Vie d’Alexandre le Grand

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Plutarque


ALEXANDRE

SOMMAIRE.

I. Objet que Plutarque se propose en écrivant les vies d’Alexandre et de César. — II. Premières traditions sur la naissance d’Alexandre. – III. Autres traditions. — IV. Alexandre vient au monde le jour que le temple d’Éphèse est brûlé. — V. Constitution physique d’Alexandre. — VI. Qualités morales qu il montre dans son enfance. VII. Sa première éducation. — VIII. Il dompte le cheval Bucéphale. — IX. Aristote est chargé de son éducation. — X. Son estime particulière pour les ouvrages d’Homère. — XI. Ses premiers exploits. — XII. Il se brouille avec son père. — XIII. Démarate les réconcilie. Philippe s’oppose au mariage d’Alexandre avec la fille de Pexodorus. — XIV. Pausanias assassine Philippe. Conduite d’Alexandre en montant sur le trône. — XV. Il soumet les Triballiens et ruine la ville de Thèbes. — XVI. Il pardonne à Timoclée et admire sa générosité. -XVII. Il se repent d’avoir traité si cruellement les Thébains. — XVIII. Son entrevue avec Diogène. — XIX Présages qui précèdent son expédition en Asie. État de ses forces à son départ. — XX. Sacrifices qu’il fait à Ilium. — XXI. Il entreprend le passage du Granique à la vue de Darius. -XXII. Clitus lui sauve la vie. Victoire d’Alexandre. -XXIII. Suite de cette victoire. Il soumet la Cilicie, la Phénicie et la Pamphylie. — XXIV. Il coupe le nœud gordien. Songe de Darius. — XXV. Maladie d’Alexandre. Sa confiance en son médecin Philippe.- XXVI. Conversation de Darius avec Amyntas. Bataille d’Issus. — XXVII. Mot d’Alexandre en voyant le luxe de Darius. — XXVIII. Conduite d’Alexandre envers la mère, la femme et les filles de Darius. – XXIX. Sa continence. — XXX. Sa Sobriété. Sa manière de vivre ordinaire. — XXXI. Il aimait à se vanter et à s’entendre louer. Dépense de sa table. – XXXII. Il envoie prendre les richesses que les Perses avaient laissées à Damas, et met le siège devant Tyr. — XXXIII. Pendant ce siége, il va faire la guerre aux Arabes. — XXXIV. Il prend la ville de Tyr. — XXXV. Il s’empare de Gaza, et met l’Iliade d’Homère dans un coffre très précieux. — XXXVI. Il bâtit Alexandrie. — XXXVII. Il va consulter l’oracle de Jupiter Ammon. — XXXVIII. Réponse de l’oracle. — XXXIX. Ce qu’il pensait lui-même de sa filiation divine. — XL. Il fait célébrer des fêtes et des jeux. — XLI. Il refuse les propositions de Darius. -XLII. Récit de Tirée à Darius sur la manière dont Alexandre avait traité les princesses captives. — XLIII. Combat de deux valets de l’armée sous les noms d’Alexandre et de Darius. Le dernier combat est livré à Gaugamèle et non à Arbèles. — XLIV. Alexandre rejette le conseil de combattre la nuit. Son profond sommeil avant la bataille. — XLV. Sa réponse à Parménion, qui lui demandait un renfort pour défendre le bagage. — XLVI. Il range ses troupes en bataille. — XLVII. Il remporte une victoire complète. — XLVIII. Il fait rétablir la ville de Platée. — XLIX. Gouffre de naphte auprès l’Ecbatane. — L. Digression sur la nature et les propriétés du naphte. — LI. Alexandre se rend maître de Suse et de la Perse. — LII. Le palais de Xerxès brûlé à l’instigation de la courtisane Thaïs. — LIII. Libéralités d’Alexandre. — LIV. Avis de sa mère à ce sujet. — LV. Il reprend ses officiers sur l’excès de leur luxe. — LVI. Amitié affectueuse d’Alexandre. — LVII. Tendre intérêt qu’il montre pour ses amis. — LVIII. Il poursuit Darius avec la plus grande célérité. — LIX. Mort de Darius. — LX. Il perd Bucéphale et le retrouve. — LXI. Alexandre bat les Scythes. Fable des Amazones. — LXII. Il engage ses troupes à poursuivre la conquête de l’Asie. — LXIII. Il s’accommode aux mœurs des Barbares, et épouse Roxane. — LXIV. Il apaise une querelle d’Éphestion et de Cratère. – LXV. Philotas se rend suspect à Alexandre. — LXVI. Il recèle la conjuration formée contre Alexandre par Lymnus. — LXVII. Mort de Philotas et de Parménion. — LXVIII. Présages de la mort de Clitus. — LXIX. Propos libre de Clitus contre Alexandre dans l’ivresse. — LXX. Meurtre de Clitus. -LXXI. Douleur d’Alexandre. Anaxarque le console. — LXXII. Dispute entre Anaxarque et Callisthène. — LXXIV. Callisthène se rend odieux au roi par son indiscrétion. — LXXIV. Les courtisans d’Alexandre l’irritent contre Callisthène. — LXXV. Mort de Callisthène et de Démarate. – LXXVI. Alexandre, avant de partir pour l’Inde, fait brûler tout le bagage inutile. LXXVII. Divers présages de son expédition - LXXVIII. Il prend la roche de Sisimethrès. Sa réception aux ambassadeurs des villes du pays. — LXXIX. Entrevue d’Alexandre et de Taxile. Cruauté d’Alexandre envers une troupe d’Indiens. — LXXX. Il passe l’Hydaspe pour aller attaquer Porus. – LXXXI. Il remporte la victoire. — LXXXII. Il traite bien Porus. — LXXXIII. Les Macédoniens refusent d’aller plus avant dans l’Inde. Monuments qu’Alexandre y laisse de son expédition. — LXXXIV. Il prend la ville des Malliens. — LXXXV. Il fait des présents aux gymnosophistes, les sages du pays. — LXXXVI. Il envoie Onésicritus vers les brachmanes. -LXXXVIII. Il va voir l’océan. LXXXVIII. Pompe bachique avec laquelle il en revient. — LXXXIX. Soulèvement dans l’empire d’Alexandre. — XC. Il fait mourir celui qui avait violé le tombeau de Cyrus. — XCI. Mort de Calanus. — XCII. Alexandre épouse Statira. — XCIII. Il renvoie, avec de grands présents, les macédoniens hors de service. — XCIV. Mort et sépulture d’Éphestion. — XCV. Présages qui avertissent Alexandre de ne pas entrer dans Babylone. — XCVI. Il devient triste et méfiant. — XCVII. Sa superstition. Il tombe malade. — XCVIII. Sa mort. — XCIX. S’il est vrai qu’il fut empoisonné. — C. Roxane fait mourir Statira.

I. La vie d’Alexandre, roi de Macédoine, et celle de César, le vainqueur de Pompée, que je me propose d’écrire dans ce volume, m’offrent un si grand nombre de faits importants, que, pour toute préface à cet ouvrage, je prierai mes lecteurs de ne pas me faire un crime si, au lieu de raconter en détail toutes ces actions célèbres, je me contente d’en rapporter en abrégé la plus grande partie. Je n’écris pas des histoires, mais des Vies ; d’ailleurs ce n’est pas toujours dans les actions les plus éclatantes que se montrent davantage les vertus ou les vices des hommes. Une action ordinaire, une parole, un badinage font souvent mieux connaître le caractère d’un homme que des batailles sanglantes, des siéges et des actions mémorables. Les peintres prennent la ressemblance de leurs portraits dans les yeux et les traits du visage, où le naturel et les mœurs éclatent plus sensiblement ; ils soignent beaucoup moins les autres parties du corps. Qu’il me soit de même permis de pénétrer dans les plus secrets replis de l’âme, afin d’y saisir les traits les plus marqués du caractère, et de peindre, d’après ces signes, la vie de ces deux grands hommes, en laissant à d’autres le détail des combats et des actions les plus éclatantes.

II. Il passe pour constant que du côté paternel Alexandre descendait d’Hercule par Caranus, et que du côté de sa mère il remontait, par Néoptolème, jusqu’à Achille. On dit que Philippe étant à Samothrace, dans sa première jeunesse, y fut initié aux mystères avec Olympias, alors enfant et orpheline de père et de mère. Il en devint amoureux ; et, après avoir obtenu le consentement d’Arymbas, frère de cette princesse, il l’épousa. La nuit qui précéda celle de leur entrée dans la chambre nuptiale, Olympias songea qu’à la suite d’un grand coup de tonnerre la foudre était tombée sur elle et avait allumé un grand feu, qui, après s’être divisé en plusieurs traits de flamme, se dissipa promptement. Philippe, de son côté, quelque temps après son mariage, songea qu’il scellait le sein de sa femme et que le cachet portait l’empreinte d’un lion. Les devins, regardant ce songe comme suspect, conseillèrent à Philippe de veiller avec soin sur sa femme ; mais Aristandre de Telmisse dit que ce songe marquait la grossesse de la reine : « Car, ajouta-t-il, on ne scelle point des vaisseaux vides ; et Olympias porte dans son sein un fils qui aura le courage d’un lion. » On vit aussi, pendant qu’Olympias dormait, un dragon étendu auprès d’elle ; et l’on prétend que ce fut surtout cette vision qui refroidit l’amour et les témoignages de tendresse de Philippe, qui depuis n’alla plus si souvent passer la nuit avec elle ; soit qu’il craignît de sa part quelques maléfices ou quelques charmes magiques, soit que par respect il s’éloignât de sa couche, qu’il croyait occupée par un être divin.

III. On rapporte à ce sujet une autre tradition : les femmes de cette contrée sont, dit-on, sujettes, de toute ancienneté, à être possédées de l’esprit d’Orphée et de la fureur divine qu’inspire le dieu Bacchus, d’où leur vient le nom de Clodones et de Mimallones ; elles ont à peu près les mêmes pratiques que les femmes édoniennes et thraciennes, qui habitent les environs du mont Hémus. Il semble même que c’est des cérémonies qu’observent ces dernières femmes qu’est dérivé le mot grec thresculein, qui signifie exercer un culte superstitieux. Olympias, plus livrée que les autres femmes à ces superstitions fanatiques, y mêlait des usages encore plus barbares, et traînait souvent après elle, dans les chœurs de danses, des serpents privés, qui, se glissant hors des corbeilles et des vans mystiques où on les portait, et s’entortillant autour des thyrses de ces bacchantes, jetaient l’effroi parmi les assistants. Cependant Chéron de Mégalopolis, que Philippe envoya consulter l’oracle de Delphes après le songe qu’il avait eu, lui rapporta un ordre du dieu de sacrifier à Jupiter Ammon et de rendre à ce dieu des honneurs particuliers. On ajoute qu’il perdit un de ses yeux, celui qu’il avait mis au trou de la porte d’où il avait vu Jupiter couché auprès de sa femme, sous la forme d’un serpent. Olympias, au rapport d’Ératosthène, ne découvrit qu’à Alexandre seul, lorsqu’il partit pour l’armée, le secret de sa naissance, et l’exhorta à n’avoir que des sentiments dignes de cette auguste origine. D’autres, au contraire, prétendent qu’elle avait horreur de cette fable ; et que, la regardant comme une impiété, elle disait à cette occasion : « Alexandre ne cessera-t-il pas de me susciter des querelles avec Junon ? »

IV. Alexandre naquit le 6 du mois d’Hécatombéon, que les Macédoniens appellent Loüs, le même jour que le temple de Diane fut brûlé à Éphèse. Hégésias de Magnésie fait sur cet événement une réflexion si froide, qu’elle aurait pu éteindre cet incendie : « Il ne faut pas s’étonner, dit-il, que ce temple ait été brûlé, Diane étant occupée ce jour-là auprès d’Olympias, pour la naissance d’Alexandre. » Tous les mages qui se trouvaient alors à Éphèse, persuadés que l’embrasement du temple était le présage d’un plus grand malheur, couraient dans les rues en se frappant le visage, en criant que ce jour avait enfanté pour l’Asie le fléau le plus redoutable. Philippe, qui venait de se rendre maître de Potidée, reçut vers ce même temps trois heureuses nouvelles : la première, que Parménion avait défait les Illyriens dans une grande bataille ; la seconde, qu’il avait remporté le prix de la course des chars aux jeux olympiques ; la troisième, qu’Alexandre était né. La joie que ces trois nouvelles devaient naturellement lui causer fut encore augmentée par les devins qui l’assurèrent qu’un enfant dont la naissance concourait avec trois victoires serait lui-même invincible.

V. La forme de son corps n’est nulle part mieux représentée que dans les statues de Lysippe, le seul statuaire auquel Alexandre eût permis de le jeter en fonte. Plusieurs de ses successeurs et de ses amis affectèrent bien dans la suite d’imiter les manières de ce héros ; mais Lysippe fut le seul qui rendit parfaitement l’attitude de son cou qu’il penchait un peu sur l’épaule gauche, et la douceur qui paraissait dans ses yeux. Apelle, qui le peignit sous la forme de Jupiter armé de la foudre, ne sut pas saisir la couleur de son teint ; il la fit plus brune et plus sombre qu’elle n’était naturellement ; car Alexandre avait la peau très blanche, et cette blancheur était relevée par une teinte d’incarnat plus marquée sur son visage et sur sa poitrine que dans le reste du corps. J’ai lu, dans les Mémoires d’Aristoxène, que sa peau sentait bon ; qu’il s’exhalait de sa bouche et de tout son corps une odeur agréable, qui parfumait ses vêtements. Cela venait peut-être de la chaleur de son tempérament, qui était tout de feu ; car, selon Théophraste, la bonne odeur est la suite de l’élaboration parfaite que la chaleur naturelle donne aux humeurs. Aussi les pays les plus secs et les plus chauds sont ceux qui produisent avec plus d’abondance les meilleurs aromates, parce que le soleil y pompe toute l’humidité qui, répandue sur la surface des corps, est un principe de corruption. C’était sans doute de cette chaleur naturelle que venait le courage d’Alexandre et son goût pour le vin.

VI. Il fit connaître dès son enfance qu’il serait tempérant dans les plaisirs ; impétueux et ardent pour tout le reste, il était peu sensible aux voluptés et n’en usait qu’avec modération : au contraire, l’amour de la gloire éclatait déjà en lui avec une force et une élévation de sentiments bien supérieures à son âge. Mais il n’aimait pas toute espèce de gloire et ne la cherchait pas indifféremment en tout, comme son père Philippe, qui ambitionnait, avec une vanité de sophiste, ce11e de l’éloquence, et faisait graver sur sa monnaie les victoires qu’il avait remportées aux jeux olympiques. Les amis d’Alexandre lui demandèrent un jour s’il n’irait pas disputer à ces jeux le prix de la course, à laquelle il était très léger : « Je m’y présenterais, leur dit-il, si je devais avoir des rois pour rivaux. ».En général il eut de l’éloignement pour les exercices des athlètes ; et, quoiqu’il eût souvent fait célébrer des jeux où il proposait des prix pour les poètes tragiques, pour les joueurs de flûte et de lyre et même pour les rapsodes ; quoiqu’il eût donné des combats de gladiateurs et de toute espèce d’animaux, jamais il ne proposa, du moins avec plaisir, les combats du ceste et du pancratium. Il reçut un jour des ambassadeurs du roi de Perse, qui vinrent en Macédoine pendant que Philippe était absent ; il ne les quitta pas un instant et les charma par sa politesse ; au lieu de leur faire des questions frivoles ou puériles, il s’informa de la distance où la Macédoine était de la Perse et des chemins qui conduisaient aux provinces de la Haute-Asie ; il leur demanda comment leur roi se comportait envers ses ennemis ; enfin, quelles étaient la force et la puissance des Perses. Les ambassadeurs, pleins d’admiration, ne purent s’empêcher de dire que cette habileté de Philippe, qu’on vantait si fort, n’était rien en comparaison de la vivacité d’esprit et des grandes vues de son fils. Aussi toutes les fois qu’on venait lui apprendre que Philippe avait pris quelque ville considérable, ou qu’il avait remporté une grande victoire, loin d’en montrer de la joie, il disait à ses compagnons : « Mes amis, mon père prendra tout ; il ne me laissera rien de grand et de glorieux à faire un jour avec vous. » Passionné comme il l’était, non pour les voluptés et les richesses, mais pour la gloire et la vertu, il pensait que plus l’empire que son père lui laisserait aurait d’étendue, moins il aurait d’occasions de s’illustrer par lui-même ; et, dans l’idée que Philippe, en augmentant chaque jour ses conquêtes, lui consumerait, pour ainsi dire, les belles actions qu’il aurait pu faire, il désirait, non d’avoir de la richesse, du luxe et des plaisirs, mais de recevoir des mains de son père un royaume où il eût à faire des guerres, à livrer des batailles, à recueillir une vaste moisson de gloire.

VII. Il avait auprès de lui, comme il convenait à son rang, un grand nombre de maîtres et de gouverneurs qui veillaient à son éducation ; mais elle était dirigée par Léonidas, homme de mœurs austères et parent de la reine Olympias. Comme il refusait le titre de pédagogue, dont les fonctions sont aussi nobles qu’honorables, les autres, par égard pour sa dignité et pour sa parenté avec la reine, l’appelaient le précepteur, le gouverneur d’Alexandre. Le titre et les fonctions de pédagogue étaient attribués à Lysimaque d’Acarnanie, qui n’avait aucun agrément dans l’esprit ; mais, comme il se nommait lui-même Phénix, qu’il donnait à Alexandre et à Philippe les noms d’Achille et de Pélée, il savait plaire et occupait la seconde place auprès du jeune prince.

VIII. Un Thessalien, nommé Philonicus, amena un jour à Philippe un cheval nommé Bucéphale, qu’il voulait vendre treize talents. On descendit dans la plaine pour l’essayer ; mais on le trouva difficile, farouche et impossible à manier : il ne souffrait pas que personne le montât ; il ne pouvait supporter la voix d’aucun des écuyers de Philippe et se cabrait contre tous ceux qui voulaient l’approcher. Philippe, mécontent et croyant qu’un cheval si sauvage ne pourrait jamais être dompté, ordonna qu’on l’emmenât. Alexandre, qui était présent, ne put s’empêcher de dire : « Quel cheval ils perdent là par leur inexpérience et leur timidité ! » Philippe, qui l’entendit, ne dit rien d’abord ; mais Alexandre ayant répété plusieurs fois la même chose et témoigné sa peine de ce qu’on renvoyait le cheval, Philippe lui dit enfin : « Tu blâmes des gens plus âgés que toi, comme si tu étais plus habile qu’eux et que tu fusses plus capable de conduire. ce cheval. -Sans doute, reprit Alexandre, je le conduirais mieux qu’eux. — Mais si tu n’en viens pas à bout, quelle sera la peine de ta présomption ? — Je paierai le prix du cheval », repartit Alexandre. Cette réponse fit rire tout le monde ; et Philippe convint avec son fils que celui qui perdrait paierait les treize talents. Alexandre s’approche du cheval, prend les rênes et lui tourne la tête en face du soleil, parce qu’il avait apparemment observé qu’il était effarouché par son ombre, qui tombait devant lui et suivait tous ses mouvements. Tant qu’il le vit souffler de colère, il le flatta doucement de la voix et de la main ; ensuite laissant couler son manteau à terre, d’un saut léger il s’élance sur le cheval avec la plus grande facilité. D’abord il lui tint la bride serrée, sans le frapper ni le harceler ; mais quand il vit que sa férocité était diminuée et qu’il ne demandait plus qu’à courir, il baisse la main, lui parle d’une voix plus rude, et, lui appuyant les talons, il le pousse à toute bride. Philippe et toute sa cour, saisis d’une frayeur mortelle, gardaient un profond silence ; mais, quand on le vit tourner bride et ramener le cheval avec autant de joie que d’assurance, tous les spectateurs le couvrirent de leurs applaudissements. Philippe en versa des larmes de joie, et, lorsque Alexandre fut descendu de cheval, il le serra étroitement dans ses bras. « Mon fils, lui dit-il, cherche ailleurs un royaume qui soit digne de toi ; la Macédoine ne peut te suffire. »

IX. Philippe avait observé que le caractère de son fils était difficile à manier et qu’il résistait toujours à la force, mais que la raison le ramenait aisément à son devoir : il s’appliqua donc lui-même à le gagner par la persuasion, plutôt que d’employer l’autorité. Et, comme il ne trouvait pas, dans les maîtres qu’il avait chargés de lui enseigner la musique et les belles-lettres, les talents nécessaires pour diriger et perfectionner son éducation, travail si important, et qui, selon Sophocle,

Exige plus d’un frein et plus d’un gouvernail ;

il appela auprès de lui Aristote, le plus savant et le plus célèbre des philosophes de son temps, et lui donna, pour prix de cette éducation, la récompense la plus flatteuse et la plus honorable. Il rétablit la ville de Stagire, patrie de ce philosophe, qu’il avait lui-même ruinée, et la repeupla en y rappelant ses habitants qui s’étaient enfuis, ou qui avaient été réduits en esclavage. Il assigna, pour les études et les exercices de son fils, un lieu appelé Nymphéum, près de Miéza, où l’on montre encore des bancs de pierre qu’Aristote y avait fait placer, et des allées couvertes pour se promener à l’ombre. Il paraît qu’Alexandre apprit de ce philosophe, non seulement la morale et la politique, mais encore les sciences plus secrètes et plus profondes, que ses disciples appelaient particulièrement acroamatiques et époptiques, et qu’ils avaient soin de cacher au vulgaire.

Alexandre, après qu’il fut passé en Asie, ayant appris qu’Aristote avait publié des ouvrages où il traitait de ces sciences, lui écrivit une lettre pleine de liberté, dans laquelle il se plaignait au nom de la philosophie, qui était conçue en ces termes : « Alexandre à Aristote, salut. Je n’approuve pas que vous ayez donné au public vos livres des sciences acroamatiques. En quoi donc serions-nous supérieurs au reste des hommes, si les sciences que vous m’avez apprises deviennent communes à tout le monde ? J’aimerais mieux encore les surpasser par les connaissances sublimes que par la puissance. Adieu. » Aristote, pour consoler cette âme ambitieuse et pour se justifier lui-même, lui répondit que ces ouvrages étaient publiés et qu’ils ne l’étaient pas. Il est vrai que ses traités de métaphysique sont écrits de manière qu’on ne peut ni les apprendre seul, ni les enseigner aux autres et qu’ils ne sont intelligibles que pour les personnes déjà instruites. Il me semble aussi que ce fut Aristote qui lui donna, plus qu’aucun autre de ses maîtres, le goût de la médecine ; car ce prince ne se borna pas seulement à la théorie de cette science, il secourait ses amis dans leurs maladies et leur prescrivait un régime et des remèdes, comme il paraît par ses lettres.

X. Il avait aussi un goût naturel pour les belles-lettres et portait jusqu’à la passion l’amour de la lecture et de l’étude. Il faisait le plus grand cas de l’lliade, qu’il appelait la meilleure provision pour l’art militaire. Aristote lui donna l’édition de ce poème qu’il avait corrigée et qu’on nommait l’édition de la cassette. Alexandre, au rapport d’Onésicritus, la mettait la nuit sous son chevet avec son épée. Comme dans les provinces de la Haute-Asie il ne lui était pas facile de se procurer des livres, il écrivit à Harpalus de lui en envoyer, et se procura par son moyen les Oeuvres de Philistus, un grand nombre de tragédies d’Euripide, de Sophocle et d’Eschyle, avec les Dithyrambes de Télestes et de Philoxène. Il eut pendant longtemps la plus grande admiration pour Aristote ; il ne l’aimait pas moins, disait-il, que son père, parce qu’il n’avait reçu de celui ci que la vie, au lieu qu’Aristote lui avait appris à mener une bonne vie. Mais dans la suite ce philosophe lui devint suspect ; et son élève, sans lui faire d’ailleurs aucun mal, cessa de lui donner ces témoignages d’une vive affection qu’il lui avait prodigués jusqu’alors : signe certain de l’éloignement qu’il avait conçu pour lui. Mais ce changement de disposition ne bannit point de son âme ce goût inné, cet amour ardent de la philosophie, dans lequel il avait été élevé. Les honneurs qu’il rendit à Anaxarque, le don de cinquante talents qu’il envoya au philosophe Xénocrate, son estime constante pour Dandamis et pour Calanus, en sont autant de preuves.

