Vers lyriques

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Vers Lyriques
1549


VERS LYRIQVES[modifier]

 Au Lecteur

JE n’ay (Lecteur) entremellé fort supersticieusement les Vers Masculins avecques les Feminins, comme on use en ces Vaudeviles, et Chansons, qui se chantent d’un mesme Chant, par tous les Coupletz, craignant de contraindre, et gehinner ma Diction pour l’observation de telles choses. Toutesfois affin que tu ne penses, que j’aye dedaigné ceste diligence, tu trouveras quelques Odes, dont les Vers sont disposez avecques telle Religion. Comme la Louange de deux Damoizelles. Des miseres, et Calamitez humaines. Le Chant du Desesperé, et les Louanges de Bacchus.


Les Louanges d'Anjou, Au Fleuue de Loyre.[modifier]

      ODE I.
O de qui la vive Course
Prent sa bienheureuse source
D'une argentine Fonteine,
Qui d'une fuyte loingtaine,
Te rens au Seing fluctueux      
De l'Occean Monstrueux,
Loyre, hausse ton Chef ores
Bien haut, et bien haut encores,
Et jete ton Oeil divin
Sur ce Pais Angevin,
Le plus heureux, et fertile,
Qu'autre, ou ton Unde distile.
Bien d'autres Dieux, que toy, Pere,
Daignent aymer ce Repaire
A qui le Ciel feut donneur
De tout’ grace, et bonheur.
Ceres, lors que vagabunde
Aloit querant par le Monde
Sa Fille, dont possesseur
Feut l'Infernal Ravisseur,
De ses pas sacrez toucha
Cete Terre, et se coucha
Lasse sur ton verd Ryuaige,
Qui luy donna doulx Bruvaige.
Et cetuy la, qui pour Mere
Eut la Cuysse de son Pere,
Le Dieu des Indes vainqueur
Arrousa de sa Liqueur
Les Montz, les Vaulx, et Campaignes
De ce Terroir, que tu baignes.
Regarde, mon Fleuve, aussi
Dedans ces forestz ici,
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/189]]==
Qui leurs Chevelures Vives
Haussent au tour de tes Ryves.
Les Faunes aux Piez soudains,
Qui apres Bisches, et Dains,
Et Cerfz, auz Testes ramees
Ont leurs forces animees.
Regarde tes Nymphes belles
A ces Demydieux rebelles,
Qui à grand'Course les suyvent,
Et si pres d'elles arrivent,
Qu'elles sentent bien souvent
De leurs Haleines le vent.
Ie voy' deja hors d'Haleine
Les Pauvrettes, qui à peine
Pouront atteindre ton Cours,
Si tu ne leur fais secours.
Combien (pour les secourir)
De foys t'a-l-on veu courir
Tout furieux en la Plene ?
Trompant l'espoir, et la Peine
De l'avare Laboureur,
Helas ! qui n'eut point d'horreur
Blesser du Soc sacrilege
De tes Nymphes le College.
College, qui se recree
Dessus ta Rive sacree.
Nymphes des Jardins fertiles,
Hamadryades gentiles,
Toy Pryape, qui tant vaulx
Auecq' ta lascive Faulx,
Pales, qui sur ces Rivaiges
Possedes tant beaux Herbaiges,
Que Flore va tapissant
De mainte fleur d'eux yssant,
Toy pasteur Amphrisien,
Chacun de vous garde bien
Ses Richesses de l'Injure
Du Chault, et de la Froidure.
Ces Masses laborieuses,
Que les Mains Industrieuses
Quasi egalent aux Cieux,
Ne sont elles pas aux Dieux.
Qui vouldra doncq' loue, et chante
Tout ce, dont l'Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l'Arabie heureuse.
Quant à moy, tant que ma Lyre
Voudra les Chansons elire
Que je luy commenderay,
Mon Anjou je Chanteray.
0 mon Fleuve Paternel,
Quand le Dormir eternel
Fera tumber à l'envers
Celuy, qui chante ces Vers,
Et que par les Braz amys
Mon Cors bien pres sera mis
De quelque Fontaine vive,
Non gueres loing de ta Rive,
Au moins sur ma froyde Cendre
Fay quelques Larmes descendre
Et sonne mon Bruyt fameux
A ton Rivaige ecumeux.
N'oublie le Nom de celle,
Qui toutes Beautez excelle,
Et ce, qu'ay pour elle aussi
Chanté sur ce Bord icy.


