Victor Cousin (P. Janet)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Victor Cousin (P. Janet)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 67 (p. 737-754).
M. VICTOR COUSIN

Il faut se hâter de rendre hommage aux morts, car la critique impatiente et jalouse est là qui attend sa proie, ou plutôt elle n’attend même pas : dans sa joie de voir tomber quelque chose de grand, elle flétrit déjà des cendres à peine refroidies. Affranchissons-nous bien vite d’une admiration importune, dépouillons et démasquons nos idoles. Prouvons bien que nous sommes, non plus un peuple d’enfans séduits par l’éclat et par la gloire, mais un peuple de vieillards glacés et détrompés, qui savent le fond des choses, c’est-à-dire le vide de tout. Belle et heureuse sagesse qui promet de couronner si noblement ce siècle commencé dans l’ivresse et dans l’illusion ! Pour nous, nous sommes d’un autre temps, et cette sagesse n’est pas la nôtre. Un adversaire illustre viendrait-il à mourir, notre premier mot serait un mot de respect, ou nous garderions le silence ; mais il n’est pas nécessaire d’insister plus longtemps sur de tristes travers. Ignorons-les, et parlons de ceux qui sont morts, sans dissimuler nos affections, mais avec ce juste mélange de respect et de liberté qui seul est digne d’eux.

Aussi bien de quel poids redoutable ces grands morts ne laissent-ils point chargés ceux qui survivent ! A mesure que nous Voyons tomber l’une après l’autre toutes les figures qui ont illustré le berceau de notre siècle, la responsabilité des générations qui les suivent augmente et s’aggrave de plus en plus : habitués à admirer ces hommes, initiateurs de notre âge, et à nous développer sous leur protection, nous contemplons avec tristesse le vide qui se fait devant nous. Heureux ceux qui dans ce vide ne voient que le succès de leur propre gloire ou l’assurance de leur domination future ! Espérons avec eux qu’ils seront de force à remplacer ce qui disparaît !

M. Victor Cousin devait donc disparaître à son tour, lui qu’on eût pu croire vraiment immortel, tant y il avait en lui de sève et de virilité. Sa jeunesse inépuisable étonnait et charmait ceux qui l’approchaient ; un foyer toujours allumé animait cette organisation puissante. Au physique comme au moral, c’était une nature de feu : si la mort avait voulu le réduire par une de ces maladies lentes qui minent peu à peu, il l’aurait encore vaincue, ainsi qu’il a fait tant de fois. Les hommes de cette nature ne peuvent perdre la vie goutte à goutte ; ils meurent tout d’un coup. Cette énergie physique n’était que le symbole et l’expression d’une énergie plus intime, celle d’une âme toujours en mouvement, qu’une imagination enflammée portait sans cesse vers les objets les plus divers, mais qui à cette mobilité extraordinaire joignait aussi une ténacité inflexible, une volonté indomptable, les desseins le plus savamment combinés et le plus opiniâtrement poursuivis. Il avait été, si j’ose dire, forgé sur l’enclume de la révolution. Né en 92, au cœur de Paris, d’une famille modeste, il tenait du peuple la spontanéité, la finesse, la gaîté, la passion, l’irréflexion ; de la révolution, il tenait une certaine violence, une familiarité hardie, et cet esprit de propagande qui en a fait le premier chef d’école de notre temps. Le feu qui l’animait avait une telle surabondance qu’il se répandait sur tous ceux qui l’approchaient : de ceux-là mêmes qui l’ont combattu, combien n’ont pas reçu de lui la première flamme ! Son éloquence publique, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de l’entendre, était incomparable ; son éloquence privée ne l’était pas moins. Une abondance inépuisable, une verve pleine de grâce et de malignité, une richesse de souvenirs sans égale, une soudaineté de vue, une grandeur de geste et avec cela une tête admirable et des yeux d’où l’esprit sortait comme un torrent : tel était M. Cousin dans l’intimité, tel il faut le voir, si l’on veut bien se rendre compte de la place considérable qu’il a occupée dans notre siècle et du bruit qu’a fait son nom.

Du portrait que je viens d’esquisser, partons comme d’un centre pour essayer de bien comprendre les divers aspects de cette grande figure, le professeur, le philosophe, l’écrivain.


I

C’est à l’École normale que M. Cousin débuta comme professeur, après y être entré comme élève en 1810, le premier de la première promotion de cette école célèbre. En 1812, 1813 et 1814, il enseigna à l’intérieur comme élève répétiteur, et ses premières fonctions furent de suppléer dans une chaire de littérature celui qui fut depuis son collègue à la Sorbonne et à l’Académie, M. Villemain, Ainsi le chef de la philosophie française au XIXe siècle commença par donner des répétitions de vers latins. Cependant les lettres ne retinrent pas longtemps cet ardent génie : la philosophie l’attirait. Un grand maître était là, d’une trempe toute différente de la sienne, austère, abstrait, éloquent aussi, mais d’une éloquence géométrique et tout intérieure, méditatif et dialecticien, à peine remarqué alors, et sur qui rejaillit depuis la gloire de son illustre disciple : c’était M. Royer-Collard, depuis l’un des plus grands orateurs politiques de la France et l’un de ses meilleurs citoyens.