XI. Pendant que Philippe faisait la guerre aux Byzantins, Alexandre, qu’il avait laissé en Macédoine, chargé seul du gouvernement et dépositaire du sceau royal, quoiqu’il n’eût alors que seize ans, soumit les Médares qui s’étaient révoltés, prit leur ville capitale, les en chassa, mit à leur place de nouveaux habitants tirés de divers peuples et donna à la ville le nom d’Alexandropolis. Il se trouva à la bataille que Philippe livra contre les Grecs à Chéronée ; et ce fut lui, dit-on, qui chargea le premier le bataillon sacré des Thébains. On voyait encore de mon temps, près du Céphise, un vieux chêne près duquel on avait tendu son pavillon, et qu’on appelait le chêne d’Alexandre. Ce fut dans le voisinage de ce lieu qu’on enterra les Macédoniens qui avaient péri à cette bataille. Tous ces exploits ne pouvaient qu’inspirer à Philippe un grand amour pour son fils ; et il était ravi d’entendre les Macédoniens donner à Alexandre le nom de roi, et à Philippe celui de général.

XII. Mais les troubles que causèrent à la cour les amours de Philippe et les nouveaux mariages qu’il contracta, la jalousie de ses femmes entre elles, maladie qui se communiqua en quelque sorte à tout le royaume, excitèrent entre lui et son fils de fréquents débats et des divisions violentes, que l’humeur hautaine d’Olympias, naturellement jalouse et vindicative, fomentait encore, en aigrissant Alexandre. Attalus lui donna lieu de faire éclater son ressentiment aux noces de Cléopâtre, dont Philippe était devenu passionnément amoureux, et qu’il épousa toute jeune, malgré la disproportion de l’âge. Attalus, oncle de cette princesse, ayant bu, dans le festin, avec excès, exhorta les Macédoniens à demander aux dieux qu’il naquît de Philippe et de Cléopâtre un héritier légitime du trône de Macédoine : « Scélérat, lui dit Alexandre, furieux de cet outrage, me prends-tu donc pour un bâtard ? » et en même temps il lui jette sa coupe à la tête. Philippe, se levant de table, alla sur lui l’épée nue à la main ; mais, par bonheur pour l’un et pour l’autre, la colère et l’ivresse le firent tomber. Alexandre, insultant à sa chute : « Macédoniens, s’écria-t-il, voilà cet homme qui se préparait à passer d’Europe en Asie, et qui, en passant d’une table à une autre, se laisse tomber. » Après cette insulte, faite dans la chaleur du vin, il prit sa mère Olympias, qu’il conduisit en Épire, et se retira lui-même chez les Illyriens.

XIII. Dans ce temps. Démarate le Corinthien, qui, lié d’hospitalité avec Philippe, lui parlait ordinairement avec beaucoup de liberté, étant venu en Macédoine, Philippe, après les premiers témoignages d’amitié, lui demanda si les Grecs vivaient entre eux en bonne intelligence : « Vraiment, Philippe, lui répondit Démarate, c’est bien à vous à vous inquiéter de la Grèce, quand vous avez rempli votre maison de dissensions et de troubles ! » Philippe, que ce reproche fit rentrer en lui-même, envoya Démarate auprès d’Alexandre, qui, à sa persuasion, retourna chez son père. Cependant Pexodore, satrape de Carie, qui voulait, à la faveur d’un mariage, faire secrètement une ligue offensive et défensive avec Philippe, envoya Aristocrite en Macédoine proposer au roi l’aînée de ses filles pour son fils Aridée. Aussitôt les amis d’Alexandre et sa mère Olympias, recommençant leurs propos et leurs accusations contre Philippe, insinuent au jeune prince que son père, en procurant à Aridée, par ce mariage brillant, l’appui d’une alliance si puissante, le destine visiblement à lui succéder au royaume de Macédoine. Alexandre, troublé par ces soupçons, envoie en Carie le comédien Thessalus, pour représenter au satrape de laisser là ce fils bâtard, qui, outre le défaut de sa naissance, avait l’esprit aliéné, et de rechercher plutôt l’alliance d’Alexandre. Cette nouvelle proposition fut bien plus du goût de Pexodore que la première ; mais Philippe, instruit de cette intrigue, va, accompagné de Philotas, fils de Parménion, l’un des amis et des confidents de son fils, trouver Alexandre dans son appartement, et lui reproche, dans les termes les plus vifs et les plus amers, de montrer tant de lâcheté, de se rendre indigne des grands biens qui lui sont destinés, en recherchant l’alliance d’un Carien, de l’esclave d’un roi barbare. Il écrivit aux Corinthiens de lui renvoyer Thessalus chargé de chaînes, et bannit de la Macédoine quatre des amis de son fils, Harpalus, Néarque, Phrygius et Ptolémée, qui, rappelés dans la suite par Alexandre, furent comblés d’honneurs.

XIV. Peu de temps après, Pausanias, ayant reçu, à l’instigation d’Attalus et de Cléopâtre, le plus sanglant outrage, sans avoir pu en obtenir justice de Philippe, assassina ce prince. Olympias fut soupçonnée d’avoir eu la plus grande part à ce meurtre et d’y avoir excité ce jeune homme, déjà si irrité contre le roi. Alexandre lui-même ne fut pas à l’abri de tout soupçon ; Pausanias, dit-on, après l’injure qu’il avait reçue, s’en étant plaint à lui, ce jeune prince lui cita ce vers d’Euripide, où Médée dit qu’elle punira

Et l’époux, et l’épouse, et l’auteur de l’hymen.

Cependant il rechercha et punit sévèrement les complices de la conspiration, et témoigna son indignation à Olympias, qui, pendant son absence, avait exercé sur Cléopâtre la vengeance la plus cruelle. Alexandre n’avait que vingt ans quand il parvint au trône ; il trouva le royaume déchiré par des haines et des jalousies, et exposé de toutes parts aux plus grands dangers. Les nations barbares voisines de la Macédoine, soulevées contre le joug qu’on leur avait imposé, regrettaient leurs rois naturels. Philippe, après avoir subjugué la Grèce, n’avait pas eu le temps de l’apprivoiser et de l’accoutumer à sa domination ; il n’avait fait que troubler, que changer l’état des affaires, et les avait laissées dans une agitation violente. Les Macédoniens, qui redoutaient cette situation critique, conseillaient à Alexandre d’abandonner entièrement la Grèce, sans chercher à la soumettre par la force ; de ramener, par la douceur, les Barbares qui s’étaient révoltés, et de pacifier avec prudence ces dissensions naissantes. Mais Alexandre, suivant des conseils tout opposés, résolut de ne chercher que dans son audace et dans sa grandeur d’âme la sûreté de son empire, persuadé que, pour peu qu’il laissât affaiblir son courage, il exciterait contre lui un soulèvement général.

XV. Il se porta donc précipitamment avec son armée sur les bords de l’Ister, apaisa promptement les mouvements des Barbares, étouffa les germes de guerre qui commençaient à se développer, et défit dans un grand combat Syrmus, roi des Triballes. Sur la nouvelle qu’il eut que les Thébains s’étaient révoltés, et que les Athéniens étaient d’intelligence avec eux, il voulut leur prouver ce qu’il était en état de faire ; après avoir passé le détroit des Thermopyles, il dit à ses officiers : « Démosthène m’a traité d’enfant, lors de mon expédition contre les Illyriens et les Triballes ; il m’a appelé jeune homme, quand j’étais en Thessalie : je lui ferai voir, au pied des murailles d’Athènes, que je suis homme fait. » Quand il fut devant Thèbes, il voulut laisser à cette ville le temps du repentir ; il demanda seulement qu’on lui livrât Phénia et Prothutes, les auteurs de la révolte, et fit publier une entière sûreté pour ceux qui retourneraient à lui. Les Thébains, de leur côté, ayant demandé qu’il leur livrât Philotas et Antipater, et fait proclamer que ceux qui voulaient concourir à mettre la Grège en liberté vinssent s’unir à eux, il ne pensa plus qu’à la guerre et tourna contre eux toutes ses forces. Les Thébains se défendirent contre des ennemis si supérieurs en nombre avec un courage et une ardeur au-dessus de leurs forces ; mais, quand la garnison macédonienne qui occupait la Cadmée fut venue les charger par derrière, alors, enveloppés de toutes parts, ils périrent presque tous en combattant ; la ville fut prise, livrée au pillage, et détruite de fond en comble. Alexandre crut que cet exemple de rigueur jetterait l’étonnement et l’effroi parmi les autres peuples de la Grèce et les obligerait à vivre en paix ; mais aussi, pour donner un prétexte spécieux à cette cruelle exécution, il dit qu il n’avait pu la refuser aux plaintes de ses alliés : il est vrai que les peuples de la Phocide et de Platée faisaient de grands reproches aux Thébains. Alexandre n’excepta de la proscription générale que les prêtres, ceux des Thébains qui étaient unis avec les Macédoniens par les nœuds de l’hospitalité, les descendants de Pindare, et ceux qui s’étaient opposés à la rébellion. Il vendit tous les autres au nombre de trente mille, et il en avait péri plus de six mille dans le combat.

XVI. On raconte que, dans les horribles calamités que les Thébains eurent à essuyer, quelques soldats thraces ayant rasé la maison de Timoclée, femme aussi distinguée par sa naissance que par sa vertu, pillèrent tout ce qu’elle avait ; leur capitaine, après l’avoir traitée avec le dernier outrage, lui demanda si elle avait de l’or et de l’argent caché. Timoclée lui dit qu’elle en avait ; et, le menant seul dans son jardin, elle lui montre un puits, où, disait-elle, au moment de la prise de Thèbes, elle avait caché tout ce qu’elle avait de plus précieux. Le Thrace s’approche du puits et se baisse pour y regarder ; Timoclée, qui était restée derrière lui, le poussant avec force, le précipite dans le puits et l’y assomme à coups de pierres. Les soldats thraces l’ayant menée à Alexandre chargée de chaînes, ce prince jugea d’abord, à son air et à sa démarche, que c’était une femme d’une haute naissance et d’un grand courage ; car elle suivait les soldats sans montrer ni étonnement ni crainte. Le roi lui ayant demandé qui elle était : « Je suis, lui répondit-elle, la sœur de Théagène, celui qui combattit contre Philippe pour la liberté de la Grèce, et qui périt à la bataille de Chéronée, où il commandait. » Alexandre, admirant sa réponse et l’action qu’elle avait faite, ordonna qu’on la laissât aller en liberté, elle et ses enfants.

XVII. Il pardonna aux Athéniens, quelque affectés qu’ils parussent du malheur des Thébains. Leur affliction fut si vive, qu’ils ne voulurent pas célébrer les grands mystères, quoiqu’ils fussent à la veille de cette fête. Ils traitèrent avec toute sorte d’humanité ceux des Thébains qui se réfugièrent dans leur ville. Mais, soit que la colère d’Alexandre, comme celle des lions, se fût éteinte dans le sang qu’il avait fait couler ; soit qu’il voulût opposer à une action si atroce et si barbare un acte éclatant de douceur, non content d’oublier tous les sujets de plainte qu’il pouvait avoir contre les Athéniens, il les invita à s’occuper sérieusement des affaires communes, parce que leur ville, s’il venait lui-même à manquer, était faite pour donner la loi au reste de la Grèce. Dans la suite il témoigna souvent, à ce qu’on assure, un vif repentir de la rigueur avec laquelle il avait traité les Thébains ; et ce souvenir le rendit plus doux en plusieurs occasions. Il attribua même à la colère et à la vengeance de Bacchus le meurtre de Clitus qu’il tua dans l’ivresse, et la lâcheté des Macédoniens, qui, en refusant de le suivre dans les Indes, laissèrent son expédition et sa gloire imparfaites. Dans la suite, aucun des Thébains qui survécurent au désastre de leur patrie ne s’adressa inutilement à lui, quelque grâce qu’il lui demandât. Mais c’en est assez sur ce qui regarde la ville de Thèbes.

XVIII. Les Grecs assemblés dans l’isthme ayant arrêté par un décret qu’ils se joindraient à Alexandre pour faire la guerre aux Perses, il fut nommé chef de cette expédition et reçut la visite d’un grand nombre d’hommes d’état et de philosophes, qui vinrent le féliciter de cette élection. Il se flatta que Diogène, qui était alors à Corinthe, lui rendrait aussi sa visite ; mais, voyant que ce philosophe faisait peu de cas de lui et qu’il se tenait tranquillement dans son faubourg, il alla lui-même le voir. Diogène était couché au soleil ; et lorsqu’il vit venir à lui une foule si nombreuse, il se souleva un peu, et fixa ses regards sur Alexandre. Ce prince, après l’avoir salué, lui demanda s’il avait besoin de quelque chose : « Oui, lui répondit Diogène ; ôte-toi un peu de mon soleil. » Alexandre, frappé de cette réponse et du mépris que Diogène lui témoignait, admira sa grandeur d’âme ; et, comme ses officiers, en s’en retournant, se moquaient de Diogène : « Pour moi, leur dit ce prince, si je n’étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène. »

XIX. De là il se rendit à Delphes pour consulter le dieu sur son expédition d’Asie ; mais on était alors dans ces jours malheureux où il n’est pas permis à la prêtresse de rendre des oracles. Il fit d’abord prier la prophétesse de venir au temple ; mais elle le refusa, en alléguant la loi qui le défendait ; Alexandre, y étant allé lui-même, la traîna de force au temple. La prophétesse, comme vaincue par cette violence, s’écria : « 0 mon fils ! tu es invincible. » A cette parole, Alexandre lui dit qu’il n’avait pas besoin d’autre oracle, qu’il avait celui qu’il désirait d’elle. Au moment de son départ, les dieux lui envoyèrent plusieurs autres présages ; dans la ville de Libèthres, une statue d’Orphée, faite de bois de cyprès, fut, dans ces mêmes jours-là, couverte de sueur ; et, comme ce signe paraissait menaçant, le devin Aristandre assura qu’il était de bon augure ; qu’il annonçait qu’Alexandre ferait des exploits dignes d’être célébrés partout, et qui feraient suer les poètes et les musiciens, par la peine qu’il auraient à les chanter. Les historiens qui lui donnent le moins de troupes à son départ pour l’Asie, les font monter à trente mille hommes de pied et à cinq mille chevaux ; ceux qui lui en donnent le plus les portent à trente-quatre mille fantassins et à quatre mille cavaliers. Aristobule prétend qu’il n’avait pas, pour l’entretien de son armée, plus de soixante-dix talents ; selon Duris, il n’avait des vivres que pour un mois ; mais Onésicritus assure qu’il avait emprunté deux cents talents pour cette expédition. Quoiqu’il l’entreprît avec de si faibles moyens, il ne voulut s’embarquer qu’après avoir examiné où en étaient les affaires domestiques de ses amis, et donné à l’un une terre, à l’autre un village, à celui-ci le revenu d’un bourg, à celui-là les octrois sur un port. Comme ces largesses avaient absorbé tous les revenus de son domaine : « Prince, lui demanda Perdiccas, que vous êtes-vous donc réservé ? — L’espérance, lui répondit Alexandre. — Eh bien ! reprit Perdiccas, nous la partagerons avec vous, puisque nous devons partager vos travaux ; » et il refusa le don que le roi lui faisait. Quelques autres de ses amis suivirent l’exemple de Perdiccas. Alexandre se montra également généreux envers ceux qui voulurent accepter ses présents, et pour ceux qui lui en demandèrent ; il employa à ces libéralités la plus grande partie des domaines qu’il avait en Macédoine.

XX. Ce fut dans ces dispositions et avec ces préparatifs qu’il traversa l’Hellespont. Arrivé à Ilum, il monta au temple de Minerve, où il fit un sacrifice à la déesse, et des libations aux héros : il arrosa d’huile la colonne qui surmontait le tombeau d’Achille, fit tout nu, suivant l’usage, des courses avec ses compagnons, mit une couronne sur le tombeau de ce héros et le félicita d’avoir eu pendant sa vie un ami fidèle, et après sa mort un grand chantre de ses exploits. Il parcourut ensuite la ville, pour voir ce qu’elle avait de curieux ; et quelqu’un lui ayant demandé s’il voulait voir la lyre de Pâris : « Je me soucie peu de celle-là, répondit-il ; mais j’aimerais à voir la lyre sur laquelle Achille chantait les exploits et la gloire des grands guerriers. »

XXI. Cependant les généraux de Darius avaient assemblé une armée nombreuse, et, campés sur les bords du Granique, ils se préparaient à lui en disputer le passage. Étant là aux portes de l’Asie, il fallait nécessairement combattre pour s’en ouvrir l’entrée. La plupart de ses officiers craignaient la profondeur du fleuve, la hauteur et l’inégalité de la rive opposée, qu’on ne pouvait franchir que les armes à la main. D’autres voulaient qu’on observât religieusement, par rapport aux mois, les usages anciens, qui ne permettaient pas aux rois de Macédoine de faire marcher leurs armées dans le mois Daésius. Alexandre, pour réformer cet usage superstitieux, dit qu’à l’avenir ce mois serait appelé le second Artémisius. Parménion lui conseillait de ne pas risquer le passage ce jour-là, parce qu’il était déjà tard. Alexandre lui répondit que ce serait déshonorer l’Hellespont, que de craindre, après l’avoir traversé, de passer le Granique. En même temps il s’élance dans le fleuve, suivi de treize compagnies de cavalerie, et s’avance, au milieu d’une grêle de traits, vers l’autre bord qui était très escarpé et couvert d’armes et de chevaux. Il luttait avec effort contre le courant, qui souvent l’entraînait et était prêt à le submerger, conduisant ses troupes plutôt en furieux qu’en général prudent. Malgré ces difficultés, il s’obstine au passage et gagne enfin le bord avec beaucoup de peine et de fatigue, parce que la fange dont le rivage était couvert le rendait humide et glissant. A peine il eut passé le fleuve, qu’il fut obligé de combattre pêle-mêle, et d’homme à homme, avec des ennemis qui, chargeant ses troupes à mesure qu’elles arrivaient sur le rivage, ne lui laissaient pas le temps de les mettre en bataille. Les Perses tombèrent sur sa cavalerie en jetant de grands cris ; et, la serrant de près, ils combattirent d’abord à coups de lance, et ensuite à coups d’épée, quand les lances furent rompues.

XXII. Alexandre, que l’éclat de son bouclier et le panache de son casque, surmonté de deux ailes d’une grandeur et d’une blancheur admirables, font remarquer de tout le monde, est personnellement assailli par un grand nombre d’ennemis, et atteint, au défaut de la cuirasse, d’un javelot qui ne lui fit point de blessure. Résacès et Spithridate, deux généraux de Darius, viennent ensemble l’attaquer ; mais il évite le dernier, et, portant à Résacès un coup de sa javeline, il lui fait voler la cuirasse en éclats : il met sur-le-champ l’épée à la main, et, pendant qu’ils se chargent avec fureur, Spithridate s’approche pour le prendre en flanc ; et, se dressant sur son cheval, il lui décharge sur la tête un coup de hache qui lui abat le panache, avec une des ailes. Le casque eut peine à soutenir la violence du coup, et le tranchant de la hache pénétra jusqu’aux cheveux. Spithridate allait lui porter un second coup, lorsqu’il fut prévenu par Clitus le Noir, qui le perça de sa javeline, en même temps que Résacès tombait mort d’un coup d’épée qu’Alexandre lui avait porté. Pendant ce combat si périlleux que livrait la cavalerie, la phalange macédonienne traversa le fleuve, et les deux corps d’infanterie commencèrent l’attaque ; celle des Perses montra peu de vigueur et ne fit pas une longue résistance ; elle tourna bientôt le dos et prit ouvertement la fuite, excepté les mercenaires grecs, qui, s’étant retirés sur une colline, demandaient qu’Alexandre les reçût à composition ; mais, écoutant plus sa colère que sa raison, il se jeta le premier au milieu d’eux et eut son cheval tué sous lui d’un coup d’épée, que cet animal reçut dans les flancs ; c’était un autre que Bucéphale. Ce fut dans ce seul endroit qu’il y eut des morts et des blessés, parce qu’on y avait affaire à des hommes pleins de bravoure, et qui se battaient en désespérés. On dit que dans cette première bataille les Barbares perdirent vingt mille hommes de pied et deux mille cinq cents chevaux. Suivant Aristobule, il n’y eut, du côté d’Alexandre, que trente-quatre morts, dont neuf fantassins : ce prince leur fit ériger à tous des statues de bronze, qui furent jetées en fonte par Lysippe. Comme il voulut associer les Grecs à cette victoire, il envoya en particulier aux Athéniens trois cents boucliers de ceux qu’il avait pris sur les ennemis et fit graver sur le reste des dépouilles cette inscription ambitieuse : « Alexandre, fils de Philippe, et les Grecs, à l’exception des seuls Lacédémoniens, ont remporté ces dépouilles sur les Barbares qui habitent l’Asie. » Il envoya à sa mère la vaisselle d’or et d’argent, les tapis de pourpre, et les autres meubles de ce genre pris sur les Perses, dont il ne se réserva qu’une très petite partie.

XXIII. Cette victoire opéra un changement si heureux et si subit dans les affaires d’Alexandre, que la ville de Sardes, capitale des provinces maritimes de l’empire des Perses, se rendit à lui, et que les autres villes suivirent bientôt son exemple : celles d’Halicarnasse et de Milet, qui seules firent résistance, furent prises de force. Alexandre, après avoir soumis tout le pays des environs, balança sur le parti qu’il devait prendre. Tantôt il voulait, sans aucun délai, marcher contre Darius, et tout mettre au hasard d’une bataille ; tantôt il croyait plus sûr de subjuguer d’abord les pays maritimes, et, après s’être fortifié et enrichi par ces premières conquêtes, d’aller attaquer ce prince avec plus d’avantage. On trouve, près de la ville de Xante en Lycie, une fontaine qui, ayant alors débordé et détourné son cours sans aucune cause visible, jeta, dit-on, du fond de son lit, une table de cuivre, sur laquelle étaient gravés d’anciens caractères, qui portaient que l’empire des Perses allait bientôt finir et qu’il serait détruit par les Grecs. Excité par cette prédiction, Alexandre se hâta de nettoyer toutes les côtes maritimes, jusqu’à la Phénicie et la Cilicie. Sa course en Pamphylie a donné lieu à l’exagération de plusieurs historiens, qui, supposant des faits extraordinaires, ont débité que par une faveur divine la mer s’était retirée devant Alexandre, quoiqu’elle soit ordinairement très orageuse sur cette côte, toujours battue des vagues, et qu’elle laisse rarement à découvert des pointes de rocher qui sont le long du rivage, au pied des sommets escarpés des montagnes qui le bordent. C’est sur ce prétendu prodige que Ménandre plaisante dans une de ses pièces :

J’ai cela d’Alexandre : ai-je un besoin extrême
De rencontrer quelqu’un ? il s’offre de lui-même.
Veux-je passer la mer ? elle abaisse ses eaux,
Et s’empresse à l’instant de retirer ses flots.

Mais Alexandre lui-même, dans ses lettres, sans parler d’aucun prodige, dit simplement qu’au sortir de la ville de Phaselis il traversa le pas de l’Échelle et séjourna plusieurs jours dans cette ville ; qu’ayant vu sur la place publique la statue de Théodecte le Phasélite, qui était déjà mort, il alla après souper, en partie de débauche, danser autour de cette statue et lui jeter des couronnes ; il honorait ainsi d’une manière agréable, par ce divertissement, la mémoire de ce philosophe et le commerce qu’il avait eu avec lui par l’entremise d’Aristote et de la philosophie.

