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Versailles, d’après de récens travaux/03

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Versailles, d’après de récens travaux
Revue des Deux Mondes5e période, tome 29 (p. 412-438).
La restauration de Versailles et son avenir


LA RESTAURATION DE VERSAILLES ET SON AVENIR


I

Lorsque Louis-Philippe inaugura le musée de Versailles, il put croire, et ses apologistes ne se firent pas faute de le lui répéter, qu’il avait doté la ville où il l’instituait d’un caractère nouveau et définitif. Il n’en était rien ; à cette création devait survivre le Versailles de Louis XIV, « celui de la réalisation passagère, mais incomparable, d’une idée et d’un régime, » — tout le reste n’ayant été, tant sous Louis XV que sous Louis XVI, que décadence et accommodement [1]. Bref, si Versailles, avec son musée, devait conquérir un supplément de droits au titre de « ville de l’histoire, » il ne cessa pas de demeurer la plus puissante image extérieure qui subsiste d’un temps et d’une monarchie, dont il garde l’empreinte jusqu’en ses moindres pierres.

Cette double constatation fournit une facile réponse à la question : « Que doit-on faire de Versailles ? »

S’il faut, par d’intelligentes innovations ou d’heureuses réformes, ajouter le plus possible à l’intérêt d’un musée historique, qui a toujours obtenu auprès de ses visiteurs un succès qui se renouvelle avec eux, une chose importe davantage ; c’est de soustraire à de nouvelles atteintes, pour ne pas dire à de nouvelles mutilations, cet exceptionnel domaine, situé aux portes de Paris, dont il est une des parures, et qui désormais devrait être intangible : le château et les Trianons, leurs jardins et leurs œuvres d’art innombrables, et aussi ces longues allées du grand parc, aux arbres centenaires, qui s’étendent au loin, qui conduisent aux forêts voisines, et qui ne sont pas le moindre attrait du décor où s’encadrait la résidence de la monarchie.

De tout temps, l’impression de magnificence et, comme disait Mme de Sévigné, « de royale beauté unique dans le monde, » qui se dégage de ce cadre superbe, fut très vive, et ceux-là mêmes n’y échappèrent pas tout à fait qui, pour des raisons diverses, critiquèrent le plus durement l’œuvre du Grand. Roi.

Après avoir, en des déclamations renouvelées de Rousseau, et quelque peu de Fénelon [2], évoqué « la voix douloureuse qui sort de ces murs, comme s’ils étaient l’écho où viennent se répercuter les soupirs des peuples, » le sauvage de la Nouvelle-France, qu’avait transporté, des bords de l’Ohio à Versailles, l’imagination du chantre de René, ne pouvait se refuser à admirer « la façade entière du palais, semblable à une immense ville ; ces cent degrés de marbre blanc conduisant à des bocages d’orangers ; ces eaux jaillissantes au milieu des statues et des parterres ; ces grottes, séjour des esprits célestes ; ces bois où les premiers héros, les esprits les plus divins erraient en méditant les triples merveilles de la guerre, de l’amour et du génie… » Et, comme conclusion, c’était à la vue de ces merveilles que l’exotique et emphatique personnage « commençait à entrevoir une grande nation où il n’avait aperçu que des esclaves » et, nous dit Chateaubriand, « il rougit de sa superbe. »

Aujourd’hui comme alors, malgré la différence des temps, — et tout récemment on en eut d’illustres témoignages, lors de plusieurs visites souveraines, — l’impression ressentie, à la vue de Versailles, par l’étranger qui y vient pour la première fois, ne diffère pas beaucoup de celle qu’a traduite l’auteur des Natchez ; il s’y ajoute bientôt cette sensation de mélancolique apaisement, qu’exprimait André Chénier en des vers immortels [3], et qui, naguère encore, faisait dire à un homme longtemps mêlé aux agitations des luttes politiques et religieuses : « Calme et oubli, celui qui les cherche, les trouve à Versailles [4]. »

Quels que soient, cependant, l’infinie variété des souvenirs inhérens à Versailles, la magnificence de son aspect, le charme de ses jardins, c’est d’une époque relativement récente que date le sentiment de respect, en quelque sorte historique, qui s’y attache. Pendant longtemps, avant 1789 et même depuis, le château et le domaine de Versailles furent traités comme un assemblage de bâtimens quelconques, qu’il était permis de modifier, de transformer, de mutiler même, en les appropriant, sans autre règle que les successifs caprices de leurs propriétaires ou de leurs détenteurs, aux usages les plus divers, parfois les plus fâcheux [5]. En notant les principales de ces métamorphoses, nous avons rappelé combien la résidence de Louis XV devint très vite toute différente de celle de Louis XIV. Ce que l’on sait moins, c’est qu’à la veille de la Révolution, sans l’extrême pénurie du Trésor, les architectes de la Couronne eussent achevé de faire disparaître de Versailles presque tout ce qui y subsistait et y subsiste encore du règne du grand Roi. Ils étaient résolus à donner à la façade du palais, du côté de la ville, un aspect néo-grec dont on peut avoir un aperçu dans les dessins que Peyre nous a légués [6]. Rien n’eût survécu de l’élégant monument, en pierre et brique, de Le Vau, déjà si malheureusement défiguré par la suppression de l’escalier des Ambassadeurs, cette entrée incomparable des grands appartemens, et aussi par la construction du pavillon Gabriel qui, en les écrasant, fit perdre aux bâtimens voisins, notamment à l’extérieur de la chapelle, qu’on découronna, en 1765, de son campanile, leurs proportions et leur harmonie [7].

La préoccupation qui avait guidé les architectes de Louis XVI et à laquelle cédèrent, plus tard, ceux de Napoléon Ier et de Louis XVIII, persista jusqu’en 1830. S’il en fut ainsi, ce fut surtout parce que la transformation projetée dès le règne de Louis XV demeurait ébauchée par l’aile Gabriel qui, pendant plus d’un demi-siècle, dans son isolement, produisit un effet étrangement disparate. Ce fut soixante-dix ans après sa construction, inachevée d’ailleurs, que cette aile reçut enfin, au début de la Restauration, un pendant dû à l’architecte Dufour, qui lui a légué son nom. Ces deux bâtimens, qui datent ainsi, l’un d’avant, l’autre d’après la Révolution, forment, en avant de ce qui reste du château de Louis XIV, cette sorte de façade qui se rattache et se marie si peu à lui. Vue à distance, de l’avenue de Paris, elle n’est pas toutefois dénuée de quelque théâtrale grandeur. Tel était du moins l’avis de Louis-Philippe qui se plut à la considérer comme le fronton, prédestiné, du « temple de mémoire » qu’il dédia « A toutes les gloires de la France. »

Quelques légitimes regrets que doive causer, de ce côté du palais, une aussi choquante rupture d’harmonie entre ces hétérogènes constructions, l’heure n’est plus où l’on pouvait songer à changer l’aspect de cet ensemble ; il appartient à l’histoire. Si rien n’interdit de modifier, dans une certaine mesure, la physionomie des édifices où la vie du temps présent a succédé aux faits et gestes du passé et de les mettre en concordance avec les goûts, les habitudes, les besoins de ceux qui y résident, il n’en est, à aucun degré, de même des monumens dont la seule fonction actuelle est d’évoquer le souvenir des temps à jamais disparus. A cette catégorie on peut presque appliquer le dilemme célèbre : Sint ut sunt, aut non sint. Sans vouloir assimiler ou rapprocher Versailles des ruines classiques, — tels le Parthénon ou le Forum, qu’il devrait être interdit de profaner par des restitutions malheureuses et impies, — il est évident que la période des transformations du château de la royauté, aussi bien que du palais des Doges, à Venise, par exemple, est dès longtemps terminée. Sans y rien ajouter, sans en rien retrancher, il importe donc, avant tout, de conserver à Versailles le caractère que lui ont légué les siècles écoulés, et qui est son histoire même. Cette histoire, — ici celle de la France, parfois celle de l’Europe, — nous voudrions la voir, dans l’avenir, respecter plus qu’on ne fit précédemment.

