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Vies des hommes illustres/Alexandre

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Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (Volume 3p. 437-537).


ALEXANDRE.


(De l’an 356 à l’an 323 avant J.-C.)

Nous allons écrire, dans ce livre, la Vie du roi Alexandre et de César, celui qui défit Pompée, en nous bornant, pour tout préambule, vu le nombre infini des faits qui en sont la matière, à prier les lecteurs de ne pas nous blâmer si, au lieu d’exposer amplement et en détail chacun des événements, ou même telle ou telle des actions les plus mémorables, nous n’en donnons, pour la plus grande partie, qu’un simple sommaire. En effet, nous n’écrivons pas des histoires, mais des Vies ; d’ailleurs ce ne sont pas toujours les actions les plus éclatantes qui montrent le mieux les vertus ou les vices des hommes. Une chose légère, le moindre mot, un badinage, mettent souvent mieux dans son jour un caractère que des combats sanglants, des batailles rangées et des prises de villes. Aussi, comme les peintres, dans leurs portraits, cherchent à saisir au vif les traits du visage et le regard, où éclate sensiblement le naturel de la personne, sans se soucier des autres parties du corps ; de même nous doit-on concéder de concentrer principalement notre étude sur les signes distinctifs de l’âme, et de dessiner, d’après ces traits, la vie de ces deux personnages, en laissant à d’autres les grands événements et les combats.

C’est un fait tenu pour constant que, du coté paternel, Alexandre descendait d’Hercule par Caranus, et que, du côté de sa mère, il se rattachait aux Éacides, par Néoptolème[1]. On dit que Philippe, étant à Samothrace, tout jeune encore, y fut initié aux mystères avec Olympias, qui n’était guère non plus qu’une enfant, et orpheline de père et de mère. Il en devint amoureux, fit agréer sa poursuite à Arymbas, frère de la jeune fille, et l’obtint en mariage. La nuit qui précéda celle où les époux furent enfermés dans la chambre nuptiale, Olympias eut un songe. Il lui sembla qu’elle avait entendu un coup de tonnerre, et que la foudre l’avait frappée dans les entrailles : à ce coup, un grand feu s’était allumé, qui, après s’être brisé en plusieurs traits de flamme jaillissant çà et là, s’était bientôt dissipé. Philippe, de son côté, quelque temps après son mariage, songea qu’il marquait d’un sceau le ventre de sa femme, et que le sceau portait l’empreinte d’un lion. Le sens de ce songe, au dire des devins, c’est que Philippe devait prendre garde de fort près à sa femme ; mais Aristandre de Telmissus, l’un d’eux, affirma qu’il marquait la grossesse de la reine : « On ne scelle point, dit-il, les vaisseaux vides ; et Olympias porte dans son sein un fils qui aura un courage de lion. » On vit aussi, pendant qu’Olympias dormait, un dragon étendu à ses côtés ; et ce fut là, dit-on, le principal motif qui refroidit l’amour de Philippe et les témoignages de sa tendresse : il n’alla plus si souvent passer la nuit avec elle, soit qu’il craignît de sa part quelques maléfices ou quelques charmes magiques, soit que par respect il s’éloignât de sa couche, qu’il croyait occupée par un être divin.

Il y a encore sur ce sujet une autre tradition. Les femmes de ce pays[2] sont généralement sujettes, de toute ancienneté, à cette fureur divine qui transportes les adeptes du culte d’Orphée et de Bacchus : d’où leur vient leur nom de Clodones et de Mimallones ; elles ont à peu près les mêmes pratiques que les Édoniennes, et ces Thraciennes, voisines du mont Hémus, qui nous ont fait inventer, c’est du moins mon avis, l’expression thraciser[3], par laquelle nous désignons la pratique de cérémonies outrées et superstitieuses. Olympias, plus adonnée que les autres même à ces superstitions, et qui relevait encore ce fanatisme par un appareil tout barbare, traînait souvent après elle, dans les chœurs de danses, des serpents apprivoisés, qui se glissaient hors du lierre et des vans mystiques[4]), s’entortillaient autour des thyrses de ces femmes, s’entrelaçaient à leurs couronnes, et jetaient l’effroi parmi les assistants.

Quoi qu’il en soit, Philippe envoya Chéron de Mégalopolis consulter l’oracle de Delphes sur le songe qu’il avait eu ; et Chéron rapporta, dit-on, pour réponse, qu’Apollon lui commandait de sacrifier à Ammon, et d’honorer particulièrement ce dieu. On ajoute qu’il perdit un de ses yeux, qu’il avait mis au trou de la porte d’où il avait vu Jupiter couché auprès de sa femme, sous la forme d’un serpent. Olympias, au rapport d’Ératosthène, découvrit au seul Alexandre, lorsqu’il partit pour l’expédition, le secret de sa naissance, et l’exhorta à montrer des sentiments dignes d’une telle origine. D’autres, au contraire, prétendent qu’elle rejetait bien loin ces contes, et qu’elle disait : « Alexandre ne cessera-t-il pas de me calomnier auprès de Junon ? »

Alexandre naquit le 6 du mois Hécatombéon[5], que les Macédoniens appellent Loûs ; auquel jour le temple de Diane fut brûlé à Éphèse. Hégésias de Magnésie fait, à ce propos, une exclamation si froide, qu’elle aurait suffi pour éteindre cet incendie[6] : « Belle merveille, dit-il, que le temple ait été brûlé, puisque Diane était occupée aux couches de la mère d’Alexandre ! » Tous les mages qui se trouvaient alors à Éphèse, persuadés que l’embrasement était le présage d’un autre malheur encore, couraient çà et là, se frappant le visage, criant que ce jour avait enfanté un fléau redoutable, et qui porterait dans l’Asie le ravage et la destruction. Philippe, qui venait de se rendre maître de Potidée, reçut en un même temps trois heureuses nouvelles : la première, que Parménion avait défait les Illyriens dans une grande bataille ; la seconde, qu’il avait remporté le prix de la course des chevaux de selle, aux jeux olympiques ; la troisième, qu’Alexandre était né. La joie qu’il ressentait, comme on peut croire, de tous ces bonheurs, s’accrut encore par les paroles des devins : « Un enfant, assuraient-ils, dont la naissance concourait avec trois victoires, devait être lui-même invincible. »

Les statues qui représentent le mieux la forme du corps d’Alexandre sont celles de Lysippe, le seul sculpteur auquel il eût permis de sculpter son image[7]. En effet, ces manières qu’affectèrent curieusement d’imiter dans la suite plusieurs des successeurs et des amis d’Alexandre, comme l’attitude de son cou, qu’il penchait un peu sur l’épaule gauche, et la vivacité de ses yeux, l’artiste les a parfaitement exprimées. Apelles, qui le peignit en Jupiter foudroyant, ne put saisir la couleur de son teint : il la fit plus brune et plus sombre qu’elle n’était naturellement ; car Alexandre avait, dit-on, la peau blanche, et d’une blancheur que relevait un léger incarnat, particulièrement sur le visage et sur la poitrine. J’ai lu, dans les Mémoires d’Aristoxène, que sa peau sentait bon ; qu’il s’exhalait de sa bouche et de tout son corps une odeur agréable, et qui parfumait ses vêtements. Cela venait peut-être de la chaleur de son tempérament, qui était tout de feu ; car la bonne odeur est, selon Théophraste, le produit de la coction des humeurs par la chaleur naturelle. Aussi les pays les plus secs et les plus chauds de la terre sont-ils ceux qui produisent avec plus d’abondance les meilleurs aromates, le soleil attirant toute l’humidité qui nage sur la surface des corps, comme une matière de corruption. C’est sans doute cette chaleur du corps qui faisait le courage d’Alexandre et son goût pour le vin.

Sa tempérance dans les plaisirs s’annonça dès les premiers temps de sa jeunesse : impétueux et ardent pour tout le reste, il était peu sensible aux voluptés, et n’en usait qu’avec modération ; au contraire, l’amour de la gloire éclatait déjà en lui avec une force et une élévation de sentiments bien supérieures à son âge. Mais, ce qu’il aimait, ce n’était pas une gloire quelconque, ni conquise partout indifféremment, comme Philippe, qui ambitionnait, avec une vanité de sophiste, le renom d’homme éloquent, et faisait graver sur ses monnaies les victoires qu’avaient remportées ses chars aux jeux olympiques. Alexandre, sondé par ses amis s’il n’irait pas disputer dans les jeux olympiques le prix de la course, car il était d’une grande agilité : « Je m’y présenterais, dit-il, si je devais avoir des rois pour antagonistes. » En général, on le voit montrer de l’éloignement pour la race des athlètes ; puisque aussi bien lui qui proposa si souvent des prix à disputer entre les poètes tragiques, ou les joueurs de flûte et de lyre, ou même les rhapsodes[8] ; lui qui donna des combats de toute espèce d’animaux, et de lutteurs armés de bâtons, jamais il ne fit exécuter, du moins avec plaisir, les exercices du pugilat et du pancrace[9].

Il reçut un jour des ambassadeurs du roi de Perse, pendant que Philippe était absent : il leur fit bonne chère, et les charma par sa politesse et par ses questions, qui n’avaient rien d’enfantin ni de frivole : il s’informait de la distance où la Macédoine était de la Perse, et des chemins qui conduisaient aux provinces de la Haute-Asie ; il demandait comment le roi se comportait à la guerre, et quelles étaient la force et la puissance des Perses. Ce fut au point que les ambassadeurs émerveillés s’en allèrent convaincus que la tant vantée habileté de Philippe, n’était rien en comparaison de la vivacité d’esprit et des grandes vues de son fils. Aussi, toutes les fois qu’on annonçait que Philippe avait pris quelque ville considérable, ou avait remporté quelque mémorable victoire, Alexandre, loin d’en montrer de la joie, disait aux enfants de son âge : « Mes amis, mon père prendra tout ; il ne me laissera rien de grand et de glorieux à faire un jour avec vous. » Passionné, comme il l’était, non pour la volupté et la richesse, mais pour la vertu et la gloire, il pensait que, plus l’empire qu’il hériterait de son père aurait d’étendue, moins il aurait d’occasions de s’illustrer par lui-même ; et, dans l’idée que Philippe, en augmentant chaque jour ses conquêtes, dépensait ce qui lui revenait à lui-même de belles actions, ce qu’il désirait, c’était non point des richesses, du luxe et des plaisirs, mais de recevoir des mains de son père un royaume où il y eût des guerres à faire, des batailles à livrer, et de quoi se couvrir d’honneur.

Il avait auprès de lui, comme on peut penser, grand nombre de gens qui veillaient à son éducation, nourriciers, pédagogues, précepteurs, mais sous la direction de Léonidas, homme de mœurs austères, et parent d’Olympias. Comme Léonidas refusait le titre de pédagogue, bien que les fonctions en soient aussi nobles qu’honorables, les autres, par égard pour sa dignité et pour sa parenté avec la reine, l’appelaient le nourricier et le gouverneur d’Alexandre. Le rôle et le titre de pédagogue étaient dévolus à Lysimachus l’Acarnanien, homme qui n’avait aucun agrément dans l’esprit, mais qui se rendait agréable, en se donnant à lui-même le nom de Phœnix, à Alexandre et à Philippe ceux d’Achille et de Pelée, et qui occupait la seconde place auprès du jeune homme.

Philonicus le Thessalien amena un jour à Philippe un cheval nommé Bucéphale, qu’il voulait vendre treize talents[10]. On descendit dans la plaine, pour essayer le cheval ; mais on le trouva difficile, et complètement rebours : il ne soutirait pas que personne le montât ; il ne pouvait supporter la voix d’aucun des écuyers de Philippe, et se cabrait contre tous ceux qui voulaient l’approcher. Philippe, mécontent, ordonna qu’on le remmenât, persuadé qu’on ne tirerait rien d’une bête si sauvage, et qu’on ne la saurait dompter. « Quel cheval ils perdent là ! s’écrie Alexandre, qui était présent ; c’est par inexpérience et timidité qu’ils n’en ont pu venir à bout. » Philippe, qui l’entendait, ne dit rien d’abord ; mais, Alexandre ayant répété plusieurs fois la même chose, et témoigné le chagrin qu’il éprouvait : « Tu blâmes des gens plus âgés que toi, dit enfin le père, comme si tu étais plus habile qu’eux, et que tu fusses plus capable de dompter un cheval. — Sans doute, reprit Alexandre, je viendrais mieux qu’un autre bout de celui-là. — Mais, si tu échoues, quelle peine porteras-tu pour ta présomption ? — Hé bien ! dit Alexandre, je paierai le prix du cheval. » Cette réponse fit rire tout le monde ; et Philippe convint avec son fils que celui qui perdrait paierait les treize talents.

Alexandre s’approche du cheval, prend les rênes, et lui tourne la tête en face du soleil, ayant observé apparemment qu’il était effarouché par son ombre, qui tombait devant lui et suivait tous ses mouvements. Tant qu’il le vit souffler de colère, il le flatta doucement de la voix et de la main ; ensuite, laissant couler son manteau à terre, il s’élance d’un saut léger, et l’enfourche en maître. D’abord il se contente de lui tenir la bride haute, sans le frapper ni le harceler ; mais, sitôt qu’il s’aperçoit que le cheval a rabattu de ses menaces, et qu’il ne demande plus qu’à courir, alors il baisse la main, et le lâche à toute bride, en lui parlant d’une voix plus rude, et en le frappant du talon. Philippe et tous les assistants regardaient d’abord avec une inquiétude mortelle, et dans un profond silence ; mais, quand Alexandre tourna bride, sans embarras, et revint la tête haute et tout fier de son exploit, tous les spectateurs le couvrirent de leurs applaudissements. Quant au père, il en versa, dit-on, des larmes de joie ; et, lorsque Alexandre fut descendu de cheval, il le baisa au front : « Ο mon fils ! dit-il, cherche un royaume qui soit digne de toi ; la Macédoine n’est pas à ta mesure. »

Philippe, observant que le caractère d’Alexandre était difficile à manier, qu’il résistait toujours à la force, mais qu’on le ramenait sans peine au devoir par la raison, s’appliqua lui-même à le gagner par la persuasion, bien plus qu’à lui imposer ses volontés. Et, comme il ne s’en fiait pas trop aux maîtres chargés de lui enseigner la musique et les arts libéraux, du soin de diriger et de perfectionner son éducation, œuvre dont il sentait toute l’importance, et qui exige, pour parler comme Sophocle,

L’emploi de plus d’un frein et de plus d’un gouvernail ;


il fit venir Aristote, le plus célèbre et le plus savant des philosophes, et lui donna, pour prix de l’éducation de son fils, une flatteuse et honorable récompense[11]. En effet, il rebâtit la ville de Stagire, patrie d’Aristote, qu’il avait lui-même ruinée, et la repeupla en y rappelant ses habitants, qui s’étaient enfuis, ou qui avaient été réduits en esclavage. Le lieu qu’il assigna au maître et au disciple, pour y faire leur séjour et vaquer à leurs études, était le Nymphéum[12], près de Miéza[13], où l’on montre encore de nos jours des bancs de pierre qu’on appelle les bancs d’Aristote, et des allées couvertes pour se promener à l’ombre.

Il paraît qu’Alexandre ne se borna pas seulement à l’étude de la morale et de la politique, et qu’il s’appliqua aussi aux sciences les plus secrètes et les plus profondes, que les disciples d’Aristote appelaient proprement acroamatiques et époptiques[14], et qu’ils ne communiquaient point au vulgaire. Ce qui le prouve, c’est la lettre qu’Alexandre écrivit à Aristote, pendant l’expédition d’Asie, quand il eut appris que son maître venait de publier des ouvrages où il traitait de ces sciences. Il l’en reprend avec une libre franchise, au nom de la philosophie, et s’exprime en ces propres termes : « Alexandre à Aristote, salut. Je n’approuve pas que tu aies donné au public tes traités acroamatiques. En quoi donc serons-nous supérieurs au reste des hommes, si les sciences que tu nous a enseignées deviennent communes à tout le monde ? J’aimerais mieux l’emporter par les connaissances sublimes que par la puissance. Adieu. » Aristote, pour consoler cette âme ambitieuse, et pour se justifier lui-même, lui répondit que ces ouvrages étaient publiés et qu’ils ne l’étaient pas. En effet, il est bien vrai que le traité de la Métaphysique n’a rien qui puisse aider seuls ni le disciple dans l’étude ni le maître dans l’enseignement, et n’a été écrit que pour rappeler les idées de ceux qui ont été instruits dans tous les secrets de la science[15]. Il me semble aussi que ce fut Aristote qui lui inspira, plus que nul autre de ses maîtres, le goût de la médecine ; car Alexandre ne se borna pas seulement à la théorie de cette science : il secourait ses amis dans leurs maladies, et leur prescrivait certains remèdes et régimes, comme on en peut juger par ses lettres.

Il avait aussi un goût naturel pour la littérature : il aimait à étudier et à lire. Il regardait l’Iliade comme une provision pour l’art de la guerre ; et c’est ainsi qu’il l’appelait. Aristote lui donna l’édition de ce poëme qu’il avait corrigée, et qu’on nomme l’édition de la cassette. Alexandre, au rapport d’Onésicritus, la mettait toutes les nuits sous son chevet avec son épée. Comme dans les provinces de la Haute-Asie il ne lui était pas facile de se procurer des livres, il écrivit à Harpalus de lui en envoyer ; et Harpalus lui fit passer les œuvres de Philistus, un grand nombre de tragédies d’Euripide, de Sophocle et d’Eschyle, et des dithyrambes de Telestès et de Philoxénus.

Il témoigna, dans les commencements, une grande admiration pour Aristote : il ne l’aimait pas moins, disait-il, que son père, parce qu’il ne devait à celui-ci que la vie, et qu’il devait à Aristote de mener une vie vertueuse. Mais, dans la suite, il tint le philosophe pour suspect ; et, sans lui faire d’ailleurs aucun mal, il cessa de lui montrer ces marques d’une vive affection qu’il lui avait prodiguées jusqu’alors : signe certain de l’éloignement qu’il avait conçu pour lui. Mais ce changement de disposition ne bannit point de son âme cette passion, cet amour ardent de la philosophie, qu’il avait apporté en naissant, et qui avait grandi à mesure qu’il avançait en âge : j’en ai pour garants les honneurs qu’il rendit à Anaxarchus, les cinquante talents[16] qu’il envoya au philosophe Xénocrate, et la profonde estime qu’il fit de Dandamis et de Calanus[17].

Pendant que Philippe faisait la guerre aux Byzantins, Alexandre, âgé de seize ans, était resté en Macédoine, chargé seul du gouvernement, et dépositaire du sceau royal : il soumit les Médares[18] qui s’étaient révoltés, prit leur ville, et, à la place des Barbares, qu’il en chassa, il y mit de nouveaux habitants tirés de divers peuples, et lui donna le nom d’Alexandropolis. Il paya de sa personne dans la bataille que Philippe livra contre les Grecs à Chéronée ; et ce fut lui, dit-on, qui chargea le premier le bataillon sacré des Thébains. On montrait encore, de mon temps, aux bords du Céphise, un vieux chêne appelé le chêne d’Alexandre, près duquel on avait tendu son pavillon dans cette journée ; et c’est dans le voisinage de ce lieu qu’est le cimetière où l’on enterra les Macédoniens. Tous ces exploits, comme on peut bien croire, portaient au comble la tendresse de Philippe pour son fils ; jusque-là qu’il était ravi d’entendre les Macédoniens donner à Alexandre le nom de roi, et à lui-même celui de général.

Mais les troubles que causèrent dans la maison royale les mariages et les amours de Philippe, ces agitations du gynécée dont la contagion se communiqua en quelque sorte à tout le royaume, soulevèrent entre lui et son fils de fréquents débats et des querelles violentes, que l’humeur hautaine d’Olympias, femme naturellement jalouse et vindicative, fomentait encore en aigrissant Alexandre. Attalus fit éclater l’orage, aux noces de Cléopâtre, dont Philippe s’était épris, malgré la disproportion de l’âge, et qu’il épousa toute jeune. Attalus, oncle de Cléopâtre, ayant bu, dans le festin, avec excès, invitait les Macédoniens à demander aux dieux qu’il naquît de Philippe et de Cléopâtre un héritier légitime de la royauté. « Et moi, scélérat, dit Alexandre, furieux de cet outrage, me prends-tu donc pour un bâtard ? » Et en même temps il lui jette sa coupe à la tête. Philippe se lève de table, et court sur son fils l’épée nue à la main ; mais, par bonheur pour l’un et pour l’autre, la colère et l’ivresse le firent chanceler, et il tomba. Alors Alexandre, insultant à sa chute : « Macédoniens, dit-il, voilà l’homme qui se préparait à passer d’Europe en Asie : il se laisse tomber en passant d’un lit à un autre. » Après cette insulte, faite dans la chaleur du vin, il prit sa mère Olympias, qu’il conduisit en Épire, et se retira lui-même en Illyrie. Sur ces entrefaites, Démaratus le Corinthien, un des hôtes de la famille, et qui avait son franc parler, vint visiter Philippe. Philippe, après les premiers témoignages d’amitié, lui demanda si les Grecs vivaient entre eux en bonne intelligence : « Vraiment, Philippe, lui répondit Démaratus, c’est bien à toi à t’inquiéter de la Grèce, quand tu as rempli ta propre maison de dissensions et de malheurs ! » Philippe, à ce reproche, rentra en lui-même ; et il envoya Démaratus auprès d’Alexandre, qui, à sa persuasion, retourna chez son père.

Cependant Pexodorus, satrape de Carie, qui voulait, à la faveur d’un mariage, se glisser dans une alliance offensive et défensive avec Philippe, avait formé le dessein de faire épouser l’aînée de ses filles à Arrhidée, fils de Philippe, et avait dépêché à ce sujet Aristocritus en Macédoine. Aussitôt les amis d’Alexandre et sa mère Olympias recommencent leurs propos et leurs accusations, insinuant que Philippe préparait à Arrhidée, par un mariage brillant, et par l’autorité dont il allait le revêtir, les voies au trône de Macédoine. Alexandre, troublé par ces soupçons, envoie en Carie Thessalus le tragédien, pour représenter à Pexodorus qu’il valait mieux laisser là le bàtard, qui d’ailleurs avait l’esprit aliéné, et prendre Alexandre à la place. Cette proposition souriait à Pexodorus bien plus que la première ; mais Philippe eut vent de l’intrigue : il prend avec lui Philotas, fils de Parménion, l’un des amis et des confidents d’Alexandre ; il va trouver celui-ci dans son appartement, et le réprimande dans les termes les plus vifs et les plus amers, le traitant de lâche, et qui se montrait indigne des grands biens qui lui étaient destinés, en recherchant l’alliance d’un Carien, de l’esclave d’un roi barbare. Il écrivit aux Corinthiens de lui envoyer Thessalus chargé de chaînes, et bannit de Macédoine quatre des amis de son fils, Harpalus, Néarque, Phrygius et Ptolémée ; mais Alexandre les fit revenir dans la suite, et les combla d’honneurs.

Pausanias, ayant reçu, à l’instigation d’Attalus et de Cléopâtre, le plus sanglant outrage, sans en avoir pu obtenir justice, assassina Philippe. On attribua à Olympias la plus grande part dans ce meurtre : on l’accusait d’avoir excité le jeune homme, déjà irrité contre le roi. Alexandre lui-même ne fut pas à l’abri de tout soupçon : Pausanias, dit-on, était venu, après l’injure dont j’ai parlé, se lamenter près de lui ; et Alexandre lui avait cité ce vers de la Médée :

Et l’auteur du mariage, et l’époux et l’épouse[19].


Cependant il rechercha et punit sévèrement les complices de la conspiration, et témoigna son indignation à Olympias, qui avait exercé, pendant son absence, une vengeance cruelle sur Cléopâtre.

Alexandre avait vingt ans quand il succéda à son père, héritant une royauté de toutes parts environnée de jalousies furieuses, de haines terribles et de dangers. Car les nations barbares des pays voisins ne se résignaient point à la servitude, et regrettaient leurs rois naturels. D’un autre côté, Philippe, tout en ayant subjugué la Grèce par la force des armes, n’avait pas eu le temps de la dompter et de l’apprivoiser : il n’avait fait que troubler l’état des affaires, et les avait laissées dans une agitation violente, et sans qu’on eût pu encore se remettre du bouleversement. Les Macédoniens, qui redoutaient cette situation critique, conseillaient à Alexandre d’abandonner entièrement la Grèce, et de renoncer à l’emploi des moyens violents : il fallait, disaient-ils, ramener par la douceur les Barbares qui s’étaient révoltés, et pacifier avec prudence les dissensions naissantes. Mais Alexandre prit un parti tout opposé, résolu de ne chercher que dans son audace et dans sa grandeur d’âme la sûreté de son empire, parce qu’il était convaincu que, pour peu qu’il laissât faiblir son courage, il exciterait contre lui un soulèvement général.

