de leurs balles ; le canon s’est mis de la partie. Notre assaut a porté ; c’est l’effort qui a secoué l’arbre, et voici que les fruits nous tombent sur la tête : ils sont d’acier. Les blessés crient, ils appellent. Lanckmans nous garde à gauche, Forgeat à droite, le danger est sur nous ; avec dix hommes nous sommes isolés chez l’ennemi. Je suis peu rassuré, mais soutenons le moral. Un bout d’enveloppe à suscription teutonne gît à terre ; je le prends, j’y inscris hâtivement le nom qu’à son tour chacun me donne : « Vous aurez tous la croix de guerre. »

Nous avons exploré, reconnu des tranchées : un système entier à présent, sans défenseurs. Des cadavres de zouaves, de chasseurs ennemis. Mais la position est de premier ordre et nous sommes à dix pour la défendre. Il ne faut pas abandonner cela.

— Mon lieutenant, on vous disait tué.

C’est Dudot blessé, la poitrine en sang, et qui me tend la main ; il se traîne.

— Où en sommes-nous ?

— Je n’en sais rien ; mais, à mon avis, nous sommes coupés de toute communication avec le régiment, et nous allons être cueillis.

J’ai demandé du papier, je jette quelques notes brèves pour le colonel, ceci ou à peu près : « Je ne sais pas où je suis, mais la position est de premier ordre, et je n’ai que dix hommes pour la garder. Je demande l’envoi d’urgence de deux compagnies. »

Le pli est parti. — Mais ne pourrait-on par-là communiquer plus aisément avec le régiment ? Nous suivons, Dudot et moi, deux cents mètres d’un boyau qui se bouleverse sous la mitraille, tendant l’oreille aux sons humains, parmi les balles et les obus qui frappent. Soudain un sursaut. Les Boches ! Nous sommes chez eux, à vingt mètres, une section entière dans un boyau perpendiculaire à celui que nous suivons. Ils s’avancent l’œil fixe, des pétards dans la main. Nous ne sommes que trois, Dudot blessé à la poitrine, Langlier, la main broyée, et moi avec mon revolver ; encore m’aperçois-je qu’il est vide. Couchés et retenant nos souffles, nous regardons l’ennemi. Il va droit au danger, l’œil comme halluciné. Aucun n’a détourné la tête, n’a jeté un regard vers nous ; où serions-nous dans ce cas à cette heure ?

Nous voici revenus au centre des tranchées.

— Votre pli est revenu ; le messager est blessé. Que faire ?

— J’y vais, mon lieutenant, dit Dudot.

— Non, lui dis-je, tu es blessé, tu ne pourrais pas te traîner.

— Je ne suis plus bon à rien ; vous ne serez pas privé d’un combattant, et c’est mon seul moyen d’essayer encore de vous rendre service.

— Va, lui dis-je et adieu. Une poignée de main, mais de sa part d’une main raide, aux doigts noués, paralysés ; il l’avait déjà eue brisée par une balle ; de son gré, il était revenu au feu. Il saute sur le parapet, il descend vers le ravin.

— Encore un de tué, ai-je pensé tout haut. — Sur le bord des tranchées lointaines, il a disparu derrière un éclatement.

Nous avons tout l’après-midi fait des reconnaissances, tantôt découvrant des tranchées vides, tantôt nous heurtant à l’ennemi aux points où nous l’attendions le moins. A vingt heures, le bombardement redouble de violence ; à mon opinion, ils vont contre-attaquer. Contre les obus nous sommes parés ; nous avons l’avantage de n’être que fort peu pour un ouvrage immense ; parmi ce dédale de tranchées et de boyaux, il est aisé de jouer à cache-cache avec les obus. Mais nous serons noyés par les flots de l’attaque. Quelques pierres dans la main d’un enfant ne font pas une digue contre la mer.

Le crépuscule vient ; je profite de l’ombre pour sauter sur le parapet et descendre vers le colonel. En chemin, je rencontre Noël au fond d’une large fosse ; il est avec quelques blessés ; il a la jambe cassée. Délaissé depuis midi, il me supplie qu’on l’emporte. « Je te le promets, mais mon premier devoir est autre. » A des brancardiers croisés sur mon chemin, je donne des ordres à son sujet. Me voici chez le colonel.

— On te croyait mort, me dit Coureaux. Votre assaut a été admirable. Le général et le colonel l’ont vu et ont pleuré.

— A-t-on reçu un mot ?

— Tu demandes des renforts. Mais, mon pauvre ami, il n’y en a pas. As-tu soif ? Veux-tu te reposer ?

J’ai enfin la promesse d’une compagnie : me voilà fort. Je reviens inquiet vers mes hommes ; ne s’est-il rien passé dès que je fus absent ? Noël est emporté : je le rencontre. Si blanc dans ses linges, je le crois mourant ; sans un mot, nous nous embrassons ; j’ai l’esprit trop occupé pour pleurer. Mesté est là aussi, la tête perdue. Il va vers l’ambulance, et moi vers mon destin.

A ma joie, mes hommes étaient encore sur place. Rassurés dès que le bombardement se fut tu, ils rongeaient leurs miches, découvraient leurs conserves. A la nuit, avec Soufflault, nous allons en reconnaissance, rampant sur des cadavres. Heureuses surprises du hasard ; sur la droite, nous rétablissons la liaison avec le 8e bataillon de chasseurs.