Des Miseres, et Fortune Humaines. Au Seigneur Jan Proust.[modifier]

               Ode    II.
Bellonne seme sang, et raige
   Parmy les Peuples ca, et la,
   Et chasse à la Mort maint Couraige
   De ce fouet tortu, qu'ell' a.
Son Ame cetuy cy ottroye
   A un venin froid, et amer.
   Cetuy la est donné en Proye
   Aux flotz avares de la Mer.
Aucuns d'une Main vengeresse
   Veulent par la Mort eprouver
   Si du mal, qui tant les oppresse,
   Pouront la guerison trouver.
Quelques autres venans de naitre
   Avant qu'ilz aillent rencontrant
   Ce, qui malheureux nous fait estre,
   Sortent du Monde en y entrant.
Mercure des mains de la Parque
   Prent notz Umbres, et les conduyt
   Au Bord, ou la fatale Barque
   Nous passe en l'eternelle Nuyt.
Ou Minos Juge inexorable
   Toutes Excuses deboutant,
   La Langue autresfois secourable
   De l'Orateur, n'est ecoutant.
Le Chemin est large, et facile
   Pour descendre en l'obscur sejour
   Pluton tient son Domicile
   La porte ouverte Nuyt, et Jour.
La gist l'Oeuvre, la gist la Peine
   Ses pas de l'Orque retirer
   A l'etroit Sentier, qui nous meine
   Ou tout mortel doit aspirer.
Le nombre est petit de ceux ores,
   Qui sont les bien aymez des Dieux
   Et ceux, que la Vertu encores
   Ardente a elevez aux Cieux.
Jupiter tient devant sa Porte
   Deux Tonneaux, dont il fait pluvoir
   Tout ce, qui aux Humains aporte
   De quoy ayse, ou tristesse avoir.
Qui a veu en ce vieil Poete,
   (Et le voyant, ne pleure lors)
   La trop tost ouverte Boete,
   Et les Vertuz volants dehors?
L'Esperance au bord arrestée
   Outre son gré demeure icy
   Puis que seule nous est prestée,
   Gardon' qu'ell' s'en vole aussi.


Les Louanges d'Amour. Au Seigneur RenUrvoy.[modifier]

               Ode   III.
Le cler Ruysselet courant,
   Murmurant
   Aupres de l'hospitale Vmbre
   Plaist à ceux, qui sont lassez,
   Et pressez
   De chault, de soif, & d'encombre.
Et ceux, qu'Amour uient saisir,
   Leur plaisir
   C' est parler de luy souuent.
   D'Amour soyez doncq' mes Chantz,
   Par ces Champs
   Dessoubz la frescheur du Vent.
Ces Eaux cleres, et bruyantes,
   Eaux fuyantes
   D'un Cours assez doulx, & lent
   Donneront quelque froideur
   A l'ardeur
   De mon feu trop uiolent.
Erato, à ma Chanson
   Donne Son,
   Et me permetz approcher
   Pres de toy pour m'esiouyr,
   Et t'ouyr
   Du hault de ce creux Rocher.
Le Roy, le Pere des Dieux
   Tient les Cieux
   Dessoubz son obeïssance,
   Neptune la Mer tempere,
Et son frere
   Sur les Enfers a puissance.
Mais ce petit Dieu d'aymer,
   Ciel, & Mer,
   Et le plus bas de la Terre
   D'un Sceptre uictorieux
   Glorieux
   Soubz son pouuoir tient, & serre.
Sans luy, du Ciel le haut Temple
   Large, & ample,
   En ruyne tumberoit,
   Auecq' chacun Element,
   Tellement
   Discorde par tout seroit.
Amour gouuerneur des Villes
   Loix Ciuiles,
   Et iuste Police ordonne,
   Et l'heur de Paix, qu'on ua tant
   Souhaitant,
   C'est luy seul, qui le nous donne.
Les Richesses de Ceres,
   Les forestz,
   Les Sepz, les Plantes, & Fleurs
   Prennent d'Amour origine,
   Goust, Racine,
   Vertu, Formes, & Couleurs.
Par luy tout genre d'Oyzeaux
   Sur les Eaux
   Et par les Boys s'entretient.
   Tout Animal de seruaige,
   Et sauuaige
   De luy son Essence tient.
Par ce petit Dieu puissant,
   Delaissant
   Le doulx Gyron de la Mere
   La Vierge femme se treuue
   Et fait preuue
   De la flamme doulce amere.
Que me chaut si on le blasme,
   Et sa flamme?
   Amour ne scait abuser
   Et ceux, qui mal en recoyuent,
Ne le doyuent,
   Mais eux mesmes accuser.
Amour est tout bon, & beau,
   Son flambeau
   N'enflamme les Vicieux:
   Iuste est, & de simple foy,
   C'est pourquoy
   II est tout nu, & sans yeux,
Leurs uictorieux Charroys
   Ducz, & Roys
   Doyvent a ses sainctz Autelz,
   Le Poetique ouurier
   Son Laurier,
   Et les Dames leurs Beautez.
Puis doncq' qu'il est notre autheur
   Sa Haulteur
   Bien adorer nous deuons,
   Dessus son Autel sacré
   Saichant gré
   A luy, de quoy nous uiuons.
La Ieunesse (helas) nous fuyt
   Et la suyt
   Le froid Aage languissant,
   Adonques sont inutiles
   Les Scintiles
   Du feu d'Amour perissant.


De l'Inconstance des choses. Au Seigneur Pierre de Ronsard.[modifier]

Ode IIII.

