Vie d’Alexandre Sévère

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Ælius Lampridius (anonyme)
Traduction par Laass d’Aguen.
Panckoucke (Tome 2pp. 125-233).

VIE D’ALEXANDRE SÉVÈRE


I. Après le meurtre de Varius Héliogabale (j’aime mieux l’appeler ainsi qu’Antonin ; car ce fléau de la république n’avait rien des Antonins, et d’ailleurs un sénatus-consulte fit enlever ce nom des annales de l’empire) ; après le meurtre d’Héliogabale, pour réparer les maux du genre humain, Aurelius Alexandre, natif de la ville d’Arka, fils de Varius, neveu de Varia et cousin de ce même Héliogabale, reçut la pourpre impériale. Déjà, à la mort de Macrin, le sénat lui avait conféré le titre de César. Il reçut alors le nom d’Auguste. Il lui fut accordé, en outre, par décret du sénat, de prendre le titre de Père de la patrie, avec les attributions proconsulaires, la puissance tribunitienne, et le droit de présenter cinq fois une même proposition. Et pour qu’on ne regarde pas comme précipitée une telle accumulation d’honneurs, je vais exposer les causes qui engagèrent le sénat à les lui décerner, et lui à les accepter : car il ne convenait pas à la dignité du sénat de les déférer tous en une seule fois, ni a un bon prince de ravir d’un seul coup tant de dignités. Or, les soldats avaient coutume de se créer tumultuairement des empereurs, de les changer avec la même facilité, apportant souvent pour excuse qu’ils avaient agi ainsi parce qu’ils ignoraient que le sénat eût proclamé un prince. C’est ainsi qu’ils avaient fait empereurs Pescennius Niger, Clodius Albinus, Avidius Cassius, et précédemment Lucius Vindex et Lucius Antoine, et Sévère lui-même, tandis que le sénat avait investi Julianus du titre de prince. De là des guerres, où le soldat, combattant contre un ennemi bien supérieur en forces, périssait nécessairement par un parricide.

II. On se hâta d’accumuler sur Alexandre toutes les dignités à la fois, comme sur un empereur élu depuis longtemps. Ajoutons à cela qu’après ce monstre qui non seulement ternit la gloire du nom des Antonins, mais encore déshonora l’empire romain, le sénat et le peuple étaient portés d’une inclination toute particulière pour Alexandre. C’est donc à l’envi que lui furent décernés tous ces titres et prérogatives. Le premier il reçut en même temps et les insignes de la puissance, et tous les genres d’honneurs que lui conciliait le nom de César, qu’il avait mérité quelques années auparavant, et que lui conciliaient plus encore sa vie et ses mœurs, qui l’avaient mis en grande faveur, et les efforts d’Héliogabale pour le faire périr, efforts que rendirent impuissants le refus des soldats et la résistance du sénat. Mais ce qui le rendit bien autrement recommandable, c’est de s’être montré digne de la protection du sénat, des vœux de l’armée, et de l’assentiment de tous les gens de bien.

III. Alexandre donc, qui eut pour mère Mammée (c’est ainsi qu’on la trouve nommée dans plusieurs historiens), élevé dès sa plus tendre enfance dans l’étude des arts civils et militaires, ne passa pas un seul jour volontairement sans s’exercer à la pratique des belles-lettres et à la science des armes. Il eut pour maîtres de littérature Valerius Cordus, Titus Veturius, et Aurelius Philippus, affranchi de son père, qui depuis écrivit l’histoire de sa vie ; pour maître de grammaire dans sa patrie, le Grec Nébon ; pour rhéteur, Sérapion ; pour maître de philosophie, Stilion : à Rome il eut pour grammairien le célèbre docteur Scaurinus, fils de Scaurinus ; pour rhéteurs Jules Frontin, Bébius Macrin, et Julius Granianus, dont les discours sont encore déclamés de nos jours. Mais il ne profita pas beaucoup dans les lettres latines, comme on peut s’en convaincre d’après ses allocutions au sénat, et ses harangues, aux soldats ou au peuple : et en effet, il n’aima guère la faconde latine ; mais il affectionna les gens de lettres, et craignait surtout qu’ils n’écrivissent sur lui quelque chose de mordant. Enfin il daignait les admettre auprès de lui, et voulait qu’ils sussent tout ce qu’il faisait, soit en public, soit en particulier, les en instruisant lui-même s’ils n’en avaient pas été témoins, et demandait ensuite à voir leurs écrits, afin qu’ils ne reçussent la publicité qu’après qu’il eut vérifié l’exactitude des faits.

IV. II défendit qu’on I’appelât seigneur. Il ordonna qu’on lui écrivît comme à un simple particulier, ne se réservant que le titre d’empereur. II ne voulut de pierres précieuses ni sur ses chaussures, ni sur ses vêtements, comme l’avait fait Héliogabale ; il porta habituellement des vêtements blancs, sans broderies d’or, comme ceux sous lesquels on le représente ; manteau et toge comme le reste des citoyens. Il vécut avec ses amis dans une telle familiarité, que souvent il s’asseyait sur un même siège avec eux, qu’il allait partager leurs repas, et qu’il en avait toujours quelques-uns autour de lui qui n’avaient pas besoin d’invitation pour y être admis. On le saluait sans plus de cérémonial que s’il eût été simple sénateur : son palais était ouvert à tous ; point d’huissiers introducteurs, seulement quelques serviteurs à la porte : tandis qu’auparavant il n’était pas permis de saluer le prince, pas même de le voir. Il était d’une beauté remarquable, comme on en peut juger encore aujourd’hui par ses portraits et ses statues. Il avait la taille militaire, la vigueur d’un soldat, et la santé d’un homme qui connaît sa force et qui sait l’entretenir. Il était affable envers tout le monde : quelques-uns l’appelaient le pieux Alexandre ; mais tous reconnaissaient en lui un homme divin, le sauveur de la république. Dans le même temps qu’Héliogabale lui tendait des pièges, voici la réponse qu’il obtint du sort dans le temple de Préneste :

Si tu peux du destin un jour vaincre le courroux,

Tu seras Marcellus.

V. Le nom d’Alexandre lui fut donné, parce qu’il naquit dans un temple consacré à Alexandre le Grand, auprès de la ville d’Arka, où par hasard, le jour de la fête d’Alexandre, son père et sa mère s’étaient rendus pour en célébrer la solennité. Il s’ensuit que le jour où Alexandre Mammée entra dans la vie est justement le même où Alexandre le Grand en sortit. Le nom d’Antonin lui avait été déféré par le sénat ; il le refusa, quoiqu’il fût plus proche parent de Caracallus que cet autre Antonin supposé. Car, comme le dit Marius Maximus dans sa Vie de Sévère, ce prince, n’étant encore que simple particulier, et d’assez basse naissance, épousa une femme noble d’Orient, dont l’oracle lui avait annoncé que la fille serait un jour femme d’empereur. Tel est le titre d’Alexandre à la parenté des Antonins, et ainsi Varius Héliogabale était réellement son cousin par sa mère. Il refusa aussi le nom de Grand, qu’un décret du Sénat lui avait offert comme à un autre Alexandre.