XXIV. Il soumit ensuite les Pisidiens, qui avaient osé lui résister, et fit la conquête de la Phrygie. Il se rendit maître de Gordyum, capitale des états de l’ancien Midas, où il vit ce char si fameux, dont le joug était lié avec une écorce de cormier ; on lui fit connaître une ancienne tradition que les Barbares regardaient comme certaine, et qui portait que les destins promettaient l’empire de l’univers à celui qui délierait ce nœud. Il était fait avec tant d’adresse et replié tant de fois sur lui-même, qu’on ne pouvait en apercevoir les bouts. Alexandre, désespérant de le délier, le coupa avec son épée, et l’on découvrit alors les différents bouts qu’il avait. Aristobule prétend qu’Alexandre 1e délia avec la plus grande facilité, après qu’il eut ôté la cheville qui tenait le joug attaché au timon et qu’il eut retiré le joug à lui. Il partit de Gordyum pour aller soumettre la Paphlagonie et la Cappadoce ; et, ayant appris la mort de Memnon, le seul des généraux de Darius qui, du côté de la mer, pût lui susciter le plus d’affaires et le plus d’obstacles, il se confirma dans le dessein qu’il avait formé de conduire son armée vers les hautes provinces de l’Asie. Darius était déjà parti de Suse, plein de confiance dans la multitude de ses troupes, qui montaient à plus de six cent mille combattants ; il était surtout encouragé par un songe dont les mages lui avaient donné une interprétation dictée plutôt par le désir de lui plaire, que par la vraisemblance. Il avait songé que la phalange macédonienne était tout environnée de flammes ; qu’Alexandre, vêtu de la même robe qu’il avait autrefois portée lui-même lorsqu’il était astande du roi de Perse, le servait comme un de ses officiers ; et qu’après être entré dans le temple de Bélus, il avait subitement disparu. Le dieu, par cette vision, paraissait annoncer assez clairement que la puissance des Macédoniens parviendrait au plus grand éclat, que leur roi serait un jour maître de l’Asie, comme Darius l’était alors, après être devenu roi de Perse, d’astande qu’il était auparavant ; mais qu’Alexandre mourrait bientôt comblé de gloire.

XXV. La confiance de Darius s’accrut bien plus encore, lorsqu’il se fut persuadé que c’était la crainte qu’ Alexandre avait de lui qui le retenait si longtemps dans la Cilicie ; mais ce long séjour était causé par une maladie que les uns attribuaient à ses fatigues, et d’autres à un bain qu’il avait pris dans le Cydnus, dont l’eau est aussi froide que la glace. Ses médecins, persuadés que le mal était au-dessus de tous les remèdes, n’osaient lui administrer les secours nécessaires, de peur que s’ils ne réussissaient pas, les Macédoniens ne les en rendissent responsables ; mais Philippe d’Acarnanie, son premier médecin, le voyant dans un danger extrême et se confiant en l’amitié qu’Alexandre avait pour lui, se serait cru coupable de lâcheté s’il ne s’était pas exposé à quelque péril, en essayant pour sa guérison les derniers remèdes, au risque de tout pour lui-même : il lui proposa donc une médecine qu’il lui persuada de prendre avec confiance, en l’assurant qu’elle le guérirait bientôt et le mettrait en état de continuer la guerre. Dans ce moment, Alexandre reçut une lettre que Parménion lui écrivait du camp, pour l’avertir de se tenir en garde contre Philippe, qui, séduit par les riches présents de Darius et par la promesse d’épouser sa fille, s’était engagé à faire périr Alexandre. Ce prince, après avoir lu cette lettre, ne la montra à aucun de ses amis et la mit sous son chevet. Quand il en fut temps, Philippe, suivi de tous les autres médecins, entra dans la chambre du roi avec la médecine qu’il portait dans une coupe. Alexandre lui donna d’une main la lettre de Parménion, et, prenant de l’autre la coupe, il avala la médecine tout d’un trait, sans laisser paraître le moindre soupçon. C’était un spectacle vraiment admirable et pour ainsi dire un coup de théâtre, que de voir en même temps Philippe lire la lettre et Alexandre boire la médecine ; tous deux ensuite se regarder, mais d’un air bien différent. Alexandre, avec un visage riant et satisfait, témoignait à son médecin la confiance qu’il avait en lui ; et Philippe, s’indignant contre cette calomnie, tantôt prenait les dieux à témoin de son innocence et tendait les mains au ciel ; tantôt il se jetait sur le lit d’Alexandre, le conjurant d’avoir bonne espérance et de s’abandonner à lui sans rien craindre. Le remède, en se rendant maître de la maladie, abattit tellement les forces du prince, qu’il perdit la parole et tomba dans une si grande faiblesse, qu’il n’avait plus de sentiment ; mais, promptement secouru par Philippe, il eut bientôt repris ses forces et se montra aux Macédoniens, dont l’inquiétude et la frayeur ne cessèrent qu’après qu’ils l’eurent vu.

XXVI. Darius avait dans son armée un homme nommé Amyntas, qui s’était enfui de Macédoine et qui connaissait le caractère d’ Alexandre. Quand il vit Darius se disposer à passer les défilés des montagnes pour marcher contre ce prince, il le conjura de l’attendre dans le lieu où il se trouvait, afin de combattre, dans des plaines spacieuses et découvertes, un ennemi qui lui était si inférieur en nombre. Darius lui ayant répondu qu’il craignait que les ennemis ne prissent subitement la fuite et qu’Alexandre ne lui échappât : « Ah ! seigneur, répondit Amyntas, rassurez-vous sur ce point ; Alexandre ne manquera pas de venir à vous, et sûrement il est déjà en marche. » Darius, loin d’être persuadé par ce que lui disait Amyntas, leva son camp et marcha vers la Cilicie, pendant qu’Alexandre allait en Syrie au-devant de lui ; mais ils se manquèrent dans la nuit et revinrent chacun sur leurs pas. Alexandre, charmé de cet heureux hasard, se hâtait de joindre son ennemi dans les défilés, tandis que Darius cherchait à reprendre son ancien camp et à retirer ses troupes des détroits où elles étaient engagées : il commençait à reconnaître le tort qu’il avait eu de se jeter dans des lieux resserrés par la mer, par les montagnes et par le fleuve Pinarus, peu propres par conséquent à la cavalerie ; d’ailleurs très coupés et d’une assiette favorable à un ennemi inférieur en nombre. La fortune donnait à Alexandre le poste le plus avantageux ; mais il surpassa ce bienfait de la fortune en s’assurant la victoire par son habileté à ranger ses troupes en bataille. Quoique l’armée des ennemis fût très supérieure en nombre, il ne lui laissa pas la facilité d’envelopper la sienne : il fit déborder son aile droite sur la gauche des ennemis ; et, s’étant réservé le commandement de cette aile, il mit en fuite les Barbares qu’il avait en tête, combattit toujours aux premiers rangs et fut blessé à la cuisse d’un coup d’épée ; suivant Charès, ce fut de la main même de Darius, avec qui Alexandre s’était mesuré ; mais ce prince, en écrivant à Antipater les détails de cette bataille, ne nomme point celui qui le blessa ; il dit seulement qu’il reçut à la cuisse un coup d’épée, et que sa blessure n’eut point de suite fâcheuse.

XXVII. Malgré cette victoire brillante, qui coûta plus de cent dix mille hommes aux ennemis, Alexandre ne put se rendre maître de la personne de Darius, qui, ayant pris la fuite, avait sur lui quatre ou cinq stades d’avance ; il ne prit que son char et son arc et revint joindre son armée. Il trouva les Macédoniens occupés à piller le camp des Barbares, d’où ils emportaient des richesses immenses, quoique Darius, pour rendre ses troupes plus propres au combat, leur eût donné peu de bagages et en eût laissé à Damas la plus grande partie. Ils avaient réservé à leur roi la tente de Darius, qu’il trouva remplie d’officiers de sa maison richement vêtus, de meubles précieux et d’une grande quantité d’or et d’argent. En arrivant il quitta ses armes et se mit au bain : « Allons laver, dit-il, dans le bain de Darius, la sueur de la bataille. — Dites plutôt dans le bain d’Alexandre, repartit un de ses courtisans ; car les biens des vaincus appartiennent aux vainqueurs et doivent en prendre le nom. » Quand Alexandre vit les bassins, les baignoires, les urnes, les boîtes à parfums, le tout d’or massif et d’un travail parfait ; quand il respira l’odeur délicieuse des aromates et des essences dont la chambre était embaumée ; quand de là il fut passé dans la tente même, et qu’il eut admiré son élévation et sa grandeur, la magnificence des lits et des tables, la somptuosité et la délicatesse du souper, il se tourna vers ses amis et leur dit : Voilà ce qu’on appelait être roi.

XXVIII. Il allait se mettre à table, lorsqu’on vint lui dire qu’on avait amené parmi les captifs la mère et la femme de Darius, avec ses deux filles ; qu’à la vue de l’arc et du char de Darius elles avaient poussé des cris lamentables et s’étaient déchiré le sein, ne doutant pas que ce prince ne fût mort. Alexandre, plus sensible à leur infortune qu’à son propre bonheur, après être resté quelque temps en silence, envoya Léonatus leur apprendre que Darius n’était point mort, et qu’elles n’avaient rien à craindre d’Alexandre ; qu’il ne faisait la guerre à Darius que pour l’empire ; et qu’elles trouveraient auprès de lui tout ce qu’elles recevaient de ce prince dans sa plus grande fortune. Ces paroles si douces, si consolantes pour des princesses captives, furent suivies d’effets pleins de bonté : il leur permit d’enterrer autant de Perses qu’elles voudraient, et de prendre dans les dépouilles, pour ces funérailles, tous les habits et tous les ornements dont elles auraient besoin. Il leur conserva tous les officiers qu’elles avaient à leur service, et tous les honneurs qu’on leur rendait : il leur assigna même des pensions plus fortes que celles dont elles jouissaient à la cour de Perse. Mais la faveur la plus belle et la plus honorable pour des princesses qui, ayant toujours vécu dans la plus grande sagesse, étaient tombées dans la captivité, c’est que jamais elles n’entendirent proférer un seul mot déshonnête et n’eurent pas lieu de craindre, ni même de soupçonner rien qui fût contraire à la pudeur. Renfermées, non comme dans un camp ennemi, mais comme dans des asiles consacrés à des vierges, elles y vécurent dans une retraite profonde, et sans être vues de personne. Cependant la femme de Darius était, à ce qu’on assure, la plus belle princesse du monde, comme Darius était le plus beau et le mieux fait de tous les princes, et leurs filles leur ressemblaient.

XXIX. Mais Alexandre, jugeant avec raison qu’il est plus digne d’un roi de se vaincre soi-même que de triompher de ses ennemis, ne s’approcha jamais d’elles et ne connut même, avant son mariage, d’autre femme que Barsine, qui, devenue veuve par la mort de Memnon, fut prise près de Damas. Comme elle était instruite dans les lettres grecques, qu’elle avait des mœurs douces et une naissance illustre, étant fille d’Artabaze, né d’une fille de roi, Alexandre s’attacha à elle par le conseil de Parménion, qui, suivant Aristobule, lui persuada de ne pas négliger une princesse si belle et si aimable. Mais en voyant les autres captives, qui toutes étaient d’une taille et d’une beauté singulières, il disait, en badinant, que les femmes de Perse étaient le tourment des yeux. Opposant donc à la beauté de leurs traits celle de sa continence et de sa sagesse, il passait auprès d’elles comme devant de belles statues inanimées. Philoxène, qui commandait pour lui dans les provinces maritimes, lui écrivit qu’un Tarentin, nommé Théodore, qui était auprès de lui, avait deux jeunes gens à vendre, d’une grande beauté ; il demandait au roi s’il voulait qu’il les achetât pour lui. Alexandre, indigné de cette proposition, s’écria plusieurs fois devant ses amis : « Quelle action infâme m’a donc vu faire Philoxène, pour m’en proposer une pareille ? » Il lui fit, dans sa réponse, les plus vifs reproches, et lui ordonna de renvoyer au plus tôt ce Théodore avec son indigne marchandise. Il ne réprimanda pas moins fortement un jeune homme, nommé Agnon, qui lui écrivit qu’il y avait à Corinthe un jeune garçon d’une beauté merveilleuse et qu’il l’achèterait pour le lui amener. Informé que Damon et Théodore, deux Macédoniens qui servaient dans l’armée de Parménion, avaient violé les femmes de quelques soldats mercenaires, il écrivit à ce général que si ces deux hommes étaient convaincus de ce crime, il les fît punir de mort, comme des bêtes féroces nées pour être le fléau de l’humanité. Et dans cette lettre il disait de lui en propres termes : « Pour moi, on ne me reprochera pas d’avoir vu ou voulu voir la femme de Darius ; je n’ai pas même souffert qu’on parlât de sa beauté devant moi. » C’était surtout à deux choses qu il se reconnaissait mortel, au sommeil et à l’amour, parce qu’il regardait la lassitude et la volupté comme deux effets de la faiblesse de la nature.

XXX. Sobre par tempérament, il donna plusieurs fois des preuves de sa frugalité, et en particulier dans sa réponse à la reine Ada, qu’il avait en quelque sorte adoptée pour sa mère, et rétablie dans le royaume de Carie. Cette princesse crut lui faire plaisir en lui envoyant tous les jours les viandes les mieux préparées, les pâtisseries les plus délicates, avec les meilleurs cuisiniers et les pâtissiers les plus habiles ; mais il lui fit dire qu’il n’avait aucun besoin de tous ces gens-là, que son gouverneur Léonidas lui en avait donné de bien meilleurs : l’un pour le dîner, c’était une promenade avant le jour ; et l’autre pour le souper, un dîner frugal. « Ce gouverneur, ajouta-t-il, allait souvent visiter les coffres où l’on serrait mes lits et mes vêtements, pour voir si ma mère n’y avait rien mis de mou ou de superflu. » Il fut aussi moins sujet au vin qu’on ne l’a cru ; il en eut la réputation, parce qu’il restait longtemps à table, mais c’était moins pour boire que pour discourir. Chaque fois qu’il buvait il proposait quelque question à traiter d’une assez longue étendue, et ne prolongeait ainsi ses repas que lorsqu’il avait beaucoup de loisir. Mais quand il fallait s’occuper des affaires, jamais ni le vin, ni le sommeil, ni le jeu, ni l’amour même le plus légitime, ni le plus beau spectacle, rien enfin ne pouvait le retenir et lui enlever un temps précieux, comme il est arrivé à tant d’autres capitaines. La première preuve qu’on peut en donner, c’est sa vie même, qui, malgré sa courte durée, fut remplie des actions les plus glorieuses. Dans ses jours de loisir, il sacrifiait aux dieux dès qu’il était levé ; il dînait ensuite toujours assis et passait le reste du jour à chasser, à juger les différends qui survenaient entre les soldats, ou bien à lire. Dans ses marches, lorsqu’il n’était pas pressé, il s’exerçait, chemin faisant, à tirer de l’arc, à monter sur un char, à en descendre en courant avec la plus grande rapidité. Souvent il s’amusait à chasser au renard ou aux oiseaux, comme on le voit dans le journal de sa vie. Rentré chez lui, il se baignait ou se faisait frotter d’huile, et s’informait de ses cuisiniers s’ils lui avaient préparé un bon souper. Il ne commençait son repas qu’à la nuit fermée ; il avait un soin merveilleux de sa table et veillait lui-même à ce que tous les convives fussent servis également, que rien n’y fût négligé ; et, comme je viens de le dire, il tenait table longtemps, parce qu il aimait la conversation.

XXXI. Pour tout le reste c’était le plus aimable des rois dans le commerce de la vie ; il ne manquait d’aucun moyen de plaire, mais il se rendait importun à force de se vanter, et ressemblait en cela à un soldat fanfaron ; outre qu’il se portait de lui-même à exalter ses propres exploits, il se livrait aux flatteurs, qui, par ce moyen, le maîtrisaient à leur gré et mettaient à la gêne les convives plus honnêtes qui ne voulaient ni lutter avec ses adulateurs, ni rester en défaut sur ses louanges : ils auraient rougi de l’un, et l’autre les exposait aux plus grands dangers. Après le souper, il prenait un second bain, et se couchait ; il dormait souvent jusqu’à midi ; quelquefois tout le jour. Il était d’ailleurs si tempérant dans l’usage des viandes recherchées, que lorsqu’on lui apportait les poissons de mer les plus rares et les fruits les plus délicieux, il en envoyait à ses amis et souvent il ne s’en réservait rien. Cependant sa table était toujours somptueuse ; il augmenta sa dépense avec sa fortune ; elle fut enfin fixée à dix mille drachmes et n’alla jamais au-delà. C’était la règle pour tous ceux qui lui donnaient à souper.

XXXII. Après la bataille d’Issus, il envoya des troupes à Damas et fit enlever l’argent que Darius y avait déposé, avec les équipages, les enfants et les femmes des Perses. Les cavaliers thessaliens y firent un gain considérable : comme ils s’étaient distingués dans le combat, Alexandre les y envoya exprès, pour leur donner une occasion de s’enrichir. Le reste de son armée y amassa aussi de grandes richesses, et les Macédoniens, qui goûtaient pour la première fois de l’or, de l’argent, des femmes et du luxe des Barbares, firent ensuite comme les chiens qui ont tâté de la curée ; ils allaient avec ardeur sur toutes les voies, pour découvrir à la piste les richesses des Perses. Cependant Alexandre ayant cru devoir s’assurer d’abord des places maritimes, les rois de Cypre et de Phénicie vinrent aussitôt les lui remettre entre les mains : la seule ville de Tyr ayant refusé de se soumettre, il en fit le siége, qui le retint sept mois ; et pendant tout ce temps il ne cessa de la battre avec des machines de toute espèce. Pendant qu’elle était investie du côté de la mer par deux cents galères, il éleva du côté de la terre une forte digue. Durant ce siége, il vit en songe Hercule qui lui tendait la main et l’appelait du haut des murailles. Plusieurs Tyriens crurent aussi, pendant leur sommeil, entendre Apollon leur dire qu’il s’en allait vers Alexandre, parce qu’il était mécontent de ce qu’on avait fait dans la ville. Les Tyriens, traitant ce dieu comme un transfuge pris sur le fait, chargèrent de chaînes son colosse et le clouèrent sur sa base, en l’appelant Alexandriste. Alexandre eut, en dormant, une seconde vision : il lui sembla voir un satyre qui jouait de loin avec lui, et qui s’était échappé lorsqu’il s’approcha pour le prendre. Enfin, après l’avoir vivement pressé, après avoir longtemps couru après lui, il était venu se livrer entre ses mains. Les devins donnèrent de ce songe une interprétation assez vraisemblable : ils partagèrent le mot satyre en deux, sa Tyros, qui signifiaient alors : Tyr sera à toi. On montre encore la fontaine près de laquelle il vit en songe ce satyre.

XXXIII. Vers le milieu du siége il alla faire la guerre aux Arabes qui habitent l’Anti-liban. Il y courut risque de la vie, pour avoir attendu son précepteur Lvsimachus, qui avait voulu le suivre à cette expédition, en disant qu’il n’était ni plus vieux, ni moins courageux que Phénix, qui avait accompagné Achille au siége de Troie. Quand on fut au pied de la montagne, Alexandre quitta les chevaux pour la monter à pied. Ses troupes le devancèrent de beaucoup ; et comme il était déjà tard, que les ennemis n’étaient pas loin, il ne voulut pas abandonner Lysimachus, à qui la pesanteur de son corps rendait la marche difficile ; mais, en l’encourageant et le portant à moitié, il ne s’aperçut pas qu’il s’était séparé de son armée, qu’il n’avait avec lui que très peu de monde, et que, par une nuit obscure et un froid très piquant, il était engagé dans des lieux difficiles. Il vit de loin un grand nombre de feux que les ennemis avaient allumés de côté et d’autre. Se confiant à sa légèreté naturelle ; accoutumé, en travaillant lui-même, à soutenir les Macédoniens dans leurs peines, il courut à ceux des Barbares dont les feux étaient le plus proche, en perça de son épée deux qui étaient assis auprès du feu ; et, prenant un tison allumé, il revint trouver les siens, qui allumèrent de grands feux, dont les Barbares furent si effrayés, que les uns s’enfuirent précipitamment ; les autres, ayant osé les attaquer, furent mis en déroute ; et les Macédoniens passèrent la nuit sans danger. Tel est le récit de l’historien Charès.

XXXIV. Au siége de Tyr, les troupes d’Alexandre étaient si fatiguées des combats fréquents qu’elles avaient livrés, qu’il en laissait reposer la plus grande partie et n’en envoyait qu’un petit nombre à l’assaut, pour ne pas donner aux ennemis le temps de respirer. Un jour que le devin Aristandre faisait des sacrifices, après avoir considéré les signes que donnaient les victimes, il déclara d’un ton affirmatif, à ceux qui étaient présents, que la ville serait certainement prise dans ce mois-là. Tout le monde fit de grands éclats de rire, et se moqua d’Aristandre ; car c’était le dernier jour du mois. Le roi, qui favorisait toujours les prédictions des devins, voyant son embarras, ordonna qu’on ne comptât plus ce jour-là pour le trente du mois, mais pour le vingt-huit ; et, ayant fait sonner les trompettes, il donna un assaut beaucoup plus vigoureux qu’il n’avait d’abord résolu. L’attaque fut très vive, et les troupes restées dans le camp, ne pouvant se contenir, coururent au secours de leurs camarades ; les Tyriens perdirent courage, et la ville fut emportée ce jour-là même.

XXXV. Il partit de Tyr pour aller assiéger Gaza, capitale de la Syrie. Pendant ce siége, un oiseau, qui volait au-dessus de la tête d’Alexandre, laissa tomber, sur son épaule, une motte de terre ; et, s’étant allé poser sur une des batteries, il se prit dans les réseaux des nerfs qui servaient à faire tourner les cordages. L’interprétation qu’Aristandre donna de ce signe fut vérifiée par l’événement. Alexandre reçut une blessure à l’épaule et prit la ville. Il envoya la plus grande partie du butin à Olympias, à Cléopâtre et à ses amis, en y joignant en particulier, pour Léonidas, cinq cents talents d’encens et cent talents de myrrhe ; c’était par ressouvenir d’un espoir que ce gouverneur lui avait donné dans son enfance. Il vit un jour dans un sacrifice Alexandre prendre de l’encens à pleines mains et le jeter dans le feu : « Alexandre, lui dit-il, quand vous aurez fait la conquête du pays qui porte ces aromates, vous pourrez prodiguer ainsi l’encens : maintenant il faut en user avec plus de réserve. » « Je vous envoie, lui écrivit alors Alexandre, une abondante provision d’encens et de myrrhe, afin que vous ne soyez plus si économe envers les dieux. » Quelqu’un lui ayant apporté une cassette, qui fut regardée comme ce qu’il y avait de plus précieux dans tous les trésors et tous les meubles de Darius, il demanda à ses courtisans ce qu’ils croyaient le plus digne d’y être renfermé. Chacun ayant proposé ce qu’il estimait le plus beau : « Et moi, dit-il, j’y renfermerai l’Iliade. » C’est du moins ce qu’ont écrit les historiens qui méritent le plus de confiance. Si le récit que font les Alexandrins, sur la foi d’Héraclide, est vrai, il paraît qu’Homère ne lui fut pas inutile dans cette expédition, et qu’il prit même conseil de ce poëte. Alexandre, disent-ils, après avoir conquis l’Égypte, forma le dessein d’y bâtir une grande ville, de la peupler de Grecs, et de lui donner son nom. Déja, sur l’avis des architectes, il en avait mesuré et tracé l’enceinte, lorsque la nuit, pendant qu’il dormait, il eut une vision singulière. Il crut voir un vieillard à cheveux blancs, et d’une mine vénérable, qui, s’approchant de lui, prononça ces vers :

Au sein des vastes mers dont l’Égypte est baignée,
Est l’île de Pharos, dès longtemps renommée.

XXXVI. Aussitôt il se lève et va voir cette île de Pharos, qui alors était un peu au-dessus de l’embouchure canopique du Nil et qui aujourd’hui tient au continent par une chaussée qu’on y a construite. Il admira la position de cette île, qui, semblable à un isthme, est de la forme d’une langue de terre plus longue que large et qui, séparant de la mer un étang considérable, se termine en un grand port. Il dit qu’Homère, admirable en tout, était aussi un habile architecte ; et ; il ordonna qu’on traçât un plan de la nouvelle ville, conforme à la position du lieu. Comme les architectes n’avaient pas de craie, ils prirent de la farine et tracèrent sur le terrain, dont la couleur est noirâtre, une enceinte en forme de croissant, dont les bases droites et de grandeur égale renfermaient tout l’espace compris dans cette enceinte, semblable à un manteau macédonien, qui va en se rétrécissant. Le roi considérait ce plan avec plaisir, lorsque tout-à-coup un nombre infini de grands oiseaux de toute espèce vinrent fondre comme des nuées sur cette enceinte et mangèrent toute la farine. Alexandre était troublé de ce prodige ; mais les devins le rassurèrent, en lui disant que la ville qu’il bâtirait serait abondante en toutes sortes de fruits et nourrirait un grand nombre d’habitants divers ; il ordonna donc aux architectes de commencer sur-le-champ l’ouvrage.

