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Versailles, légende poétique/06

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Versailles, légende poétique
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 74 (p. 1018-1033).
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VERSAILLES
LEGENDE

VI.
LE COLLIER DE LA REINE.


Ces grands parcs créés par les rois,
Leurs courtisans et leurs ministres,
Ces grands parcs sont parfois sinistres
Plus que la profondeur des bois.

J’ai vu les forêts allemandes,
Leurs sentiers grimpant sur les monts,
Leurs carrefours où les démons
Et les sorcières vont par bandes ;

Gorge au loup, repaire infernal,
Que l’œil du hibou taciturne
Dans l’incantation nocturne
Éclaire seul comme un fanal ;

J’ai vu la piste où passe encore
La meute du chasseur maudit,
La futaie immense où bondit
L’horrible coursier de Lénore ;

Ces lieux sauvages et suspects,
Décriés par toute la terre,
Je les ai, rêveur solitaire,
Parcourus sous tous leurs aspects,

En chasse, le jour, quand la trompe
Active les pesans galops,
La nuit, quand pleurent les bouleaux
Sous la brume qui les estompe ;

Tous ces Walpurgis, ces chemins
Incriminés d’horreurs notoires,
Fantastiques laboratoires
De maléfices surhumains,

N’ont rien de la morne épouvante
De ces vastes parcs frissonnans,
Où défilent les revenans
De l’histoire toujours vivante.

Que m’importe de voir les pas,
Gravés dans le sable ou la roche,
D’un diable narquois et bancroche
Auquel ma raison ne croit pas ?

Que m’importent la mandragore
Et les incubes ses neveux ?
Je m’en amuse, si je veux,
Sinon je passe et les ignore.

Mais, sous ces vieux ifs où se plaint
La voix du passé qui se montre,
Comment éviter la rencontre
Du souvenir qui vous étreint ?

Comment fuir la mélancolie
Des vaines choses d’ici-bas ?
Comment ne point voir sous ses pas
La trace de ce qu’on oublie ?

Ainsi dans ces parcs bien souvent,
Même en voulant ne pas les suivre,
Mes yeux ont vu passer et vivre
Ces ombres que chasse le vent !

Ombres chères et misérables,
Toutes, à leurs fronts pleins d’attrait,
Portant l’indélébile trait
Des lassitudes incurables !

Toutes, d’un vol endolori,
Glissant, pâles énamourées,

Avec les chansons éplorées
Des Françoise aux Alighieri !

Madame Henriette, Fontanges,
Les, cœurs saignans, les cœurs trahis,
Louise avec Athénaïs,
Les vampires avec les anges.

Il en est une cependant
Qui ne se mêle en aucun groupe,
Et quand les autres vont par troupe,
Seule, sous bois, va se perdant.

Qui l’a vue a l’âme frappée.
Dans Versailles, dans Trianon,
Tous les échos disent son nom :
C’est l’idylle et c’est l’épopée.

De ce palais, de ce jardin,
De ces grottes mythologiques,
C’est la fée aux philtres magiques,
L’Armide en frais vertugadin.

Dans ces bocages où le merle
Alterne avec le gai pinson,
On entend, comme une chanson,
Son éclat de rire qui perle ;

Elle emplit tout de son orgueil,
De sa vaillance, de les charmes,
La cascade a pleuré ses larmes
Sur l’immensité de son deuil ;

Ou s’irrite, on fuit, on l’adore ;
Fière en sa haine, en ses amours,
Elle est là partout, là toujours ;
On la quitte, on la veut encore ;

Attrait charmant et singulier,
Fascination, magnétisme !
Un écrin flamboie, et du prisme
Elle sort avec le collier !


I


Dans le bosquet plein de mystère,
Par une belle nuit d’août,

Un homme est là, seul et debout,
Inquiet, luttant pour se taire.

L’œil aux aguets, l’oreille au vent,
Il cherche, il, écoute : personne !
C’est la charmille qui frissonne
Et quelque autre bruit décevant.

Sous les grands arbres dont la lune
Baigne les rameaux attiédis,
Qui donc attend cet Amadis,
Ce beau chevalier de fortune ?

Amadis ! Je me trompe : non,
Même à travers la nuit fantasque,
On reconnaît, à voir le masque,
Qu’ici ne convient pas ce nom.

Objets charmans, divines ombres,
Nymphes de ces retraits jaloux,
Quelle que soit celle entre vous
Qu’on attende sous ces bois sombres,

Hâtez-vous, pressez les instans,
Sur vos ailes les plus légères
Accourez, blondes messagères,
Car l’amoureux n’a plus vingt ans.