VI. Il n’est pas hors de propos d’insérer ici le discours par lequel il refusa les noms d’Antonin et de Grand, à lui déférés par le sénat ; mais auparavant je rapporterai les acclamations du sénat, et les termes du décret qu’il rendit à cette occasion.

Extrait des actes publics de la ville de Rome, le jour d’avant les nones de mars. Le sénat étant réuni en assemblée nombreuse à la cour, c’est-à-dire dans la chapelle de la Concorde, après l’inauguration du temple, Aurelius Alexandre César Auguste fut prié de venir prendre part aux délibérations. Le prince s’en excusa d’abord, sachant bien qu’il s’agissait d’honneurs qu’on devait lui décerner ; mais quand plus tard il s’y rendit, on s’écria « Auguste innocent, que les dieux te conservent ! Alexandre empereur, que les dieux le conservent ! Les dieux t’ont donné à nous, que les dieux te conservent ! Les dieux t’ont arraché des mains de l’impur, que les dieux te conservent à jamais ! Toi aussi tu as souffert du tyran impudique ; toi aussi tu as eu la douleur de voir vivre un tyran impur et immonde. Les dieux l’ont exterminé ; que les dieux te conservent ! L’infâme empereur a subi le châtiment qu’il méritait. Félicité pour nous sons ton empire, félicité pour la république ! L’infâme a été traîné au croc ; que son exemple soit la terreur des méchants. L’empereur dissolu a subi une juste punition. Celui qui avilissait les honneurs a été justement puni. Que les dieux immortels accordent une longue vie à Alexandre ! C’est ici qu’apparaissent les jugements des dieux. »

VII. Après des actions de grâces rendues par Alexandre, on reprit ainsi les acclamations : « Antonin Alexandre, que les dieux te conservent ! Antonin Aurelius, que les dieux te conservent ! Antonin Pieux, que les dieux te conservent ! Reçois, nous t’en conjurons, le nom d’Antonin. En faveur des bons empereurs, laisse-toi appeler Antonin. Purifie le nom des Antonins. Purifie ce nom que cet autre a avili. Réhabilite le nom des Antonins. Que le sang des Antonins se reconnaisse. Venge l’injure faite à Marc. Venge l’injure faite à Verus. Venge l’injure faite à Bassianus. Il n’y a eu pire que Commode, sinon le seul Héliogabale. Il ne fut ni empereur, ni Antonin, ni citoyen, ni sénateur, ni noble, ni Romain. En toi le salut, en toi la vie, le plaisir de vivre ! Vive l’Alexandre des Antonins, afin que nous sentions le plaisir de vivre ; et qu’il soit appelé Antonin ; qu’un Antonin fasse la dédicace des temples destinés aux Antonins ! Qu’Antonin subjugue les Parthes et les Perses ! Objet sacré de notre vénération, qu’il reçoive un nom sacré ! Chaste, qu’il reçoive un nom sacré ! Que les dieux conservent le nom d’Antonin, le nom des Antonins ! En toi nous avons tout, Antonin ; par toi nous possédons tout. »

VIII. Et après ces acclamations, Aurelius Alexandre César Auguste prit la parole : « Je vous rends grâces, pères conscrits, non pas aujourd’hui pour la première fois, mais pour le nom de César, pour la vie que vous m’avez sauvée, pour le titre d’Auguste que vous m’avez décerné ainsi que le souverain pontificat, la puissance tribunitienne, et l’autorité proconsulaire ; honneurs que, par un exemple nouveau, vous avez tous accumulés sur ma tête en un même jour. » Pendant qu’il parlait encore, on s’écria : « Tu as accepté tout cela, accepte aujourd’hui le nom d’Antonin. Accorde cette grâce au sénat, accorde-la aux Antonins. Antonin Auguste, que les dieux te conservent ! Que les dieux conservent en toi un Antonin ! Qu’il soit de nouveau frappé monnaie au nom d’Antonin ! Qu’un Antonin consacre les temples des Antonins ! » Aurelius Alexandre reprit : « Pères conscrits, ne m’imposez pas, je vous prie, le devoir si difficile de satisfaire à l’éclat d’un si grand nom ; tout étranger qu’il m’est, il serait pour moi une charge : car ces grands noms sont de pesants fardeaux. Qui donnerait à un muet le nom de Cicéron ? À un ignorant celui de Varron ? à un impie celui de Metellus ? Et, ce qu’aux dieux ne plaise ! qui pourrait supporter un homme qui ne soutiendrait pas la gloire d’un nom qu’il porterait insolemment au milieu des plus grands honneurs ? » On réitéra les mêmes acclamations.

IX. L’empereur continua : « Votre clémence doit se rappeler ce qu’a été le nom des Antonins, nom révéré à l’égal de celui d’un dieu. S’agit-il de piété, qui fut plus saint qu’Antonin le Pieux ? de science, qui plus prudent que Marc-Aurèle ? d’innocence, qui plus simple que Verus ? de courage, qui plus brave que Bassianus ? Je ne parlerai pas de Commode, qui fut d’autant plus détestable qu’il voulut porter ce nom d’Antonin en dépit de ses mœurs. Quant à Diadumène, il n’eut ni le temps ni l’âge suffisants, et s’il obtint ce nom, ce fut par l’adresse de son père. » Ici encore les mêmes acclamations. L’empereur reprit : « Et quand, tout récemment, le plus immonde, je ne dis pas des animaux à deux pieds, mais des quadrupèdes, s’était arrogé le nom d’Antonin, et surpassait en turpitude et en débauche les Néron, les Vitellius, les Commode, vous vous rappelez, pères conscrits, quels furent les gémissements de tous les citoyens, et que, dans toutes les réunions du peuple, dans toutes les conversations des honnêtes gens, une voix unanime s’élevait pour déclarer que ce nom n’était pas le sien, et que ce fléau ne le portait que par une indigne profanation. » Il parlait encore, quand on s’écria : « Les dieux nous gardent de malheurs ! Sous ton empire, nous ne craignons plus rien : toi à notre tête, nous sommes à l’abri. Tu as vaincu les vices, tu as vaincu les crimes, tu as vaincu les opprobres. Tu as relevé l’éclat du nom d’Antonin. Nous en sommes certains, nos présomptions sont justes : dès ton enfance nous avons bien auguré de toi ; aujourd’hui nous en augurons de même. » L’empereur répondit : « Si je refuse d’accepter ce nom, pères conscrits, ce n’est pas que je craigne de jamais le traîner dans la fange des vices, ou d’avoir à en rougir ; mais d’abord je répugne à prendre le nom d’une famille étrangère, et puis je me croirais accablé par les obligations qu’il m’imposerait.

