Vie d’Alcibiade

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Traduction par Dominique Ricard.
Bureau des éditeurs (3 et 4p. 318-391).

I. Noblesse d’Alcibiade ; sa beauté. — II. Son caractère et ses mœurs. — III. Son motif pour refuser d’apprendre à jouer de la flûte. — IV. Reproches faits à sa jeunesse. Amitié de Socrate pour lui. — V. Son attachement pour ce philosophe. — VI. Sa conduite envers un étranger dont il était aimé. — VII. Difficulté que Socrate éprouve à le fixer. — VIII. Socrate lui sauve la vie, et lui doit la sienne dans une autre occasion. — IX. Il donne un soufflet à Hipponicus, dont il épouse ensuite la fille. — X. Il entre dans l’administration des affaires. — XI. Son éloquence. — XII. Sa dépense pour les chevaux et pour les courses. — XIII. Sa rivalité avec Nicias et Phéax. — XIV. Il fait bannir Hyperbolus. — XV. Il rend Nicias suspect. — XVI. Il trompe les Lacédémoniens. — XVII. Il forme une ligue contre eux. Bataille de Mantinée. — XVIII. Sa vie voluptueuse. — XIX. Indulgence du peuple à son égard. — XX. Expédition de Sicile. — XXI. Alcibiade est nommé général avec Nicias. — XXII. Présages sinistres qui précèdent cette expédition. — XXIII. Alcibiade est accusé d’avoir mutilé les statues des dieux. — XXIV. On le force de partir avant d’être jugé sur cette accusation. — XXV. Andocidès évite la condamnation en dénonçant des innocents. — XXVI. Alcibiade est révoqué et condamné. — XXVII. Il se retire à Argos et ensuite à Sparte. — XXVIII. Sa souplesse à prendre les mœurs les plus apposées. — XXIX. Il suscite des ennemis aux Athéniens. — XXX. Il se retire auprès de Tisapherne, satrape du roi de Perse. — XXXI. Troubles dans Athènes. — XXXII. Alcibiade découvre la trahison de Phrynichus. — XXXIII. Les nobles s’emparent de l’autorité dans Athènes. — XXXIV. Alcibiade, nommé général par l’armée, rend plusieurs services à sa patrie. — XXXV. Il bat la flotte des Lacédémoniens. — XXXVI. Il est arrêté par Tisapherne, s’échappe, et remporte une seconde victoire sur Mindare et Pharnabaze. — XXXVII. Nouvelle défaite de ce dernier par Alcibiade et Thrasyllus. — XXXVIII. Il assiége Chalcédoine, bat Pharnabaze, et prend Sélybrie. – XXXIX. Prise de Chalcédoine et de Byzance. — XL. Alcibiade rentre dans Athènes. — XLI. Honneurs qu’il y reçoit. — XLII. Il célèbre avec pompe les grands mystères. — XLIII. Son expédition contre les Lacédémoniens. Nouvelle accusation contre lui. — XLIV. Les Athéniens nomment d’autres généraux. Alcibiade va en Thrace. — XLV. Lysandre bat la flotte des Athéniens et se rend maître de leur ville. — XLVI. Alcibiade passe en Bithynie, dans le dessein de se rendre auprès d’Artaxerxe. – XLVII. Lysandre traite de sa mort avec Pharnabaze. — XLVIII. Alcibiade est tué en Phrygie.

I. La famille paternelle d’Alcibiade remontait à Eurysacès, fils d’Ajax ; il était Alcméonide par sa mère Dinomache, fille de Mégaclès. Son père Clinias combattit avec gloire à Artémisium, où il montait une galère à trois rangs de rames qu’il avait équipée à ses dépens ; il fut tué à la bataille de Coronée, que les Athéniens perdirent contre les Béotiens. Alcibiade eut pour tuteurs Périclès et Ariphron, fils de Xanthippe, ses proches parents. On a eu raison de dire que la bienveillance et l’amitié de Socrate pour Alcibiade n’avaient pas peu contribué à sa gloire ; en effet, nous ignorons même le nom de la mère de Nicias, de celles de Démosthène, de Lamachus, de Phormion, de Thrasybule et de Théramène, tous personnages illustres et ses contemporains ; et il n’est personne qui ne sache que la nourrice d’Alcibiade, qui était Lacédémonienne, s’appelait Amycla, et que Zopyre fut son gouverneur. Antisthène a parlé de la première, et Platon de l’autre. Peut-être devrais-je m’abstenir de parler de sa beauté, ou me contenter de dire qu’en ayant conservé tout l’éclat dans son enfance, dans sa jeunesse et dans l’âge viril, i1 fut aimable à toutes les périodes de sa vie ; car il n’est pas vrai, quoi qu’en dise Euripide, que tous les hommes beaux le soient encore dans leur automne. Cet avantage peu commun, Alcibiade le dut aux belles proportions de son corps et à son heureuse constitution. On dit qu’il grasseyait un peu en parlant, et que ce défaut, qui chez lui était un agrément, donnait à ses discours une sorte de grâce naturelle et entraînante. Aristophane parle de ce grasseyement dans des vers où il plaisante Théorus :

Le fils de Clinias me dit en bégayant :

Regarde Théolus : sa tête a l’apparence

De celle d’un corbeau. Pour cette fois vraiment

Le fils de Clinias a mieux dit qu’il ne pense

Archippus dit aussi, en se moquant du fils d’Alcibiade :

Voyez de ce garçon la démarche indolente ;

Voyez flotter les plis de sa robe traînante.

À son père il se pique en tout de ressembler,

Il est son vrai portrait, sa plus fidèle image,

Et, sur le moindre point cherchant à l’égaler,

Il allonge le cou, contrefait son langage.

II. Quant à ses mœurs, elles furent souvent inégales, et éprouvèrent de fréquentes variations ; suite naturelle des grandes circonstances où il se trouva, et des vicissitudes de sa fortune. De cette foule de passions vives et ardentes auxquelles il était sujet, celle qui domina le plus en lui fut une ambition démesurée, un amour de la supériorité qui s’annonça dès l’enfance, comme le prouvent les traits qu’on en rapporte. Un jour qu’il s’exerçait à la lutte, vivement pressé par son adversaire, et sur le point d’être renversé, il le mordit à la main, et lui fit lâcher prise : « Tu mords comme une femme, lui dit celui-ci. — Non, repartit Alcibiade, mais comme un lion. » Une autre fois, étant encore fort jeune, il jouait aux osselets dans une rue étroite. Comme il était en tour de les jeter, il voit venir une charrette chargée. D’abord il crie au conducteur d’arrêter, parce qu’il allait passer à l’endroit même où il devait, jouer. Cet homme grossier ne l’écoutant pas et avançant toujours, les autres enfants se retirèrent ; mais Alcibiade se jetant par terre en face des chevaux : « Passe maintenant si tu veux, » dit-il au charretier. Cet homme épouvanté fit reculer sa voiture, et les spectateurs effrayés coururent à Alcibiade en jetant de grands cris.

III. Quand il commença à fréquenter les écoles, il prit volontiers les leçons de divers maîtres ; mais il ne voulut jamais apprendre à jouer de la flûte, parce que ce talent lui paraissait méprisable et indigne d’un homme libre. Il disait que l’usage de l’archet et de la lyre n’altère point les traits du visage, et ne lui fait rien perdre de sa noblesse ; mais que la flûte déforme tellement la bouche et même la figure entière, qu’on est à peine reconnu de ses meilleurs amis. D’ailleurs, ajoutait-il, celui qui joue de la lyre peut s’accompagner de la voix et du chant ; mais la flûte ferme tellement la bouche du musicien, qu’elle lui interdit l’usage de la parole. Laissons donc, disait-il encore, laissons la flûte aux enfants des Thébains, qui ne savent pas parler ; mais nous, Athéniens, nous avons, comme disent nos pères, pour protecteurs et pour chefs Minerve et Apollon, dont l’une jeta loin d’elle la flûte, et l’autre écorcha celui qui en jouait. Par ces propos moitié sérieux, moitié plaisants, Alcibiade se délivra de cet exercice, et en détourna même tous ses camarades, qui furent bientôt informés qu’on louait Alcibiade de mépriser la flûte et de railler ceux qui en jouaient. Depuis, l’usage de cet instrument fut exclu du nombre des occupations honnêtes, et généralement regardé comme avilissant.

IV. Dans le libelle qu’Antiphon publia contre Alcibiade, il rapporte que, dans son enfance il s’enfuit de la maison de ses tuteurs dans celle d’un nommé Démocratès, dont il était aimé. Ariphron voulait le faire crier à son de trompe, mais Périclès s’y opposa. « S’il est mort, disait-il, cette proclamation ne nous en apprendra la nouvelle qu’un jour plus tôt ; s’il est vivant, elle le déshonorera pour le reste de sa vie. » Antiphon lui reproche encore d’avoir, dans le gymnase de Sibyrtius, tué d’un coup de bâton un de ses esclaves. Mais doit-on ajouter foi à des imputations que cet auteur avoue lui-même n’avoir publiées que par la haine qu’il lui portait ? Déjà une foule de citoyens distingués s’empressaient autour d’Alcibiade et recherchaient son amitié ; mais on s’apercevait facilement que leur admiration pour les grâces de sa personne était le motif unique de leurs assiduités. Au contraire, l’amour que Socrate lui portait est un grand témoignage de la vertu et de l’heureux naturel de ce jeune Athénien. Il en voyait briller les traits dans sa grande beauté ; et craignant pour lui ses richesses, sa naissance, cette foule de citoyens, d’étrangers et d’alliés qui cherchaient à se l’attacher par leurs flatteries et leurs complaisances, il se crut appelé à le garantir de tant d’écueils, à empêcher par ses soins que cette plante ne laissât corrompre dans sa fleur le fruit qu’elle faisait espérer. Car Alcibiade était de tous les hommes celui que la fortune avait le plus environné et muni de ce qu’on appelle ses faveurs, pour le rendre impénétrable aux traits de la philosophie, et inaccessible aux aiguillons piquants de ses remontrances. Assiégé et amolli dès sa jeunesse par ceux qui ne cherchaient qu’à lui complaire pour l’éloigner du seul homme qui pût l’instruire et le corriger, il sut néanmoins par la bonté de son naturel reconnaître le mérite de Socrate ; il l’attira auprès de sa personne, et en écarta tous les hommes riches et puissants qui lui faisaient la cour. Il eut bientôt formé avec ce philosophe une liaison intime, et il écouta avec plaisir les discours d’un ami dont l’attachement n’avait pas pour objet une volupté honteuse et de lâches plaisirs ; mais qui voulait, en lui faisant connaître les imperfections de son âme, réprimer son orgueil et sa présomption.

Il reconnut alors sa vaine et fausse gloire,

Comme un coq baisse l’aile en cédant la victoire.

V. Il regarda le soin que Socrate prenait des jeunes gens comme un ministère dont les dieux avaient chargé ce philosophe pour l’instruction et le salut de ceux qui s’attachaient à lui. Commençant donc à se mépriser lui-même autant qu’il admirait Socrate, qu’il estimait son amitié et respectait sa vertu, il se forma insensiblement une image de l’amour, ou plutôt un contre amour, suivant l’expression de Platon. On était étonné de le voir souper et lutter tous les jours avec Socrate, loger à l’armée sous la même tente que lui ; au contraire, traiter avec dureté tous ceux qui le recherchaient, les insulter publiquement, comme il fit à Anytus, fils d’Anthémion. Cet Anytus aimait Alcibiade ; et, l’ayant invité un jour qu’il avait à souper quelques étrangers, il éprouva de sa part un refus. Le soir, après avoir fait la débauche dans sa maison avec ses amis, il va tout en désordre chez Anytus, s’arrête à la porte de la salle ; et voyant les tables couvertes de vaisselle d’or et d’argent, il ordonne à ses esclaves d’en prendre la moitié et de l’emporter chez lui ; et, sans daigner entrer dans la salle, il se retire. Les convives d’Anytus se récrièrent avec indignation sur l’insolence et l’audace d’Alcibiade : « Au contraire, leur dit Anytus, il me traite avec ménagement et avec bonté, puisque, maître de tout prendre, il m’en laisse la moitié. »

VI. C’est ainsi qu’il agissait avec tous ses adorateurs. Il ne se montra plus doux qu’envers un étranger qui s’était établi à Athènes ; cet homme, ayant vendu le peu de bien qu’il avait, en forma la somme de cent statères, qu’il offrit à Alcibiade, en le pressant de les accepter. Alcibiade sourit ; et charmé de la simplicité de cet homme, il l’invite à souper. Après l’avoir bien traité, il lui rend son argent, et lui ordonne de se trouver le lendemain sur la place, où l’on devait

donner à bail les fermes publiques, et d’y mettre l’enchère. Cet homme s’en étant défendu, parce que ce bail était de plusieurs talents, Alcibiade le menaça, s’il ne s’y rendait, de lui faire donner les étri-vières. Il avait à se plaindre des fermiers, et voulait s’en venger. L’é-trangler se rendit donc le lendemain matin sur la place, et mit l’enchère d’un talent. Les fermiers indignés se liguent tous contre lui, et exigent qu’il nomme quelqu’un pour être sa caution, persuadés qu’il n’en trouverait pas. Cet homme, interdit à cette proposition, se retirait déjà, lorsqu’Alcibiade cria de loin aux archontes : « Ecrivez mon nom ; cet homme est de mes amis, et je suis sa caution. » Les fermiers se trouvèrent eux-mêmes fort embarrassés ; accoutumés à payer avec le produit du second bail les arrérages du premier, et ne voyant pas d’autre expédient, ils offrent de l’argent à cet homme pour l’engager à se désister. Alcibiade ne voulut pas qu’il reçût moins d’un talent ; ils le donnèrent, et Alcibiade, content de lui avoir procuré ce bénéfice, lui permit de retirer sa parole.