Le galantin, faut-il le dire ?
Est un voltigeur de Tempe,
Mais si superbement campé
Que Vénus l’écoute sans rire.

Et qui donc rirait, quand il est
Rohan et prince de l’église ?
Qui donc, duchesse ou Cidalise,
Rirait d’un Rohan, s’il vous plaît ?

Est-ce un tel seigneur qu’on plaisante,
Un cardinal de si grand air,
Qui trouve, comme Jupiter,
Partout Danaé complaisante ?

L’or et les bénédictions,
De sa belle main qu’on encense,
Tombent avec la même aisance
Sur toutes les afflictions,

Car il est pontife dans l’âme,
Humain jusqu’à s’être endetté
Pour ne pas laisser la beauté
En proie à la misère infâme !

Il a, pour la gloire du ciel
Et pour les mères de famille,
Voulu que toute aimable fille
Eût son carrosse et son hôtel.

Pour cet aumônier sachant vivre,
Pour ce cœur honnête et parfait,
Un joli sein n’était pas fait
Pour se morfondre sous le givre !

Rien ne trahit l’ange déchu,
Pensait ce prélat gentilhomme,
Comme des ongles noirs et comme
La malpropreté d’un fichu !

Et dans sa fureur de miracles
(On n’est pas cardinal pour rien),
Il s’en allait faisant le bien,
Par les fêtes et les spectacles.

Du tombeau de la pauvreté
Et de la misère profonde
Il ressuscit it tout un monde
A la jeunesse, à la santé ;

Consolant ses vierges chéries,
Et sur leurs cheveux blonds ou bruns,
Avec la myrrhe et les parfums,
Versant à flots les pierreries ;

Installant dans leur Alhambra
Marthe Marie et Madeleine,
Évangélisant à main pleine
Toutes les filles d’Opéra !

Si bien qu’à ce métier de dupe
L’éminentissime enjôleur
S’est ruiné, — petit malheur
Qui ne vaut pas qu’on s’en occupe…

Moïse, le sublime Hébreu,
Le colosse dont Michel-Ange

A modelé le front d’archange
Avec deux cornes au milieu,

Le sorcier à grande ressource,
Moïse, eut jadis un bâton
Qui faisait du rocher, dit-on,
Jaillir l’eau comme d’une source.

Ce mirifique talisman,
Que tant d’autres ont eu sans être
De grands clercs, — n’a-t-il pas pour maître
Le prince Louis de Rohan ?

Comme l’eau jaillissant du sable
Sous la branche de coudrier,
Il voit du sac de l’usurier
Ruisseler l’or intarissables ;

De droite à gauche, il court sans frein,
Partout la veine s’ouvre prompte.
Et le flot de la dette monte,
Et l’écroulement va son train.

Ruiné ! Sait-il bien lui-même
S’il l’est ? N’a-t-il pas, Dieu merci,
Partout, sans gêne ni souci,
Autant trouvé d’or qu’il en sème ?

Être ruiné, palsambleul
N’est point un mot de gentilhomme.
Perdre, gagner, qu’importe en somme,
Pourvu qu’on prolonge le jeu ?

Et la bataille est poursuivie,
Et l’on puise, plus affolé,
Au fonds toujours renouvelé
De la richesse et de la vie.

Rien d’impossible ou de trop loin !
On se payait la courtisane,
On entretiendra, Dieu me damne,
La reine de France au besoin !


II


Mais qui, par cette heure équivoque,
Attend en effet ce berger ?

Quel est, dans ce brouillard léger,
Le spectre aimable qu’il évoque ?

Noyé dans ce pâle rayon,
Qui donc ce héros sans scrupules
Attend-il ? La princesse Jules ?
Madame de Lavauguyon ?

D’Andlau peut-être, tout émue
Du petit scandale d’hier ?…
Quelque chose a glissé dans l’air,
De ce côté l’herbe remue…

Ciel ! Vous ici, madame, vous !
Sous ce chapeau, dans cette robe !
Et sans même un loup qui dérobe
Ce visage connu de tous !

Vous, qu’en ce monde nul ne blâme,
Excepté le vice qui ment !
Et si calme en pareil moment !
Quel mystère ? Est-ce vous, madame ?

Le cardinal, humble et discret,
En s’inclinant cueille une rose.
Osera-t-il l’offrir ? Il ose…
Elle l’accepte et disparaît…

Illusion cabalistique !
Art mystérieux de Satan,
Dont un illustre charlatan
Possède à la cour la pratique !