Cet enseignement intérieur de l’École normale, d’où devait sortir un mouvement si actif de recherches et de pensées, jouissait des avantages qui ne se rencontrent que dans ce qui est neuf et sans tradition : la liberté, la spontanéité, la recherche en tous sens, une communication incessante des maîtres aux élèves et des élèves aux maîtres ; l’enseignement se faisait surtout par la conversation, car M. Cousin, à l’inverse de son maître Royer-Collard, pensait et inventait en causant. Sur quoi portaient donc ces inépuisables entretiens ? quel était l’objet des laborieux efforts de ces jeunes esprits en travail ? M. Jouffroy nous l’a appris dans ce mémorable récit de ses années de jeunesse, si pathétique et si puissant, qui rappelle avec plus d’éloquence et de poésie la confession philosophique de Descartes dans son Discours de la méthode. Le seul problème auquel s’acharnait alors le jeune professeur était le problème de l’origine des idées : il y retenait enchaînées les imaginations impatientes et avides, de ses jeunes disciples. Jouffroy, nature méditative et religieuse, blessé par les atteintes du doute, désenchanté de la foi de sa jeunesse, souffrait de se voir renfermé dans l’horizon étroit d’un problème idéologique, et aspirait, comme il l’a fait toute sa vie, à donner la paix à son âme par une solution religieuse en harmonie avec les besoins logiques de son sévère et lumineux esprit. Le maître au contraire, nature âpre et brûlante, inaccessible aux molles mélancolies, du siècle, et que le vent de René n’a jamais effleuré, peu attristé par les inquiétudes du doute, et toujours tout entier à sa passion du moment, creusait « ce trou, » comme l’appelle Jouffroy, avec une persévérance opiniâtre, et montrait déjà ce trait remarquable de son caractère d’enflammer et de contenir à la fois, de faire travailler les esprits, mais dans des limites fixées d’une main sévère et même dure, mélangeant, ainsi deux genres d’influences qui s’excluent d’ordinaire : la discipline et l’excitation. Bientôt les événemens de 1815 ayant appelé M. Royer-Collard au gouvernement de l’instruction publique, M. Cousin passa de l’École normale à la Faculté des lettres, qui résidait alors non pas à la Sorbonne, mais rue Saint-Jacques, dans les anciens bâtimens, détruits aujourd’hui, du collège du Plessis, attenant au lycée Louis-le-Grand, bâtimens qui furent depuis consacrés à l’École normale avant la construction de l’école actuelle. Ce fut là, dans les murs d’une vieille chapelle ruinée, que M. Cousin commença, avec un succès qui dès le premier jour fut éclatant, sa carrière de professeur public de philosophie.

Si nous en croyons la tradition, M. Cousin a été le plus grand professeur qu’ait connu la France, au moins si l’on prend pour mesure du génie dans l’enseignement la grandeur de l’éloquence. La puissance de sa parole, de son geste et de son regard était telle, que les auditeurs en étaient fascinés ; il y avait en lui, nous dit-on, quelque chose du prophète, et si son bon sens et sa finesse naturelle n’eussent fait contre-poids aux entraînemens de sa fougue et de son ardeur, il n’eût tenu qu’à lui, dans ce temps où tant d’esprits étaient en quête d’une religion nouvelle, de s’en faire le grand-prêtre, comme quelques-uns de ses contemporains. L’école idéologique, habituée, à la langue abstraite et à la méthode algébrique de Condillac, ne comprenait rien à cette parole enthousiaste et enflammée. En même temps, par un contraste d’humeur qui s’est toujours rencontré dans cette nature complexe, il s’appliquait à lutter contre les matières les plus arides et les plus abstraites : c’est ainsi qu’il exposait le premier devant un public français la profonde et abstraite philosophie de Kant, et qu’il engageait un combat corps à corps avec la sérieuse et froide philosophie de Locke, si peu faite pour provoquer l’éloquence. C’est que, malgré l’enivrement de la parole, M. Cousin n’a jamais perdu de vue le grand dessein de fonder une philosophie nouvelle sur les ruines de l’idéologie sensualiste, en faisant alliance avec la nouvelle philosophie allemande, alors si peu connue parmi nous.

Je n’entrerai pas dans le détail des cours que fit M. Cousin à la Faculté des lettres dans son double enseignement ; mais comment ne pas rappeler ce cours mémorable de 1828, qui est une des dates les plus éclatantes de la littérature et même de l’histoire de notre temps ? Depuis huit ans, M. Cousin ainsi que M. Guizot avaient été réduits au silence par la politique soupçonneuse et rétrograde de la restauration. En 1828, une réaction se fit dans les conseils du pouvoir : le ministère de M. de Yillèle renversé laissa place à un ministère libéral, celui de M. de Martignac. L’un des premiers actes du nouveau ministère fut de rendre la parole aux professeurs dépossédés. M. Cousin nous a raconté cela bien souvent. C’était au mois d’avril ; ni lui ni son illustre collègue n’étaient préparés pour un enseignement de cette importance : il ne restait d’ailleurs que peu de temps, deux ou trois mois à peine, jusqu’aux vacances. Les deux professeurs hésitèrent un instant, et pensèrent à remettre l’ouverture de leurs cours à la rentrée suivante ; mais qui pouvait assurer que le mouvement libéral durât jusqu’à cette époque ? Ne fallait-il pas au contraire profiter du moment, prendre acte de la concession du pouvoir et user de la parole qui était rendue ? M. Cousin et M. Guizot s’arrêtèrent à cette résolution ; ils ne voulurent pas même retarder l’ouverture de leurs cours, et se hasardèrent à une improvisation qui leur était rendue facile par la profondeur de leurs études antérieures : cette hardiesse nous valut deux beaux livres : l’Histoire de la Civilisation en Europe de M. Guizot, et l’Introduction à l’Histoire de la Philosophie de M. Cousin. En même temps un troisième professeur, dont le succès n’avait jamais cessé, entreprenait son tableau devenu classique de la littérature française au XVIIIe siècle.

Rien aujourd’hui ne peut nous donner une idée de l’éclat et de l’émotion que produisit en France et même en Europe ce triple enseignement où toutes les idées modernes s’introduisaient pour la première fois dans les chaires publiques, propagées par les voix les plus éloquentes et les plus passionnées. Le vieux Goethe lui-même s’en émouvait dans sa majestueuse retraite ; il applaudissait à cette jeune liberté, à ces nobles hardiesses de la pensée, à ces belles nouveautés de la critique. L’Europe y voyait le symptôme et le signal d’une ère nouvelle. Ce fut un moment heureux et unique où l’on put croire que le passé et l’avenir allaient se réconcilier dans une commune entente ; dans un esprit commun de sacrifice et de dévouement. La joie et l’espérance qui étaient dans les âmes ajoutaient à l’éloquence des professeurs, à la confiance du public. Ce ne fut qu’un rêve ; mais de ce rêve il est resté trois beaux livres.