Nul, tant qu'il ne meure,
   Heureux ne demeure :
   Le Sort inconstant
   Or' se hausse, et ores
S'abaisse, et encores
   Au ciel va montant.
La Nuyt froyde, et sombre
   Couvrant d'obscure ombre
   La Terre, et les Cieux,
   Aussi doulx que Miel
   Fait couler du Ciel
   Le Someil aux yeux.
Puis le Jour luysant
   Au Labeur duysant
   Sa Lueur expose,
   Et d'un Teint divers
   Ce grand Univers
   Tapisse, et compose.
Quand l'Hyver tremblant
   Les Eaux assemblant
   De Glace polie,
   Des Austres puissans
   De dueil gemissans
   La Rage delie.
La Terre couverte
  De sa robe verte
  Devient triste, et nue.
  Le vent furieux
   Vulturne en tous Lieux
   Les forestz denue.
Puis la Saison gaye
   A la Terre essaye
   Rendre sa verdure,
   Qui ne doit durer,
   Las ! mais endurer
   Vne autre froidure.
Ainsi font retour
   D’un successif tour
   Le Jour, et la Nuyt,
   Par mesme Raison
   Chacune saison
   L’une l’autre suyt.
Le pueril’ Aage
   Lubric, et volaige
   Au Printens ressemble.
   L’Eté vient apres,
   Puis l’Autonne
est pres,
   Puis l’Hyver, qui tremble.
O que peu durable
   (Chose miserable)
   Est humaine vie,
   Qui sans voyr le Jour
   De ce cler Sejour
   Est souvent ravie.
Soubz le grand Espace
   Du ciel, le Tens passe
   Par course subite
   Theatres, Colosses
   En Ruines grosses
   Le tens precipite.
Que sont devenuz
   Les Murs tant congnuz
   De Troye superbe ?
   Ilion est comme
   Maint Palais de Romme
   Caché, dessoubs l’Herbe.
Torrentz, et Ryvieres
   Bruyantes,  fieres
   Courent en maint Lieux,
   Ou Rochers, et Bois
   Sembloient autresfois
   Menasser les Cieux.
Les fieres Montaignes
   Aux humbles Campaignes
   On voit egalees,
   Maintz Lieux foudroyez,
   Les autres noyez
   Des Ondes salees.
Regnes, et Empires
   En meilleurs, et pires
   On a veu changer,
   Maint Peuple puissant
   Ses Loix delaissant
   Suyvre l'Etranger.
Superbe Couraige,
   Qui ne crains Oraige,
   Foudre, ny Tempeste,
   A ton fier Marcher
Tu sembles toucher
   Les Cieux de la Teste.
Mais ta voyle enflee
   De faveur souflee
   Metz hardiment bas,
   Le ciel variable
   Tousjours amyable
   Ne te sera pas.
Quoy doncq'? ne scais-tu,
   Qu'un Buysson batu
   Moins est du Tonnerre,
   Qu'un haut Chesne, ou Tremble,
   Ou qu'un Mont, qui semble
   Depriser la Terre?
Amy, qui pour vivre
   Des ennuiz delivre,
   Que la Court procure
   T’es venu ranger
   Comme un Etranger,
   En la Tourbe osbscure.
Ne regrete point
   Lambicieux poinct
   De cete faveur.
   Le Ciel favorable
   D’un plus honorable
   T’a fait receveur.
De Ronsard le Nom
   Ne soit en Renom
   Par le Populaire :
   Amy, tu es tel,
   Que rien, qu’Immortel,
   Ne te pourroit plaire.
Laisse aux Courtizants
   Les souciz cuyzans :
   Ne soit Curieux
   Des biens aquerir,
   Ou de t’enquerir
   Du secret des Dieux.

A Deux Damoyzelles[modifier]

           Ode V.
Il faut maintenant, ô ma Lyre!
   Sur ta meilleure Corde elire
   Un chant, qui penetre les Cieux
   Par une aussi etrange voye
   Que celles, à qui je t'enuoye,
   Sont dignes du plus grand des Dieux.
Dy leur, que je n'ay l'Artifice
   D'un Peintre, ou Engraveur, qui puisse
   Au vray le semblable egaler.
   Mais bien je les puy' faire vivre
   Mieux qu'en Tableau, en Marbre, ou Cuyvre,
   Qui n'ont l'usaige de parler.
Mes Vers, qui portent sur leurs Esles
   Les Louanges des Damoyzelles,
   Se vantent de voler un Jour
   Parmy la region des Nues,
   Et les Beautez du Ciel venues
   Sacrer au celeste sejour.
Les beautez jusques aux Dieux montent,
   Celles, que les Muses racontent.
   Les autres, qui n'ont ce bon heur,
   Les Ombres solitaires suyvent:
   Mais les votres (si mes Vers vivent)
   N'iront soubz Terre sans Honneur.
Je chanteray, que votz Merites
   Vous egalent aux trois Charites,
   Qui font des Chapeaux florissans
   A la joyeuse Cyprienne,
   Dansant avecq' la Trope sienne
   Par les Prez de loing rougissans.
Telles sont les chastes Compaignes,
   Qui parmy forestz, et Campaignes,
   Fleuves, et Ruysseaux murmurans,
   Suyvent la Vierge Chasseresse,
   Quand d'un pié leger elle presse
   Le Doz des Cerfz leger courans.
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/199]]==
Qui a veu les Lyz, et les Rozes
   Avecq' la belle Aube decloses,
   Celuy a veu votre beau Teint:
   Dont le Blanc, et Vermeil ensemble
   Le Pourpre coloré ressemble,
   Et du Laict la Blancheur eteint.
Qui a conté les fleurs sacrees
   Des Rives, Campaignes, et Prees,
   Dont l'Air, quand il est plus rient,
   Orne les Cheveux de la Terre,
   Et les Pierres, que lon va querre
   Par tant de flotz en Orient:
Celuy a nombré (ce me semble)
   Vos Graces, et Vertuz ensemble
   Avecques les Traictz de votz yeux,
   Dont mil', et mile fleches darde
   Contre celuy, qui vous regarde,
   L'Enfant, qui surmonte les Dieux.
Qui de la Harpe Thracienne
   A ouy la voix ancienne,
   Des foretz l'Ebahissement,
   Les votres luy fera pareilles,
   Qui font des plus rudes Oreilles,
   Voyre des Coeurs ravissement.
Voulez-vous que ma Plume ecrive
   Comment dessus la verde Ryve
   De Cadme la peu fine Seur
   Eloingnant sa fidele Trope,
   Osa presser la blanche Crope
   Du divin Thaureau Rauisseur?
Jadis soubz Plume blanchissante
   Du Ciel la Majesté puissante
   Remplit celle, qui enfanta
   Les fors Jumeaux avecques celle
   Qu'en Ide des troys la plus belle
   Au Juge Bergier tant vanta.
De la Pluye Jaune coulante
   Au seing d'une Vierge excellente
   Naquit le cheualier volant.
   Telles sont les flammes subtiles
   Du feu, dont les vives Scintiles
   Vont Dieux, et Hommes affolant.