XXXVII. Cependant il partit pour aller au temple de Jupiter Ammon. Le chemin était long et fatigant ; il offrait partout les plus grandes difficultés. Il y avait deux dangers à courir : la disette d’eau, qui rend le pays désert pendant plusieurs journées de marche ; l’autre, d’être surpris, en traversant ces plaines immenses d’un sable profond, par un vent violent du midi, comme il arriva à l’armée de Cambyse ; ce vent, ayant élevé de vastes monceaux de sable et fait de cette plaine comme une mer orageuse, engloutit, dit-on, en un instant cinquante mille hommes, dont il ne s’en sauva pas un seul. Tout le monde prévoyait ce double danger, mais il n’était pas facile de détourner Alexandre d’une résolution qu’il avait prise. La fortune, qui cédait à toutes ses volontés, le rendait ferme dans ses desseins ; et son courage lui donnait, dans toutes ses entreprises, une obstination invincible, qui forçait non seulement ses ennemis, mais les lieux et les temps mêmes. Les secours que le dieu lui envoya dans ce voyage, pour surmonter les difficultés du chemin, ont paru plus croyables que les oracles qu’il lui donna depuis ; ou plutôt ces secours firent ajouter foi aux oracles. Jupiter fit d’abord tomber des pluies abondantes, qui dissipèrent la crainte de la soif, et qui, tempérant la sécheresse brûlante du sable, que l’eau affaissa en le pénétrant, rendirent l’air plus pur et plus facile à respirer. En second lieu, comme les bornes qui servaient d’indices aux guides étaient confondues et que les soldats d’Alexandre, errant de tous côtés, se séparaient les uns des autres, il parut tout-à-coup une troupe de corbeaux qui vinrent se mettre à leur tête pour être leurs conducteurs. Ces oiseaux les précédaient dans leur marche, ils les attendaient lorsqu’ils étaient arrêtés, ou qu’ils ralentissaient leurs pas. Et ce qui est bien plus admirable encore, la nuit, au rapport de Callisthène, ils les rappelaient par leurs cris lorsqu’ils s’étaient égarés, et les remettaient sur leur route.

XXXVIII. Quand il eut traversé le désert et qu’il fut arrivé à la ville où était le temple, le prophète d’Ammon le salua au nom du dieu, comme son fils. Alexandre lui demanda si quelqu’un des meurtriers de son père ne s’était pas dérobé à sa vengeance. « Que dites vous-là ? repartit le prophète, votre père n’est pas mortel. » Il se reprit alors et demanda s’il avait puni tous les meurtriers de Philippe. Il l’interrogea ensuite sur l’empire qui lui était destiné et demanda si le dieu lui accorderait de régner sur tous les hommes. Le dieu lui répondit, par la bouche du prophète, qu’il le lui accordait, et que la mort de Philippe avait été pleinement vengée. Alors il fit à Jupiter les offrandes les plus magnifiques et aux prêtres de riches présents. Voilà ce que disent, sur les oracles qu’il reçut, la plupart des historiens. Mais Alexandre lui-même, dans une lettre à sa mère, lui dit qu’il avait eu de l’oracle des réponses secrètes, qu’il ne communiquerait qu’à elle seule à son retour. Quelques écrivains prétendent que le prophète, ayant voulu saluer Alexandre en grec, se servit d’un terme d’amitié qui veut dire mon fils ; mais, comme ce n’était pas sa langue, il se trompa sur la dernière lettre et mit un S au lieu d’un N’ ; ce qui signifia fils de Jupiter. Ce défaut de prononciation fit grand plaisir à Alexandre et donna lieu à ce bruit si généralement répandu, que le dieu l’avait appelé son fils. Dans un entretien qu’il eut en Égypte avec le philosophe Psammon, il applaudit surtout à cette maxime : que Dieu est le roi de tous les hommes ; que partout l’être qui commande et qui domine est divin. Mais il avait lui-même, sur ce point, une maxime plus philosophique encore : Dieu, disait-il, est le père commun de tous les hommes ; mais il avoue particulièrement pour ses enfants les hommes les plus vertueux.

XXXIX. En général il était très fier avec les Barbares et voulait, devant eux, paraître persuadé qu’il avait une origine divine : à l’égard des Grecs, il se montrait plus réservé et ne se déifiait qu’avec beaucoup de retenue. Il s’oublia pourtant un jour, en écrivant aux Athéniens au sujet de Samos. « Ce n’est pas moi, leur disait-il, qui vous ai donné cette ville libre et célèbre ; vous la tenez de celui qu’on appelait alors mon seigneur et mon père ; » c’était Philippe qu’il désignait. Dans la suite, blessé d’un trait qui lui causait une vive douleur, il dit à ses officiers : « Mes amis, c’est un sang véritable qui coule de ma plaie, et non cette liqueur subtile « Que l’on dit circuler dans les veines des dieux. »

Un jour qu’il faisait un tonnerre affreux, et que tout le monde en était effrayé : « Fils de Jupiter, lui dit le sophiste Anaxarque, n’est ce pas toi qui causes tout ce bruit ? , — Non, lui répondit Alexandre ; je ne cherche pas à me faire craindre de mes amis, comme tu le voudrais, toi qui méprises ma table, parce qu’on n’y sert que des poissons et non pas des têtes de satrapes. » On dit en effet qu’Alexandre ayant envoyé quelques petits poissons à Éphestion, Anaxarque avait tenu le propos qu’Alexandre lui reprochait ; mais que ce philosophe n’avait voulu que témoigner son mépris pour ceux qui poursuivent les grandes fortunes à travers mille peines et mille dangers, et tourner en ridicule ces hommes qui, malgré tous leurs plaisirs et toutes leurs jouissances, n’ont rien ou presque rien au-dessus des autres mortels. Il paraît, par les différents traits que nous venons de rapporter, qu’Alexandre, loin de s’abuser lui-même et de s’enfler de cette prétendue divinité, se servait seulement de l’opinion que les autres en avaient pour les assujettir.

XL. A son retour d’Égypte en Phénicie, il fit des sacrifices et des pompes solennelles en l’honneur des dieux ; il célébra des chœurs de musique et des jeux où l’on disputa le prix de la tragédie, et qui furent remarquables non seulement par la magnificence de leur appareil, mais encore par l’émulation de ceux qui en firent les préparatifs. Les rois de Cypre avaient fourni à cette dépense, comme le font à Athènes ceux qui, dans chaque tribu, sont désignés par le sort ; et il y eut entre eux une ardeur merveilleuse à se surpasser les uns les autres. Mais personne ne se piqua plus de magnificence que Nicocréon, roi de Salamine, et Pasicratès, roi de Soli. Le premier paya l’habillement de Thessalus, et le second celui d’Athénodore, les deux acteurs qui avaient le plus de célébrité. Alexandre favorisait Thessalus, mais il ne montra son intérêt pour lui qu’après qu’Athénodore eut été proclamé vainqueur ; le roi dit, en sortant du théâtre, qu’il approuvait le jugement, mais qu’il aurait donné avec plaisir la moitié de son royaume pour ne pas voir Thessalus vaincu. Athénodore ayant été condamné à l’amende par les Athéniens, pour ne s’être pas trouvé aux fêtes de Bacchus, pria le roi d’écrire en sa faveur : Alexandre n’écrivit pas, mais il paya l’amende pour lui. Un autre acteur nommé Licon, de la ville de Scarphium, ayant eu le plus grand succès sur le théâtre, inséra dans son rôle un vers par lequel il demandait à Alexandre dix talents ; ce prince sourit et les lui fit donner.

XLI. Il était encore en Phénicie, lorsque Darius lui écrivit par plusieurs de ses amis et lui fit proposer dix mille talents pour la rançon des prisonniers, avec tous les pays situés en-deçà de l’Euphrate ; il lui faisait offrir aussi une de ses filles en mariage : à ces conditions il lui promettait son alliance et son amitié. Alexandre communiqua ces propositions à ses courtisans ; et Parménion prenant la parole dit qu’il les accepterait s’il était Alexandre : « Et moi aussi, repartit le roi, si j’étais Parménion. » Il répondit à Darius que s’il venait se rendre à lui, il serait traité avec tous les égards dus à son rang ; qu’autrement il marcherait au premier jour contre lui. Mais il eut bientôt du regret de lui avoir écrit en ces termes, parce que la femme de Darius mourut en couche ; il donna toutes les marques d’une véritable douleur et regretta d’avoir perdu une si grande occasion de faire connaître toute sa douceur. Il n’épargna rien pour faire à cette reine les funérailles les plus magnifiques. Un des eunuques de la chambre, nommé Tirée, qui avait été fait prisonnier avec les princesses, s’étant enfui du camp, courut à toute bride apprendre à Darius la mort de la reine.

XLII. A cette nouvelle, Darius se frappant la tête de douleur et versant un torrent de larmes : « Hélas ! s’écria-t-il, à quelle destinée les Perses sont réduits ! la femme et la sœur de leur roi, prisonnière pendant sa vie, est, après sa mort, privée des obsèques dues à son rang. — Pour ses obsèques, reprit l’eunuque, pour tous les honneurs que méritait une reine, vous n’avez pas, seigneur, à accuser le destin des Perses : ni ma maîtresse Statira, tant qu’elle a vécu, ni la reine votre mère, ni les princesses vos filles, n’ont eu à regretter aucun des biens et des honneurs dont elles jouissaient avant leur captivité, excepté celui de voir la lumière de vos yeux, que notre souverain seigneur Orosmade rétablira dans tout son éclat. Après sa mort, Statira n’a été privée d’aucune des distinctions qui pouvaient accompagner ses funérailles ; elle a même été honorée des larmes de ses ennemis ; car Alexandre n’est pas moins généreux après la victoire que vaillant dans les combats. » Ces paroles portèrent le trouble dans l’esprit de Darius, et la douleur dont il était pénétré ouvrit son âme aux soupçons les moins fondés ; il emmena l’eunuque dans le lieu le plus retiré de sa tente. « Si tu n’es pas, lui dit-il, devenu Macédonien, comme la fortune des Perses ; si Darius est encore ton maître, dis-moi, par le respect que tu dois à la grande lumière de Mithrès, et à cette main que ton roi te tend, dis-moi si la mort de Statira n’est pas le moindre de ses maux que j’aie à pleurer ; si, pendant sa vie, nous n’en avons pas souffert de plus déplorables, et si nous n’aurions pas été moins malheureux en tombant dans les fers d’un ennemi cruel et barbare. Quelle liaison honnête eût pu porter un jeune prince à rendre de si grands honneurs à la femme de son ennemi ? » Il parlait encore, lorsque Tirée, se précipitant à ses pieds, le conjure de tenir un autre langage, de ne pas faire à Alexandre une telle injustice, de ne pas déshonorer, après sa mort, sa femme et sa sœur, de ne pas s’enlever à lui-même la plus grande consolation qu’il pût avoir dans son malheur, l’assurance d’avoir été vaincu par un homme supérieur à la nature humaine, et qui méritait toute son admiration, pour avoir donné aux femmes des Perses plus de preuves de sa continence qu’il n’en avait donné aux Perses de sa valeur. L’eunuque ajouta à ce discours des serments horribles et lui rapporta plusieurs autres traits de la tempérance et de la grandeur d’âme d’Alexandre. Alors Darius, allant retrouver ses courtisans, leva les mains au ciel et fit aux dieux cette prière : « Dieux qui présidez à la naissance des hommes et à la destinée des empires, accordez-moi la grâce de voir rétablir la fortune des Perses et de la transmettre à mes successeurs aussi brillante que je l’ai reçue, afin qu’après avoir triomphé de mes ennemis, je puisse reconnaître les bienfaits dont Alexandre m’a comblé dans mon malheur, par sa conduite envers les personnes qui me sont les plus chères. Mais si le temps marqué par les destins est enfin arrivé ; s’il faut que la vengeance céleste on la vicissitude des choses humaines mette fin à l’empire des Perses, ne permettez pas qu’un autre qu’Alexandre soit assis sur le trône de Cyrus. » Tel est le récit de la plupart des historiens.

XLIII. Alexandre, s’étant rendu maître de tous les pays situés en-deçà de l’Euphrate, alla au-devant de Darius, qui venait à lui avec une armée d’un million de combattants. Pendant sa marche, un de ses courtisans lui raconta, comme une plaisanterie qui pouvait l’amuser, que les valets de l’armée, voulant se divertir, s’étaient partagés en deux bandes ; qu’à la tête de chaque bande ils avaient mis un chef, et nommé l’un Alexandre, l’autre Darius ; que leurs escarmouches avaient commencé par des mottes de terre qu’ils se jetaient les uns aux autres ; qu’ensuite ils en étaient venus aux coups de poing ; qu’enfin, le combat s’étant échauffé de plus en plus, ils s’étaient battus à coups de pierres et de bâtons, et qu’on ne pouvait plus les séparer. Alexandre ordonna que les deux chefs combattissent l’un contre l’autre ; celui qui portait le nom d’Alexandre fut armé par le roi lui-même, et son adversaire par Philotas. Toute l’armée, spectatrice de ce combat, en regardait l’issue comme un présage de ce qui arriverait aux deux armées. Après un combat très rude, le champion qui représentait Alexandre resta vainqueur, et reçut de ce prince, pour prix de sa victoire, douze villages, et le privilège de porter l’habit des Perses. Voilà ce que raconte Ératosthène. Le grand combat qu’ Alexandre livra contre Darius n’eut pas lieu à Arbelles, comme la plupart des historiens l’ont dit, mais à à Gaugamèles, nom qui, en langue persanne, signifie maison du chameau, et qui fut donné à ce bourg en mémoire du bonheur qu’eut un ancien roi des Perses d’échapper à ses ennemis sur un chameau fort vite à la course, qu’il fit depuis nourrir à Gaugamèles, et à l’entretien duquel il assigna quelques villages et des revenus particuliers. Il y eut au mois de Boëdromion, vers le commencement de la fête des mystères à Athènes, une éclipse de lune ; et l’onzième nuit après l’éclipse, les deux armées étant en présence, Darius tint la sienne sous les armes, et parcourut les rangs à la clarté des flambeaux. Pendant que les Macédoniens reposaient, Alexandre fit, avec Aristandre son devin, des sacrifices secrets dans sa tente, et immola des victimes à la Peur.

XLIV. Ses plus anciens officiers, et en particulier Parménion, en voyant la plaine située entre le mont Niphate et les monts Gordyens tout éclairée par les flambeaux des Barbares, étonnés de la multitude innombrable des ennemis, et frappés de ce mélange confus de voix inarticulées, de ce tumulte, de ce bruit effroyable qui se faisait entendre de leur camp comme du sein d’une mer agitée, s’entretenaient entre eux de la difficulté qu’il y aurait à repousser en plein jour une armée si formidable. Ils allèrent donc trouver Alexandre après qu’il eut fini ses sacrifices et lui conseillèrent d’attaquer les ennemis pendant la nuit, pour dérober aux Macédoniens, à la faveur des ténèbres, ce que le combat aurait de plus effrayant. Alexandre lent répondit ce mot devenu depuis si célèbre : « Je ne dérobe pas la victoire. » Quelques personnes ont trouvé cette réponse vaine et puérile et n’approuvent pas qu ’Alexandre se soit joué d’un danger si grand. D’autres y ont vu une noble confiance sur le présent, et une sage prévoyance de l’avenir, qui ôtait à Darius, après sa défaite, le prétexte de reprendre courage et de tenter encore la fortune, en accusant de cette seconde déroute la nuit et les ténèbres, comme il avait attribué la première aux montagnes, aux défilés et au voisinage de la mer. Il sentait bien que ce ne serait jamais le défaut d’armes et de soldats qui obligerait Darius, maître d’une si grande puissance et d’un empire si vaste, à ne plus faire la guerre ; et qu’il n’y renoncerait que lorsqu’une victoire remportée sur lui par la force seule et en plein jour, en le convainquant de sa faiblesse, aurait abattu sa fierté et détruit ses espérances. Quand ses officiers se furent retirés, il se coucha dans sa tente ; et, contre sa coutume, il dormit, dit-on, toute la nuit du sommeil le plus profond. Lorsque ses capitaines se rendirent le lendemain de très bonne heure à sa tente, ils furent fort surpris de le trouver endormi et donnèrent d’eux-mêmes aux troupes l’ordre de prendre leur repas. Enfin, comme le temps pressait, Parménion entra, et, s’étant approché de son lit, il l’appela deux ou trois fois par son nom ; et, après l’avoir réveillé, il lui demanda comment il pouvait dormir si tard, comme s’il avait déjà vaincu, et qu’il ne fût pas sur le point de donner la plus grande bataille qu’il eût jamais livrée. « Eh ! quoi, lui répondit Alexandre en souriant, ne regardez-vous pas déjà comme une victoire de n’avoir plus à courir de côté et d’autre à la poursuite de Darius, comme lorsqu’il fuyait à travers de vastes campagnes qu’il ravageait sous nos yeux ? »

XLV. Cette grandeur d’âme qu’il fit paraître avant le combat n’éclata pas moins au fort du danger, où sa présence d’esprit et sa confiance ne se démentirent point. La victoire fut quelque temps douteuse à l’aile gauche, que Parménion commandait : chargée par la cavalerie des Bactriens avec autant d’impétuosité que de violence, elle fut ébranlée et lâcha le pied. D’un autre côté, Mazéus, ayant détaché du corps de l’armée un certain nombre de gens de cheval pour aller prendre par derrière ceux qui gardaient les bagages, Parménion, troublé de cette double attaque, dépêche promptement à Alexandre pour l’avertir que son camp et ses bagages sont perdus, s’il n’y envoie sur-le-champ un puissant secours du front de la bataille. Alexandre venait de donner au corps qu’il commandait le signal de la charge. « Dites à Parménion, répondit-il au courrier, que son trouble l’empêche de juger sainement des choses, et lui fait sans doute oublier que si nous remportons la victoire, nous aurons, outre notre bagage, celui de l’ennemi ; et que, vaincus, nous n’aurons plus à songer aux bagages et aux prisonniers, mais à mourir honorablement en faisant les plus grands efforts de courage. »

XLVI. Après cette réponse à Parménion, il se couvrit de son casque ; il avait déjà mis dans sa tente le reste de son armure : elle consistait en un sayon de Sicile, qui s’attachait avec une ceinture et sur lequel il mettait une double cuirasse de lin, trouvée dans le butin qu’on avait fait à Issus. Son casque, ouvrage de l’armurier Théophile, était de fer ; mais il brillait autant que l’argent le plus pur. Le hausse-col, de même métal, était garni de pierres précieuses ; il avait une épée très légère et d’une trempe admirable, dont le roi des Citiens lui avait fait présent ; c’était l’arme dont il faisait le plus d’usage dans les combats. Il portait une cotte d’armes d’un travail et d’une magnificence bien au- dessus du reste de son armure : c’était l’ouvrage de l’ancien Hélicon. La ville de Rhodes en avait fait présent à Alexandre pour honorer sa valeur ; et il la portait toujours en combattant. Quand il rangeait ses troupes en bataille, qu’il donnait des ordres ou des avis et qu’il parcourait les rangs, il se servait d’un autre cheval que Bucéphale, qu’il ménageait, parce qu’il était déjà vieux, ne le prenant qu’au moment de combattre. Dès qu’il l’avait monté, il faisait donner le signal de la charge. Ce jour-là, il parla assez longtemps aux Thessaliens et aux autres Grecs, qui tous augmentèrent sa confiance, en lui criant qu’il les menât à l’ennemi. Alors, passant sa javeline à la main gauche, il éleva sa main droite vers le ciel et pria les dieux que s’il était véritablement fils de Jupiter, ils daignassent défendre et fortifier les Grecs. Le devin Aristandre, qui, vêtu de blanc et une couronne d’or sur la tête, marchait à cheval à côté de lui, fit remarquer aux soldats un aigle qui volait au-dessus de la tête du roi, et dont le vol le menait droit à l’ennemi.

XLVII. Cet augure remplit de courage tous ceux qui le virent ; ils s’exhortent, ils s’animent les uns les autres ; la cavalerie court à l’ennemi, et la phalange se déploie dans la plaine comme les vagues d’une mer agitée. Les premiers rangs n’avaient pu encore en venir aux mains, que déjà les Barbares étaient en fuite. Ils furent poursuivis très vivement ; Alexandre poussait les fuyards jusqu’au centre de leur bataille, où il avait aperçu de loin Darius, par-dessus les premiers bataillons. Placé au milieu de son escadron royal, ce prince s’y faisait distinguer par sa bonne mine et sa taille avantageuse. Il était assis sur un char très élevé, défendu par l’élite de la cavalerie, qui, répandue autour du char, paraissait disposée à bien recevoir l’ennemi. Mais, quand ils virent de près Alexandre, qui, d’un air terrible renversait les fuyards sur ceux qui tenaient encore ferme, ils furent si effrayés que la plupart se débandèrent. Les plus braves et les plus attachés au roi se firent tuer devant lui ; et, en tombant les uns sur les autres, ils arrêtèrent la poursuite de l’ennemi ; car dans leur chute ils saisissaient les Macédoniens et s’attachaient même aux pieds des chevaux. Darius se vit dans ce moment menacé des plus affreux dangers ; ses cavaliers, rangés devant son char, se renversaient sur lui ; il ne pouvait faire tourner le char pour se retirer ; les roues étaient retenues par le grand nombre des morts ; et les chevaux embarrassés, cachés presque par ces monceaux de cadavres, se cabraient et n’obéissaient plus au frein. Il abandonne donc son char et ses armes, monte sur une jument, qui venait de mettre bas et prend précipitamment la fuite. Il est vraisemblable qu’il n’aurait pas échappé à la poursuite d’Alexandre, si dans le même instant il ne fût arrivé de nouveaux courriers de Parménion demander du secours au roi, parce qu’une grande partie des ennemis tenait encore ferme et ne paraissait pas devoir si tôt céder. En général, on reproche à Parménion d’avoir montré dans cette bataille de la lenteur et de la lâcheté ; soit que la vieillesse eût affaibli son audace, soit, comme le prétend Callisthène, qu’il ne pût plus supporter la puissance et l’orgueil d’Alexandre et qu’il fût jaloux de sa gloire. Alexandre, affligé de ce second message, qui l’appelait d’un autre côté, fit sonner la retraite ; mais il n’en dit pas à ses soldats la véritable cause : il feignit qu’il était las de carnage, et que la nuit l’obligeait de cesser le combat. Pendant qu’il courait à son aile gauche qu’il croyait en danger, il apprit en chemin que les ennemis avaient été entièrement défaits et qu’ils étaient en fuite.

XLVIII. On ne douta plus, après cette grande victoire, que l’empire des Perses ne fût détruit sans ressource. Alexandre, reconnu roi de toute l’Asie, offrit aux dieux des sacrifices magnifiques ; il fit à tous ses amis de riches présents et leur donna des maisons et des gouvernements. Mais, jaloux surtout de se montrer généreux envers les Grecs, il leur écrivit que toutes les tyrannies étaient dès ce moment abolies dans la Grèce et que les peuples se gouverneraient désormais par leurs lois. Il manda en particulier aux Platéens qu’il ferait rebâtir leur ville, parce que leurs ancêtres avaient cédé leur territoire aux Grecs, afin d’y combattre pour la liberté commune. Il envoya aux habitants de Crotone, en Italie, une partie des dépouilles, pour honorer le souvenir du zèle et de la valeur de l’athlète Phayllus, qui, dans la guerre des Mèdes, quand les autres Grecs d’ Italie abandonnaient les véritables Grecs, qu’ils croyaient perdus sans retour, équipa une galère à ses frais et se rendit à Salamine pour partager le péril de la Grèce : tant Alexandre favorisait toute espèce de vertu et gardait fidèlement le souvenir des belles actions !