Il se porta donc précipitamment avec son armée sur les bords de l’Ister ; et il eut bientôt étouffé les mouvements des Barbares, et les guerres qui le menaçaient de ce côté. Il défit, dans un grand combat, Syrmus, roi des Triballes ; puis, comme on l’eut informé que les Thébains s’étaient révoltés, et que les Athéniens étaient d’intelligence avec eux, il voulut prouver qu’il était homme, et passa, sans perdre de temps, les Thermopyles avec son armée. « Démosthène, dit-il, m’a traité d’enfant quand j’étais en Illyrie et dans le pays des Triballes, et déjeune homme quand je suis entré en Thessalie ; je lui ferai voir, au pied des murailles d’Athènes, que je suis homme fait. » Arrivé devant Thèbes, il donna à cette ville le temps du repentir. Il demanda seulement qu’on lui livrât Phœnix et Prothytès, promettant d’ailleurs une pleine et entière sûreté à ceux qui retourneraient à lui. Mais les Thébains exigeaient, de leur côté, qu’il leur livrât Philotas et Aptipater ; ils invitaient, par des proclamations, ceux qui voulaient concourir à mettre la Grèce en liberté, à se ranger dans leur ligue. Alexandre, dès lors, ne pensa plus qu’a la guerre, et fit avancer contre eux ses Macédoniens.

Les Thébains se défendirent avec un courage et une ardeur au-dessus de leurs forces ; car les ennemis étaient infiniment supérieurs en nombre, et la victoire ne fut décidée qu’au moment où la garnison macédonienne qui occupait la Cadmée vint les charger par derrière : alors, enveloppés de toutes parts, ils périrent presque tous en combattant. La ville fut prise, livrée au pillage, et détruite de fond en comble. Alexandre crut que cet exemple de rigueur jetterait la stupeur et l’effroi parmi les autres peuples de la Grèce, et les tiendrait en respect : toutefois il allégua, pour colorer d’un prétexte spécieux cette affreuse exécution, qu’il n’avait pu se refuser de faire droit aux plaintes des alliés. Il est vrai que les Phocéens et les Platéens avaient porté une accusation contre les Thébains. Alexandre excepta de la proscription les prêtres, et tous les hôtes des Macédoniens, et les descendants de Pindare, et ceux qui s’étaient opposés à la rébellion ; et il vendit tous les autres au nombre de trente mille : il en avait péri plus de six mille dans le combat.

Durant les innombrables calamités que la ville eut à essuyer, quelques soldats thraces rasèrent la maison de Timocléa, femme également distinguée par sa naissance et par sa vertu. Ils pillèrent l’argent et les meubles ; et le capitaine, après l’avoir elle-même prise de force et déshonorée, lui demanda si elle avait de l’or ou de l’argent caché. Timocléa convint qu’elle en avait : elle le mène seul dans son jardin, et lui montre un puits : « C’est là, dit-elle, que j’ai jeté, au moment de la prise de Thèbes, tout ce que j’avais de plus précieux. » Le Thrace s’approche du puits, et se baisse pour y regarder ; Timocléa, qui était restée derrière lui, le pousse dans le puits, et l’y assomme sous une grêle de pierres. Garrottée et conduite devant Alexandre par les Thraces, le roi connut bien vite, à son air et à sa démarche, que c’était une femme de haute naissance et de grand courage ; car elle suivait les soldats sans montrer ni étonnement ni crainte. Il lui demanda qui elle était : « Je suis, répondit-elle, la sœur de Théagène, celui qui combattit contre Philippe pour la liberté des Grecs, et qui fut tué à Chéronée à la tête de l’armée thébaine. » Alexandre admira sa réponse et l’action qu’elle avait faite, et ordonna qu’on la laissât aller en liberté, elle et ses enfants.

Il se réconcilia avec les Athéniens, malgré la profonde douleur qu’ils laissèrent paraître en apprenant le mal-heur des Thébains. Ils renoncèrent, en signe de deuil, à célébrer la fête des mystères, dont le jour était proche ; ils traitèrent avec toute sorte d’humanité les Thébains qui se réfugièrent dans leur ville. Mais, soit que la colère d’Alexandre, comme celle des lions, fût déjà assouvie, soit qu’il voulût opposer à une action si atroce et si sauvage un acte éclatant de douceur, non content d’oublier tous les sujets de plainte qu’il pouvait avoir, il invita la ville à s’occuper sérieusement des affaires. « Athènes est faite, dit-il, s’il m’arrivait malheur, pour donner la loi à la Grèce. » Il témoigna souvent dans la suite, à ce qu’on assure, un vif repentir, en songeant au malheur des Thébains ; et ce souvenir, en mainte occasion, adoucit sa colère. Il attribua même au ressentiment et à la vengeance de Bacchus[20] le meurtre de Clitus, qu’il tua dans l’ivresse, et la lâcheté des Macédoniens, qui refusèrent de le suivre dans les Indes, laissant imparfaites, si je puis dire, son expédition et sa gloire. Aussi n’y eut-il, depuis lors, aucun Thébain de ceux qui avaient survécu au désastre qui s’adressât inutilement à lui pour lui demander quelque grâce. Voilà pour ce qui regarde Thèbes.

Les Grecs étaient assemblés dans l’isthme, et avaient arrêté, par un décret, qu’ils se joindraient à Alexandre pour faire la guerre aux Perses : il fut nommé chef de l’expédition, et reçut la visite d’une foule d’hommes d’État et de philosophes qui venaient le féliciter du choix des Grecs. Il comptait que Diogène de Sinope[21], qui vivait à Corinthe, en ferait autant. Mais, comme il vit que Diogène ne s’inquiétait nullement de lui, et se tenait tranquillement dans le Cranium[22], il alla lui-même le voir. Diogène était couché au soleil ; et, lorsqu’il vit venir à lui une foule si nombreuse, il se souleva un peu, et fixa ses regards sur Alexandre. Alexandre le salue, et lui demande s’il a besoin de quelque chose : « Oui, répond Diogène ; détourne-toi un peu de mon soleil. » Cette réponse frappa, dit-on, vivement Alexandre ; et le mépris que lui témoignait Diogène lui inspira une haute idée de la grandeur d’âme de cet homme ; et, comme ses officiers, en s’en retournant, se moquaient de Diogène : « Pour moi, dit-il, si je n’étais Alexandre, je voudrais être Diogène. »

Alexandre se rendit à Delphes pour consulter le dieu sur l’expédition d’Asie ; mais il se trouva qu’on était dans des jours malheureux, où il n’est pas permis à la prêtresse de rendre des oracles. Il commença par envoyer prier la prophétesse de venir au temple ; mais elle refusa, alléguant que la loi le défendait. Alors Alexandre va la trouver lui-même, et la traîne de force au temple. La prophétesse, vaincue, pour ainsi dire, par cette violence, s’écria : « Ô mon fils ! tu es invincible. » À cette parole, Alexandre dit qu’il n’a plus besoin d’autre oracle, qu’il a celui qu’il désirait d’elle.

Au moment du départ de l’armée pour l’Asie, Alexandre reçut des dieux plusieurs présages. Dans la ville de Libèthres[23], entre autres, une statue d’Orphée, faite de bois de cyprès, se couvrit, durant ces jours-là, d’une sueur abondante ; et, comme tous s’effrayaient, le devin Aristandre déclara qu’on pouvait prendre bon courage : « Ce signe annonce, dit-il, qu’Alexandre fera des exploits dignes d’être célébrés partout, et qui feront suer les poètes et les musiciens, par la peine qu’ils auront à les chanter. »

Quant au nombre des soldats de l’armée d’expédition, ceux qui le font monter le moins haut comptent trente mille hommes de pied et cinq mille chevaux ; ceux qui le portent le plus haut, trente-quatre mille fantassins et quatre mille cavaliers. Aristobule prétend qu’il n’avait pas, pour l’entretien de son armée, plus de soixante-dix talents[24] ; selon Duris, il n’avait de vivres que pour un mois ; mais Onésicritus assure qu’il avait en outre emprunté deux cents talents[25]. Malgré des moyens si légers et si minces pour servir d’appui à son entreprise, il ne s’embarqua pas qu’il n’eût examiné où en étaient les affaires domestiques de ses amis, et donné à l’un une terre, à l’autre un village, à celui-ci le revenu d’un bourg ou d’un port. Comme ces largesses avaient absorbé tous les revenus de son domaine : « O roi, lui demanda Perdiccas, que te réserves-tu donc pour toi-même ? — L’espérance, répondit Alexandre. — Eh bien ! repartit Perdiccas, nous la partagerons avec toi, nous qui t’accompagnons à la guerre. » Et il refusa le don que le roi lui faisait. Quelques autres de ses amis suivirent l’exemple de Perdiccas ; toutefois Alexandre se fit un plaisir de bien traiter ceux qui acceptaient ou qui sollicitaient ses dons ; et il dépensa dans ces libéralités la plus grande partie du bien qu’il avait en Macédoine.

Ce fut au milieu de ces pensées généreuses, et dans cette disposition d’esprit, qu’il traversa l’Hellespont. Il monta à Ilion, fit un sacrifice à Minerve, et des libations aux héros : il arrosa d’huile la colonne funéraire d’Achille, courut autour du tombeau, tout nu, suivant l’usage, avec ses compagnons, y déposa une couronne, et félicita le héros d’avoir eu, pendant sa vie, un ami fidèle, et, après sa mort, un grand poète pour célébrer ses exploits. Il parcourut ensuite la ville pour voir ce qu’elle avait de curieux ; et, quelqu’un lui ayant demandé s’il voulait voir la lyre d’Alexandre[26] : « Je me soucie peu de celle-là, dit-il ; mais j’aimerais à voir la lyre sur laquelle Achille chantait la gloire et les hauts faits des braves. »

Cependant les généraux de Darius avaient assemblé une armée considérable, et, rangés en bataille sur les bords du Granique, ils se préparaient à lui en disputer le passage ; de sorte que c’était probablement une nécessité de combattre aux portes, pour ainsi dire, de l’Asie, afin de s’ouvrir une entrée, et de commencer la campagne. Presque tous craignaient la profondeur du fleuve, la hauteur et l’inégalité de la rive opposée, qu’on ne pouvait franchir que les armes à la main. Quelques-uns voulaient qu’on observât religieusement, par rapport aux mois, les antiques usages ; car il n’était pas dans l’habitude des rois de Macédoine de faire marcher leurs armées pendant le mois Désius[27]. Alexandre réforma cette superstition en commandant que ce mois fût appelé le second Artémisius. Parménion le dissuadait de risquer le passage ce jour-là, parce qu’il était déjà tard. « Ce serait déshonorer l’Hellespont, dit Alexandre ; je l’ai traversé, et je craindrais de passer le Granique ! » En même temps il s’élance dans le fleuve, suivi de treize compagnies de cavalerie, et s’avance, au milieu d’une grêle de traits, vers l’autre bord, qui était très-escarpé et couvert d’armes et de chevaux. Il lutte avec effort contre la rapidité du courant, qui l’entraîne et le couvre de ses ondes ; conduisant ses troupes, eût-on dit, plutôt en furieux qu’en général prudent. Malgré ces difficultés, il s’obstine au passage, et gagne enfin le bord, avec beaucoup de peine et de fatigue, parce que la fange dont le rivage était couvert le rendait humide et glissant.

À peine eut-il passé le fleuve, qu’il fut obligé de combattre pêle-mêle, homme contre homme, assailli qu’il était par les ennemis qui étaient postés sur le rivage, et sans avoir eu le temps de se mettre en bataille. Les Perses tombèrent sur sa cavalerie, en jetant de grands cris ; et, la serrant de près, ils combattirent d’abord à coups de lance, puis à coups d’épée, quand les lances furent rompues. Une foule d’ennemis se précipitent sur Alexandre ; car on le reconnaissait à l’éclat de son bouclier et au panache de son casque, surmonté de deux ailes d’une blancheur éclatante et d’une merveilleuse grandeur. Il fut atteint d’un javelot, au défaut de la cuirasse ; mais le coup ne pénétra point. Rhœsacès et Spithridate, deux généraux de Darius, viennent ensemble l’attaquer ; mais il évite le dernier, et frappe de sa lance la cuirasse de Rhœsacès : la lance vole en éclats ; il met sur-le-champ l’épée à la main. Tandis qu’ils se chargent avec fureur, Spithridate s’approche, pour le prendre en flanc, et, se dressant sur son cheval, lui décharge sur la tête un coup de cimeterre qui lui abat le panache avec une des ailes. Le casque eut peine à soutenir la violence du coup, et le tranchant du cimeterre pénétra jusqu’aux cheveux. Spithridate s’apprêtait à assener un second coup, lorsqu’il fut prévenu par Clitus le Noir, qui le perça de sa javeline. En même temps Rhœsacès tomba mort d’un coup d’épée qu’Alexandre lui porta.

Pendant ce combat de cavalerie, si périlleux, si acharné, la phalange macédonienne traversa le fleuve ; et les deux corps d’infanterie commencèrent l’attaque Celle des Perses montra peu de vigueur, et ne fit pas une longue résistance ; elle fut bientôt mise en déroute, et prit la fuite, excepté les mercenaires grecs, qui s’étaient retirés sur une colline, et demandaient qu’Alexandre les reçût à composition. Alexandre, emporté par la colère bien plus que par la raison, se jette le premier au milieu d’eux : il eut son cheval tué sous lui d’un coup d’épée dans le flanc ; mais c’était un autre que Bucéphale. Ce fut presque dans ce seul endroit qu’il eut des morts et des blessés, parce qu’on avait affaire à des hommes désespérés et pleins de bravoure.

On dit qu’il périt dans la bataille, du côté des Barbares, vingt mille hommes de pied et deux mille cinq cents cavaliers. Suivant Aristobule, il n’y eut, du côté d’Alexandre, que trente-quatre morts, dont neuf fantassins. Le roi leur fit ériger à tous des statues d’airain, de la main de Lysippe. Il associa les Grecs à l’honneur de sa victoire, en envoyant aux Athéniens en particulier trois cents bouliers, de ceux qu’il avait pris sur les ennemis, et en faisant graver, au nom de toute la Grèce, cette glorieuse inscription sur le reste des dépouilles : « Alexandre, fils de Philippe, et les Grecs, à l’exception des Lacédémoniens, ont remporté ces dépouilles sur les Barbares qui habitent l’Asie. » Pour la vaisselle d’or et d argent, les tapis de pourpre, et tous les meubles de ce genre pris sur les Perses, il ne s’en réserva qu’une petite partie, et envoya le reste à sa mère.

Ce combat eut bien vite, opéré un changement heureux et subit dans les affaires d’Alexandre ; jusque-là que Sardes, la capitale des provinces maritimes de l’empire des Perses, se rendit à lui, et, avec Sardes, tout le reste de la contrée. Les villes d’Halicarnasse et de Milet firent seules résistance, et furent prises de force, et tout leur territoire soumis. Alors Alexandre balança sur le parti qu’il devait prendre. Tantôt il voulait, sans aucun délai, marcher contre Darius, et tout mettre au hasard d’une bataille ; tantôt il croyait plus sûr de subjuguer d’abord les pays maritimes, et de n’attaquer son ennemi qu’après s’être fortifié et enrichi par ces premières conquêtes.

Il y a, près de la ville de Xanthe, dans la Lycie, une fontaine, qui déborda, dit-on, en ce temps-là, et détourna son cours sans aucune cause visible : il sortit du fond de son lit une tablette de cuivre, sur laquelle étaient gravés d’anciens caractères, qui portaient que l’empire des Perses finirait, renversé par les Grecs. Encouragé par cette promesse, Alexandre se hâta de nettoyer toutes les côtes maritimes, jusqu’à la Phénicie et à la Cilicie.

Sa course en Pamphylie a donné matière à plusieurs historiens d’exagérer les faits, et de les convertir en miracles, pour frapper les esprits : ils débitent que la mer, par une faveur divine, se retira devant Alexandre, quoiqu’elle soit d’ordinaire très-orageuse sur cette côte éternellement battue des vagues, et qu’elle laisse rarement à découvert des pointes de rocher qui bordent le rivage, au pied des sommets escarpés des montagnes. C’est sur ce prétendu prodige que Ménandre joue plaisamment dans une de ses comédies :

Que cela sent bien son Alexandre ! Cherché-je quelqu’un,
Il se présentera à moi de lui-même. Et si je veux passer
La mer en quelque endroit, cet endroit me sera guéable.

Mais Alexandre lui-même, dans ses lettres, ne dit rien qui ait trait à ce miracle : il conte simplement qu’au sortir de Phasélis il traversa le pas de l’Echelle. Il avait séjourné plusieurs jours à Phasélis ; et, comme il eut vu, sur la place publique, la statue de Théodecte le Phasélite[28], qui était déjà mort, il alla, après souper et échauffé par le vin, danser autour de cette statue, et lui fit jeter des couronnes : c’était une façon tout à la fois aimable et amusante d’honorer la mémoire du personnage, et le commerce qu’ils avaient eu ensemble par l’entremise d’Aristote et de la philosophie.

Il soumit ensuite ceux des Pisidiens qui essayaient de lui résister, et fit la conquête de la Phrygie. Il s’empara de la ville de Gordium, qui avait été, disait-on, la capitale des États de l’ancien Midas, et où il vit ce chariot tant célébré, dont le joug était lié avec une écorce de cormier. On lui apprit une ancienne tradition que les Barbares tenaient pour certaine, suivant laquelle les destins promettaient l’empire de l’univers à celui qui délierait le nœud. Il était fait avec tant d’adresse, et replié tant de fois sur lui-même, qu’on ne pouvait en apercevoir les bouts. Alexandre, s’il faut en croire la plupart des historiens, ne pouvant venir à bout de le délier, le trancha d’un coup d’épée, et mit plusieurs bouts en évidence. Mais Aristobule prétend qu’Alexandre le délia avec la plus grande facilité, après qu’il eut ôté la cheville qui tenait le joug attaché au timon, et qu’il eut tiré le joug à lui.

Il partit de là pour aller soumettre la Paphlagonie et la Cappadoce ; et, ayant appris la mort de Memnon, un des chefs de la flotte de Darius qui pouvaient, suivant ses prévisions, lui susciter le plus d’affaires et d’obstacles, et contrarier le plus efficacement sa marche, il se confirma dans son dessein de conduire l’armée vers les hautes provinces de l’Asie. Darius était déjà parti de Suse, confiant dans la multitude de ses troupes, qui montaient à plus de six cent mille combattants, encouragé surtout par un songe que les mages interprétaient à son avantage, bien plus par le désir de lui plaire, que pour lui dire la vérité. Il avait vu, dans ce songe, la phalange macédonienne tout environnée de flammes ; Alexandre le servait comme son domestique, vêtu de la même robe qu’il avait autrefois portée lui-même, lorsqu’il était astande[29] du roi ; puis, Alexandre était entré dans le temple de Bélus, et avait disparu. Le dieu annonçait, ce semble, assez manifestement, par cette vision, le haut degré de grandeur et d’éclat réservé à la puissance des Macédoniens : il voulait dire qu’Alexandre se rendrait maître de l’Asie, comme Darius avait fait autrefois, quand il était devenu roi, d’astande qu’il était ; mais qu’il quitterait bientôt la vie étant au comble de sa gloire.

La confiance de Darius s’accrut bien plus encore, lorsqu’il se fut persuadé que c’était par lâcheté qu’Alexandre faisait un si long séjour en Cilicie. Mais, ce qui arrêtait Alexandre en ce pays, c’était une maladie, attribuée par les uns à ses fatigues, par d’autres à un bain qu’il avait pris dans le Cydnus, dont l’eau est aussi froide que glace. Les médecins, persuadés que le mal était au-dessus de tous les remèdes, n’osaient lui administrer les secours nécessaires, craignant, s’ils ne réussissaient pas, d’encourir le ressentiment des Macédoniens ; seul, Philippe l’Acarnien surmonta cette crainte : voyant le roi dans un danger extrême, et se confiant en l’amitié que lui portait Alexandre, considérant, d’ailleurs, la honte dont il se couvrirait, s’il ne s’exposait au péril pour sauver cette vie menacée, en essayant pour la guérison les derniers remèdes au risque de tout pour lui-même, il lui proposa une médecine qu’il lui persuada de prendre avec confiance, s’il brûlait si fort de guérir et de se mettre en état de continuer la guerre. Sur ces entrefaites, Alexandre reçut une lettre que Parménion lui écrivait du camp, pour l’avertir de se tenir en garde contre Philippe. Philippe, à l’entendre, séduit par les riches présents de Darius, et par la promesse d’épouser sa fille, s’était engagé à faire périr Alexandre. Le roi lit la lettre, et, sans la montrer à aucun de ses amis, il la met sous son chevet. Quand il en fut temps, Philippe, accompagné des autres médecins, entra dans la chambre avec la médecine qu’il portait dans une coupe. Alexandre lui donna d’une main la lettre de Parménion, et, prenant de l’autre la coupe, il avala la médecine tout d’un trait, sans laisser paraître le moindre soupçon. Aussi était-ce un admirable spectacle, et vraiment théâtral, de voir ces deux hommes, l’un lisant, l’autre buvant, puis se regardant l’un l’autre, mais d’un air bien différent. Alexandre, avec un visage riant et satisfait, témoignait à son médecin la confiance qu’il avait en lui ; et Philippe s’indignait contre cette calomnie, tantôt prenant les dieux à témoin de son innocence, et tendant les mains au ciel ; tantôt se jetant sur le lit d’Alexandre, et le conjurant d’avoir bonne espérance et de s’abandonner à lui sans rien craindre. Le remède, en se rendant le plus fort, commença par abattre le corps : il en chassa, pour ainsi dire, et en refoula toute la vigueur jusque dans les sources de la vie ; à ce point qu’Alexandre tomba en pâmoison, n’ayant plus de voix, et à peine un reste de pouls et de sentiment. Mais les secours de Philippe lui eurent bientôt fait reprendre ses forces ; et il se montra aux Macédoniens, dont l’inquiétude et la frayeur ne cessèrent qu’après qu’ils eurent vu Alexandre.

Il y avait dans l’armée de Darius un Macédonien nommé Amyntas, qui s’était enfui de Macédoine, et qui connaissait le caractère d’Alexandre. Quand il vit Darius se disposer à passer les défilés des montagnes pour marcher contre Alexandre, il le conjura d’attendre dans le pays où il se trouvait, afin de combattre, dans des plaines spacieuses et découvertes, un ennemi qui lui était si inférieur en nombre. Darius répondit qu’il craignait que les ennemis ne le prévinssent en prenant la fuite, et qu’Alexandre ne lui échappât : « Ah ! pour cela, seigneur, dit Amyntas, sois sans inquiétude ; Alexandre marchera certainement contre toi ; et sans doute il est déjà en chemin. » Darius ne se rendit point aux observations d’Amyntas : il lève son camp, et marche vers la Cilicie, pendant qu’Alexandre allait en Syrie au-devant de lui ; mais ils se manquèrent dans la nuit, et revinrent chacun sur leurs pas. Alexandre, charmé de cet heureux hasard, se hâtait de joindre son ennemi dans les défilés, tandis que Darius cherchait à reprendre son premier camp, et à dégager son armée des défilés. Car il commençait à reconnaître la faute qu’il avait faite, de se jeter dans ces lieux serrés entre la mer et les montagnes, et coupés en travers par le fleuve Pinarus : champ de bataille peu commode aux évolutions de la cavalerie, et dont le terrain, par ses accidents multipliés, offrait une assiette favorable à un ennemi inférieur en nombre.

La Fortune donnait à Alexandre le poste avantageux ; mais il surpassa le bienfait de la Fortune en s’assurant la victoire par l’habileté avec laquelle il disposa ses troupes en bataille. Malgré l’innombrable multitude des Barbares, il sut garantir son armée, tout inférieure qu’elle fût en nombre, du danger d’être enveloppée : il fit déborder son aile droite sur l’aile gauche des ennemis ; et, s’étant réservé le commandement de cette aile, il mit en fuite les Barbares qu’il avait en tête, combattant lui-même aux premiers rangs. Il fut blessé à la cuisse d’un coup d’épée, de la main même de Darius, selon Charès, les deux rois s’étant joints dans la mêlée ; mais Alexandre, écrivant à Antipater les détails de ce combat, ne nomme point celui qui l’avait blessé : il dit seulement qu’il reçut à la cuisse un coup d’épée, et que sa blessure n’eut point de suite fâcheuse.