Il est vrai, le cours de 1828 conserve encore la trace évidente des circonstances qui lui ont donné naissance et de la précipitation première ; le vague et la témérité des doctrines en ont été plus tard condamnées sévèrement par M. Cousin lui-même, et toutefois j’avouerai que je conserve un certain faible pour ce livre où s’est déployé tant de fougue, tant de jeunesse, tant de pensées ! Combien de vues redevenues depuis à la mode retrouveraient là leur origine ! Quel sentiment vif et profond de la puissance des idées, de leur rôle dans la marche et le progrès de la civilisation et de l’empire légitime de la philosophie sur les sociétés humaines ! Je ne veux point dire qu’il faille tout approuver dans cette idéologie enthousiaste, et en cela personne n’était plus sévère que l’auteur lui-même, car il l’était trop ; mais, si plus tard M. Cousin a eu raison de se dégager de ce qu’il y avait de vaporeux et d’insaisissable dans sa pensée de 1828, encore tout imprégnée de son commerce avec Hegel, peut-être en même temps est-il permis de regretter qu’il ait un peu trop sacrifié, et qu’il ait trop coupé les ailes au génie spéculatif qui avait éclaté dans ces leçons d’une manière si spontanée et si entraînante.

Je ne puis et ne veux ici que courir sur les sommets des choses, sans quoi j’aurais à rappeler ce cours de 1829, résumé de toute l’histoire de la philosophie, qui est devenu un des livres les plus chers à M. Cousin, un de ceux qu’il a le plus travaillés et qui composera une partie importante de sa gloire, à savoir l’Histoire générale de la philosophie ; ce cours de 1830, d’où est sorti l’ouvrage le plus solide et le plus sévèrement scientifique qu’il ait écrit, l’Examen de la philosophie de Locke. — Puis, revenant en arrière, j’aurais aussi à parler du cours de 1818 ; qui a été l’origine du livre célèbre et du Vrai, du Beau et du Bien, du cours de 1820, qui est devenu le livre sur la Philosophie de Kant. Pour apprécier la valeur de ces différens cours, il faut, ce que ne font pas d’ordinaire les critiques, se transporter au temps où ils ont été faits. Combien d’idées, devenues depuis le patrimoine commun de nous tous, étaient alors neuves, hardies, séduisantes ! Nous leur en voulons précisément de ce qu’elles sont devenues nôtres ; nous leur en voulons de ce qu’elles ont formé notre esprit ; nous les accusons de notre propre stérilité ; ne sachant pas trouver des pensées nouvelles, nous les accusons de ne pas être nouvelles. Ingrats et jaloux, nous en voulons à ceux qui nous ont précédés de leur gloire et de leur puissance, et notre médiocrité se console en les insultant.

C’est d’ailleurs un des caractères de notre temps (et par là il se distingue des époques classiques et leur est inférieur), que les génies qui l’ont le plus illustré sont plus remarquables par l’influence qu’ils ont exercée sur leurs contemporains que par la somme des idées, absolues et éternelles qu’ils auront léguées à la postérité. Chateaubriand, Lamennais, Cousin, sont de remarquables exemples de cette loi : grands promoteurs, grands instigateurs, grands remueurs d’idées, ils ont introduit dans le courant de l’esprit de leur temps une foule de pensées qui s’y sont mêlées, confondues, dont on ne reconnaît plus l’origine, et que souvent on retourne, en croyant les créer de nouveau, contre ceux qui en ont été les premiers auteurs.

Je n’ai pas eu le bonheur, ni aucun de ceux de mon âge, d’entendre M. Cousin dans sa chaire, puisqu’il a cessé déparier en 1830 ; mais il m’a été donné d’entendre comme l’écho de ces cours éloquens qui sont devenus le désespoir de ses successeurs. J’étais avec lui lorsqu’en 1845 il se remit à réviser ses premiers cours, et notamment celui de 1818, sur le vrai, le beau et le bien ; je l’écrivis sous sa dictée, je le rédigeai d’après ses conversations. Ces conversations étaient d’admirables leçons où il s’abandonnait à toute sa verve, à toute son imagination. Les traits les plus brillans et les mouvemens les plus nobles que nous pouvons retrouver aujourd’hui dans le livre imprimé lui échappaient dans l’entraînement d’une improvisation absolument libre ; reproduits et fixés par une plume qui s’efforçait d’être fidèle, ils étaient ensuite corrigés et développés par un travail plus froid et plus réfléchi. Que de pages admirables furent ainsi faites, je m’en souviens, dans de belles soirées de printemps, sous les arbres majestueux de Saint-Cloud et de Sèvres, aux rayons d’un soleil couchant ! Je vois encore cet œil étincelant, j’entends cette voix vibrante, ces accens passionnés ; qu’était-il besoin d’une chaire ou d’un public ? La nature servait de théâtre, et un seul auditeur suffisait pour enflammer l’enthousiasme du professeur. C’était Socrate, mais Socrate parlant tout seul, et dans un de ces momens d’enthousiasme que décrit Alcibiade dans le Banquet de Platon.


II

Le professeur n’a jamais été contesté chez M. Cousin ; le philosophe l’a beaucoup été. Ce procès sera longtemps débattu. Contentons-nous, en évitant les controverses stériles, de recueillir les traits les plus éclatans et les moins contestables de sa carrière philosophique. Or d’un aveu unanime M. Cousin a fait deux choses en philosophie : il a fondé en France l’histoire de la philosophie ; il a relevé et défendu pendant cinquante ans avec une énergie indomptable l’idée spiritualiste. Ceux à qui cette idée est désagréable ne peuvent pas évidemment lui en savoir beaucoup de gré ; quant à la première de ces deux œuvres, elle est d’une utilité si évidente, toute dispute d’école mise à part, que les esprits désintéressés n’hésiteront pas à y reconnaître une solide et véritable conquête pour l’esprit humain. Nous avons déjà, dans la Revue même, signalé avec précision les services rendus par M. Cousin à l’histoire de la philosophie [1]. Nous n’avons pas à y revenir, notre objet étant d’ailleurs ici beaucoup moins de faire une analyse précise et exacte des travaux de M. Cousin que de donner une esquisse vraie et fidèle de son attitude philosophique.