Ainsi serait-il tout particulièrement à souhaiter que la cour d’honneur du château reprît l’aspect qui était le sien, lors de la réunion des Etats généraux, en 1789. Combien apparaîtrait-elle, alors, plus majestueusement belle, qu’avec ces pesantes statues qui la déparent et qui, presque toutes, sont dépourvues de tout caractère artistique ou même documentaire ! En veut-on une preuve ? Ce fut sur l’ordre donné par l’administration de la liste civile de Louis-Philippe, que des statues, jadis commandées par Napoléon Ier pour honorer la mémoire des généraux Colbert, Espagne, Roussel, Walhubert, morts à l’ennemi, devinrent celles de Mortier, de Lannes, de Masséna, de Jourdan. L’opération fut simple ; on leur coupa la tête, ainsi qu’on eût fait au temps de la Terreur, rouge ou blanche, et, du coup, plus de vingt ans après leur héroïque trépas, ces braves généraux furent, sous d’autres noms, inopinément promus à la dignité de maréchaux de France. Comme ces douteuses œuvres d’art, appelées à lui former une garde d’honneur, — et au sujet de plusieurs desquelles, Suger, Bayard, Sully, Richelieu, l’on pourrait répéter le mot d’une opérette connue : « Quoi ! déjà ? » — l’effigie équestre de Louis XIV, qui se dresse entre le pavillon Gabriel et le pavillon Dufour, est aussi mal placée que possible. Rétrécissant encore l’entrée, déjà fort exiguë, de la seconde cour d’honneur du château, antérieurement dite cour des Princes [8], enfouie entre ces deux pavillons si mal soudés à tout le reste, cette statue et son massif piédestal masquent en partie l’élégante façade Louis XIII qui sert de fond à ce grand décor. Cette encombrante statue, aussi bien que celles qui furent amenées jadis du pont de la Concorde, sur lequel on les avait installées avec la prétention de faire de celui-ci une sorte d’imitation du pont Saint-Ange, trouveraient un emplacement plus convenable sur la place d’Armes ou ailleurs. Par cette opportune retraite, elles restitueraient à la principale entrée du château l’aspect qu’elle n’aurait jamais dû perdre.

Ce qu’il eût fallu, ce qu’il faudrait aussi respecter, comme l’une des principales beautés de Versailles, ce sont les perspectives, de toutes parts, ouvertes, tant sur le parc que sur la ville, par Louis XIV, qui avait entendu en faire les prolongemens du palais. Certes il n’est point possible de ramener les maisons situées en bordures des avenues aboutissant au château aux proportions esthétiquement réglementaires, fixées, lors de la création de Versailles, par des ordonnances spéciales, qui leur interdisaient de dépasser le faîte des arbres ; il semble toutefois que le conseil des bâtimens civils et le service des monumens historiques fussent restés fidèles à leur mission en maintenant le bénéfice de leur tutelle à ces avenues dont le sol appartenait à l’Etat. Ils auraient dû, en tout cas, s’opposer à l’érection de bâtisses aussi attentatoires au caractère de Versailles que l’est le nouvel hôtel de ville, qui, à l’horizon du château, fait tache à la majestueuse beauté de l’avenue de Paris, ou bien encore que l’église, au clocher pseudo-gothique, récemment élevée à l’extrémité du boulevard du Roi. Il y a près d’un demi-siècle, un homme de goût, Ernest Bersot, avait écrit : « Il est des habitans de Versailles à qui manque un monument : naturellement un curé choisirait une église ; la municipalité rêve une mairie. » Cette prédiction s’est réalisée ; on a la mairie et l’église. Puisse Versailles ne plus « s’embellir » de la sorte !

Mais si, du côté de la ville, l’action de l’État est limitée, encore que les principales avenues de Versailles dussent être, comme le sont le Jeu de paume, les grandes et les petites Ecuries, classées comme monumens historiques, c’est surtout du côté des jardins, où rien n’y fait obstacle, que devrait s’imposer l’observation de règles conformes, en même temps qu’au bon goût, au respect d’un aussi beau domaine. L’entretien du parc n’est pas ce qu’il devrait être et le nombre des gardiens chargés de la surveillance de tous ces bosquets, de toutes ces œuvres d’art, est insuffisant. Les charmilles dépérissent et meurent, faute de soins, et ne sont pas renouvelées ; les treillages, qui protégeaient les bosquets, sont détruits ; les statues et les œuvres d’art, même les plus belles, reçoivent de grossières atteintes.

Ne pourrait-on pas, si l’insuffisance des crédits s’oppose à l’augmentation de l’effectif des gardiens, détacher de la nombreuse garnison de Versailles, ainsi que cela avait lieu autrefois, quelques escouades pour aider à ce service de surveillance ? De l’héritage artistique du passé il ne faut laisser disparaître rien de ce qui existe encore. Sur ce point doit aussi porter l’œuvre de conservation et de restauration heureusement entreprise. Que dans cette œuvre, à laquelle les architectes qui se sont succédé à Versailles, MM. Questel, Guillaume, Albert Leclerc et surtout, depuis 1889, M. Marcel Lambert, ont consacré de laborieux et artistiques efforts, il se soit produit quelques erreurs, — que pour certains bronzes, on n’ait pas suffisamment respecté la patine du temps, il faut le regretter ; mais, on doit aussi le dire très haut, sans ces travaux de restauration indispensables et parfois difficiles à réaliser [9], que subsisterait-il de Versailles, où les ruines, il y a quelque vingt ans, s’étaient entassées si nombreuses qu’on désespérait presque de sa conservation ?


II

Les restaurations accomplies, depuis 1870, à Versailles n’ont pas manqué d’importance. De 1875 à 1877, plus d’un million fut dépensé pour la restauration de la chapelle. En 1879, la grille d’honneur et les deux édicules qui, à ses extrémités, servent de soubassemens, aux groupes célébrant les triomphes de Louis XIV, furent également restaurés. En 1883, on commença la réfection du bassin de Neptune, qui dura jusqu’en 1889, date à laquelle l’achèvement de ce grand travail, à l’occasion du centenaire des Etats généraux, fut inauguré par le président Carnot. Pour la reconstruction des bassins du parc, en cinq ans, on dépensa 500 000 francs. En 1887, les Chambres furent saisies de la demande d’un crédit supplémentaire de 440 000 francs en faveur de Versailles et des Trianons et il fut procédé à un classement des travaux en vue de la remise en état de ces domaines, à laquelle on espérait arriver pour l’Exposition de 1889. Ce crédit fut voté, et l’on consacra alors : à la restauration des façades de la Cour de marbre 180 122 francs ; à celle du bâtiment, sur la cour d’honneur, dit de la vieille aile, 107 035 ; aux façades du château sur le parc, de 1892 à 1904, près d’un million ; à celles de Trianon 170 000 francs ; à l’Orangerie 230 000 francs ; à la Colonnade 225 000 francs ; au bassin du Fer à cheval, près du canal, 145 000 francs.

Cet aperçu, sans parler d’autres restaurations nombreuses et des travaux d’entretien proprement dits, indique ce qui a été fait et aussi tout ce qui reste encore à accomplir. On ne saurait, d’ailleurs, constater sans satisfaction l’importance attachée par les rapporteurs des commissions du budget et des finances, à la Chambre des députés et au Sénat, à des questions qui ne paraissaient point, pendant la période précédente, inspirer à leurs devanciers la même sollicitude. On paraît s’être enfin rendu compte que l’heure est venue de faire, en faveur de Versailles, sans lésiner et en se conformant à un plan d’ensemble soigneusement étudié, des sacrifices qui, à vrai dire, seront plus apparens que réels. Versailles ne contribue-t-il pas à attirer dans notre pays, dans notre capitale, d’innombrables étrangers ? Et, se plaçant au point de vue du prestige de la France, auquel se rattache cet héritage historique et artistique, l’Etat n’a-t-il point le strict devoir de comprendre qu’il ne doit le laisser ni disparaître, ni s’amoindrir ?

Pour y réussir, il faudrait s’appliquer de plus en plus à rétablir ou à raffermir ce que nous appellerions volontiers les grandes lignes de Versailles, qui sont comme sa structure même : les façades ; la chapelle dont la voûte menace ruine ; les grandes constructions de l’Orangerie, — justement admirées par les hommes de l’art, — que l’on a commencé à consolider, mais qui réclament encore un travail considérable ; les appartemens où les parquets et les plafonds attendent une réfection devenue indispensable et qu’on ne devra accomplir qu’en prenant le plus grand soin des peintures, des sculptures, des boiseries, qui décorent cette suite de salons incomparables.