La victoire d’Alexandre fut éclatante, et coûta plus de cent dix mille hommes aux ennemis. Mais il ne put se saisir de la personne de Darius, qui, ayant pris la fuite, avait sur lui quatre ou cinq stades[30] d’avance : il ne rapporta que le char et l’arc de Darius. Il trouva les Macédoniens occupés à piller le camp des Barbares, d’où ils emportaient des richesses immenses, quoique les ennemis, pour engager le combat plus à leur aise, eussent laissé à Damas la plus grande partie de leurs bagages. Les Macédoniens avaient réservé pour le roi la tente de Darius, toute remplie d’officiers richement vêtus, de meubles précieux, et d’une grande quantité d’or et d’argent. En arrivant, il quitta ses armes et se mit au bain : « Allons laver, dit-il, dans le bain de Darius, la sueur de la bataille. — Dis plutôt le bain d’Alexandre, repartit un de ses amis ; car les biens des vaincus doivent appartenir au vainqueur et en porter le nom. » Lorsque Alexandre vit les bassins, les baignoires, les urnes, les boîtes à parfums, tous meubles d’or massif et d’un travail parfait ; quand il respira l’odeur délicieuse des aromates et des essences dont la chambre était embaumée ; quand de là il fut passé dans la tente même, et qu’il en eut admiré l’élévation et la grandeur, la magnificence des lits et des tables, la somptuosité et la délicatesse du souper, il se tourna vers ses amis, et leur dit : « Voilà donc ce qu’on appelait être roi ! »

Comme il allait se mettre à table, on vint lui dire qu’on amenait parmi les captifs la mère et la femme de Darius, avec ses deux filles ; qu’à la vue de l’arc et du char de Darius elles avaient poussé des cris lamentables, et s’étaient déchiré le sein, pensant que Darius eût péri. Alexandre, plus sensible à leur infortune qu’à son propre bonheur, après être resté quelque temps en silence, envoya Léonnatus leur apprendre que Darius n’était point mort, et qu’elles n’avaient rien à craindre d’Alexandre ; qu’il ne faisait la guerre à Darius que pour l’empire ; et que rien ne leur manquerait des honneurs dont elles avaient joui Darius régnant. Ces paroles si douces, si consolantes pour des femmes captives, furent suivies d’effets pleins de bonté : il leur permit d’enterrer autant de Perses qu’elles voudraient, et de prendre dans les dépouilles, pour ces funérailles, tous les habits et tous les ornements dont elles auraient besoin. Il leur conserva tous les officiers qu’elles avaient à leur service, toutes les distinctions de leur rang ; il leur assigna même des revenus plus considérables que ceux dont elles disposaient auparavant. Mais la faveur la plus belle et la plus royale que pussent recevoir, dans leur captivité, des femmes d’un noble cœur, et qui avaient toujours vécu dans la sagesse, c’est que jamais elles n’entendirent proférer un seul mot déshonnête, et qu’elles n’eurent jamais lieu de craindre ni même de soupçonner rien de sa part qui fût contre la pudeur. Renfermées dans un sanctuaire virginal, et que protégeaient de pieux respects, elles vécurent, au milieu d’un camp ennemi, d’une vie toute retirée, et loin des regards de la foule. Et pourtant la femme de Darius était, à ce qu’on assure, la plus belle des reines qu’il y eût au monde, comme Darius était lui-même le plus beau et le mieux fait de tous les hommes ; et leurs filles leur ressemblaient.

Mais Alexandre, jugeant avec raison qu’il est plus digne d’un roi de se vaincre soi-même que de triompher de ses ennemis, ne toucha point aux captives. Il ne connut même, avant son mariage, d’autre femme que Barsine. Devenue veuve par la mort de Memnon, Barsine fut prise près de Damas. Comme elle était instruite dans les lettres grecques, qu’elle était de mœurs douces et d’illustre naissance, étant fille d’Artabaze, né d’une fille de roi, Alexandre s’attacha à elle. C’est Parménion qui lui avait suggéré, suivant Aristobule, de ne pas négliger une femme si belle, et d’un esprit plus parfait encore que sa beauté. Mais, quand il vit les autres captives, qui toutes étaient d’une taille et d’une beauté singulières, il dit, en badinant, que les femmes de Perse étaient le tourment des yeux. Au charme de leur figure, il opposait la beauté de sa propre continence et de sa propre sagesse, et passait auprès d’elles comme devant de belles statues inanimées.

Philoxénus, commandant des provinces maritimes, lui écrivit un jour qu’un certain Théodore, Tarentin, qui était auprès de lui, avait deux jeunes garçons à vendre, d’une grande beauté ; il demandait au roi s’il voulait les acheter. Alexandre, indigné de la proposition, s’écria plusieurs fois devant ses amis : « Quelle action honteuse m’a donc vu faire Philoxénus, pour me proposer de pareilles infamies ! » Il fit à Philoxénus, dans sa réponse, les plus vifs reproches, et lui ordonna de renvoyer à la mal’heure ce Théodore avec sa marchandise. Il réprimanda non moins fortement un jeune homme nommé Agnon, qui lui écrivit qu’il voulait acheter Crobylus, de Corinthe, jeune garçon d’une beauté merveilleuse, et le lui amener. Informé que Damon et Timothée, deux Macédoniens qui servaient sous Parménion, avaient violé les femmes de quelques soldats mercenaires, il écrivit à Parménion que, si ses deux hommes étaient convaincus du crime, il les fît punir de mort, comme des bêtes féroces nées pour être le fléau des hommes. Et, dans cette lettre, il disait de lui en propres termes : « Pour moi, on ne me reprochera pas d’avoir vu ou songé à voir la femme de Darius ; je n’ai pas même souffert qu’on parlât de sa beauté devant moi. » C’était surtout à deux choses qu’il se reconnaissait mortel, au sommeil et à l’amour, parce qu’il regardait la lassitude et la volupté comme deux effets d’une même cause, la faiblesse de notre nature.

Sobre par tempérament, il donna plusieurs fois des preuves de sa frugalité, et en particulier dans sa réponse à Ada, qu’il avait adoptée pour sa mère, et instituée reine de Carie. Ada crut lui faire plaisir en lui envoyant tous les jours les viandes les mieux préparées, les pâtisseries les plus délicates, avec les meilleurs cuisiniers et les pâtissiers les plus habiles ; mais il répondit qu’il n’avait aucun besoin de ces gens-là : « Mon gouverneur Léonidas, dit-il, m’a donné de bien meilleure cuisiniers : pour le dîner, c’est une promenade avant le jour ; et pour le souper, un dîner frugal. Léonidas, ajouta-t-il, visitait souvent les coffres où l’on serrait mes couvertures et mes habits, pour voir si ma mère n’y avait rien mis qui sentît la mollesse et le luxe. »

Il était aussi beaucoup moins sujet au vin qu’on ne l’a cru : il en eut la réputation, parce qu’il restait longtemps à table ; mais c’était moins pour boire que pour causer. À chaque coupe, il ne manquait pas de mettre en débat quelque question d’assez longue étendue ; et encore ne prolongeait-il ses repas que lorsqu’il avait beaucoup de loisir. Car, dès qu’il s’agissait des affaires, jamais ni le vin, ni le sommeil, ni le jeu, ni l’amour, même le plus légitime, ni le plus beau spectacle, ne le retinrent un instant, comme d’autres capitaines. La preuve qu’on peut en donner, c’est sa vie même, cette vie d’une si courte durée, et qu’il remplit de tant de glorieux exploits.

Durant les jours de loisir, il sacrifiait aux dieux dès qu’il était levé, puis il dînait assis, et passait le reste du jour à chasser, à juger les différends qui survenaient entre les soldats, ou bien à lire. Dans ses marches, lorsqu’il n’était pas pressé, il s’exerçait, chemin faisant, à tirer de l’arc, à monter sur un char courant à toute bride, et à en descendre de même. Souvent il s’amusait à chasser au renard ou aux oiseaux, comme on peut le voir dans les Éphémérides[31]. Rentré chez lui, il se baignait ou se faisait frotter d’huile, et demandait aux chefs des panetiers et des cuisiniers si on avait préparé un bon souper. Il ne commençait son repas qu’à la nuit close, et soupait couché. Il avait un soin merveilleux de sa table, et veillait lui-même à ce que tous les convives y fussent servis également, que rien n’y fût négligé ; et, comme je viens de le dire, il y restait de longues heures, parce qu’il aimait à causer. C’était, pour tout le reste, le plus aimable des rois dans le commerce de la vie : il ne manquait d’aucun moyen de plaire ; mais, à table, il se rendait importun à force de se vanter, et sentait un peu trop son soldat fanfaron : outre qu’il se portait de lui-même à exalter ses propres exploits, il se livrait aux flatteurs, et se laissait maîtriser à leur gré. Leur impudence mettait à la gêne les convives les plus honnêtes, lesquels ne voulaient ni lutter avec eux d’adulation, ni rester en défaut sur ses louanges : ils auraient rougi de l’un, et l’autre les exposait aux plus grands dangers.

Après le souper, il prenait un second bain, et se couchait : il dormait souvent jusqu’à midi ; quelquefois tout le jour. Il était d’ailleurs si tempérant dans l’usage des mets recherchés, que, lorsqu’on lui apportait des pays maritimes ce qu’il y avait de plus rare en fruits et en poissons, il en envoyait à chacun de ses amis, et souvent ne s’en réservait rien. Cependant sa table était toujours somptueuse : il en augmenta la dépense avec sa fortune, et la porta à la fin jusqu’à dix mille drachmes[32]. Il s’en tint à cette somme ; et ce fut la limite fixée pour ceux qui lui donnaient à souper.

Après la bataille d’Issus, il envoya des troupes à Damas, et fit enlever l’argent et les équipages que Darius y avait déposés, ainsi que les enfants et les femmes des Perses. Les cavaliers thessaliens y firent un butin considérable : comme ils s’étaient distingués dans le combat, Alexandre les y envoya exprès, pour leur donner une occasion de s’enrichir. Le reste de l’armée y amassa aussi de grandes richesses ; et les Macédoniens, qui goûtaient pour la première fois à l’or, à l’argent, aux femmes et au luxe des Barbares, firent ensuite comme les chiens qui ont tâté de la curée : ils se mirent à courir sur toutes les voies, cherchant à la piste les richesses des Perses.

Toutefois, Alexandre crut devoir s’assurer d’abord des places maritimes. Les rois de Cypre et de Phénicie vinrent aussitôt faire leur soumission : la seule ville de Tyr refusa de se rendre. Il en fit le siège, qui dura sept mois. Il éleva des digues pour fermer le port, mit en œuvre toutes les machines, et investit la place du côté de la mer, avec deux cents trirèmes. Il vit en songe, durant le siège, Hercule, qui lui tendait la main et l’appelait du haut des murailles. Plusieurs Tyriens crurent aussi, pendant leur sommeil, entendre Apollon leur dire qu’il s’en allait vers Alexandre, parce qu’il était mécontent de ce qui se faisait dans la ville. Les Tyriens traitèrent le dieu comme un transfuge pris sur le fait : ils chargèrent de chaînes son colosse, et le clouèrent sur sa base, en l’appelant Alexandriste. Alexandre eut, en dormant, une seconde vision : il lui sembla voir apparaître un satyre qui jouait de loin avec lui, et qui s’échappa lorsqu’il s’approcha pour le prendre. Vivement pressé et longtemps poursuivi par Alexandre, le satyre avait fini par se livrer entre ses mains. Les devins donnèrent à ce songe une interprétation qui n’eut pas trop d’incrédules : ils partagèrent en deux le mot satyre, et dirent à Alexandre que la ville serait sa Tyr[33]. On montre encore une source près de laquelle il vit ce satyre en songe.

Vers le milieu du siège, il alla faire la guerre aux Arabes qui habitent l’Anti-Liban. Il y courut risque de la vie, à cause de Lysimachus son précepteur. Lysimachus avait voulu le suivre à cette expédition, disant qu’il n’était ni moins courageux, ni plus vieux que Phœnix[34]. Quand on fut au pied de la montagne, Alexandre quitta les chevaux pour la monter à pied. Les autres avaient déjà gagné beaucoup de chemin en avant sur lui ; mais, comme il était déjà tard, et que les ennemis n’étaient pas loin, il ne voulut pas abandonner Lysimachus, accablé de fatigue, et qui traînait à peine son corps appesanti. Occupé à l’encourager, à soutenir sa marche chancelante, il ne s’aperçut pas qu’il s’était séparé de son armée, avec une poignée de monde, et que, par une nuit obscure et un froid très-piquant, il était engagé dans des lieux difficiles. Il vit de loin un grand nombre de feux que lés ennemis avaient allumés de côté et d’autre. Se confiant à sa légèreté naturelle, et accoutumé de tout temps à payer de sa personne pour alléger aux Macédoniens le poids de leurs peines, il court à ceux des Barbares dont les feux étaient le plus proche, en perce de son épée deux qui étaient assis auprès du feu, et, prenant un tison allumé, il revient trouver les siens. Ils allumèrent de grands feux ; et les Barbares, effrayés, s’enfuirent précipitamment. Ceux qui essayèrent de les charger furent mis en déroute ; et les Macédonien passèrent la nuit sans danger. Tel est le récit de Charès.

Voici quelle fut l’issue du siège. Les troupes d’Alexandre étaient si fatiguées des combats fréquents qu’elles avaient livrés, qu’il en laissait reposer la plus grande partie, et n’en envoyait qu’un petit nombre à l’assaut, seulement pour tenir les ennemis en alarme. Un jour que le devin Aristandre faisait des sacrifices, et qu’il eut affirmé, en présence des assistants, d’après l’examen des signes que donnaient les victimes, que la ville serait certainement prise dans ce mois-là, tout le monde partit d’un éclat de rire, et se moqua d’Aristandre ; car c’était le dernier jour du mois. Le roi, qui voyait Aristandre dans l’embarras, et qui aimait à favoriser toujours les prédictions des devins, ordonna qu’on ne comptât plus ce jour-là pour le trente du mois, mais pour le vingt-huit[35] ; puis, ayant fait sonner les trompettes, il donna l’assaut aux murailles, avec plus de vigueur cette fois qu’il n’avait d’abord résolu. L’attaque fut très-vive ; les troupes du camp ne purent se contenir, et coururent au secours de leurs camarades ; les Tyriens perdirent courage, et la ville fut emportée ce jour-là même.

Il partit de Tyr pour aller assiéger Gaza[36], la plus grande ville de la Syrie. Pendant ce siège, un oiseau, qui volait au-dessus de la tête d’Alexandre, laissa tomber sur son épaule une motte de terre ; et, s’étant allé poser sur une des batteries, il s’y trouva empêtré dans les réseaux des nerfs qui servaient à faire tourner les cordages. L’événement répondit à l’interprétation qu’Aristandre donna de ce signe. Alexandre reçut une blessure à l’épaule, et prit la ville. Il envoya à Olympias, à Cléopâtre et à ses amis la plus grande partie du butin ; et en même temps à Léonidas, son gouverneur, cinq cents talents[37] d’encens et cent talents de myrrhe : c’était par ressouvenir d’un espoir qu’il avait conçu au temps de son enfance. Un jour, à ce qu’il paraît, comme Alexandre prenait de l’encens à pleines mains pour le jeter dans le feu du sacrifice, Léonidas lui avait dit : « Alexandre, quand tu auras conquis le pays qui porte les aromates, tu pourras prodiguer ainsi l’encens ; maintenant il faut user de ton bien avec réserve. — Je t’envoie, lui écrivit donc alors Alexandre, une abondante provision d’encens et de myrrhe, afin que tu cesses de traiter mesquinement les dieux. »

On lui avait apporté une cassette, que les gardiens des trésors et des meubles enlevés à Darius jugèrent la plus précieuse chose qu’il y eût au monde : il demanda à ses amis ce qu’ils croyaient le plus digne d’y être renfermé. Chacun ayant proposé ce qu’il estimait le plus haut : « Et moi, dit-il, j’y renfermerai l’Iliade. » C’est du moins ce qu’ont écrit plusieurs témoins dignes de confiance. Si le récit que font les Alexandrins sur la foi d’Héraclide est vrai, Alexandre ne se serait pas trouvé mal dans cette expédition des conseils d’Homère. Alexandre, disent-ils, après avoir conquis l’Égypte, forma le dessein d’y bâtir une ville grecque, grande et populeuse, et qui portât son nom. Déjà, sur l’avis des architectes, il en avait mesuré et tracé l’enceinte, lorsque la nuit, pendant qu’il dormait, il eut une vision merveilleuse. Il lui sembla voir un vieillard à cheveux blancs, et d’une figure vénérable, qui s’arrêta près de lui et prononça ces vers[38] :

Puis il est une île, dans la mer aux vagues tumultueuses,
Sur la côte d’Égypte : on la nomme Pharos.


Aussitôt il se lève, et va voir Pharos, qui était encore une île en ce temps-là, un peu au-dessus de la bouche canopique ; mais aujourd’hui elle tient au continent par une chaussée. Il fut frappé de l’admirable disposition des lieux ; car cette île est une bande de terre assez étroite, placée comme un isthme entre la mer et un étang considérable[39], et qui se termine par un grand port. « Homère, dit-il, ce poète merveilleux, est aussi le plus habile des architectes ; » et il ordonna qu’on traçât un plan de la nouvelle ville, conforme à la position du lieu. Comme on n’avait pas de craie sous la main, on prit de la farine, et on traça sur le terrain, dont la couleur est noirâtre, une enceinte arrondie en forme de chlamyde[40], dont la surface était fermée à la base par deux lignes droites de grandeur égale, et qui en étaient comme les deux franges. Le roi considérait ce plan avec plaisir, lorsque tout à coup un nombre infini de grands oiseaux de toute espèce vinrent fondre, semblables à des nuées, sur le lieu où l’on avait dessiné l’enceinte, et ne laissèrent pas trace de toute cette farine. Alexandre était troublé de ce prodige ; mais les devins le rassurèrent, en lui disant que la ville qu’il bâtirait aurait en abondance toute sorte de biens, et nourrirait un grand nombre d’habitants venus de tous les pays du monde. Il ordonna donc aux architectes de se mettre sur-le champ à l’œuvre.

Pour lui, il partit pendant ce temps-là pour aller au temple d’Ammon. Le chemin était long, fatigant, et tout plein de grandes difficultés. Il y avait deux dangers à courir : d’abord la disette d’eau, qui rend le pays désert pendant plusieurs journées de marche ; ensuite la chance d’être surpris, en traversant ces immenses plaines de sables mouvants, par un vent violent du midi, comme il arriva à-l’armée de Cambyse : ce vent, ayant soulevé de vastes monceaux de sable, fit de toute cette plaine comme une mer orageuse, et engloutit, dit-on, et détruisit en un instant, cinquante mille hommes. Il n’y avait presque personne qui ne s’inquiétât à cette idée ; mais il n’était pas facile de détourner Alexandre, une fois qu’il était résolu d’agir. La Fortune, en cédant partout à ses efforts, le rendait ferme dans ses desseins ; et son courage lui donnait, dans toutes ses entreprises, cette obstination invincible, qui force non-seulement les ennemis, mais les lieux et les temps mêmes.

Les secours que le dieu lui apporta dans ce voyage, pour surmonter les difficultés du chemin, trouvèrent plus de créance que les oracles qu’il lui donna depuis ; ou plutôt ces secours firent ajouter foi aux oracles Jupiter fit d’abord tomber des pluies abondantes, qui dissipèrent la crainte de la soif, et qui, tempérant la sécheresse brûlante du sable, que l’eau affaissa en le pénétrant, rendirent l’air plus pur et plus facile à respirer. En second lieu, comme les bornes qui servaient d’indices aux guides étaient confondues, et que les soldats d’Alexandre, errant de tous côtés, se séparaient les uns des autres, il parut tout à coup une troupe de corbeaux, qui vinrent se mettre en tête de la marche, et leur montrer le chemin ; précédant l’armée quand on s’avançait, attendant lorsqu’on s’arrêtait, et qu’on ralentissait le pas. Et le comble du prodige, c’est que la nuit, au rapport de Callisthène, ils rappelaient par leurs cris ceux qui s’égaraient, et les remettaient sur la route[41].

Quand il eut traversé le désert, et qu’il fut arrivé à la ville où était le temple, le prophète d’Ammon le salua du titre de fils de Jupiter. Alexandre lui demanda si quelqu’un des meurtriers de son père ne s’était pas dérobé à sa vengeance. « Que dis-tu là ? repartit le prophète ; ton père n’est pas mortel. » Il se reprit alors, et demanda s’il avait puni tous les meurtriers de Philippe. Il l’interrogea ensuite sur l’empire qui lui était destiné, et demanda si le dieu lui accordait de régner sur tout l’univers. Le dieu lui répondit, par la bouche du prophète, qu’il le lui accordait, et que la mort de Philippe avait été pleinement vengée. Alors il fit à Jupiter des offrandes magnifiques, et aux prêtres de riches présents. Tel est, au sujet de ces oracles, le récit de la plupart des historiens. Mais Alexandre lui-même, dans une lettre à sa mère, dit qu’il a reçu de l’oracle des réponses secrètes, qu’il lui communiquera à elle seule à son retour. Quelques-uns prétendent que le prophète, voulant lui adresser en grec le salut d’amitié ὦ παιδίον, à mon cher fils, se trompa sur la dernière lettre du mot, par ignorance de la langue, et mit un ς au lieu d’un ν ὦ παιδίος, ô fils de Jupiter. Ce défaut de prononciation fit grand plaisir à Alexandre, et donna lieu à ce bruit si généralement répandu, que le dieu l’avait appelé son fils.

Il eut, en Égypte, un entretien avec le philosophe Psamrnon, et applaudit surtout, dit-on, à cette maxime : Que Dieu est le roi de tous les hommes par cette raison que partout ce qui commande et domine est divin. Mais il exprima lui-même sur ce point une pensée plus philosophique encore : « Dieu, dit-il, est le père commun de tous les hommes ; mais il avoue particulièrement pour ses enfants les hommes les plus vertueux. »

En général, il était très-fier avec les Barbares, et affectait, devant eux, de paraître persuadé de son origine divine : à l’égard des Grecs, il se montrait plus réservé, et ne se déifiait qu’avec retenue. Il s’oublia pourtant un jour, en écrivant aux Athéniens, au sujet de Samos : « Ce n’est pas moi, leur disait-il, qui vous ai donné cette ville libre et célèbre ; vous la tenez de celui qu’on appelait alors mon seigneur et mon père. » C’était Philippe qu’il désignait par ces mots. Mais, une autre fois, ayant été blessé d’une flèche, et souffrant une cuisante douleur : « Mes amis, dit-il, ce qui coule là c’est du sang, et non de cette liqueur subtile

Qui coule des blessures des dieux immortels[42] »

Un jour il faisait un tonnerre affreux, et tout le monde était frappé d’épouvante : « Fils de Jupiter, dit le sophiste Anaxarchus, qui était là présent, n’est-ce pas toi qui causes tout ce bruit ? — Non, répondit Alexandre ; je ne cherche pas à me faire craindre de mes amis, comme tu le voudrais, toi qui méprises mon souper, parce qu’on sert à ma table des poissons et non pas des têtes de satrapes. » On dit, en effet, que le roi ayant envoyé quelques petits poissons à Héphestion, Anaxarchus avait tenu le propos qu’Alexandre lui reprochait : c’était une manière de témoigner son mépris pour ceux qui poursuivent les grandes fortunes à travers mille peines et mille dangers, et de montrer, par une piquante ironie, qu’ils n’ont rien, malgré tous leurs plaisirs et toutes leurs jouissances, ou presque rien au-dessus des autres mortels.

On voit assez, par les différents traits que nous venons de rapporter, qu’Alexandre était loin de s’abuser lui-même, et de s’enfler de sa prétendue divinité : il se servait seulement de l’opinion que les autres en avaient, pour les assujettir.

À son retour d’Égypte en Phénicie, il fit des sacrifices et des pompes solennelles en l’honneur des dieux ; il donna des chœurs de danses, et des jeux où l’on disputa le prix de la tragédie, et qui furent remarquables non-seulement par la magnificence de l’appareil, mais encore par l’émulation de ceux qui en faisaient la dépense. C’étaient les rois de Cypre qui s’étaient chargés de ce soin, comme le font à Athènes les choréges tirés au sort dans les tribus ; et il y eut entre eux une ardeur merveilleuse à se surpasser les uns les autres. Mais personne ne se piqua plus de magnificence que Nicocréon, le Salaminien, et Pasicratès, de Soli[43]) ; car c’est à eux qu’il échut d’équiper les deux acteurs le plus en renom : Pasicratès fît paraître sur la scène Afhénodore, et Nicocréon Thessalus. Alexandre favorisait Thessalus ; mais il ne montra son intérêt pour lui qu’après qu’Athénodore eut été proclamé vainqueur par les suffrages des juges. « J’approuve le jugement, dit-il alors, en sortant du théâtre ; mais j’aurais donné avec plaisir une portion de mon royaume pour ne pas voir Thessalus vaincu. » Athénodore, ayant été condamné à l’amende par les Athéniens, pour ne s’être pas trouvé aux fêtes de Bacchus[44], pria le roi d’écrire en sa faveur ; Alexandre n’écrivit pas, mais il paya l’amende pour lui. Lycon le Scarphien[45], ayant eu le plus grand succès sur le théâtre, inséra dans la comédie un vers par lequel il demandait dix talents[46] ; Alexandre sourit, et les lui donna.