A travers toutes les curiosités d’esprit qui l’entraînèrent à diverses époques dans les sens les plus divers, d’Ecosse en Allemagne, d’Athènes à Alexandrie, et qui se fixèrent enfin sur la philosophie française du XVIIe siècle, il faut reconnaître, quoi qu’on en ait dit, un lien persistant, une idée dominante, l’idée spiritualiste. La distinction de la raison et des sens, l’âme force libre distincte du corps, la loi du devoir, le droit fondé sur la liberté morale, enfin la liberté politique inséparablement attachée dans son esprit à la cause spiritualiste, en un mot le déisme de J.-J. Rousseau exprimé d’une manière plus savante par un disciple de Platon, de Descartes et de Kant, telle est la doctrine que M. Cousin n’a jamais cessé de soutenir, depuis 1815 et même 1812 jusque dans ces derniers jours, où il lisait encore à l’Académie une éloquente conclusion de son Histoire générale de la Philosophie tout empreinte de ces nobles idées.

Je n’affecterai pas sans doute d’ignorer ou d’oublier que dans un certain temps la philosophie de M. Cousin a été suspecte et même violemment accusée d’incliner vers l’idéalisme germanique de Schelling et de Hegel. Je pourrais répondre à cette accusation que tout n’est pas aussi mauvais qu’on le suppose dans la philosophie allemande, et je considère pour ma part comme une des gloires de M. Cousin d’avoir été le premier à initier la France à la pensée philosophique de l’Allemagne. Ce sera au temps à faire le triage du vrai et du faux dans cette vaste construction métaphysique élevée au-delà du Rhin par tant de grands penseurs, depuis Kant jusqu’à Hegel ; mais que tout soit faux, inutile et complètement infructueux dans ce vaste ensemble de spéculation, c’est ce que nous ne pouvons accorder. M. Cousin lui-même, qui s’en est depuis séparé avec tant d’énergie, n’a jamais cessé de considérer cette période philosophique comme l’une des plus grandes de l’humanité, et jusqu’au dernier jour je l’ai entendu s’exprimer sur Hegel avec autant de vénération que d’admiration.

Mais n’oublions pas d’un autre côté que les questions philosophiques changent d’aspect suivant les temps. A l’époque dont je parle, de 1815 à 1830, le débat n’était point, comme il l’a été depuis, entre le panthéisme idéaliste de l’école hégélienne et le spiritualisme psychologique de l’école française ; c’est nous qui, à notre début dans la carrière philosophique, avons trouvé le combat engagé sur ce terrain. Sous la restauration, le seul adversaire pour l’école française, c’était le sensualisme du XVIIIe siècle ; dans ce conflit, l’Allemagne était une alliée bien loin d’être un nouvel ennemi, car elle était engagée précisément dans le même combat. Fichte, lisez ses œuvres, s’exprimait avec autant d’éloquence et de passion que l’a fait plus tard M. Cousin contre la philosophie des sens et de la matière. L’Allemagne comme la France traduisait Platon pour réveiller le sentiment de l’idéal. Schelling et Hegel se croyaient et étaient à certains points de vue des platoniciens. En France, l’opiniâtre adversaire de l’école nouvelle, l’apôtre violent, mais convaincu, du matérialisme, Broussais, dont le nom est redevenu un signal et un drapeau, appelait ses adversaires des kanto-platoniciens, enveloppant Kant et Platon, par un singulier malentendu, dans une même accusation de mysticisme. Pouvons-nous donc nous étonner que M. Cousin, tout entier à son entreprise de lutte contre la philosophie du dernier siècle, n’ait vu alors dans la philosophie allemande que les analogies de cette pensée, fort nuageuse d’ailleurs, avec sa propre pensée ?

Plus tard, lorsque le condillacisme eut été entièrement éteint, lorsqu’avec M. de Tracy disparut le dernier idéologue, et avec M. Broussais le dernier matérialiste, et que cette double cause put paraître à jamais vaincue, l’alliance philosophique de l’Ecosse, de l’Allemagne et de la France, jusqu’alors si étroite en apparence, commença de se dissoudre. Le dernier grand écossais, M. Hamilton, poussa l’esprit de son école à sa dernière conséquence, la négation absolue de la métaphysique. Le dernier grand survivant du cycle allemand, M. de Schelling, protesta contre l’interprétation française de sa doctrine, et défendit contre M. Cousin la prédominance de la métaphysique sur la psychologie. Par cette double attaque, aussi courtoise d’ailleurs et aussi noble dans l’expression qu’elle était grave dans le fond des choses, M. Cousin fut amené à expliquer et à circonscrire avec précision sa propre philosophie et a se séparer à la fois de l’Ecosse et de l’Allemagne : de l’Ecosse en maintenant la légitimité de la métaphysique, de l’Allemagne en soutenant la nécessité de fonder la métaphysique sur la psychologie. C’est alors qu’il se rattacha plus étroitement que jamais à la tradition de Maine de Biran et de Descartes ; c’est alors aussi que, provoqué par les objections de l’école théologique et par l’accusation montante de panthéisme qui l’enveloppait de jour en jour, il prit énergiquement parti pour la double personnalité de l’homme et de Dieu, question qui n’avait occupé jusque-là que le second plan dans sa pensée.