VII. Quoique Socrate eût dans sa tendresse pour Alcibiade des rivaux nombreux et puissants, souvent néanmoins il prenait le dessus dans le cœur de ce jeune homme, dont le bon naturel cédait à des discours qui le touchaient vivement, et qui portaient dans son âme une telle émotion, qu’ils lui faisaient verser des larmes. Quelquefois aussi, séduit par ses flatteurs, qui lui procuraient sans cesse de nouveaux plaisirs, il échappait à Socrate, qui courait alors après lui comme après un esclave fugitif ; car il était le seul qu’Alcibiade craignît et respectât, tandis qu’il se moquait de tous les autres. Aussi Cléante disait-il que Socrate ne tenait Alcibiade que par les oreilles ; et que ses rivaux avaient, pour le saisir, plusieurs autres moyens que ce philosophe ne voulait pas employer, la bonne chère et les plaisirs. En effet, Alcibiade se laissait facilement entraîner à la volupté ; et ce que Thucydide rapporte de son intempérance et de sa vie licencieuse ne donne que trop lieu de le penser. Mais les corrupteurs de sa jeunesse, le prenant surtout par son ambition et par son amour pour la gloire, le poussaient prématurément à de grandes entreprises, et lui persuadaient qu’aussitôt qu’il se serait mêlé des affaires publiques, non seulement il effacerait la gloire de tous les généraux et de tous les orateurs d’Athènes, mais qu’il surpasserait encore la puissance et la réputation dont Périclès lui-même jouissait dans la Grèce. Le fer amolli par le feu acquiert de la force et de la densité lorsqu’on le trempe à froid ; de même Alcibiade, amolli par les délices et plein de vanité, n’était pas plus tôt entre les mains de Socrate, que ce philosophe, le fortifiant par ses discours, le faisait rentrer en lui-même, le rendait humble et modeste, en lui montrant combien il avait de défauts, et à quelle distance il était de la vertu. À peine sorti de l’enfance, il entra un jour dans l’école d’un grammairien, et lui demanda un livre d’Homère. Le grammairien lui ayant répondu qu’il n’avait rien des ouvrages de ce poète, Alcibiade lui donna un soufflet et sortit. Un autre grammairien lui ayant dit qu’il avait un Homère corrigé de sa main : « Eh ! quoi, lui dit Alcibiade, tu es capable de corriger Homère, et tu montres la grammaire à des enfants ? Que ne formes-tu plutôt des hommes ? » Il alla un jour chez Périclès ; et ayant frappé à sa porte, on lui dit qu’il était occupé, qu’il travaillait à rendre ses comptes : « Ne ferait-il pas mieux, dit Alcibiade en s’en allant, de travailler à ne pas les rendre ? »

VIII. Il était dans sa première jeunesse lorsqu’il alla à l’expédition de Potidée. Tant qu’elle dura, il logea dans la tente de Socrate, et ne le quitta jamais dans les combats. À une grande bataille qui se donna, ils se conduisirent tous deux très vaillamment ; et Alcibiade ayant été renversé d’une blessure qu’il avait reçue, Socrate se mit devant lui, et le défendit avec tant décourage à la vue de toute l’armée, qu’il empêcha les ennemis de se rendre maîtres de sa personne et de ses armes. Le prix de la valeur était incontestablement dû à Socrate ; mais les généraux ayant témoigné le désir d’en déférer l’honneur à Alcibiade, à cause de sa haute naissance, Socrate, qui voulait augmenter en lui son émulation pour la véritable gloire, fut le premier qui rendit témoignage à sa bravoure, qui demanda qu’on lui adjugeât la couronne et l’armure complète. À la bataille de Délium, qui se donna longtemps après, les Athéniens ayant été mis en fuite, Socrate se retirait à pied avec quelques autres soldats : Alcibiade était à cheval ; et le voyant dans cet état, il ne voulut pas s’éloigner de lui ; mais se tenant toujours à ses côtés, il le défendit courageusement contre les ennemis, qui poursuivaient les fuyards et en tuaient un grand nombre.

IX. Un jour, il donna un soufflet à Hipponicus, père de Callias, à qui sa naissance et ses richesses avaient acquis beaucoup de puissance et d’autorité dans la ville ; et il le fit non dans un mouvement de colère ou à la suite d’une dispute, mais par plaisanterie, et sur une gageure qu’il avait faite avec ses camarades. Cette insolence, bientôt divulguée dans toute la ville, excita une indignation générale. Le lendemain, dès la pointe du jour, Alcibiade va chez Hipponicus ; il frappe à la porte, entre, se dépouille de ses habits, et, se mettant à sa discrétion, il le prie de le faire châtier comme il le jugera à propos. Hipponicus lui pardonna, et lui sacrifia si bien son ressentiment, que, dans la suite, il lui fit épouser sa fille Hipparète. D’autres disent que ce ne fut pas Hipponicus, mais son fils Callias, qui maria Hipparète à Alcibiade, et lui donna en dot dix talents ; qu’à son premier enfant, Alcibiade en demanda dix autres, et soutint qu’on les lui avait promis au cas où il aurait des enfants. Callias, craignant de sa part quelque mauvais dessein, déclara devant tout le peuple que s’il mourait sans enfants, il laissait sa maison et ses biens à Alcibiade. Hipparète, femme d’une grande vertu, et qui aimait fort son mari, affligée de ses torts envers elle et de son commerce avec des courtisanes tant athéniennes qu’étrangères, sortit de sa maison, et se retira chez son frère. Alcibiade ne s’en mit point en peine, et continua sa vie licencieuse. Dans le cas de divorce, l’acte en devait être remis à l’archonte par la femme elle-même, et non par un autre. Hipparète s’étant rendue chez ce magistrat pour obéir à la loi, Alcibiade y alla aussi ; et, la saisissant par le milieu du corps, il l’emporta chez lui à travers la place publique, sans que personne osât s’y opposer ou la lui enlever. Elle demeura dans la maison de son mari jusqu’à sa mort, qui arriva peu de temps après, pendant un voyage d’Alcibiade à Éphèse. Cette violence à l’égard de sa femme ne parut ni contraire à la loi, ni à l’humanité ; car la loi semble n’avoir exigé cette comparution publique de la femme qui fait divorce, qu’afin que le mari ait une occasion de lui parler et de la retenir.

X. Alcibiade avait un chien remarquable par sa taille et par sa beauté, et qui lui avait coûté soixante-dix mines ; il lui fit couper la queue, qui était son plus bel ornement : ses amis lui en firent des reproches, et lui rapportèrent que cette action était généralement blâmée, et faisait mal parler de lui. « Voilà précisément ce que je demandais, leur dit Alcibiade en riant. Tant que les Athéniens s’entretiendront de cela, ils ne diront rien de pis sur mon compte. » Il entra dans l’administration des affaires, à l’occasion d’une largesse qu’il fit, non de dessein prémédité, mais par hasard. Il passait un jour sur la place, où le peuple tenait une assemblée assez tumultueuse ; il en demanda la cause, et, quelqu’un lui ayant dit qu’on faisait une distribution d’argent, il s’avança, et en distribua aussi. Le peuple applaudit à grands cris à sa libéralité, et Alcibiade, dans la joie qu’il en eut, ayant oublié qu’il avait une caille sous son manteau, l’oiseau, effrayé du bruit, s’envola. Les Athéniens redoublèrent leurs cris, et plusieurs coururent après la caille pour la rattraper ; elle fut prise par un pilote nommé Antiochus, qui la lui rapporta, et qui depuis fut, pour cela seul, fort aimé d’Alcibiade.

XI. Sa naissance et ses richesses, le courage qu’il avait montré dans les combats, le grand nombre de ses parents et de ses amis, étaient autant de portes qui lui facilitaient l’entrée du gouvernement. Mais il aimait beaucoup mieux ne devoir qu’au charme de son éloquence le crédit et l’autorité qu’il désirait d’acquérir. Il avait un grand talent pour la parole, comme l’attestent les poètes comiques, et surtout le plus grand des orateurs, qui, dans son oraison contre Midias, dit qu’Alcibiade fut l’homme de son temps qui eut le plus d’éloquence. Si nous en croyons Théophraste, écrivain aussi versé dans l’étude de l’histoire et de l’antiquité qu’aucun autre philosophe, Alcibiade était l’orateur le plus habile à trouver et à imaginer ce qui convenait à son sujet ; mais les idées et les termes les plus propres à les exprimer ne se présentant pas toujours facilement à son esprit, il hésitait souvent, il s’arrêtait au milieu de son discours, ou répétait les derniers mots, afin de penser à ce qu’il devait dire ensuite.

XII. Le grand nombre de ses chars et la quantité de chevaux qu’il entretenait lui avaient acquis aussi beaucoup de célébrité. Personne, avant lui, ni particulier, ni roi même, n’avait envoyé sept chars à la fois aux jeux olympiques ; mais l’honneur qu’il eut de remporter le premier, le second et le quatrième prix, selon Thucydide, ou le troisième, suivant Euripide, efface l’éclat et la gloire de tous ceux qui ont le plus brillé dans cette carrière. Voici ce qu’en dit Euripide dans une de ses odes :

Ô fils de Clinias, je célèbre ta gloire ;

Il est grand, il est beau d’obtenir la victoire :

Mais sur ton char, traîné par des coursiers fougueux,

Triompher par trois fois dans ces illustres jeux ;

Deux fois, de l’olivier la tête couronnée,

Par tes brillants succès voir la Grèce étonnée ;

Être de tes rivaux proclamé le vainqueur ;

Seul tu reçus des dieux cette insigne faveur.

Mais rien ne contribua tant à relever l’éclat de ses victoires que l’émulation des villes à son égard : les Éphésiens lui dressèrent une tente magnifique ; ceux de Chio nourrirent ses chevaux, et lui fournirent un grand nombre de victimes ; les Lesbiens lui donnèrent le vin, et lui entretinrent une table ouverte à tout le monde. Il est vrai que la calomnie, ou peut- être la mauvaise foi dont il usa pour satisfaire son ambition, donna lieu à des propos fâcheux contre lui. Un Athénien, nommé Diomède, homme de bien et ami d’Alcibiade, désirait passionnément de remporter le prix aux jeux olympiques : ayant appris que les Argiens avaient un très beau char qui appartenait au public, et sachant tout le crédit et le grand nombre d’amis qu’Alcibiade avait à Argos, il le pria de lui acheter ce char. Alcibiade l’acheta pour lui-même, sans se mettre en peine de Diomède qui en fut très offensé, et qui prit les dieux et les hommes à témoins de cette perfidie. Il paraît que l’affaire fut portée en justice ; car nous avons un discours d’Isocrate sur ce char, pour le fils d’Alcibiade ; il est vrai que la partie adverse est nommée Tisias, et non pas Diomède.