Cependant Darius lui écrivit une lettre, et lui dépêcha plusieurs de ses amis, pour entrer en accommodement. Il lui proposait dix mille talents[47] pour la rançon des prisonniers, tous les pays situés en deçà de l’Euphrate, et lui offrait une de ses filles en mariage : à ces conditions il lui promettait son alliance et son amitié. Alexandre communiqua ces propositions à ses courtisans : « Je les accepterais, dit Parménion, si j’étais Alexandre. — Et moi aussi, par Jupiter ! dit Alexandre, si j’étais Parménion. » Il écrivit à Darius qu’il serait traité avec tous les égards dus à son rang, s’il venait se remettre entre ses mains : « Sinon, ajoutait-il, je marcherai au premier jour contre toi. »

Un événement imprévu vint tout à coup l’occuper d’autres soins. La femme de Darius mourut en travail d’enfant. Il donna toutes les marques d’une affliction véritable, et regretta d’avoir perdu une si grande occasion de faire connaître toute sa douceur. Il n’épargna rien pour faire à cette femme des funérailles somptueuses. Un des eunuques de la chambre, nommé Tiréus, qui avait été fait prisonnier avec les princesses, s’étant enfui du camp, courut à toute bride apprendre à Darius que sa femme était morte. À cette nouvelle, Darius se frappa la tête, de désespoir, et versa un torrent de larmes : « Ô malheureux destin des Perses ! s’écria-t-il ; ce n’était point assez que la femme et la sœur de leur roi eût été prisonnière pendant sa vie ; elle sera privée après sa mort de royales obsèques. — Pour ses obsèques, reprit l’eunuque, pour les honneurs dus à son rang, tu n’as pas, ô roi, à accuser le destin des Perses : ni ma maîtresse Statira, tant qu’elle a vécu, ni ta mère, ni tes filles, n’ont eu rien à regretter de leurs biens et de leurs distinctions d’autrefois, hormis de voir ta lumière, que notre souverain seigneur Oromasdès[48] fera de nouveau resplendir dans tout son éclat. Morte, Slatira n’a été privée d’aucun des ornements qui pouvaient accompagner ses funérailles : elle a même été honorée des larmes de ses ennemis ; car Alexandre est aussi généreux après la victoire que vaillant dans les combats. »

Ces paroles portèrent le trouble dans l’esprit de Darius, et la douleur entraîna son âme à d’étranges soupçons ; il emmena l’eunuque dans le lieu le plus retiré de sa tente : « Si tes affections ne sont point aux Macédoniens, dit-il, comme déjà celles de la fortune des Perses ; si Darius est encore ton maître, dis-moi, par le respect que tu dois à la grande lumière de Mithrès[49] et à cette main royale, la mort de Statira n’est-elle pas le moindre des malheurs que j’aie à pleurer ; n’en avons-nous pas souffert, elle vivante, de plus déplorables ; et n’eussions-nous pas été malheureux avec plus d’honneur, si nous avions eu affaire à un ennemi cruel et farouche ? Quelle liaison honnête eût pu porter un jeune guerrier à rendre de si grands honneurs à la femme de son ennemi ? » Comme il parlait encore, Tiréus se précipite à ses pieds, et le conjure de tenir un autre langage : « Ne fais pas, dit-il, une telle injustice à Alexandre ; ne déshonore pas, après sa mort, ta femme et ta sœur ; ne t’enlève pas à toi-même la plus grande consolation que t’offre ton infortune, l’assurance d’avoir été vaincu par un homme supérieur à la nature humaine, et qui mérite toute ton admiration, pour avoir donné aux femmes des Perses plus de preuves de sa continence qu’il n’en avait donné aux Perses de sa valeur. » L’eunuque confirma son discours par les plus affreux serments, et cita plusieurs autres traits de la tempérance d’Alexandre et de sa grandeur d’âme. Darius revint près de ses amis, et, les mains levées au ciel, il fit aux dieux cette prière : « Dieux qui présidez à la naissance des hommes et à la destinée des empires, accordez-moi la grâce de transmettre à mes successeurs, la fortune des Perses relevée de sa chute, et rétablie dans la splendeur où je l’ai trouvée à mon avènement, afin que je puisse, vainqueur de mes ennemis, reconnaître les bienfaits dont Alexandre m’a comblé dans mon malheur, par sa conduite envers les êtres qui m’étaient les plus chers au monde ! Mais, si ce temps est le terme qu’ont fixé les destins pour l’accomplissement des vengeances divines ; si c’en est fait de l’empire des Perses, et si nous devons subir la vicissitude des choses humaines, ne permettez pas qu’un autre qu’Alexandre soit assis sur le trône de Cyrus. »

Voilà, d’après le récit de la plupart des historiens, ce qui se passa dans cette rencontre, et les discours qui furent tenus.

Alexandre, s’étant rendu maître de tous les pays situés en deçà de l’Euphrate, poussa au-devant de Darius, qui descendait avec une armée d’un million d’hommes. Un de ses amis vint lui conter un jour, comme une plaisanterie qui pouvait l’amuser, que les valets de l’armée, pour se divertir, s’étaient partagés en deux bandes ; qu’à la tête de chaque bande ils avaient mis un chef ; qu’ils nommaient l’un Alexandre, l’autre Darius : « Leurs escarmouches, disait-il, ont commencé par des mottes de terre qu’ils se jetaient les uns aux autres ; ensuite ils en sont venus aux coups de poing ; enfin le combat s’est échauffé, ils se sont battus à coups de pierres et de bâtons ; et on ne peut plus les séparer. » Alexandre ordonna que les deux chefs se battissent l’un contre l’autre ; il arma lui-même celui qui portait le nom d’Alexandre, et Philotas celui qui portait le nom de Darius. L’armée assistait en spectatrice à cette lutte, et attendait l’issue comme un présage de ce qui devait arriver entre les deux rois. Après un combat très-rude, le champion qui représentait Alexandre resta vainqueur, et reçut, pour prix de sa victoire, douze villages, et le privilège de porter l’habit des Perses. Voilà ce que raconte Ératosthène.

La grande bataille livrée par Alexandre à Darius ne se donna pas à Arbelles, comme la plupart l’écrivent, mais à Gaugamèles, nom qui signifie, dit-on, maison du chameau, et qui rappelle un ancien trait d’histoire. Un roi des Perses[50], ayant échappé à ses ennemis sur un chameau coureur, le fit depuis nourrir en ce lieu, et assigna pour son entretien quelques villages et des revenus particuliers. Il y eut, au mois Boëdromion[51], vers le commencement de la fête des mystères[52] à Athènes, une éclipse de lune ; la onzième nuit après l’éclipse, les deux armées se trouvèrent en présence. Darius tint la sienne sous les armes, et parcourut les rangs à la clarté des flambeaux. Pour Alexandre, pendant que les Macédoniens reposaient, il fît, avec Aristandre, son devin, des sacrifices secrets dans sa tente, et immola des victimes à la Peur[53].

Les plus âgés de ses amis, et Parménion entre autres, voyant la plaine située entre le mont Niphate et les monts Gordyens[54] tout éclairée par les flambeaux des Barbares, étonnés de la multitude innombrable des ennemis, et frappés de ce mélange confus de voix inarticulées, de ce ; tumulte effroyable qui montait de leur camp comme les mugissements d’une mer immense, s’entretenaient ensemble de la difficulté qu’il y aurait à repousser en plein jour une armée si formidable. Ils allèrent donc trouver Alexandre, après qu’il eut fini ses sacrifices, et lui conseillèrent d’attaquer les ennemis pendant la nuit, pour dérober aux Macédoniens, à la faveur des ténèbres, ce qu’il y avait de plus terrible dans le combat qu’il allait livrer. Alexandre leur répondit ce mot devenu depuis si célèbre : « Je ne vole pas la victoire. » Quelques-uns n’ont vu dans cette réponse qu’une téméraire vanité, n’approuvant pas qu’Alexandre ait joué en présence d’un si grand péril. C’était, au contraire, selon d’autres, noble confiance sur le présent, et sage prévoyance de l’avenir ; c’était ôter à Darius, après sa défaite, le prétexte de reprendre courage et de tenter encore la fortune, en accusant de cette seconde déroute la nuit et les ténèbres, comme il avait attribué la première aux montagnes, aux défilés, et au voisinage de la mer. Il sentait bien que ce ne serait jamais le défaut d’armes et de soldats qui obligerait Darius, maître d’une si grande puissance et d’un empire si vaste, à cesser de combattre, et qu’il ne renoncerait à la guerre que lorsqu’une victoire remportée sur lui par la force seule, et en plein jour, en le convainquant de sa faiblesse, aurait abattu sa fierté et détruit ses espérances.

Quand ses officiers se furent retirés, il se coucha dans sa tente ; et, contre sa coutume, il dormit, dit-on, d’un profond sommeil tout le reste de la nuit. Aussi les capitaines furent-ils fort surpris, en venant prendre ses ordres le lendemain au point du jour, de le trouver endormi, et donnèrent d’eux-mêmes aux troupes l’ordre de prendre leur repas. Enfin, comme le temps pressait, Parménion entra, et, s’étant approché de son lit, il l’appela deux ou trois fois par son nom ; et, après l’avoir réveillé, il lui demanda comment il pouvait dormir si tard, en homme qui a vaincu, et non qui s’apprête à livrer la plus grande des batailles. « Eh quoi ! dit Alexandre en souriant, ne trouves-tu pas que c’est déjà une victoire de n’avoir plus à courir de côté et d’autre à la poursuite de Darius, comme lorsqu’il fuyait à travers de vastes campagnes qu’il ravageait sous nos yeux ? »

Cette grandeur d’âme, qu’il faisait paraître avant le combat, n’éclata pas moins au fort du danger : sa présence d’esprit et sa confiance ne s’y démentirent pas un instant. L’aile gauche, que commandait Parménion, fut ébranlée et lâcha pied, chargée par la cavalerie des Bactriens avec une fougue et une roideur extrêmes, et prise à dos par Mazéus, qui avait une troupe de gens de cheval pour tourner la phalange, et tomber sur ceux qui gardaient les bagages. Parménion, troublé de cette double attaque, dépêche des courriers à Alexandre, pour l’avertir que le camp et les bagages sont perdus, s’il n’envoie sur-le-champ, du front de la bataille, un puissant secours aux troupes de l’arrière-garde. Alexandre venait de donner au corps qu’il commandait le signal de la charge. « Parménion ne réfléchit pas, dit-il à cette nouvelle ; il a perdu le sens vraiment ; et sa surprise, son trouble lui font oublier que, si nous remportons la victoire, nous aurons, outre notre bagage, celui de l’ennemi ; et que, vaincus, nous n’aurons plus à songer aux bagages et aux prisonniers, mais à mourir en gens de cœur et avec gloire. »

Quand il eut fait porter cette réponse à Parménion, il se couvrit de son casque : il avait déjà revêtu, dans sa tente, le reste de son armure : elle consistait en un sayon de Sicile, qui s’attachait avec un ceinturon, et sur lequel il mettait une double cuirasse de lin, dépouille conquise à Issus. Le casque était de fer ; mais il brillait autant que l’argent le plus pur : c’était un ouvrage de Théophile. Le hausse-col, de fer comme le casque, était garni de pierres précieuses. Il avait une épée d’une trempe et d’une légèreté admirables, dont le roi des Citiens[55] lui avait fait présent : c’était l’arme dont il faisait le plus d’usage dans les combats. Il portait une cotte d’armes d’un travail bien plus précieux encore que le reste de son armure : c’était un l’ouvrage de l’ancien Hélicon[56]. La ville de Rhodes en avait fait présent à Alexandre pour honorer sa valeur ; et il s’en servait les jours de combat. Pendant le temps qu’il mettait à ranger ses troupes en bataille, à donner des ordres ou des avis, et à parcourir les rangs, il se servait d’un autre cheval que Bucéphale, qu’il ménageait, parce qu’il était déjà vieux, ne le prenant qu’au moment de combattre. Dès qu’il l’avait monté, il faisait donner le signal de la charge.

Ce jour-là, il parla assez longtemps aux Thessaliens et aux autres Grecs ; et il sentit s’augmenter encore sa confiance, en les entendant crier qu’il les menât à l’ennemi. Alors, passant sa javeline dans la main gauche, il éleva sa main droite vers le ciel, et pria les dieux en ces termes, suivant Callisthène : « Daignez, dit-il, si je suis véritablement fils de Jupiter, défendre les Grecs et assurer leurs coups. » Le devin Aristandre, vêtu de blanc et orné d’une couronne d’or, marchait à cheval à côté de lui : il fit remarquer un aigle qui volait au-dessus de la tête d’Alexandre, et dont le vol le menait droit à l’ennemi.

Cet augure remplit de courage tous ceux qui le virent : ils s’exhortent, ils s’animent les uns les autres ; la cavalerie court à l’ennemi, et la phalange se déploie dans la plaine, comme les vagues d’une mer agitée. Les premiers rangs n’avaient pu encore en venir aux mains, que déjà les Barbares étaient en fuite. Ils furent poursuivis très-vivement ; Alexandre poussa les Barbares jusqu’au milieu de leur corps de bataille, où était Darius, qu’il avait aperçu de loin par-dessus les premiers rangs, au fond de son escadron royal, et qu’on reconnaissait à sa bonne mine et à sa taille avantageuse. Il était monté sur un char très-élevé ; une cavalerie nombreuse et brillante se pressait autour du char, rangée en bon ordre, et disposée à bien recevoir l’ennemi. Mais, quand Alexandre eut paru devant eux avec son air terrible, renversant les fuyards sur ceux qui tenaient encore ferme, ils furent si effrayés, que la plupart se débandèrent. Les plus braves et les plus attachés au roi se firent tuer devant lui ; et, en tombant les uns sur les autres, ils arrêtèrent la poursuite de l’ennemi ; car, dans leur chute, ils saisissaient les Macédoniens, et s’attachaient même aux pieds des chevaux. Darius se voyait menacé des plus affreux dangers : ses cavaliers, rangés devant son char, se renversaient sur lui ; il ne pouvait faire tourner le char pour se retirer ; les roues étaient retenues par le grand nombre des morts ; et les chevaux, embarrassés, cachés presque par ces monceaux de cadavres, se cabraient, et n’obéissaient plus au frein. Il abandonna son char et ses armes, monta, dit-on, sur une jument qui venait de mettre bas, et prit la fuite.

Il est vraisemblable qu’il n’aurait pas échappé à la poursuite d’Alexandre, si, dans le même instant, il ne fut arrivé de nouveaux cavaliers qu’envoyait Parménion, pour réclamer l’aide d’Alexandre, parce qu’une grande partie des ennemis tenaient encore ferme de ce côté, et ne songeaient pas à céder. En général, on reproche à Parménion de s’être montré dans cette bataille lent et sans énergie, soit que la vieillesse eût affaibli son audace, soit, comme le prétend Callisthène, par le dépit que lui causaient la puissance et l’orgueil d’Alexandre, et par jalousie pour sa gloire. Alexandre, affligé de ce second message, qui l’appelait d’un autre côté, fit sonner la retraite ; mais il n’en dit pas à ses soldats la véritable cause : il feignit qu’il était las de carnage, et que la nuit l’obligeait de cesser le combat. Mais, comme il courait à son aile gauche, qu’il croyait en danger, il apprit en chemin que les ennemis avaient été entièrement défaits et mis en fuite.

On ne douta plus, après cette grande victoire, que l’empire des Perses ne fut détruit sans ressource. Alexandre, proclamé roi de l’Asie, offrit aux dieux des sacrifices magnifiques, et donna en présent à ses amis des richesses, des maisons et des gouvernements. Mais, jaloux surtout de se montrer généreux envers les Grecs, il leur écrivit que toutes les tyrannies étaient dès ce moment abolies dans la Grèce, et que les peuples se gouverneraient désormais par leurs lois. Il manda en particulier aux Platéens qu’il ferait rebâtir leur ville, parce que leurs ancêtres avaient cédé leur territoire aux Grecs, afin d’y combattre pour la liberté commune[57]. Il envoya aux habitants de Crotone, en Italie, une partie des dépouilles, en mémoire du dévouement et de la valeur de l’athlète Phayllus, lequel, au temps des guerres médiques, quand les Italiotes[58] abandonnaient les Grecs, qu’ils croyaient perdus sans retour, équipa une galère à ses frais, et se rendit à Salamine, pour prendre sa part au péril de la Grèce. Tant Alexandre favorisait toute espèce de vertu, et gardait fidèlement le souvenir des belles actions !

Il marcha de là sur la Babylonie, qu’il eut bientôt soumise tout entière. Il admira surtout, dans la province d’Ecbatane, le gouffre d’où sort continuellement, comme d’une source inépuisable, un jet de feu ; et le torrent de naphthe[59], qui se déborde, et forme, non loin de ce gouffre, un lac considérable. Le naphthe ressemble au bitume ; il a aussi une telle analogie avec le feu, qu’avant même de toucher à la flamme, il s’allume à l’éclat seul qu’elle jette, et embrase l’air, qui se trouve entre deux. Les Barbares, pour faire connaître au roi la force du naphthe et sa nature, en arrosèrent la rue qui menait à son logement ; puis, se plaçant au bout de la traînée, ils approchèrent leurs flambeaux du fluide qu’ils avaient répandu. C’était à la nuit fermée. À peine les premières gouttes eurent pris feu, que la flamme, sans aucun intervalle sensible, se communiqua à l’autre bout avec la rapidité de la pensée ; et la rue parut embrasée dans toute sa longueur. Il y avait un certain Athénophanès, Athénien, qui faisait partie des domestiques chargés de servir le roi au bain et de lui frotter le corps d’huile, et qui s’entendait à l’amuser et à le divertir de ses affaires. Un jour qu’un jeune garçon, nommé Stéphanus, mal fait et d’une figure ridicule, mais qui chantait agréablement, se trouvait dans la chambre du bain : « Seigneur, dit Athénophanès, veux-tu que nous fassions sur Stéphanus l’essai du naphthe ? Si le feu s’allume sur lui, et qu’il ne s’éteigne pas, j’avouerai que sa force est admirable, et que rien ne la peut surmonter. » L’enfant s’offrit volontiers pour cette épreuve : à peine cette matière eut touché son corps, qu’il fut environné de flammes, et qu’il parut tout en feu. Alexandre en eut une frayeur extrême, et se vit dans un grand embarras ; et, s’il ne s’était trouvé là, par bonheur, plusieurs de ses gens, qui avaient sous la main des vases pleins d’eau pour le service du bain, le secours n’aurait pu prévenir le ravage de la flamme. Encore eut-on beaucoup de peine à éteindre le feu, qui avait gagné tout le corps de l’enfant, et Stéphanus en demeura-t-il incommodé le reste de sa vie.

Ce n’est donc pas sans vraisemblance que quelques auteurs, voulant ramener la fable à la vérité, prétendent que le naphthe est la drogue dont Médée se servit pour frotter la couronne et le voile fameux dans les tragédies ; car le feu, disent-ils, n’en sortit pas naturellement et de lui-même ; mais, dès qu’on en eut approché la flamme, elle s’y communiqua par une sorte d’attraction, avec une rapidité que l’œil n’eût pu mesurer. En effet, disent-ils encore, quand les rayons du feu et ses émanations partent de loin, les corps qu’ils touchent n’en reçoivent que lumière et chaleur ; mais, quand ils se réunissent sur des corps qui, avec une extrême sécheresse, contiennent un air subtil, une substance onctueuse et abondante, alors ils exercent leur vertu ignée, et enflamment subitement cette matière, disposée à recevoir leur action.

On n’est pas certain encore comment le naphthe est produit ; on ignore si c’est une sorte de bitume liquide[60], ou plutôt si ce n’est pas un fluide d’une nature différente, qui, coulant de ce sol naturellement gras et pénétré de feu, sert d’aliment à la flamme ; car le terrain de la Babylonie est tellement plein de feu, que fréquemment on voit les grains d’orge sauter et bondir plusieurs fois dans l’air, comme si le sol, agité par les substances ignées qu’il recèle dans son sein, avait une sorte de pouls qui le fit tressaillir : aussi, dans les grandes chaleurs, les habitants sont-ils obligés de coucher sur des outres remplies d’eau. Harpalus, qu’Alexandre laissa pour gouverner le pays, se piqua d’honneur d’embellir le palais du roi et les promenades publiques des plantes de la Grèce, et parvint à les y naturaliser toutes, excepté le lierre, que le sol repoussa constamment, et qui périt toujours sans pouvoir jamais s’y acclimater ; car le terrain est brûlant, et le lierre aime le froid.

Ces sortes de digressions, renfermées dans de justes bornes, ne déplairont pas trop peut-être aux lecteurs les plus difficiles. Alexandre, s’étant rendu maître de Suse, trouva dans le palais des rois quarante mille talents[61] d’argent monnayé, et une quantité innombrable de meubles et d’effets précieux de toute espèce, entre autres cinq mille talents[62] de pourpre d’Hermione[63], qu’on tenait entassée depuis cent quatre-vingt-dix ans, et qui conservait encore toute sa fleur et son premier éclat. Cela vient, dit-on, de ce que la teinture écarlate s’y faisait avec du miel, et la teinture en blanc avec de l’huile blanche ; on voit aujourd’hui de cette pourpre, tout aussi ancienne, qui a encore toute sa fraîcheur et toute sa vivacité. Dinon[64] rapporte que les rois de Perse faisaient venir de l’eau du Nil et de l’Ister[65], qu’ils mettaient en dépôt dans leur trésor avec leurs autres richesses, pour montrer l’étendue de leur empire, et prouver qu’ils étaient les maîtres de l’univers.

La Perse est un pays très-rude et d’un abord difficile, et qui était défendu d’ailleurs par les plus vaillants d’entre les Perses ; car c’était là que Darius s’était retiré après sa fuite. Alexandre y pénétra, en faisant un détour peu considérable, conduit par un homme qui parlait les deux langues, né qu’il était d’un père lycien et d’une mère persane. On dit que ce guide lui avait été prédit dans son enfance par la Pythie, qui lui annonça qu’un Lycien le conduirait en Perse. Il se fit là un carnage horrible des prisonniers. Alexandre, d’après ce qu’il a écrit lui-même, crut que son intérêt exigeait cette mesure rigoureuse ; et il donna l’ordre de passer tous les hommes au fil de l’épée.

Il trouva dans la Perse autant d’or et d’argent monnayé qu’à Suse : il le fit emporter, avec toutes les autres richesses, sur vingt mille mulets et cinq mille chameaux. Alexandre, en entrant dans le palais de Persépolis, vit une grande statue de Xerxès que la foule, qui se pressait pour l’accompagner, avait renversée : il s’arrêta, et, lui adressant la parole comme si elle eût été animée : « Dois-je passer outre, dit-il, et te laisser étendu par terre, pour te punir de la guerre que tu as faite aux Grecs ? ou te relèverai-je par estime pour tout ce qu’il y avait de grand et de généreux dans ton âme ? » Il resta longtemps pensif, sans rien dire, puis il passa outre. Comme ses troupes avaient besoin de se refaire, et qu’on était dans l’hiver, il séjourna quatre mois à Persépolis. La première fois qu’il s’assit sur le trône des rois de Perse, sous un dais d’or, Démaratus de Corinthe, qui aimait tendrement Alexandre, se mit, dit-on, à pleurer comme un bon vieillard : « De quelle joie vous êtes privés, s’écria-t-il, Grecs qui avez péri dans les combats, avant de voir Alexandre assis sur le trône de Darius ! »

Comme Alexandre se disposait à marcher contre Darius, il donna à ses amis un grand festin, où il se laissa aller à l’ivresse et à toute sa bonne humeur, et où les femmes mêmes vinrent boire et se réjouir avec leurs amants. La plus célèbre de ces femmes était la courtisane Thaïs, née dans l’Attique, et alors maîtresse de Ptolémée, celui qui fut depuis roi d’Égypte. Après avoir loué finement Alexandre, et s’être permis même quelques plaisanteries, elle s’avança, dans la chaleur du vin, jusqu’à lui tenir un discours assez conforme à l’esprit de sa patrie, mais bien au-dessus de son état. « Je suis bien payée, dit-elle, des peines que j’ai souffertes en errant par l’Asie, lorsque j’ai la satisfaction d’insulter aujourd’hui à l’orgueil des rois de Perse ; mais, que ma joie serait plus grande encore, s’il m’était donné, pour compléter notre fête, de brûler la maison de ce Xerxès qui brûla Athènes, et d’y mettre moi-même le feu en présence du roi ! On dirait par le monde que les femmes qui étaient dans le camp d’Alexandre ont mieux vengé la Grèce des maux que lui ont fait essuyer les Perses, que tous les généraux qui ont combattu pour elle et sur terre et sur mer. » Ce discours fut accueilli avec des cris et des applaudissements : le roi lui-même, entraîné par l’invitation et les empressements de ses amis, s’élance de table, la couronne de fleurs sur la tête, une torche à la main, et marche, suivi de tous les convives, qui vont, dansant et poussant de grands cris, environner le palais. Les autres Macédoniens, informés de ce qu’on allait faire, accouraient avec des flambeaux, pleins de joie, espérant qu’Alexandre songeait à retourner en Macédoine et ne voulait plus rester parmi les Barbares, puisqu’il brûlait et détruisait lui-même les palais des rois. Voilà, suivant les uns, comment cet incendie eut lieu ; d’autres disent qu’Alexandre mit le feu au palais, de dessein formé ; mais tous conviennent qu’il s’en repentit promptement, et ordonna de l’éteindre.