J’obéis ici en quelque sorte aux dernières volontés de M. Cousin en signalant, comme l’un des points auxquels il tenait le plus et qui devait rester attaché à son nom, l’idée de fonder la métaphysique sur la psychologie. Voici ce qu’il m’écrivait, il y a un an, dans une lettre où l’on sent comme un pressentiment de sa mort prochaine, à propos du travail cité plus haut : « En mettant à part parmi mes papiers, me disait-il, l’oraison funèbre dont je vous ai déjà remercié, il m’est venu l’idée médiocrement modeste qu’il y faudrait quelque chose sur la psychologie et la méthode psychologique ; car si à cet égard je n’avais pas d’efforts d’imagination à faire après MM. Royer-Collard et Maine de Biran, on me doit un peu de reconnaissance pour avoir maintenu cette méthode comme le point de départ, la règle et la mesure de toutes les autres parties de la philosophie. C’est là ce qui a fait une école française distincte de toutes les autres écoles européennes… Si donc vous reproduisez jamais l’article de la Revue des Deux Mondes, ma vanité demande quelques lignes de plus, afin que mon ombre soit entièrement satisfaite, et qu’au séjour des mânes Socrate m’accueille sans trop de répugnance et me fasse une petite place parmi ses derniers écoliers. »,

On a contesté tout caractère scientifique à la philosophie de M. Cousin : rien n’est plus injuste qu’une telle accusation ; mais notre objet n’est pas ici de la combattre et de la discuter : contentons-nous de dire que M. Hamilton et M. de Schelling ont discuté sa doctrine, et c’est pour la portée de cette doctrine une garantie et un témoignage que je considère comme suffisans.

Toutefois, ne craignons pas de le dire, la philosophie de M. Cousin a surtout été une philosophie d’opinion et de lutte, mêlée au mouvement du siècle, tantôt l’entraînant, tantôt le suivant, tantôt le combattant. Et, pour dire la vérité, c’est surtout sous cette forme que M. Cousin a compris et aimé la philosophie ; en cela, il était bien de son pays et de son temps, car en France, depuis Voltaire, la philosophie a toujours été plus ou moins militante. Pour Voltaire lui-même, pour Rousseau, pour Diderot, de nos jours pour Lamennais et pour Joseph de Maistre, et dans un autre camp pour Saint-Simon et Proudhon, la philosophie a toujours été une cause, un drapeau : elle allait à l’assaut, ici du catholicisme, là de l’athéisme, tantôt de la démagogie, tantôt de la société et de la propriété. Tous les penseurs de ce temps ont été des soldats. Aujourd’hui même encore je ne vois guère autour de moi dans les plus brillans de nos jeunes novateurs que des chefs d’opinion. Quelques penseurs abstraits et austères se mêlent parmi eux ; mais on invoque leur nom beaucoup plus qu’on ne lit leurs livres et qu’on ne médite leurs démonstrations. Les doctrines refoulées autrefois par la parole éloquente de M. Cousin renaissent assez peu rajeunies, propagées par la passion plus que par la raison. Elles s’emparent à leur tour par tous les moyens d’une opinion blasée et énervée, toute prête à les recevoir, et la jeunesse, selon l’expression de Kant, pour prouver qu’elle a passé l’âge de l’éducation de la nourrice, boit avec ivresse et sans réflexion le poison qu’elle trouve agréable et qu’elle croit nouveau.

M. Cousin, plus que tout autre, était un soldat ou plutôt un capitaine, car dès le premier jour il a commandé et n’a jamais obéi. La philosophie était pour lui une guerre, la guerre des bons principes contre les mauvais principes, du vrai contre le faux, du grand goût contre le mauvais goût, de la liberté tempérée contre les excès du despotisme et de la démagogie. C’était la défense des vérités immortelles qui sont le patrimoine de l’humanité. Il n’était pas homme à passer, comme Kant, quarante ans à l’élaboration d’un système et à publier son premier ouvrage à soixante ans. Ces lents échafaudages germaniques répugnaient à sa nature vive, alerte et passionnée. Il enlevait d’assaut un problème, et n’aimait pas les mines et les contre-mines des dialecticiens. Le détail l’ennuyait, si ce n’est en érudition. En philosophie, il ne voulait que le gros des choses et n’aimait que les grands résultats. C’est pourquoi, malgré l’originalité et la fantaisie de son imagination, il se reposait volontiers en philosophie dans le sens commun. Ses dernières admirations, ses derniers enthousiasmes ont été pour Socrate et pour le docteur Reid, c’est-à-dire pour une philosophie du bon sens, philosophie sage et familière, croyante et réservée, respectueuse des dogmes sans s’y asservir, travaillant au bien-être des hommes par le développement des idées saines et des bons sentimens.

Les considérations qui précèdent expliquent encore un des points les plus graves du rôle philosophique de M. Cousin, je veux dire son attitude à l’égard de la religion. Comme c’est là un point qui a été et sera encore l’objet des plus brûlantes controverses, il conviendrait peut-être de l’éviter dans un travail où nous ne voudrions rien avancer qui pût solliciter aucune récrimination ; mais le silence serait lui-même quelque chose d’injurieux. Je dirai donc que quelques-uns des plus fidèles amis de M. Cousin n’ont point toujours eux-mêmes complètement approuvé la situation qu’il avait prise ; il leur semblait que cette situation manquait de netteté et de précision, et fournissait trop de prétextes à d’incessantes attaques. Néanmoins, tout considéré, et si l’on écarte quelques intempérances de paroles et de conduite, je ne crois pas que ni dans sa conversation, ni dans ses écrits de tous les temps, on ait pu jamais surprendre une autre doctrine que celle-ci : c’est que la philosophie spiritualiste doit s’allier au christianisme dans sa lutte contre les opinions athées. Je reconnais qu’à un point de vue absolument scientifique cette doctrine est susceptible de critique, car dans la pure science il n’y a ni alliance, ni coalition ; il y a simplement examen et discussion. Il s’agit de démontrer et non pas de vaincre ; mais peu de personnes en France, aussi bien dans le camp des novateurs que dans le camp opposé, considèrent la philosophie à ce point de vue purement abstrait, et M. Cousin n’a jamais eu de goût pour la métaphysique de cabinet.