XIII. Dès qu’Alcibiade fut entré dans la carrière de l’administration, quoique encore très jeune, il eut bientôt effacé tous les autres orateurs. Deux seulement purent soutenir la concurrence : Phéax, fils d’Érasistrate, et Nicias, fils de Nicératus. Celui-ci était déjà vieux, et passait pour un des meilleurs généraux d’Athènes. Phéax commençait, comme Alcibiade, à s’élever dans la république. Issu de parents illustres par leur naissance, il était inférieur à son rival sous plusieurs rapports, et surtout du côté de l’éloquence : il avait plutôt le talent de la conversation ou l’art de persuader dans une discussion particulière, que la force nécessaire pour soutenir de grands combats dans l’assemblée du peuple. Il avait, dit Eupolis,

Le talent de parler, non celui de bien dire.

Il nous reste une oraison de ce Phéax contre Alcibiade, dans laquelle, entre plusieurs autres reproches, il lui impute de s’être servi pour son propre usage, et comme s’ils lui eussent appartenu, des vases d’or et d’argent de la république, de ceux même qu’on portait en pompe aux cérémonies solennelles.

XIV. Il y avait à Athènes un certain Hyperbolus, du bourg de Périthoïde, dont Thucydide lui-même parle comme d’un méchant homme, qui, sur les théâtres, fournissait chaque jour aux poètes comiques une ample matière de railleries. Mais, insensible à tout ce qu’on disait de lui, il se piquait de mépriser la gloire et de braver l’infamie. Ce qui n’était en lui qu’une impudence et une lâcheté passait auprès de certaines gens pour force et pour audace. Il ne plaisait à personne ; mais le peuple se servait souvent de lui, lorsqu’il voulait humilier ou calomnier les citoyens élevés en dignité. Dans cette circonstance le peuple, à son instigation, allait prononcer le ban de l’ostracisme, peine qu’il emploie ordinairement contre le citoyen qui a le plus de réputation et d’autorité, et qu’il bannit de la ville, moins pour calmer ses craintes que pour soulager son envie. Comme il paraissait certain que le bannissement frapperait un des trois rivaux, Alcibiade réunit les divers partis ; et, ayant pris ses mesures avec Nicias, il fit tomber l’ostracisme sur Hyperbolus. D’autres disent que ce ne fut pas avec Nicias, mais avec Phéax qu’il se concerta, et que, s’étant réuni à sa faction, il fit chasser Hyperbolus, qui était bien éloigné de s’y attendre ; car jamais aucun homme de basse extraction ou sans crédit n’avait été condamné à cette sorte de bannissement, comme le témoigne Platon le poète comique, lorsqu’il dit de cet Hyperbolus :

Ses mœurs lui méritaient d’être banni d’Athène ;

Mais il était trop vil pour cette noble peine :

Pour de tels scélérats nos illustres aïeux

N’inventèrent jamais cet exil glorieux.

Nous en avons parlé ailleurs plus au long.

XV. Alcibiade n’était pas moins jaloux de l’admiration que les ennemis avaient pour Nicias, que des honneurs qu’il recevait de ses concitoyens. Quoiqu’il y eût entre Alcibiade et les Lacédémoniens une liaison d’hospitalité, et qu’il eût eu le plus grand soin des Spartiates que les Athéniens avaient pris à Pylos, cependant les Lacédémoniens, qui devaient surtout à Nicias la paix et la liberté de leurs prisonniers, lui témoignaient beaucoup plus d’affection qu’à Alcibiade ; et l’on disait parmi les Grecs que Périclès avait allumé la guerre, et que Vicias l’avait éteinte ; la plupart même appelaient cette paix la paix de Nicias. Alcibiade, qui voyait avec autant de chagrin que d’envie ce succès de son rival, résolut de rompre le traité. D’abord ayant su que les Argiens, qui haïssaient et craignaient les Spartiates, cherchaient à s’en séparer, il leur donna secrètement l’espérance d’être soutenus par les Athéniens ; et, soit par lui-même, soit par des émissaires, il encourageait sous main les principaux d’entre le peuple à ne rien craindre et à ne pas céder aux Lacédémoniens, mais à se tourner vers les Athéniens, à attendre qu’un repentir, qui ne pouvait pas être bien éloigné, leur fît rompre une paix désavantageuse. Lorsque ensuite les Spartiates eurent fait alliance avec les Béotiens, et eurent remis aux Athéniens le fort de Panacte tout démantelé, quoiqu’ils se fussent obligés à le rendre avec toutes ses fortifications, Alcibiade, voyant les Athéniens irrités de ce manque de foi, travailla à les aigrir davantage. En même temps il attaqua Nicias, et anima le peuple contre lui par des accusations qui n’étaient pas sans vraisemblance : il lui imputait de n’avoir pas voulu, pendant qu’il commandait l’armée, faire prisonniers de guerre les Spartiates qu’on avait laissés dans l’île de Sphactérie, et, après que d’autres les eurent pris, de les avoir relâchés et rendus, pour faire plaisir aux Lacédémoniens. Il ajoutait que Nicias, quoiqu’il fût leur ami, n’avait pas empêché leur ligue avec les Béotiens et les Corinthiens ; tandis qu’il ne laissait aucun peuple de la Grèce suivre son inclination pour s’allier avec les Athéniens, à moins que les Spartiates n’y consentissent.

XVI. Nicias était fort troublé de ces accusations, lorsque par hasard, il arriva des ambassadeurs de Lacédémone, qui parlèrent avec beaucoup de modération, et déclarèrent qu’ils avaient plein pouvoir de pacifier tous les différends, à des conditions justes et raisonnables. Le sénat agréa leurs propositions, et l’assemblée du peuple fut indiquée au lendemain pour en délibérer. Alcibiade, qui craignait l’issue de cette assemblée, vint à bout de déterminer les ambassadeurs à s’aboucher avec lui. Quand ils furent venus : « Que faites-vous, leur dit-il, seigneurs Spartiates ? ignorez-vous que le sénat est toujours plein de modération et d’humanité pour ceux avec qui il traite, mais que le peuple, naturellement fier, exagère toujours ses prétentions ? Si vous lui dites que vous êtes venus avec des pleins pouvoirs, il prendra un ton de maître, et vous forcera de lui accorder tout ce qu’il voudra. Voulez-vous qu’il soit équitable, et qu’il ne vous contraigne pas à lui rien céder contre votre gré ; agissez avec moins de franchise, et, en faisant des propositions justes, ne lui dites pas que vous ayez le pouvoir de conclure. Pour moi, je vous seconderai de tout mon crédit, afin de servir les Lacédémoniens. » Ces paroles, confirmées par le serment, réussirent à les éloigner de Nicias, et leur inspirèrent pour son rival la plus grande confiance. Admirant sa prudence et son habileté, ils le regardaient comme un homme extraordinaire. Le lendemain, le peuple s’étant assemblé, les ambassadeurs se présentèrent ; et Alcibiade leur ayant demandé avec beaucoup de douceur quel était l’objet de leur ambassade, ils répondirent qu’ils venaient faire des propositions de paix ; mais qu’ils n’étaient pas autorisés à rien conclure. Aussitôt Alcibiade s’emporte contre eux, et leur reproche une conduite que lui seul leur avait suggérée ; il les traite de fourbes, de perfides, et leur dit qu’ils ne sont venus que dans de mauvaises vues. Le sénat partage toute son indignation, le peuple s’irrite ; et Nicias, qui ignorait la fourberie. d’Alcibiade, demeure surpris et consterné du changement des ambassadeurs.

XVII. Ils furent donc renvoyés ; et Alcibiade, nommé général, fit conclure sur-le-champ un traité d’alliance entre les Athéniens et les peuples d’Argos, de Mantinée et d’Élide. On ne saurait approuver le moyen qu’il employa dans cette occasion ; mais ce fut un grand coup

d’avoir ainsi divisé et ébranlé tout le Péloponnèse ; d’avoir, en un seul

jour, rassemblé à Mantinée un si grand nombre de troupes contre les

ennemis ; d’avoir éloigné d’Athènes les dangers de cette guerre, et réduit

les Lacédémoniens à ne pouvoir tirer aucun avantage réel de la victoire,

et à trembler pour Sparte même, s’ils étaient vaincus. Après la bataille de Mantinée, les mille hommes de troupes que les Argiens entretenaient formèrent le projet d’abolir le gouvernement populaire, et de soumettre la ville aux Lacédémoniens, qui, arrivant alors fort à propos, parvinrent à le détruire. Mais bientôt le peuple ayant repris les armes, et s’étant rendu 1e plus fort, Alcibiade, qui survint dans cette conjoncture, lui assura la victoire, et lui persuada de construire de longues murailles jusqu’à la mer, afin de mettre la de ville à portée de recevoir du secours des Athéniens. Il leur amena donc des maçons et des tailleurs de pierres, et leur montra tant de zèle, qu’il acquit dans Argos autant de crédit pour lui-même que pour sa patrie. Il détermina ceux de Patras à joindre leur ville à la mer par de

semblables murailles ; et quelqu’un leur ayant dit par raillerie : « Les Athéniens vous avaleront un beau jour ; — Cela pourra être, répondit Alcibiade ; mais ce ne sera que peu à peu, et en commençant par les pieds ; au lieu que les Lacédémoniens vous avaleront d’un seul coup, et ils commenceront par la tête. » Mais en même temps il conseillait aux Athéniens d’augmenter également leur puissance sur terre, et il exhortait souvent les jeunes gens d’accomplir le serment qu’ils faisaient dans le temple d’Agraule, de ne reconnaître de bornes à l’Attique qu’au-delà des blés, des orges, des vignes et des oliviers. Il voulait par là leur insinuer qu’ils devaient regarder toute la terre cultivée et qui portait du fruit comme faisant partie de leur territoire.

XVIII. Malgré toutes ces actions d’une politique adroite, malgré tous ces discours, cette élévation d’esprit et cette habileté rares, Alcibiade menait la vie la plus voluptueuse, et affectait le plus grand luxe : il passait les journées entières dans la débauche et dans les plaisirs les plus criminels ; il s’habillait d’une manière efféminée, paraissait dans la place publique traînant de longs manteaux de pourpre, et se livrait aux plus folles dépenses. Quand il était sur mer, afin de coucher plus mollement, il faisait percer le plancher de son vaisseau, et suspendait son lit sur des sangles, au lieu de le poser sur des planches ; à l’armée, il avait un bouclier doré, où l’on ne voyait aucun des symboles que les Athéniens y mettaient ordinairement, mais un Amour qui portait la foudre. Les principaux citoyens, témoins de tous ces excès, détestaient sa conduite, et ne pouvaient contenir leur indignation ; ils craignaient d’ailleurs cette licence et ce mépris des lois, comme des vices monstrueux qui semblaient tendre à la tyrannie. Quant aux dispositions du peuple pour lui, Aristophane les a fort bien exprimées dans ce vers :

Il le hait, le désire, et ne peut s’en passer.

Ce poète ajoute, par une allusion plus piquante :

N’ayez pas dans vos murs de lion sanguinaire ;

Ou, si vous en avez, flattez son caractère.

XIX. À la vérité, ses largesses envers le peuple, ses dépenses excessives pour donner à la ville des spectacles et des jeux dont on n’eût pu surpasser la magnificence ; la gloire de ses ancêtres, le pouvoir de son éloquence, la beauté de sa personne, sa force de corps, son courage, son expérience dans la guerre, et tant d’autres qualités brillantes, faisaient supporter patiemment toutes ses fautes aux Athéniens, qui, toujours indulgents pour lui, les déguisaient sous des noms favorables, et les appelaient des traits de jeunesse, des écarts d’un bon naturel. Par exemple, il tint renfermé chez lui le peintre Agatharcus, jusqu’à ce qu’il eût peint sa maison ; après quoi il le renvoya comblé de présents. Un jour, il donna un soufflet à Tauréas, qui voulait rivaliser avec lui dans les jeux, et lui disputer la victoire. Il prit pour sa maîtresse une jeune Mélienne qui se trouvait parmi les prisonniers de guerre, et éleva l’enfant qu’il eut d’elle. Voilà ce qu’on appelait des traits d’un bon naturel. Il n’en fut pas moins cependant la principale cause du massacre de tous les jeunes Méliens, en consentant au décret qui l’ordonna. Le peintre Aristophon ayant peint Néméa qui tenait Alcibiade entre ses bras, tout le peuple accourut pour voir ce tableau, et le considérait avec plaisir ; mais les gens âgés ne voyaient pas sans indignation ce mépris formel des lois, qui les menaçait de la tyrannie. Aussi Archestrate disait-il avec raison que la Grèce n’eût pu supporter deux Alcilbiades. On dit aussi qu’un jour qu’il avait eu le plus grand succès dans l’assemblée, et qu’il retournait chez lui, reconduit avec honneur par tout le peuple, Timon le Misantrope, qui le rencontra, au lieu de se détourner et de chercher à l’éviter comme il faisait pour tout le monde, alla au contraire au-devant de lui, et, le prenant par la main : « Courage, mon fils, lui dit-il ; continue de t’agrandir ainsi ; car ta grandeur sera la perte de tout ce peuple. » Les uns ne firent que rire de ce propos ; d’autres chargèrent Timon d’injures ; quelques uns en furent vivement affectés : tant l’inégalité de ses mœurs rendait les opinions différentes sur son compte !