La libéralité naturelle d’Alexandre s’accrut encore, à mesure qu’augmentaient sa puissance et ses richesses ; il accompagnait ses présents de ces témoignages de bienveillance qui seuls font le véritable prix du bienfait : j’en rapporterai quelques exemples. Ariston, qui commandait les Péoniens, ayant tué un ennemi, en apporta la tête aux pieds du roi, en lui disant : « Seigneur, cette sorte de présent est récompensée parmi nous d’une coupe d’or. — Oui, d’une coupe vide, repartit Alexandre ; mais moi, je te la donne pleine de vin, et je porte ta santé. » Un soldat macédonien conduisait un mulet chargé de l’or du roi : à la fin, l’animal se trouva si fatigué, qu’il ne pouvait plus se soutenir ; le soldat mit la charge sur son dos. Alexandre, qui le vit plier sous le poids, et prêt à jeter le fardeau, apprenant ce qu’il avait fait : « Mon ami, dit-il, ne te fatigue pas plus qu’il ne faut ; fais seulement en sorte de fournir le reste du chemin, pour porter cet argent chez toi ; car je te le donne. » En général, il savait plus mauvais gré à ceux qui refusaient ses présents, qu’à ceux qui lui en demandaient. Il écrivit à Phocion qu’il ne le regarderait plus comme son ami, s’il continuait à refuser ses bienfaits. Sérapion, un des jeunes gens qui jouaient avec lui à la paume, ne lui demandait jamais rien, et Alexandre ne pensait pas à lui donner. Un jour qu’on jouait, Sérapion jetait toujours la balle aux autres joueurs : « Tu ne me la donnes donc pas, dit le roi ? — Tu ne me la demandes pas, répondit Sérapion. » Alexandre se mit à rire, et lui fit depuis beaucoup de présents. Un certain Protéas, homme plaisant, et qui, à table, divertissait le roi par ses railleries, avait encouru sa colère. Les courtisans sollicitaient son pardon ; et lui-même il le demandait avec larmes. Alexandre dit qu’il lui rendait ses bonnes grâces. « Seigneur, dit alors Protéas, donne-m’en donc d’abord un gage. » Alexandre lui fit donner cinq talents[66].

On peut juger à quel excès il portait sa libéralité envers ses amis et ses gardes, par une lettre qu’Olympias lui écrivit à ce sujet. « J’approuve fort, lui disait-elle, que tu fasses du bien à tes amis : ces libéralités t’honorent ; mais, en faisant de tous tes amis les égaux des rois, tu leur donnes le moyen de se faire une foule de partisans, et tu t’en ôtes à toi-même. » Comme Olympias revenait souvent sur cette idée, il ne communiqua plus ses lettres à personne : une fois seulement, qu’il venait d’en ouvrir une, Héphestion s’approcha, et la lut avec lui, comme il faisait pour les autres ; Alexandre le laissa lire, mais il tira du doigt son anneau, et en mit le cachet sur la bouche d’Héphestion. Mazéus, qui avait été un des plus puissants favoris de Darius, avait un fils pourvu d’une satrapie ; Alexandre lui en donna une seconde plus grande encore que la première : le jeune homme la refusa. « Seigneur, dit-il au roi, il n’y avait jadis qu’un Darius, et tu viens de faire aujourd’hui plusieurs Alexandres. » Il fit présent à Parménion de la maison de Bagoas, dans laquelle on trouva, dit-on, pour mille talents[67] des meubles de Suse. Il écrivit à Antipater de prendre des gardes, car il se tramait un complot contre sa vie. Il combla sa mère de présents ; mais il ne souffrit jamais qu’elle se mêlât des affaires, ni qu’elle s’ingérât du gouvernement. Lors qu’elle s’en plaignit, il supporta doucement sa mauvaise humeur. Un jour qu’Antipater lui avait écrit une longue lettre contre Olympias, il dit, après l’avoir lue : « Antipater ne sait pas que dix mille lettres sont effacées par une larme de mère. »

Ses courtisans, livrés à un luxe excessif, menaient une vie voluptueuse et efféminée. Agnon de Téos portait des clous d’argent à ses pantoufles ; Léonnatus faisait venir, sur plusieurs chameaux, de la poussière d’Égypte, pour s’en servir à ses exercices ; Philotas avait pour la chasse des toiles qui embrassaient un espace de cent stades[68] ; ils se servaient, pour les bains et les étuves, de précieuses essences et presque jamais d’huile ; ils traînaient à leur suite des baigneurs, des valets de chambre pour faire leurs lits. Alexandre les reprit doucement de leur folie, et d’une façon toute pleine de sagesse. « Je m’étonne, dit-il, que vous, qui avez livré tant et de si grands combats, vous oubliiez que ceux qui se sont fatigués dorment d’un sommeil plus doux que ceux qui vivent dans l’inaction. Ne voyez-vous pas, en comparant votre genre de vie avec celui des Perses, que rien n’est plus servile que le luxe et la mollesse, et rien plus royal que le travail ? Et d’ailleurs, comment pourra-t-il s’assujettir à panser lui-même son cheval, à fourbir sa lance et son casque, celui qui aura perdu l’habitude d’employer ses mains au soin de son propre corps, qui le touche de si près ? Ignorez-vous, dit-il encore, que le moyen de rendre la victoire durable, c’est de ne pas imiter les vaincus ? » Dès ce moment, il se livra avec plus de passion que jamais aux fatigues de la guerre et de la chasse, et s’exposa sans ménagement aux plus grands dangers. Aussi, un envoyé de Lacédémone l’ayant vu terrasser un lion énorme : « Alexandre, dit-il, tu as glorieusement disputé au lion la royauté. » Cratère consacra dans le temple de Delphes, par un monument, le souvenir de cette chasse : c’étaient des statues de bronze, représentant le lion et les chiens, et Alexandre qui terrassait le lion, et lui-même allant au secours du roi. Les statues d’Alexandre et de Cratère avaient été sculptées par Lysippe, celles des animaux par Léocharès.

C’est ainsi qu’Alexandre bravait le péril, pour s’exercer à la vertu et y exercer les autres ; mais ses amis, amollis par le faste et les richesses, ne rêvaient que repos et délices ; ils ne pouvaient plus supporter la fatigue des voyages et des expéditions militaires : ils en vinrent même jusqu’à murmurer contre Alexandre, et à mal parler de lui. Il souffrit d’abord ces plaintes avec une extrême douceur : « C’est chose royale, disait-il, quand on fait le bien, d’entendre dire du mal de soi[69]. » Il continuait cependant à faire éclater, jusque dans ses moindres bienfaits, son affection et son estime pour ses amis : en voici quelques traits. Il écrivit à Peucestas pour se plaindre de ce qu’ayant été mordu par un ours, il avait fait part à ses amis de son accident et ne lui en avait rien mandé. « Maintenant du moins, ajoutait-il, fais-moi savoir l’état de ta santé, et si quelques-uns de ceux qui chassaient avec toi ne t’a pas abandonné dans le péril, afin que je l’en punisse. » Héphestion était absent pour quelques affaires : « Nous nous amusions, moi et mes amis, lui écrivit Alexandre, à la chasse de Tichneumon ; Cratère s’est trouvé devant la javeline de Perdiccas, et a eu les deux cuisses percées. » Peucestas ayant été guéri d’une maladie, Alexandre écrivit au médecin Alexippus, pour l’en remercier. Dans une maladie de Cratère, le roi, pendant son sommeil, eut une vision, d’après laquelle il fit des sacrifices pour sa guérison, et lui ordonna d’en faire de son côté. Il écrivit en même temps au médecin Pausanias, qui voulait purger le malade avant avec de l’ellébore, pour lui témoigner son inquiétude, et lui recommander de prendre bien garde à la médecine qu’il lui donnerait. Il fit mettre en prison Éphialte et Cissus, qui les premiers lui apprirent la fuite d’Harpalus, persuadé qu’ils calomniaient ce personnage. On avait dressé, par son ordre, une liste des vieillards et des infirmes qui devaient avoir leur congé : Eurylochus d’Égées s’était fait inscrire sur le rôle des invalides ; mais ensuite, convaincu de n’avoir aucune infirmité, il avoua qu’il s’était épris d’amour pour Télésilla, qui s’en retournait, et qu’il avait voulu l’accompagner jusqu’à la mer. Et de quelle condition est cette femme, demanda Alexandre ? Eurylochus lui répondit que c’était une courtisane de condition libre. « Eurylochus, dit alors Alexandre, je veux bien favoriser ton amour ; mais, puisque Télésilla est de condition libre, vois comment nous pourrons, ou par nos présents ou par nos discours, lui persuader de rester. »

On ne peut s’empêcher d’admirer Alexandre, en le voyant porter jusqu’à de si petits détails ses attentions pour ses amis. Par exemple, il ordonna de faire la recherche la plus exacte d’un esclave de Séleucus, qui s’était enfui en Cilicie ; il loua Peucestas d’avoir fait arrêter Nicon, un des esclaves de Cratère ; il écrivit à Mégabyze de faire son possible pour prendre un esclave qui s’était réfugié dans un temple, de l’engager, s’il le pouvait, à sortir de son asile, mais de ne pas mettre la main sur lui tant qu’il y serait. Dans les commencements de son règne, quand il jugeait des affaires criminelles, il bouchait, dit-on, avec sa main une de ses oreilles pendant que l’accusateur parlait, afin de la conserver libre de toute prévention pour entendre l’accusé. Mais son naturel s’aigrit dans la suite, par le grand nombre d’accusations qu’on portait devant lui : il en trouva tant de vraies, qu’elles lui firent croire celles même qui étaient fausses. Ce qui le mettait surtout hors de lui-même, et le rendait dur et inexorable, c’était d’apprendre qu’on avait mal parlé de lui ; car sa réputation lui était plus chère que la vie et l’empire mêmes.

Cependant il se mit à la poursuite de Darius, s’attendant à livrer de nouveaux combats ; mais, informé que Bessus s’était rendu maître de la personne du roi, il renvoya les Thessaliens dans leur pays, et leur donna, outre leur solde, une gratification de deux mille talents[70]. La poursuite fut longue et pénible : il fit à cheval, en onze jours, trois mille trois cents stades[71]. La fatigue, et surtout la disette d’eau, avaient mis sur les dents presque tous ses compagnons. Un jour, il rencontra des Macédoniens qui venaient de la rivière, et portaient de l’eau dans des outres sur des mulets. Dès qu’ils virent Alexandre, à l’heure de midi, cruellement tourmenté par la soif, ils remplirent d’eau un casque, et la lui offrirent. Alexandre leur demanda à qui ils portaient cette eau. « À nos enfants, répondirent-ils ; mais nous en aurons assez d’autres, pourvu que tu vives, si nous perdons ceux-ci. » Il prit le casque de leurs mains, sur cette parole ; mais, comme il eut vu, en regardant autour de lui, tous ses cavaliers, la tête penchée en avant, les yeux fixés sur cette boisson, il rendit le casque, sans goûter à l’eau, et remercia ceux qui la lui avaient offerte. « Si je bois seul, dit-il, ces gens-ci perdront courage. » Les cavaliers, admirant sa tempérance et sa grandeur d’âme, lui crièrent de les mener partout où il voudrait, et fouettèrent leurs chevaux. Il n’y avait plus pour eux ni lassitude ni soif, enfin ils ne se croyaient pas mortels, tant qu’ils auraient un tel roi à leur tête.

Ils avaient tous le même désir de le suivre ; mais il n’y en eut que soixante, dit-on, qui arrivèrent avec lui au camp des ennemis. Là, ils passent par-dessus des tas d’or et d’argent répandus à terre, pénètrent à travers une quantité de chariots remplis de femmes et d’enfants, qui n’avaient pas de conducteurs, et courent à toute bride vers les escadrons les plus avancés, où ils pensaient trouver Darius. Ils le découvrirent à la fin, couché dans son char, le corps percé de javelots, et sur le point d’expirer. Dans cet état, il demanda à boire ; et, ayant bu de l’eau fraîche, il dit à Polystratus, qui la lui avait donnée : « Mon ami, c’est pour moi le comble du malheur, d’avoir reçu un bienfait, et de ne pouvoir le reconnaître ; mais Alexandre t’en donnera la récompense ; et les dieux récompenseront Alexandre de l’humanité avec laquelle il a traité ma mère, ma femme et mes enfants : mets pour moi ta main dans la sienne, comme un gage de ma reconnaissance. » En finissant ces mots, il prit la main de Polystratus, et il expira. Alexandre arriva dans ce moment, et donna les marques d’une vive douleur ; il détacha son manteau, et en enveloppa le corps. Dans la suite, s’étant saisi de Bessus, il le punit du dernier supplice : il fit courber, avec effort, deux arbres droits l’un vers l’autre ; on attacha à chacun des arbres une partie du corps de Bessus, et on laissa reprendre aux deux arbres leur situation naturelle : ils se redressèrent avec violence, et emportèrent chacun les membres qui y étaient attachés. Alexandre ordonna ensuite qu’on embaumât le corps de Darius avec toute la magnificence due à son rang ; après quoi il le renvoya à sa mère, et reçut son frère Oxathrès au nombre de ses amis.

Il descendit dans l’Hyrcanie avec l’élite de son armée. Il y vit une mer[72] qui paraissait aussi grande que le Pont-Euxin, mais dont l’eau était plus douce que celle des autres mers. Il ne put obtenir, sur la nature de cette mer, aucun renseignement certain : il conjectura seulement que c’était un lac formé par l’écoulement du Palus-Méotide. Cependant les physiciens ont connu, à cet égard, la vérité ; car, bien des années avant l’expédition d’Alexandre, ils ont rapporté que cette mer, nommée Hyrcanienne ou Caspienne, est le plus septentrional des quatre golfes que forme la mer extérieure en s’enfonçant dans les terres[73]. Ce fut là que quelques Barbares, ayant rencontré ceux qui conduisaient son cheval Bucéphale, le leur enlevèrent. Cette perte l’affecta vivement : il envoya sur-le-champ un héraut les menacer, s’ils ne lui renvoyaient son cheval, de les passer tous au fil de l’épée, eux, leurs femmes et leurs enfants. Les Barbares le lui ramenèrent, et remirent leurs villes à sa discrétion. Alexandre les traita tous avec humanité, et paya la rançon du cheval à ceux qui l’avaient pris.

De l’Hyrcanie il entra dans la Parthie ; et, comme il s’y trouvait de loisir, il prit pour la première fois l’habillement des Barbares, soit qu’il crût que cette conformité aux lois et aux coutumes du pays serait le plus puissant moyen d’en apprivoiser les habitants, soit qu’il cherchât à sonder les Macédoniens sur l’usage de l’adoration qu’il voulait introduire parmi eux, en les accoutumant peu à peu à changer leurs mœurs nationales contre les manières des vaincus. Toutefois, il n’adopta pas tout le costume des Mèdes, qui était par trop étrange et barbare : il ne prit ni les larges braies, ni la robe traînante, ni la tiare ; il se fit un habillement qui tenait le milieu entre celui des Perses et celui des Mèdes, moins fastueux que le dernier, mais plus majestueux que l’autre. Il ne s’en servit d’abord que lorsqu’il parlait aux Barbares, ou quand il était en particulier avec ses plus intimes amis. Il le porta ensuite quand il sortait en public, ou chez lui quand il donnait ses audiences. Ce spectacle affligeait vivement les Macédoniens ; mais l’admiration dont ils étaient remplis pour ses autres vertus les rendait indulgents sur ce qu’il donnait au plaisir et à la vanité, lui qui, déjà couvert de cicatrices, venait encore d’être blessé d’une flèche, qui lui avait cassé et fait tomber le petit os de la jambe ; qui, dans une autre occasion, avait été frappé au col d’une pierre, dont le coup lui avait causé un long éblouissement ; et qui ne cessait, malgré tous ces accidents, de s’exposer, sans ménagement, au danger.. Tout récemment encore, il avait passé le fleuve Orexartès[74], qu’il prenait pour le Tanaïs ; il avait mis en fuite les Scythes, et les avait poursuivis pendant plus de cent stades[75], tout incommodé qu’il fût par la dysenterie. C’est là que la reine des Amazones le vint trouver, s’il faut en croire la plupart des historiens, entre autres Clitarque, Polycritus, Antigène, Onésicritus et Ister ; mais Aristobule, Charès de Théangèle[76], Ptolémée, Anticlide, Philon le Thébain, Philippe de Théangèle, et, avec eux, Hécatée d’Érétrie, Philippe le Chalcidien et Duris de Samos, assurent que cette visite est une pure fable. Alexandre lui-même semble autoriser leur sentiment dans une de ses lettres à Antipater, où il fait un récit exact et détaillé de ce qui s’était passé dans cette expédition : il dit que le roi scythe lui offrit sa fille en mariage ; mais il ne fait point mention d’Amazone. On ajoute que, plusieurs années après, Onésicritus lisant à Lysimachus, qui était déjà roi, son quatrième livre, dans lequel il raconte la visite de l’Amazone, Lysimachus lui dit en souriant : « Et moi, où étais-je donc alors ? » Au reste, qu’on croie ce fait ou qu’on le rejette, on n’en aura ni plus ni moins d’admiration pour Alexandre.

Comme il craignait que les Macédoniens ne se rebutassent, et ne voulussent plus le suivre dans ce qui lui restait à faire de son expédition, il laissa dans leurs quartiers la plus grande partie de ses troupes, et poussa en avant dans l’Hyrcanie, accompagné de l’élite de son armée, au nombre de vingt mille hommes de pied et de trois mille chevaux. « Jusqu’à présent, dit-il, les Barbares ne nous ont vus qu’en songe ; si, contents d’avoir jeté l’alarme dans l’Asie, nous nous en retournons en Macédoine, ils vont tomber sur nous comme sur des femmes. Cependant, ajouta-t-il, je permets de se retirer à tous ceux qui le voudront ; mais je prendrai contre eux les dieux à témoin que, lorsque je pouvais soumettre la terre entière aux Macédoniens, ils m’ont abandonné, moi, mes amis et ceux qui avaient voulu partager ma fortune. » Ce sont là à peu près les propres termes dont il se sert dans sa lettre à Antipater ; il dit, en outre, qu’aussitôt qu’il eut fini de parler, ils s’écrièrent tous qu’il pouvait les mener en quelque lieu que ce fut du monde habité.

Dès que cet essai eut réussi sur les premiers, il ne fut pas difficile d’entraîner la multitude, qui suivit sans peine leur exemple. Alors Alexandre se rapprocha davantage des mœurs des Barbares, qu’il s’appliqua à modifier aussi par l’introduction d’usages macédoniens, dans la pensée que ce mélange et cette communication réciproque des mœurs des deux peuples, en cimentant leur bienveillance mutuelle, contribuerait plus que la force à affermir sa puissance, quand il se serait éloigné des Barbares. Il choisit donc parmi eux trente mille enfants, qu’il fit instruire dans les lettres grecques, et former aux exercices militaires des Macédoniens : il leur donna plusieurs maîtres chargés de diriger leur éducation. Pour son mariage avec Roxane, l’amour seul en forma le lien. Il l’avait vue dans un festin, chez Chortanus[77], et s’était épris de sa beauté et de ses charmes. Cependant cette alliance parut assez convenable à l’état présent des affaires : elle inspira aux Barbares beaucoup plus de confiance en lui ; et ils conçurent une vive affection pour Alexandre, en le voyant porter si loin la continence, que, la seule femme dont il fût devenu amoureux, il n’avait voulu l’approcher qu’en légitime mariage.

Héphestion et Cratère étaient les deux meilleurs amis qu’il eût : le premier l’approuvait en tout, et se conformait aux nouvelles manières qu’il avait adoptées ; l’autre restait toujours attaché aux usages de son pays. Alexandre se servait d’Héphestion pour faire connaître ses volontés aux Barbares, et de Cratère pour traiter avec les Grecs et les Macédoniens. En général, il avait plus d’amitié pour le premier, et plus d’estime pour le second, persuadé, comme il le disait souvent, qu’Héphestion aimait Alexandre, et que Cratère aimait le roi. Aussi Héphestion et Cratère nourrissaient-ils l’un contre l’autre une jalousie secrète, et qui dégénérait souvent en des querelles très-vives. Un jour, dans l’Inde, ils en vinrent aux mains, et tirèrent l’épée : leurs amis respectifs venaient pour les soutenir ; mais Alexandre accourut, réprimanda publiquement Héphestion, le traita d’imprudent et d’étourdi, et qui ne sentait pas que, si on lui ôtait Alexandre, il ne serait plus rien. Il fit aussi, mais en particulier, des reproches amers à Cratère ; puis, après les avoir réconciliés ensemble, il leur jura, par Jupiter Ammon et par les autres dieux, que, quoiqu’ils fussent les deux hommes qu’il chérissait le plus, s’il apprenait qu’ils eussent encore eu quelque querelle, il les tuerait tous deux, ou du moins celui qui aurait commencé la dispute. On assure que, depuis cette menace, ils ne dirent ni ne firent plus rien l’un contre l’autre, même en plaisantant.

Philotas, fils de Parménion, jouissait parmi les Macédoniens d’une grande considération : il la devait à son courage et à sa patience dans les travaux ; personne, après le seul Alexandre, n’était si libéral, ni si tendrement attaché à ses amis. Un d’entre eux lui ayant un jour demandé de l’argent, il dit qu’on lui en donnât. Son intendant répondit qu’il n’en avait pas : « Hé quoi ! dit Philotas, n’as-tu donc ni vaisselle d’argent ni aucun autre meuble ? » Mais, plein de faste et de hauteur, il faisait pour ses habits et son équipage plus de dépenses qu’il ne convenait à un particulier. Alors même il affectait dans toutes ses manières une grandeur et une magnificence bien au-dessus de son état, sans y mettre ni mesure ni grâce, d’un air gauche et déplacé ; et il se rendit suspect, et excita contre lui l’envie. Aussi, son père Parménion lui disait-il quelquefois : « Mon fils, fais-toi plus petit. » Depuis longtemps on le décriait auprès d’Alexandre. Lorsque, après la défaite de Darius en Cilicie, on s’empara des trésors qui étaient à Damas, il se trouva, parmi les prisonniers qu’on amena dans le camp, une jeune femme de Pydna, nommée Antigone, remarquable par sa beauté : Philotas l’avait eue en partage ; jeune et amoureux, il laissait échapper devant elle, lorsqu’il était pris de vin, des propos ambitieux et des fanfaronnades de soldat : il s’attribuait à lui-même et à son père les plus belles actions de toute cette guerre ; il appelait Alexandre un jeune homme, et qui devait à leurs services le titre de roi. Cette femme rapporta ces propos à un de ses amis, celui-ci à un autre, comme il arrive toujours ; et ils parvinrent jusqu’à Cratère, qui prit Antigone, et la mena secrètement à Alexandre. Le roi, ayant tout su d’elle-même, lui ordonna de continuer ses relations avec Philotas, et de venir lui rendre compte de tout ce qu’elle aurait entendu. Philotas, qui ne se doutait pas de ce piège, vivait avec Antigone dans la même intimité ; et, par ressentiment ou par vanité, il tenait tous les jours, sur le compte du roi, les propos les plus indiscrets. Bien qu’Alexandre eut en main de fortes preuves contre Philotas, il attendit cependant avec patience et sans rien dire, soit par la confiance qu’il avait dans l’attachement de Parménion pour sa personne, soit qu’il craignît leur réputation et leur puissance.