Or la philosophie étant considérée comme un champ clos, et les luttes philosophiques étant plus ou moins assimilées en notre pays aux luttes politiques, il n’est pas étonnant de voir les adversaires de la veille devenir les alliés du lendemain. On s’allie par les points communs, on réserve les dissidences pour un autre temps. M. Cousin a cru dans les quinze dernières années de sa vie qu’un grand mouvement athée se préparait et se développait en Europe, et sa vive imagination, qui grossissait tous les objets, lui montrait sous les aspects les plus noirs l’avenir des idées religieuses et morales dans la société moderne. Contre ce flot grossissant de l’athéisme, il pensait que toutes les forces spiritualistes de la société devaient se coaliser. Or il n’y en a pas aujourd’hui de plus grande que celle de l’église : de là ses tentatives de rapprochement, qui ont été si critiquées et interprétées de la manière la plus malveillante. Au reste dans tous les temps, même au temps où il a été le plus suspect aux opinions catholiques, M. Cousin a toujours cru que la religion était un élément essentiel et indestructible de l’humanité, que le christianisme était la forme la plus haute et la plus profonde de la religion ; il a cru que, la philosophie n’ayant aucun moyen d’exercer sur les âmes l’action profonde et puissante du christianisme, il ne lui convenait pas d’attaquer ce qu’elle ne pouvait remplacer ; mais il voulait l’indépendance respective des deux puissances, et dans les dernières pages qu’il ait écrites et qui servent de conclusion à son Histoire générale de la Philosophie, il maintient encore avec fermeté la liberté de la philosophie à l’égard de la religion. Au reste ce problème, si facilement tranché par tant d’esprits vulgaires, est au nombre des plus difficiles et des plus compliqués que présente à la méditation l’état actuel du monde. Heureux ceux qui le résolvent d’autorité par l’affirmation ou la négation absolue, et qui, du sein de leur fière sécurité, proscrivent sans pitié les faiblesses de leurs semblables !

Je toucherai encore rapidement à un autre point délicat, qui a été, qui est encore, qui sera longtemps l’objet des plus vives critiques, mais qui a occupé une place si importante dans la vie philosophique de M. Cousin qu’il est nécessaire d’en dire un mot : je veux parler de l’organisation et du gouvernement de l’enseignement philosophique dans l’université. Or c’est là, à mon avis, l’une des plus belles parties de sa gloire et l’une des plus solides. Il a établi et rendu possible en France une chose entièrement ou presque entièrement nouvelle : un enseignement laïque de la philosophie. C’est lui qui, par son impulsion personnelle, par l’éclat donné au concours des agrégations, par son goût et sa passion pour le talent, par cette excitation au travail que nous avons déjà rappelée, a peuplé la France de jeunes professeurs qui répandaient à leur tour chez leurs élèves la chaleur de leur âme et de leurs convictions. De ces professeurs distingués par le choix de M. Cousin, combien se sont fait un nom dans les lettres, et encore aujourd’hui occupent et méritent dans des camps divers l’attention publique ! Cette école, que l’on a représentée comme obéissant à un mot d’ordre et courbée sous un joug tyrannique, est celle qui a donné au jour de l’épreuve le plus d’exemples de ferme courage, et ceux qui n’ont pas cru leur conscience engagée aux mêmes sacrifices, qui ont préféré l’enseignement qu’ils aimaient aux luttes politiques, ceux-là ne sont pas plus disposés que d’autres à la servilité. Pour ce qui est de ce prétendu mot d’ordre, je n’en ai jamais entendu parler. Nous choisissions l’enseignement philosophique parce qu’il flattait en nous l’indépendance de la pensée ; jamais il n’a été demandé à personne un seul mot de soumission à des dogmes étrangers. J’en appelle au témoignage de ceux que la politique et non la philosophie a éloignés de nos rangs [2]. Quant aux doctrines spiritualistes qu’on nous reproche et que l’on appelle aujourd’hui, dans un langage vulgaire et banal, des doctrines officielles, nous les enseignions parce que nous les croyions vraies, et ceux de nos camarades de l’École normale qui n’avaient pas les mêmes convictions choisissaient un autre enseignement. Nous étions alors entièrement persuadés que le matérialisme avait fait son temps et qu’on ne le reverrait plus parmi nous, que le panthéisme était un rêve de l’Orient, ressuscité par l’esprit nuageux et subtil de l’Allemagne, inconciliable, suivant nous, avec le libéralisme ; car sans personnalité point de liberté, et comment conserver la personnalité dans une substance où tout s’engloutit ? Telles étaient les pensées de la plupart d’entre nous. Qu’elles fussent naïves, l’expérience ultérieure l’a bien prouvé ; telles qu’elles étaient, elles sortaient du fond de nos âmes et non point de nos cahiers ! Nous partions pour la province avec un assez maigre bagage d’idées et de connaissances ; mais on travaillait pour s’instruire et s’éclairer. On inventait peu, je l’avoue, mais on réfléchissait beaucoup ; on se nourrissait de la lecture des grands maîtres, et on en nourrissait son enseignement, sans faire demander à Paris ce que l’on devait enseigner. Tel a été l’enseignement fondé par M. Cousin ; rien ne lui fait plus d’honneur. C’est là qu’il a développé le plus de suite et de volonté dans un dessein excellent et vraiment utile. Si depuis, par les soins d’un ministre éclairé, la philosophie est rentrée dans l’enseignement, c’est en renouant une tradition qui n’avait jamais été entièrement interrompue qu’il lui a été possible de se reconstituer avec autant de facilité que de succès.

Un mot encore sur l’impulsion personnelle de M. Cousin. Il partait d’un principe assez peu goûté des administrateurs pratiques, c’est que le professeur ne doit pas se renfermer dans sa classe ou dans son cours, mais doit travailler à côté, maintenir son esprit en haleine par des travaux élevés et libres qui l’empêchent de s’éteindre dans la routine mécanique d’un enseignement monotone ; il voulait en un mot que les professeurs ne fussent pas seulement des professeurs, mais fussent encore des savans et des écrivains. C’est ainsi qu’il a fait une école dont il ne me convient pas d’exagérer les mérites, mais qui occupe certainement une place distinguée dans la littérature contemporaine. Or sous ce rapport son influence était de tous les instans et toujours en éveil. Était-on disposé, dans les langueurs d’un séjour de province, à s’oublier paresseusement, un mot de M. Cousin vous réveillait et vous rappelait à vous-même. Venait-on le voir à Paris pour le plaisir de causer avec lui, on en remportait le remords de n’avoir pas travaillé, et des projets ardens et précis à la fois qu’on avait hâte d’exécuter. Son éternel sursum corda était un aiguillon qui ne vous laissait pas un instant en repos. S’il ne suscitait pas ainsi de grandes œuvres, c’était la faute de ceux qui les faisaient (car il ne défendait à personne d’avoir du génie) ; mais il suscitait des œuvres utiles et de solides travaux, et c’est en général ce que fait un chef d’école, car le génie ne s’inspire que de soi-même et n’a pas besoin d’être provoqué.


