Vers la fée Viviane/Le Mauvais Navire

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Édition de la Phalange (p. 30-33).

X

Le Mauvais Navire

Pour Jean Royère

Le mauvais navire est venu
Dans la baie fermée, d’un bleu sombre,
Aux eaux lourdes, froides et profondes
Comme les âmes des reclus,

Dans le cercle de tiède fraîcheur des collines
Qui mirent leurs gaîtés de feuilles et de fleurs
Aux lents flots purs et d’intense mélancolie
Inchangée, sous les vertes et roses lueurs.

Nul homme ne tenait la barre ;
Le pont gris s’inclinait, plus long d’être désert ;
Les haubans noirs, au vent de mer,
Vibraient, telles de lointaines cithares

Et les vergues roides, plus noires,
Faisaient, avec les mâts, des croix funèbres.

Les voiles pendaient, fauves et rougeâtres,
Comme les roussettes endormies
Pendent aux branches des vieux arbres ;
Des flammes d’étamine bise
S’enroulaient, se déroulaient dans la brise,
Semblables à des chevelures mortes
Que love et délove un courant sournois,
Un froid courant d’eau bleuâtre qui les emporte
Comme de fantastiques proies.

La coque rouillée, ça et là blêmie de sel,
Lépreuse de coquillages bizarres,
Ichtyoses de mystérieux archipels,
Avait la forme d’un squale de cauchemar.

Le néfaste voilier s’est ancré dans la baie,
Sans bruit et sans visible effort humain ;
Il est resté là, seul, droit sur l’eau, embué
D’une vapeur lumineuse d’étrange teinte.
Mais quand la gaze lilas du soir est tombée,
De troubles formes, comme fluides

Et nuageusement hyalines, flottèrent,
Glissèrent en la suave tristesse de l’air
Abandonnant le navire aux houles languides
Et gagnant la plage où des vitres s’allumaient

...................
Longtemps, ce furent des nuits angoissantes
Dans la ville aux vacillantes rougeurs,
Aux rues étroites et tournantes :
D’aigres cris partaient des carrefours ténébreux.
Des plaintes sanglotées ou furieuses
Râlaient au noir des venelles enchevêtrées ;

Des vols pâles fuyaient dans le matin blafard
Et, aux heures bleues et dorées,
Des troupes de femmes hagardes
Hurlaient, ameutées sur la grève,
Montrant du poing l’ironique sommeil
Du navire dont les squames hideuses
Étincelaient comme des lames de vermeil
Sous l’effrayante brume lumineuse,

Mais un soir la baie apparut, flambante et vide,
Sous les grenats et les topazes du couchant.

La foule se rua, tumultueuse, hispide,
Les bras fous, noire, avec des remous rougeoyants,
Vers un long cap, filant loin sur l’eau, hors des passes, —
Ne vit que la mer plate et des îles éparses ;
Et sa rage brama dans la morne splendeur.

Une femme demeurait à l’écart,
Femme ou gennia, belle et presque monstrueuse,
Avec ses grandes ailes souillées et brisées,
Douloureuse et passive, laissée
Par le mauvais navire enfui.
Elle suivit de loin la foule refluante
Qui regagnait la ville déjà bleue de nuit ;
Et seule, aux dernières lueurs planantes,
L’Inaperçue entrevit les voiles gonflées
D’un vaisseau pareil aux nefs sombres que la fièvre
Fait voguer sur l’Océan noir des mauvais rêves,
Montant lentement vers l’horizon violet.

Et l’angoisse, plus douce alors, mais éternelle,
Rentra dans la ville plus étrange,
Avec les ailes aux tristes franges,
Les brisures, les flottements des longues ailes…