Dans le parc on a, pour l’instant, presque assez fait en ce qui concerne les bassins et les jeux d’eau, avec lesquels il faut toujours s’attendre à de coûteuses surprises. Mieux vaudrait reporter une notable partie des crédits sur le renouvellement des plantations et sur une sérieuse remise en état de l’accès même du château dans les cours duquel on se lasse de voir, entre des pavés lamentables, une herbe épaisse, et aussi un trop grand nombre de bâtimens délabrés, — les sénateurs et députés pourront s’en rendre compte de visu dans la cour où est l’entrée du Congrès. Ce qui n’est pas moins urgent, ce serait d’achever la réfection des façades sur les jardins ; déjà l’on y a beaucoup travaillé, mais, ici comme ailleurs, l’œuvre entreprise a été retardée par le manque d’argent, ainsi que le prouvent, avec une évidence fâcheuse, les déplaisans étais qui continuent à soutenir les murs de l’aile nord, entre la chapelle et le théâtre. Il n’est guère moins désirable que l’on finisse de replacer, sur les balustres du château, les trophées qu’on en avait jadis retirés bien à tort. Ils sont inséparables de l’œuvre architecturale de Mansart ; ils donnent à cette longue façade de 650 mètres, dont ils rompent la monotonie, plus d’élévation et plus d’élégance ; ils précisent le caractère de triomphe et d’apothéose que Louis le Grand avait entendu imprimer à sa solennelle résidence. Une modification qui, croyons-nous, ne serait pas moins heureuse consisterait à rétablir les grandes perspectives du parc, telles qu’elles existaient jusqu’au règne de Louis XVI. Qu’on laisse les voûtes en arceaux qui sont fort belles dans les allées latérales, mais que l’on supprime, sur le Tapis vert, par exemple, les arbres plantés en avant des charmilles ; ils nuisent aux statues et aux charmilles elles-mêmes, détruisant d’une part la grande et belle harmonie qui existait entre les nobles lignes de celles-ci et les berges du Canal et empêchant, de l’autre, de voir le château apparaître dans son majestueux développement, masqué qu’il est, en partie, par l’épaisse frondaison de ces arbres qui devraient être, comme autrefois, non pas devant les charmilles, mais derrière.

Si incomplets, cependant, que soient encore les travaux effectués soit dans les jardins, soit à l’extérieur du château et des Trianons, ils se chiffrent par des sommes élevées. Sauf quelques exceptions, — par exemple, le salon d’Hercule, l’un des plus beaux du palais, et les cabinets Louis XV dont l’admirable décoration est à peu près intacte, — on n’a presque rien fait pour l’intérieur des appartemens qui ont beaucoup souffert des atteintes du temps, du passage d’hôtes irrespectueux ou malfaisans, et aussi d’accidens qu’on ne put empêcher durant la longue période pendant laquelle les toitures demeurèrent en mauvais état ; il y aurait, à cet égard, de navrans détails à enregistrer sur quelques-uns des plus beaux plafonds, à commencer par la superbe voûte de la chapelle. Les parquets, en maints endroits, laissent, eux aussi, beaucoup à désirer. Il y a plusieurs années, le rapporteur du budget des Beaux-Arts, M. Berger, signalait que « la prudence ordonne de les sonder, notamment dans la galerie des Glaces et les grands appartemens, où des affaissemens très apparens indiquent qu’il faut procéder à de sérieuses consolidations. » Ces plaintes et ces craintes n’étaient que trop motivées. Lors de la grande soirée donnée à Versailles pendant l’Exposition de 1878, on avait été obligé d’étayer la galerie des Glaces, et l’on dut renouveler celle précaution, lors de la célébration du centenaire des États généraux, en 1889, et de la visite des souverains russes, en 1896. Un autre vœu des amis de Versailles serait de voir rendre enfin à sa destination première la salle de l’Opéra, qui tient dans les annales du château une place si notable, depuis les pompeuses représentations du mariage de Marie-Antoinette avec le Dauphin qui devait être Louis XVI, bientôt suivies du trop fameux banquet des gardes du corps, jusqu’à ces nombreuses et émouvantes séances de l’Assemblée nationale de 1871, au lendemain de la guerre, pendant la Commune, lors du vote de la Constitution. A ceux qui entendirent jadis ces retentissans débats et qui retournent dans cette enceinte solitaire, il semble encore revoir, au fauteuil présidentiel, Grévy ou Buffet. Ce fut à cette tribune qu’on entendit Thiers, Dufaure, Gambetta, Broglie, Jules Favre, Chesnelong, Bocher, Challemel-Lacour, Dupanloup, Jules Simon, Laboulaye et tant d’autres orateurs, sans oublier celui qui est mort récemment et qui y remporta un si éclatant succès, le jour où, dans un discours enflammé, traduisant l’effervescence presque unanime de l’Assemblée, il lança à l’adresse de Napoléon III, qui se survivait encore, l’apostrophe célèbre : « Varus, Varus, rends-nous nos légions ! » Mais c’est bien moins du passé historique de cette salle, qu’il s’agit ici que de son caractère artistique, qu’il serait si intéressant de lui restituer et qui, naguère, faisait, avec raison, dire au rapporteur du budget des Beaux-Arts, alors M. Dujardin-Beaumetz : « Il y aurait à faire là la plus délicieuse restauration… On retrouverait dans le grenier le plafond de ce temps, celui de Durameau. L’on reverrait, dans leur éclat, les bas-reliefs de Pajou et cet étonnant foyer qui est peut-être l’une des plus ravissantes choses de cette époque… En construisant récemment un Opéra-Comique, on lui a donné une scène minuscule et on en a oublié les dégagemens ; on serait étonné de la profondeur de la scène de Versailles, aussi grande que celle de l’Opéra [10]. On y retrouverait la machinerie du temps. Il serait indispensable de gratter le badigeon noir et rouge, sous lequel le roi Louis-Philippe a caché l’ancienne et merveilleuse décoration bleu et or… On aurait rendu à l’art un de ses temples favoris. »

En vain objecterait-on à la réalisation de ce vœu, qu’émettait le rapporteur des Beaux-Arts, et dont se souviendra, nous l’espérons, le sous-secrétaire d’Etat actuel, que le Sénat tient de la loi du 22 juillet 1879 un droit sur la salle du théâtre du palais, pour l’éventualité, de plus en plus improbable, où les Chambres seraient appelées à se réunir à Versailles.

Lorsque l’Assemblée nationale, que l’on désigne vulgairement, mais à tort, sous le nom de Congrès, est convoquée à Versailles, on n’utilise jamais la salle de l’Opéra, les travaux parlementaires n’ayant d’autre théâtre que la grande salle, construite, en 1875, par M. de Joly, dans l’ancienne cour de Monsieur et spécialement affectée à la Chambre des députés.

La loi du 22 juillet 1879, qui n’a nullement le caractère constitutionnel et qu’une simple loi suffirait dès lors pour abroger ou pour modifier, dit dans son article 3 :

« Les divers locaux du palais de Versailles, occupés par le Sénat et la Chambre des députés, conservent leur affectation.

« Dans le cas où, conformément aux articles 7 et 8 de la loi du 27 février 1875, relative à l’organisation des pouvoirs publics, il y aura lieu à la réunion de l’Assemblée nationale, elle siégera dans la salle actuelle de la Chambre des députés.