==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/200]]==
Qui est celuy, qui voudroit taire
   Le filz du Mari adultere?
   Le Monde de Monstres purgé
   De ses faictz la gloire conserve,
   Des Enfers la Depouille serve,
   Et le Ciel sur son Doz chargé.
Qui ne cognoist bien les deux Ourses
   Fuyantes de Thetis les Sourses?
   Ou qui est celuy, que n'attaint
   La plainte de la belle Vache,
   Qui aux tristes Rives d'Inache
   De l'Amy cruel se complaint?
Fuyez doncq' les facons Cruelles
   Que Beauté couve soubz ses Esles.
   Faites à l'Amour humbles vueutz
   Qu'à Jupiter ne vous otroye,
   Pour croistre (ô bienheureuse Proye!)
   Le Nombre des celestes Feux.
Par les mains du chaste Hymenee
   Chacune de vous soit menee
   Au lieu, ou l'Ennemy humain
   Soubz une agreable Lumiere
   De votz Jardins la fleur premiere
   Pille d'audacieuse Main.
Ces petites Ondes enflees
   Des plus doulx Zephires souflees
   Sans fin vont disant à leur Bord,
   Heureuse la Nef arrestee
   Par le mors de l'Anchre jetee
   Dedans le Seing, d'un si beau Port.

Du Premier Jour de l'An. Au Seigneur Bertran Bergier.[modifier]

Ode VI.

Voicy le Pere au double front,
Le bon Janus, qui renouvelle,
Le cours de l'An, qui en un Rond
Ameine la Saison nouvelle.
    Renouvelons
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/201]]==
aussi
    Toute vieille Pensee,
    Et tuons le Soucy
    De Fortune insensee.
Sus doncq', que tardons-nous encore?
Avant que Vieillars devenir,
Chassons le Soing, qui nous devore
Trop curieux de l'Advenir.
    Ce, qui viendra demain,
    Ja pensif ne te tienne,
    Les Dieux ont en leur Main
    Ta Fortune, et la mienne.
Tu Voy de Nege tous couvers
Les Sommetz de la forest nue,
Qui quasi envoye à l'envers
Le faiz de sa Teste chenue.
    La froide Bize ferme
    Le gosier des Oyzeaux,
    Et les Poissons enferme
    Soubz le Cristal des Eaux.
Veux-tu attendre les frimaz
De l'Hyver, qui deja s'appreste,
Pour faire de Nege un amaz
Sur ton Menton, et sur ta Teste?
    Que tes membres transiz
    Privez de leur verdeur,
    Et les Nerfz endurciz
    Tremblent tous de froideur?
Quand la Saison amolira
Tes braz autresfois durs, et roydes,
Adoncq' malgré toy perira
Le feu de tes Mouelles froydes.
    Que toute Herbe, ou Etuve,
    Tout genial Repas,
    Mais tout l'Aethne, et Vesuve
    Ne rechauffroient pas.
Mon filz, c'est assez combatu,
(Disoit la Mere au fort Gregeois,)
Pourquoy ne te rejouys-tu
Avecq' ces filles quelques fois?
    Les Vins, l'Amour consolent
    Le triste coeur de l'Homme:
    Les Ans legiers
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/202]]==
s'en volent,
    Et la Mort nous assomme.
Je te souhaite pour t'ebatre
Durant ceste morte Saison,
Vn plaisir, voyre trois, ou quatre,
Que donne l'Amye Maison.
    Bon vin en ton Celier,
    Beau feu, Nuyt sans Soucy,
    Vn Amy familier,
    Et belle Amye aussi.
Qui de son Luc, qui de sa Voix
Endorme souvent tes ennuiz,
Qui de son Babil quelquesfois
Te face moins durer les Nuitz.
    Au lict follastre autant
    Que ces Chevres lascives,
    Lors, qu'elles vont broutant
    Sur les herbeuses Rives.