X. Tandis qu’il parlait ainsi, on s’écria comme ci-dessus. Puis il reprit : « Car si j’accepte le nom d’Antonin, pourquoi pas aussi celui de Trajan, celui de Titus, celui de Vespasien ? » Il parlait encore qu’on s’écria : « Le nom d’Antonin a la même valeur à nos yeux que celui d’Auguste. » Alors l’empereur : « Je vois, pères conscrits, ce qui vous porte à nous donner ce titre. Auguste, le premier de ce nom, est le premier auteur de cet empire, et nous tous tant que nous sommes, nous avons hérité de ce nom ou par adoption ou par droit héréditaire. Les Antonins, eux aussi, furent appelés Auguste. Antonin le Pieux transmit son nom par droit d’adoption à Marcus et à Verus ; Commode le reçut par droit de naissance ; il fut supposé pour Diadumène, affecté par Bassianus, ridicule chez Aurelius. » À ces mots on s’écria : « Alexandre Auguste, que les dieux te conservent ! Honneur à ta modestie, à ta prudence, à ton innocence, à ta chasteté ! Nous jugeons par là de ce que tu dois être un jour. Nous augurons bien de toi. Par toi, le sénat aura élu de bons princes ; par toi, le jugement du sénat aura été le meilleur possible. Alexandre Auguste, que les dieux te conservent ! Qu’Alexandre Auguste fasse la dédicace des temples des Antonins ! Notre César, notre Auguste, notre empereur, que les dieux te conservent ! À toi la victoire ! à toi la santé ! puissent se prolonger les années de ton règne ! »

XI. L’empereur Alexandre reprit : « Je vois, pères conscrits, que j’ai obtenu ce que je désirais ; je le porte en compte parmi les faveurs que j’ai reçues de vous, et je vous en rends mille actions de grâces. Je ferai tous mes efforts pour que ce nom, que nous avons apporté à l’empire, devienne un objet d’ambition pour les autres, et soit offert aux bons princes par les décrets de votre piété. » Alors on s’écria : « Grand Alexandre, que les dieux te conservent ! Si tu as refusé le nom d’Antonin, reçois du moins le surnom de Grand. Alexandre le Grand, que les dieux te conservent ! » Et comme cette acclamation se répétait souvent, Alexandre Auguste répondit : « J’accepterais plus volontiers encore, pères conscrits, Ie nom des Antonins : ce serait du moins une espèce de déférence pour la parenté, ou pour la participation au nom impérial. Mais le surnom de Grand, comment I’accepterais-je ? Qu’ai-je fait de grand ? quand Alexandre ne le reçut qu’après bien des actions d’éclat, et Pompée qu’après de grands triomphes. Cessez donc vos instances, vénérables pères ; et vous qui faites de si grandes choses, regardez-moi comme l’un d’entre vous, plutôt que de m’imposer le nom de Grand. »

XII. Là-dessus, on s’écria : « Aurelius Alexandre Auguste, que les dieux te conservent ! » et le reste comme de coutume. Alors, ayant levé la séance du sénat, après bien d’autres choses réglées dès ce même jour, il retourna comme en triomphe au palais. Il lui fut beaucoup plus glorieux d’avoir refusé des noms étrangers, que s’il les avait acceptés ; et il s’acquit la réputation de constance et de force d’âme : car, tout jeune qu’il était, il sut résister seul au sénat tout entier. Mais, quoique les instances du sénat n’eussent pu le persuader de prendre les noms d’Antonin et de Grand, cependant, à cause de l’extrême inflexibilité de son âme et de sa fermeté étonnante et toute particulière contre l’insolence des soldats, l’armée elle-même lui donna le nom de Sévère, qui lui concilia beaucoup de respect de son vivant, et une grande gloire dans la postérité, puisque ce surnom qu’il reçut, il le dut à l’énergie de son âme : en effet, on ne trouve que lui qui ait licencié des légions rebelles, comme on le verra en son lieu, et qui ait puni avec la dernière sévérité les soldats qui s’étaient rendu coupables de quelque injustice, comme nous le développerons quand il sera temps.

XIII. Voici quels furent les présages de son avènement à l’empire. D’abord il naquit le même jour où mourut, dit-on, Alexandre le Grand ; ensuite sa mère le mit au monde dans le temple dédié à ce prince ; en troisième lieu, il reçut le même nom ; en outre, une vieille femme vint apporter à sa mère un œuf couleur de pourpre pondu par un pigeon le jour même où il naquit : d’où les aruspices conclurent que cet enfant serait empereur, qu’il parviendrait jeune à l’empire, mais ne le conserverait pas longtemps. En outre, pendant que sa mère accouchait dans le temple, un tableau représentant l’empereur Trajan, et qui était suspendu dans sa maison au-dessus du lit conjugal, tomba sur le lit. Ajoutez à cela que la nourrice qui lui fut donnée s’appelait Olympias, comme la mère d’Alexandre le Grand, et que, par un autre effet du hasard, le paysan qui fut son père nourricier s’appelait Philippe, comme le père d’Alexandre. On rapporte que le jour de sa naissance, pendant toute la journée, on vit une étoile de première grandeur auprès de Césarée, et le soleil, dans le voisinage de la maison de son père, parut entouré d’une auréole brillante. Quand les aruspices firent les sacrifices d’inauguration le jour de sa naissance, ils déclarèrent qu’il arriverait au souverain pouvoir, parce que les victimes avaient été amenées d’une villa qui avait appartenu à Sévère, et que les fermiers les avaient élevées en l’honneur de cet empereur. Un laurier poussa dans la maison auprès d’un pêcher, et, dans l’espace d’un an, surpassa le pêcher en grandeur : on conjectura de la qu’il serait un jour vainqueur des Perses.