Vers ce même temps, un Macédonien nommé Linnus, de Chalestra, forma contre Alexandre une conspiration, dans laquelle il voulait faire entrer un jeune homme appelé Nicomachus, qu’il aimait avec passion. Le jeune homme s’y étant refusé, il fit part de ce complot à son frère Balinus, qui sur-le-champ alla trouver Philotas, et le pressa de les introduire auprès d’Alexandre, alléguant qu’ils avaient à lui communiquer des choses importantes, et dont il fallait qu’il fut promptement instruit. Philotas, je ne sais pourquoi, car on n’a sur cela rien de certain, refusa de les y conduire, sous prétexte que le roi était occupé d’affaires de plus grande importance. Un second refus leur rendit Philotas suspect, et ils s’adressèrent à un autre, qui les introduisit auprès d’Alexandre. Ils révèlent au roi la conjuration de Linnus, et lui parlent ensuite, comme en passant, du peu d’attention que Philotas avait donné aux démarches qu’ils avaient faites par deux fois auprès de lui. Alexandre fut très-irrité de cette conduite ; mais, quand on vint lui dire que l’officier chargé d’arrêter Linnus l’avait tué, parce qu’il s’était mis en défense, il fut encore plus troublé, par la pensée que cette mort lui enlevait les preuves de la conspiration. Son ressentiment contre Philotas enhardit ceux qui haïssaient de longue main celui-ci : ils commencèrent à dire ouvertement que c’était, de la part du roi, une étrange insouciance, de croire qu’un Linnus, un misérable Chalestrien, eut formé seul une entreprise si hardie ; qu’il n’était que le ministre ou plutôt l’instrument passif d’une main plus puissante ; qu’il fallait, pour trouver la source de la conjuration, remonter à ceux qui avaient le plus d’intérêt à ce qu’elle restât secrète.

Quand ils virent qu’Alexandre ouvrait l’oreille aux soupçons qu’on voulait lui donner, ils accumulèrent les accusations contre Philotas. À la fin, il fut arrêté, et appliqué à la torture en présence des amis du roi : Alexandre lui-même était caché derrière une tapisserie, d’où il pouvait tout entendre ; et, comme Philotas adressait à Héphestion les prières les plus basses et implorait sa pitié : « Hé quoi ! dit Alexandre, efféminé et lâche comme tu es, as-tu bien pu, Philotas, concevoir un projet si audacieux ? » Philotas n’eut pas été plutôt mis à mort, qu’Alexandre envoya des gens en Médie pour tuer Parménion. Ce capitaine avait eu une grande part aux exploits de Philippe ; seul, ou du moins plus qu’aucun des anciens amis du roi, il avait excité Alexandre à passer en Asie ; des trois fils qu’il avait, il en avait vu mourir deux avant lui dans les combats, et il périt avec le troisième. Ces cruelles exécutions rendirent Alexandre redoutable à la plupart de ses amis, et surtout à Antipater, qui dépêcha secrètement vers les Étoliens, pour faire alliance avec eux. Les Étoliens craignaient Alexandre, parce que le roi, en apprenant qu’ils avaient ruiné la ville des Œniades[78], avait dit que ce ne seraient pas les enfants des Œniades, mais lui-même qui punirait les Étoliens.

Peu de temps après arriva le meurtre de Clitus, action qui paraît, au simple récit, plus barbare que la mort de Philotas, mais qui, du moins, considérée dans sa cause et dans ses circonstances, ne fut pas commise de dessein prémédité : ce fut l’effet d’une fatale aventure ; et la colère et l’ivresse du roi fournirent l’occasion à la mauvaise destinée de Clitus. Voici comment le fait se passa. Des habitants des provinces maritimes avaient apporté au roi des fruits de la Grèce. Alexandre, émerveillé de leur fraîcheur et de leur beauté, fit appeler Clitus, pour les lui montrer et lui en donner sa part. Clitus faisait un sacrifice à ce moment : il s’empressa de le quitter, pour se rendre aux ordres du roi ; et trois des moutons sur lesquels on avait déjà fait les effusions sacrées le suivirent. Quand Alexandre sut cette particularité, il consulta les devins Aristandre et Cléomantis le Lacédémonien, qui déclarèrent que c’était un très-mauvais signe[79]. Le roi ordonna aussitôt qu’on fît des sacrifices pour la vie de Clitus ; d’autant qu’il avait eu lui-même, durant son sommeil, trois jours auparavant, une vision étrange à son sujet. Il avait cru le voir, revêtu d’une robe noire, assis au milieu des enfants de Parménion, qui tous étaient morts. Quoi qu’il en soit, Clitus n’avait pas attendu la fin de son sacrifice : il vint sur-le-champ souper chez le roi, qui avait ce jour-là sacrifié aux Dioscures. On avait déjà bu avec excès, lorsqu’on chanta des vers d’un certain Pranichus, ou, suivant d’autres, Piérion[80], où les capitaines macédoniens qui venaient d’être battus par les Barbares étaient couverts de honte et de ridicule. Les plus âgés des convives, indignés d’une pareille insulte, blâmaient également et le poète et celui qui chantait ses vers ; mais Alexandre et ses favoris prenaient plaisir à les entendre : ils ordonnèrent au musicien de continuer. Clitus, déjà échauffé par le vin, et qui était d’un naturel âpre et fier, se laissa aller atout son emportement : « C’est une indignité, s’écria-t-il, d’outrager ainsi, en présence de Barbares, et de Barbares ennemis, des Macédoniens qui ont été malheureux, mais qui valent beaucoup mieux que ceux qui les insultent. » Alexandre lui ayant dit qu’il plaidait sa propre cause, en appelant malheur ce qui n’était que lâcheté, Clitus se leva brusquement : « C’est pourtant cette lâcheté, répliqua-t-il, qui t’a sauvé la vie, lorsque, tout fils des dieux que tu es, tu tournais déjà le dos à l’épée de Spithridate. C’est le sang des Macédoniens, ce sont leurs blessures qui t’ont fait si grand, que, répudiant Philippe, tu veux à toute force te donner Ammon pour père. » Alexandre, vivement piqué de ce reproche : « Scélérat, s’écria-t-il, espères-tu te bien trouver des propos que tu tiens tous les jours contre moi pour exciter les Macédoniens à la révolte ? — En effet, Alexandre, repartit Clitus, ne nous trouvons-nous pas à merveille de recevoir de pareils salaires de nos travaux ? Ah ! nous envions le bonheur de ceux qui sont morts avant d’avoir vu les Macédoniens déchirés par les verges des Mèdes, et obligés, pour avoir accès auprès de leur roi, d’implorer la protection des Perses ! »

Ces paroles sans ménagement font lever Alexandre de sa place, l’injure à la bouche ; mais les plus vieux s’efforcent d’apaiser le tumulte. Alexandre, se tournant alors vers Xénodochus de Cardie et Artémius le Colophonien : « Ne vous semble-t-il pas, leur dit-il, que les Grecs sont, au milieu des Macédoniens, comme des demi-dieux parmi des bêtes sauvages ? » Clitus, au lieu de céder, s’écrie qu’Alexandre n’a qu’à parler tout haut : « Sinon, dit-il, qu’il n’invite point à sa table des hommes libres et pleins de franchise ; qu’il vive avec des Barbares et des esclaves, qui adoreront sa ceinture persienne et sa robe blanche. » Alexandre, ne possédant plus sa colère, lui jette à la tête une des pommes qui étaient sur la table, et cherche son épée ; mais Aristophanès, un de ses gardes du corps, avait eu la précaution de l’ôter. Tous les autres convives l’entourent, et le conjurent de se calmer. Mais il s’arrache de leurs mains, il appelle ses écuyers d’une voix forte, en langage macédonien, ce qui était le signe d’un grand mouvement ; et il ordonne au trompette de sonner l’alarme. Comme celui-ci différait, et refusait même d’obéir, le roi lui donna un coup de poing au visage. Cet homme fut depuis en haute estime, comme ayant seul empêché que le camp ne prît l’alarme. Clitus ne rabattait rien de sa fierté ; ses amis l’obligèrent, quoique avec peine, à sortir de la salle ; mais il y rentra sur-le-champ par une autre porte, en prononçant, avec autant d’audace que d’irrévérence, ce vers de l’Andromaque d’Euripide[81] :

Grands dieux, quelle mauvaise coutume s’établit dans la Grèce !


Alexandre désarme un de ses gardes ; et, voyant Clitus passer à côté de lui en ouvrant la portière, il lui passe la javeline au travers du corps. Clitus pousse un profond soupir, semblable à un mugissement, et tombe mort aux pieds du roi.

Alors Alexandre revient à lui-même ; et, comme ses amis restaient dans un morne silence, il arrache la javeline du corps de Clitus et veut s’en frapper à la gorge ; mais ses gardes lui arrêtèrent la main, et l’emportèrent de force dans sa chambre. Il passa toute la nuit et le jour suivant à fondre en larmes ; et, quand il n’eut plus la force de crier et de se lamenter, il resta étendu par terre sans proférer une parole, et poussant de profonds soupirs. Ses amis, qui craignaient les suites de ce silence obstiné, forcèrent la porte, et entrèrent dans la chambre. Il ne fit aucune attention à leurs discours ; mais le devin Aristandre lui rappela la vision qu’il avait eue au sujet de Clitus et le prodige dont il avait été témoin, comme des preuves qu’il n’y avait dans tout cet événement que l’accomplissement des arrêts de la destinée : cela parut un peu le soulager. Alors on fit entrer Callisthène le philosophe, parent d’Aristote, et Anaxarchus l’Abdéritain. Callisthène essaya doucement de le calmer, en invoquant les principes de la morale, et prit des détours pour s’insinuer dans son esprit, sans aigrir sa douleur. Mais Anaxarchus, qui s’était ouvert, dès son entrée dans la philosophie, une route nouvelle, et qui avait la réputation de dédaigner et de mépriser tous les autres philosophes, fut à peine entré dans la chambre du roi, que, prenant un ton très-haut : « Le voilà donc, dit-il, cet Alexandre sur qui le monde a aujourd’hui les yeux ouverts ! Le voilà étendu à terre comme un esclave, fondant en larmes, craignant les lois et la censure des hommes, lui qui doit être pour eux la loi même et la règle de la justice ! Pourquoi a-t-il donc vaincu ? Est-ce pour commander, pour régner en maître, ou pour se laisser maîtriser par une vaine opinion ? Ne sais-tu pas, ajouta-t-il, que la Justice et Thémis sont assises aux côtés de Jupiter ? et qu’est-ce à dire, sinon que toutes « les actions du prince sont justes et légitimes ? » Anaxarchus, par ces discours et par d’autres semblables, allégea la douleur du roi ; mais il le rendit plus vaniteux et plus injuste. Du reste, il s’insinua merveilleusement dans ses bonnes grâces, et le dégoûta de plus en plus de la conversation de Callisthène, dont l’austérité avait déjà si peu d’attraits pour Alexandre.

Un jour, à table, la conversation tomba sur les saisons et sur la température de l’air : Callisthène trouvait, comme bien d’autres, que ce climat était plus froid que celui de la Grèce, et que les hivers y étaient plus rudes. Anaxarchus soutenait avec obstination le contraire. « Tu ne saurais disconvenir, dit Callisthène, que nous ne soyons dans un climat plus froid ; car, en Grèce, tu passais l’hiver vêtu d’un simple manteau ; et ici, te voilà enveloppé, à table, de trois gros tapis. » Anaxarchus fut vivement piqué de cette réponse. De plus, les autres sophistes et les flatteurs d’Alexandre étaient mortifiés de voir Callisthène recherché des jeunes gens pour son éloquence, et non moins agréable aux vieillards par sa conduire réglée, grave et modeste, et qui confirmait le motif qu’on donnait à son voyage en Asie : il n’était venu, disait-on, trouver Alexandre que dans le dessein d’obtenir le rappel de ses concitoyens exilés et le rétablissement de sa patrie[82]. Quoique sa réputation fût la principale cause de l’envie qu’on lui portait, il donna pourtant lieu quelque-fois aux calomnies de ses ennemis : il refusait souvent les invitations du roi ; et, lorsqu’il allait à ses festins, son silence et sa gravité faisaient assez connaître qu’il n’approuvait pas ce qui s’y faisait, et qu’il n’y prenait aucun plaisir. Aussi Alexandre disait-il de lui :

Je hais le philosophe qui n’est pas sage pour lui-même[83].

Un jour que Callisthène soupait chez Alexandre avec un grand nombre de convives, on le pria de faire, la coupe à la main, l’éloge des Macédoniens : il traita ce sujet avec tant d’éloquence, que tous les assistants, s’étant levés de table, battirent des mains à l’envi, et lui jetèrent les couronnes. Alors Alexandre : « Quand on prend pour ses discours, comme dit Euripide[84],

Une magnifique matière, ce n’est pas grande merveille d’être éloquent


« Mais montre-nous, ajouta-t-il, le pouvoir de ton éloquence, en blâmant les Macédoniens, afin qu’instruits de leurs fautes, ils en deviennent meilleurs. » Alors Callisthène, chantant la palinodie, s’exprima en toute franchise sur les déportements des Macédoniens : il fit voir que les divisions des Grecs avaient été la seule cause de l’agrandissement et de la puissance de Philippe ; et il finit en rappelant ce vers[85] :

Dans la sédition, le plus scélérat lui-même a sa part aux honneurs.

Ce discours remplit les Macédoniens d’une haine furieuse et implacable ; et Alexandre dit que Callisthène avait donné moins des preuves de son talent, que de son animosité contre les Macédoniens.

Voilà, suivant Hermippus, le récit que Stroïbus, le lecteur de Callisthène, avait fait à Aristote. Callisthène, dit le même écrivain, qui voyait qu’il s’était aliéné l’esprit du roi, lui dit deux ou trois fois à lui-même, en le quittant :

Patrocle est mort aussi, qui valait bien mieux que toi[86].


Aristote n’eut donc pas tort de dire que Callisthène avait une puissante et noble éloquence, mais qu’il manquait de jugement. Pourtant son refus persévérant, et digne d’un vrai philosophe, de rendre au roi l’adoration qu’il exigeait, son courage à dire publiquement ce qui indignait, dans le secret de l’âme, les plus honnêtes et les plus vieux des Macédoniens, épargnèrent aux Grecs une grande honte, et à Alexandre lui-même une honte plus grande encore, en le faisant renoncer à de pareils hommages ; mais Callisthène se perdit, parce qu’il eut l’air de forcer le roi plutôt que de le persuader.

Charès de Mitylène raconte que, dans un banquet, Alexandre, après avoir bu, présenta la coupe à un de ses amis ; celui-ci, l’ayant prise, se leva, se tourna du côté de l’autel des dieux domestiques, but la coupe, et, après avoir donné un baiser au roi, se remit à table. Tous les autres convives firent successivement ce qu’il venait de faire. Callisthène reçut la coupe à son tour, pendant qu’Alexandre s’entretenait avec Héphestion et ne prenait pas garde à lui : il la boit, et va, comme les autres, pour donner un baiser au roi. Mais Démétrius, surnommé Phidon, ayant dit à Alexandre : « Seigneur, ne le baise point, car il est le seul qui ne t’ait pas adoré ; » le roi détourna la tête pour ne pas recevoir son baiser. « Eh bien ! dit tout haut Callisthène, je m’en irai avec un baiser de moins que les autres. » Cette parole indisposa le roi contre lui : aussi Alexandre ne manqua-t-il pas d’en croire Héphestion disant que Callisthène lui avait promis d’adorer le roi, et qu’il avait manqué à sa parole. Des Lysimachus et des Agnon aggravèrent encore l’accusation, en assurant que le sophiste allait se glorifiant partout du refus qu’il avait fait d’adorer Alexandre, comme s’il eût détruit la tyrannie ; que les jeunes gens couraient après lui, et s’attachaient à sa personne comme au seul homme qui fût libre au milieu de tant de milliers d’esclaves. Aussi, quand la conspiration d’Hermolaüs contre Alexandre eut été découverte, les plus calomnieuses imputations trouvèrent-elles créance contre Callisthène. Hermolaüs lui avait demandé comment il pourrait devenir le plus célèbre des hommes ; et Callisthène aurait répondu : « En tuant le plus célèbre. » Pour exciter Hermolaüs au complot, il lui aurait dit de ne pas avoir peur du lit d’or, et de se souvenir qu’il avait affaire à un homme sujet aux maladies et aux blessures.

Cependant, nul des complices d’Hermolaüs, au milieu même des plus cruels tourments, ne nomma Callisthène ; bien plus, Alexandre lui-même, en écrivant tout de suite à Cratère, à Attalus et à Alcétas les détails de la conjuration, dit que les jeunes gens, appliqués à la torture, ont déclaré qu’ils étaient seuls les auteurs du complot, et que nul autre qu’eux n’en avait le secret. Mais depuis, dans une lettre à Antipater, il accuse Callisthène de complicité. « Les jeunes gens, dit-il, ont été lapidés par les Macédoniens ; mais je punirai moi-même le sophiste, et ceux qui l’ont envoyé, et ceux qui ont reçu les conspirateurs dans leurs villes. » Il mit ouvertement par là en évidence son mauvais vouloir contre Aristote, auprès duquel Callisthène avait été élevé, comme étant son proche parent, car il était fils d’Héro, nièce d’Aristote.

On parle diversement du genre de sa mort : les uns disent qu’Alexandre le fit mettre en croix ; d’autres, qu’il mourut de maladie dans sa prison. Suivant Charès, après qu’il eut été arrêté, on le garda sept mois dans les fers, pour être jugé en plein conseil, en présence d’Aristote. Mais il serait mort d’un excès d’embonpoint et de la maladie pédiculaire, vers le temps qu’Alexandre fut blessé dans un combat contre les Malles Oxydraques, peuples de l’Inde. Du reste, ceci n’arriva que bien après les événements dont nous venons de parler.

Démaratus de Corinthe, quoique déjà très-vieux, ne put résister au désir qu’il avait d’aller voir Alexandre. Il se transporta en Asie ; et, après avoir contemplé le roi : « Je plains, lui dit-il, les Grecs qui sont morts avant de t’avoir vu assis sur le trône de Darius ; ils ont été privés d’une grande satisfaction. » Démaratus ne jouit pas longtemps de la bienveillance du roi : il mourut bientôt de maladie. Alexandre lui fit de magnifiques obsèques ; et l’armée éleva en son honneur un tertre tumulaire dont le pourtour était immense, et la hauteur de quatre-vingts coudées. Ses restes furent portés jusqu’au bord de la mer sur un char à quatre chevaux superbement orné.

Alexandre, prêt à partir pour l’Inde, vit ses troupes tellement accablées de butin, qu’on pouvait à peine les mettre en mouvement. Le matin du départ, au point du jour, les chariots étant déjà chargés, il commença par brûler les siens avec ceux de ses amis, et fit ensuite mettre le feu à ceux des Macédoniens. La résolution paraissait plus dangereuse à prendre qu’elle ne fut difficile à exécuter : il y en eut fort peu qui s’en affligèrent ; tous les autres, comme saisis d’un transport divin, et poussant des cris de joie et de triomphe, donnèrent leurs bagages à ceux qui en avaient besoin, et brûlèrent, sans marchander, ou détruisirent tout ce qu’il y avait de superflu : conduite qui remplit Alexandre de confiance et d’ardeur. Mais il s’était déjà rendu terrible par la rigueur inexorable avec laquelle il châtiait l’indiscipline. Ménandre, un de ses courtisans, qu’il avait nommé commandant d’une forteresse, n’ayant pas voulu y rester, il le tua de sa propre main ; il fit aussi percer de flèches Orosdatès un des Barbares qui s’étaient révoltés.

Une brebis avait mis bas un agneau dont la tête était surmontée d’une tiare de la forme et de la couleur de celle des Perses^ laquelle portait empreints aux deux côtés deux génitoires. Alexandre s’effraya de ce prodige, et se fit purifier par les Babyloniens, qu’il menait habituellement avec lui pour ces sortes d’expiations ; il dit à ses amis que c’était pour eux plutôt que pour lui-même qu’il éprouvait ce trouble. « J’ai peur, ajouta-t-il, que la Fortune ne fasse tomber après ma mort l’empire dans les mains d’un homme lâche et sans cœur. » Mais un signe plus favorable lui donna bientôt de meilleures espérances. Un Macédonien nommé Proxénus, intendant des équipages, découvrit, en creusant sur les bords du fleuve Oxus, pour dresser la tente du roi, une source d’une liqueur grasse et visqueuse : quand on eut épuisé cette liqueur, il jaillit de la source une huile pure et claire, qui ne différait en rien de l’huile véritable pour l’odeur et pour le goût, et qui en avait absolument tout l’éclat et toute l’onctuosité. Cependant il n’y a point d’oliviers dans ce pays. Il est vrai que l’eau de l’Oxus est, dit-on, la plus onctueuse qu’il y ait, et que la peau de ceux qui s’y baignent devient grasse et huileuse. On voit, par une lettre d’Alexandre à Antipater, combien il fut charmé de cette découverte, puisqu’il la met au nombre des plus signalées faveurs qu’il eût reçues de la divinité. Ce signe présageait, selon les devins, une expédition glorieuse, mais pénible, la divinité ayant donné l’huile aux hommes pour réparer leurs forces épuisées par les fatigues.

Il courut en effet de grands dangers dans les combats qu’il livra, et il y reçut plusieurs blessures en s’exposant avec la témérité d’un jeune homme. La plus grande partie de l’armée périt par la disette des choses les plus nécessaires, et par l’intempérie du climat. Pour lui, qui se piquait de surmonter la fortune par l’audace et la force par la vertu, il ne croyait pas que rien fût imprenable à des hommes audacieux, ni qu’un rempart pût tenir défendu par des lâches. Il assiégeait la forteresse occupée par Sisiméthrès, roche très-escarpée, et presque inaccessible. Comme il vit ses soldats découragés, il s’informa, dit-on, auprès d’Oxyartès quel homme c’était que Sisiméthrès. « C’est le plus lâche des hommes, lui répondit Oxyartès. — C’est me dire, reprit Alexandre, que la roche est aisée à prendre, puisque l’homme qui y commande n’est pas en état de tenir. » En effet, il fit peur à Sisiméthrès, et se rendit maître de la roche.

Il assiégea une autre forteresse, qui n’était pas moins escarpée que celle-là, et commanda pour l’assaut les jeunes Macédoniens : l’un d’eux s’appelait Alexandre. « Toi, lui dit le roi, il te faut combattre en brave, ne fût-ce que pour faire honneur a ton nom. » Ce jeune homme tomba dans la bataille, après des prodiges de valeur ; et Alexandre s’affligea vivement de sa perte. Les Macédoniens faisaient difficulté de s’approcher de la ville appelée Nysa, dont l’abord était défendu par un fleuve très-profond ; il s’avança sur la rive : « Misérable que je suis, s’écria-t-il, de n’avoir pas appris à nager ! » Il avait déjà son bouclier à la main, et se disposait à passer. Il fit cependant cesser le combat. Bientôt arrivèrent des députés au nom des villes assiégées, qui venaient pour capituler. Ils furent d’abord très-surpris de le voir en armes, sans aucune pompe extérieure ; leur étonnement fut plus grand encore lorsqu’on eut apporté un carreau, et que le roi dit au plus âgé d’entre eux de le prendre et de s’asseoir. Cet homme se nommait Acuphis. Acuphis se sentit pénétré d’admiration devant ce procédé si plein de noblesse et d’humanité : il demanda ce qu’Alexandre exigeait d’eux pour qu’ils devinssent ses amis. « Je veux, répondit Alexandre, qu’ils te choisissent pour leur roi, et qu’ils m’envoient cent de leurs meilleurs citoyens. — Seigneur, reprit Acuphis souriant, je gouvernerai bien mieux si je t’envoie les plus méchants que si c’étaient les meilleurs. »

Taxile possédait, dit-on, dans l’Inde un royaume non moins étendu que l’Égypte, abondant en pâturages et en fruits excellents. C’était un homme sage, et qui, ayant salué Alexandre, lui dit : « Qu’avons-nous besoin, Alexandre, de nous faire la guerre, si tu n’es pas venu pour nous ôter l’eau et ce qui est nécessaire à notre nourriture ? Ce sont là les seuls objets pour lesquels les hommes ne sauraient se dispenser de combattre. Quant aux richesses et aux autres biens, si j’en ai plus que toi, je suis prêt à t’en faire part ; si j’en ai moins, je n’aurai pas honte de recevoir tes bienfaits, et je les accepterai avec reconnaissance. » Alexandre fut ravi de sa franchise, et lui dit en l’embrassant : « Crois-tu donc, Taxile, que notre entrevue se passera sans combat, et que tout se bornera à ces belles paroles, à ces démonstrations affectueuses ? Non, non ; tu n’y auras rien gagné : je veux combattre avec toi jusqu’à l’extrémité, mais par des bienfaits ; et je ne prétends pas être vaincu en courtoisie. » Il reçut de Taxile de riches présents, et lui en fit de plus considérables ; et enfin, dans un souper, il lui porta pour santé mille talents[87]) d’argent monnayé. Cette conduite déplut aux amis d’Alexandre ; mais elle lui gagna l’affection d’une foule de Barbares.