Du Jour des Bacchanales. Au Seigneur Rabestan.[modifier]

Ode VII.

Quel bruyt Inusité
   A mes oreilles tonne?
   Je suy' tout excité
   De l'Horreur, qui m'etonne:
   Mon Coeur fremist, et tremble,
   Evoé, Evoé.
   J'oy' la voix (ce me semble)
   D'un Cornet enroué.
Je voy' le deux fois né,
   L'Indique Dieu, qui erre
   Le Chef environné
   De verdoyant Lyerre:
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/203]]==
Les fiers Tygres soupirent
   Soubz le Joug odieux,
   Et tous paisibles tirent
   Son Char victorieux.
Maint Satyre lascif
   Ryant soutient à peine
   Sur ung Asne tardif
   Le chancelant Sylene.
   Triumphe à la bonne heure,
   Dieu, dont feut le Butin
   Ce peuple, qui demeure
   Le plus pres du Matin.
Mon Ame eprise au feu
   De ta Liqueur tant bonne,
   Ce Poetique Veu
   Te consacre, et ordonne.
   Je te salue Pere,
   Qui tout Soucy deffent,
   Soubz, ton Regne prospere
   Fay vivre tes Enfans.
Celuy, qui sceut les Boys,
   Et les Rochers attraire,
   Qui fist les trois Aboys
   Tous ebahiz se taire,
   Sceut au prix de sa Teste,
   Combien est perilleux
   Blamer la Saincte feste
   De ton Nom merveilleux.
Sans Jarretz se trouva
   Le brave Roy de Thrace,
   Et ta force eprouva
   L'Echionnee Race.
   Bien que tu sembles estre
   Au Ryz, Banquetz, et Ieux
   Plus idoyne, qu'à dextre
   Aux Combatz outraigeux.
Rhete, cest inhumain
   D'une horrible Machoire
   Renversé par ta Main,
   Feut temoing de ta gloire:
   Quand les filz de la Terre
   Ozerent s'avancer
   Pour
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/204]]==
au Ciel faire guerre,
   Et ton Pere offenser.
Sans toy, n'ard qu'à demy
   La furieuse flamme
   De Venus, ô l’Amy
   Et du Cors, et de l'Ame!
   Donq' à force de boyre
   Noye, ou brusle au dedans,
   La facheuse Memoire
   De noz souciz mordans.
Amy, ceste Rigueur
   Au vieil Caton delaisse,
   Mais ou est la vigueur
   De ta verde Vieillesse?
   Le Soing de tout affaire
   Que n'est-il endormy?
   Quelquesfois il faut faire
   Le fol pour son Amy.

Du Retour du Printens. A Jan D'orat.[modifier]

Ode VIII.

De l'Hyver la triste froydure
Va sa Rigueur adoucissant
Et des Eaux l'Ecorce tant dure
Au doulx Zephire amolissant.
   Les Oyzeaux par les Boys
   Ouurent à cete foys
   Leurs Gosiers etreciz
   Et plus soubz durs glassons
   Ne sentent les Poissons
   Leurs Manoirs racourciz.
La froide Humeur des Montz chenuz
Enfle deja le Cours des Fleuves,
Deja les Cheveux
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/205]]==
sont venuz
Aux forestz si longuement veufves.
   La Terre au Ciel riant
   Va son Teint variant
   De mainte couleur vive,
   Le Ciel (pour luy complaire)
   Orne sa face claire
   De grand' Beauté nayve.
Venus ose ja sur la Brune
Mener danses gayes, et cointes
Aux pasles Rayons de la Lune,
Ses Graces aux Nymphes bien jointes.
   Maint Satyre outraigeux
   Par les Boys ombraigeux
   Ou du haut d'un Rocher,
   (Quoy que tout brusle, et arde)
   Etonné les regarde,
   Et n'en ose approcher.
Or' est Tens, que lon se couronne
De l'Arbre à Venus consacré.
Ou que sa Teste on environne
Des fleurs, qui viennent de leur gré.
   Qu'on donne au vent aussi
   Cete importun Soucy,
   Qui tant nous fait la guerre
   Que lon voyse sautant
   Que lon voyse hurtant
   D'un pié libre, la Terre.
Voicy, deja l'Eté, qui tonne,
Chasse le peu durable Ver.
L'Eté le fructueux Autonne,
L'Autonne le Frilleux Hyver.
   Mais les Lunes volaiges
   Ces celestes dommaiges
   Reparent: et nous Hommes
   Quand descendons aux Lieux
   De noz Ancestres vieux,
   Ombre, et Poudre nous sommes.
Pourquoy doncq' avons-nous envie
Du Soing, qui les Coeurs ronge, et fend?
Le terme bref de notre vie
Long Espoir nous deffent.
   Ce que les Destinees
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/206]]==
Nous donnent de Journees
   Estimons, que c'est gaing.
   Que scais-tu si les Dieux
   Ottroyront à tes yeux
   De voir un Lendemain?
Dy a ta Lyre, qu'elle enfante
Quelque Vers, dont le bruyt soit tel,
Que ta Vienne à jamais se vante
Du nom de Dorat Immortel.
   Ce grand Tour violant
   De l'An leger-volant
   Rauist et Jours, et Moys:
   Non les doctes Ecriz.
   Qui sont de noz Espris
   Les perdurables Voix.