Cagliostro, ce nécromancien
Qui connaît le prince et l’exploite,
Ne tient-il pas dans une boîte
Certain miroir égyptien

Où, comme des ombres chinoises,
Il fait défiler tour à tour
Les grandes dames de la cour,
Les soubrettes et les bourgeoises ?

Quand on peut, devant tout Paris,
Par un prestige de théâtre,
Montrer Laïs et Cléopâtre,
Hélène et le berger Paris,

Il n’est si haute et si puissante
Dame, princesse et majesté,
Si rare et si fière beauté
Future, passée ou présente,

Que dans le magique cristal
On ne doive évoquer sur l’heure,
Versailles fût-il sa demeure,
Et Schœnbrunn son palais natal !


III


Hélas ! la fantasmagorie
N’a rien ici que de réel ;
On voudrait du surnaturel,
Tant l’humain navre et contrarie.

Cette apparition qui là,
Là, par cette nuit tropicale,
En blanche robe de percale,
En léger chapeau Paméla,

A glissé devant la charmille,
Puis en silence, avec sa fleur,
S’est effacée… honte et malheur !
Cette ombre,… c’était une fille !

Une fille ! la d’Oliva !
A laquelle hier sa proxénète
A dit : « Sois Marie-Antoinette,
Sois la reine de France, et va ! »

Et le prince qu’on escamote,
Ce Lovelace cardinal,
Donne comme un niais banal
Dans le panneau d’une Lamothe !

Amoureux ? lui ! ce compagnon
Que tout le monde dupe et traîne,
Il prétend qu’il aime la reine,
Et prend pour elle une Manon !

Période étrange, ennemie,
Où s’engouffre la royauté !
Dans le calme et la pureté,
Une femme s’est endormie ;

Elle a prié le Dieu des bons
Du plus profond de ses entrailles,
Le Dieu qu’on adore à Versailles,
Et pour qui régnent les Bourbons.

Elle a, d’un œil plein d’espérance,
De son balcon vu se lever
Les étoiles qui font rêver
Les filles d’Autriche et de France.

Et, lasse des plaisirs du jour,
Elle a, non sans condescendance,
Goûté comme une contredanse
L’air du rossignol de la cour.

Elle a chiffonné quelque chose,
Un peu joué du clavecin,
Puis croisé les bras sur son sein
Et fermé sa paupière rose.

Et, comme dans ce fabliau
Charmant de la belle Euryanthe,
Tandis qu’elle dort souriante,
L’intrigue étend son imbroglio ;

Car lorsque, inexorable et sombre,
Le Destin a dit : « Halte-là ! »
Lorsqu’il veut frapper, lorsqu’il a
Mis une dynastie à l’ombre,

Quand il a dit d’un empereur
Ou d’un roi : « C’en est fait, qu’il tombe ! »
Tout sert à lui creuser sa tombe,
Tout devient signe avant-coureur !

Tout devient bois, tout devient flèche,
La chanson saisie en chemin,
La pièce qu’on jouera demain,
Ce qu’on permet, ce qu’on empêche.

Tout tourne à mal, devient auront ;
Pas un caillou qui ne ricoche
Et pas une mouche du coche
Qui ne pique la reine au front !

Tout scandale et toute infamie
Remonte vers elle et le roi.

Louis disait : L’état c’est moi !
Henri le Grand aimait sa mie.

Mais eux, pauvres êtres frappés
D’incapacités séculaires,
Voués aux haines, aux colères,
De calomnie enveloppés ;

Mais eux, race indigne et proscrite,
Les traîtres auxquels nul ne croit,
Ils n’ont de merci ni de droit ;
Quoi qu’ils fassent, on s’en irrite.

Attentat à la nation,
S’ils dénoncent le cataclysme,
S’ils restent cois, favoritisme,
Infamie et corruption !

Aimer quelqu’un, une Lambale,
Une Polignac, fi ! l’horreur !
On se demande avec terreur :
Que veulent ces Héliogabale ?

Et ce roi suspendu dans l’air,
Qu’on tiraille et qu’on turlupine,
A-t-il la couronne d’épine
Assez enfoncée en sa chair !

Pauvre mouton qu’on enguirlande
Avec tant d’ordres en sautoir.
Avant d’aller à l’abattoir,
Pour que son sang pur s’y répande,

En aurait-il assez flatté
De charbonniers et de poissardes !
Assez essayé de cocardes
Aux couleurs de la liberté !

Lamentable martyrologe !
On le bafoue en s’inclinant !
Il lui faut sourire au manant,
Qui le coudoie et l’interroge !