« Dans le cas où, conformément à l’article 9 de la loi du 24 février 1875 sur l’organisation du Sénat et à l’article 12 de la loi du 16 juillet 1875 sur les rapports des pouvoirs publics, le Sénat sera appelé à se constituer en cour de justice, il désignera la ville et le local où il entend tenir ses séances. »

De ces textes très précis, il résulte que, sans toucher aux lois constitutionnelles, on pourrait aisément rendre son ancienne affectation à la salle de l’Opéra du château qui, même éventuellement, n’est à aucun degré, ni la résidence obligatoire du Sénat, ni le siège de la Haute-Cour. Rien ne serait plus facile que de régler cette question par un simple accord entre les Chambres et le gouvernement. Ce qu’on pourrait faire, en tout cas, ce serait, sans nul retard, la questure du Sénat y ayant consenti, de rouvrir l’accès de l’Opéra, du côté de cette galerie des Tombeaux, dont le nom eut tant de retentissement à l’époque où elle était la salle des Pas-Perdus de l’Assemblée nationale. On permettrait ainsi aux visiteurs du Musée de pénétrer dans l’Opéra, sans être obligés de sortir du palais pour aller, rue des Réservoirs, chercher la difficile entrée de la cour du Maroc, d’où l’on vient seulement de faire disparaître, — tant sont fortes la puissance et la durée du provisoire, — l’étroit et obscur couloir en planches qu’on avait établi en mars 1871, pour permettre au public de pénétrer dans la salle de l’Assemblée. Il serait d’autant plus désirable de rendre ceinte partie du château à sa destination première que, par son ampleur et par la beauté de sa décoration, qui, rétablie telle qu’elle était et telle qu’elle doit être, lui restituerait son ancien éclat, ce théâtre reste un des plus remarquables qui existent. Avec son beau foyer et ses gracieuses dépendances, il est le complément indispensable du château. Naguère, lorsque le Président de la République a fait aux souverains étrangers les honneurs de Versailles, on a pu constater jusqu’à quel point la salle de l’Opéra fait défaut à ces réceptions [11]. Faut-il ajouter que, tant qu’elle sera dans l’état actuel, il ne sera point possible aux riches amateurs qui ont proposé de prendre à leur charge les frais de représentations qui offriraient tant d’intérêt, d’y remonter dans leur vrai cadre les plus belles œuvres musicales ou dramatiques du XVIIe et du XVIIIe siècle. Peut-on espérer que ces réclamations aussi légitimes qu’intelligentes seront enfin entendues ?

Les restaurations sur lesquelles nous venons d’insister, et d’autres encore, apparaissent comme d’autant plus désirables que, pour les grandes fêtes officielles, vraiment dignes de la France, que les pouvoirs publics sont appelés à donner, on ne saurait nulle part trouver rien qui soit comparable à Versailles. Les Tuileries ont disparu ; l’Elysée, par ses dimensions, est insuffisant ; Fontainebleau et Compiègne, qui présentent de bien moindres ressources sont trop éloignés, surtout si l’on n’y veut pas faire un séjour prolongé. Versailles, au contraire, surtout avec les nouvelles facilités de parcours et d’accès offertes par la ligne des Invalides, est, à cet égard, une annexe de Paris, dont la population peut, très largement, ainsi qu’on le voit en toutes circonstances, profiter des fêtes qui y sont organisées. Combien pourraient-elles être plus belles, plus attrayantes, si l’on voulait tirer parti des estampes, des gravures, des documens de toute nature renfermant, sur les fêtes qui eurent lieu dans ce même cadre de Versailles, les renseignemens les plus précis.

Croit-on, pour n’en citer qu’un exemple, que, récemment, lors de la visite du jeune roi d’Espagne, qui admira tant Versailles, il ne se fût point attaché un agrément tout particulier à la reproduction, même partielle, de la fête qui y fut célébrée, le 27 août 1739, à l’occasion du mariage de Madame Elisabeth (Madame Première), fille de Louis XV avec don Philippe, duc de Parme, second fils du roi d’Espagne ? Circonscrite dans les parterres du Nord et du Midi et sur la grande terrasse du château, cette fête offrit un superbe décor. On y voyait un temple d’ordre ionique surmonté d’une balustrade décorée des armes de France et d’Espagne ; de chaque côté, s’élevaient, en ailes, deux portiques, divisés en arcades et laissant apercevoir la perspective au travers ; les chiffres du Roi y étaient plusieurs fois répétés en des allégories : la Renommée, la Paix, l’Abondance et plusieurs autres. Les fontaines des Combats des animaux formaient deux motifs s’élevant au-dessus du couronnement de la décoration et représentant, l’un le Tage et la Seine unissant leurs eaux, l’autre la Sagesse et la Vertu soutenant le chiffre du Roi et celui de la Reine. Des allégories complétaient cet ensemble : c’était Jupiter, sur son aigle, commandant à des Cyclopes d’éteindre leurs feux dans la mer et à d’autres de ne s’occuper qu’à forger les traits de l’Amour. Tous les motifs d’architecture étaient peints en marbre blanc enrichi d’attributs d’or ; dans les parties pleines des entre-colonnes étaient des médaillons enrichis de cadres d’or et supportés par des palmes et des branches de lys. Quels beaux effets pourrait-on tirer de ces rééditions du passé !

On entrevoit tout ce qu’il y aurait d’important et d’intéressant à faire à Versailles. Mais il y est quelque chose de beaucoup plus pressé, car, si cette tâche première, et en quelque sorte préjudicielle, n’est accomplie, tout le reste est exposé à s’effondrer, à s’évanouir en un nuage de flamme et de fumée. Vînt-il à disparaître, le musée national, quelques regrets que causât sa destruction, pourrait, ici ou là, être reconstitué. Il n’en est pas de même du château : sa perte serait irréparable. Le croirait-on ? Le palais de Versailles n’est pas encore, à cette heure, en état de défense contre l’incendie, qui le guette depuis plus d’un siècle et dont une simple imprudence pourrait faire tout à coup une cruelle réalité.

Avec la présence quotidienne de l’Assemblée nationale et du Sénat, pendant près de neuf ans (1871-1879), dans une salle dont les dessous et les dépendances étaient encombrés de toiles, de décors, de matières inflammables, avec l’installation permanente, au château même, des employés et de leurs familles et, plus tard, avec l’établissement provisoire, mais infiniment dangereux, de milliers de lampes électriques dans les grands appartenions lors de la visite du Tsar à Versailles, c’est presque miracle qu’un désastre ne se soit point produit. Pour combattre toutes ces causes d’incendie, le château ne disposait que de trois petites pompés à bras. Aujourd’hui même, si le feu venait à prendre quelque importance, les secours locaux seraient absolument insuffisans, un délai de plusieurs heures étant indispensable pour permettre aux pompiers de Paris et à leur matériel d’arriver sur le lieu du sinistre. Aussi, depuis plusieurs années, l’architecte, le conservateur, la municipalité de Versailles, le préfet de Seine-et-Oise, la presse, interprètes du vœu unanime de la population, n’ont-ils cessé de signaler la gravité de ce péril.

Malgré leurs cris d’alarme, on n’avait encore, en 1903, voté aucun crédit : « On ne comprend pas, disait alors une pétition de l’Association artistique et littéraire, comment l’Etat peut rester indifférent, en présence d’un danger dont il serait la première victime… Que l’on ne vienne pas dire que le remède coûterait trop cher ; l’Etat n’a pas cette excuse. Les revenus, tant du service des eaux que des différentes locations dans le Parc et les Trianons, ainsi que les coupes de bois, rapportent plus de 300 000 francs, « — le service des eaux donnant, à lui seul, un revenu net de plus de 250 000 francs, — et l’on hésiterait à dépenser environ la même somme pour empêcher un anéantissement complet. »

Enfin ces réclamations eurent un écho. Sur la somme totale de 200 000 francs, jugée nécessaire pour l’exécution de l’ensemble des travaux de défense contre l’incendie, un premier crédit de 50 000 francs fut voté pour l’exercice de 1904. Il a été renouvelé en 1905. Mais pourquoi procéder à ces travaux avec une aussi peu sage lenteur ? Quoi de plus urgent que de les hâter, de les finir, en ne laissant pas plus longtemps de telles richesses artistiques, de pareils souvenirs à la merci d’un accident qui deviendrait, très vite et fatalement, une catastrophe ?


III

Lorsqu’on prétend que le musée de Versailles « ne répond plus à ce que l’on doit attendre d’un musée d’histoire, » on montre trop de sévérité. Où que ce soit, il n’en est, à vrai dire, en son genre, ni un plus complet, ni un plus remarquable. Qu’il y ait de nombreuses améliorations à y réaliser ; que l’on doive, même après les justes éliminations qui ont été faites, retirer de ses galeries, pour les remplacer par d’autres, certaines toiles vraiment trop faibles, brossées à la hâte sur l’ordre de Louis-Philippe, que l’âge et les événemens talonnaient, c’est à la fois très exact et très désirable. Cela ne signifie nullement que le caractère, avant tout historique, du musée, tel que le conçut, dans ses principales lignes, son fondateur, ne doive pas être maintenu. L’ordre chronologique, quoi qu’on en ait dit, offre un réel intérêt, en permettant de suivre, dans son essor et dans son unité, l’histoire même de la France, — dans la galerie des Batailles par exemple, — ou d’avoir une vue d’ensemble sur telle ou telle période de nos annales nationales, comme dans les salles des Croisades, les galeries consacrées aux fastes de la monarchie, les salles des guerres de la Révolution et de l’Empire, celles des guerres d’Afrique, de Crimée, d’Italie, pour ne rappeler que quelques-unes de celles que le public visite toujours avec le plus d’empressement et de curiosité. Loin donc d’abandonner ou de laisser tomber en désuétude cet ordre chronologique qui traduit une pensée patriotique, très juste, très louable, il faudrait, au contraire, reprendre et poursuivre l’exécution du plan primitif, en y apportant, comme l’a fait, à maintes reprises, le conservateur actuel, M. de Nolhac, notamment dans les salles du rez-de-chaussée et dans l’attique Chimay, plus de discernement et plus de goût qu’on n’en consacra autrefois à une œuvre digne de servir de type et de modèle, trop précipitée.