Chant du Desesperé.[modifier]

Ode IX.

La Parque si terrible
   A tous les Animaulx
   Plus ne me semble horrible,
   Car le moindre des maulx,
   Qui m'ont fait si dolent,
   Est bien plus violent.
Comme d'une Fonteine
   Mes yeux sont degoutens,
   Ma face est d'Eau si pleine
   Que bien tost je m'attens
   Mon coeur tant soucieux
   Distiler par les yeux.
De mortelles Tenebres
   Ilz sont deja noirciz,
   Mes Plaintes sont funebres,
   Et mes Membres transiz:
   Mais je ne puy' mourir,
   Et si ne puy' guerir.
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/207]]==
La Fortune amyable
   Est-ce pas moins que rien?
   O que tout est muable
   En ce Val terrien!
   Helas, je le congnoy',
   Qui rien tel ne craignoy'.
Langueur me tient en Lesse,
   Douleur me suyt de pres,
   Regret point ne me laisse,
   Et Crainte vient apres:
   Bref, de Jour, et de Nuyt
   Toute chose me nuit.
La verdoyant' Campaigne,
   Le flory Arbrisseau,
   Tombant de la Montaigne
   Le murmurant Ruysseau,
   De ces plaisirs jouyr
   Ne me peut rejouyr.
La Musique sauvaige
   Du Rossignol au Boys
   Contriste mon Couraige,
   Et me deplait la voix
   De tous joyeux Oyzeaux,
   Qui sont au bord des Eaux.
Le Cygne Poetique
   Lors, qu'il est myeux chantant,
   Sur la Ryve aquatique
   Va sa mort lamentant.
   Las! tel chant me plait bien
   Comme semblable au mien.
La voix Repercussive
   En m'oyant lamenter,
   De ma Plainte excessive
   Semble se tormenter,
   Car cela, que j'ay dit,
   Tousjours elle redit.
Ainsi la joye, et l'ayse
   Me vient de dueil saisir,
   Et n'est, qui tant me plaise
   Comme le deplaisir.
   De la mort en effect
   L'espoir vivre me fait.
Dieu tonnant, de
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/208]]==
ta foudre
   Viens ma mort avencer
   Afin que soye en poudre
   Premier que de penser
   Au plaisir, que j'auroy'
   Quand ma mort je scauroy'. 

Au Seigneur Pierre de Ronsard.[modifier]

Ode X.

Chante l'emprise furieuse
   Des fiers Geans trop devoyez,
   Et par la main victorieuse
   Du Pere tonnant foudroyez:
   Ou bien les labeurs envoyez
   Par Junon Déesse inhuméne
   A l'invincible enfant d'Alcméne.
Chante les martiaux alarmes
   D'un son heroic, et hault style,
   Chante les amoureuses larmes,
   Ou bien le champ graz, et fertile,
   Ou le cler ruysseau, qui distile
   Du mont pierreux, ruysseau, qui baigne
   Prez, et spacieuse campaigne.
Chante doncq les biens de Cerés
   Et de Bacchus les jeuz mystiques,
   Chante les sacrees forés,
   Sejour des Demydieux rustiques:
   Chante tous les Dieux des antiques,
   Pluton, Neptune impetueux.
   Et les Austres tempetueux.
Bref, chante tout ce, qu'ont chanté
   Homere, et Maron tant fameux,
   Pyndare, Horace tant vanté,
   Afin d'estre immortel comme eux
   En depit du dard venimeux
   De celle, qui ne peut deffaire
   Ce qu'un Esprit divin sçait faire.
Ton oeuvre
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/209]]==
sera plus durable,
   Qu'un Theatre, ou un Colisee,
   Ou qu'un Mauseole admirable
   Dont l'etophe si fort prisee
   Par le tens a eté brisee
   Ou que tout autre oeuvre excellant
   De la main de l'Ouvrier volant.
Quant à Moy, puis que je n'ay beu
   Comme toy, de l'onde sacree,
   Et puis que songer je n'ay peu
   Sur le mont double comme Ascree
   C'est bien force, que me recree
   Auec Pan, qui soubz les Ormeaux
   Fait resonner les Challumeaux.
Mais toy, si desires pour vivre,
   Delaisser quelque Monument,
   Pourquoy aussi ne veux-tu suyvre
   Quelque haut, et braue Argument?
   Amy, vole plus hautement
   Et en lieu si humble n'amuse,
   Qu'à me louer ta docte Muse.
Si tu m'eusses facund Mercure
   Volu etre un peu favorable,
   Et toy Phebus, j'eusse pris cure
   De rendre mon bruyt honorable.
   Voyre par Ecrit memorable
   Un Jour avec triumphe, et gloire
   Marier Loyr avecques Loyre.

A une Dame Cruelle, et Inexorable.[modifier]

Ode XI.