XX. Périclès vivait encore lorsque les Athéniens conçurent le désir de conquérir la Sicile : peu de temps après sa mort, ils commencèrent à s’en occuper ; et, sous prétexte de faire alliance avec les peuples maltraités par les Syracusains, et de leur envoyer des secours, ils s’ouvraient le chemin à une expédition plus considérable. Mais personne

plus qu’Alcibiade n’enflamma ce désir dans le cœur des Athéniens, et ne

leur persuada plus vivement d’aller, non successivement et par parties, mais avec une grande flotte, soumettre l’île entière. Il faisait espérer au peuple de grands succès, et s’en promettait de plus grands pour lui-même : car les autres regardaient la conquête de la Sicile comme la fin de cette guerre, et lui, comme le commencement des projets qu’il avait conçus. Nicias, au contraire, sentant la difficulté de prendre Sycacuse, détournait le peuple de cette expédition. Mais Alcibiade, qui rêvait sans cesse la conquête de Carthage et de l’Afrique, qui de là passait en Italie, et s’emparait du Péloponnèse, ne faisait guère de la Sicile que le magasin de ses provisions de guerre. Les jeunes gens, enflés des espérances dont il les berçait, se rangeaient tous de son parti ; ils écoutaient avidement les choses merveilleuses que les vieillards leur racontaient sur cette expédition, et passaient, pour la plupart, des journées entières dans les gymnases et dans les lieux d’assemblée, à tracer sur la table la figure de la Sicile, le plan de Carthage et de l’Attique ; mais Socrate et Méton l’astrologue n’espéraient rien de bon pour Athènes de cette entreprise : le premier était averti sans doute par son génie familier ; le second, dirigé par sa raison, qui lui faisait craindre l’avenir, ou par les règles de la divination, confrefit le fou, et, prenant une torche allumée, il alla pour mettre le feu à sa maison. D’autres disent que, sans employer la feinte qu’on lui prête, il la brûla réellement pendant la nuit ; et que le lendemain, ayant paru sur la place, il conjura le peuple, en considération

de cette perte, de dispenser son fils d’aller à la guerre, ; et, par cet expédient, il obtint ce qu’il voulait.

XXI. Nicias fut nommé, malgré lui, l’un des généraux. Il craignait ce commandement en lui-même, et plus encore parce qu’il avait Alcibiade pour collègue. Mais les Athéniens se persuadaient que l’expédition serait mieux conduite, s’ils ne l’abandonnaient pas tout entière à l’impétuosité d’Alcibiade, et s’ils tempéraient son audace par la prudence de Nicias ; car Lamachus, le troisième général, quoique avancé en âge, n’était ni moins bouillant qu’Alcibiade, ni moins intrépide dans les dangers. Le peuple s’étant assemblé pour délibérer sur le nombre des troupes qu’on armerait, et sur les autres préparatifs, Nicias fit de nouveaux efforts pour en détourner les Athéniens ; mais Alcibiade combattit son avis et l’emporta. Aussitôt un orateur nommé Démostrate proposa un décret qui laissait les généraux maîtres de tous les préparatifs qu’exigeait cette guerre.

XXII. Le peuple l’ayant approuvé, et tout étant déjà prêt pour le départ de la flotte, il arriva plusieurs présages sinistres ; surtout la rencontre des fêtes d’Adonis, qu’on célébrait alors, et dans lesquelles les femmes athéniennes exposent en public des simulacres de morts qu’on porte en terre, se frappent la poitrine, par imitation de ce qui se pratique aux funérailles, et accompagnent ces cérémonies de chants lugubres. Bien plus, toutes les statues de Mercure se trouvèrent en une seule nuit mutilées au visage, ce qui troubla ceux mêmes qui méprisaient ordinairement les prodiges. On répandit le bruit que cette profanation était l’ouvrage des Corinthiens, dont les Syracusains étaient une colonie, et qui avaient espéré que la crainte de ce présage retiendrait les Athéniens, ou même les ferait renoncer à cette entreprise. Mais le peuple n’écouta ni ce propos, ni le discours de ceux qui voulurent lui persuader que ce présage n’avait rien d’effrayant ; que c’étaient sans doute quelques jeunes gens qui, dans la chaleur du vin et de la débauche, avaient commis cette impiété, dont ils n’avaient fait qu’un badinage. La colère et la crainte leur faisaient voir dans cette profanation une conjuration tramée par des audacieux, et qui couvrait de grands desseins. Le sénat donc et le peuple s’assemblèrent plusieurs fois en peu de jours, et recherchèrent avec beaucoup de sévérité jusqu’aux moindres traces du crime.

XXIII. Cependant l’orateur Androclès produisit des esclaves et quelques étrangers établis à Athènes, qui accusèrent Alcibiade et ses amis d’avoir mutilé d’autres statues, et d’avoir, dans une partie de débauche, contrefait les mystères. Ils disaient que Théodore y faisait les fonctions de héraut ; Polytion, celles de porte-flambeau ; qu’Alcibiade était l’hiérophante ; que les autres y assistaient comme initiés, et qu’on leur donnait le nom de mystes. C’est ce que portait en propres termes l’accusation de Thessalus, fils de Cimon, qui chargeait Alcibiade de cette impiété envers Cérès et Proserpine. Le peuple témoigna la plus vive indignation ; et Androclès, ennemi juré d’Alcibiade, aigrissait encore les esprits. Alcibiade en fut d’abord troublé ; mais ensuite s’étant aperçu que les matelots qui devaient s’embarquer pour la Sicile lui étaient dévoués ; ayant même entendu les mille hommes d’Argos et de Mantinée dire ouvertement qu’ils n’allaient à cette expédition d’outre-mer que par rapport à L’Alcibiade, et que, si on lui faisait la moindre violence, ils se retireraient sur-le-champ, il reprit confiance, et, saisissant ce moment favorable, il se présenta pour se défendre. Ses ennemis, déconcertés à leur tour par sa hardiesse, et craignant que le peuple, par le besoin qu’il avait de lui, ne montrât de la faiblesse dans le jugement, eurent recours à la ruse. Ils engagèrent quelques orateurs, qui, sans être ouvertement déclarés contre Alcibiade, ne le haïssaient pas moins que ses plus mortels ennemis, à dire dans l’assemblée du peuple qu’il ne serait pas convenable qu’un général qu’on venait de mettre à la tête d’une si grande armée avec un pouvoir absolu, et qui avait déjà rassemblé ses troupes et celles des

alliés, perdît un temps précieux pendant qu’on lui choisirait des juges au sort, et qu’on mesurerait l’eau pour régler la longueur des Procédures. « Qu’il parte donc, ajoutaient-ils, avec l’espoir du succès ; et quand la guerre sera terminée, qu’il se présente pour être jugé selon les lois. » Alcibiade, qui ne se méprit pas sur le but perfide de cette demande, représenta au peuple assemblé qu’il serait trop injuste de le faire partir pour une expédition si importante, lorsqu’il laissait derrière lui des accusations calomnieuses qui le tiendraient dans une agitation continuelle ; que, s’il ne pouvait se justifier, il méritait la mort ; mais que, s’il était innocent, il devait aller contre les ennemis sans avoir rien à craindre de ses calomniateurs.

XXIV. Le peuple n’eut aucun égard à sa demande, et l’obligea de partir. Il mit donc à la voile avec les autres généraux, et sur une flotte d’environ cent quarante galères à trois rangs de rame, montées de cinq mille cent hommes de troupes réglées, de près de treize cents tant archers que frondeurs ou soldats légèrement armés, et pourvues de toutes les provisions nécessaires : Lorsqu’il eut abordé en Italie, et qu’il eut pris terre à Rhégium, il assembla le conseil, et proposa son plan de campagne. Nicias fut d’un autre avis, mais Lamachus s’étant déclaré pour celui d’Alcibiade, il alla droit en Sicile, et se rendit maître de Catane. Ce fut le seul exploit qu’il fit à cette expédition ; il fut aussitôt rappelé par les Athéniens pour subir son jugement. On n’avait d’abord contre lui que de légers soupçons, que des dépositions vagues d’esclaves et d’étrangers : mais, en son absence, ses ennemis suivirent l’affaire avec plus de chaleur ; et, joignant à la mutilation des statues de Mercure la profanation des mystères, ils insinuèrent que ces deux crimes étaient l’effet d’une même conspiration, qui avait pour but de changer le gouvernement. Tous ceux qu’on dénonça furent indistinctement jetés dans les fers, sans être mêmeentendus ; et l’on se repentit de n’avoir pas saisi le moment où Alcibiade était à Athènes, pour le juger sur de si graves accusations. Tous ceux de ses parents, de ses amis ou de ses familiers qui, dans ce premier transport de colère, tombèrent entre les mains du peuple, furent traités avec beaucoup de rigueur. Thucydide ne fait pas connaître ses dénonciateurs ; d’autres historiens nomment Diocléidès et Teucer ; on les trouve cités dans ces vers du poète comique Phrynichus, qui parle ainsi à une statue de Mercure :

Ô Mercure chéri, prends garde qu’en tombant

Tu n’ailles fracasser et briser ton visage ;

Un nouveau Dioclide, à nuire trop ardent,

Contre nous aussitôt distillerait sa rage.

Mercure.

Je m’en garderai bien, de peur qu’un scélérat,

Qu’un fourbe, qu’un Teucer, imposteur exécrable,

De ses concitoyens délateur détestable,

Ne soit récompensé de son noir attentat.

Cependant les dénonciateurs n’avaient rien de précis ni de certain. L’un d’eux, interrogé comment il avait pu, la nuit, reconnaître la figure de ceux qui avaient mutilé les statues de Mercure, répondit que c’était à la faveur du clair de la lune. L’imposture fut évidemment d émontrée, attendu que le délit avait eu lieu dans la nouvelle lune. Une fausseté si grossière révolta tous les gens sensés : mais le peuple n’en fut pas adouci ; et, continuant avec la même fureur à recevoir les dépositions, il faisait emprisonner tous ceux qui étaient dénoncés.-

XXV. Au nombre des Athéniens qu’on tenait dans les fers pour leur faire leur procès, était l’orateur Andocidès, que l’historien Hellanicus fait descendre d’Ulysse. Il était regardé comme un ennemi du gouvernement populaire, et le partisan de l’oligarchie. Ce qui le fit surtout soupçonner d’être complice de cette mutilation, c’est qu’une grande statue de Mercure, placée près de sa maison, que la tribu Égéide avait consacrée, et qui était du petit nombre des belles statues d’Athènes, fut presque la seule conservée. Aussi est-elle encore aujourd’hui appelée par tout le monde le Mercure d’Andocidès, quoique l’inscription porte un nom différent. Un des prisonniers, détenu pour le même crime, nommé Timée, homme qui, avec moins de réputation qu’Andocidès, avait plus d’intelligence et d’audace, se lia intimement avec cet orateur. Il lui conseilla de se dénoncer lui-même avec quelques autres personnes, parce que le décret promettait la grâce à ceux qui avoueraient leur crime. L’issue du jugement, lui disait-il, incertaine pour tous les accusés,

était surtout à redouter pour les plus puissants d’entre eux ; il valait mieux sauver sa vie ; par un mensonge, que de subir, comme coupable, une mort infâme : à considérer même le bien public, il était plus avantageux de ne faire périr qu’un petit nombre de personnes, leur crime fût-il douteux, et d’arracher beaucoup de gens honnêtes à la fureur du peuple. Ces raisons de Timée persuadèrent Andocidès ; il se dénonça lui-même avec quelques autres des accusés, et obtint sa grâce aux termes du décret. Tous ceux qu’il avait nommés furent punis de mort, excepté quelques uns qui eurent le temps de prendre

la fuite. Andocidès, pour donner plus de vraisemblance à sa déposition, avait accusé ses propres esclaves.