XLIX. Il eut bientôt soumis toute la Babylonie ; et, en la parcourant, il admira surtout dans la province d’Ecbatane un gouffre d’où sortaient continuellement, comme d’une source inépuisable, des ruisseaux de feu. Il vit avec le même étonnement une source de naphte si abondante, qu’en se débordant elle formait, non loin de ce gouffre, un lac considérable. Le naphte ressemble au bitume ; il a aussi une telle analogie avec le feu, qu’avant même de toucher à la flamme, il s’allume à l’éclat seul qu’elle jette et embrase l’air qui se trouve entre deux. Les Barbares, pour faire connaître au roi la nature et la force de cette matière, en arrosèrent la rue qui menait au palais ; et, se plaçant à un des bouts à l’entrée de la nuit, ils approchèrent leurs flambeaux des gouttes de ce fluide qu’ils y avaient répandues. A peine les premières gouttes eurent pris feu, que la flamme se communiqua à l’autre bout avec une rapidité que la pensée pouvait à peine suivre, et la rue parut embrasée dans toute sa longueur. Alexandre avait alors auprès de lui un Athénien nommé Athénophane, qui, accoutumé à le servir au bain et à lui frotter le corps d’huile, s’entendait mieux qu’aucun de ceux qui lui rendaient le même service à l’amuser et à le divertir de ses affaires. Un jour qu’un jeune garçon, nommé Stéphanus, mal fait et d’une figure ridicule, mais qui chantait agréablement, se trouvait dans la chambre du bain : « Seigneur, dit au roi Athénophane, voulez-vous que nous fassions sur Stéphanus l’essai du naphte ? Si le feu s’allume sur lui et qu’il ne s’éteigne pas, j’avouerai que sa force est admirable et que rien ne peut la surmonter. » Le jeune homme s’offrit volontiers pour faire cette épreuve ; et à peine il eut été frotté de naphte, à peine cette matière eut touché son corps, qu’il fut environné de flammes et qu’il parut tout en feu. Alexandre en eut une frayeur extrême ; et si, par bonheur, il ne s’était pas trouvé là plusieurs garçons de service, qui avaient sous la main des vases pleins d’eau pour le bain du roi, le secours n’aurait pu prévenir la rapidité de la flamme, ni empêcher que Stéphanus ne fût entièrement brûlé. Encore eut-on beaucoup de peine à éteindre le feu qui avait gagné tout son corps ; et ce jeune homme en fut malade le reste de sa vie.

L. Ce n’est donc pas sans vraisemblance que quelques auteurs, voulant ramener la fable à la vérité, prétendent que le naphte est la drogue dont Médée se servit pour frotter la couronne et le voile dont il est si fort question dans les tragédies ; car le feu n’en sortit pas naturellement et de lui-même ; mais, dès qu’on en eut approché la flamme, par une sorte d’attraction elle s’y communiqua avec tant de rapidité, que l’œil pouvait à peine l’apercevoir. Quand les rayons du feu et ses émanations partent de loin, les corps qu’ils touchent ne reçoivent que la lumière et la chaleur ; mais, quand ils rencontrent des corps qui, avec une extrême sécheresse, contiennent un air subtil, une substance onctueuse et abondante, alors ils s’attachent à la faculté ignée qui réside dans ces corps, l’attirent facilement et enflamment subitement la matière qu’ils trouvent disposée à recevoir leur action. On n’est pas certain encore comment le naphte est produit ; on ignore si c’est une sorte de bitume liquide, ou plutôt si ce n’est pas un fluide d’une nature différente, qui, coulant de ce sol naturellement gras et pénétré de feu, sert d’aliment à la flamme ; car le terrain de la Babylonie est imprégné de feu, et souvent on voit les grains d’orge sauter et bondir plusieurs fois dans l’air ; on dirait que le sol, agité par les substances ignées qu’il recèle dans son sein, a une sorte de pouls qui le fait tressaillir : aussi, dans les grandes chaleurs, les habitants sont-ils obligés de coucher sur des outres remplies d’eau. Harpalus, qu’Alexandre laissa pour gouverner ce pays, curieux d’orner le palais du roi et les promenades publiques des plantes de la Grèce, parvint à les y naturaliser toutes, excepté le lierre, que le sol repoussa constamment et qu’il fut impossible d’y acclimater ; car le terrain est brûlant et le lierre aime le froid. Ces sortes de digressions, renfermées dans de justes bornes, ne déplairont pas sans doute aux lecteurs même les plus difficiles.

LI. Alexandre, s’étant rendu maître de Suse, trouva dans le château de cette ville quarante mille talents d’argent monnayé, et une quantité innombrable de meubles et d’effets précieux de toute espèce ; entre autres cinq mille talents de pourpre d’Hermione, qu’on y avait amassée pendant l’espace de cent quatre-vingt-dix ans et qui conservait encore toute sa fleur et tout son éclat : cela vient, dit-on, de ce que la teinture en écarlate s’y faisait avec du miel, et la teinture en blanc avec l’huile la plus blanche ; on en voit aujourd’hui d’aussi anciennes qui ont encore toute leur fraîcheur et toute leur vivacité. Dinon rapporte que les rois de Perse faisaient venir de l’eau du Nil et de l’Ister, qu’ils mettaient en dépôt à Gaza avec leurs autres trésors, pour montrer que l’étendue de leur empire embrassait presque toute la terre. La Perse est un pays très rude et d’un abord difficile ; d’ailleurs, depuis que Darius s’y était retiré après sa fuite, elle était gardée par les plus vaillants des Perses. Un homme qui, né d’un père lycien et d’une mère persane, parlait fort bien les deux langues, servit de guide à Alexandre et l’y fit entrer par un détour peu considérable : on dit que ce guide lui avait été prédit dans son enfance par la Pythie, qui lui annonça qu’un Lycien le conduirait en Perse. Il se fit là un carnage horrible des prisonniers. Alexandre, qui, d’après ce qu’il a écrit lui-même, crut que son intérêt exigeait cette mesure rigoureuse, donna 1’ordre de passer tous les hommes au fil de l’épée. Il trouva dans la Perse autant d’or et d’argent monnayé qu’à Suse ; il le fit emporter, avec toutes les autres richesses, sur vingt mille mulets et cinq mille chameaux. Alexandre, en entrant dans le palais de Persépolis, vit une grande statue de Xerxès que la foule, qui se pressait pour l’accompagner, avait renversée : il s’arrêta, et lui adressant la parole comme si elle eût été animée : « Dois-je passer outre et te laisser étendu par terre, pour te punir de la guerre que tu as faite aux Grecs ? ou te relèverai-je par estime pour ta grandeur d’âme et pour tes autres qualités ? » Après être resté longtemps pensif, sans rien dire, il passa outre. Comme ses troupes avaient besoin de se refaire et qu’on était dans l’hiver, il y séjourna quatre mois. La première fois qu’il s’assit sur le trône des rois de Perse, sous un dais d’or, Démarate de Corinthe, qui avait été l’intime ami de Philippe, et qui aimait tendrement Alexandre, se mit à pleurer comme un bon vieillard et donna des regrets à ceux des Grecs qui, ayant péri dans les combats, avaient été privés du plus grand plaisir dont ils eussent pu jouir, celui de voir Alexandre assis sur le trône de Darius.

LII. Ce prince, avant de marcher contre Darius, qu’il se disposait à poursuivre, donna à ses courtisans un grand festin, dans lequel il s’abandonna tellement à la débauche, que les femmes mêmes y vinrent boire et se réjouir avec leurs amants. La plus célèbre de ces femmes était la courtisane Thaïs, née dans l’Attique et alors maîtresse de Ptolémée, celui qui fut depuis roi d’Égypte. Après avoir loué finement Alexandre et s’être permis même quelques plaisanteries, elle s’avança dans la chaleur du vin, jusqu’à lui tenir un discours assez conforme à l’esprit de sa patrie, mais bien au-dessus de son état. « Je suis, lui dit-elle, bien payée des peines que j’ai souffertes en errant par toute l’Asie, lorsque j’ai la satisfaction d’insulter aujourd’hui à l’orgueil des rois de Perse ; mais ma joie serait bien plus grande, si je pouvais, en masque, brûler le palais de ce Xerxès qui brûla la ville d’Athènes, et y mettre moi-même le feu en présence du roi, pour faire dire partout que les femmes qui étaient dans le camp d’Alexandre avaient mieux vengé la Grèce de tant de maux qu’elle avait essuyés de la part des Perses, que tous les généraux qui ont combattu pour elle et sur terre et sur mer. » Ce discours fut accueilli avec des cris et des applaudissements redoublés : tous les courtisans s’excitèrent les uns les autres ; et le roi lui-même, entraîné par leur invitation et par leur exemple, se lève de table avec précipitation, et, la couronne de fleurs sur la tête, une torche à la main, il marche à la tête de tous les convives, qui, en dansant et poussant de grands cris, vont environner le palais. Tous les autres Macédoniens, informés de ce qu’on allait faire, accourent avec des flambeaux, pleins de joie, dans la pensée qu’ils eurent qu’Alexandre avait le projet de retourner, en Macédoine et ne voulait plus rester parmi les Barbares, puisqu’il brûlait et détruisait lui-même le palais de leurs rois. Voilà comment les uns racontent que cet incendie eut lieu ; d’autres disent qu’Alexandre mit le feu à ce palais, de dessein formé ; mais tous conviennent qu’il s’en repentit promptement et qu’il ordonna de l’éteindre.

LIII. Alexandre, né généreux, donna toujours avec plus de libéralité, à mesure que sa puissance et ses richesses augmentèrent ; il accompagnait ses présents de ces témoignages de bienveillance qui seuls font le véritable prix du bienfait : j’en rapporterai quelques exemples. Ariston, qui commandait les Péoniens, ayant tué un ennemi, en apporta la tête aux pieds du roi, en lui disant : « Seigneur, cette sorte de présent est récompensée parmi nous d’une coupe d’or. — Oui, d’une coupe vide, repartit Alexandre ; mais moi, je vous la donne pleine de vin, et je vous porte la santé. » Un Macédonien qui conduisait un mulet chargé de l’or du roi, voyant cet animal si fatigué, qu’il ne pouvait plus se soutenir, mit la charge sur son dos ; Alexandre, qui le vit plier sous le poids, et prêt à jeter le fardeau, apprenant ce qu’il avait fait : « Mon ami, lui dit-il, ne te fatigue pas plus qu’il ne faut ; fais seulement en sorte de porter cet argent jusque chez toi, car je te le donne. » En général, il savait plus mauvais gré à ceux qui refusaient ses présents, qu’à ceux qui lui en demandaient. Il écrivit à Phocion qu’il ne le regarderait plus comme son ami s’il continuait à refuser ses bienfaits. Un jeune homme, nommé Sérapion, lui ramassait les balles au jeu de paume ; et comme il ne demandait jamais rien, Alexandre ne pensait pas à lui donner. Un jour que le roi jouait, Sérapion jetait toujours la balle aux autres joueurs : « Tu ne me la donnes donc pas, lui dit Alexandre. — Seigneur, lui répondit Sérapion, vous ne me la demandez pas. » Le roi se mit à rire et lui fit depuis beaucoup de présents. Un certain Protéas, homme plaisant, et qui, à table, divertissait le roi par ses railleries, avait encouru son indignation. Les courtisans ayant sollicité son pardon, et lui-même le demandant avec larmes, Alexandre dit qu’il lui rendait ses bonnes grâces. « Seigneur, lui répondit Protéas, daignez d’abord m’en donner un gage. » Alexandre lui fit donner cinq talents.

LIV. On peut juger à quel excès il portait sa libéralité envers ses amis et ses gardes, par une lettre qu’Olympias lui écrivit à ce sujet. « J’approuve fort, lui disait-elle, que vous fassiez du bien à vos amis ; ces libéralités vous honorent ; mais vous les égalez à des rois et vous leur donnez ainsi le moyen de se faire beaucoup de partisans, en vous les ôtant à vous-même. » Comme Olympias lui donnait souvent cet avis dans ses lettres, il ne les communiqua plus à personne : une fois seulement qu’il venait d’en ouvrir une, Éphestion s’approcha et la lut avec lui, comme il avait coutume de faire ; Alexandre ne l’en empêcha point, mais il tira son anneau du doigt et en mit le cachet sur la bouche d’Éphestion. Mazée, qui avait joui de la plus grande faveur auprès de Darius, avait un fils pourvu d’un grand gouvernement ; Alexandre lui en donna un second plus considérable, que ce jeune homme refusa. « Seigneur, lui dit-il, nous n’avions autrefois qu’un Darius, et vous faites aujourd’hui plusieurs Alexandres. » Il fit présent à Parménion de la maison de Bagoas, dans laquelle ce général trouva, dit-on, pour mille talents des meubles de Suse. Il écrivit à Antipater de prendre des gardes, parce qu’on voulait attenter à sa vie. Il combla sa mère des plus riches présents ; mais il ne souffrit jamais qu’elle se mêlât des affaires, ni qu’elle gouvernât. Lorsqu’elle s’en plaignit, il supporta doucement sa mauvaise humeur. Antipater lui ayant écrit une longue lettre contre Olympias, il dit, après l’avoir lue : « Antipater ne sait pas que dix mille lettres pareilles sont effacées par une larme d’une mère. »

LV. Il voyait ses courtisans, livrés à un luxe excessif, mener la vie la plus voluptueuse et la plus recherchée. Agnon de Téos avait des clous d’argent à ses pantoufles ; Léonatus faisait venir, sur plusieurs chameaux, de la poussière d’Égypte, pour s’en servir à ses exercices ; Philotas avait pour la chasse des toiles qui embrassaient un espace de cent stades ; le plus grand nombre d’entre eux employait, pour les bains et les étuves, les essences les plus précieuses, et très peu se servaient d’huile ; ils traînaient à leur suite des troupes de baigneurs et de valets de chambre pour faire leurs lits. Il les en reprit avec autant de douceur que de sagesse. « Je m’étonne, leur dit-il, qu’après avoir livré tant et de si grands combats, vous ayez oublié que ceux qui se sont fatigués dorment d’un sommeil plus doux que ceux qui vivent dans l’inaction. Ne voyez-vous pas, en comparant votre genre de vie avec celui des Perses, que rien n’est plus servile que de vivre dans le luxe ; rien de plus digne d’un roi que le travail ? Et comment un officier pourra-t-il s’assujettir à panser lui-même son cheval, à fourbir sa lance ou son casque, lorsqu’il aura perdu l’habitude d’employer ses mains au soin de son propre corps, qui est ce qui le touche de plus près ? Ignorez-vous que le moyen de rendre nos victoires durables, c’est de ne pas imiter les vaincus ? » Dès ce moment il se livra plus qu’il n’avait fait encore aux fatigues de la guerre et de la chasse, et s’exposa sans ménagement aux plus grands dangers ; aussi un ambassadeur de Sparte l’ayant vu terrasser un lion énorme : « Alexandre, lui dit-il, vous avez combattu avec beaucoup de gloire contre ce lion pour la royauté. » Cratère consacra dans la suite cette chasse au temple de Delphes ; il y fit placer les statues du lion et des chiens, celle d’Alexandre, qui terrassait le lion, et la sienne où il était représenté allant à son secours. Elles étaient toutes de bronze et avaient été jetées en fonte, les unes par Lysippe, et les autres par Léocharès.

LVI. C’est ainsi qu’Alexandre, pour s’animer lui-même à la vertu et y exciter les autres, bravait les plus grands périls ; mais ses courtisans, à qui leur faste et leurs richesses faisaient désirer une vie oisive et voluptueuse, ne pouvaient plus supporter la fatigue des voyages et des expéditions militaires ; ils en vinrent même jusqu’à murmurer contre Alexandre et à mal parler de lui. Il souffrit d’abord ces plaintes avec beaucoup de douceur : « Il est d’un roi, disait-il, d’entendre dire du mal de soi, par ceux mêmes qu’il a comblés de biens. » Il continuait cependant à faire éclater, jusque dans ses moindres bienfaits, sa bienveillance et son estime pour ses amis : en voici quelques traits. Il écrivit à Peucestas pour se plaindre de ce qu’ayant été mordu par un ours, il avait fait part à ses amis de son accident et ne lui en avait rien mandé. « Maintenant du moins, ajoutait-il, faites-moi savoir comment vous êtes ; et si quelqu’un de ceux qui chassaient avec vous ne vous a pas abandonné dans ce péril, afin que je l’en punisse. » Éphestion était absent pour quelques affaires : Alexandre lui écrivit que, pendant qu’il s’amusait avec ses amis à la chasse de l’ichneumon, Cratère, qui s’était trouvé devant la javeline de Perdiccas, avait eu les deux cuisses percées. Peucestas ayant été guéri d’une grande maladie, Alexandre écrivit à son médecin Alexippe pour l’en remercier. Dans une maladie de Cratère, le roi, pendant son sommeil, eut une vision, d’après laquelle il fit des sacrifices pour sa guérison et lui ordonna d’en faire de son côté. Il écrivit en même temps à Pausanias, médecin de Cratère, qui voulait purger le malade avec de l’ellébore, pour lui témoigner son inquiétude et lui recommander de prendre bien garde à la médecine qu’il lui donnerait. Il fit mettre en prison Éphialte et Cissus, qui les premiers lui apprirent la fuite d’Harpalus, parce qu’il les regarda comme des calomniateurs. On avait dressé par son ordre une liste des vieillards et des infirmes pour les renvoyer en Grèce ; un certain Eurylochus d’Égée s’était fait inscrire sur le rôle des invalides ; mais ensuite, convaincu de n’avoir aucune infirmité, il avoua qu’ayant du goût pour une femme nommée Télésilla qui s’en retournait, il avait voulu l’accompagner jusqu’à la mer. Alexandre lui demanda de quelle condition était cette femme ; et Eurylochus lui ayant répondu que c’était une courtisane de condition libre : « Mon ami, lui dit Alexandre, je désire favoriser ton amour ; mais puisque Télésilla est de condition libre, vois comment nous pourrons, ou par des présents ou par des prières, lui persuader de rester. »

LVII. On ne saurait refuser son admiration à un prince qui porte jusqu’à de si petits détails son affection pour ses amis. Par exemple, il ordonna de faire la recherche la plus exacte d’un esclave de Séleucus, qui s’était enfui en Cilicie ; il loua Peucestas d’avoir fait arrêter Nicon, un des esclaves de Cratère ; il écrivit à Mégabyse de faire son possible pour prendre un esclave qui s’était réfugié dans un temple, en l’obligeant, s’il le pouvait, de sortir de son asile, mais lui défendant de mettre la main sur lui tant qu’il y serait. Dans les commencements de son règne, quand il jugeait des affaires criminelles, il bouchait une de ses oreilles pendant que l’accusateur parlait, afin de la conserver libre de toute prévention pour entendre l’accusé. Dans la suite, il fut aigri par le grand nombre d’accusations qu’on portait devant lui ; il en trouva tant de vraies, qu’elles lui firent croire celles même qui étaient fausses ; mais rien ne le mettait plus hors de lui-même, et ne le rendait plus inexorable, que d’apprendre qu’on avait mal parlé de lui ; il faisait voir alors qu’il préférait sa réputation à sa vie, et à l’empire même.

LVIII. Cependant il se mit à la poursuite de Darius, dans l’intention de le combattre encore ; mais, informé que Bessus était maître de sa personne, il renvoya les Thessaliens dans leur pays et leur donna, outre leur solde, une gratification de deux mille talents. En poursuivant Bessus, il fit à cheval, en onze jours, trois mille trois cents stades. Cette marche forcée et surtout la disette d’eau accablèrent de fatigue la plupart de ceux qui le suivaient. Un jour il rencontra des Macédoniens qui portaient de l’eau dans des outres sur des mulets, et qui, le voyant, à l’heure de midi, cruellement tourmenté par la soif, remplirent d’eau un casque et la lui apportèrent. Alexandre leur demanda à qui ils portaient cette eau : « A nos enfants, répondirent-ils ; mais si nous perdons ceux-ci, nous en aurons assez d’autres tant que vous serez en vie. » Il prit le casque de leurs mains ; et, regardant autour de lui tous ses cavaliers, qui, la tête penchée, avaient les yeux fixés sur cette boisson, il la rendit à ceux qui l’avaient apportée, sans en boire une goutte, et les remercia de leur zèle : « Si j’en buvais seul, ajouta-t-il, ces gens-ci perdraient courage. » Les cavaliers, admirant sa tempérance et sa grandeur d’âme, lui crièrent de les mener partout où il voudrait et piquèrent leurs chevaux, en disant qu’ils n’avaient plus ni lassitude, ni soif, et qu’ils ne se croiraient pas mortels tant qu’ils auraient un tel roi à leur tête.

LIX. Ils avaient tous le même désir de le suivre ; mais il n’y en eut que soixante qui purent arriver avec lui au camp des ennemis. Là, ayant passé sur des tas d’or et d’argent répandus à terre et à travers une grande quantité de chariots remplis de femmes et d’enfants, qui n’avaient pas de conducteurs, ils couraient à toute bride vers les escadrons les plus avancés, où ils pensaient que devait être Darius. Ils le trouvèrent enfin, couché dans son char, le corps percé de javelots et sur le point d’expirer. Dans cet état, il demanda à boire ; et ayant bu de l’eau fraîche que Polystrate lui donna : « Mon ami, lui dit-il, c’est pour moi le comble du malheur, que d’avoir reçu de toi un tel bienfait, sans pouvoir le reconnaître ; mais Alexandre t’en donnera la récompense ; et les dieux récompenseront Alexandre de la douceur qu’il a témoignée à ma mère, à ma femme et à mes enfants ; mets pour moi ta main dans la sienne, comme un gage de ma reconnaissance., En finissant ces mots, il mit sa main dans celle de Polystrate et il expira. Alexandre arriva dans ce moment et donna toutes les marques de la douleur la plus vive ; il détacha son manteau, le jeta sur le corps de Darius et l’enveloppa. Dans la suite s’étant saisi de Bessus, il le punit du dernier supplice ; il fit courber, avec effort, des arbres très droits l’un vers l’autre ; on attacha à chacun des arbres un membre de son corps, et on laissa reprendre leur situation naturelle à ces arbres, qui, en se redressant avec violence, emportèrent chacun le membre qui y était attaché : il ordonna ensuite qu’on embaumât le corps de Darius avec toute la magnificence due à son rang, après quoi il le renvoya à sa mère, et reçut son frère Oxathrès au nombre de ses amis.

LX. De là il descendit dans l’Hyrcanie avec l’élite de son armée et vit la mer Caspienne, qu’il jugea aussi grande que le Pont-Euxin, mais dont l’eau est plus douce que celle des autres mers. Il ne put acquérir aucune connaissance certaine sur la nature de cette mer ; il conjectura seulement que c’était un lac formé par l’écoulement des Palus-Méotides : cependant, les physiciens savaient à cet égard la vérité ; car, bien avant l’expédition d’Alexandre dans ces contrées, ils avaient dit que des quatre golfes qui, de la mer extérieure, entrent dans les terres, le plus septentrional est la mer d’Hyrcanie, qu’on appelle aussi mer Caspienne. Ce fut là que quelques Barbares ayant rencontré ceux qui conduisaient son cheval Bucéphale, le leur enlevèrent. Cette perte l’affecta vivement ; il envoya sur-le-champ un héraut à ces Barbares et les fit menacer, s’ils ne lui renvoyaient pas son cheval, de les passer tous au fil de l’épée, avec leurs femmes et leurs enfants. Les Barbares, en le lui ramenant, lui livrèrent toutes leurs villes ; Alexandre les traita avec beaucoup de douceur et paya la rançon de son cheval à ceux qui l’avaient pris.

LXI. De l’Hyrcanie il alla dans la Parthienne : et, comme il y jouissait d’un grand loisir, il prit pour la première fois l’habillement des Barbares, soit qu’il crût que cette conformité aux lois et aux coutumes du pays serait le plus puissant moyen d’en apprivoiser les habitants, soit qu’il cherchât à sonder les Macédoniens sur l’usage de l’adoration qu’il voulait introduire parmi eux, en les accoutumant peu à peu à ce changement d’habit et aux manières des Barbares. Cependant il n’adopta pas tout le costume des Mèdes, qui lui parut trop étrange et trop barbare ; il ne prit ni le caleçon ni la robe traînante, ni la tiare,mais un habillement qui tenait le milieu entre celui des Perses et celui des Mèdes, et qui, moins fastueux que ce dernier, était plus majestueux que l’habit des Perses. Il ne s’en servit d’abord que lorsqu’il parlait aux Barbares, ou quand il était en particulier avec ses plus intimes amis. Il le porta ensuite en public et dans son palais lorsqu’il donnait ses audiences. Ce changement déplaisait fort aux Macédoniens ; mais l’admiration dont ils étaient remplis pour ses autres vertus les rendait indulgents sur ce qu’il donnait au plaisir et à la vanité : lui qui, déjà couvert de cicatrices, venait encore d’être blessé d’une flèche qui lui avait cassé et fait tomber le petit os de la jambe ; qui, dans une autre occasion, avait été frappé au cou d’une pierre, dont le coup lui avait causé un long éblouissement ; et, malgré tous ces accidents, il ne cessait de s’exposer sans ménagement aux plus grands dangers. Tout récemment encore, il venait de passer le fleuve Orexartes, qu’il prenait pour le Tanaïs ; et, après avoir mis en fuite les Scythes, il les avait poursuivis pendant plus de cent stades, quoiqu’il fût très affaibli par la dysenterie. Ce fut là que la reine des Amazones vint le trouver, suivant le rapport de la plupart des historiens, entre autres de Clitarque, de Polycrite, d’Antigone, d’Onésicritus et d’Ister ; mais Aristobule, Charès de la ville de Théangèle, Ptolémée, Anticlides, Philon le Thébain, Philippe de Théangèle ; et, outre ceux-là, Hécatée d’Érétrie, Philippe de Chalcis et Duris de Samos, assurent tous que cette visite est une pure fable : Alexandre lui-même semble autoriser leur sentiment dans une de ses lettres à Antipater, qui contenait un récit exact de tout ce qui s’était passé dans cette expédition ; il lui dit que le roi des Scythes lui avait offert sa fille en mariage, mais il ne dit pas un mot de l’Amazone. On ajoute que, plusieurs années après, Onésicritus lisant à Lysimaque, qui était déjà roi, le quatrième livre de son Histoire d’Alexandre, dans lequel il racontait la visite de l’Amazone, Lysimaque lui dit en souriant : « Et moi, où étais-je donc alors ? » Au reste, qu’on croie ce fait ou qu’on le rejette, on n’en aura ni plus ni moins d’admiration pour Alexandre.