Muse, que tant je voys cherchant,
   Inspire moy encor' un Chant,
Un chant, qui entre en l'obstinee Oreille
De la Beauté, qui n'a point sa pareille.
   Le feu en la Fournaize etreint,
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/210]]==
Ard plus, que cil, qui non contreint
Par le Ciel libre en ca, et la epars
Donne sa flamme au Vent de toutes pars.
   Amour jusqu'au profond de l’Ame
   A darde la cruelle flamme
Que suy' contreint de vomir en mes Vers
D'un son Tragic tout etrange, et diuers.
   Cruelle, tu voys de bien loing
   Ce feu, dont tu n'as point de soing,
Comme celuy qu'on voit voler parmy
La Ville prise, ou le Camp ennemy.
   Tu m'as ouvert le manque Flanc
   Avecques cet Ivoyre blanc,
Qui montre au bout cinq Perles plus exquises
Que d'Orient les Pierres tant requises.
   Pourquoy arraches-tu le Coeur,
   Dont Amour par toy feut vainqueur?
Pourquoy fais-tu ainsi que deux Tenailles,
Sentir tes Mains en mes vives Entrailles?
   Les Tygres (ô fiere Beauté!)
   N'ont tant que toy, de Cruauté:
Ny le Serpent, qui se trayne soubz l'herbe,
Ny des Lyons la Semence superbe.
   Pas n'avoit si grande rudesse
   La cruelle Vierge Déesse,
Qui fist aux chiens devorer le Veneur
Criant en vain, Je suy' votre seigneur.
   Qui est celuy, qui ne s'etonne
   Quand le Pere courroussé tonne?
Dardant ca bas de foudroyante Main
Le Traict vangeur de tout Acte inhumain.
   Amour pourtant dedans les Cieux
   Enflamme le plus grand des Dieux,
Hommes en terre, et en l'air les oyzeaux,
Et les poyssons jusqu'au fond de leurs eaux.
   O Repaire moins souhaitable,
   Que le Caucase inhospitable,
Où le Rapteur du saint feu, va paissant
L'Aigle sacré d'un poumon renaissant
   Tu me fais par ta grand' froydeur
   Sentir plus violente ardeur
Que cetuy la,
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/211]]==
dont le doz grand, et large
Soutient d'un mont la trop pesante charge.
   Qui d'Amour blame les edictz,
   Semble ces Geans, qui jadis
Des plus hauts montz une echelle erigerent,
Et les manoirs celestes assiegerent.
   Ne crains-tu point qu'il se courrousse?
   Ne crains-tu point que de sa trousse
Te darde un traict enpenné de fureur,
Pour se vanger d'un si cruel erreur?
   Ou vas-tu, Muse? si grand' Ire
   Ne convient à la douce Lyre.
Tu es trop humble, et de trop petit son
Pour accorder si tragique chanson.

De Porter les Miseres et la Calumnie. Au Seigneur Christofle du Breil.[modifier]

Ode XII.

Rien n'est heureux de tous poinctz en ce Monde.
L'air, et le feu, le ciel, la terre, et l'onde
Nous font la guerre, et les justes Dieux mesmes
N'ont pardonné à leurs Palaiz supremes.
Ne voy-tu pas, que les Signes des Cieux
Sont mutilez de piez, de braz, ou d'yeux?
N'as-tu jamais d'eclypse coutumiere
Veu obscursir l'une, et l'autre lumiere?
O que d'ennuy sans repos nous tormente!
Les uns par faim ont peine vehemente,
Autres on voit en la prison mourir,
Plusieurs aussi à la guerre courir
Joyeux spectacle à ce furieux Dieu,
Qui maintenant obtient le premier Lieu
Entre les Roys, les Empereurs, et Princes
Au grand dommaige (helas) de leurs Provinces.
Le flot, le vent, le Pyrate, et rocher
Sont les perilz de l'avare Nocher,
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/212]]==
Qui de son ayse, et repos s'ennuyant,
Aux Indes court, la pauvreté fuyant.
Cetuy par fer, par cordeau, ou poyson
Cherche de mort volontaire achoyson,
Et pour trouver de ses maulx allegence,
A pris de soy luymesmes la vengence,
Et cetuy la, qui est myeux fortuné
Que les premiers, avant que d'estre né
Ensevely d'un Sommeil eternel,
Fait son Tumbeau du ventre maternel.
D'un egal pié la Mort, qui tout attrape,
Et des petiz les humbles manoirs frape,
Et des plus grands les tours hautes, et fortes.
Une Mort seule en mile, et mile sortes
De maulx soudains, nouveaux, et incurables
Va tormentant les Humains miserables.
Le Cours des Ans, des Siecles, et Saisons,
Les grands Citez, et superbes Maisons
Mises par terre, et les Ruines grosses
Des vieux Palaiz, Theatres, et Collosses,
Montrent à l'oeil tout ce, qui est ca bas,
Etre caduq', et subject à trepas.
O malheureux, qui batist Esperance
Sur fondement d'Incertaine assurance!
De tous Etaz, de tout sexe, et tout Aage
Solicitude est le propre Heritaige.
Ell' suyt des Roys les Palaiz somptueux,
Conventz secrez, Parquetz tumultueux,
Le Laboureur la porte en sa charrue,
Et du pasteur aux toictz elle se rue.
L'Homme de Guerre aussi la porte en croupe,
Et le Marchant avare dans la Poupe
Rien que vertu, ne domte la Fortune.
Comme le Roc, quand la Mer importune
En ca, et la contre luy se courrousse,
Rompt les gros flotz, et de soy les repousse.
O bienheureux, qui de rien ne s'etonne,
Et ne palist, quand le ciel iré tonne!
O bienheureux, que les Torches ardentes,
Et des troys Seurs les couleuvres pendentes
N'excitent point! qui n'entrerompt le fruict
De son Repos, pour quelque petit bruict.