XIV. Sa mère, la veille du jour où elle le mit au monde, songea qu’elle accouchait d’un petit serpent couleur de pourpre. Dans la même nuit, son père se vit, dans un songe, transporter au ciel sur les ailes d’une Victoire romaine qui était dans le sénat. Lui-même, encore enfant, consultant l’oracle sur ses destinées futures, reçut les deux vers suivants pour réponse : par le premier,

« À toi est réservé l’empire du ciel, et de la terre de la mer, »
on comprit qu’il serait mis au rang des dieux.
« Tu es appelé à commander à l’empire qui commande ; »


On comprit par là qu’il deviendrait le chef de l’empire romain ; car où trouver, si ce n’est chez les Romains, un empire qui commande ? C’est la traduction latine de deux vers grecs. Alexandre lui-même, pressé par son père de laisser un peu la philosophie et la musique pour d’autres arts, reçut ce présage flatteur, en consultant le Sort par les vers de Virgile :

D’autres avec plus d’art (cédons-leur cette gloire)
Coloreront la toile, ou, d’une habile main,
Feront vivre le marbre et respirer l’airain,
De discours plus flatteurs charmeront les oreilles,
Décriront mieux du ciel les pompeuses merveilles :
Toi, Romain, souviens-loi de régir l’univers ;
Donne aux vaincus la paix, aux rebelles des fers ;
Fais chérir de tes lois la sagesse profonde.
Voilà les arts de Rome et des maîtres du monde.

On rapporte beaucoup d’autres pronostics qui annonçaient en lui le prince du genre humain. Le feu de ses yeux était si ardent, qu’on ne pouvait le supporter pour peu qu’on le fixât. Il prédisait assez fréquemment ce qui devait arriver. Il avait une mémoire étonnante, qu’Acholius seul prétend avoir été secondée par des moyens artificiels. Comme il était encore fort jeune quand il parvint à l’empire, il associa sa mère à toutes ses actions, tellement qu’on eût dit qu’elle régnait aussi : c’était une femme de mœurs pures, mais avare, et avide d’or et d’argent.

XV. Dès qu’il commença à tenir lui-même les rênes du gouvernement, il révoqua tous les juges, et écarta des offices et des charges publiques tous ces hommes que l’impur Héliogabale avait tirés des classes les plus abjectes. Il purgea ensuite le sénat et l’ordre des chevaliers, puis les tribus elles-mêmes ; et soumit à un examen rigoureux ceux qui s’appuyaient sur des prérogatives militaires. Il passa en revue son palais et toute sa suite, rejetant de sa cour tous les offices infâmes et obscènes, et ne souffrit personne d’inutile parmi ses gens. Il fit ensuite serment de n’admettre aucune suppléance, pour ne pas augmenter les charges de l’État : disant qu’un empereur usait mal des ressources que lui confiait le sénat, quand il nourrissait du produit des provinces des hommes qui n’étaient ni nécessaires ni utiles à la république. Il défendait qu’aucun concussionnaire, dans quelque ville que ce fût, restât investi de la judicature. S’il s’en trouvait, les gouverneurs des provinces avaient ordre de les chasser. Il examina scrupuleusement les fournitures militaires, et punit de la peine capitale les tribuns qui par friponnerie avaient frustré les soldats de ce qui leur était dû. Il faisait examiner les causes et les procès par les officiers de la chancellerie, et par les jurisconsultes les plus savants et les plus dévoués, à la tête desquels était alors Ulpien ; puis se faisait rendre compte de toutes les affaires.

XVI. Il porta un nombre infini de lois très sages sur les droits respectifs du peuple et du fisc, mais jamais n’arrêta aucune disposition sans se faire assister de vingt sénateurs jurisconsultes, et d’au moins cinquante des plus doctes, des plus irréprochables, et en même temps des plus diserts, pour compléter le nombre voulu pour la rédaction d’un sénatus-consulte. Or voici comme on procédait. Tous donnaient leur avis l’un après l’autre, et on écrivait ce que chacun avait dit ; mais, avant de parler, on avait tout le temps d’étudier l’affaire et d’y réfléchir, afin de ne pas aborder légèrement des choses importantes. Telle était encore son habitude : quand il avait à traiter des affaires de droit ou de commerce, il n’appelait au conseil que les savants et les éloquents ; s’agissait-il de l’art militaire, il convoquait les vieux guerriers les plus en renom pour leurs faits d’armes, ceux qui avaient le plus d’expérience des lieux, des combats et des camps, enfin tous les savants, et surtout ceux qui connaissaient l’histoire, recherchant ce qu’avaient fait, dans des circonstances pareilles à celles qui faisaient l’objet de la discussion, les anciens empereurs romains ou les chefs des nations étrangères.

XVII. Encolpius, qui fut son ami intime, racontait de lui que si jamais il rencontrait un juge prévaricateur, il avait le doigt toujours prêt pour lui arracher un oeil : tant était grande la haine qu’il professait pour ceux contre lesquels il avait des preuves de concussion. Septimius, l’un des meilleurs historiens de sa vie, ajoute que la colère d’Alexandre contre ces juges mal famés et qui pourtant n’avaient pas été condamnés, était telle, que si par hasard il les voyait, il s’en trouvait bouleversé au point de vomir la bile, que tout son visage s’enflammait, et qu’il restait sans voix. Car un certain Septimius Arabinus, accusé de concussion par la rumeur publique et mis en liberté sous Héliogabale, étant venu parmi les sénateurs saluer le prince, il s’écria : « Ô puissances célestes, Jupiter, dieux immortels ! quoi non seulement Arabinus vit encore, mais il ose se présenter au sénat : il attend peut-être quelque chose de moi ? Il faut qu’il me croie bien fou, bien insensé ! »

XVIII. On le saluait simplement par son nom, en ces termes : « Bonjour, Alexandre. » S’il arrivait à quelqu’un de baisser la tête, ou de dire quelque flatterie, il le chassait de sa présence comme adulateur, quand sa qualité le permettait, ou il l’accueillait d’un immense éclat de rire, si sa dignité le mettait au-dessus d’un affront plus grave. Il invitait à s’asseoir tous les sénateurs qui venaient le saluer, et n’admettait à cet honneur que les hommes honorables et d’une réputation intacte ; et, à l’instar des mystères d’Éleusis, où l’on prévient que personne ne doit entrer s’il ne se reconnaît exempt de faute, il fit publier par un héraut que personne ne vînt saluer le prince s’il se connaissait coupable de concussion, de peur que, s’il était découvert, il ne fût mis à mort. Il défendit qu’on l’adorât, usage qu’avait commencé à introduire Héliogabale, à l’imitation des Perses. Telle était sa manière de penser, « que les voleurs seuls se plaignent de la pauvreté, pour couvrir Ies crimes dont ils sont coupables. » Il ajoutait un proverbe grec connu sur les voleurs, et dont voici le sens : « Voler beaucoup, donner peu, voilà le moyen de se tirer d’affaire. »