LXII. Comme il craignait que les Macédoniens n’eussent pas le courage de le suivre dans ce qui lui restait à faire de son expédition, il laissa dans le pays la plus grande partie de son armée ; et, avec l’élite de ses troupes, qui montaient à vingt mille hommes de pied et à trois mille chevaux, il se jeta dans l’Hyrcanie. Mais avant le départ il leur représenta que jusqu’alors les Barbares ne les avaient, pour ainsi dire, vus qu’en songe ; que si, contents d’avoir jeté l’alarme dans l’Asie, ils s’en retournaient en Macédoine, les mêmes Barbares tomberaient sur eux dans leur retraite comme sur des femmes. « Cependant, ajouta-t-il, je permets de se retirer à tous ceux qui le voudront ; mais je prendrai contre eux les dieux à témoin que lorsque je pouvais soumettre la terre entière aux Macédoniens, ils m’ont abandonné, moi, mes amis et quelques soldats qui avaient voulu partager ma fortune. » Il rapportait ce discours, presque dans les mêmes termes, en écrivant à Antipater ; et il y ajoutait qu’aussitôt qu’il eut fini de parler, ils s’écrièrent tous qu’il pouvait les mener en quelque lieu que ce fût de la terre habitable.

LXIII. Dès que cet essai eut réussi sur ces premiers, il ne fut pas difficile d’entraîner la multitude, qui suivit sans peine leur exemple. Alors Alexandre se rapprocha davantage des mœurs et des manières des Barbares : il s’appliqua aussi à les lier eux-mêmes aux usages des Macédoniens, dans la pensée que ce mélange et cette communication réciproque des mœurs des deux peuples, en cimentant leur bienveillance mutuelle, contribueraient plus que la force à affermir sa puissance, quand il se serait éloigné des Barbares. Il choisit donc parmi eux trente mille jeunes gens, qu’il fit instruire dans les lettres grecques et former aux exercices militaires des Macédoniens ; il leur donna plusieurs maîtres chargés de diriger leur éducation. Pour son mariage avec Roxane, l’amour seul en forma le lien. Il la vit dans un festin, chez le satrape Cohortanus, et il la trouva si belle, si aimable, qu’il se détermina à l’épouser. Cependant cette alliance parut assez convenable à l’état présent de ses affaires ; elle inspira aux Barbares beaucoup plus de confiance en lui, et ils conçurent la plus vive affection pour un prince qui portait si loin la continence, que la seule femme dont il fût devenu amoureux, il n’avait voulu se l’unir que par un mariage légitime.

LXIV. Des deux meilleurs amis qu’il avait, Éphestion et Cratère, le premier l’approuvait en tout et se conformait aux nouvelles manières qu’il avait adoptées ; l’autre restait toujours attaché aux usages de son pays. Alexandre donc se servait d Éphestion pour faire connaître ses volontés aux Barbares, et de Cratère pour traiter avec les Grecs et les Macédoniens. En général, il avait plus d’amitié pour le premier, et plus d’estime pour le second : persuadé, comme il le disait souvent, qu’Éphestion aimait Alexandre et que Cratère aimait le roi. Aussi ces deux courtisans avaient-ils l’un contre l’autre une jalousie secrète, qui dégénérait souvent en des querelles très vives. Un jour, dans l’ Inde, ils en vinrent aux mains et tirèrent l’épée ; leurs amis respectifs venaient pour les soutenir ; mais Alexandre, y étant accouru, réprimanda publiquement Éphestion, le traita d’imprudent et d’étourdi, qui ne sentait pas que si on lui ôtait Alexandre, il ne serait plus rien. Il fit aussi, en particulier, des reproches amers à Cratère, et, après les avoir réconciliés ensemble, il leur jura, par Jupiter Ammon et par les autres dieux, que, quoiqu’ils fussent les deux hommes qu’il chérissait le plus, s’il apprenait qu’ils eussent encore eu quelque querelle, il les tuerait tous deux, ou du moins celui qui aurait commencé la dispute. On assure que depuis cette menace ils ne firent et ne dirent plus rien l’un contre 1’autre, même en plaisantant.

LXV. Philotas, fils de Parménion, était, de tous ses officiers, celui qui avait la plus grande considération parmi les Macédoniens ; il la devait à son courage et à sa patience dans les travaux ; après Alexandre seul, personne n’était ni si libéral, ni si tendrement attaché à ses amis. Un d’entre eux lui ayant un jour demandé de l’argent, il commanda qu’on le lui donnât. Son intendant répondit qu’il n’en avait pas : « Eh ! quoi, repartit brusquement Philotas, n’as-tu donc à moi ni vaisselle d’argent, ni aucun autre meuble ? » Mais, plein de faste et de hauteur, il faisait dans ses habits et dans son équipage beaucoup plus de dépenses qu’il ne convenait à un particulier. Alors même, affectant dans toutes ses manières une grandeur et une magnificence bien au-dessus de son état, sans y mettre ni mesure ni grâce, d’un air gauche et déplacé, il se rendit suspect et excita contre lui l’envie. Aussi son père Parménion lui disait-il quelquefois : « Mon fils, fais-toi plus petit. » Depuis longtemps on le décriait auprès d’Alexandre. Lorsque, après la défaite de Darius en Cilicie, on s’empara de toutes les richesses qui étaient à Damas, il se trouva parmi les prisonniers qu’on amena dans le camp une jeune femme de Pydne, nommée Antigone, remarquable par sa beauté : Philotas l’avait eue en partage ; jeune et amoureux, il se permettait devant elle, lorsqu’il était pris de vin, des propos ambitieux et des fanfaronnades de soldat : il s’attribuait à lui-même et à son père les plus belles actions de toute cette guerre, et disait qu’Alexandre n’était qu’un jeune homme, qui devait à leurs services le titre de roi. Cette femme rapporta ces propos à un de ses amis, celui-ci à un autre, comme il arrive toujours, et ils parvinrent jusqu’à Cratère, qui, prenant aussitôt Antigone, la mena secrètement à Alexandre. Ce prince, ayant tout su d’elle-même, lui ordonna de continuer ses liaisons avec Philotas et de venir lui rendre compte de tout ce qu’elle aurait entendu. Philotas, qui ne se doutait pas du piége qu’on lui avait tendu, vivait avec Antigone dans la même intimité, et, par ressentiment ou par vaine gloire, il tenait tous les jours, sur le compte du roi, les propos les plus indiscrets. Alexandre, quoiqu’il eût de fortes délations contre Philotas, attendit cependant encore avec patience sans rien dire, soit par la confiance qu’il avait dans l’attachement de Parménion pour son roi, soit qu’il craignit la réputation et la puissance de l’un et de l’autre.

LXVI. Vers ce même temps, un Macédonien nommé Lymnus, de la ville de Chalestra, forma contre Alexandre une conspiration dans laquelle il voulut faire entrer un jeune homme appelé Nicomachus, qu’il aimait avec passion. Ce jeune homme, s’y étant refusé, fit part de ce complot à son frère Balinus, qui sur-le-champ alla trouver Philotas et le pressa de les introduire auprès d’Alexandre, à qui ils avaient à communiquer des choses importantes, dont il fallait qu’il fût promptement instruit. Philotas, je ne sais pourquoi, car on n’a sur cela rien de certain, refusa de les y conduire, sous prétexte que le roi avait des affaires de la plus grande importance. Un second refus leur rendit Philotas suspect, et ils s’adressèrent à un autre officier d’Alexandre, qui les introduisit chez le prince. Ils lui découvrirent d’abord la conjuration de Lymnus et lui parlèrent ensuite, comme en passant, du peu d’attention que Philotas avait donné aux instances qu’ils lui avaient faites par deux fois de les présenter au roi. Alexandre fut très irrité de ce double refus ; mais, quand on vint lui dire que l’officier chargé d’arrêter Lymnus l’avait tué, parce qu’il s’était mis en défense, il fut encore plus troublé par la pensée que cette mort lui enlevait les preuves de la conspiration. Son ressentiment contre Philotas enhardit ceux qui haïssaient depuis longtemps cet officier ; ils commencèrent à dire ouvertement que c’était, de la part du roi, une négligence étonnante de croire qu’un Lymnus, un misérable Chalestrien, eût formé seul une entreprise si hardie ; qu’il n’était que le ministre ou plutôt l’instrument passif d’une main plus puissante ; qu’il fallait, pour trouver la source de la conjuration, remonter à ceux qui avaient eu tant d’intérêt à la tenir secrète.

LXVII. Quand ils virent qu’Alexandre ouvrait l’oreille aux soupçons qu’on voulait lui donner, ils accumulèrent tant d’accusations contre Philotas, qu’il fut arrêté et appliqué à la torture en présence des courtisans : Alexandre lui-même était caché derrière une tapisserie, d’où il pouvait tout entendre. Comme Philotas faisait à Éphestion les prières les plus basses pour

le conjurer d’avoir pitié de lui : « Comment, dit Alexandre, avec tant de mollesse et de

lâcheté, as-tu pu, Philotas, concevoir un projet si audacieux ? » Philotas n’eut pas été plus tôt mis à mort qu’Alexandre envoya des gens en Médie pour faire mourir Parménion, ce général qui avait eu tant de part aux exploits de Philippe ; qui, seul, ou du moins plus qu’aucun des anciens amis de ce prince, avait excité Alexandre à passer en Asie ; qui, de trois fils qu’il avait à l’armée, après en avoir vu mourir deux avant lui dans les combats, périt avec le troisième. Ces cruelles exécutions rendirent Alexandre redoutable à la plupart de ses amis et surtout à Antipater, qui dépêcha secrètement vers les Étoliens, pour faire alliance avec eux. Ce peuple craignait Alexandre, parce que ce prince, en apprenant qu’ils avaient ruiné la ville des Éniades, avait dit que ce ne seraient pas les enfants des Éniades, mais lui-même qui punirait les Étoliens.

LXVIII. Peu de temps après arriva le meurtre de Clitus, qui, au simple récit, paraît plus barbare que la mort de Philotas, et qui, considéré dans sa cause et dans ses circonstances, n’arriva pas de dessein prémédité, mais fut amené par la colère et l’ivresse du roi, qui donnèrent lieu à la malheureuse destinée de Clitus. Quelques habitants des provinces maritimes avaient apporté au roi des fruits de la Grèce. Alexandre, admirant leur fraîcheur et leur beauté, fit appeler Clitus, pour les lui montrer et lui en donner sa part. Clitus, occupé alors d’un sacrifice, le quitta sur-le-champ pour se rendre aux ordres du roi, et fut suivi par trois des moutons sur lesquels on avait déjà fait les libations d’usage. Quand Alexandre sut cette particularité, il consulta les devins Aristandre et Cléomantis de Lacédémone, qui déclarèrent que c’était un très mauvais signe. Le roi ordonna aussitôt qu’on fit des sacrifices pour la vie de Clitus, d’autant qu’il avait eu lui-même dans son sommeil, trois jours auparavant, une vision étrange à son sujet. Il avait cru le voir, vêtu d’une robe noire, assis au milieu des enfants de Parménion, qui tous étaient morts. Clitus n’attendit pas la fin de son sacrifice et alla souper chez le roi, qui, ce jour-là, en avait fait un à Castor et à Pollux.

LXIX. On avait déjà bu avec excès, lorsqu’un des convives chanta des vers que Pranichus ou Piérion avaient faits contre les capitaines macédoniens qui venaient d’être battus par les Barbares, et dans lesquels on les couvrait de honte et de ridicule. Les plus âgés des convives, indignés d’une pareille insulte, blâmaient également le poète et le musicien ; mais Alexandre et ses favoris, qui prenaient plaisir à les entendre, ordonnèrent au musicien de continuer. Clitus, naturellement âpre et fier, et déjà plein de vin, s’emportant plus que les autres, s’écria que c’était une indignité d’outrager ainsi, en présence de Barbares, et de Barbares ennemis, des capitaines macédoniens qui, à la vérité, avaient été malheureux, mais qui valaient beaucoup mieux que ceux qui les insultaient. Alexandre lui ayant dit qu’il plaidait sa propre cause, en appelant malheur ce qui n’était que lâcheté, Clitus se leva brusquement : « C’est pourtant, répliqua-t-il, cette lâcheté qui vous a sauvé la vie, lorsque, tout fils des dieux que vous êtes, vous tourniez déjà le dos à l’épée de Spithridate. C’est le sang des Macédoniens, ce sont leurs blessures qui vous ont fait si grand, que, répudiant Philippe pour père, vous prétendez être fils de Jupiter Ammon. » Alexandre vivement piqué de ce reproche : « Scélérat, s’écria-t-il, espères-tu avoir longtemps sujet de te réjouir des propos que tu tiens tous les jours contre moi, pour exciter les Macédoniens à la révolte ? — En effet, Alexandre, repartit Clitus, n’avons-nous pas bien à nous réjouir dès à présent, quand nous recevons, pour tous nos travaux, de pareils salaires, et que nous portons envie à ceux qui ont eu le bonheur de mourir avant que d’avoir vu les Macédoniens déchirés par les verges des Mèdes, et obligés, pour avoir accès auprès de leur roi, d’implorer la protection des Perses ! »

LXX. Pendant que Clitus parlait ainsi sans aucun ménagement, et qu’Alexandre, l’accablant d’injures, se levait pour courir sur lui, les plus vieux s’efforçaient d’apaiser le tumulte. Alexandre se tournant vers Xénodochus de Cardie et Artémius le Colophonien : « Ne vous semble-t-il pas, leur dit-il, que les Grecs sont au milieu des Macédoniens comme les demi-dieux parmi des bêtes sauvages ? » Clitus, loin de céder, s’écrie qu’Alexandre n’a qu’à parler tout haut, ou qu’il ne doit pas appeler à sa table des hommes libres et pleins de franchise, mais vivre avec des Barbares et des esclaves qui ne feraient pas difficulté d’adorer sa ceinture persienne et sa robe blanche. Alexandre, n’étant plus maître de sa colère, lui jette à la tête une des pommes qui étaient sur la table et cherche son épée ; mais Aristophane, un de ses gardes, avait eu la précaution de l’ôter. Tous les autres convives l’entourent et le conjurent de se calmer. Mais, s’arrachant de leurs mains, il appelle ses gardes d’une voix forte, en langage macédonien, ce qui était le signe d’un grand mouvement, et il ordonne au trompette de sonner l’alarme. Comme celui-ci différait et refusait même d’obéir, le roi lui donna un coup de poing sur le visage. Ce trompette fut depuis généralement estimé pour avoir seul empêché que tout le camp ne prit l’alarme. Comme Clitus ne diminuait rien de sa fierté, ses amis l’obligèrent, quoique avec peine, à sortir de la salle ; mais il y rentra sur-le-champ par une autre porte, en chantant avec autant de mépris que d’audace ce vers de l’Andromaque d’Euripide :

Quel usage pervers les Grecs ont introduit !

Alexandre désarme un de ses gardes, et, voyant Clitus passer à côté de lui en ouvrant la portière, il lui passe la javeline au travers du corps. Clitus pousse un profond soupir, semblable à un mugissement, et tombe mort aux pieds du roi.

LXXI. Aussitôt la colère d’Alexandre se dissipe : revenu à lui-même, et voyant tous ses officiers dans un morne silence, il arrache la javeline du corps de Clitus et veut s’en frapper à la gorge, mais ses gardes lui arrêtent la main et l’emportent de force dans sa chambre. Il passa toute la nuit et le jour suivant à fondre en larmes ; et, quand il n’eut plus la force de crier, ni de se lamenter, il resta étendu par terre, sans proférer une parole, ne poussant que de profonds soupirs. Ses amis, craignant les suites de ce silence obstiné, forcèrent la porte et entrèrent dans sa chambre. Il ne fit aucune attention à ce qu’ils lui dirent. Le devin Aristandre, lui ayant rappelé le signe et la vision qu’il avait eu au sujet de Clitus, lui dit que tous les événements étaient réglés par les destins ; ce qui parut un peu le soulager. Les courtisans firent entrer Callisthène, parent d’Aristote, et Anaxarque de la ville d’Abdère. Callisthène essaya doucement de le calmer en le ramenant aux principes de la morale, et prit des détours pour s’insinuer dans son esprit, sans aigrir sa douleur. Anaxarque, qui, dès son entrée dans la philosophie, s’était ouvert une route nouvelle et qui passait pour traiter avec beaucoup de dédain et de fierté tous les autres philosophes, fut à peine entré dans la chambre du roi, que prenant un ton très haut : « Le voilà donc, dit-il, cet Alexandre, sur qui toute la terre a les yeux ouverts. Le voilà étendu à terre comme un esclave, fondant en larmes, craignant les lois et la censure des hommes, lui qui doit être la loi même, et la règle de toute justice ! Pourquoi a-t-il donc vaincu ? Est-ce pour commander, pour régner en maître, ou pour se laisser maîtriser par une vaine opinion ? Ignorez-vous, ajouta-t-il, en s’adressant à lui-même, qu’on représente la Justice et Thémis assises sur le trône de Jupiter pour nous faire entendre que toutes les actions du prince sont justes légitimes ? » Anaxarque, par ces discours et par d’autres semblables, adoucit la douleur du roi ; mais il le rendit dur et injuste. Il s’insinua d’ailleurs très avant dans ses bonnes grâces, et le dégoûta de plus en plus de la conversation de Callisthène, dont l’austérité n’était déjà que trop odieuse à Alexandre.

LXXII. Un jour à table, la conversation tomba sur les saisons et sur la température de l’air ; Callisthène trouvait, comme bien d’autres, que ce climat était plus froid que celui de la Grèce, et que les hivers y étaient plus rudes. Anaxarque soutenait avec obstination le contraire. « Vous ne sauriez disconvenir, lui dit Callisthène, que nous ne soyons dans un climat plus froid ; car en Grèce vous passiez l’hiver avec un simple manteau ; et ici, vous êtes couvert, même à table, de trois gros tapis. » Anaxarque fut vivement piqué de cette réponse ; mais, d’un autre côté, les sophistes et les flatteurs de la cour d’Alexandre étaient mortifiés de voir Callisthène recherché des jeunes gens pour son éloquence, et non moins agréable aux vieillards par sa conduite réglée, grave et modeste, qui confirmait le motif qu’on donnait à son voyage en Asie ; il n’était venu, disait-on, trouver Alexandre que pour obtenir de ramener ses concitoyens dans sa patrie et de la repeupler. Quoique sa réputation fût la principale cause de l’envie qu’on lui portait, il donna pourtant lieu quelquefois aux calomnies de ses ennemis, parce qu’il refusait souvent les invitations que le roi lui faisait de venir souper chez lui ; et, lorsqu’il y allait, son silence et sa gravité faisaient assez connaître qu’il n’approuvait rien de ce qu’on y faisait et qu’il n’y prenait aucun plaisir. Aussi Alexandre disait-il de lui :

Un sage est odieux, s’il ne l’est pour lui-même.

LXXIII. Un jour que Callisthène soupait chez Alexandre avec un grand nombre de convives, on le pria de faire, la coupe à la main, l’éloge des Macédoniens ; il traita ce sujet avec tant d’éloquence, que tous les assistants, s’étant levés de table, battirent des mains à l’envi et lui jetèrent des couronnes. Alexandre, pour diminuer son mérite, cita ce vers d’Euripide :

Qui traite un beau sujet est sans peine éloquent

Mais montre-nous, ajouta-t-il, le pouvoir de ton éloquence en blâmant les Macédoniens, afin qu’instruits de leurs fautes, ils en deviennent meilleurs. » Alors Callisthène, chantant la palinodie, dit avec une grande liberté des choses très désavantageuses sur le compte des Macédoniens, et fit voir que les divisions des Grecs avaient été la seule cause de l’agrandissement et de la puissance de Philippe ; il finit par rappeler ce vers d’Homère :

Dans les séditions, les méchants seuls gouvernent.

Callisthène s’attira par ce discours, de la part des Macédoniens, une haine implacable ; et Alexandre dit lui-même que Callisthène avait donné des preuves de son talent que de son animosité contre les Macédoniens. Voilà, suivant Hermippus, le récit que Stroïbus, le lecteur de Callisthène, avait fait à Aristote. Cet historien ajoute que Callisthène, voyant qu’Alexandre était refroidi à son égard, lui avait dit deux ou trois fois, en le quittant, ce vers d’Homère :

Patrocle a bien péri, qui valait mieux que toi.


Aristote n’eut donc pas tort de dire que Callisthène avait un grand talent pour la parole, mais qu’il manquait de jugement : cependant son refus persévérant, et digne d’un vrai philosophe, de rendre au roi l’adoration qu’il exigeait, son courage à dire publiquement ce que les plus vieux et les plus sensés des Macédoniens pensaient en secret avec indignation, épargnèrent aux Grecs une grande honte, et à Alexandre lui-même une plus grande encore, en l’éloignant de se faire rendre un pareil hommage ; mais Callisthène se perdit, parce qu’il eut l’air de forcer le roi plutôt que de le persuader.

LXXIV. Charès de Mitylène raconte que, dans un festin, Alexandre, après avoir bu, présenta la coupe à un de ses amis ; que celui-ci l’ayant prise se leva, se tourna vers les dieux domestiques, but la coupe, et, après avoir donné un baiser au prince, se remit à table. Tous les autres convives firent successivement la même cérémonie. Callisthène, ayant pris la coupe à son tour, pendant qu’Alexandre s’entretenait avec Éphestion et ne prenait pas garde à lui, vida la coupe, et alla, comme les autres, pour donner un baiser au roi. Mais Démétrius, surnommé Phidon, ayant dit à Alexandre : « Seigneur, ne le baisez point, car il est le seul qui ne vous ait pas adoré ; » le roi détourna la tête pour ne pas recevoir son baiser : « Eh bien ! dit tout haut Callisthène, je me retirerai avec un baiser de moins que les autres. » Alexandre, à qui cette conduite donnait de l’éloignement pour ce philosophe, en fut plus disposé à croire Éphestion, lorsqu’il lui dit que Callisthène, après lui avoir promis d’adorer le roi, avait manqué à sa parole. Un Lysimachus et un Agnon aggravèrent encore cette accusation, et dirent que ce sophiste se glorifiait partout du refus qu’il avait fait d’adorer Alexandre, croyant par-là avoir détruit la tyrannie ; que tous les jeunes gens le recherchaient avec ardeur, et s’attachaient à lui comme au seul homme qui fût libre au milieu de tant d’esclaves. Aussi, quand la conspiration d’Hermolaüs contre Alexandre eut été découverte, on n’eut pas de peine à croire ceux qui déposèrent qu’Hermolaüs ayant demandé à Callisthène comment il pourrait devenir le plus célèbre des hommes, ce philosophe lui avait répondu : « En tuant le plus célèbre d’entre eux ; » que pour exciter Hermolaüs à exécuter ce complot, il lui disait de ne pas avoir peur du lit d’or et de se souvenir qu’il avait affaire à un homme sujet aux maladies et aux blessures.