III

Ce besoin énergique d’action, cette activité belliqueuse qui se manifeste dans la philosophie de M. Cousin nous donne aussi le secret de son génie d’écrivain. Il avait une théorie sur le style qui répond bien à la nature de son esprit. « Le style, disait-il, c’est le mouvement. » Ce qu’il appréciait le plus dans les grands écrivains, c’était la tournure, l’allure de la phrase, plus que la perfection de détail. Il voulait que l’entraînement de la pensée, le torrent intérieur passât dans la parole. Son style était bien l’expression de cette théorie. La force et le mouvement continu, la grande et fière allure en étaient les caractères les plus frappans. Il écrivait en orateur, comme quelqu’un qui a toujours devant lui un adversaire à persuader ou à subjuguer. Je puis donner quelques détails sur sa manière de composer : il écrivait presque toujours en dictant, et il dictait en marchant, tant l’art d’écrire était pour lui identique à l’art de parler. Il dictait avec abondance sans se corriger, uniquement attentif à conserver l’entrain et le courant de sa pensée ; mais, par un second travail fait à tête reposée, il reprenait ce qu’il avait dicté, et alors il retranchait l’inutile, le superflu, le lâche, l’incertain : dans ce second travail, il était d’une extrême sévérité et ne reculait devant aucun sacrifice. Par ce double procédé de composition, il atteignait à un style qui était à la fois entraînant et précis, qui avait le mouvement de l’improvisation et la fermeté de la réflexion, un style ardent et sobre en même temps, d’un ton un peu trop élevé quelquefois et qui n’avait pas toujours assez de nuances, mais d’une solidité et d’un éclat de toute beauté.

Rien n’était plus intéressant que d’assister au travail intérieur de cet illustre artiste, D’autres attendent l’inspiration ; lui, il la commandait. Combien de fois ne nous arrive-t-il pas à nous autres, humbles écrivains, lorsque la plume ne marche pas à notre gré, lorsque la verve manque, de laisser là le travail et d’attendre une meilleure heure ! Il n’en était pas ainsi de M. Cousin : il ne voulait pas être l’esclave de sa muse, il voulait la gouverner. Bien souvent je l’ai vu cherchant avec peine et labeur, tâtonnant, s’irritant, ne trouvant rien. Jamais il n’abandonnait la partie, jamais il ne remettait à un autre jour : il ne se retirait qu’après avoir vaincu ; son principe était qu’on ne doit jamais quitter son travail que satisfait. C’était surtout dans l’art du détail qu’il fallait admirer cette plume merveilleuse. Nul mieux que lui, parmi les écrivains de nos jours, ne savait manier la longue phrase, l’une des grandes beautés, mais aussi l’une des plus grandes difficultés de notre prose. Il savait la lancer, la prolonger, la suspendre, la reprendre et la faire tomber à temps d’une chute solennelle et harmonieuse. Plus tard il s’essaya à la phrase courte, autre difficulté, autre écueil, et il y réussit parfaitement bien. Il était trop fin connaisseur pour ne pas savoir qu’il y avait trop d’art dans sa manière d’écrire : aussi sa dernière préoccupation dans ses écrits historiques était-elle d’atteindre à la parfaite simplicité et même à la nudité, en évitant la sécheresse. Le récit sévère, rapide, sobre, peu de portraits, peu de réflexions, point de ton oratoire, le tout cependant toujours animé : tel était le dernier idéal qu’il se faisait du style historique ; il s’y essaya avec succès dans son livre sur Mazarin.

Comme critique, il avait le goût grand ; il était surtout sensible aux beautés mâles et énergiques. Son poète de prédilection était Corneille et son prosateur Pascal. Il préférait le premier de beaucoup à Racine, et en tout il aimait mieux la manière franche, hardie de la première moitié du XVIIe siècle que l’art tout à fait classique de la seconde moitié. Cette hauteur et cette fermeté de goût qu’il appliquait aux grands écrivains de notre langue, il se l’appliquait à lui-même ; il se jugeait nettement, de haut et sans flatterie. A ceux qui lui vantaient son style comme une fidèle imitation du XVIIe siècle, « non, disait-il, je ne suis pas de ce temps, je suis de l’école de Jean-Jacques Rousseau. » Évidemment c’est avec Rousseau qu’il avait appris à écrire, quoique plus tard il ait retrempé sa plume dans la langue de Pascal et de Bossuet.

Parmi les plus vives passions de M. Cousin, il faut compter le plaisir de retoucher, de remanier, de compléter ses ouvrages. Que d’efforts à chaque nouvelle édition pour améliorer et perfectionner le détail du style, pour donner plus de relief, plus d’éclat au tour de la phrase, plus de lumière à la pensée ! Depuis longtemps, ayant épuisé tout ce qu’il avait à dire en philosophie, il ne s’occupait plus guère que de recorriger et de présenter ses écrits à la postérité sous la forme la plus parfaite. Il en avait deux qu’il avait particulièrement choisis comme devant donner la meilleure idée de lui-même à ceux qui viendraient après lui, du Vrai, du Beau et du Bien, admirable résumé sous forme oratoire et populaire de la philosophie spiritualiste, et l’Histoire générale de la Philosophie, description rapide et large de tous les systèmes. Il affectionnait particulièrement ce dernier livre, et avec raison. Avant de partir pour ce dernier voyage d’où il ne devait revenir que mort, il avait livré de ce livre une septième édition, et cependant, à peine arrivé à Cannes, déjà il pensait à en préparer une huitième. Il écrivit quelques pages nouvelles sur la philosophie des pères de l’église, qui seront ajoutées à la prochaine édition, et, assisté de son fidèle ami M. Barthélémy Saint-Hilaire, il commença la révision des premiers chapitres. Le matin même de sa mort, il y travaillait encore, et ses leçons sur la scolastique et sur Locke portent les traces de ses dernières corrections.