XXVI. Mais ces condamnations n’apaisèrent pas la fureur du peuple ; au contraire, n’ayant plus à s’occuper de ceux qui avaient mutilé les statues, il tourna contre Alcibiade toute sa colère, qui sembla ne s’être reposée que pour se ranimer avec plus de force. Il lui envoya enfin le vaisseau de Salamine, après avoir prudemment ordonné au commandant de ne pas user de violence, de ne pas même mettre la main sur Alcibiade, mais de lui intimer avec douceur l’ordre de le suivre, pour venir subir son jugement et se justifier devant le peuple. On craignait une sédition parmi les troupes dans une terre ennemie ; et il eût été facile à Alcibiade de l’exciter s’il l’avait voulu : car les soldats étaient déjà découragés de son départ ; ils s’attendaient que sous Nicias la guerre allait traîner en longueur et devenir interminable, lorsqu’il n’aurait plus auprès de lui Alcibiade, qui était comme l’aiguillon de toutes les affaires. Pour Lamachus, quoique vaillant et très propre à la guerre, il n’avait, à cause de sa pauvreté, ni dignité ni considération. Alcibiade s’embarqua sans différer, et son départ fit perdre aux Athéniens la ville de Messine qu’on devait leur livrer. Alcibiade, connaissant très bien tous ceux qui étaient du complot, les dénonça aux Syracusains, et rompit ainsi leur trame. Lorsqu’il fut arrivé à Thurium, et qu’il y eut débarqué, il se cacha, et trompa les recherches de ses ennemis. Quelqu’un, l’ayant reconnu, lui dit : « Eh ! quoi, Alcibiade, vous ne vous fiez pas à votre patrie ? — Oui, pour tout le reste, répondit-il ; mais quand il s’agit de ma vie, je ne m’en fierais pas à ma propre mère, de peur que par mégarde elle ne mît une fève noire pour une blanche. » Lorsque ensuite on lui apprit qu’Athènes l’avait condamné à mort : « Je leur ferai voir, dit-il, que je suis en vie. » Les chefs d’accusation insérés dans la sentence étaient conçus en ces termes : « Thessalus, fils de Cimon, du bourg de Laciade, accuse Alcibiade, fils de Clinias, du bourg, de Scambonide, de s’être rendu coupable d’impiété envers les déesse Cérès et Proserpine, en contrefaisant leurs mystères, qu’il a représentés dans sa maison devant ses amis, revêtu d’une longue robe semblable à celle de l’hiérophante lorsqu’il découvre les choses sacrées ; en prenant le nom de ce pontife, en donnant à Polytion celui de porte-flambeau ; à Théodore, du bourg de Phégée, celui de héraut ; et à ses autres compagnons, ceux de mystes et d’époptes ; violant ainsi les lois et les cérémonies instituées par les eumolpides, par les hérauts et les prêtres du temple d’Éleusis. » Le peuple le condamna à mort par coutumace ; il confisqua tous ses biens, ordonna à tous les prêtres et à toutes les prêtresses de le maudire.

Parmi ces dernières, Théano, fille de Ménon, prêtresse du temple d’Agraule, s’opposa seule à ce décret, en disant qu’elle était prêtresse pour bénir et non pas pour maudire.

XXVII. Pendant qu’on prononçait contre Alcibiade ces décrets rigoureux, il était établi à Argos ; car en partant de Thurium il s’était réfugié dans le Péloponnèse. Comme il craignait ses ennemis, et qu’il avait perdu tout espoir de rentrer dans sa patrie, il envoya demander un asile aux Spartiates, en leur donnant sa parole qu’il leur rendrait à l’avenir plus de services qu’il ne leur avait fait de mal lorsqu’il était leur ennemi. Les Spartiates le lui ayant accordé avec plaisir, il se rendit promptement à Lacédémone. La première chose qu’il y fit, ce fut de mettre fin aux délais que les Spartiates apportaient de jour en jour à secourir les Syracusains. Il les pressa de leur envoyer Gylippe pour les commander, et pour détruire en Sicile les forces des Athéniens. En second lieu, il leur conseilla de déclarer eux-mêmes la guerre aux Athéniens. Enfin (et c’était la chose la plus importante ), il les engagea à fortifier Décélie ; ce qui contribua, plus que tout le reste, à affaiblir et presque à ruiner la ville d’Athènes. Là, estimé du public, admiré des particuliers, il gagna l’amitié de tous les citoyens, et les charma par sa facilité à adopter leur manière de vivre. Ceux qui le voyaient se raser jusqu’à la peau, se baigner dans l’eau froide, manger du pain bis et du brouet noir, ne pouvaient se persuader qu’il eût eu chez lui un cuisinier, qu’il eût connu des parfumeurs, ou qu’il eût porté des étoffes de Milet.

XXVIII. La qualité qui le distinguait le plus et qui lui servait davantage à gagner les hommes, c’était sa souplesse à prendre toutes les formes et toutes les inclinations, à se plier à tous les genres de vie, à changer de mœurs plus promptement que le caméléon ne change de couleur : avec cette différence que cet animal ne peut, dit-on, prendre la couleur blanche, au lieu qu’Alcibiade passait avec la même facilité du mal au bien et du bien au mal. Il n’y avait point de manières qu’il ne sût imiter, point de coutumes auxquelles il ne sût se prêter : à Sparte, toujours en exercice, frugal et austère ; en Ionie, délicat, oisif et voluptueux ; en Thrace, toujours à cheval ou à table ; surpassant, chez le satrape Tisapherne, par sa dépense et par son faste, toute la magnificence des Perses. Ce n’est pas qu’il passât réellement avec cette indifférence à des habitudes contraires, ni qu’il se fît dans ses mœurs un changement véritable ; mais comme en suivant son naturel il eût pu offenser ceux avec qui il vivait, il savait toujours se couvrir du masque le plus convenable à leur manière de vivre, et trouvait sa sûreté dans ce déguisement. À Lacédémone, à ne considérer que son extérieur, on pouvait lui appliquer ce proverbe commun :

Est-ce Achille ou son fils ? C’est Achille lui-même ;

et dire de lui : Ce n’est pas un étranger ; c’est un vrai Spartiate, formé par Lycurgue même. Mais, en approfondissant ses véritables inclinations, en le jugeant sur les actions qui en étaient la suite, on eût dit :

Ah ! c’est toujours la femme d’autrefois.

En effet, il corrompit si bien Timée, femme du roi Agis, alors absent pour une expédition militaire, qu’elle devint grosse de lui, et qu’elle ne le cachait pas. Elle accoucha d’un fils qu’elle appelait en public Léotychidas ; mais, dans l’intérieur de sa maison, au milieu de ses amies et de ses femmes, elle lui donnait le nom d’Alcibiade : tant sa passion était violente ! Il disait lui-même avec fierté que ce n’était ni emporté par le désir de faire affront au roi, ni vaincu par la volupté, qu’il l’avait séduite ; mais afin de mettre sur le trône de Sparte un roi de sa race. Tout cela fut rapporté à Agis, et il y ajouta foi d’autant plus aisément, que les époques s’accordaient avec ces rapports : car une nuit, ayant senti un tremblement de terre, il s’enfuit tout effrayé de l’appartement de la reine ; et il ne s’était pas approché d’elle

depuis dix mois. Léotychidas étant né après ce terme, il refusa de le reconnaître ; et cet enfant fut dans la suite exclu du trône.

XXIX. Après le désastre des Athéniens en Sicile, les habitants de Chio, de Lesbos et de Cyzique députèrent à Sparte pour y faire part du dessein qu’ils avaient de se révolter contre Athènes, si l’on voulait les secourir. Les Béotiens favorisaient ceux de Lesbos, et Pharnabaze sollicitait pour ceux de Cyzique ; mais, à la persuasion d’Alcibiade, les Spartiates se décidèrent à secourir les habitants de Chio avant tous les autres. Il s’embarqua lui-même, et fit soulever presque toute l’Ionie ; il accompagna partout les généraux de Lacédémone, et fit aux Athéniens le plus de mal qu’il put. Le roi Agis, qui lui en voulait déjà pour avoir corrompu sa femme, était encore jaloux de sa gloire, et ne pouvait souffrir d’entendre dire que rien ne faisait et ne réussissait que par Alcibiade. Les plus puissants et les plus ambitieux des Lacédémoniens lui portaient aussi envie ; et leur jalousie fut poussée si loin, qu’à force d’intrigues ils obligèrent les magistrats d’envoyer en Ionie l’ordre de le faire mourir. Alcibiade en fut secrètement averti ; et, sans cesser d’agir pour les intérêts des Spartiates, il évita de tomber entre leurs mains.

XXX. Pour plus de sûreté, il se retira chez Tisapherne, satrape du roi de Perse, et eut bientôt un tel crédit auprès de lui, qu’il devint le premier de sa cour. Ce Barbare ne se piquait ni de franchise, ni de droiture ; fourbe et dissimulé, la méchanceté dans les autres était un titre à sa prédilection. Il admirait donc la souplesse de son nouvel hôte, et son extrême facilité à prendre toutes sortes de formes. Alcibiade, il est vrai, savait attacher tant de charmes à sa société, il étalait tant de grâce dans ses entretiens, qu’il n’y avait point de caractère qui pût lui résister et qu’il ne parvînt à maîtriser ; ceux mêmes qui le craignaient et qui étaient jaloux de lui trouvaient dans son commerce de l’attrait et du plaisir. Tisapherne donc, quoique d’un naturel sauvage, et plus ennemi des Grecs qu’aucun autre Perse, fut tellement séduit par les flatteries d’Alcibiade, qu’il se livra entièrement à lui, et qu’il le flattait beaucoup plus lui-même qu’il n’en était flatté ; au point que le plus beau de ses domaines, le plus délicieux par l’abondance de ses eaux, par la fraîcheur de ses prairies, par le charme des retraites solitaires qu’on y avait ménagées, par les embellissements de tout genre qu’on y avait prodigués avec une magnificence royale, il le nomma Alcibiade ; nom que tout le monde lui a donné depuis. Alcibiade, qui n’espérait plus de sûreté auprès des Spartiates, et qui craignait le ressentiment d’Agis, les décriait auprès de Tisapherne, et le dissuadait de leur donner des secours assez puissants pour détruire entièrement les Athéniens. Il lui conseillait de secourir faiblement les premiers ; de laisser les deux peuples s’affaiblir et se miner insensiblement, afin qu’après les avoir épuisés l’un par l’autre il fût facile au roi de les soumettre. Tisapherne suivit ce conseil ; dans toutes les occasions il montrait son amitié et son admiration pour Alcibiade, qui, par là, se vit également recherché des deux partis qui divisaient la Grèce.

XXXI. Les Athéniens, qui avaient déjà beaucoup souffert, commençaient à se repentir des décrets qu’ils avaient portés contre lui ; et Alcibiade lui-même voyait avec peine l’état fâcheux où ils étaient réduits ; il craignait, si Athènes était entièrement détruite, de tomber entre les mains des Spartiates, qui le haïssaient. Toutes les forces des Athéniens étaient alors rassemblées à Samos ; c’était de là qu’avec leur flotte ils faisaient rentrer sous leur obéissance les villes qui s’étaient révoltées, contenaient les autres dans le devoir, et pouvaient encore faire tête sur mer à leurs ennemis : mais ils craignaient Tisapherne et les cent cinquante vaisseaux phéniciens dont l’arrivée, qu’on annonçait comme prochaine, ne leur laisserait aucun espoir de salut. Alcibiade, qui était bien informé de tout, envoya secrètement à Samos vers les principaux Athéniens, et leur fit espérer qu’il leur ménagerait l’amitié de Tisapherne, non, disait-il, dans la vue de faire plaisir au peuple, à qui il ne se fiait pas, mais pour favoriser les nobles, si toutefois ils osaient agir en gens de cœur pour réprimer l’insolence de la multitude, et sauver la patrie en se rendant maîtres des affaires.

