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Vers la fée Viviane/Vers la Fée Viviane

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Édition de la Phalange (p. 36-42).

XII

Vers la Fée Viviane

Pour C. Lahovary-Soutzo

Anxieux de revoir la blonde, la fuyante
Viviane, je vais dans l’air pâle,
Cherchant Celle qui, en mon âme froide et lente,
Alluma le désir des musiques astrales
Et ne m’inspira que de barbares chansons.

Je vais dans le bleu faible et trouble de la nue,
Comme lors des songes enfantins, des vieux songes,
Où les oiseaux planaient si bas,
Où battaient si haut mes ailes menues,

Mais le rose sourire divinement las
Du soir mystérieux qui fleurit la mer calme
Et les rayons d’adieu qui baisent les sommets

Me rappellent vers ces flaves dunes des grèves
Où jadis la Fée blanche, languide et pâmée,
Dans le ciel tout semé de fuchsias de rêve,
Éployait ses cheveux solaires au couchant,

Et mon vol frôle les longs flots d’ambre des sables
Et la neige tachée de nuit des goélands
Qui pèchent aux lagons miroitants et semblables
À des coupes remplies de pierres liquides.

Puis, c’est la nuit de cristal bleu sombre.
Et me suivent les brusques vagues, plus rapides,
Plus gémissantes sous le dur vent qui les rompt,
Les éparpille en bruines gélides.

Ô Fée ! au-dessus de ce gouffre qui se plaint,
Éclairant les mêlées de ces forces brutales
Plus horribles dans l’ombre où les souffles sont râles,
Fais flamboyer, traînante sur le ciel éteint
La comète d’or rouge de ta chevelure !

Sois seulement un astre pallidement pur,
Un espoir en les lourdes luttes monstrueuses,
Un point de feu, promesse en le chaos obscur,

D’une tiède journée tristement lumineuse,
Où doux sera de souffrir sous le faible azur,
Sous une tendre et dolente caresse bleue, —
Ne sois qu’un point de feu à des milliers de lieues !

Mais sois !
J’erre en l’abîme, aveugle et emporté,

Comme un lambeau de voile arraché à sa vergue,
Je tournoie dans l’air noir, bondissant et inerte,
Chiffon tendu, tordu, claquant, roulé, fouetté
Par les ailes d’acier de l’ouragan féroce !

Rien n’a lui sur mon désespoir morne
De chose perdue en la colère des choses.

Voici poindre une incertaine aurore,
Pâle comme un cœur de rose jaune.
Puis c’est un lourd deuil gris sur les vagues calmées
… Et s’approche un rampement de terres
Aux longues lignes — comme lentes, — embrumées
D’une vapeur d’ennui désespérément terne,

Et, sans doute, il y aura des âmes éprises
De lumière grisante et d’horizons flambants

Sur cette macule cendrée de l’Océan !
Voici les vivants serpents flous des fumées bises,
Vies de tristes foyers, que des yeux suivent
Jalousement — puisqu’elles vont mourir dans l’air !
Dans l’air éternellement jeune, dans l’espace
Toujours changeant, dans les vastes abîmes clairs.
Où tout se noie, espoirs déçus et pensées lasses !

Perdus le large et sa tragique liberté,
Ce sont les effrayants ravins sombres des rues
Où des misères matinales fluent,
Lentes, craintives, comme hébétées,
En rivulets humains avant les noires crues,
Des heures d’insane et cruelle activité.

Et j’erre, tout le jour, à l’aventure,
Dans les remous de la foule brutale,
Jusqu’à l’heure où ses grondements se font murmures,
En le mystère de cette vesprée florale
Dont les lilas bleuis et pâles
Sombrent dans les ruisseaux, étroits miroirs ignobles,
Qui reflètent, de nouveau, le ciel !


Et voici, — du faible rose de l’aube,
De la blondeur des beaux soirs touchés d’irréel, —
À une fenêtre si triste,
En cet encadrement de larges feuilles grises
De vieilles poussières,
Sur le gris endeuillé des pierres,
Une femme dont les yeux de douce améthyste
Regardent plus loin, plus haut que les nuées claires…

Ô femme, dis-je, toi seule, avec ces prunelles
De profond ciel bientôt crépusculaire
Peux voir les hauteurs où n’atteignent plus ses ailes…
Dis, vois-tu Celle qui torture les poètes,
Qui leur dit le parfum des roseraies mystiques,
L’extase du Suprême Bleu, loin des planètes,
La lente griserie de mourantes musiques
Toujours mourantes — et suavement vibrantes,
Dont les accords fluides, liquides,
Embaument, tandis que les roses chantent…

Mais la femme au teint pâle et rose comme un aube,
Aux blondeurs chryséennes de soirs disparus,
De soirs jamais chantés qui ne reviendront plus,

N’est déjà qu’un chatoiement de nacre, en l’air mauve,
Une moucheture d’aile irisée.

Cruelle fée ! Tu n’as été si près de moi
Que pour me décevoir, à peine déguisée.
Sous une autre nuance de charme — et ta voix
N’a pas même daigné parfumer ma pensée
D’une fleurette, d’un rien qui me vînt de toi !

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Elle m’a dit : Tu m’as cherchée aux pays fous
Où les nuages sont des vagues et des sylves,
Où les brasiers du soir dressent des palais roux
De topaze et de rubis que hantent les sylphes.
Et tu as cru me suivre en de molles forêts
De roses mauves diaphanes à la brise,
En des cités de rêve où les bleus minarets
Sont des tiges sur quoi les fleurs du ciel s’irisent ;
Vers l’azur d’horizons à peine devinés
Où tes espoirs sont de belles femmes qui planent ;
Et vois : — la rue est pauvre et morne où tu flânais,
Où je glisse en le jaune couchant qui se fane.

Tu rêves de splendeurs en des mondes changeants,
Terre aujourd’hui, demain Altaïr, gemme perse,
D’astres d’or lilas, puis de vert et rose argent
Ou de brillants noirs, chers à ta folie perverse.
Tu n’as jamais aimé que ton songe indigent
De beauté dure et de paradis fantaisistes.
Tes vers n’ont reflété que ton âme égoïste ;
Jamais tu n’as cherché dans l’espace où des voix
Se plaignent si mélodieusement le soir,
Si bas, depuis toujours, les plaintes les plus tristes
Pour les calmer d’un chant à peine murmuré
À peine, tel qu’une caresse de mandore.
Tel qu’un appel aux Willis blondes implorées.

Que voulais-tu de moi, bon joailler en faux,
Qui ne sus que la Poésie alme et pieuse
Est l’âme du Futur bleu, sereinement beau
Qui parle tout bas à des âmes douloureuses ?