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Vers de Corneille, de ses amis et de ses partisans contre l’abbé d’Aubignac

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Vers de Corneille, de ses amis et de ses partisans contre l’abbé d’Aubignac
Appendice des Poésies diverses, Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette10 (p. 372-377).


XIII


(Voyez la Notice, p. 20.)
VERS DE CORNEILLE,
de ses amis et de ses partisans
contre l’abbé d’Aubignac[1]


Mlle des Jardins (depuis Mme de Villedieu), l’abbé d’Aubignac et Pierre Corneille

(Extrait des Historiettes de Tallemant des Réaux, tome VII, p. 250-255.)

« Elle (Mlle des Jardins) fit une pièce de théâtre qu’on appela Manlius, où Manlius Torquatus ne fait point couper la tête à son fils. Quoi qu’en dise l’abbé d’Aubignac, son précepteur, je ne crois pas que cela se puisse soutenir. Cette pièce réussit médiocrement. Une autre, appelée Nitétis, réussit encore moins. Or Corneille dit quelque chose contre Manlius, qui choqua cet abbé, qui prit feu sur-le-champ, car il est tout de soufre. Il critique aussitôt les ouvrages de Corneille ; on imprime de part et d’autre. Pour sa critique, patience, car il en sait plus que personne ; mais le diable le poussa de mettre au jour son roman allégorique de la philosophie des Stoïciens. Il est intitulé : Macarise, reine des îles Fortunées…

« L’abbé d’Aubignac a fait mettre son portrait au devant du livre, avec ces quatre vers, qui apparemment sont de son frère. Il a l’honneur d’en faire aussi mal qu’un autre pour le moins :

Il a mille vertus, il connoît les beaux-arts,
Il étouffe l’envie à ses pieds abattue ;
Et Rome à son mérite, au siècle des Césars,
Au lieu de cette image eût dressé sa statue.

« Corneille, ou quelque corneillien, a fait cet autre quatrain pour mettre à la place du premier :

Il a mille vertus, ce pitoyable auteur,
Et deux mille secrets pour apprendre à déplaire ;
Quiconque veut s’instruire au grand art de mal faire
N’a qu’à prendre leçon d’un si rare docteur.

« Corneille fit encore le madrigal qui suit :

épigramme

Cette foule d’approbateurs[2]
Qui met à si haut prix ta docte allégorie,
Comme elle a ton œuvre enchérie,
Épouvante les acheteurs.
Tu crois que le papier et l’encre qu’il t’en coûte
De l’immortalité t’ouvrent la grande route,
Et que tant de grands noms feront vivre ton nom ;
Mais n’en déplaise à ta doctrine,
Plus on étaye une maison,
Plus elle est près de sa ruine[3].

« Celle-ci est de Cottin :

Ce roman sans exemple en nos mains est tombé ;
Mais j’en trouve l’auteur difficile à connoître :

Si j’en crois ses amis, c’est un savant abbé ;
Si j’en crois ses écrits, ce n’est qu’un pauvre prêtre[4].

« Cependant son livre ne se vend point ; quand il seroit moins désagréable, il auroit de la peine à en avoir le débit, car les libraires ne sont pas pour lui. Ils disent une plaisante chose : Corneille, dans un in-folio qu’il a fait imprimer depuis cette querelle, s’est tait mettre en taille-douce, foulant l’Envie sous ses pieds. Ils disent que cette Envie a le visage de l’abbé d’Aubignac[5]. Cependant Corneille, d’assez bonne foi, reconnoît dans de certains discours au devant de ses pièces les fautes qu’il a faites ; mais j’aimerois mieux qu’il eût tâché de faire disparoître celles qui étoient les plus aisées à corriger. En vérité il a plus d’avarice que d’ambition, et pourvu qu’il en tire bien de l’argent, il ne se tourmente guère du reste. L’abbé s’opiniâtre, et est si fou que de faire imprimer les autres volumes, à ses dépens s’entend, car, quand il le voudroit, je ne crois pas que personne les imprimât pour rien. On dit qu’il pourroit bien apprendre aux fous un nouveau moyen de se ruiner ; car il y a plusieurs volumes, et cela coûtera bon. Il fit et fit faire quantité d’épigrammes contre Corneille, qui toutes ne valoient rien ; on n’a pas daigné en prendre copie[6]… »

« Voici la seule supportable d’entre ces volumes d’épigrammes que l’abbé d’Aubignac et son Académie des Allégories ont composés contre Corneille :

Pauvre ignorant, que tu t’abuses
Quand tu nous dis si hardiment
Que toujours le poëte normand
Avecque lui mène les Muses !
Il en seroit un foible appui
S’il falloit qu’il les eût portées ;
Et s’il les traînoit après lui,
Hélas ! qu’elles seroient crottées !

« Quelqu’un des corneilliens a fait celle-ci :

Qu’ils étoient fous ces vieux stoïques
De se piquer d’être apathiques !
Ils manquoient bien de sens commun.
Ceux-ci sont d’une autre nature ;
Et comme pourceaux d’Épicure,
Tous grondent quand on en touche un[7].

« Les épigrammes qui suivent sont de Richelet :

Hédelin, c’est à tort que tu te plains de moi ;
N’ai-je pas loué ton ouvrage ?
Pouvois-je plus faire pour toi
Que de rendre un faux témoignage[8] ?
Je me voulois venger de l’aveugle cynique[9]
Qui toujours égratigne et pique,
Et mord comme un chien enragé ;
Mais il n’est pas besoin que je le satirise,
Il fait imprimer Macarise :
Ne suis-je pas assez vengé ?