XXXII. Ils écoutèrent volontiers ses propositions ; le seul Phrynichus, du bourg de Dirades, l’un des généraux, soupçonna, ce qui était vrai, qu’Alcibiade, aussi indifférent pour l’oligarchie que pour la démocratie, voulait seulement, à quelque prix que ce fût, obtenir son rappel ; et, en calomniant le peuple, flatter la noblesse et s’insinuer dans ses bonnes grâces. Il s’opposa donc à ce qu’on proposait ; mais, son avis n’ayant pas prévalu, et sentant bien que par son opposition il s’était fait d’Alcibiade un ennemi déclaré, il fit dire sous main à Astyochus, amiral de la flotte ennemie, de se défier d’Alcibiade, et de le faire arrêter comme trahissant les deux partis. Il ne se doutait pas que, traître, il s’adressait à un autre traître. Astyochus, qui faisait la cour à Tisapherne, et qui voyait dans quel crédit Alcibiade était auprès de lui, informa celui-ci de l’avis que Phrynichus lui avait fait donner. Alcibiade envoya sur-le-champ à Samos pour accuser Phrynichus, qui, voyant tout le monde indigné et soulevé contre lui, et ne trouvant pas d’autre moyen de se tirer d’embarras, voulut remédier à ce mal par un mal plus grand encore. Il dépêcha tout de suite à Astyochus pour se plaindre de ce qu’il avait trahi son secret, et lui offrir de lui livrer les vaisseaux et l’armée des Athéniens : mais la perfidie de Phrynichus ne fit point de tort aux Athéniens ; Astyochus le trahit une seconde fois, et donna avis de tout à Alcibiade. Phrynichus, qui le pressentit, et qui s’attendait à une nouvelle accusation de la part d’Alcibiade, se hâta de le prévenir, et de dire aux Athéniens que les ennemis allaient bientôt les attaquer ; il les exhorta de se tenir tout prêts sur leurs vaisseaux, et de fortifier leur camp. Pendant qu’ils s’y disposaient, il leur vint de nouvelles lettres d’Alcibiade, pour les avertir d’observer Phrynichus, qui avait promis de livrer la flotte aux Lacédémoniens. Les Athéniens n’ajoutèrent pas foi à cette accusation ; il crurent qu’Alcibiade, qui savait tous les projets des ennemis, en profitait pour calomnier Phrynichus. Mais, quelque temps après, un des gardes d’Hermon ayant tué Phrynichus d’un coup de poignard qu’il lui donna sur la place publique, les Athéniens, après les informations faites sur la conduite du mort, le condamnèrent comme coupable de trahison, et décernèrent des couronnes à Hermon et à ses gardes.

XXXIII. Les amis qu’Alcibiade avait à Samos, étant devenus les plus forts, envoient Pisandre à Athènes pour y changer la forme du gouvernement, pour encourager les nobles à se saisir des affaires et à détruire l’autorité du peuple : ils leur faisaient promettre qu’Alcibiade leur procurerait pour cela l’amitié et le secours de Tisapherne. Tel fut le prétexte et le motif du parti qui établit l’oligarchie. Mais, lorsque ceux qu’on appelait les cinq mille, quoiqu’ils ne fussent que quatre cents, se furent rendus les maîtres et eurent envahi toute l’autorité, ils négligèrent Alcibiade, et ne montrèrent plus la même ardeur pour la guerre, soit qu’ils se défiassent du peuple, qui ne se prêtait que malgré lui à ce changement, soit qu’ils crussent que les Lacédémoniens, toujours portés pour l’oligarchie, en seraient plus disposés à traiter avec eux. Le peuple d’Athènes, effrayé du massacre de ceux qui s’étaient ouvertement opposés à la tyrannie des quatre cents, se tint tranquille malgré lui.

XXXIV. Les Athéniens qui étaient à Samos furent si indignés de ce qui se passait à Athènes, qu’ils résolurent sur-le-champ de faire voile vers le Pirée ; et qu’ayant appelé Alcibiade, ils l’élurent général, et lui ordonnèrent de se mettre à leur tête pour aller détruire les tyrans. Mais il n’agit pas comme eût pu faire tout autre qui aurait dû son élévation subite à la faveur du peuple ; il ne crut pas devoir complaire en tout et ne rien refuser à ceux qui, pendant qu’il était banni et fugitif, lui avaient déféré le commandement d’une flotte et d’une armée si nombreuses. Par une conduite digne d’un grand capitaine, il arrêta une démarche précipitée que leur dictait la colère, et, prévenant la faute qu’ils allaient commettre, il sauva évidemment la ville d’Athènes. S’ils eussent mis à la voile pour retourner dans l’Attique, aussitôt les ennemis, sans avoir à combattre, se seraient rendus maîtres de l’Ionie entière, de l’Hellespont et de toutes les îles, pendant que les Athéniens, portant la guerre dans leurs murailles, auraient combattu les uns contre les autres. Alcibiade seul l’empêcha, non seulement par les discours qu’il tint en général à toute l’armée, mais encore par ses représentations à chacun en particulier, en leur faisant sentir tout le danger d’un tel projet. Il fut secondé par Thrasybule, du bourg de Stire, qui ne le quittait pas, et qui, doué de la voix la plus forte qu’il y eût parmi les Athéniens, retenait par ses cris tous ceux qui voulaient partir. Un second service qu’Alcibiade rendit à sa patrie, et qui ne le cédait à aucun autre, c’est qu’ayant promis de faire tous ses efforts pour déterminer les vaisseaux phéniciens que les Spartiates attendaient du roi de Perse, à se réunir à la flotte athénienne, ou du moins à ne pas se joindre à celle des ennemis, il se hâla d’aller au-devant de ces vaisseaux ; Tisapherne, à son instigation, trompa les Lacédémoniens, et ne leur amena pas sa flotte, qui avait déjà paru auprès d’Aspende. Mais dans la suite Alcibiade fut accusé par les deux partis d’avoir détourné ce secours ; les Lacédémoniens surtout lui reprochèrent d’avoir conseillé au Barbare de laisser les Grecs se détruire les uns par les autres. Il n’était pas douteux que celui des deux peuples auquel se serait jointe une flotte si considérable n’eût enlevé à l’autre la victoire et l’empire de la mer.

XXXV. La tyrannie des quatre cents fut bientôt renversée ; et, les amis d’Alcibiade ayant embrassé avec chaleur le parti populaire, le peuple voulut rappeler ce général, et lui envoya l’ordre de revenir à Athènes. Mais il ne crut pas devoir y rentrer sans avoir rien fait d’utile ; dédaignant de devoir son rappel à la compassion et à la faveur du peuple, il ne voulait y reparaître qu’avec gloire : il part donc de Samos à la tête de quelques vaisseaux et va croiser autour des îles de Cos et de Cnide. Là, ayant appris que Mindare, amiral de Sparte, faisait voile vers l’Hellespont avec toute sa flotte, et qu’il était poursuivi par les Athéniens, il vole au secours de ces derniers. Le hasard fit qu’il arriva avec ses dix-huit vaisseaux au moment où les deux flottes étaient engagées dans un grand combat qui avait duré jusqu’aux approches de la nuit, et dans lequel l’avantage avait été plusieurs fois balancé entre l’un et l’autre parti. Son apparition trompa également les deux armées ; les ennemis reprirent courage, et les Athéniens se troublèrent : mais Alcibiade, arborant aussitôt des enseignes amies, fond avec impétuosité sur les Péloponésiens, qui, déjà plus forts, pressaient vivement leurs adversaires. Il les met en fuite, les pousse contre terre, les serre vivement, brise leurs vaisseaux, et fait un grand carnage de ceux qui se jetaient à la mer pour lui échapper. Pharnabaze, qui était venu à leur secours avec son armée de terre, et qui combattait du rivage pour sauver leurs vaisseaux, ne put empêcher que les Athéniens ne s’emparassent de trente bâtiments ennemis, et ne reprissent ceux qu’on leur avait enlevés. Après quoi ils érigèrent un trophée pour consacrer cette victoire.

XXXVI. Alcibiade, enflé d’un succès si brillant, voulut, par ostentation, se montrer à Tisapherne dans tout l’éclat de son triomphe ; il fit provision de présents magnifiques, et alla le trouver avec un appareil digne d’un général. Il n’en fut pas reçu comme il l’avait espéré : Tisapherne, dont les Lacédémoniens se plaignaient depuis longtemps, et qui craignait d’en être un jour puni par le roi, jugea qu’Alcibiade venait fort à propos : et, pour se défendre, par cette injustice, contre les accusations des Spartiates, il le retint prisonnier. Mais, au bout de trente jours, Alcibiade, ayant trouvé le moyen de se procurer un cheval, trompa ses gardes, s’enfuit à Clazomène ; et, pour se venger de Tisapherne, il fit courir le bruit que c’était lui qui l’avait relâché. Il s’embarque aussitôt et se rend à la flotte des Athéniens, où il apprend que Mindare et Pharnabaze étaient ensemble à Cyzique. Alors il exhorte ses soldats et leur représente qu’il est pour eux de toute nécessité de combattre leurs ennemis par terre et par mer, et même d’assiéger Cyzique ; qu’une victoire complète pouvait seule leur procurer des vivres et de l’argent. Il les embarque donc, et, ayant jeté l’ancre près de l’île de Proconèse, il ordonne d’enfermer au milieu de la flotte les vaisseaux légers et de prendre garde que les ennemis n’aient aucun soupçon de son arrivée. Il survint par bonheur une grande pluie, accompagnée d’éclats de tonnerre et d’une épaisse obscurité, qui favorisa son dessein et en cacha les apprêts. Non seulement les ennemis ne se doutèrent de rien, mais les Athéniens eux-mêmes, qu’il avait fait embarquer beaucoup plus tôt qu’ils ne s’y attendaient, s’aperçurent à peine qu’ils étaient partis. Bientôt l’obscurité s’étant dissipée laissa apercevoir les vaisseaux des Péloponésiens qui étaient à l’ancre devant le port de Cyzique. Alcibiade, qui craignait que la vue d’une flotte si nombreuse ne déterminât les ennemis à gagner le rivage, donne ordre aux capitaines de n’avancer que lentement ; et, prenant avec lui quarante galères, il se présente aux ennemis et les provoque au combat. Trompés par cette ruse, et méprisant son petit nombre, ils fondent sur les Athéniens et engagent l’action : mais, pendant qu’ils en étaient aux mains, les autres vaisseaux arrivent. Saisis d’effroi à cette vue, les Péloponésiens prennent la fuite. Alcibiade, avec vingt de ses meilleurs vaisseaux, se met

à leur poursuite, s’approche du rivage, débarque ses troupes et presse vivement les fuyards, dont il fait un grand carnage. Mindare et Pharnabaze étant venus à leur secours, il les défit complètement ; Mindare fut tué en combattant avec courage, et Pharnabaze prit

la fuite.

XXXVII. Les Athéniens restèrent maîtres des morts, qui étaient en grand nombre, ainsi que des armes et de tous les vaisseaux. Cyzique tomba aussi entre leurs mains ; Pharnabaze l’avait abandonnée, et les Péloponnésiens, dont le plus grand nombre avait péri dans le combat, ne pouvaient pas la secourir. Les Athéniens dominèrent en liberté sur l’Hellespont et chassèrent les Spartiates de toute cette mer. On surprit des lettres écrites d’un style laconique et qui informaient les éphores de cette défaite : « Tout est perdu, y disait-on ; Mindare a été tué, les soldats meurent de faim ; nous sommes dans le plus grand embarras : que faut-il faire ? » Ceux des Athéniens qui avaient combattu avec Alcibiade furent si enflés de cette victoire et en conçurent tant d’orgueil, que, se croyant invincibles, ils dédaignaient de se mêler avec les autres soldats qui avaient été vaincus plusieurs fois. L’armée de Thrasyllus venait encore d’être battue auprès d’Éphèse, dont les habitants avaient érigé un trophée de bronze à la honte des Athéniens. Les soldats d’Alcibiade le reprochaient à ceux de Thrasyllus ; ils se vantaient eux-mêmes, relevaient la gloire de leur général et ne voulaient ni camper ni se trouver avec les autres dans les mêmes lieux d’exercice. Mais, Pharnabaze étant tombé sur eux avec un corps nombreux de cavalerie et d’infanterie pendant qu’ils fourrageaient les terres d’Abyde, Alcibiade vint promptement à leur secours avec Thrasyllus, mit en fuite les ennemis, et les poursuivit jusqu’à la nuit. Alors les deux armées se réunirent ; et, s’étant donné réciproquement des témoignages d’amitié et de satisfaction, elles rentrèrent ensemble dans le camp. Le lendemain, Alcibiade, après avoir dressé un trophée, alla ravager le pays de Pharnabaze, sans que personne osât l’en empêcher. On avait pris un grand nombre de prêtres et de prêtresses, qu’il renvoya sans rançon. Il alla ensuite assiéger Chalcédoine, qui s’était révoltée contre les Athéniens, et avait reçu garnison lacédémonienne avec son commandant. Cependant, ayans su que les habitants avaient ramassé et envoyé chez les Bithyniens, leurs alliés, tous les fruits de leurs terres, il va avec un détachement vers leurs frontières, envoie un héraut porter ses plaintes aux Bithyniens, qui, redoutant sa vengeance, lui rendent tout ce qu’ils avaient et font alliance avec lui.