LXXV. Cependant aucun des complices d’Hermolaüs, au milieu même des plus cruels tourments, ne nomma point Callisthène ; et Alexandre lui-même, en écrivant tout de suite à Cratère, à Attalus et à Alcétas, les détails de cette conjuration, leur dit que ces jeunes gens, appliqués à la torture, avaient déclaré qu’ils étaient seuls les auteurs du complot, et que nul autre qu’eux n’en avait eu le secret. Mais depuis, dans une lettre à Antipater, il accuse Callisthène de complicité. « Les jeunes gens, dit-il, ont été lapidés par les Macédoniens ; mais je punirai moi-même le sophiste, et ceux qui me l’ont envoyé, et ceux qui ont reçu les assassins dans leurs villes. » Cette lettre faisait voir sa mauvaise volonté contre Aristote, auprès duquel Callisthène avait été élevé, comme étant son proche parent par Héro sa mère, nièce d’Aristote. On parle diversement du genre de sa mort : les uns disent qu’Alexandre le fit mettre en croix ; d’autres, qu’il mourut de maladie dans sa prison. Suivant Charès, après qu’il eut été arrêté, on le garda sept mois dans les fers, pour être jugé en plein conseil, en présence d’Aristote. Mais, lorsque Alexandre fut blessé dans un combat contre les Malliens Oxydraques, peuples de l’Inde, ce philosophe mourut en prison d’un excès de graisse et de la maladie pédiculaire ; ce qui n’arriva que longtemps après. Démarate de Corinthe, quoique déjà très vieux, ne put résister au désir qu’il avait d’aller voir Alexandre. Il se transporta donc en Asie ; et, après avoir vu ce prince : « Je plains, lui dit-il, les Grecs qui, étant morts avant que de vous avoir vu sur le trône de Darius, ont été privés d’une si grande satisfaction. » Démarate ne jouit pas longtemps de la bienveillance du roi ; il mourut bientôt de maladie. Alexandre lui fit des obsèques magnifiques, et l’armée éleva en son honneur un monument dont l’enceinte était fort vaste, et la hauteur de quatre-vingts coudées. Ses cendres furent portées jusqu’au bord de la mer sur un char attelé de quatre chevaux et superbement orné.

LXXVI. Alexandre, prêt à partir pour l’Inde, vit ses troupes tellement accablées de butin, qu’on pouvait à peine les mettre en mouvement. Un jour, dès le matin, les chariots étant déjà chargés, il commença par brûler les siens avec ceux de ses amis, et commanda ensuite qu’on mit le feu à ceux des Macédoniens. La résolution paraissait plus dangereuse à prendre qu’elle ne fut difficile à exécuter ; elle n’en affligea qu’un très petit nombre ; tous les autres, comme saisis d’enthousiasme, poussant des cris tels qu’au commencement d’une mêlée, donnèrent leur bagage à ceux qui en avaient besoin, et détruisirent ou brûlèrent avec joie tout ce qu’ils avaient de superflu. Cette disposition remplit Alexandre de confiance et d’ardeur. Mais il s’était déjà rendu terrible par la rigueur inexorable de ses punitions. Ménandre, un de ses courtisans, qu’il avait nommé commandant d’une forteresse, n’ayant pas voulu y rester, il le tua de sa propre main ; il fit aussi périr à coups de flèches un des Barbares qui s’étaient révoltés, et qui se nommait Orsodates.

LXXVII. Dans ce même temps, une brebis mit bas un agneau dont la tête était surmontée d’une tiare de la forme et de la couleur de celle des Perses ; sur les deux côtés de la tiare étaient deux signes de la reproduction. Alexandre eut horreur de ce prodige et se fit purifier par des Babyloniens, qu’il avait coutume de mener avec lui pour ces sortes d’expiations ; il dit à ses amis que c’était plutôt pour eux que pour lui-même qu’il était troublé de ce signe. « Je crains, ajouta-t-il, qu’après ma mort la fortune ne fasse tomber l’empire dans les mains d’un homme lâche et obscur. » Mais un signe plus favorable lui donna bientôt de meilleures espérances : un Macédonien, nommé Proxénus, intendant des équipages du roi, en creusant sur les bords du fleuve Oxus, pour dresser la tente d’Alexandre, découvrit une source d’une liqueur grasse et huileuse, qui ne fut pas plutôt épuisée, qu’il jaillit de la même source une espèce d’huile pure et claire, dont l’odeur et le goût ne différaient en rien de ceux de la véritable huile, et qui, par son éclat et son onctuosité, lui était entièrement semblable ; cependant il n’y a point d’oliviers dans tout ce pays. Il est vrai que l’eau de l’Oxus est, dit-on, onctueuse, et que la peau de ceux qui s’y baignent devient grasse et huileuse. On voit, par une lettre d’Alexandre à Antipater, combien il fut charmé de cette découverte, puisqu’il la met au nombre des faveurs les plus signalées qu’il eût reçues des dieux. Les devins lui dirent que ce signe présageait une expédition glorieuse, mais pénible ; car les dieux ont donné l’huile aux hommes pour réparer leurs fatigues.

LXXVIII. Il courut en effet de grands dangers dans les combats qu’il livra, et il y reçut plusieurs blessures en s’exposant avec la témérité d’un jeune homme. La plus grande partie de l’armée périt par la disette des choses les plus nécessaires et par l’intempérie de l’air ; mais, se piquant toujours de surmonter la fortune par l’audace, et la force par la vertu, Alexandre ne croyait rien d’imprenable à des hommes courageux, ni rien d’accessible aux cœurs lâches. Il assiégeait Sisiméthrès, dans une roche très escarpée, et presque inaccessible. Comme il vit ses soldats découragés, il s’informa d’Oxyarthes quel homme c’était que Sisiméthrès. « C’est le plus lâche des hommes, lui répondit Oxyarthes. — C’est me dire, reprit Alexandre, que cette roche est aisée à prendre, puisque l’homme qui y commande est un lâche. » En effet il fit peur à Sisiméthrès et se rendit maître de la roche. Il assiégea une autre forteresse qui n’était pas moins escarpée que celle-là, et commanda pour l’assaut les jeunes Macédoniens : l’un d’eux s’appelait Alexandre. « Pour toi, lui dit ce prince, il faut aujourd’hui que tu montres du courage quand ce ne serait que pour faire honneur à ton nom. » Ce jeune homme fut tué après avoir donné de grandes preuves de valeur et laissa de vifs regrets à Alexandre. Voyant que les Macédoniens faisaient difficulté de s’approcher de la ville de Nyse, dont l’abord était défendu par un fleuve très profond, il s’avança sur la rive : « Misérable que je suis, s’écria-t-il, de n’avoir pas appris à nager ! » Il avait déjà son bouclier à la main et se disposait à passer. Il avait cependant fait cesser le combat, lorsqu’il vit arriver des ambassadeurs des villes assiégées qui venaient pour capituler. Ces députés furent d’abord très surpris de le voir en armes, sans aucune pompe extérieure ; leur étonnement fut plus grand encore lorsqu’on eut apporté un carreau, et que le roi dit au plus âgé d’entre eux de le prendre et de s’asseoir. Ce chef de l’ambassade, pénétré d’admiration pour un trait si éclatant d’humanité, lui demanda ce qu’il exigeait d’eux pour qu’ils devinssent ses amis. « Je veux, lui répondit Alexandre, qu’ils te choisissent pour leur roi et qu’ils m’envoient cent de leurs meilleurs citoyens pour me servir d’otages. — Seigneur, reprit Acuphis en souriant, je les gouvernerai bien mieux s’ils gardent les meilleurs, pour n’envoyer que les plus méchants. »

LXXIX. Taxile possédait, dit-on, dans l’Inde, un royaume aussi grand que l’Égypte, très abondant en pâturages et en fruits excellents. C’était un prince sage, qui, étant allé trouver Alexandre, lui dit, après l’avoir salué : « Qu’avons-nous besoin, Alexandre, de nous faire la guerre, si tu n’es pas venu pour nous ôter l’eau et ce qui est nécessaire à notre nourriture ? Ce sont les seules choses qui puissent forcer les hommes à combattre les uns contre les autres. Pour les richesses et les autres biens, si j’en ai plus que toi, je suis prêt à t’en faire part ; si j’en ai moins, je n’aurai pas honte de recevoir de tes bienfaits et je les accepterai avec reconnaissance. » Alexandre fut ravi de sa franchise, et lui dit en l’embrassant : « Crois-tu donc, Taxile, que, pour ces belles paroles et ces témoignages de confiance, notre entrevue se passera sans combat ? Non, tu n’y auras rien gagné : je veux combattre avec toi jusqu’à l’extrémité, mais par des bienfaits ; et je ne prétends pas être vaincu en générosité. » Il reçut de Taxile de riches présents, lui en fit de plus considérables ; et enfin, dans un souper, il lui porta pour santé mille talents d’argent monnayé. Un pareil don déplut aux courtisans d’Alexandre ; mais il lui gagna l’affection de la plupart des Barbares. Les plus aguerris des Indiens avaient coutume de vivre de la solde des villes voisines, qu’ils défendaient avec le plus grand courage. Ils faisaient souvent beaucoup de mal à Alexandre, qui finit par leur accorder une capitulation honnête, à condition qu’ils sortiraient d’une ville où ils s’étaient renfermés. Comme ils se retiraient, il les surprit dans leur marche et les fit tous passer au fil de l’épée. Cette perfidie est une grande tache sur la vie militaire d’Alexandre, qui jusqu’alors avait fait la guerre en grand roi et suivant les lois qu’elle prescrit. Les philosophes du pays ne lui suscitèrent pas moins d’affaires que ces Indiens, soit en décriant les princes qui s’étaient unis à lui, soit en soulevant les peuples libres ; aussi en fit-il pendre plusieurs.

LXXX. Il a raconté lui-même, dans une de ses lettres, ce qui se passa à la bataille contre Porus. Il y dit que l’Hydaspe séparait les deux camps ; que Porus tenait toujours ses éléphants rangés de front sur l’autre rive pour défendre le passage ; que, de son côté, il faisait faire tous les jours beaucoup de bruit et de tumulte dans son camp, afin que ses soldats, accoutumés aux cris des Barbares, n’en fussent plus surpris. Dans une nuit orageuse, où la lune n’éclairait pas, il prit une partie de ses gens de pied, avec l’élite de sa cavalerie, et alla, loin des ennemis, passer le fleuve à une petite île : là, il fut accueilli d’une pluie violente, accompagnée d’un vent impétueux et de grands éclats de tonnerre. La mort de plusieurs de ses soldats, qu’il voyait frappés de la foudre, ne l’empêcha pas de partir de l’île et de gagner l’autre bord. L’Hydaspe, enflé par les pluies, coulait avec tant de rapidité, qu’il emporta une partie du rivage : comme ses eaux s’engouffraient dans cette brèche avec violence, Alexandre fut entraîné jusqu’au milieu et ne pouvait se soutenir, parce que la terre était glissante et que le courant du fleuve en emportait toujours quelque partie. Ce fut alors, dit-on, qu’il s’écria : « 0 Athéniens, à pourriez-vous imaginer à quels périls je m’expose pour mériter vos louanges ! » Voilà ce que rapporte Onésicritus ; mais Alexandre dit seulement que les Macédoniens, après avoir quitté les bateaux, passèrent la brèche avec leurs armes, ayant de l’eau jusqu’à la poitrine. Dès qu’il eut passé l’Hydaspe, il prit les devants avec sa cavalerie, à la distance de vingt stades de ses gens de pied, dans la pensée que si les ennemis venaient le charger avec leur cavalerie, la sienne serait de beaucoup plus forte ; et, s’ils faisaient avancer leurs gens de pied, son infanterie aurait le temps de venir à son secours. L’attaque commença par un corps de mille chevaux et de soixante chariots, qu’Alexandre eut culbuté dans un instant : il prit tous les chariots et tua quatre cents cavaliers.

LXXXI. Porus reconnut, à une défense si vigoureuse, qu’Alexandre en personne avait passé le fleuve ; alors il s’avança avec toute son armée et ne laissa que quelques troupes sur la rive, pour défendre le passage contre le reste des Macédoniens. Alexandre, qui craignait les éléphants et la grande multitude des ennemis, ne voulut pas les attaquer de front ; il alla charger l’aile gauche et fit attaquer en même temps la droite par Cénus. Les deux ailes de Porus, bientôt enfoncées, se retirèrent près des éléphants, pour s’y rallier. La mêlée y fut très vive, et, les ennemis ne commencèrent à prendre la fuite qu’à la huitième heure du jour. Voilà les détails qu’a donnés dans une de ses lettres le général même qui livra la bataille. Porus, suivant le plus grand nombre des historiens, avait quatre coudées et une spithame de haut ; sa faille et sa grosseur répondaient à celles de l’éléphant qu’il montait et qui était le plus grand de l’armée. Cet animal fit paraître dans cette occasion une prudence étonnante et un soin admirable pour la personne du roi : tant que Porus conserva ses forces, il le défendit avec courage et repoussa tous ceux qui venaient l’attaquer ; mais lorsqu’il sentit que, couvert de dards et de blessures, ce prince s’affaiblissait peu à peu, alors, dans la crainte qu’il ne tombât, il plia les genoux, se laissa aller doucement à terre, et, avec sa trompe, il lui arracha les dards l’un après l’autre.

LXXXII. Porus fut pris et amené devant Alexandre, qui lui demanda comment il voulait être traité. « En roi, lui répondit Porus. — Ne veux-tu rien de plus ? lui dit Alexandre. — Tout est compris dans ce mot, » répliqua Porus. Alexandre ne se borna pas à lui laisser son ancien royaume, pour le gouverner sous le nom de satrape ; il y ajouta plusieurs autres pays ; et, après avoir subjugué les peuples libres de ces contrées, qui formaient quinze nations différentes et possédaient cinq mille villes considérables avec un nombre infini de villages, il les mit sous la domination de Porus. Il fit présent d’un royaume trois fois plus grand à Philippe, un de ses courtisans, et l’en établit satrape. Son cheval Bucéphale, percé de coups à cette bataille, mourut peu de temps après, comme on le traitait des blessures qu’il avait reçues. C’est ce que disent la plupart des historiens ; mais, au rapport d’Onésicritus, il mourut de fatigue et de vieillesse ; car il avait trente ans. Alexandre le regretta vivement et crut avoir perdu un ami, un compagnon fidèle. Il bâtit sur les bords de l’Hydaspe, et dans le lieu même où il le fit enterrer, une ville qu’il appela de son nom Bucéphalie ; il perdit aussi un chien nommé Pérites, qu’il avait élevé lui-même et qu’il aimait beaucoup ; il lui fit bâtir une ville de son nom. Sotion dit l’avoir appris de Potamon de Lesbos.

LXXXIII. La bataille contre Porus refroidit tellement l’ardeur des Macédoniens, qu’ils perdirent toute envie de pénétrer plus avant dans l’Inde. La peine qu’ils avaient eue à repousser un ennemi qui n’avait combattu qu’avec une armée de vingt mille hommes d’infanterie et de deux mille chevaux, fit qu’ils résistèrent de toutes leurs forces à Alexandre, lorsqu’il voulut les obliger à passer le Gange. On leur avait dit que la largeur de ce fleuve était de trente-deux stades, et sa profondeur d’un stade ; que l’autre bord était couvert d’un nombre infini de troupes de pied, de chevaux et d’éléphants ; que les rois des Gandarites et des Prasiens les y attendaient avec quatre-vingt mille chevaux, deux cent mille fantassins et six mille éléphants dressés au combat. Et ce rapport n’était pas exagéré ; car Androcottus, qui régna peu de temps après, fit présent à Séleucus de cinq cents éléphants, et, à la tête d’une armée de six cent mille hommes, parcourut toutes les Indes. Alexandre, irrité autant qu’humilié du refus de ses troupes, se tint renfermé dans sa chambre, couché par terre, protestant qu’il ne saurait aucun gré aux Macédoniens de tout ce qu’ils avaient fait jusque là, s’ils ne passaient le Gange, et qu’ il regarderait leur retraite prématurée comme un aveu public de leur défaite. Mais enfin ses amis lui ayant dit, pour le consoler, tout ce que la circonstance exigeait, et ses soldats étant venus à sa porte pour le toucher par leurs cris et leurs gémissements, il se laissa fléchir et se disposa à retourner sur ses pas, après avoir imaginé, avec une vanité de sophiste, tout ce qui pouvait donner une opinion exagérée de sa gloire. Il fit faire des armes, des mangeoires pour les chevaux et des mors d’une grandeur et d’un poids extraordinaires, et les dispersa de côté et d’autre dans la campagne. Il dressa aussi, en l’honneur des dieux, des autels que les rois des Prasiens honorent encore aujourd’hui ; ils passent tous les ans le Gange, pour aller y faire des sacrifices à la manière des Grecs. Androcottus, qui, alors dans sa première jeunesse, avait souvent vu Alexandre, répéta depuis plusieurs fois qu’il n’avait tenu à rien qu’Alexandre ne se rendît maître de l’Inde, parce que le roi de ce pays était généralement haï et méprisé pour sa méchanceté et pour la bassesse de sa naissance. Alexandre, curieux de voir la mer Océane, fit construire pour ce voyage un grand nombre de bateaux à rames et de radeaux, sur lesquels il descendit facilement le long des rivières. Cependant sa navigation ne se passa point sans combats ; il débarquait souvent pour aller attaquer les villes qui se trouvaient sur sa route et soumettait les pays des environs.

LXXXIV. Mais au siége de la ville des Malles, les plus belliqueux des Indiens, il se vit au moment d’être mis en pièces. Après avoir chassé à coups de traits les ennemis de dessus les murailles, il y monta le premier par une échelle qui rompit sous lui quand il fut au haut du mur. Les Barbares, du pied de la muraille, lançaient sur lui leurs flèches ; il n’avait été suivi que d’un très petit nombre d’officiers ; tout-à-coup, ramassant ses forces, il s’élance au milieu des ennemis, et par bonheur il tombe sur ses pieds. Au bruit que ses armes firent dans la chute, à l’éclat qu’elles jetaient, les Barbares crurent voir un éclair rapide ou un fantôme menaçant qui le précédait, et, par l’effroi qu’ils en eurent, ils prirent la fuite et se dispersèrent. Mais quand ils ne virent avec lui que deux écuyers, ils revinrent sur leurs pas, le chargèrent à coups d’épées et de piques, et, malgré la défense la plus vigoureuse, il reçut plusieurs blessures à travers ses armes. Un de ces Barbares, qui se tenait plus loin, lui décocha une flèche avec tant de raideur et de violence, qu’elle perça la cuirasse et pénétra dans les côtes au- dessus de la mamelle. La force du coup lui fit plier les genoux ; il tomba, et le Barbare qui l’avait blessé courut à lui, le cimeterre à la main. Peucestas et Limnée lui firent un rempart de leur corps et furent blessés tous les deux : Limnée mourut du coup qu’il reçut ; Peucestas, par la résistance qu’il fit, donna le temps à Alexandre de se relever et de tuer le Barbare. Mais, après plusieurs autres blessures, il reçut enfin un coup de pilon sur le cou et en fut tellement étourdi, que, ne pouvant plus se soutenir, il s’appuya contre la muraille, le visage tourné vers les ennemis. Dans ce moment, les Macédoniens, qui venaient d’entrer en foule, l’environnent, l’enlèvent et l’emportent évanoui dans sa tente. Le bruit courut dans tout le camp qu’il était mort. On scia d’abord, avec une extrême difficulté, le bois de la flèche, et l’on put alors, quoique avec peine, lui ôter sa cuirasse ; on fit ensuite une incision profonde, pour arracher le fer du dard qui était entré dans une des côtes, et qui avait trois doigts de large et quatre de long. Il s’évanouit plusieurs fois dans l’opération ; mais à peine on eut retiré le fer de la blessure, qu’il revint à lui. Échappé à un si grand danger, faible encore, et soumis à un traitement long et à un régime sévère, il entendit un jour les Macédoniens qui faisaient du bruit à la porte de sa tente et demandaient à le voir. Il s’habilla, parut devant eux, et, après avoir fait des sacrifices aux dieux, il reprit son voyage, toujours sur la rivière, et interrompit souvent sa navigation pour soumettre plusieurs villes considérables et une grand étendue de pays.

LXXXV. Il fit prisonniers, dans le cours de cette expédition, dix gymnosophistes, de ceux qui, en contribuant le plus à la révolte de Sabbas, avaient causé de grands maux aux Macédoniens. Comme ils étaient renommés par la précision et la subtilité de leurs réponses, le roi leur proposa des questions qui paraissaient insolubles ; il leur déclara qu’il ferait mourir le premier celui qui aurait le plus mal répondu, et tous les autres ensuite ; et il nomma le plus vieux pour être juge. Il demanda au premier quels étaient les plus nombreux des vivants ou des morts. Il répondit que c’étaient les vivants, parce que 1es morts n’étaient plus. Au second ; qui de la terre ou de la mer produisait de plus grands animaux. — « La terre, parce que la mer en fait partie. » Au troisième, quel était le plus fin des animaux. — Celui que l’homme ne connaît pas encore. » Au quatrième, pourquoi il avait porté Sabbas à la révolte. — « Afin qu’il vécut avec gloire, ou qu’ il périt misérablement. » Au cinquième, lequel avait existé le premier, du jour ou de la nuit. — « Le jour ; mais il n’a précédé la nuit que d’un jour. » Et comme le roi parut surpris de cette réponse, le philosophe ajouta que des questions extraordinaires demandaient des réponses de même nature. Au sixième, quel était, pour un homme, le plus sûr moyen de se faire aimer. — « Que, devenu le plus puissant de tous, il ne se fit pas craindre. » Au septième, comment un homme pouvait devenir dieu. — « En faisant ce qu’il est impossible à l’homme de faire. » Au huitième, laquelle était la plus forte de la vie ou de la mort. — « La vie, qui supporte tant de maux. » Au dernier, jusqu’à quel temps il était bon à l’homme de vivre ? — « Jusqu’à ce qu’il ne croie plus la mort préférable à la vie. » Alors Alexandre, se tournant vers le juge, lui dit de prononcer ; il déclara qu’ils avaient tous plus mal répondu l’un que l’autre : « Tu dois donc mourir le premier, pour ce beau jugement, reprit Alexandre. — Non, seigneur, répliqua le vieillard, à moins que vous ne vouliez manquer à votre parole ; car vous avez dit que vous feriez mourir le premier celui qui aurait le plus mal répondu. » Alexandre leur fit des présents et les congédia.

LXXXVI. Il députa ensuite Onésicritus vers les Indiens qui avaient la plus grande réputation de sagesse et qui vivaient paisiblement chez eux, pour les engager à venir le trouver. Onésicritus, qui lui-même était un philosophe instruit à l’école de Diogène le cynique, rapporte que Calanus, un de ces Indiens, lui ordonna d’un ton dur et méprisant de quitter sa robe, pour entendre nu ses discours ; que, sans cela, il ne lui parlerait point, vînt-il même de la part de Jupiter. Dandamis le traita avec plus de douceur ; et, lui ayant entendu nommer Socrate, Pythagore et Diogène, il lui dit que ces philosophe lui paraissaient être nés avec des dispositions heureuses pour la vertu ; mais qu’ils avaient eu, pendant leur vie, trop de respect pour les lois. Selon d’autres, Dandamis n’entra point en conversation avec Onésicritus et lui demanda seulement par quel motif Alexandre avait entrepris un si long voyage. Cependant Taxile détermina Calanus à se rendre à l’armée de ce prince : le véritable nom de cet Indien était Sphines ; mais comme il avait coutume de saluer ceux qu’il rencontrait par le mot indien ealé, qui signifie salut, les Grecs lui donnèrent le nom de Calanus. On dit qu’il mit sous les yeux d’Alexandre un emblème de son empire. Il étendit à terre un cuir de bœuf qui s’était tout retiré, à force d’être sec ; et, mettant le pied sur un des bouts, il fit relever toutes les autres parties ; ayant fait ainsi le tour du cuir en pressant chaque extrémité, il fit remarquer au roi que, lorsqu’il pressait un des bouts, tous les autres s’élevaient ; enfin, s’étant mis au milieu, il tint le cuir également abaissé partout. Il voulait, par cet emblème, lui faire entendre qu’il devait résider au milieu de ses états et ne pas tant s’en éloigner.

