Verselets à mon Premier-Né (Clothilde de Surville)

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Femmes-Poëtes de la France, Texte établi par H. BlanvaletLibrairie allemande de J. Kessmann (p. 3-6).
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CLOTILDE DE SURVILLE. [1]

VERSELETS À MON PREMIER-NÉ.


Ô cher enfantelet, vray pourtraict de ton père,
Dors sur le seyn que ta bousche a pressé !
Dors, petiot ; cloz, amy, sur le seyn de ta mère,
Tien doulz oeillet par le somme oppressé !

Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre
Gouste ung sommeil qui plus n’est faict pour moy !
Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre…
Ainz qu’il m’est doulx ne veiller que pour toy !

Dors, mien enfantelet, mon soulcy, mon idole !
Dors sur mon seyn, le seyn qui t’a porté !
Ne m’esjouit encor le son de ta parole,
Bien ton soubriz cent fois m’aye enchanté.


Me soubriraz, amy, dez ton réveil peut-estre ;
Tu soubriraz à mes regards joyeulx…
Jà prou m’a dict le tien que me savoiz cognestre,
Jà bien appriz te mirer dans mes yeulx.

Quoy ! tes blancs doigteletz abandonnent la mamme,
Où vingt puyser ta bouschette à playsir !…
Ah ! dusses la seschir, cher gage de ma flamme,
N’y puyseroiz au gré de mon dézir !

Cher petiot, bel amy, tendre fils que j’adore !
Cher enfançon, mon soulcy, mon amour !
Te voy tousjours ; te voye et veulx te veoir encore :
Pour ce trop brief me semble nuict et jour.

Estend ses brasselets ; s’espand sur lui le somme ;
Se clost son oeil ; plus ne bouge… il s’endort…
N’estoit ce teyn floury des couleurs de la pomme,
Ne le diriez dans les bras de la mort ?…

Arreste, cher enfant !… j’en frémy toute engtière !…
Réveille-toy ! chasse ung fatal propoz !
Mon fils !… pour un moment… ah ! revoy la lumière !
Au prix du tien rends-moy tout mon repoz !…


Doulce erreur ! il dormoit… c’est assez, je respire ;
Songes légiers, flattez son doulx sommeil !
Ah ! quand voyray cestuy pour qui mon cueur souspire,
Aux miens costez, jouir de son réveil ?

Quand te voyra cestuy dont az reçu la vie,
Mon jeune époulx, le plus beau des humains ?
Oui, déjà cuide veoir ta mère aux cieulx ravie
Que tends vers luy tes innocentes mains !

Comme ira se duyzant à ta prime caresse !
Aux miens baysers com’ t’ira disputant !
Ainz ne compte, à toy seul, d’espuyser sa tendresse,
À sa Clotilde en garde bien autant…

Qu’aura playsir, en toy, de cerner son ymaige,
Ses grands yeulx vairs, vifs, et pourtant si doulx !
Ce front noble, et ce tour gracieux d’ung vizaige
Dont l’amour mesme eût fors esté jaloux !

Pour moy, des siens transportz onc ne seray jalouse,
Quand feroy moinz qu’avec toy les partir ;
Faiz, amy, comme lui, l’heur d’ugne tendre espouse,
Ainz, tant que luy, ne la fasses languir !…


Te parle, et ne m’entends… eh ! que dis-je ? insensée !
Plus n’oyroit-il quant fust moult esveillé…
Povre chier enfançon ! des filz de ta pensée
L’eschevelet n’est encor débroillé…

Tretouz avons esté, comme ez toy, dans ceste heure ;
Triste rayzon que trop tost n’adviendra !
En la paix dont jouys, s’est possible, ah ! demeure !
À tes beaux jours mesme il n’en soubviendra.

Ô cher enfantelet, vray pourtraict de ton père,
Dors sur le seyn que ta bousche a pressé !
Dors, petiot ; cloz, amy, sur le seyn de ta mère,
Tien doulx oeillet par le somme oppressé !



  1. Nous n’ignorons pas que l’authenticité des Poésies attribuées à Clotilde de Surville a été vivement et sérieusement contestée, mais nous n’avons pu nous résoudre à en priver notre Recueil.