XXXVIII. Après cette expédition, il revint devant Chalcédoine, et l’enferma d’une muraille depuis une mer jusqu’à l’autre. Pharnabaze s’approcha pour faire lever le siège ; et Hippocrate, qui commandait la garnison, fit de son côté, avec toutes ses troupes, une sortie contre les Athéniens. Alcibiade, ayant disposé les siennes de manière à faire tête en même temps aux deux armées, obligea bientôt Pharnabaze à prendre honteusement la fuite et tua Hippocrate avec un grand nombre des siens. Il s’embarqua ensuite, et alla dans 1’Hellespont pour y lever des contributions. Il prit la ville de Selybrie, où il s’exposa mal à propos au plus grand danger. Des habitants qui devaient lui livrer la ville étaient convenus, pour signal, d’élever à minuit un flambeau allumé : mais, craignant d’être découverts, parce qu’un de leurs complices avait tout à coup changé, ils furent obligés de prévenir l’heure donnée, et levèrent le flambeau avant que l’armée fût prête. Alcibiade, prenant avec lui environ trente hommes et ordonnant aux autres de le suivre le plus promptement possible, court de toutes ses forces vers la ville. La porte s’ouvre ; et vingt soldats, armés à la légère, s’étant joints aux trente qu’il avait, il s’avance à grands pas ; mais bientôt il entend les Selybriens qui viennent armés à sa rencontre. Voyant, d’un côté, qu’en les attendant il n’avait aucun moyen d’échapper ; ne pouvant, d’un autre côté, se résoudre à fuir après avoir été jusqu’alors invincible dans tous les combats où il avait commandé, il s’opiniâtra plus qu’il ne devait ; et, ordonnant aux trompettes de sonner le silence, il fait crier à haute voix, par un de ceux qui étaient auprès de lui : « Que les

Selybriens ne prennent pas les armes contre les Athéniens ! » Cette proclamation refroidit l’ardeur des uns pour le combat, parce qu’ils crurent que toute l’armée des ennemis était dans la ville ; et les autres en espérèrent un accommodement plus favorable. Pendant qu’on s’abouche de part et d’autre, l’armée arrive. Alcibiade, conjecturant avec raison que les Selybriens étaient entièrement disposés à la paix, craignit que la ville ne fût pillée par les Thraces, qui étaient nombreux, et qui, par attachement pour lui, le servaient avec le plus grand zèle. Il les fit donc tous sortir de la ville ; et, touché des prières des Selybriens, il ne leur imposa d’autre peine que de payer quelques contributions et de recevoir garnison ; après quoi il se retira.

XXXIX. Cependant les généraux qui faisaient le siège de Chalcédoine conclurent un traité avec Pharnabaze aux conditions suivantes : qu’il paierait une somme d’argent convenue ; que les Chalcédoniens rentreraient sous l’obéissance des Athéniens, qui, de leur côté, ne commettraient aucun acte d’hostilité sur les terres de Pharnabaze ; et que ce satrape ferait conduire au roi en toute sûreté les ambassadeurs athéniens. Alcibiade étant arrivé, Pharnabaze exigea qu’il jurât aussi l’exécution du traité ; mais Alcibiade ne voulut jurer qu’après lui. Les serments ayant été prêtés de part et d’autre, Alcibiade marcha contre les Byzantins qui s’étaient révoltés et enferma leur ville d’une muraille. Anaxilaüs, Lycurgue et quelques autres ayant offert de lui livrer la ville s’il voulait la garantir du pillage, il fit courir le bruit que de nouvelles affaires le rappelaient en Ionie. En effet, il mit à la voile en plein jour avec toute sa flotte ; et, revenant la nuit suivante, il débarqua avec ses meilleures troupes, s’approcha des murailles, et se tint tranquille. Cependant ses vaisseaux étant entrés dans le port, et en ayant forcé les gardes en jetant de grands cris et en faisant un tumulte affreux, cette attaque imprévue étonna les Byzantins, en même temps qu’elle donna aux partisans des Athéniens la facilité de livrer la ville à Alcibiade, parce que tout le monde s’était porté vers le port pour s’opposer à la flotte. L’affaire cependant ne se termina point sans combat ; car les troupes du Péloponèse, de la Béotie et de Mégare, qui étaient dans Byzance, mirent en fuite ceux qui avaient débarqué, et les obligèrent de remonter sur leurs vaisseaux ; après quoi, se retournant contre les Athéniens qu’ils savaient être entrés dans la ville, ils leur livrèrent un rude combat, dans lequel Alcibiade, qui commandait l’aile droite, et Théramène, qui était à l’aile gauche, remportèrent la victoire : ceux qui échappèrent au carnage, au nombre de trois cents, furent faits prisonniers. Après le combat, il n’y eut pas un seul Byzantin de tué ou de banni ; car on n’avait livré la ville qu’à la condition qu’on n’ôterait rien aux habitants, et que tous leurs biens leur seraient conservés. Aussi Anaxilaüs, accusé à Lacédémone d’avoir pris part à cette trahison, ne chercha pas à s’en justifier par une honteuse apologie. Il dit qu’étant Byzantin et non Spartiate, voyant en danger, non Lacédémone mais Byzance, que les Athéniens avaient tellement investie que rien n’y pouvait entrer, et où les troupes du Péloponèse et de la Béotie consommaient le peu de vivres qui y restaient, encore, tandis que les Byzantins mouraient de faim avec leurs femmes et leurs enfants ; il avait moins livré la ville qu’il ne l’avait délivrée des malheurs de la guerre ; suivant en cela les maximes des hommes les plus recommandables de Lacédémone, qui ne trouvaient qu’une seule chose belle et juste, c’était de faire du bien à sa patrie. Les Lacédémoniens applaudirent à cette justification, et le renvoyèrent absous avec ses coaccusés.

XL. Alcibiade, qui désirait vivement de revoir sa patrie, ou plutôt de se faire voir à ses concitoyens après avoir tant de fois vaincu les ennemis, fit voile vers Athènes. Tous ses vaisseaux étaient garnis d’une grande quantité de boucliers et de dépouilles ; ils traînaient à leur suite plusieurs galères ennemies, et portaient les enseignes d’un plus grand nombre d’autres qui avaient été détruites ; les unes et les autres ne montaient pas à moins de deux cents. Duris de Samos, qui se disait descendant d’Alcibiade, ajoute que Chrysogonus, le vainqueur aux jeux olympiques, dirigeait au son de la flûte les mouvements des rameurs ; que Callipide, acteur tragique, vêtu d’une robe magnifique et paré de tous ses ornements de théâtre, faisait l’office de comite, et que le vaisseau amiral était entré dans le port avec une voile de pourpre : mais rien de tout cela ne se trouve ni dans Théopompe, ni dans Éphore, ni dans Xénophon. Est-il vraisemblable en effet qu’Alcibiade, après un si long exil, après tant de traverses, eût voulu insulter ainsi aux Athéniens, en se présentant à eux comme au sortir d’une partie de débauche ? Au contraire, il n’approcha du port qu’avec crainte ; et, lorsqu’il y fut entré, il ne voulut descendre de sa galère qu’après avoir vu de dessus le tillac sort parent Euryptolème et plusieurs autres de ses parents et de ses amis, qui, étant venus au-devant de lui, le pressaient de descendre.

XLI. À peine fut-il rendu à terre, que le peuple, sans regarder seulement les autres généraux, courut en foule à lui, en poussant des cris de joie. Ils le saluaient tous, ils suivaient ses pas, et lui offraient à l’envi des couronnes. Ceux qui ne pouvaient l’approcher le regardaient de loin ; les vieillards le montraient aux jeunes gens. Mais cette allégresse publique était mêlée de larmes que faisait couler le souvenir des malheurs passés comparés à la félicité présente. On se disait mutuellement que l’expédition de Sicile n’aurait pas été manquée, qu’on n’aurait pas vu s’évanouir de si belles espérances, si on avait laissé à Alcibiade la conduite des affaires et le commandement de l’armée ; lui qui, ayant trouvé Athènes privée de l’empire de la mer, à peine pouvant sur terre conserver ses faubourgs, déchirée au-dedans par des séditions, l’avait, relevée de ses ruines, et, non content de lui rendre sa prépondérance maritime, l’avait fait triompher par terre de tous ses ennemis. Le décret de son rappel avait été porté par le peuple, sur la proposition de Critias, fils de Calleschrus, comme il le dit lui-même dans ses Élégies, en rappelant à Alcibiade le service qu’il lui avait rendu :

Je fis lever l’arrêt de ton bannissement ;

C’est à moi que tu dois ce service important :

En scellant ton retour au sein de ta patrie,

Ma main a relevé ta dignité flétrie.

Le peuple s’étant assemblé, Alcibiade comparut devant lui ; et, après avoir déploré ses malheurs, après s’être plaint légèrement et avec modestie des Athéniens, il rejeta tout sur sa mauvaise fortune, sur un démon jaloux de sa gloire. Il parla ensuite avec assez d’étendue des espérances des ennemis, et exhorta le peuple à reprendre courage. Les Athéniens lui décernèrent des couronnes d’or, le déclarèrent généralissime sur terre et sur mer, le rétablirent dans tous ses biens et ordonnèrent aux eumolpides et aux hérauts de rétracter les malédictions qu’ils avaient prononcées contre lui par ordre du peuple. Ils les révoquèrent tous, excepté l’hiérophante Théodore, qui dit : « Pour moi, je ne l’ai point maudit, s’il n’a fait aucun mal à ville. »

XLII. Cependant, tandis qu’Alcibiade jouissait de cette brillante prospérité, quelques Athéniens n’étaient pas sans inquiétude en considérant l’époque de son retour. Il était entré dans le port le 24 du mois de Thargélion, jour où l’on célébrait, en l’honneur de Minerve, la fête Plunteria, dans laquelle les prêtres nommés Praxiergides font des mystères secrets, et voilent la statue de la déesse, après l’avoir dépouillée de tous ses ornements. De là vient que ce jour est mis au nombre des plus malheureux, et que, pendant sa durée, les Athéniens s’abstiennent de se livrer à toute affaire de quelque importance. Il semblait donc que la déesse ne reçût pas favorablement et avec plaisir Alcibiade, puisqu’elle se cachait comme pour l’éloigner d’elle. Cependant, tout lui ayant réussi au gré de ses désirs, et les cent galères qu’il devait commander étant prêtes, il fut seulement retenu par la louable ambition de célébrer les grands mystères. Depuis que les Lacédémoniens avaient fortifié Décélie, et qu’ils étaient maîtres des chemins qui conduisaient à Éleusis, la procession solennelle, qu’on avait été obligé de conduire par mer, n’avait pu être faite avec la pompe ordinaire, et l’on avait été forcé d’omettre les sacrifices, les danses, et plusieurs autres cérémonies qu’on a coutume de faire dans la voie Sacrée, lorsqu’on porte à Éleusis la statue d’Iacchus. Alcibiade crut donc qu’il ferait une chose aussi pieuse envers les dieux qu’honorable aux yeux des hommes, s’il rendait aux mystères leur solennité accoutumée, en conduisant la procession par terre et l’accompagnant avec ses troupes pour la défendre contre les ennemis. Il pensait qu’Agis ferait un grand tort à sa réputation et à sa gloire, s’il la laissait passer tranquillement ; ou que lui-même, en cas qu’il éprouvât de sa part quelque opposition, trouverait une occasion de signaler sa valeur à la vue de sa patrie, en présence de tous ses concitoyens, en soutenant contre lui un combat qu’un motif si noble et saint rendrait agréable aux dieux. Cette résolution prise, il en fit part aux eumolpides et aux hérauts, plaça des sentinelle sur les hauteurs, et, dès la pointe du jour, envoya des coureurs à la découverte. Ensuite, prenant avec lui les prêtres, les initiés et ceux qui les initient, et les couvrant de ses troupes en armes, il les conduisit en bon ordre et dans un grand silence. C’était le spectacle le plus auguste et le plus digne des dieux que cette expédition religieuse, qui fit dire à tous ceux qui ne portaient pas envie à Alcibiade qu’il remplissait, dans cette occasion, le ministère de grand-prêtre autant que celui de général. Aucun des ennemis n’osa remuer, et il ramena toute la procession en sûreté dans la ville. Ce succès lui enfla le courage, et donna tant de confiance à ses troupes, qu’elles se crurent invincibles tant qu’elles l’auraient pour chef. Alcibiade gagna tellement par cette conduite l’affection des pauvres et des dernières classes du peuple, qu’ils coururent le plus violent désir de l’avoir pour roi, et que quelques uns même allèrent jusqu’à lui dire qu’il devait se mettre au-dessus de l’envie, abolir les décrets et les lois, écarter tous les hommes frivoles qui troublaient l’état par leur babil, et disposer de tout à son gré, sans s’embarrasser des calomniateurs. On ne sait pas quelles pensées il avait sur la tyrannie ; mais, les plus puissants d’entre les citoyens, craignant les suites de cette faveur populaire, pressèrent extrêmement son départ, en lui accordant tout ce qu’il voulut, et lui donnant les collègues qu’il demanda.