XIX. Il établit pour lui un préfet du prétoire avec l’agrément du sénat ; il prit le préfet de la ville dans le sein même du sénat. Il fit un autre préfet du prétoire qui avait pris la fuite pour ne pas être nommé, disant : « Il faut donner les charges de la république non à ceux qui les briguent, mais a ceux qui les évitent. » Jamais il ne créa un sénateur, sans prendre l’avis de tous les sénateurs présents, de sorte que c’était du consentement de tous qu’il était élu, et que les personnages les plus éminents donnaient leur témoignage. Si les témoins ou ceux qui émettaient leurs avis, le trompaient, ils étaient rejetés dans la dernière classe du peuple par un jugement qui les condamnait comme faussaires, sans qu’ils pussent compter sur la moindre indulgence. Jamais il ne présenta un sujet qui n’eût réuni les suffrages des grands dignitaires du palais, disant « qu’il fallait être un grand homme pour faire un sénateur. » Jamais il n’admit les fils d’affranchis dans l’ordre équestre, assurant que « cet ordre est une pépinière de sénateurs. »

XX. Il avait tant de douceur, que jamais personne n’était repoussé d’auprès de lui ; il se montrait à tous si doux et si affable, qu’il allait voir chez eux, quand ils étaient malades, non seulement ses amis du premier et du second rang, mais même ceux d’un rang inférieur ; il cherchait à savoir ce qu’ils ressentaient : le lui disait-on, il l’écoutait, et après l’avoir entendu, il faisait ce qu’il pouvait, suivant la circonstance, pour adoucir le mal et y porter remède. Si quelque chose se trouvait mal fait, il le disait de manière à ce qu’on en convînt, mais sans hauteur ni aigreur. Il offrait des sièges à tout le monde, excepté à ceux qui passaient pour concussionnaires ; et demandait toujours des nouvelles des absents. Enfin, comme Mammée sa mère, et Memmia sa femme, fille du consulaire Sulpicius, et nièce de Catulus, lui reprochaient sa trop grande popularité, et lui répétaient souvent qu’il rabaissait et faisait méconnaître la puissance impériale : « Oui, dit-il ; mais pour la rendre plus sûre et plus stable. » Jamais il ne passa un jour sans le marquer par quelque acte de douceur, de civilité, de bonté ; mais sans ruiner le trésor public.

XXI. Il voulut que les condamnations fussent rares ; mais celles qui étaient prononcées, il les fit exécuter rigoureusement. Il affecta le produit des impôts à la construction des édifices des villes qui les fournissaient. Il plaça les deniers publics à quatre pour cent, de sorte qu’il donnait à la plupart des pauvres citoyens de quoi acheter des champs, et cela sans intérêts, n’exigeant le payement qu’en productions de la terre. Il revêtit ses préfets du prétoire de la dignité sénatoriale, de sorte qu’ils avaient le titre de clarissimes, et qu’ils l’étaient en effet ; ce qui avant lui n’avait eu lieu que rarement, ou même jamais ; au point que, si un empereur voulait donner un successeur à un préfet du prétoire, il envoyait par un affranchi le laticlave à celui qu’il voulait nommer, comme le rapporte Marius Maximus dans la vie de plusieurs empereurs. Or, il voulut que ses préfets du prétoire fussent sénateurs, afin qu’il ne pût arriver qu’un sénateur fût jugé par un citoyen qui ne l’était pas. Il connaissait tous les endroits où se trouvaient ses soldats ; il avait dans son cabinet des listes indiquant leur nombre, leurs années de service ; et toutes les fois qu’il était seul, il revoyait leurs états de situation, leur nombre, leurs grades, leurs campagnes, pour se tenir au courant de tout. Survenait-il quelque différend entre les soldats, il lui arrivait souvent de les appeler par leur nom. Il prenait note aussi de ceux qui devaient monter en grade ; il lisait attentivement tous les rapports, et marquait les jours où tels et tels avaient été promus, qui ils étaient, et qui avait sollicité pour eux. Il eut tant à cœur de ramener l’abondance des vivres, qu’il remplit de ses propres deniers les greniers du peuple romain, épuisés par Héliogabale.

XXII. Pour que les négociants concourussent volontairement à approvisionner Rome, il leur accorda la plus grande immunité. II rétablit dans leur entier les distributions d’huile que Sévère faisait au peuple, et qu’Héliogabale avait réduites à bien peu de chose, en confiant la charge de préfet des vivres aux hommes les plus corrompus. Il restitua à tous le droit de rendre des comptes, que ce prince impur avait aboli. Il établit à Rome beaucoup de travaux mécaniques. Il garantit aux juifs leurs privilèges ; il toléra les chrétiens. Il eut une si grande déférence pour les pontifes, les quindécemvirs et les augures, qu’il les autorisa à revoir après lui certaines causes relatives au culte, et à prononcer un jugement contraire au sien. Dans ses voyages, il faisait toujours monter en voiture avec lui, et comblait de présents, les gouverneurs de provinces qu’il savait devoir leur réputation à leur mérite, et non aux cabales, disant que si les prévaricateurs devaient être chassés de la république et privés de leurs biens, il fallait accueillir les hommes intègres et les enrichir. Le peuple romain ayant réclamé une diminution dans le prix des subsistances, il fit demander par un curion quelle était la denrée qu’on trouvait trop chère. Tous s’écrièrent à l’instant que c’était « la viande de bœuf et celle de porc. » Alexandre alors n’en restreignit pas le prix ; mais il défendit de tuer aucune truie pleine ou allaitant, ni aucune vache, ni aucun veau ; en l’espace de deux ans, ou même seulement d’un peu plus d’une année, suffit pour que les viandes de bœuf et de porc, qui se payaient à raison de huit minutum la livre, fussent réduites à deux, et même à un.

XXIII. Il écoutait les plaintes des soldats contre leurs tribuns, et s’il trouvait quelqu’un en défaut, il le punissait sans pitié, suivant la gravité du fait. Il avait toujours à ses ordres des hommes affidés pour prendre toutes les informations, et il avait soin que ces hommes ne fussent pas connus ; « Car, disait-il, il n’est personne que l’argent ne puisse corrompre. » Il eut soin que ses esclaves portassent toujours l’habit de leur condition ; ses affranchis, celui des gens libres. Il rejeta de son service les eunuques, et les donna à sa femme pour la servir comme esclaves. Tandis qu’Héliogabale se laissait maîtriser par ses eunuques, il en réduisit le nombre, et ne leur donna dans le palais d’autres charges que de soigner le bain des femmes : ainsi, loin de leur confier, comme le faisait Héliogabale, la plupart des fonctions et des intendances, lui leur retirait même leurs anciennes dignités. Il disait que les eunuques sont une troisième espèce d’hommes, que les hommes ne doivent ni employer ni même voir, et bons tout au plus pour le service des femmes nobles. Un homme avait fait trafic de sa protection et avait reçu cent auréus d’un soldat ; il le fit mettre en croix sur le chemin même par où ses esclaves passaient fréquemment pour se rendre à la maison de plaisance de l’empereur.

