100%.png

Version de l’ode à Monsieur Pellisson

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Poésies diverses, Texte établi par Charles Marty-Laveaux10 (p. 315-321).

LXXXVIII

Version de l’ode à Monsieur Pellisson.

Cette pièce a été imprimée in-4o, sans date d’année, comme nous l’apprend Granet dans la note de la page 220 des Œuvres diverses. Nous voyons par les vers 71-88 qu’au moment où l’ode latine[trad 1] a été écrite, Pellisson remplissait déjà les fonctions d’historiographe de France, auxquelles il ne fut promu qu’au commencement de 1670, et qui, en 1677, passèrent à Racine et à Boileau. En outre, le titre de cette ode latine nous montre que Pellisson avait la double charge de secrétaire du Roi et de maître des requêtes. Il avait acheté la première dès 1652, mais il n’eut la seconde qu’en 1671. Enfin les vers 23-26 nous portent, ce semble, à une époque encore postérieure, c’est-à-dire à celle où il se trouvait chargé de l’administration de la caisse des conversions, que le Roi lui confia au mois de novembre 1676. On ignore quel est l’auteur des vers latins ; dans la réimpression de Granet ils précèdent la pièce de Corneille ; il en était probablement de même dans l’édition originale. Voyez sur les rapports antérieurs de notre poète avec Pellisson la Notice d’Œdipe, tome VI, p. 103.


Non, je ne serai pas, illustre Pellisson,
Ingrat à tes bienfaits, injuste à ton beau nom :
Dans mes chants, dans mes vers il trouvera sa place,
Et tes bienfaits dans moi ne perdront pas leur grâce.

Je sais bien que ce nom, par la gloire porté, 5
A déjà pris l’essor vers l’immortalité,
Et que pour le placer avec quelque avantage,
Il faudroit mettre l’or et le marbre en usage ;
Mais ne pouvant dresser de plus beaux monuments,
Approuve dans mes vers ces justes sentiments. 10
C’est toi, grand Pellisson, qui malgré la licence
Ramènes dans nos jours le siècle d’innocence :
Par toi nous retrouvons la candeur, la bonté,
Et du monde naissant la sainte probité.
Que la justice armée et les lois souveraines 15
Contiennent les mortels par la crainte des peines,
De peur que le forfait et le crime indompté
N’entraîne le désordre avec l’impunité :
Ni la rigueur des lois ni l’austère justice
Ne te retiendront pas sur le penchant du vice ; 20
L’amour de la vertu fait cet effet dans toi,
Elle seule te guide, elle est seule ta loi.
Au milieu de la cour ton âme bienfaisante

Verse indifféremment sa faveur obligeante ;
Et bien loin d’enchérir ou vendre les bienfaits, 25
Tu préviens, en donnant, les vœux et les souhaits[1].
Ces mortels dont l’éclat emporte notre estime
N’ont souvent pour vertu que d’être exempts de crime ;
Mais ta vertu, qui suit des sentiments plus hauts,
Ne borne pas ta gloire à vivre sans défauts : 30
En mille beaux projets, en mille biens féconde,
Ta solide vertu se fait voir dans le monde ;
Et sans les faux appas d’un éclat emprunté,
Elle porte à nos yeux sa charmante beauté.
En vain, pour ébranler ta fidèle constance, 35
On vit fondre sur toi la force et la puissance ;
En vain dans la Bastille on t’accabla de fers[2] ;
En vain on te flatta sur mille appas divers :

Ton grand cœur, inflexible aux rigueurs, aux caresses,
Triompha de la force, et se rit des promesses ; 40
Et comme un grand rocher par l’orage insulté
Des flots audacieux méprise la fierté,
Et sans craindre le bruit qui gronde sur sa tête,
Voit briser à ses pieds l’effort de la tempête,
C’est ainsi, Pellisson, que dans l’adversité 45
Ton intrépide cœur garda sa fermeté,
Et que ton amitié, constante et généreuse,
Du milieu des dangers sortit victorieuse.
Mais c’est par ce revers que le plus grand des rois
Sembloit te préparer aux plus nobles emplois, 50
Et qu’admirant dans toi l’esprit et le courage,
De la Bastille au Louvre il te fit un passage,
Où ta fidélité, dans son plus grand éclat,
Conserve le dépôt des secrets de l’État[3].

De moi[4], je ne veux point, comme le bas vulgaire, 55
De tes divers emplois pénétrer le mystère :
Je ne m’introduis point dans le palais des grands,
Et me fais un secret de ce que j’y comprends ;
Mais je te vois alors comme un autre Moïse,
Quand le peuple de Dieu, par sa seule entremise, 60
Sur le mont de Sina[5] reçut la sainte loi
À travers les carreaux, la terreur et l’effroi.
De sa haute faveur les tribus étonnées
Au pied du sacré mont demeuroient prosternées,
Pendant que ce prophète, élevé dans ce lieu, 65
Dans un nuage épais parloit avec son Dieu,