LXXXVII. Cette navigation le long des rivières, jusqu’à l’Océan, dura sept mois. Dès qu’il fut à l’entrée de la mer, il monta sur de plus grands vaisseaux et alla relâcher à une île qu’il nomma Scillustis et que d’autres appellent Psiltucis. Après y avoir fait des sacrifices aux dieux, il considéra, d’aussi près qu’il put en approcher, la nature de cette mer et des côtes adjacentes ; ensuite, ayant prié les dieux qu’aucun mortel, après lui, n’allât au-delà des bornes de son voyage, il revint sur ses pas. Mais il fit prendre à ses vaisseaux un grand détour, en laissant l’Inde à leur droite ; il nomma Néarque commandant de la flotte et Onésicritus pilote du vaisseau amiral. Pour lui, ayant voulu traverser par terre le pays des Orites, il se trouva réduit à une si extrême disette, qu’il perdit beaucoup de monde et ne ramena pas de l’Inde la quatrième partie de son armée, qui, à son départ, était de cent vingt mille hommes de pied et de quinze mille chevaux. Des maladies aiguës, la mauvaise nourriture, les chaleurs excessives, en firent périr beaucoup ; mais le plus grand nombre fut emporté par la famine, dans un pays stérile et inculte, habité par des hommes qui menaient une vie dure et ne mangeaient que des brebis maigres, qui, nourries de poissons de mer, avaient la chair mauvaise et puante. Il eut beaucoup de peine à faire cette route en soixante jours, et arriva enfin dans la Gédrosie, où les rois et les satrapes de cette contrée lui envoyèrent en abondance toutes sortes de provisions.

LXXXVIII. Après avoir fait rafraîchir quelque temps son armée, il se remit en marche et traversa en sept jours la Caramanie, dans une espèce de bacchanale continuelle. Porté sur une estrade de forme carrée, qu’on avait placée sur un chariot fort élevé et traîné par huit chevaux, il passait les nuits et les jours dans les festins avec ses courtisans et ses amis. Ce chariot était suivi d’un grand nombre d’autres, dont les uns étaient couverts de lapis de pourpre ou d’étoffes de diverses couleurs ; les autres étaient ombragés de rameaux verts qu’on renouvelait à tous moments. Ces chariots servaient à porter ses autres amis et ses capitaines, qui, couronnés de fleurs, passaient leur temps à boire. On n’aurait vu, dans tout ce cortège, ni bouclier, ni casque, ni lance ; le chemin était couvert de soldats qui, armés de flacons, de tasses et de coupes, puisaient sans cesse du vin dans des cratères et dans des urnes, et se portaient les santés les uns aux autres, soit en continuant leur route, soit assis à des tables qu’on avait dressées le long du chemin. Tout retentissait au loin du son des flûtes et des chalumeaux, du bruit des clairons et des danses de femmes qui ressemblaient à des bacchantes. Une marche si déréglée et si dissolue était accompagnée de jeux où éclatait toute la licence des bacchanales ; on eût dit que Bacchus présidait en personne à cette orgie. Quand il fut arrivé au palais des rois de Gédrosie, il fit encore reposer son armée, en continuant toujours les mêmes jeux et les mêmes festins. Un jour qu’il était, dit-on, plein de vin, il assista à des chœurs de danse, où Bagoas, qu’il aimait et qui avait fait les frais des jeux, remporta le prix. Le vainqueur, après avoir reçu la couronne, traversa le théâtre, paré comme pour la fête, et alla s’asseoir auprès d’Alexandre. Les Macédoniens battirent des mains et invitèrent le roi, par leurs cris, à lui donner un baiser ; Alexandre le prit dans ses bras et le baisa. Là, Néarque vint le rejoindre ; et ce qu’il lui raconta de sa navigation lui fit tant de plaisir, qu’il résolut de s’embarquer sur l’Euphrate avec une flotte nombreuse, de côtoyer l’Arabie et l’Afrique, et d’entrer ensuite, par les colonnes d’Hercule, dans la mer Méditerranée. Il fit construire, sans différer, dans la ville de Thapsaque, des vaisseaux de toute espèce, et rassembla de toutes parts un grand nombre de pilotes et de matelots.

LXXXIX. Mais l’expédition si difficile qu’il avait faite dans les hautes Indes, le siége de la ville des Malles et la perte considérable que ses troupes avaient essuyée chez les Orites ; en faisant désespérer qu’il échappât à tant de dangers, inspirèrent aux peuples nouvellement soumis la hardiesse de se révolter et rendirent les gouverneurs des provinces et les satrapes infidèles, avares et insolents. En un mot, les mouvements séditieux et l’amour des nouveautés gagnèrent tous les esprits. Olympias et Cléopâtre, s’étant liguées contre Antipater, partagèrent entre elles les états d’Europe ; Olympias prit l’Épire, et Cléopâtre la Macédoine. Alexandre, ayant appris ce partage, dit que sa mère avait fait le choix le plus prudent, parce que les Macédoniens ne se laisseraient jamais gouverner par une femme. Tous ces soulèvements l’obligèrent d’envoyer de nouveau Néarque sur mer, et le déterminèrent à porter la guerre dans toutes les provinces maritimes de son empire. Il parcourut en personne les hautes provinces et punit les gouverneurs qui s’étaient mal conduits. Il tua de sa propre main, d’un coup de javeline, Oxyartes, un des fils d’Abulites. Le père n’avait amassé aucune des provisions qui lui avaient été commandées ; mais il lui présenta trois mille talents d’argent monnayé, qu’Alexandre fit mettre devant ses chevaux ; et, comme ils n’y touchaient pas : « A quoi donc me sert cette provision ? » dit-il à Abulites ; et il ordonna qu’on le chargeât de chaînes.

XC. Son premier soin, en rentrant dans la Perse, fut de se conformer à l’ancienne coutume des rois du pays, chaque fois qu’ils revenaient d’un voyage ; c’était de distribuer aux femmes une pièce d’or par tête. Cet usage empêcha plusieurs rois de rentrer souvent en Perse ; Ochus n’y alla jamais, et, par une sordide avarice, il se bannit ainsi lui-même de son pays. Alexandre, ayant trouvé le tombeau de Cyrus ouvert et violé, punit de mort l’auteur de ce sacrilège, quoique ce fût un homme assez considérable de la ville de Pella, nommé Polymachus. Après en avoir lu l’épitaphe, il ordonna qu’on gravât au-dessus cette traduction grecque : « O homme, qui que tu sois, et de quelque endroit que tu viennes, car je sais que tu viendras, je suis Cyrus, qui ai conquis aux Perses cet empire ; ne m’envie donc pas ce peu de terre qui couvre mon corps. » Ces paroles firent une vive impression sur Alexandre, en lui rappelant l’incertitude et l’instabilité des grandeurs humaines.

XCI. Cependant Calanus, tourmenté depuis quelque temps d’une colique assez vive, demanda qu’on lui dressât un bûcher ; lorsqu’il fut prêt, il s’y rendit à cheval ; et, après avoir fait sa prière aux dieux, après avoir répandu sur lui-même les libations sacrées et s’être coupé une touffe de cheveux, comme les prémices de son sacrifice, il fit ses adieux aux Macédoniens qui étaient présents, les invita à passer ce jour-là dans la joie, à boire, à faire bonne chère avec leur roi, assurant qu’il ne tarderait pas à le revoir à Babylone. Son discours fini, il monta sur le bûcher, et, après s’être couché, il se couvrit le visage. Quand il sentit la flamme approcher, il ne fit aucun mouvement, il conserva toujours la même posture et consomma son sacrifice, suivant la coutume des sages de son pays. Bien des années après, un autre Indien qui accompagnait César se brûla de même à Athènes, où l’on voit encore son tombeau, qu’on appelle le sépulcre de l’Indien. Alexandre, au retour de ce sacrifice barbare, réunit à souper un grand nombre de ses courtisans et de ses capitaines, et proposa un prix à celui qui boirait le plus. Promachus fut le vainqueur ; il avait bu quatre mesures de vin ; il reçut un talent pour prix de sa victoire et mourut au bout de trois jours. Des autres convives, il y en eut quarante et un qui furent aussi victimes de cette débauche, parce qu’il survint un froid très violent pendant qu’ils étaient encore dans l’ivresse.

XCII. Alexandre, arrivé à Suse, maria tous ses amis ; il épousa lui-même Statira, fille de Darius, et distribua, aux premiers de sa cour, les femmes de Perse les plus distinguées par leur naissance. Il célébra, avec la plus grande magnificence, les noces des Macédoniens, qui s’étaient déjà mariés. On dit qu’il y avait à ce festin neuf mille convives et qu’il donna à chacun d’eux une coupe d’or pour les libations : il fut dans tout le reste de la même somptuosité, et acquitta toutes les dettes des Macédoniens, qui montèrent à neuf mille huit cent soixante- dix talents. Dans cette occasion, un certain Antigènes, qui avait perdu un œil, se fit inscrire faussement sur la liste des débiteurs et présenta un homme qui disait lui avoir prêté de sa banque une certaine somme. Alexandre la paya ; mais la fourberie ayant été découverte, le roi, irrité de cette bassesse, chassa Antigènes de sa cour et lui ôta son emploi de capitaine. Antigènes était un des hommes de guerre les plus distingués : dans sa jeunesse, au siège de Périnthe par Philippe, il fut frappé à l’œil d’un trait de batterie, qu’il ne voulut jamais se laisser arracher ; et il ne cessa de combattre qu’après avoir chassé et repoussé le ennemis jusque dans leurs murailles. Il fut vivement affecté de cette ignominie et en conçut tant de chagrin et de désespoir qu’il paraissait résolu de se tuer ; Alexandre, qui le craignait, lui pardonna et lui laissa même l’argent qu’il avait reçu.

XCIII. Les trente milles enfants qu’il avait pris d’entre les Perses et qu’il avait laissés sous des maîtres chargés de les exercer et de les instruire, se trouvèrent à son retour forts et robustes, tous de bonne mine, singulièrement adroits et agiles dans tous les exercices. Alexandre en fut ravi ; mais les Macédoniens, qui craignirent que son affection pour ces jeunes gens ne le rendît indifférent pour eux, tombèrent dans le découragement ; et lorsqu’il voulut renvoyer dans les pays maritimes ceux que leur faiblesse ou la perte de quelque membre mettait hors d’état de servir, ils se plaignirent que c’était de la part du roi une injure et une marque de son mépris. « Après nous avoir employés, disaient-ils, à tout ce qu’il a voulu, il nous renvoie maintenant d’une manière ignominieuse et nous rejette à notre patrie et à nos parents dans un état bien différent de celui où il nous a pris. Qu’il donne donc aussi à tous les autres leur congé, et qu’il regarde tous les Macédoniens comme inutiles à sa gloire, puisqu’il a auprès de lui ces jeunes et beaux danseurs, avec lesquels il ira conquérir la terre entière. » Alexandre, irrité de ces plaintes, leur fit les plus vifs reproches, les chassa de devant lui, donna aux Perses la garde de sa personne et prit parmi eux ses satellites et ses hérauts. Quand les Macédoniens le virent entouré de ces étrangers, tandis qu’ils étaient eux-mêmes rejetés et traités avec le dernier mépris, ils en furent humiliés, qu’après en avoir conféré ensemble, ils avouèrent entre eux que le dépit et la jalousie rendaient presque fous. Enfin, rentrés en eux-mêmes, il vont tous à la porte de sa tente, sans armes et en simple punique, en poussant des cris et des gémissements, se livrent à la justice du roi et le prient de les traiter comme des méchants et des ingrats. Alexandre, quoique adouci par ces témoignages de repentir, refusa de les admettre en sa présence ; mais, loin de se rebuter, ils passèrent deux jours et deux nuits devant sa tente, déplorant leur malheur et l’appelant leur seigneur et leur roi. Il sortit enfin le troisième jour, et, attendri par l’état d’humiliation où il les voyait, il pleura longtemps avec eux, leur fit avec douceur quelques reproches ; et, après un discours rempli d’humanité, il donna congé à ceux qui étaient hors de service et les renvoya comblés de présents. Il écrivit à Antipater pour lui recommander que, dans tous les jeux et dans tous les théâtres, ils fussent assis aux premières places, avec des couronnes sur la tête ; et il ordonna que les enfants de ceux qui étaient morts dans le cours de la guerre reçussent tout de suite la solde de leurs pères.

XCIV. Quand il fut arrivé à Ecbatane en Médie et qu’il eut expédié les affaires les plus pressées, il recommença à célébrer des jeux et à donner des spectacles avec trois mille artistes qui lui étaient arrivés de Grèce ; mais dans ces jours-là même Éphestion tomba malade de la fièvre : jeune encore et homme de guerre, il ne put s’accoutumer à une diète exacte ; et, pendant que Glaucus, son médecin, était allé au théâtre, il mangea pour son dîner un chapon rôti et but une bouteille de vin qu’il avait fait rafraîchir ; cet excès le conduisit en peu de jours au tombeau. Alexandre ne supporta point cette perte avec modération ; il fit d’abord, en signe de deuil, couper les crins à tous les chevaux, à tous les mulets de l’armée, et abattre les créneaux des villes des environs. Le malheureux médecin fut mis en croix ; l’usage des flûtes et toute espèce de musique cessèrent dans son camp jusqu’à ce qu’il eût reçu un oracle de Jupiter Ammon qui ordonnait d’honorer Éphestion et de lui sacrifier comme à un demi-dieu. Enfin, cherchant dans la guerre une distraction à sa douleur, il partit comme pour une chasse d’hommes, et, ayant subjugué la nation des Cosséens, il les fit tous passer au fil de l’épée sans distinction d’âge ni de sexe ; il appela cette horrible boucherie le sacrifice pour les funérailles d’Éphestion : il porta à dix mille talents la somme qu’il voulait employer à la dépense de ses obsèques, de sa pompe funèbre et de son tombeau, et se proposa de surpasser encore ces frais immenses par la recherche et la magnificence des ornements. Entre tous les architectes de ce temps-là, il désira d’avoir, pour exécuter son dessein, un certain Stasicrates, qui, dans tous ses plans, montrait beaucoup de grandeur, de singularité et de hardiesse. Quelques années auparavant, cet architecte, s’entretenant avec Alexandre, lui avait dit que de toutes les montagnes qu’il avait vues, le mont Athos, dans la Thrace, était la plus susceptible d’être taillée en forme humaine ; que, s’il le lui ordonnait, il ferait de cette montagne la statue la plus durable et la plus apparente ; que dans sa main gauche elle tiendrait une ville de dix mille habitants, et verserait de la droite un grand fleuve qui aurait son embouchure dans la mer. Alexandre avait rejeté cette proposition ; alors il était tout occupé avec ses artistes à chercher, à imaginer des plans plus extraordinaires et plus coûteux.

XCV. Il marchait vers Babylone, lorsque Néarque, arrivé depuis peu de la grande mer par l’Euphrate, lui dit que les Chaldéens étaient venus l’avertir d’empêcher que le roi n’entrât dans Babylone. Alexandre ne tint aucun compte de cet avis et continua sa marche ; lorsqu’i1 fut près des murs de la ville, il vit plusieurs corbeaux qui se battaient avec acharnement ; il en tomba même quelques uns à ses pieds : ensuite, sur le rapport qu’on lui fit qu’Apollodore, gouverneur de Babylone, avait fait un sacrifice pour consulter les dieux à son sujet, il manda le devin Pythagore, dont Apollodore s’était servi. Pythagore convint du fait, et Alexandre lui demanda comment il avait trouvé les victimes ; il répondit que le foie n’avait point de tête. « Dieux, s’écria le roi, quel présage effrayant ! » Cependant il ne fit point de mal à ce devin et se repentit de n’avoir pas suivi le conseil de Néarque. Il campa donc souvent hors de Babylone, et fit, pour se distraire, plusieurs voyages sur l’Euphrate. Mais il était troublé par un grand nombre de présages sinistres : entre autres, un âne domestique attaqua le plus grand et le plus beau des lions qui étaient nourris à Babylone, et le tua d’un coup de pied. Un jour, après s’être déshabillé pour se faire frotter d’huile, il se mit à jouer à la paume ; et lorsqu’il voulut reprendre ses habits, les jeunes gens qui avaient joué avec lui virent un homme assis sur son trône ; qui, vêtu de la robe royale et la tête ceinte du diadème, gardait un profond silence ; lorsqu’on lui demanda qui il était, il resta longtemps sans répondre ; enfin, revenu avec peine à lui-même : « Je m’appelle, dit-il, Dionysius ; je suis Messénien ; obligé de quitter ma patrie pour des accusations qu’on m’avait intentées, je suis venu par mer à Babylone, où je suis resté longtemps dans les fers ; aujourd’hui Sérapis m’est apparu, et après avoir brisé mes chaînes, il m’a conduit ici, m’a ordonné de prendre la robe et le diadème du roi, et de m’asseoir sur son trône sans rien dire.

XCVI. Sur cette réponse, Alexandre, par le conseil des devins, fit mourir cet homme ; mais il tomba dans une profonde tristesse, se défia de la protection des dieux et se livra contre ses amis à des soupçons fâcheux. Il craignait surtout Antipater et ses fils, dont l’un, nommé Iolaüs, était son grand-échanson ; l’autre, appelé Cassandre, venait d’arriver à sa cour ; et, ayant vu quelques Barbares adorer Alexandre, s’était mis à rire aux éclats : élevé dans les usages des Grecs, il n’avait jamais rien vu de semblable. Alexandre en fut si irrité, que, le prenant à deux mains par les cheveux, il lui frappa la tête contre la muraille ; Cassandre ensuite ayant voulu justifier Antipater contre ses accusateurs, Alexandre le reprit avec aigreur. « Que prétends-tu donc ? lui dit-il ; des hommes à qui l’on n’aurait fait aucun tort seraient-ils venus de si loin pour accuser faussement ton père ? — C’est précisément, répondit Cassandre, ce qui prouve leur calomnie ; ils se sont éloignés de ceux qui pourraient les convaincre de fausseté. — Voilà, reprit Alexandre en éclatant de rire, voilà de ces sophismes d’Aristote, qui prouvent le pour et le contre ; mais vous n’en serez pas moins punis, si vous êtes convaincus d’avoir commis la moindre injustice. » Ces menaces causèrent tant de frayeur à Cassandre et la lui imprimèrent si fortement dans l’esprit, que longtemps après, lorsqu’il était déjà roi de Macédoine et maître de la Grèce, un jour qu’il se promenait à Delphes et qu’il examinait les statues, ayant aperçu tout-à-coup celle d’Alexandre, il en fut tellement saisi, qu’il frissonna de tout le corps, et qu’il ne se remit qu’avec peine de l’étourdissement que cette vue lui avait causé.

XCVII. Depuis qu’Alexandre s’était abandonné à la superstition, il avait l’esprit si troublé, si plein de frayeur, que les choses en soi les plus indifférentes, pour peu qu’elles lui parussent extraordinaires et étranges, il les regardait comme des signes et des prodiges. Son palais était rempli de gens qui faisaient des sacrifices, des expiations ou des prophéties : tant il est vrai que si la défiance et le mépris de la divinité sont des sentiments bien criminels, une passion plus terrible encore, c’est la superstition : semblable à l’eau, qui gagne toujours les parties basses, cette passion s’insinue dans les âmes abattues par la crainte, les glace de terreur, et les remplit des opinions les plus absurdes ; c’est l’effet qu’elle produisit alors sur Alexandre. Cependant, calmé par des oracles qu’il reçut du dieu au sujet d’Éphestion, il quitta son deuil et se remit à faire des sacrifices et des festins. Un jour, après avoir donné à Néarque un superbe repas, il se mit au bain, selon sa coutume, pour aller ensuite se coucher ; mais pressé par Médius d’aller faire collation chez lui, il s’y rendit : là, après avoir bu le reste de la nuit et le jour suivant, il fut pris de la fièvre ; ce n’est pas qu’il eût bu la coupe d’Hercule, et qu’il eût senti une douleur subite et aiguë dans le dos, comme s’il eût été frappé d’un coup de lance ; particularités imaginées par quelques historiens pour rendre la fin de sa vie plus digne de pitié, en lui donnant l’air du dénouement d’une grande tragédie. Aristobule rapporte simplement qu’ayant été saisi de la fièvre et éprouvant une altération violente, il but du vin ; qu’aussitôt il tomba dans le délire, et mourut le trente du mois Daésius.

XCVIII. Le journal de sa vie contient sur sa maladie les détails suivants : « Le dix-huit du mois Daésius, il fut pris de la fièvre et s’endormit dans la chambre des bains. Le lendemain, il se baigna, et passa toute la journée dans sa chambre à jouer aux dés avec Médius. Le soir, il prit un second bain, et ayant sacrifié aux dieux, il soupa et eut la fièvre la nuit. Le vingt, il se baigna, fit le sacrifice d’usage, et s’étant couché dans la chambre du bain, il employa toute la journée à entendre les récits que lui faisait Néarque de sa navigation et de tout ce qu’il avait vu dans la grande mer. La journée du vingt et un se passa de même que la précédente : la fièvre fut plus ardente et la nuit plus mauvaise. Le vingt-deux, la fièvre ayant augmenté, il fit porter son lit près du grand réservoir, et s’entretint avec ses officiers sur les emplois vacants dans son armée ; il leur recommanda de n’y nommer que des hommes dont ils fussent bien sûrs. Le vingt-quatre la fièvre fut très violente ; cependant il se fit porter au sacrifice, et l’offrit lui-même ; il ordonna à ses principaux officiers de faire la garde dans la cour, et chargea les tribuns et les capitaines de cinquante hommes de veiller la nuit au dehors. Le vingt-cinq, il se fit transporter dans le palais qui était au-delà du réservoir, où il prit un peu de sommeil ; mais la fièvre ne diminua point, et lorsque ses capitaines entrèrent dans sa chambre, il ne parlait plus. Le vingt-six se passa de même ; les Macédoniens qui le crurent mort, vinrent aux portes en poussant de grands cris ; et par les menaces qu’ils firent à leurs compagnons, il les forcèrent d’ouvrir. Ils défilèrent tous devant son lit, en simple tunique. Ce jour-là Python et Séleucus furent envoyés au temple de Sérapis, pour demander au dieu s’ils porteraient Alexandre dans son temple. Le dieu répondit de le laisser où il était. Le vingt-huit, il mourut sur le soir. » La plupart de ces particularités sont consignées mot pour mot dans ses Éphémérides.

XCIX. Personne alors ne soupçonna du poison. Ce fut, dit-on, six ans après,que, sur quelques indices, Olympias fit mourir un grand nombre de personnes et jeter au vent les cendres d’Iolaüs, qui était mort et qu’elle accusait d’avoir versé le poison dans la coupe. Ceux qui imputaient à Aristote d’avoir conseillé ce crime à Antipater et d’avoir porté lui-même le poison, disaient le tenir d’un certain Agnothémis qui assurait l’avoir souvent entendu dire au roi Antigonus. Ils ajoutent que ce poison était une eau froide et glacée, qui distille d’une roche, dans le territoire de Nonacris, et qu’on recueille comme une rosée légère dans une corne de pied d’âne ; on ne peut la conserver dans aucun autre vaisseau ; elle les brise tous par son froid extrême et sa violente acrimonie. Mais la plupart des historiens regardent comme une fable tout ce qu’on dit de cet empoisonnement ; et la plus forte preuve qu’ils en donnent, c’est qu’après sa mort la division s’étant mise parmi ses capitaines, et ayant duré plusieurs jours, son corps, qui pendant tout ce temps-là fut laissé sans aucun soin, dans un pays très chaud et où l’air est étouffant, ne donna aucune marque de l’altération que produit toujours le poison, et se conserva parfaitement sain.

C. Au moment de sa mort, Roxane se trouva grosse, et reçut par cette raison les hommages des Macédoniens. Mais comme elle était jalouse de Statira, elle la trompa par une lettre supposée qu’elle lui écrivit au nom d’Alexandre, pour la faire venir ; dès qu’elle fut arrivée, elle la fit mourir avec sa sœur qui l’avait accompagnée, et ordonna qu’on jetât leurs corps dans un puits, qu’elle fit combler ensuite ; elle eut Perdiccas pour confident et pour complice de ce crime. Ce fut de tous les capitaines d’Alexandre celui qui, aussitôt après sa mort, eut la plus grande autorité, parce qu’il traînait après lui le jeune Aridée, comme la sauvegarde de la puissance royale qu’il exerçait sous le nom de ce prince. Aridée était fils de Philippe et d’une courtisane de basse extraction, qui se nommait Philina. Mais il avait eu l’esprit affaibli par une grande maladie, qui n’était l’effet ni du hasard, ni d’un vice de constitution : comme dans son enfance il annonçait un caractère aimable et un esprit élevé, Olympias lui donna des breuvages qui altérèrent son tempérament et troublèrent sa raison.