On feint d’obéir à sa voix,
Et chacun, passant, le gourmande.
Vous croiriez voir, quand il commande,
L’enfant sur son cheval de bois !

Et s’il reste une épée encore
Entre les mains de ce grand roi,
C’est qu’on a mis dessus : « la loi, »
La loi ! de peur qu’il n’en ignore[1] !


IV


Mais elle, qui n’a point au cœur
Ce pauvre sang qui dort et gèle,
Bondit sous la main qui flagelle,
Et montre les dents au vainqueur.

Le fouet du belluaire indigne
Trouve la lionne qui mord ;
Elle aura plus tard, dans sa mort,
Le courage qui se résigne ;

En attendant, sa haine bout,
Apre, féroce, souveraine ;
C’est bien l’archiduchesse-reine
Qui pleure et qui mourra debout.

Tantôt en peignoir blanc, sa gorge
Demi-nue, et tout en émoi,
Comme il battait son fer, le roi
L’a vue apparaître en sa forge.

La colère la dévorait ;
Son œil brillait sinistre et glauque.
« Eh bien ! sire, — d’une voix rauque
A-t-elle dit, — on sait l’arrêt !

« Ils l’ont acquitté, cet infâme !
Ce Rohan, ce traître, acquitté ! »
Et le brave homme a tout quitté,
Tout, pour pleurer avec sa femme !

Hélas ! dans ces momens secrets
Où leur désespoir les rassemble,
Que de pleurs à confondre ensemble,
De doléances, de regrets !

Et pourtant dans leur conscience
Tout n’est-il pas honnête au fond ?
N’ont-ils pas fait tout ce qu’ils font
Selon leur âme et leur science ?

Dieu les a mis là ; de leur mieux
Ils ont régné sur cette terre
Où c’est leur droit héréditaire
De régner comme leurs aïeux.

Ils ont eu le ménage aulique :
Des chambellans et des valets ;
Ils ont habité des palais,
Pratiqué la foi catholique.

Lui, charitable, humain et doux,
Accessible aux gens, débonnaire,
Homme excellent, homme ordinaire,
Amant tardif, dévot époux !

Vertueux, obèse et sublime
Comme un bourgeois de Diderot ;
Chassant beaucoup et dormant trop,
Roi faible, héroïque victime !

Elle, la fille des césars,
Et d’une mère illustre née,
Presque enfant chez nous amenée,
Ouverte aux plaisirs, aux beaux-arts,

Ne haïssant point les scandales,
Adorable, et donnant le ton
Sous la cornette de Marton
Ou les fleurs de lis féodales !

Gourant les bals de l’Opéra
En fiacre, comme une bourgeoise,
Et riant, joyeuse et narquoise,
Au nez de ce qu’on en dira !

En ses gaîtés, en sa colère,
En son visage, en ses atours,

Quoi qu’elle fasse, hélas ! toujours,
Toujours, partout impopulaire !

A la cour on la hait ; pourquoi ?
Pour l’étiquette qu’elle raille :
Une jupe, un chapeau de paille,
La voilà mise hors la loi !

Dans le peuple, même chapitre !
Le peuple sait dans son faubourg
Qu’elle est la fille des Habsbourg,
Et ce qu’il lui doit à ce titre.

Elle est le fléau, le danger,
L’Autrichienne, la Lorraine ;
Elle trahit : mort à la reine !
Elle nous vend à l’étranger !

Clameur sinistre que l’histoire
A depuis poussée, elle aussi,
Et dont on peut avoir souci,
Sans pour cela chanter victoire,

Sans exulter comme un bélier,
Sans tressaillir de folle joie,
Pour une femme qui se noie,
Et lui mettre au cou ce collier !


V


Ce collier ! bizarre anecdote
Qu’on tourne et retourne à plaisid
Conte de fée et de vizir
Dont on s’émeut, dont on radote !

Chacun de belle passion,
Selon son caprice et son âge,
S’éprenant pour le personnage
Qui plaît à son illusion,

À ce point qu’on a vu des âmes
A qui tout vice est odieux
Pour une Lamothe, grands dieux !
Brûler des plus sublimes flammes !

Ce collier, éternel motif
Et d’élégie et de satire,

D’une pécheresse martyre
Roman ténébreux et plaintif !

Un jour, on dira : C’est un mythe,
Et l’histoire n’y croira plus ;
Un mythe comme Romulus.
Égérie et la Sulamite !