XXIV. Il créa des provinces prétoriennes et plusieurs présidiales : il en érigea quelques-unes en proconsulaires avec l’agrément du sénat. Il prohiba, à Rome, les bains mixtes : cette défense existait autrefois ; mais Héliogabale l’avait levée. Il défendit qu’on versât dans le trésor public le produit de l’impôt sur les entremetteurs, sur les filles publiques, les prostitués : il le fit servir aux dépenses publiques pour la restauration du théâtre, du Cirque, de l’amphithéâtre, du stade. Il avait l’intention d’empêcher les débauches entre hommes, ce que Philippe fit depuis ; mais il craignit qu’en entravant ces turpitudes publiques, elles ne se changeassent en débauches particulières, puisqu’il est vrai que les hommes recherchent plus avidement ce qui leur est défendu, et que les obstacles augmentent la fureur de leurs passions. Il établit un impôt fort sage sur les tailleurs, les tisserands, les verriers, les fourreurs, les carrossiers, les banquiers, les orfèvres, et les autres corps d’états ; et les revenus en furent affectés à l’entretien des bains qu’il avait fondés et de ceux qui existaient avant lui, et qu’il fit ouvrir au peuple : les forêts furent également destinées à l’entretien des bains publics. Il y ajouta de l’huile pour le luminaire de ces établissements, qui auparavant n’étaient pas ouverts avant le jour, et se fermaient au coucher du soleil.

XXV. Quelques auteurs ont prétendu que son règne n’avait pas été ensanglanté : c’est une erreur : car le nom de Sévère lui fut donné par les soldats, à cause de son austérité et de l’âpreté qui signala quelquefois sa haine. Il acheva les travaux commencés par les anciens empereurs. Lui-même il fit élever beaucoup de nouveaux édifices, parmi lesquels nous citerons les thermes de son nom, établis près de ceux de Néron, et où il fit venir l’eau qu’on appelle aujourd’hui fontaine Alexandrine. II planta un bois autour des bains particuliers, sur le terrain de bâtiments qu’il avait achetés et qu’il fit démolir. Il inventa ce qu’il appelait la cuve-océan, tandis que Trajan n’avait fait faire que des cuves ordinaires, qu’il livrait au public à certains jours. Il acheva et embellit les thermes d’Antonin Caracallus, en y ajoutant des inscriptions tirées des oracles. Il inventa et appliqua à l’ornement de son palais, cette combinaison des deux marbres de Porphyre et de Lacédémone, qu’on appela le travail alexandrin. Il érigea dans Rome grand nombre de statues colossales, et pour cela fit partout rechercher des artistes. Il fit frapper une grande quantité de pièces de monnaie, où il était représenté vêtu comme Alexandre ; il y en avait en electrum, mais la majeure partie était en or. Il défendit aux femmes décriées de venir saluer son épouse et sa mère. Il harangua souvent le peuple dans la ville, à la manière des tribuns et des consuls de l’ancienne république.

XXVI. Il donna trois fois le congiaire au peuple, trois fois il fit des largesses aux soldats ; mais au congiaire il ajouta une distribution de viande. Par égard pour les pauvres, il abaissa le taux de l’intérêt à quatre pour cent par an. Aux sénateurs qui prêtaient de l’argent, il défendit d’abord d’en tirer aucun intérêt, leur permettant seulement d’accepter quelque chose en présent : dans la suite, il leur accorda un intérêt de six pour cent, mais le présent fut défendu. Il fit venir de tous côtés et réunit sur la place de Trajan les statues des grands hommes. Il combla d’honneurs Paulus et Ulpien, que les uns disent avoir été créés préfets par Héliogabale, les autres par lui-même : Ulpien, en effet, est cité comme conseiller d’Alexandre et son premier archiviste ; tous deux cependant avaient, dit-on, assisté Papinien dans l’exercice de ses fonctions. Il avait intention d’élever, entre le Champ de Mars et le clos d’Agrippa, une basilique alexandrine, qui aurait eu mille pieds de long sur cent de large, toute supportée par des colonnes. La mort l’empêcha de mettre ce projet à exécution. Il orna convenablement le temple d’Isis et Sérapis, et l’enrichit de statues, de vases de Délos et de tout ce qui est nécessaire à la célébration des mystères. Il eut une vénération toute particulière pour Mammée, sa mère, au point que, dans l’intérieur de son palais, il eut des chambres à la Mammée, que le vulgaire ignorant appelle à la mamelle. Sur le territoire de Baïes, il fit construire un palais avec un étang ; ce palais est connu aujourd’hui encore sous le nom de palais Mammée. Il y éleva beaucoup d’autres monuments en l’honneur de ses proches, et fit creuser des étangs d’une grandeur surprenante, où il introduisît l’eau de la mer. Il fit restaurer les ponts que Trajan avait fait construire, et en ajouta quelques nouveaux ; mais aux anciens il conserva le nom de Trajan.

XXVII. Il avait intention de donner à chaque office, à chaque dignité un costume qui servît à les faire distinguer, ainsi qu’un vêtement particulier à tous les esclaves, pour que le peuple les reconnût plus facilement, en cas de sédition, et pour éviter qu’on Ies confondît avec les hommes libres. Mais ce projet déplut à Paul et à Ulpien, qui dirent qu’au contraire ce serait multiplier les rixes en facilitant le moyen d’injurier certains individus. Il fut, pour lors, arrêté qu’il suffisait que les chevaliers romains fussent distingués des sénateurs par la qualité de la bande de pourpre qui couvrait leur tunique. II permit aux vieillards l’usage de la pénule dans l’intérieur de la ville, pour se préserver du froid, tandis que jusqu’alors ce genre de vêtement ne se portait qu’en voyage ou en temps de pluie. Il défendit aux dames romaines l’usage de la pénule en ville, et le leur permit en voyage. Il parlait avec plus de facilité la langue grecque que la langue latine, faisait assez bien les vers, aimait la musique, connaissait parfaitement l’astrologie, tellement que, par son ordre, des astrologues ouvrirent des cours à Rome et professèrent cette science. Il était fort habile aussi dans l’art des aruspices, et le vol des oiseaux lui était si familier, qu’il l’emportait sur les Basques et les augures pannoniens. Il s’occupa de géométrie ; il peignait admirablement ; il chantait avec grâce, mais jamais il ne voulut avoir d’autres témoins que sa famille. II écrivit en vers la vie des bons princes. Il savait jouer de la lyre, de la flûte, de l’orgue hydraulique. Il savait aussi sonner de la trompette ; mais depuis qu’il fut empereur, il ne toucha jamais cet instrument. Il fut le premier lutteur de son temps, et consommé dans l’art militaire. Aussi, toutes les guerres qu’il eut à soutenir, il les termina avec gloire.