XLIII. Il mit à la voile avec cent vaisseaux ; et, ayant débarqué à l’île d’Andros, il battit les troupes du pays et celles des Lacédémoniens ; mais il ne prit pas la ville, et ce fut la première des accusations que ses ennemis intentèrent dans la suite contre lui. S’il y eut jamais un homme victime de sa gloire, ce fut Alcibiade. La grande opinion que ses exploits précédents donnaient de sa hardiesse et de sa prudence le fit soupçonner d’avoir manqué par négligence ce qu’il n’avait pas exécuté, parce qu’on était persuadé que rien de ce qu’il voulait faire ne lui était impossible. Ils espéraient aussi, de jour en jour, apprendre la réduction de Chio et du reste de l’Ionie ; et, indignés que ces nouvelles n’arrivassent pas aussitôt qu’ils l’avaient espéré, ils ne voulaient pas réfléchir qu’il faisait la guerre contre des peuples à qui le grand roi fournissait tout l’argent dont ils avaient besoin, tandis qu’il était lui-même souvent obligé de quitter son camp pour aller chercher de quoi payer et faire subsister ses troupes. Ce fut là le prétexte de la dernière inculpation qu’on lui fit. Lysandre, que les Lacédémoniens avaient envoyé prendre le commandement de la flotte, donnait à ses matelots, sur l’argent que Cyrus lui fournissait, quatre oboles ait lieu de trois. Alcibiade, qui avait bien de la peine à en payer trois aux siens, alla dans la Carie pour y ramasser quelque argent. Antiochus, à qui il avait laissé le commandement de la flotte, était un bon pilote, mais un homme étourdi et entreprenant. Alcibiade lui avait défendu de combattre, quand même il serait provoqué par les ennemis. Mais il eut si peu d’égard à cette défense, et porta si loin la témérité, qu’ayant rempli son vaisseau de soldats, et en prenant un autre de la flotte, il cingla vers Éphèse, et passa le long des proues des vaisseaux ennemis, provoquant par des outrage et des injures ceux qui les montaient. Lysandre se contenta de détacher quelques galères pour lui donner la chasse. Mais, les Athéniens étant venus au secours de leur général, Lysandre fit avancer toute sa flotte, les battit, tua Antiochus, s’empara de plusieurs vaisseaux, fit un grand nombre de prisonniers, et dressa sur-le-champ un trophée. Alcibiade, informé de ce désastre, revint à Samos, et, s’étant mis à la tête de toute sa flotte, alla présenter la bataille à Lysandre, qui, content de sa victoire, ne sortit pas à sa rencontre.

XLIV. Il y avait dans le camp d’Alcibiade un de ses plus grands ennemis, nommé Thrasybule, fils de Thrason, qui partit sur-le-champ pour aller l’accuser à Athènes ; et, afin d’irriter ceux des Athéniens qui étaient déjà mal disposés pour lui, il dit au peuple que c’était par un abus odieux de sa puissance qu’Alcibiade avait ruiné les affaires et perdu les vaisseaux ; que, livrant le commandement de la flotte à des hommes que leurs débauches et leurs plaisanteries grossières mettaient dans le plus grand crédit auprès de lui, il allait, sans aucun danger, s’enrichir dans les pays voisins, et s’abandonner aux excès les plus honteux au milieu des courtisanes d’Abyde et de l’Ionie, pendant que l’armée ennemie était si près de celle des Athéniens. On lui reprochait aussi les forts qu’il avait bâtis en Thrace, près de la ville de Byzanthe, afin de s’y ménager une retraite, ne pouvant ou ne voulant pas vivre dans sa patrie. Les Athéniens ajoutèrent foi à ces accusations ; et, n’écoutant que leur colère et leur animosité contre lui, ils nommèrent d’autres généraux. Alcibiade, informé de ce qui se passait, et craignant qu’on allât plus loin encore, quitta tout à fait le camp ; et, rassemblant des troupes étrangères, il alla faire la guerre à des peuples de Thrace qui vivaient dans l’indépendance. Il tira de grandes sommes d’argent du butin qu’il y avait fait, et sa présence mit les Grecs de ces frontières à l’abri des incursions des Barbares. Quelque temps après, les généraux Tydée, Ménandre et Adimante, qui étaient à Égos-Potamos avec tout ce qu’il restait alors de vaisseaux aux Athéniens, avaient pris l’habitude d’aller tous les matins, à la pointe du jour, provoquer Lysandre, qui se tenait à Lampsaque ; ils s’en retournaient ensuite, et passaient la journée négligemment et en désordre, en affectant un grand mépris pour les Lacédémoniens. Alcibiade, qui n’était pas éloigné d’eux, sentit le danger de leur position, et crut devoir les en avertir. Il monte à cheval, va trouver les généraux, et leur représente qu’ils occupent un poste désavantageux sur une côte qui n’a ni ports, ni villes, et où ils sont obligés de tirer leurs provisions de Seste, qui était fort éloignée ; qu’ils souffrent imprudemment que leurs matelots, lorsqu’ils descendent à terre, se dispersent et se répandent en liberté partout où ils veulent, tandis qu’ils sont en présence d’une flotte ennemie, accoutumée à obéir sans réplique aux ordres absolus de son général. Il leur conseilla donc de se rapprocher de Seste. Mais les généraux ne voulurent pas l’écouter ; Tydée même lui dit avec fierté de se retirer ; que ce n’était pas lui qui commandait la flotte.

XLV. Alcibiade, qui soupçonna quelque trahison de la part des généraux, se retira ; et, quelques uns de ses amis l’ayant reconduit hors du camp, il leur dit que si les généraux ne l’avaient pas reçu avec tant d’insolence, il aurait en peu de jours forcé les Lacédémoniens ou de combattre malgré eux, ou d’abandonner leur flotte. Les uns regardèrent ce propos comme un effet de sa présomption ; d’autres y trouvèrent de la vraisemblance : il n’aurait eu, pour cela, qu’à embarquer un grand nombre de Thraces, tous bons hommes de cheval et de trait, faire une descente, et aller par terre charger les Lacédémoniens, que cette attaque aurait mis en désordre dans leur camp. Au reste, sa prévoyance sur les fautes que faisaient les généraux athéniens fut bientôt justifiée par l’événement. Lysandre ayant fondu sur eux lorsqu’ils s’y attendaient le moins, il ne se sauva de toute la flotte que huit vaisseaux, que Conon emmena ; tous les autres, au nombre d’environ deux cents, furent pris et conduits à Lampsaque avec trois mille prisonniers, que Lysandre fit égorger. Peu de temps après, il se rendit maître d’Athènes, brûla tous les vaisseaux, et détruisit les longues murailles du Pirée.

XLVI. Alcibiade, à qui les exploits de Lysandre faisaient redouter les Lacédémoniens, qu’il voyait maîtres de la terre et de la mer, se retira en Bithynie, emportant avec lui de grandes richesses, et en laissant encore de plus considérables dans ses forteresses. Dépouillé par les Thraces de Bithynie d’une grande partie de sa fortune, il résolut d’aller à la cour d’Artaxerxe, persuadé que ce prince, dès qu’il l’aurait connu, ne le jugerait pas moins utile à son service que Thémistocle. Sa démarche avait d’ailleurs un motif plus honnête ; il n’allait pas, comme celui-ci, offrir son bras au roi contre ses concitoyens, mais lui demander de secourir sa patrie contre ses ennemis. Il pensa que Pharnabaze lui donnerait les moyens d’aller trouver Artaxerxe en toute sûreté ; et s’étant rendu auprès de lui en Phrygie, il lui fit assidûment sa cour et en fut bien traité. Les Athéniens supportaient avec peine la perte de leur domination ; mais, quand Lysandre leur eut encore ôté la liberté, en mettant la ville sous le joug de trente tyrans, les réflexions qu’ils n’avaient pas faites pendant qu’ils étaient encore en état de se sauver leur vinrent à l’esprit lorsqu’ils n’avaient plus de ressource. Ils déploraient leurs malheurs ; ils se rappelaient toutes les fautes qu’ils avaient commises, et dont la plus funeste était leur second emportement contre Alcibiade, qu’ils avaient chassé sans qu’il leur eût fait aucun tort. Pour punir un pilote qui avait perdu honteusement quelques vaisseaux, ils avaient eux-mêmes bien plus honteusement privé la ville du plus brave et du plus habile de ses généraux. Cependant, malgré ce qu’avait d’affreux leur situation présente, ils conservaient encore un rayon d’espérance, et ne croyaient pas tout perdu, tant qu’Alcibiade vivait. Si dans son premier exil il n’avait pu se résoudre à rester dans l’inaction, il devait encore moins alors, pour peu qu’il en eût le moyen, souffrir l’insolence des Lacédémoniens et les cruautés des tyrans.

XLVII Ce n’était pas sans une apparence de raison que le peuple se berçait de ces idées, puisque les trente tyrans eux-mêmes mettaient un soin et une attention extrêmes à s’informer de ce que faisait et de ce que projetait Alcibiade. Enfin, Critias fit observer à Lysandre que les Lacédémoniens ne seraient jamais assurés de l’empire de la Grèce, si la démocratie subsistait à Athènes ; que, quand même les Athéniens se soumettraient avec douceur au gouvernement oligarchique, Alcibiade, tant qu’il vivrait, ne les laisserait pas s’accoutumer tranquillement à l’état présent des choses. Mais ces discours auraient fait peu d’impression sur Lysandre, s’il n’eût enfin reçu de Sparte une scytale qui lui ordonnait de se défaire d’Alcibiade. Était-ce par la crainte qu’ils avaient de son habileté et de son grand courage ? ou voulurent-ils seulement faire plaisir à Agis leur roi ? Lysandre fit donc passer cet ordre à Pharnabaze pour le faire exécuter, et ce satrape en chargea Magée son frère, et son oncle Sysamithrès.

XLVIII. Alcibiade vivait alors dans un bourg de Phrygie avec Timandre sa concubine. Il songea une nuit que, vêtu des habits de cette courtisane, il était couché sur son sein ; qu’elle lui peignait et lui fardait le visage comme à une femme. D’autres disent qu’il vit en songe Magée qui lui coupait la tête, et faisait brûler son corps ; mais tous conviennent qu’il eut ce songe peu de temps avant sa mort. Ceux qu’on avait envoyés pour le tuer n’osèrent pas entrer ; ils environnèrent la maison et y mirent le feu. Alcibiade ne s’en fut pas plus tôt aperçu, que, ramassant tout ce qu’il put de hardes et de tapisseries, il les jeta dans le feu ; et, s’entourant le bras gauche de son manteau, il s’élança l’épée à la main à travers les flammes, et en sortit sans aucun mal, parce que le feu n’avait pas encore consumé les hardes qu’il y avait jetées. À sa vue tous les Barbares s’écartèrent ; aucun d’eux n’osa ni l’attendre, ni en venir aux mains avec lui ; ils l’accablèrent de loin sous une grêle de flèches et de traits, et le laissèrent mort sur la place. Quand les Barbares se furent retirés, Timandre enleva son corps, et, l’ayant enveloppé de ses plus belles robes, elle lui fit des funérailles aussi magnifiques que son état le lui permettait. On dit que Timandre eut pour fille Laïs, cette courtisane célèbre qu’on appelait la Corinthienne, mais qui avait été amenée captive d’Hyccara, petite ville de Sicile. Quelques historiens, en convenant de ce que je viens de rapporter sur la mort d’Acibiade, prétendent que, ni Pharnabaze, ni Lysandre, ni les Lacédémoniens, n’y eurent part, et qu’Alcibiade lui-même en fut seul la cause. Il avait séduit une jeune femme d’une maison noble du pays, avec laquelle il vivait ; les frères de cette femme, n’ayant pu supporter cette injure, mirent pendant la nuit le feu à la maison dans laquelle il était, et le tuèrent lorsqu’il se fut élancé, comme je l’ai déjà dit, à travers les flammes.