Et qu’il puisoit à fonds dans le sein de sa gloire
Le merveilleux projet de sa divine histoire :
Monument éternel, où la postérité
Viendra dans tous les temps chercher la vérité. 70
Mais puisqu’un même sort te donne dans la France
Du plus grand des héros l’illustre confidence,
Et que par sa faveur tu vois jusques au fonds
Des secrets de l’État les abîmes profonds,
Ne donneras-tu pas, après tes doctes veilles, 75
De ce grand conquérant les faits et les merveilles ?
Et d’un style éloquent ne décriras-tu pas
Ses conseils, ses exploits, ses sièges, ses combats[6] ?
Le monde attend de toi ce merveilleux ouvrage,
Seul digne des appas de ton divin langage : 80
Les faits de ce grand roi perdroient de leur beauté,
Si tu n’en soutenois l’auguste majesté ;
Et sa gloire après nous ne seroit pas entière,

Si tout autre que toi traitoit cette matière.
Poursuis donc, Pellisson, cet auguste projet, 85
Et ne t’étonne point par l’éclat du sujet :
Ton seul art peut donner d’une main immortelle
Au plus grand de nos rois une gloire éternelle.



  1. CLARISSIMO VIRO D. PELLISSONIO
    regi christianissimo a secretioribus consiliis, supplicum libellorum magistro.

    Nec te silebo, carmine non meo
    Indictus ibis, digne perennibus
    Ævum Pelissoni per omne
    Laudibus eloquisque ferri ;


    Sculptis superbo marmore et aureis
    Alte columnis, auree sæculo
    Vir decolori, et concolorum
    Effigies rediviva morum.

    Quæ condiderunt jura securibus
    Armata gentes, sceptraque provida,
    Secura ne pœnæ nocendi
    In vetitum rueret libido,

    Passim scelestas contineant manus ;
    Dent prurienti fræna licentiæ ;
    Te fraudis osorem nefandæ,
    Te sceleris dedit abstinenlem,

    Quæ rectitudo est visceribus piis
    Innata. Gaudes officiis prior

    Certare promptis : nil moraris,
    Immeritus meritusve poscat.

    Omnis reatus esto aliis satis
    Expers honestas ; non tibi : sit nisi
    Omni decoro compta virtus,
    Omni etiam specie decori.

    Jus ergo contra fasque perurgeant
    Dirum minantis jura potentiæ,
    Carcer, catenæ, sæviensque
    Suppliciis miseros in artus

    Immane tortor ; pelliciens suis
    Accedat et spes credula fascinis :

    Te vis nec auri blanda, sævi
    Nec moveat metuenda ferri.

    Stares, sonanti littore qualiter
    Immota rupes mole stat ardua,
    Fluctus retundens : sic et olim
    Te populi stupuere stantem.

    Defuncta duris quando laboribus
    Tandem triumphavit tua pertinax
    Constantia, absque ulla pudoris
    Vel fidei violatione.

    Sic et probari debuerat fides
    Ac fortifudo, judice principe,
    Usus in arcanos vocanda
    Ad penitos Luparæ recessus.


    Sacris latescens quid penetralibus
    Volvas, opinari temeraria
    Plebs ausit ; occultata regum
    Mirer ego, sileamque cautus.

    Sic quando Moses colloquiis Dei,
    Caliginoso culmine conditus,
    Gauderet, ac voces arnicas
    Auribus exciperet beatis,

    Dignationem numinis, et viri
    Vix mussitantes Abramidum tribus
    Sortem stupebant insolentem :
    Ille homines rediens ad imos,

    Fœtos superni luminis et Dei

    Sensus reportans, dia volumina
    Condebat, æternos in annos
    Eximiæ monumenta genti.

    Tu nonne mentis cum tibi regiæ
    Sit particeps mens, scriniaque abditi
    Ingressa veri, tandem aperta
    Luce frui dabis alta tanti

    Commenta Regis, consilia, et pii
    Mavortis artes, fortia prælia,
    Ludosque fortunæ malignæ ?
    Auspicio meliore cassos ?


    Exspectat orbis. Te sine principis
    Splendescat ingens gloria maximi
    Non nota, cultu non decente
    Materiæ pretiositatem.


  1. Voyez ce qui est dit de ces vers dans la notice de la pièce.
  2. Rien n’est plus connu que la détention de Pellisson à la Bastille, lors du procès de Foucquet, dont il était le premier commis, et que son inaltérable dévouement pour son bienfaiteur. Pellisson avait été mis à la Bastille en septembre 1661, et n’en sortit qu’à la fin du mois de janvier 1666.
  3. Traduction poétique du titre de secrétaire du Roi. Voyez la notice de la pièce.
  4. De moi, « quant à moi, pour moi. » Voyez le Lexique. — Lefèvre et quelques autres éditeurs ont mis : Pour moi.
  5. Des deux formes bibliques Sina et Sinaï, Racine a employé, comme ici Corneille, la première au vers 4 d’Athalie :
    … La fameuse journée
    Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée ;
    et la seconde dans le premier chœur de la même pièce :
    O mont de Sinaï, conserve la mémoire.
  6. Louis XIV avait voulu que Pellisson l’accompagnât dans sa première expédition en Franche-Comté (1668). Pellisson écrivit la relation de cette conquête, et le Roi en fut si content qu’il chargea l’auteur d’écrire l’histoire de son règne et lui assigna une pension de six mille francs.