A cet égard, il reste beaucoup à faire ; l’espace ne manque pas à Versailles. Les salles du bâtiment affecté à la Chambre des députés, où se réunissaient ses commissions, et qui sont à présent tout à fait démeublées, semblent faites exprès pour recevoir de nombreuses suites de tableaux et des collections de médailles, de documens, d’objets de tout ordre. On y créerait très facilement une galerie de portraits qui pourraient être placés avantageusement, dans un jour propice, sans y être entassés et souvent difficiles à voir, comme ils l’étaient ou le sont encore dans les anciennes galeries. Dans ces salles nouvelles, tout en conservant et en complétant la série des toiles consacrées aux hommes de guerre ou aux victoires de notre armée, on aurait, ou jamais, l’occasion de tenir compte de réflexions fort judicieuses faites dès longtemps au sujet de lacunes singulières dans ce musée dédié à toutes les gloires de notre patrie.

Peut-on oublier que la France n’est pas seulement un pays qui a eu des monarques nombreux et qui s’est battu à peu près avec tous les peuples ? C’est une nation qui a répandu sur le monde entier les bienfaits pacifiques de sa lumineuse intelligence. « Une promenade dans notre musée national devrait nous faire assister à ce spectacle magnifique de la formation et du développement d’une grande race. Qu’y avait-il de plus séduisant que de tracer, à l’aide des arts, l’épopée intellectuelle de ce vaillant et ardent conquérant d’idées, qui s’appelle le peuple français ? Mais, dans ce prétendu panorama de notre histoire, rien n’est plus absent que le peuple. Il ne paraît guère que comme Louis XIV et Napoléon l’aimaient : revêtu de l’uniforme. On chercherait en vain un paysan à son sillon, un ouvrier à son industrie, un artiste à son atelier. Là aussi, cependant, il y aurait bien des gloires à honorer, d’autant plus dignes de recevoir les hommages de notre temps qu’elles ont été le plus souvent méconnues ou outragées par les siècles passés. L’histoire littéraire qui, à elle seule, formerait un ensemble si intéressant, est trop souvent comme absente, l’histoire religieuse n’a pas été plus favorisée. Cette même aridité mesquine a desséché nos annales politiques. Où sont les vivans témoignages de nos luttes communales si dramatiques, si bien peintes par Augustin Thierry ? Où chercher les images si facilement pittoresques de nos ancêtres, les Gaulois ? Et, pour les siècles suivans, devinerait-on qu’il y a eu dans notre histoire un cycle provençal, un cycle bourguignon, un cycle breton ? Un esprit maladroitement centralisateur a tout unifié pour donner à l’ensemble un ton également faux et terne [12]. »

En s’inspirant de ces considérations, l’on ne ferait guère, au surplus, que se conformer au plan d’ensemble tracé avant 1848. Après avoir quelque peu tâtonné, Louis-Philippe, en dépit des erreurs de détail et des fautes de goût qu’on relève dans l’exécution de ses projets, vit nettement ce qu’il fallait faire de cet immense palais : un musée monarchique dans les grands et petits appartemens qui sont, ainsi que les Trianons, des œuvres d’art uniques ; un musée de la France nouvelle dans le reste du château. A cet égard, le rapport de M. de Montalivet renfermait un paragraphe qui n’a pas été assez remarqué ; faisant une part très large aux gloires civiles de tout ordre, — littérateurs, artistes, hommes d’Etat, inventeurs, magistrats, professeurs illustres, — il proposait de leur consacrer toute la partie du palais de Versailles, dont dispose actuellement la Chambre des députés. La Révolution de 1848 arrêta la réalisation de ce programme. Pourquoi ne le reprendrait-on pas ?

Ajouterons-nous que l’on ne saurait trop hautement approuver le caractère des récentes acquisitions, faites en faveur du musée. L’on pourra s’en assurer en parcourant les salles du rez-de-chaussée où l’on voit à présent tant de portraits, de tableaux, de bustes qui ont le double caractère d’ouvrages d’une réelle valeur artistique et d’authentiques documens.


IV

Pour constituer à Versailles un musée décoratif des XVIIe et XVIIIe siècles, qui serait sans rival, il suffirait de compléter ce qui, dès l’origine, avait été essayé dans la chambre de Louis XIV et dans quelques pièces avoisinantes. Il s’agirait de continuer à meubler dans le goût du temps, avec des meubles authentiques, les grands et petits appartemens de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, qui, ayant gardé à peu près intactes leurs décorations si variées, dues à des artistes tels que Lebrun, Coysevox, Coustou, Claude Perrault, Le Hongre, Le Gros, Tubi, les frères Marsi, Ballin, les Keller, Girardon, les Coypel, Jouvenet, Lespingola, Sarrazin, Lerambert, Lemoyne, Robert de Cotte, Bouf-fron, Vassé, Le Goupil, Roumié, Verbeckt, les Rousseau, les Caffieri, Boucher, de Troy, Nattier, les Vanloo, Parrocel, Lancret et tant d’autres, forment le milieu le mieux approprié au musée nouveau. On peut pressentir l’aspect absolument différent de celui d’aujourd’hui, qui serait tout aussitôt celui de ces appartemens, en se rappelant la luxueuse apparence, l’attrait, la vie, en un mot, qu’ils avaient reprise, lorsqu’ils furent provisoirement remeublés, à l’occasion de la visite de l’empereur et de l’impératrice de Russie. Peut-être ce brillant souvenir était-il présent à l’esprit du rapporteur du budget des Beaux-Arts, M. Dujardin-Beaumetz, lorsque, peu de temps après, il écrivait : « Dans le bel ensemble décoratif qu’offre Versailles, le mobilier manque, et cette absence cause un regret unanime. L’ancien mobilier du château a été vendu pendant la Révolution. Il existe dans les ministères et aussi au Garde-Meuble un certain nombre d’objets mobiliers qui n’y rendent qu’un service relatif et qui compléteraient heureusement la décoration des galeries de Versailles. Nulle part le mobilier des deux derniers siècles ne serait dans un cadre plus approprié. Les appartemens de Versailles constituent un véritable musée ; le mobilier en compléterait la signification ; les quelques meubles qui garnissent l’appartement de Marie-Antoinette montrent tout l’intérêt que reprendraient les appartemens de Louis XIV et de Louis XV si, par la restitution de leur ameublement, leur ancienne physionomie leur était partiellement rendue. »

Jamais, en effet, on n’exprimera assez de regrets pour la disparition du mobilier qui décorait le château de Louis XIV. Saint-Simon qui, pourtant, n’aimait guère Versailles, s’en est fait lui-même l’interprète : « Lorsqu’en 1709, l’année du grand hiver, dit-il, il fut question, parmi les courtisans, de faire le sacrifice de la vaisselle et des objets de luxe qu’ils possédaient, on se souvint des railleries de l’étranger, lorsqu’en la guerre de 1688, tant de précieux meubles d’argent massif, qui faisaient l’ornement de la galerie et des grands appartemens de Versailles, furent envoyés à la Monnaie, jusqu’au trône d’argent ; le souvenir du peu qui en revint et de la perte inestimable de ces admirables façons, plus chères que la matière, détermina plusieurs ministres à s’opposer à ce projet. Cependant, malgré ces raisons, le Roi persista. »

Brillamment reconstitué sous Louis XV et sous Louis XVI, ce mobilier de Versailles comptait des pièces littéralement uniques et merveilleuses. On apprécie toute leur beauté par celles que l’on admire, — tel le bureau de Louis XV, — au Louvre, dans les salles du mobilier national ou au nouveau Musée des arts décoratifs. Mais pour savoir à peu près ce qu’était cet ameublement, il y aurait mieux à faire encore ; il faudrait aller à la préfecture de Versailles, aux Archives de Seine-et-Oise, si riches en documens, consulter les inventaires relatifs à la vente ordonnée par la Convention. Pièces en mains, on y constate quelle incroyable quantité de meubles renfermaient le château de Versailles et ses dépendances [13]. Elle était telle que cette vente se poursuivit, sans aucune interruption, du 25 août 1793 au 20 août 1794 [14]. Elle fut le triomphe des huissiers, des fripiers et aussi des quelques rares amateurs auxquels la Révolution pouvait laisser le loisir et l’argent nécessaires à la recherche et à l’acquisition des belles choses.