XXVIII. Il fut revêtu trois fois du consulat ordinaire, et chaque fois, à la première assemblée du peuple, il se fit subroger en sa charge. Il jugea très sévèrement les voleurs, leur attribuant tous les crimes qui se commettaient journellement, et les condamna avec la dernière rigueur, Ies appelant les ennemis les plus funestes de la république. Un secrétaire ayant remis au conseil un faux rapport dans un procès, il lui fit couper les tendons des doigts, pour lui ôter tout moyen de jamais écrire, et l’exila. Un homme élevé en dignité, qui avait mené autrefois une vie de débauche et s’était même rendu coupable de larcins, fort de la protection que lui avaient accordée quelques rois, ses amis, avait obtenu accès auprès du prince. Son infidélité ayant, été découverte en présence même de ses protecteurs, I’empereur ordonna qu’il fût entendu dans sa défense par ces rois ; le fait ayant été prononcé, il fut condamné. Alors ces rois, interrogés quel était chez eux le supplice infligé aux voleurs répondirent : « La croix ». Sur cette réponse, cet homme fut mis en croix, et ainsi I’ambitieux fut condamné par ses protecteurs mêmes, sans que la clémence, à laquelle Alexandre tenait tant, en souffrit la moindre atteinte. Il dressa, en I’honneur des empereurs, sur le forum de Nerva que I’on appelle Ie Passage, des statues colossales, tant pédestres et nues, qu’équestres, avec tous leurs titres, et des colonnes d’airain sur lesquelles étaient gravés leurs faits et gestes ; à l’exemple d’Auguste, qui plaça sur son forum des statues de marbre des grands hommes, avec l’exposé de leurs hauts faits. Il voulait qu’on le crût d’origine romaine ; car il rougissait d’être appelé Syrien, depuis surtout qu’un certain jour de fête, ceux d’Antioche, d’Égypte et d’Alexandrie l’avaient, suivant leur habitude, piqué au vif par leurs sarcasmes, l’appelant chef de la synagogue syrien et grand prêtre.

XXIX. Avant de parler de ses guerres, de ses expéditions et de ses victoires, je dirai quelques mots de sa vie journalière et domestique. Or, voici quelle était sa manière de vivre : d’abord, toutes les fois qu’il le pouvait, c’est-à-dire quand il n’avait pas couché dans l’appartement de sa femme, dès le matin, il passait dans son oratoire, où il avait rassemblé les images des empereurs, mais des meilleurs, et celles des personnages les plus vertueux, et entre autres Apollonius, et, suivant le dire d’un écrivain du temps, le Christ, Abraham, Orphée et autres semblables, aussi bien que celles de ses ancêtres ; là il accomplissait les actes de la religion. S’il ne le pouvait, suivant la nature des lieux où il se trouvait, ou il allait en voiture, ou il pêchait, ou il se promenait à pied, ou il chassait. Ensuite, si le temps le lui permettait, il s’occupait pendant plusieurs heures des actes publics ; car, pour les affaires militaires et civiles, elles étaient entre les mains des amis du prince, mais d’amis d’une fidélité éprouvée, et purs de toute vénalité : : une fois ces affaires réglées, le prince donnait son approbation, à moins qu’il ne lui plût d’y modifier quelque chose. S’il y avait nécessité, dès avant le jour, il s’occupait des actes publics, et y passait de longues heures, sans que jamais il témoignât, ni ennui, ni mauvaise humeur, ni colère, conservant un visage toujours égal et toujours souriant. Car il était d’une extrême prudence, personne ne pouvait lui en imposer, et celui qui cherchait à le tenter sous des paroles doucereuses, était aussitôt compris et puni.

XXX. Après les actes publics et les affaires civiles et militaires, il se mettait à la lecture des auteurs, il se mettait à la lecture des auteurs grecs, de la République de Platon, par exemple. Si c’étaient les auteurs latins, il lisait de préférence Ies traités des Devoirs et de la République de Cicéron ; quelquefois des orateurs et des poètes, entre autres Serenus Sammonicus, qu’il avait connu personnellement et qui lui avait été cher, et Horace. Il lut aussi la vie d’Alexandre le Grand, qu’il s’attacha surtout à imiter ; cependant, il réprouvait en lui son amour pour le vin et sa cruauté envers ses amis, quoique l’un et l’autre défaut soient désavoués par de bons auteurs, auxquels il se plaisait à ajouter foi. Après la lecture, il s’exerçait à la lutte, ou à la paume, ou à la course, ou à quelque jeu moins fatigant. Et ensuite, se faisant frotter d’huile, il se lavait, mais jamais ne se servait de bains chauds : il se plongeait dans le réservoir, y restait environ une heure, et buvait, à jeun, près d’un setier de l’eau fraîche de la fontaine Claudia. Sorti du bain, il prenait beaucoup de pain et de lait, des œufs et du vin miellé : ainsi restauré, quelquefois il déjeunait, quelquefois il ne mangeait qu’au dîner ; mais plus souvent il déjeunait. Il usa fréquemment du tétrapharmaque d’Adrien, dont parle Marius Maximus dans la Vie de cet empereur.

XXXI. Après midi, il passait à la signature et à la lecture des lettres, où étaient toujours présents les secrétaires impériaux, les maîtres des requêtes, et les archivistes : quelquefois même, si, par des raisons de santé ils ne pouvaient se tenir debout, ils s’asseyaient, pendant que les greffiers et les gardes-notes lisaient : de sorte que, s’il y avait lieu d’ajouter quelque chose, Alexandre, toujours d’après l’avis de celui qui passait pour le plus instruit, l’ajoutait de sa propre main. Après les dépêches, il rassemblait ses amis, et s’entretenait familièrement avec eux : jamais il ne resta seul avec qui que ce fût, si ce n’est avec Ulpien, son préfet, par l’habitude qu’il avait de l’associer à tous ses travaux, à cause de sa grande justice. Quand il faisait venir l’autre préfet, il fallait, qu’Ulpien vînt aussi. Il appelait Virgile le Platon des poètes, et son image était placée, avec celles de Cicéron, d’Achille et autres grands hommes, dans son second oratoire. Mais pour Alexandre le Grand, il le conserva parmi les dieux et les bons empereurs dans son oratoire principal.

XXXII. Jamais il ne fit d’affront à aucun de ses amis et de ses compagnons, ni même aux maîtres ou aux princes des offices. II s’en rapporta toujours au jugement de ses préfets, assurant que celui qui mérite un affront, doit recevoir du prince sa condamnation et non son congé. Si quelquefois il donnait un successeur à un des officiers présents, il lui disait : « La république vous remercie ; » puis lui faisait quelques dons, de sorte que, rendu à la vie privée, il pouvait vivre honorablement suivant son rang : or, ces dons consistaient en terres, bœufs, chevaux, froment, fer, matériaux de construction d’une maison, marbres pour l’orner, et main-d’œuvre suivant la nature du travail. Rarement il distribua de l’or et de l’argent, si ce n’est aux soldats, disant que « c’était un crime au dispensateur des deniers publics, de détourner pour ses plaisirs et pour les plaisirs des siens l’argent fourni par les provinces. » Il fit remise à la ville de Rome de la contribution levée sur Ies marchands, et du droit de couronne d’or.