Nous subîmes à la nuit, et pendant trente heures ensuite, un bombardement des plus violents. Auprès de nous, par des flammes, les chasseurs furent attaqués ; mais sur notre aile, nous étions parés. L’assaut avait permis de regagner une crête et de reconstituer sur le front, alors rompu, un point d’appui solide qui a permis ensuite de rétablir la ligne. L’ennemi, depuis ce jour, a pu s’y attaquer ; malgré ses volontés, plusieurs fois exprimées, et qu’attestent, par centaines, ses cadavres devant notre terrain, le 20 mai, quand nous revînmes au Mort-Homme, la ligne n’avait pas bougé.

Il y a un fil dans nos destinées ; il nous apparaît à de certains jours. Le 9 avril 1915, mon régiment d’origine et d’élection emporta les Eparges ; il était cité à l’ordre de l’armée. Le 9 avril 1916, dans un autre corps, ma compagnie regagnait le Mort-Homme ; elle était à son tour citée à l’ordre de l’armée [1]. On se plaît par instants à s’appuyer sur deux gloires.
X. — CINQ JOURS AU MORT-HOMME

Le 11 avril, à quatre heures du matin, j’étais enveloppé de mes couvertures, je dormais profondément lorsqu’il se fit autour de moi un brouhaha de voix, un remuement qui ne m’éveilla complètement que lorsqu’il fut sur le point de cesser. J’ouvris les yeux ; je dégageai ma tête. Defferez était devant moi, équipé, casqué, prêt à partir ; derrière lui, les hommes de la liaison chargeaient le sac sur leurs épaules.

— Est-ce une alerte ? dis-je.

— Non, c’est la relève.

— Et l’on ne me réveillait pas !

— C’est que vous restez là, mon lieutenant, pour passer les consignes.

« Merci de ma chance, » ai-je crié ; et sur mon visage j’ai rabattu mes couvertures, mais je n’ai pu dormir. Pour m’occuper, je comptai les minutes, les secondes, attendant impatiemment six heures où les Allemands commenceraient le bombardement.

Nous l’avions subi toute la journée de la veille, protégés par la chance plus que par notre abri ; la mort avait écrasé à cent mètres en avant et cent mètres en arrière de la ligne que nous occupions ; suivant la route de Chattancourt, il avait, d’un voile soutenu de fumée, enveloppé toute la journée le ravin du colonel. Mais cette fois, dès le premier obus, nous comprîmes que le bombardement se déplaçait ; les masses de cuivre et d’acier se portaient contre nous : elles éclataient dans nos entours immédiats. La tôle ondulée qui vibrait sur nos têtes annonçait à tout instant la louche des éclats.

Je sentis alors redoubler ma solitude. Dans cette zone d’enfer, loin de toute vie humaine, j’eus la pensée que, frappé, je serais oublié jusqu’à ce que mort s’ensuive. Encore avais-je Fréville avec moi ; mais cette tristesse sur moi-même me fut insupportable.


RAYMOND JUBERT.


  1. Le général commandant la 2e armée cite à l’ordre de l’armée : la 11e compagnie du 151e régiment d’infanterie ; le 9 avril 1916, est montée à l’assaut dans un ordre admirable, les hommes riant et chantant. A ainsi franchi sous un feu violent de mitrailleuses et d’obus de gros calibres, les quatre cents mètres séparant la tranchée de départ de la tranchée à conquérir. Y est parvenue malgré ses pertes et s’y est maintenue pendant trente-six heures sous un bombardement furieux.
    Signé : NIVELLE.
    Rappel de ce fait se trouve dans la nouvelle citation attribuée à un an de distance par le général commandant le 32e corps à la 11e compagnie :
    « Le général commandant le 32e corps cite à l’ordre du corps d’armée la 11e compagnie du 151e régiment d’infanterie : « Compagnie d’élite, s’est toujours montrée digne d’elle-même. Déjà citée à l’ordre de l’armée. Commandée alors par le sous-lieutenant Jubert, avait, le 9 avril 1916, au Mort-Homme, repris en riant et chantant les positions perdues. Le 16 avril 1917, sous le commandement du capitaine Webanck, alors que le dispositif était arrêté par la résistance allemande devant la deuxième position, s’est tout entière levée sous un bombardement furieux pour rendre les honneurs à son colonel qui la traversait : a eu son fanion mis en loques au cours de l’action, sa mascotte mise en pièces et leurs porteurs blessés. Le 16 avril 1917, au cours de l’offensive, et les jours suivants, durant les contre-attaques de l’ennemi, a manifesté en toutes circonstances cet esprit de discipline souriante, d’héroïsme joyeux et d’élégance devant le danger qui sont ses traditions.
    Signé : PASSAOA.
    Au cours de cette dernière action, l’auteur de ces pages a été lui-même cité à l’ordre de l’armée et promu dans la Légion d’honneur pour le motif suivant :
    Jubert Raymond, sous-lieutenant à titre temporaire (réserve) au 151e régiment d’infanterie, 11e compagnie : brillant officier, d’une haute valeur morale, véritable entraîneur d’hommes. S’est fait remarquer en Argonne, sur la Somme, à Verdun par sa belle conduite au feu. Deux fois cité à l’ordre. Le 16 avril 1917, a brillamment entraîné sa section à l’assaut. Blessé, a néanmoins continuée diriger la progression et ne s’est laissé évacuer qu’après en avoir reçu l’ordre.