Ce ne fut pas sans quelque solennité que s’ouvrit cette vente gigantesque. Le premier procès-verbal débute ainsi :

« L’an 1793, le deuxième de la République, le dimanche 25 août dix heures du matin, en vertu du décret de la Convention nationale du 10 juin dernier qui ordonne la vente des meubles et immeubles de la ci-devant liste civile.

« Les citoyens Joseph-Mathurin Musset et Charles Delacroix [15] représentans du peuple, commissaires pour la vente des dits meubles et immeubles, section de Versailles, assistés du citoyen François-Antoine Bagueris, secrétaire greffier de ladite commission, ont requis le soussigné Jacques-François Thévenin Durozay, huissier audiencier au tribunal du district de Versailles y demeurant rue Neuve, n° 9, 3e section, de se transporter à l’instant au château de Versailles dans un logement en faisant partie situé cour dite des princes, occupé par la ci-devant princesse Lambale (sic) à l’effet, au désir des affiches apposées en la ville de Versailles, de procéder à l’instant à la vente et adjudication au plus offrant et dernier enchérisseur de tous les meubles et effets mobiliers provenant du Petit Trianon d’après l’inventaire qui en a été fait par lesdits citoyens commissaires, lequel huissier satisfaisant audit réquisitoire après qu’il s’est trouvé nombre suffisant de personnes marchands et autres a procédé à ladite vente en la présence desdits citoyens commissaires et encore en présence des citoyens Claude Mesnier et Jean-Louis Lavigne, commissaires nommés par le district de Versailles. »

Dans cette immense enchère les huissiers désignés par l’autorité se relèvent à tour de rôle, chacun d’eux ayant sa décade, pour procéder à la vente de tous ces objets, parfois si beaux que les termes mêmes des procès-verbaux de prisée et de saisie laissent percer un sentiment d’admiration « pour ces meubles de la plus grande richesse et dorure, d’après les dessins des plus habiles artistes. » On ne saurait être surpris de cette impression, lorsqu’on lit la description « de ces meubles complets de brocart d’or, » ou bien « de magnifique brocart et argent, brodé aussi en or et argent, en paillettes sur un fond cramoisi, de velours bleu, brodé d’argent ou de damas bleu dessin à palmes ; » — ce dernier, « orné de galon d’or et franges à tête, torsades à paillettes d’or, des bois dorés et sculptés, composé d’un lit de 6 pieds de large et de 7 pieds de long, les colonnes du chevet de 11 pieds 11 pouces de haut, l’impérial en voussure composé d’une riche corniche à ornemens sculptés et dorés avec ses étoffes d’une tapisserie en quatre pièces, quatre parties de portière, quatre parties de rideaux de croisées, de gros de Tours, deux fauteuils avec leurs carreaux, douze ployans, un paravent à six feuilles et un écran, le tout de pareil damas bleu et galonné d’or. » Parfois la lutte s’anime et le montant de l’adjudication dépasse de beaucoup celui de la mise à prix, mais c’est assez rare et, lorsque, à la fin de la vente, on fait le récolement des objets qui n’ont pas trouvé acquéreur [16], les commissaires formulent des observations, qui prouvent que beaucoup de ces meubles superbes furent adjugés à vil prix.

Tout fut donc mis à l’encan, depuis les mobiliers les plus somptueux, les tentures les plus riches, les œuvres d’art vraiment uniques des appartemens royaux, depuis le trône désigné sous le nom de « dais de Jupiter, » jusqu’aux ustensiles les plus vulgaires.

Pendant un an, — toutes ces liasses de procès-verbaux en font foi, — la vente ne discontinue pas et, quand elle est officiellement close, il reste encore, invendus, nombre d’objets rares et précieux que l’Etat destine à des échanges, vend, s’il en trouve l’occasion, à des particuliers, ou réserve pour les collections nationales. Dès le début, d’ailleurs, les administrations publiques avaient puisé, à pleines mains, dans le garde-meuble royal, et la Convention, comme pour affirmer sa victoire sur la monarchie, dont elle avait pris la place aux Tuileries, s’était fait livrer tout ce qui lui avait paru à sa convenance. Un cahier est plein du détail des meubles requis par la Convention (tables, bureaux, chaises, fauteuils, tapis, canapés, lits, tentures de toute sorte), dont ses délégués donnent décharge au séquestre de Versailles [17]. Les hospices et les hôpitaux reçurent à peu près tout ce qui fut enlevé des caves et des cuisines du Grand-Commun, naguère appelées le Gobelet et la Bouche. D’autres réquisitions furent moins justifiées, celles, par exemple, de Léonard Bourdon qui réclame « pour servir à la maison nationale d’éducation des orphelins de la patrie, à Paris » de fort beaux tapis d’Aubusson et un lustre de cristal de Bohême à branches et à tiges argentées provenant de la Comédie du château.

A la manufacture d’armes de Versailles on attribue les outils dépendant « du laboratoire de serrurerie de Capet » (meule mécanique, double roue en cuivre, laminoirs, etc.), le tout évalué à 1 983 litres [18]. Un particulier achète une table et le pourtour d’une laiterie, en marbre blanc veiné, pour 514 livres. Forge et laiterie, — plaisirs intimes de ce roi et de cette reine qui, comme pour complaire à l’ombre de Rousseau, jouaient à l’ouvrier et à la fermière, — se retrouvent dans ces enchères, aussi bien que tout l’attirail du veneur infatigable qui chassait encore, à l’heure même où la populace parisienne envahissait le château, le 5 octobre 1789. Sur réquisition de la municipalité de Versailles, le 17 août 1792, presque au lendemain de la prise des Tuileries, le porte-arquebuse du Roi remet les 78 fusils simples, les 5 fusils doubles, les pistolets garnis d’argent, poires à poudre, et autres objets que Louis XVI lui avait confiés.

Dans ces dossiers si nombreux, les liasses succèdent aux liasses, évocatrices du passé : « Bouche de Capet — Menus plaisirs et spectacles de Capet — garde-robes de Capet et sa femme — écuries de Capet et sa femme — vennerie (sic) de Capet — mobilier des frères, sœurs, neveux et tantes de Capet, de la ci-devant Adélaïde, du ci-devant Dauphin, de la ci-devant Lamballe, — toutes les splendeurs de la royauté, devenues ses ruines, défilent en ces criées à la fois prodigieuses et lamentables. C’est, refaits, à sa manière, par la Terreur, l’état de la maison du Roi, celui de la maison de la Reine, celui des princes et grands dignitaires. Quel contraste avec l’almanach royal de 1789 ! L’effondrement d’un passé séculaire est là tout entier. Puis, « comme il ne reste plus rien à vendre, » suivant l’expression même du dernier procès-verbal, a lieu la clôture de cette vaste liquidation, qui prend fin au lendemain du 9 thermidor. L’attirail de la royauté était allé rejoindre la royauté elle-même ; celle-ci avait succombé sous le couteau de la guillotine, celui-là s’était dispersé aux feux des enchères, et ces deux opérations avaient en quelque sorte été simultanées et concordantes. Fait pour la monarchie, le mobilier de Versailles avait disparu avec elle et, nous l’avons vu, peu s’en était fallu qu’il n’en fût de même du château. C’est ainsi que tout se tient : sunt lacrimæ rerum.