Et les historiens futurs
Niant la fable et son mirage,
Tous les Niebuhr pour qui notre âge
Se perdra dans les temps obscurs,

A la race humaine affranchie
Crieront du haut de leurs sommets :
« Ce collier n’exista jamais,
Ce collier, c’est la monarchie.

« Des rois dont le nom vit encor,
Des politiques, des grands hommes,
Apres au travail, économes,
En avaient formé le trésor.

« Quelle mise de fonds premiers
Amena cet ouvrage à bien,
A quel prix fut fait le lien
De ce grand foyer de lumière,

« Qui, rayonnant sous l’œil de Dieu,
Inondait l’immense théâtre,
Louis-Onze, avec Henri-Quatre
Pourraient le dire, et Richelieu !

« Hélas ! aux jours de tempérance
Les désordres ont succédé,
On a gaspillé, dégradé
Le riche joyau de la France ;

« Les Salomon, les Sésostris,
Leurs concubines, leurs duègnes,
Ont inauguré les grands règnes
Dans Versailles et dans Paris.

« Comme aux temps de l’Égyptienne
Et d’Antoine on a vu sévir
Des appétits de triumvir,
Et des soifs de magicienne.

« Dans les grands et petits couverts,
Fût-elle cent fois rare et chère,
Qu’est une perle pour la chère
De qui dévore l’univers ?

« A ces convives du satrape,
Goinfres du cercle familier,
Il a fallu tout le collier,
Tous les diamans sur la nappe !

« Et le joyau flétri, déchu,
Gage fatal, chose mauvaise,
Aux mains du triste Louis-Seize
Et de sa compagne est échu ! »


VI


Qu’en ont-ils fait ? Blâme sévère
Qui les atteint, elle et lui, soit !
Mais auquel bien d’autres ont droit,
Qui n’ont pas gravi leur calvaire !

L’héritage était avili
Comme tout trésor qu’on brocante ;
Ils ont pris la place vacante,
Et leur destin s’est accompli.

Ils ont vécu par les temps sombres,
Erré sur le sol agité ;
Ils se croyaient la royauté,
Et n’en étaient plus que les ombres.

Du premier jusq’au dernier jour,
Plus ou moins avec perfidie,
Qui n’a soufflé la comédie ?
Qui n’a gouverné cette cour ?

Mère, frère, amis, valetailles,
Favorites, combien sont-ils,
Tous ceux qui manœuvraient les fils
De l’intermède de Versailles ?

Théâtre et monde, c’est tout un ;
On rit quand Figaro se moque,
Et Beaumarchais et son époque
Travaillent ensemble en commun.

Quel beau sujet tombé des nues,
Pour un tel maître, ce Collier !
Et voyez le cas singulier,
Déjà les Noces sont venues !

Avant le prince de Rohan,
Almaviva montrait sa tête,
Et c’est l’histoire qui répète
La fiction et le roman !

Lorsqu’avec la pique et le sabre,
Le bonnet rouge et le poignard,
Le peuple, hurlant et hagard,
Entra dans la danse macabre,

C’était fait de la royauté,
Disparue aux gouffres de flamme !
Un homme, seul avec sa femme,
Restait là dans sa majesté.

Leurs fautes, leurs crimes peut-être,
Sont au passé ; — du même coup,
Il les condamne et les absout ;
Mourir leur valut mieux que naître.

Laissons l’histoire incriminer,
Flétrir, remuer la poussière ;
En vengeresse, en justicière,
Laissons-la sévir et régner ;

Mais, quel que soit l’arrêt suprême,
Le verdict terrible et final,
Gardons contre son tribunal
Un appel secret en nous-même.

Quels que soient les temps et leur cours,
Respectons, — même philosophe, —
Les larmes d’une catastrophe,
Et sachons les pleurer toujours !


HENRI BLAZE DE BURY.

  1. Je conseille aux inexorables, à ceux qui se ferment les yeux devant les sentimentalités de l’histoire, d’aller voir à Versailles, dans l’attique du nord, un certain tableau de Carteaux, le seul, je crois, qui existe de cet homme, peintre aussi médiocre que mauvais général d’armée. Comme peinture, c’est détestable ; mais quelle compassion ! Louis XVI est représenté à cheval, dans cette attitude militairement empanachée du Bonaparte de David franchissant les Alpes. A la devise de son épée, sur laquelle ce mot « la loi » éclate en majuscules, répond, comme un autre signe de déchéance, un énorme champignon tricolore sous lequel disparait son chapeau. Cette parade du commandement dans la flagellation, cette victime brandissant son roseau comme Henri IV faisait de son épée, c’est grotesque et c’est horrible.