Du critique Hédelin le savoir est extrême ;
C’est un rare génie, un merveilleux esprit.
Cent fois confidemment il me l’a dit lui-même,
Et le grand Pelletier[10] l’a mille fois écrit.
 

D’une autre façon.

Le célèbre Hédelin est un homme d’esprit ;
il fait de bons romans, on les lit, on les aime :
Cent fois confidemment il me l’a dit lui-même,
Et le grand Pelletier l’a mille fois écrit. »




Seconde dissertation concernant le poëme dramatique, en forme de remarques sur la tragédie de M. Corneille intitulée Sertorius… (Par d’Aubignac.)
(Extrait du Recueil de Dissertations, publié par Granet, Paris, 1740, tome I, p. 281-283.)

« J’étois près de finir cette lettre, ou plutôt cette longue dissertation, et je méditois le dernier compliment, qui doit, Madame, vous assurer de mes respects, lorsque l’on m’a mis entre les mains une épigramme et un sonnet de M. Corneille, avec une lettre et une défense en prose[11], servant de réponse aux observations que vous m’aviez demandées sur la Sophonisbe. Je prends la liberté de vous les envoyer, pour vous montrer combien l’esprit de M. Corneille est usé, ou combien la passion en a malheureusement dissipé la force et les lumières ; car ce sont les plus méchants vers que vous ayez jamais vus, et la prose la plus languissante, la plus impropre et la plus impure qui soit jamais sortie de sa plume ; et je n’y reconnois rien de lui que sa colère. Ce ne sont que des injures et des impostures forgées à plaisir, et de mauvaises paroles qui scandalisent tous les gens d’honneur ; il y mêle le comique avec le tragique ; il fait le plaisant et le héros parnassien ; il feint de ne pas savoir que les lettres que j’ai pris la liberté de vous envoyer par votre ordre soient de ma façon, afin de me pouvoir dire toutes ses injures à couvert. Mais après les témoignages de tant de personnes d’honneur, qui l’en assurèrent dès le commencement, après les emportements qu’il a fait paroître contre moi, et après avoir lu mes remarques sur la boutique du libraire avant qu’elles fussent achevées d’imprimer, dans une connoissance certaine de mon nom, c’est un mauvais prétexte pour se déchaîner en paroles indignes de l’innocence et de la générosité des Muses ; et quand il me nomme dans cette réponse en alléguant ma pratique, c’est pour faire retomber sur moi les orages de sa bile, en feignant de les avoir préparés contre un autre »



  1. Voyez dans le tome VI la Notice d’Œdipe, p. 111 et 112 ; celle de Sertorius, p. 356, et surtout celle de Sophonisbe, p. 457-459.
  2. Tallemant a raconté un peu plus haut dans un long passage que nous avons supprimé, comme peu utile à notre objet, que la moitié du premier volume était occupée par les éloges des amis de d’Aubignac.
  3. « Il y a au bas du quatrain Acheman ; c’est quelque nom retourné. » (Note de Tallemant.) — On voit que l’auteur des Historiettes contredit lui-même dans cette note, postérieure, il est vrai, à son texte, l’assertion qui attribue cette épigramme à Corneille.
  4. Cette épigramme figure à la page 20 d’un recueil intitulé : les Plaisirs de la poésie galante, gaillarde et amoureuse, petit volume in-12, dont le frontispice gravé ne porte ni adresse ni date, et qui est catalogué à la bibliothèque de l’Arsenal sous le no 9262 B. Dans ce recueil l’épigramme qui nous occupe est signée Corneille, et sur cette autorité M. Paul Lacroix la lui a attribuée dans le Bulletin du bouquiniste du 1er décembre 1863, p. 694. Il n’a pas remarqué que Tallemant la donne comme étant de Cottin. Elle a peut-être été signée d’abord de l’initiale C, et il aura suffi de la mauvaise intelligence de d’Aubignac et de Corneille pour la faire attribuer à ce dernier.
  5. Ce frontispice se trouve en tête de l’édition publiée en 1663, en 2 vol. in-folio. M. Taschereau dit avec beaucoup de raison, à propos de ce passage des Historiettes : « Il est évident que Tallemant n’avait pas vu ce frontispice, et qu’il se bornait à enregistrer ce qu’il avait entendu dire. Il ne l’avait pas vu, car il y place en pied Corneille, lequel n’y figure qu’en buste, et c’est la Muse de la tragédie qui écrase l’Envie, à laquelle le graveur a donné en effet des traits masculins. Ces traits étaient-ils bien ceux de d’Aubignac, de qui il ne nous reste que deux portraits dissemblables ? Tallemant ne s’est pas mis à même de pouvoir nous le garantir, et nous ne sommes pas en mesure d’éclaircir aujourd’hui ce qu’il n’a pas vérifié. »
  6. Ici vient le morceau relatif à Othon que nous avons reproduit dans la Notice sur cette pièce, tome VI, p. 567 et 568 ; puis un autre passage reproduit ci-dessus, p. 183.
  7. Le roman de l’abbé d’Aubignac est : de la Philosophie des Stoïciens. (Note de Tallemant.)
  8. Richelet est un des approbateurs de l’ouvrage de l’abbé. (Note de Tallemant.)
  9. Il ne voit quasi goutte. (Note de Tallemant.)
  10. Pierre de Pelletier, auteur de sonnets, ridiculisé par Boileau.
  11. La lettre et la défense sont de Douneau de Visé (voyez tome VII, p. 457 et suivantes), mais nous ne savons de quel sonnet ni de quelle épigramme d’Aubignac veut parler.