De ce mobilier, il subsiste, cependant, de somptueux vestiges, et c’est avec raison que, naguère, le rapporteur du budget des Beaux-Arts au Sénat, M. Deandreis, souhaitait, lui aussi, que « les meubles, bronzes, tapisseries, formant le riche fond du mobilier national, dispersés sans motif valable et exposés à tous les dangers dans les ministères, les administrations, les ambassades à l’étranger, ou bien enfouis dans les réserves du garde-meuble et inutilisés, fussent réunis à Versailles, mis en valeur dans ce cadre unique, auquel ils rendraient un peu de la vie d’autrefois ; ils contribueraient à la renaissance de notre grand palais, en même temps qu’ils seraient plus intéressans aux yeux du public. »

Ce n’est pas moins justement que l’auteur de ce rapport faisait remarquer que, si les salles du mobilier créées au Louvre jouissaient de la vogue la plus légitime, tous les meubles de style qu’on y a réunis bénéficieraient d’un beaucoup plus harmonieux classement dans les salons de Versailles ; ils y reprendraient toute leur valeur, à côté des modèles de l’art décoratif français, au temps de sa plus éclatante période : boiseries, plafonds, peintures, bronzes, qui sont de purs chefs-d’œuvre.

Pour se représenter, tant soit peu, tout ce que Versailles, même après les dévastations commises par les invalides qu’y avait casernés le Directoire ou par les maçons du roi Louis-Philippe, renferme de précieux, il faudrait dresser un véritable catalogue. Dans tout le château, l’art du XVIIe et celui du XVIIIe siècle sont représentés de la façon la plus brillante. Quoi de plus charmant, pour ne citer que cet exemple, que le décor, même tronqué, de la chambre de la Reine ou que les boiseries de l’appartement du Dauphin dues à Verbeckt, dont l’œuvre, l’une des plus considérables et des plus précieuses du règne de Louis XV, a été particulièrement signalée naguère par MM. de Nolhac et Pératé comme celle d’un remarquable artiste qui « au service d’une main experte mettait un esprit si aimablement inventif. » Est-il rien de plus ingénieusement joli que ces dauphins qui sont les motifs d’appui de la grande glace et au-dessus desquels jaillissent, en bouquets, des gerbes de roseaux, mêlés de roses, dont sortent des tritons ? Au plafond, s’ébattent des cygnes, des nymphes sortent des eaux, tandis qu’aux quatre angles de cette chambre à coucher, d’une si concordante et gracieuse harmonie, se détachent des médaillons d’or ornés de rustiques emblèmes des saisons et que des coqs aux ailes éployées chantent un réveil qui, dans un tel cadre, ne pouvait qu’être agréable.

Peut-être objectera-t-on qu’après l’ouverture du musée du pavillon de Marsan, qu’avait précédée celle des salles du mobilier national, un autre musée d’art décoratif risquerait de faire double emploi avec ces deux créations. Il serait plus exact de dire que, depuis l’inauguration du Musée des arts décoratifs, les salles du mobilier national, dans ce même palais du Louvre, offrent, pour l’étude des arts de l’ameublement, beaucoup moins d’utilité qu’auparavant, puisque le nouveau musée, dès maintenant l’un des plus beaux de l’Europe, abonde en objets d’art, en documens de toute nature, aussi rares qu’admirablement choisis. Mais ce qui est plus vrai encore, c’est que le musée des arts décoratifs, à Versailles, aurait un caractère tout différent de celui qui existe à Paris. Si bien aménagées qu’elles soient, les salles du mobilier national, au Louvre, ne laissent guère d’autre impression que celle d’un somptueux magasin, d’un riche garde-meuble, où sont mis en réserve, un peu au hasard, des objets d’un prix inestimable, mais parfois fort disparates. Quant au nouveau musée du pavillon de Marsan, il est, avant tout, destiné à fournir les élémens d’une étude comparative des diverses périodes, non seulement pour l’art français, mais aussi pour l’art étranger, pour l’art universel.

A Versailles, certes, comme au Louvre, comme au pavillon de Marsan, on aurait sous les yeux de fort beaux modèles et l’on pourrait s’en inspirer ; on y reverrait, en outre, dans leur milieu, sans qu’ils fussent mêlés ou juxtaposés à des objets datant d’autres époques ou ayant une destination différente, les meubles d’une même période, appropriés aux pièces qu’ils garniraient. Dans le palais de la monarchie, ils reprendraient leur vraie place ; ces pièces étaient faites pour ces meubles qui, eux-mêmes, avaient été faits pour ces appartemens. On rétablirait ainsi un ensemble, un tout, plein d’harmonie, de splendeur ou de grâce, que l’on ne saurait reconstituer nulle part ailleurs ; le goût français y reparaîtrait avec toute sa distinction, avec tout son éclat. S’il est des supériorités qui risquent de ne plus nous revenir, celle-là nous reste, incontestée ; une fois de plus l’Exposition de 1900 permit de la constater. Pourquoi ne point la remettre en son plein relief, dans un lieu qui en conserve, à peu près intacte cette puissante empreinte, dont c’est une satisfaction, presque une consolation, de nous glorifier ?

Les moyens, comme les idées sans doute, ne manqueraient pas pour rendre plus attrayant encore ce musée de l’art décoratif français, au XVIIe et au XVIIIe siècle, qui, à Versailles, serait si exceptionnellement bien placé. Sur les vastes parois de pierre des galeries, des vestibules, des grands escaliers, il y aurait un cadre tout préparé pour les tapisseries, si nombreuses et si belles, datant de ces mêmes époques, que possède l’Etat et qui, promenées, à tout instant, sous le moindre prétexte, d’un endroit à un autre, mériteraient tant une installation permanente et bien comprise. Au château de Versailles, pour lequel furent tissées presque toutes ces remarquables tapisseries, cette installation serait toute trouvée, elle serait assurée de très nombreux visiteurs, et, ce qui est bien aussi un argument, elle ne coûterait rien ou presque rien. Ces murs aujourd’hui vides et nus, à l’aspect désolé, livreraient alors aux regards charmés ces merveilles d’un art essentiellement français qui, pour la plupart, sont sinon ignorées des amateurs, du moins ici et là disséminées ou trop peu connues de la grande majorité du public. A Florence et ailleurs, il existe de très beaux musées de tapisseries. Celui de Versailles les égalerait, les surpasserait. Que l’on se rappelle l’étonnant et superbe effet que produisaient, ici même, ces tapisseries, lorsqu’on en décora plusieurs des appartenons du palais, notamment la galerie des Batailles et les cabinets de Louis XV, à l’occasion de la visite du Tsar en 1896, — visite qui, par les installations qu’elle motiva, fournit tant d’indications précises et précieuses sur ce que pourrait être Versailles, si elles y étaient rendues définitives.

Pour mesurer l’importance, la beauté qui seraient celles de ce musée des tapisseries, il suffirait aussi de se souvenir de l’exposition organisée, il y a environ trois ans, au grand palais des Champs-Elysées. Là réapparut, dans toute sa splendeur, la glorieuse histoire de la tapisserie française, qui, avec ces suites célèbres, dont les noms sont présens à toutes les mémoires, — l’histoire du Roi, les batailles d’Alexandre, les Saisons, l’histoire d’Esther et tant d’autres, — s’épanouit, si l’on peut ainsi parler, pendant ces deux siècles, en de mémorables chefs-d’œuvre. En réalité, ce ne serait qu’une restitution, faite à Versailles, d’une partie des richesses de son ancien mobilier ; en hiver, au temps du séjour de la royauté, les appartemens étaient ornés de ces tentures, dont on prenait alors un soin particulier, ainsi que le prouve la correspondance des surintendans des beaux-arts qui, s’appelassent-ils Colbert ou Louvois, d’Antin ou Marigny, ne dédaignaient pas d’en rappeler la valeur et de donner, pour leur conservation ou leur mise en place, de judicieux conseils. Il y aurait à s’en inspirer.


V

En résumé, si l’on entrait dans l’ordre d’idées ici brièvement signalé, le musée national de Versailles, institué par Louis-Philippe, subsisterait dans son ensemble ; il serait augmenté de galeries nouvelles consacrées aux hommes et aux événemens d’hier et d’aujourd’hui, complété par des portraits, des tableaux, des bustes, des statues, qui auraient une sérieuse valeur artistique et documentaire ; il prendrait de plus en plus le vrai caractère d’un grand musée d’histoire.

