Veronica Silvestris/Veronica 2

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Veronica Silvestris
Revue des Deux Mondes (p. 750-751).


VI. — VERONICA.


Tandis que l’hiver à ma porte
Se lamente, un songe m’emporte
Vers le gai printemps d’autrefois.
Et le souvenir fait revivre
Sur mes vitres blanches de givre
Nos promenades dans les bois.

Et sous les arcades lointaines
Des bouleaux penchés et des frênes
Que berce le vent du matin,
Je crois revoir l’enchanteresse
Qui garde depuis ma jeunesse
Mon cœur dans sa mignonne main.

À l’époque où le muguet pousse,
— Ô souvenance triste et douce ! —
Un jour, à travers la forêt.
Nous cheminions. La tourterelle
Chantait, et mon amour, comme elle.
Au fond de mon cœur soupirait.

Nos pas erraient à l’aventure.
Tout autour de nous, la nature
Paraissait prise d’un frisson :
Les hêtres inclinaient leurs branches,
Et sur leurs tiges les pervenches
Se haussaient le long du buisson.

Au bord des étangs solitaires,
En la voyant, les salicaires
Semblaient se réveiller soudain
Et se répéter à voix basse :
« Voici la jeunesse et la grâce
Qui s’avancent dans le chemin. »


Sur la feuillée épanouie,
Tout à coup une fine pluie
Descendit du ciel assombri,
Et sous une hutte voisine,
Au toit moussu tout en ruine,
Nous courûmes chercher abri.

Pauvre demeure, et pourtant chère !
L’averse menue et légère
D’un bruit frais remplissait le bois ;
Au loin, les cloches de la ville
Résonnaient, et dans notre asile
Le vent d’est apportait leurs voix.

Elles semblaient me chanter : — Ose !
Parle ! — Et ma bouche longtemps close
S’ouvrit pour dire que j’aimais…
Aussitôt sa main frémissante
Referma ma lèvre tremblante
Avec ce simple mot : — jamais !

Jamais ! — Sur mon visage encore
Je sens, comme un feu qui dévore,
Le contact de ses petits doigts…
Jamais ! — Nous quittâmes la hutte. —
On entendait comme une flûte
Le loriot au fond du bois.

Elle écoutait, pâle, oppressée ;
On devinait qu’en sa pensée
Un cruel combat se livrait.
Ses yeux essayaient de sourire.
Et nous suivions sans rien nous dire
La lisière de la forêt.

Jamais ! — Les bouleaux et les charmes
Secouaient leurs branches en larmes,
Et les rossignols des entours
Modulaient dans l’ombre des chênes
L’hymne des incurables peines
Et des impossibles amours.


André Theuriet.