Les plus aguerris des Indiens mettaient leurs armes à la solde des villes voisines, qu’ils défendaient avec le plus grand courage. Ils tirent, dans plusieurs rencontres, beaucoup de mal à Alexandre, qui finit par leur accorder une capitulation honnête, à condition qu’ils sortiraient d’une ville où ils s’étaient renfermés. Comme ils se retiraient, il les surprit dans leur marche, et les fit tous passer au fil de l’épée. Cette perfidie est comme une tache sur la vie militaire d’Alexandre, qui avait fait la guerre jusqu’alors loyalement et en roi. Les philosophes du pays ne lui suscitèrent pas moins d’affaires que ces Indiens, soit en décriant les rois qui s’étaient unis à lui, soit en soulevant les peuples libres : aussi en fit-il pendre plusieurs.

Il a raconté lui-même, dans une de ses lettres ; ce qui se passa à la bataille contre Porus. Il y dit que l’Hydaspe séparait les deux camps ; que Porus tenait toujours ses éléphants rangés de front sur l’autre rive, pour défendre le passage ; que lui, de son côté, il faisait faire tous les jours beaucoup de bruit et de tumulte dans son camp, afin que ses soldats s’accoutumassent à ne point s’effrayer des cris des Barbares. Durant une nuit orageuse et sans lune, il prit une partie de ses gens de pied, avec l’élite de sa cavalerie, et alla, loin des ennemis, passer à une petite île : là, il fut accueilli d’une pluie violente, accompagnée d’un vent impétueux et de grands éclats de tonnerre. La mort de plusieurs de ses soldats, foudroyés devant ses yeux, ne l’empêcha pas de partir de l’île, et de gagner l’autre bord. L’Hydaspe, enflé par les pluies, coulait avec tant de rapidité, qu’il fit une grande brèche à la rive ; et les eaux s’engouffraient avec violence dans le passage qu’elles venaient de s’ouvrir. Alexandre prit pied entre les deux courants ; mais il ne se soutenait qu’à grand’peine sur ce terrain glissant et miné par les flots. Ce fut alors, dit-on, qu’il s’écria : « O Athéniens, pourriez-vous imaginer à quels périls je m’expose pour mériter vos louanges ! » C’est là du moins ce que rapporte Onésicritus ; mais Alexandre dit seulement que les Macédoniens, après avoir quitté les bateaux, traversèrent la brèche avec leurs armes, ayant de l’eau jusqu’à la poitrine. Dès qu’il eut passé l’Hydaspe, il prit les devants, avec sa cavalerie, de vingt stades[88] sur les gens de pied, dans la pensée que, si les ennemis chargeaient avec leur cavalerie, il les battrait aisément avec la sienne, et, s’ils faisaient avancer leurs gens de pied, que son infanterie aurait le temps de le rejoindre. Une de ses deux prévisions se réalisa : l’attaque commença par un corps de mille chevaux et de soixante chariots, qu’Alexandre eut culbuté en un instant : il prit tous les chariots, et tua quatre cents cavaliers.

Porus reconnut, à cette vigoureuse réception, qu’Alexandre en personne avait passé le fleuve ; alors il s’avança avec toute son armée, et ne laissa que quelques troupes sur la rive, pour défendre le passage contre le reste des Macédoniens. Alexandre n’osa pas attaquer de front les éléphants et la grande multitude des ennemis : il alla charger l’aile gauche, et fit attaquer la droite par Cœnus. Les deux ailes de Porus furent enfoncées, et se retirèrent près des éléphants, pour se rallier. La mêlée devint très-vive alors, et les ennemis ne commencèrent à prendre la fuite qu’à la huitième heure du jour. Tels sont les détails qu’a donnés dans une de ses lettres le général même qui livra la bataille. Porus avait, s’il en faut croire la plupart des historiens, quatre coudées et une spithame[89] de haut ; la taille et la grosseur du cavalier répondaient à celles de l’éléphant qu’il montait, et qui était le plus grand de l’armée. Cet éléphant montra en cette occasion une étonnante intelligence, et une sollicitude admirable pour la personne du roi : tant que Porus conserva ses forces, il le défendit avec courage, repoussant et renversant tous les assaillants ; mais, lorsqu’il sentit que Porus, couvert de dards et de blessures, s’affaiblissait peu à peu, alors, dans la crainte qu’il ne tombât, il plia les genoux, se laissa aller doucement à terre, et, avec sa trompe, il lui arracha les dards l’un après l’autre.

Porus fut pris ; et Alexandre lui demanda comment il voulait être traité. « En roi, répondit Porus. — Ne veux-tu rien de plus ? lui dit Alexandre. — Tout est compris dans ce mot, » répliqua Porus. Alexandre ne se borna pas à lui rendre son ancien royaume, sous le titre de satrape : il y ajouta plusieurs autres pays ; il subjugua les peuples libres de ces contrées, qui formaient, dit-on, quinze nations différentes, possédant cinq mille villes considérables avec un nombre infini de villages, et il les mit sous la domination de Porus. Alexandre conquit un autre pays trois fois plus grand, dont il nomma satrape Philippe, un de ses amis. Bucéphale fut percé de coups dans la bataille contre Porus, et mourut peu de temps après, comme on le traitait des blessures qu’il avait reçues. C’est ce que disent la plupart des historiens ; mais, au rapport d’Onésicritus, il mourut de fatigue et de vieillesse ; car il avait trente ans. Alexandre le regretta vivement, comme s’il eût perdu un ami, un compagnon fidèle. Il bâtit en son honneur, sur les bords de l’Hydaspe, une ville qu’il appela Bucéphalie. On dit aussi qu’ayant perdu un chien nommé Péritas, qu’il avait élevé lui-même, et qu’il aimait beaucoup, il fit bâtir une ville qui portait son nom. Sotion[90] dit l’avoir appris de Potamon le Lesbien[91].

La bataille contre Porus refroidit l’ardeur des Macédoniens, et leur fit perdre l’envie de pénétrer plus avant dans l’Inde. Ils n’étaient venus à bout qu’à grand’peine de repousser un ennemi qui n’avait combattu qu’avec une armée de vingt mille hommes d’infanterie et de deux mille chevaux : aussi résistèrent-ils de toutes leurs forces à Alexandre, lorsqu’il les voulut obliger à passer le Gange. On les avait informés que la largeur de ce fleuve était de trente-deux stades[92], et sa profondeur de cent orgyies[93] ; que l’autre bord était couvert d’un nombre infini de troupes de pied, de chevaux et d’éléphants ; que les rois des Gandarites et des Prasiens les y attendaient avec quatre-vingt mille chevaux, deux cent mille fantassins et six mille éléphants dressés au combat. Et ce rapport n’était pas exagéré ; car Androcottus, qui régna peu de temps après, fit présent à Séleucus de cinq cents éléphants ; et, à la tête d’une armée de six cent mille hommes, parcourut et dompta l’Inde tout entière. Humilié, irrité de ce refus, Alexandre se tint d’abord renfermé dans sa chambre, couché par terre, protestant qu’il ne savait aucun gré aux Macédoniens de tout ce qu’ils avaient fait jusque-là, s’ils ne passaient le Gange, et qu’il regardait leur retraite prématurée comme un aveu public de leur défaite. Mais ses amis trouvèrent, pour le consoler, des raisons convaincantes ; ses soldats vinrent à sa porte, pour le toucher par leurs cris et leurs gémissements : à la fin, il se laissa fléchir, et se disposa à retourner sur ses pas, inventant mille artifices trompeurs et sophistiques pour donner une opinion exagérée de sa gloire. Il fit faire des armes, des mangeoires à chevaux d’une grandeur extraordinaire, des mors d’un poids plus lourd que ceux dont on se sert, et les laissa dispersés de côté et d’autre par la campagne. Il dressa aussi, en l’honneur des dieux, des autels que les rois des Prasiens honorent encore aujourd’hui : ils passent tous les ans le Gange, pour y aller faire des sacrifices à la manière des Grecs. Androcottus, qui était un tout jeune homme, avait souvent vu Alexandre : il répéta depuis plusieurs fois, dit-on, qu’il n’avait tenu à rien qu’Alexandre ne se rendît maître de ces contrées, parce que le roi qui y commandait était haï et méprisé pour sa méchanceté et pour la bassesse de sa naissance.

Alexandre, curieux de voir la mer extérieure, fit construire un grand nombre de bateaux à rames et de radeaux, sur lesquels il descendit facilement le long des rivières. Cependant la navigation ne se passa point sans combats : il débarquait pour aller attaquer les villes qui se trouvaient sur sa route, et soumettait tous les environs. Mais il faillit être mis en pièces, dans le pays des Malles, les plus belliqueux des Indiens. Après avoir chassé à coups de traits les ennemis de dessus les murailles de leur ville, il y monta le premier, par une échelle qui rompit sous lui quand il fut au haut du mur. Les Barbares, du pied de la muraille, lançaient sur lui leurs flèches ; il n’avait été suivi que d’un très-petit nombre des siens ; tout à coup, ramassant ses forces, il s’élance au milieu des ennemis, et, par bonheur, il tombe sur ses pieds. Au bruit que ses armes firent dans la chute, à l’éclat qu’elles jetaient, les Barbares crurent voir un éclair rapide ou un fantôme menaçant qui le précédait : saisis d’effroi, ils prirent la fuite et se dispersèrent. Mais, quand ils ne virent avec lui que deux écuyers, ils revinrent sur leurs pas, le chargèrent à coups d’épées et de piques ; et, malgré la défense la plus vigoureuse, il reçut plusieurs blessures à travers ses armes. Un des Barbares, qui se tenait un peu plus loin, lui décocha une flèche avec tant de roideur et de violence, qu’elle perça la cuirasse, et pénétra dans les côtes à l’endroit de la mamelle. La force du coup lui fit plier les genoux : il pencha en avant, et le Barbare qui l’avait blessé courut sur lui, le cimeterre à la main. Peucestas et Limnéus lui firent un rempart de leurs corps, et furent blessés tous les deux : Limnéus mourut du coup qu’il reçut ; mais Peucestas arrêta le Barbare, qui fut tué par Alexandre. Le roi, après plusieurs autres blessures, reçut enfin un coup de pilon sur la nuque, et en fut tellement étourdi, que, ne pouvant plus se soutenir, il s’appuya contre la muraille, le visage tourné vers les ennemis. Dans ce moment, les Macédoniens, qui venaient d’entrer en foule, l’environnent, l’enlèvent, et l’emportent évanoui dans sa tente. À l’instant même le bruit courut dans le camp qu’il était mort. On scia d’abord, avec une extrême difficulté, le bois de la flèche, et l’on put alors, quoique avec peine, lui ôter sa cuirasse ; on fit ensuite une incision profonde pour arracher le fer du dard, qui était entré dans une de ses côtes, et qui avait trois doigts de large et quatre de long. Il s’évanouit plusieurs fois durant l’opération ; mais, à peine eut-on retiré le fer de la blessure, qu’il revint à lui. Échappé à ce danger, faible encore, et soumis à un traitement long et à un régime sévère, il entendit un jour les Macédoniens qui faisaient du bruit à la porte de sa tente et demandaient à le voir. Il s’habilla, parut devant eux ; et, après avoir fait des sacrifices aux dieux, il reprit son voyage, interrompant de temps en temps sa navigation pour soumettre une grande étendue de pays et des villes considérables.

Il fit prisonniers dix gymnosophistes, qui avaient contribué le plus à la révolte de Sabbas, et causé le plus de maux aux Macédoniens. Comme ils étaient renommés pour la précision et la subtilité de leurs réponses, le roi leur proposa des questions qui paraissaient insolubles, déclarant qu’il ferait mourir le premier celui qui répondrait mal, et les autres successivement ; et il nomma le plus vieux d’entre eux pour être juge. Il demanda au premier, quels étaient les plus nombreux des vivants ou des morts. « Les vivants, dit-il, car les morts ne sont plus. » Au second, qui de la terre ou de la mer produisait de plus grands animaux. « La terre ; car la mer, dit-il, en est une partie. » Au troisième, quel était le plus fin des animaux. « Celui, dit-il, que l’homme ne connaît pas encore. » Le quatrième, interrogé pour quel motif ils avaient porté Sabbas à la révolte : « Afin qu’il vécût avec gloire, répondit-il, ou qu’il périt misérablement. » Il demanda au cinquième, lequel avait existé le premier, du jour ou de la nuit. « Le jour, dit-il ; mais il n’a précédé la nuit que d’un jour. » Et, comme le roi parut surpris, le philosophe ajouta qu’à des questions extraordinaires il fallait des réponses extraordinaires. Alexandre alors s’adressa au sixième : « Quel est, demanda-t-il, le plus sûr moyen de se faire aimer. — C’est de ne pas se faire craindre, dit celui-ci, tout en étant le plus puissant des hommes. » Le septième, interrogé comment un homme pouvait devenir dieu : « En faisant, dit-il, ce qu’il est impossible à l’homme de faire. » Le huitième, laquelle était la plus forte de la vie ou de la mort : « La vie, répondit-il, qui supporte tant de maux. » Le dernier, jusqu’à quel âge il était bon à l’homme de vivre : « Jusqu’à ce qu’il ne croie plus la mort préférable à la vie. » Alors Alexandre, se tournant vers le juge, lui dit de prononcer. « Ils ont tous, dit le juge, plus mal répondu l’un que l’autre. — Tu dois donc, pour ce beau jugement, mourir le premier, dit Alexandre. — Non, seigneur, répliqua le vieillard, à moins que tu ne manques à ta parole ; car tu as dit que tu ferais mourir le premier celui qui aurait le plus mal répondu. » Alexandre leur fit des présents, et les congédia.

Il députa ensuite Onésicritus vers les Indiens qui avaient la plus grande réputation de sagesse, et qui vivaient paisiblement chez eux, pour les engager à venir le trouver. Onésicritus était un philosophe de l’école de Diogène le cynique. Il rapporte que Calanus lui ordonna d’un ton dur de quitter sa tunique, pour entendre nu ses discours : « Sinon, aurait-il dit, je ne te parlerai point, vinsses-tu même de la part de Jupiter. » Dandamis le traita avec plus de douceur ; et, comme Onésicritus l’eut entretenu de Socrate, de Pythagore et de Diogène : « Ces hommes, dit-il, me paraissent avoir eu des dispositions heureuses pour la vertu ; mais ils ont eu, pendant leur vie, trop de respect pour les lois. » Selon d’autres, Dandamis n’entra point en conversation avec Onésicritus ; il lui demanda seulement par quel motif Alexandre avait entrepris un si long voyage. Cependant Taxile détermina Calanus à venir près d’Alexandre. Le véritable nom de cet Indien était Sphinès ; mais, comme il adressait à ceux qu’il rencontrait le mot indien calé, qui signifie salut, les Grecs le nommèrent Calanus. Il mit, dit-on, sous les yeux d’Alexandre un emblème de la puissance souveraine. Il étendit à terre un cuir de bœuf tout sec et tout retiré, et, posant le pied sur un des bouts, il fit relever toutes les autres parties ; ayant fait ainsi le tour du cuir en pressant chaque extrémité, il fit remarquer au roi que, lorsqu’il pressait un des bouts, tous les autres s’élevaient ; enfin, il se plaça au milieu, et tint le cuir également abaissé partout. La leçon qu’exprimait cette image, c’est qu’Alexandre devait résider au milieu de ses États, et ne pas tant s’en éloigner.

La navigation par les rivières, jusqu’à l’Océan, dura sept mois. Alexandre s’embarqua avec sa flotte sur l’Océan, et alla relâcher à une ile qu’il nomma Scillustis, et que d’autres appellent Psiltucis. Il y fit des sacrifices aux dieux, et considéra, d’aussi près qu’il put en approcher, la nature de cette mer et des côtes adjacentes ; ensuite, ayant prié les dieux qu’aucun mortel, après lui, ne franchît les bornes de son voyage, il revint sur ses pas. Il fit prendre à ses vaisseaux la route le long des côtes, en laissant l’Inde à leur droite ; il nomma Néarque commandant de la flotte, et Onésicritus chef des pilotes[94]. Pour lui, il traversa par terre le pays des Orites ; et il s’y trouva réduit à une si extrême disette, qu’il perdit beaucoup de monde, et ne ramena pas de l’Inde la quatrième partie de son armée, laquelle, à son départ, était de cent vingt mille hommes de pied et de quinze mille chevaux. Des maladies aiguës, une mauvaise nourriture, des chaleurs excessives, firent parmi eux un grand ravage, et surtout la famine, dans cette contrée stérile et inculte, habitée par des hommes qui menaient une vie dure, et qui ne possédaient que quelques brebis chétives, habituées à se nourrir de poissons de mer, et dont la chair était mauvaise et puante. Il eut beaucoup de peine à faire cette route en soixante jours, et arriva enfin dans la Gédrosie, où les rois et les satrapes du voisinage lui envoyèrent en abondance toutes sortes de provisions.

Il fit rafraîchir quelque temps son armée, puis il se remit en marche, et traversa en sept jours la Caramanie, dans une espèce de bacchanale continuelle. Porté sur une estrade de forme carrée, qu’on avait placée sur un chariot fort élevé et traîné par huit chevaux, il passait le jour et la nuit en festins. Une foule de chariots s’avançaient à la suite, les uns couverts de tapis de pourpre ou d’étoffes de diverses couleurs, les autres ombragés de rameaux verts qu’on renouvelait à tous moments, et qui portaient le reste de ses amis et de ses capitaines, couronnés de fleurs, et passant le temps à boire. Vous n’eussiez vu, dans ce cortège, ni bouclier, ni casque, ni lance : le chemin était couvert de soldats armés de flacons, de tasses et de coupes, puisant sans cesse du vin dans des cratères et dans des urnes, et se portant les santés les uns aux autres, soit en continuant leur route, soit assis à des tables dressées le long du chemin. Tout retentissait au loin du son des pipeaux et des flûtes, du bruit des chansons, des accords de la lyre, de danses frénétiques menées par des femmes. Le phalès accompagnait cette marche déréglée et dissolue ; toute la licence des bacchanales éclatait dans ces jeux : on eût dit que Bacchus présidait en personne à cette orgie.

Arrivé au palais des rois de Gédrosie[95], Alexandre fit encore reposer son armée, au sein des mêmes fêtes. Un jour qu’il était, dit-on, plein de vin, il assista à des chœurs de danse, où Bagoas, qu’il aimait, et qui avait fait les frais des jeux, remporta le prix. Le vainqueur, après avoir reçu la couronne, traversa le théâtre, et alla s’asseoir auprès d’Alexandre. Les Macédoniens, à cette vue, battirent des mains, et invitèrent le roi, par leurs cris, à lui donner un baiser. Alexandre le prit dans ses bras et le baisa.

Là, Néarque le vint rejoindre ; et ce qu’il lui raconta de sa navigation lui fit tant de plaisir, qu’il résolut de s’embarquer sur l’Euphrate avec une flotte nombreuse, et de côtoyer l’Arabie et l’Afrique, pour entrer, par les colonnes d’Hercule, dans la mer Méditerranée. Il fit construire à Thapsaque des vaisseaux de toute espèce, et rassembla de toutes parts des pilotes et des matelots.

Mais, l’expédition si difficile qu’il avait faite dans les hauts pays, l’accident dont il avait failli être la victime dans la ville des Malles, les pertes considérables que son année avait essuyées chez les Orites, en faisant désespérer qu’il échappât à tant de dangers, inspirèrent aux peuples nouvellement soumis la hardiesse de se révolter, et rendirent les gouverneurs des provinces et les satrapes infidèles, avares et insolents. Partout enfin se répandirent une agitation extrême et un esprit de nouveauté. Il n’y eut pas jusqu’à Olympias et à Cléopâtre, qui, s’étant liguées contre Antipater, partagèrent entre elles les États d’Europe : Olympias prit l’Épire, et Cléopâtre la Macédoine. Alexandre, ayant appris ce partage, dit que sa mère avait fait le choix le plus prudent, parce que les Macédoniens ne se laisseraient jamais gouverner par une femme. Ces événements l’obligèrent d’envoyer de nouveau Néarque vers la mer, et de porter la guerre dans toutes les provinces maritimes. Quant à lui, il parcourut en personne les hautes provinces, et punit les gouverneurs qui s’étaient mal conduits. Il tua de sa propre main, d’un coup de javeline, Oxyartès, un des fils d’Abulitès. Abulitès n’avait amassé aucune des provisions qui lui avaient été commandées ; mais il présenta trois mille talents[96] d’argent monnayé, qu’Alexandre fit mettre devant ses chevaux ; et, comme ils n’y touchaient pas : « Qu’ai-je affaire de tes provisions ? » dit-il ; et il jeta Abulitès en prison.

Son premier soin, en Perse, fut de distribuer aux femmes, selon la coutume des rois chaque fois qu’ils entraient dans le pays, une pièce d’or par tête : usage qui avait empêché, dit-on, plusieurs rois de venir souvent en Perse : Ochus n’y alla jamais, et, par une sordide avarice, il se bannit ainsi lui-même de sa patrie. Alexandre, ayant trouvé le tombeau de Cyrus ouvert et violé, punit de mort l’auteur de ce sacrilège, quoique ce fut un Macédonien de Pella, personnage assez considérable, et qui se nommait Poiymachus. Après avoir lu l’épitaphe, il ordonna qu’on en gravât au-dessous la traduction en grec, que voici : « Ο homme, qui que tu sois, et de quelque endroit que tu viennes, car je sais que tu viendras, je suis Cyrus, qui ai conquis aux Perses cet empire ; ne m’envie donc pas ce peu de terre qui couvre mon corps. » Ces paroles firent une vive impression sur Alexandre, en lui rappelant à l’esprit l’incertitude des choses humaines et leur instabilité.

Cependant Calanus, tourmenté depuis quelque temps d’un flux de ventre, demanda qu’on lui dressât un bûcher. Il s’y transporta à cheval ; il fit sa prière aux dieux, répandit sur lui-même les libations sacrées, se coupa une touffe de cheveux, comme les prémices du sacrifice, et fit ses adieux aux Macédoniens qui étaient présents, les invitant à passer ce jour-là dans la joie, à boire, à faire bonne chère avec leur roi. « Pour toi, dit-il à Alexandre, je ne tarderai pas à te revoir à Babylone. » Ce discours fini, il monta sur le bûcher, s’y coucha, et se couvrit le visage. Quand il sentit la flamme approcher, il ne fit aucun mouvement, il demeura couché dans la même posture, et consomma son sacrifice, suivant la coutume des sages de son pays. Bien des années après, un autre Indien, qui accompagnait César, fit la même chose à Athènes ; et l’on montre encore aujourd’hui son tombeau, qu’on appelle le tombeau de l’Indien. Alexandre, au retour du sacrifice, réunit à souper plusieurs de ses amis et de ses capitaines, et proposa un prix à celui qui boirait le plus. Promachus fut le vainqueur : il avait bu quatre congés de vin[97] ; il reçut un talent[98] pour prix de sa victoire, et mourut au bout de trois jours. Des autres convives il y en eut, suivant Charès, quarante-un qui moururent de cette débauche, saisis par un froid très-violent pendant qu’ils étaient encore dans l’ivresse.

Alexandre, arrivé à Suse, maria ses amis, et épousa lui-même Statira, fille de Darius. Il assigna aux plus distingués les femmes les plus nobles, et célébra, par une fête magnifique, les noces des Macédoniens qui étaient déjà mariés auparavant. On dit qu’il y avait à ce festin neuf mille convives, et qu’il donna à chacun d’eux une coupe d’or pour les libations. Il mit dans tout le reste la même somptuosité, et acquitta toutes les dettes des Macédoniens, qui montèrent à neuf mille huit cent soixante-dix talents[99]. Antigènes le borgne s’était fait inscrire faussement sur la liste des débiteurs, et avait produit collusoirement, devant les trésoriers, un homme qui affirmait lui avoir prêté une certaine somme. Alexandre paya ; mais, la fourberie ayant été découverte, le roi, irrité de cette bassesse, chassa Antigènes de sa cour, et lui ôta son emploi de capitaine. Antigènes était un vaillant homme de guerre : tout jeune encore, au siège de Périnthe par Philippe, frappé à l’œil d’un trait de catapulte, il n’avait jamais voulu se le laisser arracher, et n’avait cessé de combattre qu’après avoir chassé et repoussé les ennemis jusque dans leurs murailles. Il fut vivement affecté de cette ignominie ; il paraissait résolu de se tuer de chagrin et de désespoir. Le roi du moins en eut peur : il lui pardonna, et lui commanda de garder l’argent qu’il avait reçu.