A ce musée historique, et comme son naturel complément, on adjoindrait deux musées nouveaux : le musée d’art décoratif du XVIIe et du XVIIIe siècle et le musée des tapisseries des mêmes époques, ces deux musées ayant l’un et l’autre, à Versailles, un cadre, en quelque sorte préexistant, qu’il n’y a qu’à remplir. A ces installations, mais en dehors, afin de ne rien faire perdre aux appartemens du château de leur royal aspect et de les montrer le plus possible tels qu’ils étaient habités, on pourrait, particulièrement dans l’aile affectée à la Chambre des députés, ajouter des collections de gravures originales ou empruntées à la Chalcographie, de médailles, de reproductions d’ouvrages, d’objets, de documens de toute sorte, relatifs au Versailles d’avant la Révolution. Ce serait là une sorte de musée Carnavalet des derniers règnes de la monarchie, qui s’enrichirait très vite, on ne saurait guère en douter en présence de tous les dons faits au Louvre et aux autres musées. Si Versailles, qui mériterait tant de voir se former, pour sa défense et sa restauration, une société semblable à celle des Amis du Louvre, se recommandait, sous cette forme nouvelle, à leur munificence, beaucoup de donateurs, — il y a dans les collections privées de si nombreuses richesses dont les possesseurs redoutent la dispersion [19], — ne manqueraient pas de lui léguer des souvenirs précieux.

Il serait facile de multiplier ces indications. Celles-ci suffisent pour marquer ce que pourrait devenir le musée de Versailles, s’il élargissait son programme ou, plus exactement, s’il reprenait, complété et développé, celui de son fondateur. En cessant d’être exclusivement un musée de peinture et de sculpture, il ne ferait, au surplus, qu’entrer dans la voie ouverte, depuis plusieurs années, au Louvre, au Luxembourg, aux expositions annuelles. Dans ces musées, dans ces expositions, des séries nouvelles ont été admises. Au Luxembourg, de très intéressantes vitrines sont affectées à la céramique, à l’orfèvrerie, aux industries d’art ; le Louvre, renferme des salles consacrées à des meubles, à des tapisseries ; dans les expositions, l’art décoratif a pris une place que ses succès ne peuvent qu’accroître. Versailles suivrait ces intelligens exemples en devenant un musée général de l’art, sous toutes ses formes. Il le serait d’autant plus naturellement et heureusement que, pour l’architecture, la sculpture, la peinture, les bronzes, les fines et exquises boiseries, bref, l’art du décor tout entier, le château est déjà par lui-même ce musée. Hormis les Invalides et la colonnade du Louvre, dans quels édifices, plus qu’en ceux de Versailles, trouverait-on une suggestive évocation de la grande période française à laquelle ils se rattachent ? Ailleurs, ils sont isolés ; ici, on les voit groupés en un grandiose ensemble qui, jusqu’en ses moindres détails, paraît comme imprégné des événemens et des hommes qui furent sa vie.

Quel intérêt offrirait Pompéi si, au lieu d’en avoir dépouillé les intérieurs, en transportant au musée de Naples et ailleurs tout ce qui les ornait, on eût laissé à leur place ces étonnans vestiges qui nous eussent rendu intact le cadre de l’existence romaine et Jusqu’à cette existence même ! N’avons-nous pas en Versailles une sorte de Pompéi de notre histoire ? Si la lave du Vésuve ne l’a pas recouvert, les flammes, puis les cendres du volcan révolutionnaire l’ont, lui aussi, pour les siècles à venir, transformé en une cité d’autrefois qui, par son aspect, par son caractère, par tout ce qui en a disparu, semble aussi éloignée de l’époque présente que le monde issu de la Révolution l’est de la société de l’ancien régime. Pour tout homme de goût, quel respect méritent ces survivantes annales de pierre, de marbre et de bronze, sur lesquelles il est déplorable de voir trop souvent s’étendre, comme une lèpre meurtrière, un délabrement indigne d’une nation dont on disait jadis, non sans jactance, « qu’elle est assez riche pour payer sa gloire, » mais qui, fort heureusement, n’est devenue ni assez oublieuse, ni assez pauvre pour ne plus avoir à cœur de sauvegarder l’un des joyaux les plus beaux, les plus achevés, que lui ait légués son passé, il y a là de si attachans souvenirs des temps que nous expliquent, que nous retracent ce château, ces monumens, ces jardins, ces statues, ces œuvres d’art, auxquels reste à jamais attaché, comme un reflet de grandeur, de suprême élégance, de dramatique émotion, qui ferait volontiers dire : « Ici l’on pense ! » Puisse donc l’avenir, en complétant à Versailles un incomparable musée consacré à l’histoire et à l’art français, ne pas lui ravir une physionomie que le temps n’a pas réussi à effacer, et qu’il faut, où elle subsiste, lui conserver avec respect, — où elle a disparu, tâcher de lui restituer avec intelligence !


ALPHONSE BERTRAND.


  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1904 et du 1er avril 1905.
  2. « A force de vouloir paraître grand, vous avez pensé ruiner votre véritable grandeur » (Télémaque, livre V.)
  3. Souvenir assez curieux, — le plus célèbre des bourreaux, « barbouilleurs de lois, » stigmatisés par l’illustre poète, Robespierre, partageait pour Versailles cette sympathie de Chénier. Dans une lettre où il refusait le siège de magistrat, qui lui avait été offert par le vote des Versaillais, Robespierre écrivait, le 13 juin 1791 : « Je regrette mon refus, car Versailles m’offrait une retraite paisible où j’aurais trouvé tous les avantages qui pouvaient flatter mon goût et ma sensibilité. »
  4. Edmond Scherer : Études sur la littérature contemporaine.
  5. « Quelques auteurs, avait écrit Vauvenargues, traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture où l’on cherche avant tout la commodité. »
  6. Œuvres d’architecture de F. A. Peyre ; Firmin-Didot, 1828.
  7. On aggrava encore cette impression fâcheuse, lorsque, sous la Restauration, l’on exhaussa d’un troisième étage le Grand Commun devenu l’Hôpital militaire, — dérobant ainsi, de la rue Satory, par exemple, la vue du château qui, jusqu’alors, dominait de sa masse imposante tous les bâtimens circonvoisins.
  8. Saint-Simon, même avant cette transformation, écrivait : « Du côté de la cour, l’étranglé suffoque. »
  9. Nulle part on ne peut mieux se rendre compte de ce qui a été fait que dans le parc du Grand Trianon qui, grâce à d’intelligentes restaurations, avec le Buffet, le Plat-fond, le jeu des eaux, ses parterres, et surtout ses arbres de toute beauté, a repris sa physionomie d’autrefois. Malheureusement, il n’en est pas ainsi des jardins du Petit-Trianon qui, à cette heure même, sont dans un délabrement presque incroyable.
  10. Il en est de même au théâtre de Trianon, où joua si souvent Marie-Antoinette. Alors qu’il ne renferme que 300 places, la scène y est très profonde. Là aussi, dans cette salle charmante, il faudrait faire disparaître le badigeon datant de Louis-Philippe.
  11. En 1896, lors de la fête offerte au Tsar et à la Tsarine, il fallut installer, dans le salon d’Hercule, une scène provisoire.
  12. Emile Délerot, Ce qui a été dit de Versailles, 1865.
  13. Il faut se souvenir que plus de dix mille personnes, toutes installées aux frais du Roi, logeaient au château et dans ses vastes annexes.
  14. Procès-verbaux d’apposition de scellés sur les différens appartemens du château de Versailles, des deux Trianons, de la Ménagerie et des Maisons dépendantes de la liste civile sises en la même commune et pièces relatives à la vente du mobilier trouvé dans lesdits biens.
  15. Charles Delacroix fut le père de l’illustre peintre Eugène Delacroix, auquel Versailles dut notamment la Bataille de Taillebourg et l’Entrée des Croisés à Constantinople (maintenant au Louvre).
  16. Voir le n° 6109 (clôture du Procès-verbal (24 Thermidor an II) de vente et recollement des objets non vendus ou rentrés : « Et comme il ne reste plus rien à vendre ou plutôt que ce qui reste n’est composé que d’effets qui ont été exceptés de la vente et de beaucoup d’autres…, etc. »
  17. État estimatif des meubles, linges, effets, plombs, cuivres et selleries, remis comme objets aux différentes parties d’administration relatives au présent état estimatif (sic).
  18. Voir la pièce n° 2798. Procès-verbal des outils dépendans du laboratoire de Capet, remis à Boulet pour l’exploitation de sa manufacture d’armes.
  19. On en aurait un exemple, à Versailles même, à la bibliothèque de la ville, située à la porte du château, et qui, en ces dernières années, a reçu des dons nombreux.