Il me resterait en terminant, après avoir parlé du professeur, du philosophe, de l’écrivain, à décrire l’homme dans les aspects variés de sa puissante organisation ; mais c’est un travail trop difficile pour notre plume et qu’il n’est pas encore permis de tenter. Je me bornerai à un seul mot, à l’expression de mes sentimens personnels dans toute leur sincérité.

On a dit que les amis de M. Cousin commençaient par l’enthousiasme et finissaient par la déception. Il n’est pas un seul ami de M. Cousin qui ne proteste contre une telle imputation. Pour ce qui me concerne, je dois dire que c’est précisément le contraire qui m’est arrivé, et c’est pour cette raison que je prends la liberté de m’introduire ici personnellement, ce qui n’est pas dans mes goûts ; mais quand il s’agit d’apprécier le caractère d’un homme célèbre, de vagues banalités ne suffisent pas, des témoignages précis et personnels ont seuls de la valeur. Or il s’en faut de beaucoup que j’aie commencé avec M. Cousin par l’enthousiasme, tout au contraire. A l’époque où j’eus l’honneur de le connaître pour la première fois, en 1844, l’enthousiasme public était depuis longtemps refroidi et avait été remplacé par des sentimens tout contraires. Je partageais ces sentimens aussi vivement qu’aucun jeune homme de mon âge. Les adversaires les plus déclarés de M. Cousin n’ont pas aujourd’hui à son égard de préventions plus invétérées que je n’en avais alors le jour où j’entrai pour la première fois dans cet appartement de la Sorbonne, aujourd’hui dépeuplé, et qu’une voix intarissable et éclatante a si longtemps animé. Notre commerce fut d’abord difficile, et de ma part, je l’avoue aujourd’hui, peu sympathique. De difficile, il devint froid, ce qui fut un premier progrès ; mais peu à peu le charme vint : la bienveillance, l’intérêt, l’affection d’une part, de l’autre une confiance chaque jour plus grande, nous rapprochèrent de plus en plus. Mes anciennes préventions ou s’affaiblirent, ou tombèrent l’une après l’autre, et à travers les bizarreries et, si j’ose dire, les travers de ce caractère si compliqué, je ne vis plus que les grands côtés. J’étais trop prévenu contre l’illusion pour que ce charme entraînant et cet ascendant victorieux ne fussent que de pures illusions. Il y avait en lui un instinct de grandeur, une flamme, un véritable enthousiasme, qui ne s’imitent pas, quoi qu’en disent les difficiles, qui, à force de ne vouloir point être dupes, finissent par être dupes de leur propre scepticisme. Cet enthousiasme, je le reconnais, n’était pas toujours exempt de quelque solennité théâtrale, et l’imagination y avait une forte part ; mais le foyer était plus profond que l’imagination elle-même : il était dans une âme toujours ardente à la poursuite du grand et du beau. D’ailleurs n’a pas qui veut l’imagination grande, et le souffle d’en haut est toujours divin, quelle que soit celle de nos facultés qu’il enflamme. L’énergie et la rudesse de sa nature impétueuse ont fait croire qu’il manquait de sensibilité, et moi-même je fus longtemps à ne lui reconnaître qu’une main dure et sévère ; l’expérience m’apprit qu’il en avait une douce, cordiale et confiante. Il ne m’appartient pas d’entrer ici dans des détails qui ne peuvent intéresser personne ; mais qu’il me soit permis d’attester que dans un commerce de vingt-deux ans, j’ai toujours trouvé en lui un attachement fidèle, délicat et vigilant, sans qu’il m’ait jamais rien demandé en retour. Un dernier trait suffit pour honorer sa mémoire’ : il a été aimé jusqu’au bout par un homme tel que M. Barthélémy Saint-Hilaire.

M. Cousin, on le sait, est mort à Cannes presque subitement, il y a quinze jours à peine. Jusqu’à la dernière heure, nous l’apprenons par un témoin fidèle de sa mort, par un de ses médecins [3], il conserva la plénitude, la force, l’entrain de son esprit. Il est mort en s’endormant ; aucune lutte, aucun effort, aucune souffrance n’a signalé ses derniers momens, et la mort même n’a pas altéré la fière et forte beauté de ses traits. Il ne put avoir avec personne aucune communication, aucune conversation ; personne n’a recueilli ses dernières pensées, personne n’a eu le dernier secret de cet homme qui a eu un si grand rôle dans l’histoire philosophique de notre âge. Comme amis, nous devons nous féliciter qu’il soit mort sans douleur et sans conscience, mais comme philosophes nous devons regretter qu’il n’ait point retrouvé ses sens. Il eût été beau de voir en face de la mort ce grand traducteur du Phédon ; il l’eût contemplée, soyons-en sûr, avec sérénité et avec force, et pour nous notre conviction est qu’il fût resté fidèle jusqu’au bout aux deux grandes causes de sa vie, le spiritualisme et la philosophie.


PAUL JANET.


  1. Voyez la Revue du 15 janvier 1866, sur l’Histoire de la Philosophie et l’Eclectisme.
  2. On nous citera M. Vacherot ; mais sa destitution a été l’œuvre de la réaction de 1850. Dans tout le cours de sa longue carrière universitaire lui a-t-on imposé un mot, un acte contraire à ses convictions ? Non sans doute, car il n’y eût pas consenti. — En 1848, M. Cousin étant encore président du bureau d’agrégation, qui fut reçu le premier au concours ? Ce fut M. Renan. — En 1851, M. Taine, qui méritait le premier rang, fut écarté pour ses opinions. Qui présidait le bureau ? M. Portalis. M. Cousin avait été écarté par la réaction.
  3. Le docteur Second, dans les Échos de Cannes du 18 janvier.