Les trente mille enfants qu’Alexandre avait laissés sous des maîtres, et qu’on instruisait au métier des armes, se trouvèrent, à son retour, forts et robustes, tous de bonne mine, singulièrement adroits et agiles dans tous les exercices. Alexandre en fut ravi ; mais les Macédoniens, au contraire, se sentirent tous découragés : ils craignirent que le roi ne leur témoignât plus à eux-mêmes une aussi vive affection ; et, lorsqu’il renvoya vers la mer les malades et les impotents, ils s’en plaignirent comme d’une injure, et d’une marque de son mépris. « Il nous a employés, disaient-ils, à tout ce qu’il a voulu, et il nous repousse ignominieusement aujourd’hui : il nous rejette à notre patrie et à nos parents, mais non pas dans l’état où il nous a pris. Qu’il donne donc aussi à tous les autres leur congé, qu’il regarde tous les Macédoniens comme inutiles à sa gloire, et qu’il conserve auprès de lui ces jeunes danseurs, pour aller conquérir le monde. » Alexandre, irrité de ces plaintes, leur adressa de sévères réprimandes ; il les chassa de devant lui, donna aux Perses la garde de sa personne, et prit parmi eux ses satellites et ses hérauts. Quand les Macédoniens le virent entouré de ces étrangers, tandis qu’ils étaient eux-mêmes rejetés et traités avec ignominie, ils perdirent toute leur fierté : après en avoir conféré ensemble, ils avouèrent entre eux que le dépit et la jalousie les rendaient presque fous. Enfin, touchés de repentir, ils vont tous à la porte de sa tente, sans armes et en simple tunique, avec des cris et des gémissements, se livrant à la justice du roi, et le priant de les traiter comme des méchants et des ingrats. Alexandre refusa de les admettre en sa présence, tout attendri qu’il fut déjà ; pour eux, ils ne se rebutèrent point : ils passèrent deux jours et deux nuits devant sa tente, déplorant leur malheur, et rappelant leur seigneur suprême. Il sortit le troisième jour ; et, voyant l’état de désolation et d’abattement où ils étaient plongés, il pleura longtemps ; puis il leur fit avec douceur quelques reproches ; et, après un discours rempli d’humanité, il donna leur congé a ceux qui étaient hors de service, et les combla de présents. Il écrivit à Antipater pour lui recommander que, dans tous les jeux et dans tous les théâtres, ils fussent assis aux premières places, avec des couronnes sur la tête ; et il ordonna qu’on payât une solde aux orphelins dont les pères étaient morts dans le cours de la guerre.

Arrivé à Ecbatane en Médie, il expédia les affaires les plus pressées, et il se remit aux spectacles et aux fêtes, car trois mille artistes lui étaient arrivés de Grèce. Mais, dans ces jours-là mêmes, Héphestion tomba malade de la fièvre : jeune, et homme de guerre, il ne put s’accoutumer à une diète exacte ; et, pendant que Glaucus, son médecin, était allé au théâtre, il se mit à dîner, mangea un coq rôti, et but une grande coupe de vin rafraîchi : cet excès accrut le mal, et peu après Héphestion mourut. Alexandre laissa le champ libre à la violente douleur que lui causa cette perte. Il fit couper aussitôt, en signe de deuil, les crins à tous les chevaux, à tous les mulets de l’armée, et abattre les créneaux des villes des environs. Le malheureux médecin fut mis en croix ; pendant longtemps l’usage des flûtes et toute espèce de musique cessèrent dans le camp ; mais il arriva un oracle d’Ammon, qui ordonnait d’honorer Héphestion, et de lui sacrifier comme à un héros.

Alexandre chercha dans la guerre une distraction à sa douleur : il partit comme pour une chasse d’hommes, subjugua la nation des Cusséens[100], et les fit passer tous au fil de l’épée, jusqu’aux femmes et aux enfants. Cette horrible boucherie s’appelait le sacrifice des funérailles d’Héphestion.

Alexandre se proposait de dépenser dix mille talents[101] pour la construction du tombeau et les frais des obsèques, et de surpasser encore l’immensité de la dépense par la recherche et la magnificence des ornements. Entre tous les artistes de ce temps, il désira d’avoir Stasicratès, dont les plans se distinguaient par la grandeur, la hardiesse et la singularité. Quelque temps auparavant, Stasicratès, s’entretenant avec Alexandre, lui avait dit que, de toutes les montagnes qu’il avait vues, le mont Athos, de Thrace, était la plus susceptible d’être taillée en forme humaine ; que, s’il le lui ordonnait, il ferait de cette montagne la plus durable des statues et la plus exposée à tous les yeux ; qu’elle tiendrait dans sa main gauche une ville de dix mille habitants, et verserait de la droite un grand fleuve portant ses eaux dans la mer. Alexandre avait rejeté cette proposition, occupé qu’il était à imaginer, à préparer avec ses artistes des plans plus extraordinaires et plus coûteux encore.

Il marchait vers Babylone, lorsque Néarque, qui était revenu de la grande mer et remontait l’Euphrate, lui dit que les Chaldéens étaient venus l’avertir d’empêcher qu’Alexandre n’entrât dans Babylone. Le roi ne tint aucun compte de l’avis, et continua sa marche. Arrivé près des murs de la ville, il vit plusieurs corbeaux qui se battaient avec acharnement ; il en tomba même quelques-uns à ses pieds. Ensuite, sur le rapport qu’on lui fit qu’Apollodore, gouverneur de Babylone, avait fait un sacrifice pour consulter les dieux à son sujet, il manda le devin Pythagore. Pythagore ne nia point le fait ; et Alexandre lui demanda comment il avait trouvé les victimes : il répondit que la foie n’avait point de tête. « Dieux, s’écria le roi, quel terrible présage ! » Cependant il ne fit point de mal à Pythagore ; mais il se repentit de n’avoir pas suivi le conseil de Néarque. Aussi campait-il d’ordinaire hors des murs de Babylone ; il fit aussi, pour se distraire, plusieurs voyages sur l’Euphrate. Mais il était troublé par une foule de présages sinistres : entre autres, un âne domestique attaqua le plus grand et le plus beau des lions qui étaient nourris dans Babylone, et le tua d’un coup de pied. Un jour, après s’être déshabillé, pour se faire frotter d’huile, il se mit à jouer à la paume ; et, lorsqu’il voulut reprendre ses habits, les jeunes gens qui avaient joué avec lui virent un homme assis sur son trône, vêtu de la robe royale, la tête ceinte du diadème, et gardant le silence. On lui demanda qui il était. Il resta longtemps sans répondre ; puis à la fin, revenu à lui-même : « Je m’appelle, dit-il, Dionysius ; je suis Messénien ; on m’a transporté de la mer à Babylone, à la suite d’une accusation intentée contre moi, et j’y suis resté longtemps dans les fers : aujourd’hui, Sérapis m’est apparu : il a brisé mes chaînes, il m’a conduit ici, m’a ordonné de prendre la robe et le diadème du roi, de m’asseoir sur son trône, et de garder le silence. »

Sur cette réponse, Alexandre, par le conseil des devins, fit mourir cet homme ; mais il tomba dans une tristesse profonde, se défiant de la protection des dieux, et soupçonnant ses amis. Il craignait surtout Antipater et ses fils, dont l’un, nommé Iolaüs, était son grand échanson ; l’autre, appelé Cassandre, venait d’arriver tout récemment ; et, comme il eut vu des Barbares adorer Alexandre, il s’était mis à rire aux éclats, en homme nourri dans les mœurs de la Grèce, et qui n’avait jamais rien vu de semblable. Alexandre, courroucé de cette irrévérence, le prit à deux mains par les cheveux, et lui frappa la tête contre la muraille. Une autre fois, Cassandre voulut justifier Antipater contre ses accusateurs ; Alexandre le reprit aigrement : « Que prétends-tu donc ? lui dit-il ; des hommes à qui l’on n’aurait fait aucun tort seraient-ils venus de si loin pour accuser faussement ton père ? — Ce qui prouve leur calomnie, répondit Cassandre, c’est précisément de s’être éloignés de ceux qui pourraient les convaincre de fausseté. — Voilà, reprit Alexandre en éclatant de rire, voilà de ces sophismes d’Aristote, qui prouvent le pour et le contre ; mais vous n’en serez pas moins punis, si vous êtes convaincus d’avoir commis envers ces gens la moindre injustice. » Ces menaces causèrent une telle frayeur à Cassandre, et la lui imprimèrent si fortement dans l’esprit, que, longtemps après, lorsqu’il était déjà roi de Macédoine et maître de la Grèce, un jour qu’il se promenait à Delphes, et qu’il examinait les statues, ayant aperçu celle d’Alexandre, il fut si saisi que le frisson et le tremblement coururent par tout son corps, et qu’il ne se remit qu’avec peine du vertige que cette vue lui avait causé.

Depuis qu’Alexandre se fut abandonné à ces imaginations superstitieuses, il eut l’esprit si troublé, si plein de frayeur, que, les choses en soi les plus indifférentes, pour peu qu’elles lui parussent extraordinaires et étranges, il les regardait comme des signes et des prodiges. Son palais était rempli de gens qui faisaient des sacrifices, des expiations ou des prophéties : tant il est vrai que, si la défiance et le mépris de la divinité sont des sentiments bien criminels, une passion plus terrible encore, c’est la superstition ! Semblable à l’eau, qui gagne toujours les parties basses, cette passion s’insinue dans les âmes découragées, et les remplit de folie et de terreur : c’est l’effet qu’elle produisit sur Alexandre. Toutefois il se sentit calmé par des oracles qu’il reçut du dieu au sujet d’Héphestion : il quitta son deuil, et se remit aux sacrifices et aux festins.

Un jour, après avoir donné à Néarque un repas magnifique, il se baigna, selon sa coutume, pour aller ensuite se coucher ; mais il céda aux instances de Médius, et se rendit chez lui pour y faire collation : là, après avoir bu le reste de la nuit et le jour suivant, il fut pris de la fièvre. Il n’avait pas bu la coupe d’Hercule, il n’avait pas non plus senti une douleur subite et aiguë dans le dos, comme s’il eût été frappé d’un coup de lance : ce sont là des particularités imaginées par quelques écrivains, comme un dénoûment tragique et touchant d’un grand drame. Aristobule rapporte simplement qu’ayant été saisi de la fièvre et éprouvant une altération violente, il but du vin ; qu’aussitôt il tomba dans le délire, et mourut le trente du mois Désius[102].

Mais voici ce qui est écrit dans les Éphémérides, au sujet de sa maladie. Le dix-huit du mois Désius, il fut pris de la fièvre, et s’endormit dans la salle du bain. Le lendemain, il se baigna, et passa toute la journée dans sa chambre, à jouer aux dés avec Médius. Le soir, il prit un second bain, et, ayant sacrifié aux dieux, il soupa, et eut la fièvre la nuit. Le vingt, il se baigna, fit le sacrifice d’usage, et, s’étant couché dans la salle du bain, il se divertit à entendre les récits que lui faisait Néarque de sa navigation et de la grande mer. Le vingt et un, il fit encore la même chose ; la fièvre augmenta, et la nuit fut mauvaise. Le vingt-deux, la fièvre redoubla de violence : il fit porter son lit près du grand bassin de natation, et s’entretint avec ses officiers sur les emplois vacants dans l’armée ; il leur recommanda de n’y nommer que des hommes qui eussent fait leurs preuves. Le vingt-quatre, la fièvre fut très-forte ; cependant il se fit porter au sacrifice, et l’offrit lui-même ; il ordonna à ses principaux officiers de faire la garde dans la cour, et chargea les taxiarques et les capitaines de cinquante hommes de veiller la nuit au dehors. Le vingt-cinq, il se fit transporter dans le palais de l’autre bord, et prit un peu de sommeil ; mais la fièvre ne diminua point, et, lorsque les généraux entrèrent dans sa chambre, il ne parlait plus. Le vingt-six se passa de même : les Macédoniens, qui le crurent mort, vinrent aux portes en poussant de grands cris, et forcèrent, par des menaces, leurs compagnons de les laisser pénétrer. Les portes furent ouvertes ; et ils défilèrent tous devant son lit, en simple tunique. Ce jour-là, Python et Séleucus furent envoyés au temple de Sérapis, pour demander au dieu s’ils devaient porter Alexandre dans le temple. Le dieu répondit de le laisser où il était. Le vingt-huit, il mourut sur le soir. La plupart de ces particularités sont consignées en ces propres termes dans les Éphémérides.

Personne n’eut sur l’heure même le soupçon d’empoisonnement. Ce fut, dit-on, six ans après, que, sur quelques indices, Olympias fit mourir un grand nombre de personnes, et jeter au vent les cendres d’Iolaüs, qui était mort, et qu’elle accusait d’avoir versé le poison dans la coupe. Ceux qui imputent à Aristote d’avoir conseillé ce crime à Antipater, et d’avoir porté lui-même le poison, s’autorisent du récit d’un certain Agnothémis, qui assurait le tenir du roi Antigonus. Ce poison était, suivant eux, une eau froide et glacée, qui distille d’une roche, dans le territoire de Nonacris[103], et qu’on recueille comme une rosée légère dans une corne de pied d’âne ; car elle ne saurait se conserver dans aucun autre vaisseau : elle les brise par son froid et son acrimonie. Mais la plupart traitent de fable tout ce qu’on dit de cet empoisonnement ; et une grande preuve qu’ils en allèguent, c’est qu’après sa mort, la division s’étant mise parmi ses capitaines, et ayant duré plusieurs jours, le corps, abandonné sans aucun soin dans des lieux très-chauds et où l’air est étouffant, ne donna aucune marque de cette altération que produit le poison, et se conserva net et frais pendant tout ce temps.

Roxane se trouvait enceinte : elle reçut, par cette raison, les hommages des Macédoniens. Jalouse de Statira, elle lui écrivit, au nom d’Alexandre, une lettre supposée pour la faire venir : Statira trompée arrive. Roxane la fait mourir avec sa sœur, qui l’avait accompagnée, et ordonne qu’on jette leurs corps dans un puits qu’elle fait combler ensuite ; crime dont Perdiccas fut le confident et le complice. Perdiccas fut, en effet, celui qui jouit, dans les premiers temps, de la plus grande autorité, parce qu’il traînait après lui Arrhidée, comme la sauvegarde qui lui assurait la puissance royale. Arrhidée était fils de Philippe et d’une courtisane de basse extraction, nommée Philinna. Mais il avait eu l’esprit affaibli par une grande maladie, qui n’était l’effet ni du hasard ni d’un vice de constitution : il annonçait, dans son enfance, un caractère aimable et un esprit élevé ; Olympias lui donna des breuvages qui altérèrent son tempérament et troublèrent sa raison[104].


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  1. Néoptolème, ou Pyrrhus, était fils d’Achille, qui descendait d’Éacus Pyrrhus lui la souche des rois d’Épire, et Olympias était d’une branche de cette maison.
  2. Plutarque aurait dû dire de quel pays : il s’agit probablement de la Macédoine ; mais on pourrait l’entendre de la Molossie, patrie d’Olympias.
  3. Θρησκεύειν, faire comme les Thraces.
  4. On se servait du van dans les sacrifices de Bacchus : c’était le symbole de la purification de l’âme : mystica vannus laccho.
  5. Ce mois correspond en partie à notre mois de juillet, et en partie à celui d’août.
  6. Le jeu de mot de Plutarque vaut bien l’exclamation d’Hégésias. Du reste, Hégésias est cité par les anciens comme un écrivain d’un style froid et lâche.
  7. On connaît les vers d’Horace sur le goût d’Alexandre :

    Edicto vetuit ne quia se prœter Apellem
    Pingeret, aut alius Lysippo duceret œra
    Fortis Alexandri vultum simulantia.

  8. On appelait ainsi ceux qui chantaient les poèmes d’Homère, et, par extension, tous ceux qui récitaient sur les places publiques des vers d’auteurs célèbres.
  9. Ce mot, qui signifie victoire dans tous les genres, comprenait plusieurs des exercices ordinaires des athlètes.
  10. Plus de soixante et dix mille francs de notre monnaie.
  11. Alexandre avait treize ans quand il fut remis aux mains d’Aristote ; et il semble, d’après les paroles de Plutarque, que Philippe n’avait songé à ce philosophe qu’après mûre réflexion. On peut donc douter de l’authenticité de la lettre conservée par Aulu-Gelle, où Philippe annonce à Aristote, dès la naissance même d’Alexandre, qu’il a fait choix de lui pour précepteur de son fils.
  12. Probablement un bois sacré dédié aux nymphes.
  13. On ignore la position précise de Miéza, dans la Macédoine.
  14.  Le mot acroamatique désigne l’enseignement qu’il fallait recevoir de la bouche du maître lui-même, et le mot époptique assimile ces sciences à une sorte d’initiation mystique.
  15. On peut inférer de là que Plutarque ne n’avait pas lu : c’est bien autre chose qu’un mémento
  16. Environ trois cent mille francs de notre monnaie.
  17. Voyez plus bas.
  18. On ne sait pas ce que c’était que les Médares.
  19. Dans la pièce d’Euripide, Médée veut donner la mort à Créon, à Jason, et à la femme nouvelle de Jason, Glauca, fille de Créon.
  20. Bacchus, né à Thèbes, était le protecteur naturel de la ville.
  21. C’est le fameux cynique.
  22. C’était une promenade dans le faubourg de la ville.
  23. Cette ville était dans la Piérie, et l’on y montrait le tombeau d’Orphée.
  24. Environ quatre cent vingt mille francs de notre monnaie.
  25. Environ douze cents mille francs.
  26. C’est le nom qu’on donne souvent à Pâris
  27. C’est à peu près notre mois de mai.
  28. Théodecte, poëte et orateur, avait composé un grand nombre de tragédies, et, outre ses discours politiques, des écrits sur l’art oratoire. Il mourut à Athènes avec une assez grande réputation.
  29. D’autres lisent asgande, ou ascande, ou encore ascante. On ne sait pas bien quelles étaient les fonctions de l’astande : il y a apparence qu’elles étaient assez relevées, et donnaient une grande autorité. C’était, suivant l’opinion la plus probable, une sorte de secrétaire d’État, ou plutôt de secrétaire des commandements du roi.
  30. Environ un quart de lieue.
  31. C’était, comme l’indique le mot, un journal des faits de la vie d’Alexandre ; il avait été rédigé par Eumène de Cardie et Diodatus d’Erythrée.
  32. Environ neuf mille francs de notre monnaie
  33. Le jeu de mots est plus complet en grec que je n’ai pu le faire en français : le mot σάτυρος, satyre, partagé en deux, donne σὰ Τύρος, ta Tyr, tua Tyrus. J’ai changé le langage direct des devins en un discours indirect.
  34. Phœnix, gouverneur d’Achille, avait suivi son élève au siège de Troie On se rappelle, du reste, que Lysimachus aimait à se donner à lui-même le nom de Phœnix, et à Alexandre celui d’Achille.
  35. Littéralement le troisième jour du mois finissant.
  36. En Palestine, sur la mer Méditerranée.
  37. Le talent, considéré comme mesure de pesanteur, était un poids d’environ soixante de nos livres.
  38. Odyssée, iv, 354.
  39. Le lac Maréa, ou Maréotis.
  40. Manteau militaire des Macédoniens.
  41. Strabon dit que ces pluies abondantes et ces corbeaux indicateurs sont des inventions de Callisthène ; encore Callisthène du moins n’avait-il parlé que de deux corbeaux, au lieu de cette troupe que supposèrent d’autres historiens amis du merveilleux, et dont Plutarque a admis le témoignage.
  42. Iliade, V, 340. Homère donne à cette liqueur subtile le nom d’ichor.
  43. Salamine et Soli étaient deux villes de l’île de Cypre.
  44. C’est dans ces fêtes qu’on représentait les tragédies nouvelles.
  45. Scarphium était une ville de la Locride épienémidienne, sur le golfe Maliaque.
  46. Environ soixante mille francs de notre monnaie.
  47. Environ soixante millions de francs.
  48. C’était Dieu, ou le bon principe, que les Perses adoraient sous ce nom.
  49. C’était le nom que les Perses donnaient au soleil.
  50. Darius, fils d’Hystaspe.
  51. Correspondant à peu près à notre mois de septembre.
  52. Les mystères de Cérès.
  53. D’autres lisent à Phébus. La confusion est venue de la ressemblance des mots Φόβος et Φοῖβος. On ne voit pas dans quel but Alexandre aurait immolé des victimes à Apollon.
  54. Le mont Niphate et les monts Gordyens sont des ramifications du Taurus.
  55. Citium était une ville de l’île de Cypre.
  56. C’était un ouvrier très-habile dans l’art de la broderie, et il avait travaillé au voile fameux de Minerve Poliade, à Athènes.
  57. Voyez la Vie d’Aristide dans le deuxième volume.
  58. C’était le nom qu’on donnait aux habitants des colonies grecques de l’Italie méridionale.
  59. Le naphthe est une huile bitumineuse très-fluide. Il y en a de plus ou moins coloré ; mais on en trouve qui a la blancheur, la légèreté et la limpidité de l’esprit-de-vin.
  60. Il y a ici une lacune dans le texte ; je l’ai suppléée en ajoutant, avec Dacier, les mots : Si c’est une sorte de bitume liquide.
  61. Environ deux cent quarante millions de francs.
  62. Trois cent mille livres pesant.
  63. Ville de l’Argolide, entre les golfes Argolique et Saronique.
  64. Cet historien était le père de Clitarque, qui accompagna Alexandre dans ses expéditions.
  65. Le Danube.
  66. Environ trente mille francs de notre monnaie.
  67. Environ six millions de francs.
  68. Environ cinq de nos lieues.
  69. C’est un mot du philosophe Antisthène. Alexandre ne faisait là qu’une citation
  70. Environ douze millions de francs.
  71. Environ cent soixante-cinq lieues.
  72. La mer Caspienne, aussi nommée mer d’Hyrcanie.
  73. Ceci est faux : cette mer n’est qu’un lac immense, et ne communique point avec l’Océan ; elle n’est pas non plus formée par un écoulement du Palus-Méotide, mais par des fleuves qui lui sont propres.
  74. Qui prend sa source au mont Caucase, et se décharge dans la mer Caspienne.
  75. Environ cinq lieues.
  76. Ville de Carie.
  77. C’était le satrape ou le roi des Bactriens ; et Roxane était sa fille.
  78. Dans l’Acarnanie, à l’embouchure de l’Achéloüs ; on la nomma depuis Erysichia et Dramagesta.
  79. Les trois moutons, après les cérémonies déjà accomplies, étaient regardés comme des victimes offertes aux dieux et réservées à la mort.
  80. Ces deux poètes sont également inconnus l’un et l’autre.
  81. Vers 693.
  82. Callisthène était d’Olynthe, en Thrace, ville que les Macédoniens avaient fort maltraitée.
  83. Vers d’une des tragédies perdues d’Euripide. Cicéron, qui le cite, le donne comme un vers de la Médée ; mais il ne se trouve point dans celle que nous avons
  84. Bacchantes, vers 266.
  85. Ce vers, d’un auteur inconnu, a déjà été cité plusieurs fois.
  86. Iliade, xxi, 107.
  87. Environ six millions de francs.
  88. Environ une lieue.
  89. La spithame était la moitié de la coudée
  90. Historien qui vivait du temps de Tibère.
  91. Auteur d’une histoire des exploits d’Alexandre dans les Indes, Potamon devait bien connaître tous les faits relatifs à cette fameuse expédition.
  92. Plus d’une lieue et demie.
  93. L’orgyie correspondait à peu près à notre double mètre
  94. C’était le titre que portait le pilote du vaisseau du roi.
  95. Il est singulier qu’Alexandre, qui avait traversé déjà la Gédrosie et la Caramanie, arrive maintenant dans le palais des rois de Gédrosie. Il y a certainement une erreur de nom ; mais j’ignore le nom qu’il faudrait substituer au mot Gédrosie.
  96. Environ dix-huit millions de francs.
  97. Environ treize litres.
  98. Environ six mille francs de notre monnaie.
  99. Environ cinquante-neuf millions de francs.
  100. D’autres les nomment Cosséiens.
  101. Environ soixante millions de francs.
  102. Nom macédonien du mois Thargélion, qui correspondait à la fin de notre mois de mai et au mois de juin jusqu’au solstice. On conjecture qu’il y a une erreur sur le mot trente, et qu’au lieu de τριακάδι, il faut lire τρίτῃ φθίνοντος, le troisième jour du mois finissant ou le vingt-huit : c’est la date authentique donnée par les Éphémérides, comme on le voit plus bas. Mais Aristobule, que cite ici Plutarque, a bien pu se tromper.
  103. Ville d’Arcadie. C’est près de cette ville qu’on plaçait la source du Styx, et c’est sans doute de cette source que Plutarque veut ici parler
  104. C’est aussi Olympias qui le fit périr lorsqu’elle revint en Macédoine, à la sollicitation de Polysperchon, et assouvit sa vengeance sur tous ses ennemis, sous prétexte de venger la mort d’Alexandre.