==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/213]]==
Cet homme la pour vray jamais ne tremble,
Bien que le Ciel à la Terre s'assemble.
Et ont les Dieux sa fortresse munie
Contre fortune, et contre Calumnie.
Le Ciel vangeur, Protecteur d'Innocence,
Donne aux pervers souvent longue licence
De nuyre aux bons: puis contre eux Irrité
Commende au Tens, pere de verité,
Decouurir tout, lors la Cause plus forte
Devient soudain la plus foyble, de sorte
Que la grandeur de la peine compense
La tardité de la juste vengence.
Espere Amy, espere, dure, attens
Cete faveur et du Ciel, et du Tens.
Et quand le Ciel n'auroit aucun soucy
De tout cela, que nous faisons ici,
Mais bien seroint toutes humaines choses
Soubz le Pouvoir de la fortune encloses,
Ne vault-il myeux (veu qu'elle fait son tour)
Avoir espoir de son heureux retour,
Qu'estre tousjours en peur de la ruyne?
Cet Air couvert d'une obscure Bruyne
S'eclersira, ces undes courroussees
jusques au Ciel par l'Aquilon poussees
S'apaiseront, et par l'Anchre jetee
Au Port sera la Navire arrestee.
O combien doulx sera le souvenir
Des maulx passez! pour doncq' là parvenir,
Endure Amy, ces peines doloreuses,
Et te reserve aux choses plus heureuses.

De L’Immortalité des Poëtes.[modifier]

Ode XIII.

Sus Muse, il faut que lon s'eveille,
   Je veux sonner un chant divin.
   Ouvre donques ta docte oreille,
   O Bouju, l'honneur Angevin!
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/214]]==
Pour ecouter ce, que ma Lyre accorde
Sur sa plus haute, et mieux parlante chorde.
   Cetuy quiert par divers dangers
   L'honneur du fer victorieux:
   Cetuy la par flotz etrangers
   Le soing de l'or laborieux.
L'un aux clameurs du Palaiz s'etudie,
L'autre le vent de la faveur mandie.
   Mais moy, que les Graces cherissent,
   Je hay' les biens, que lon adore,
   Je hay' les honneurs, qui perissent,
   Et le soing, qui les coeurs devore:
Rien ne me plaist, fors ce, qui peut deplaire
Au jugement du rude populaire.
   Les Lauriers, prix des frontz scavans,
   M'ont ja fait compaignon des Dieux:
   Les lascifz Satyres suyvans
   Les Nymphes des rustiques lieux
Me font aymer loing des congnuz Rivaiges
La sainte horreur de leurs Antres sauvaiges.
   Par le Ciel errer je m'attens
   D'une esle encor' non usitee,
   Et ne sera gueres long tens
   La terre par moy habitée.
Plus grand, qu'Envie, à ces superbes Viles
je laisseray leurs tempestes civiles
   Je voleray depuis l'Aurore
   Jusq'à la grand' Mere des eaux :
   Et de l'Ourse à l'Epaule more,
   Le plus blanc de tous les oyzeaux.
Je ne craindray, sortant de ce beau jour,
L'epesse nuyt du tenebreux sejour.
   De mourir ne suys en emoy
   Selon la loy du sort humain,
   Car la meilleure part de moy
   Ne craint point la fatale main:
Craingne la Mort, la Fortune, et l'Envie,
A qui les Dieux n'ont donné qu'une vie.
   Arriere tout funebre chant,
   Arriere tout marbre, et peinture,
   Mes cendres ne vont point cherchant
   Les vains honneurs de sepulture:
==[[Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 1.djvu/215]]==
Pour n'estre errant cent ans a l'environ
Des triestes bords de l'avare Acheron.
   Mon nom du vil peuple incongnu
   N'ira soubz terre inhonoré,
   Les Seurs du Mont deux fois cornu
   M'ont de sepulchre decoré,
Qui ne craint point les Aquilons puissans,
Ny le long cours des Siecles renaissans.



Epitaphe de Clement Marot.[modifier]

Si de celuy le Tombeau veux scavoir,
Qui de Maro avoit plus que le nom,
Il te convient tous les Lieux aller voir
Ou France a mis le but de son renom:
Qu'en Terre soit, je te respons que non,
Au moins de luy c'est la moindre partie.
L'Ame est au lieu, d'ou elle etoit sortie,
Et de ses Vers, qui ont domté la Mort,
Les Seurs luy ont Sepulture batie
Jusques au ciel. ainsi, LA MORT N’Y MORD.


               CAELO MUSA BEAT.