XXXIII. Il établit pour Rome quatorze curateurs pris parmi les consulaires, et qu’il chargea d’entendre conjointement avec le préfet de la ville toutes les affaires urbaines : ils devaient ainsi être tous présents, ou du moins en majorité, lorsqu’on rédigeait les actes. Il constitua en corps d’états les marchands de vin, les marchands de graines, les cordonniers, et en général tous les artisans ; il leur donna à chacun des patrons pris parmi eux, et détermina quels seraient leurs juges, et les causes dont connaîtraient ces juges. Jamais il ne donna ni or ni argent aux comédiens, à peine quelque menue monnaie : il leur ôta même les habits précieux dont Héliogabale les avait gratifiés. Il habilla ce qu’on appelle milice de parade, non de vêtements précieux, mais d’habits de belle apparence et d’étoffe éclatante. Pour les étendards et tout ce qui concerne la pompe impériale, il n’employait ni beaucoup d’or ni beaucoup de soie, disant que la grandeur d’un souverain résidait dans la vertu, et non dans un appareil brillant. Il reprit pour son usage les chlamydes grossières de Sévère, et les habits à longues manches bordés seulement d’une bande étroite de pourpre, ou les tuniques ordinaires sans pourpre.

XXXIV. À table il ne connaissait pas l’usage de l’or : il buvait dans des coupes de valeur médiocre, mais toujours brillantes de netteté. Son argenterie de table n’excéda jamais le poids de deux cents livres. II abandonna au peuple Ies nains et les naines, les bouffons, les vieux chanteurs, les joueurs d’instruments et les pantomimes. Ceux qui n’étaient plus bons à rien, il les répartit dans les villes pour être nourris par elles, et afin qu’ils ne donnassent pas le spectacle hideux de la mendicité. Il distribua à ses amis les eunuques qu’Héliogabale avait admis à ses conseils de débauche et élevés même aux dignités, en leur recommandant de les tuer, sans forme de procès, s’ils ne revenaient à des mœurs plus honnêtes. Il fit vendre grand nombre de femmes prostituées, qu’il avait fait arrêter, et exila ou fil noyer ces habitués d’Héliogabale, avec lesquels ce monstre exerçait ses brutales passions. Même dans les repas publics, aucun des officiers du palais ne portait d’habit doré. Quand il mangeait en famille, il faisait venir Ulpien, ou quelques savants hommes, avec lesquels il tenait une conversation littéraire qui, disait-il, récréait son esprit et le nourrissait en même temps. Quand il mangeait seul, il avait un livre sur sa table, et il lisait : le plus volontiers c’étaient des auteurs grecs ; cependant il lisait quelquefois aussi des poètes latins. La même simplicité distinguait ses banquets publics et ses repas privés : seulement quand il voyait s’accroître le nombre des assistants et la multitude des convives, il s’en offensait, disant qu’il mangeait au théâtre et dans le Cirque.

XXXV. Il entendait volontiers les orateurs et les poètes, non pas ceux qui lui débitaient des panégyriques (ce qu’il traitait de sottise, à l’exemple de Pescennius Niger), mais ceux qui lui récitaient les discours et les hauts faits des anciens héros que j’ai nommés plus haut. Plus volontiers encore il entendait les louanges d’Alexandre le Grand, ou des bons princes qui l’avaient précédé, ou des grands hommes qui avaient illustré Rome. Il se rendit fréquemment à l’Athénée, pour entendre les rhéteurs ou les poètes grecs et latins. Il se faisait réciter les discours qu’avaient prononcés les orateurs plaidant ou au forum, ou au palais même, ou chez le préfet de la ville. Il présidait les jeux, et surtout les jeux Herculiens en l’honneur d’Alexandre le Grand. Jamais dans ses entrevues du matin ou de l’après-midi il ne reçut qui que ce fût seul près de lui, parce qu’il avait découvert qu’on avait débité des faussetés sur son compte ; et surtout un certain Vétronius Turinus, qui, admis à sa familiarité, avait cherché à l’avilir, se vantant faussement de disposer de ses faveurs, représentant Alexandre comme un homme sans moyens, qu’il tenait sous sa dépendance et tournait comme il voulait. Aussi avait-il persuadé bien des gens que I’empereur ne faisait rien que d’après sa volonté.

XXXVI. Enfin, pour le prendre en défaut, il usa de la ruse suivante : il se fit faire publiquement une demande par quelqu’un ; par la même personne il fit demander secrètement à Turinus son appui, afin qu’il parlât pour elle à Alexandre en particulier. Cela fait, et Turinus ayant promis sa protection, et ayant même annoncé que déjà il avait dit quelques mots à l’empereur, quoiqu’il n’en fût rien, et que la réussite ne dépendait plus que d’une nouvelle instance, qu’il mit à un certain prix, Alexandre se fit renouveler la demande, et Turinus, feignant d’être occupé d’autre chose, fit entendre par ses gestes qu’il avait parlé, quoiqu’il n’eût rien dit. La grâce fut accordée, et Turinus, vendeur de fumée, reçut une belle récompense de celui qui en était l’objet. Alors Alexandre le fit mettre en accusation, le convainquit d’avoir reçu des présents, par le témoignage de ceux devant qui il les avait reçus ou qui avaient entendu ses promesses ; et, le faisant lier à un poteau dans la place du Passage, il le fit périr par la fumée qu’exhalaient de la paille mouillée et des bois humides qu’il fit amonceler sous lui, pendant qu’un héraut criait : « Est puni par la fumée, celui qui a vendu de la fumée. » Et pour ne pas être taxé de cruauté pour avoir agi ainsi par ce seul motif, il fit faire sur la conduite de cet homme une enquête sévère avant de le condamner, et il découvrit que Turinus, dans les débats judiciaires, avait souvent reçu des deux parties, mettant à une condition d’argent l’heureuse issue des affaires ; et que tous ceux qui avaient été nommés à des intendances ou à des gouvernements de provinces, l’avaient également payé comme l’auteur de leur réussite.

XXXVII. Il mettait beaucoup de réserve dans les largesses qu’il faisait aux spectacles, quand il s’y rendait : il disait que les acteurs, les chasseurs et les cochers de théâtre devaient être traités comme nos esclaves ; nos chasseurs, nos muletiers, comme gens uniquement destinés à nos plaisirs. Sa table n’était ni surchargée de mets, ni trop frugale ; mais tout y était d’une extrême propreté : on n’y faisait usage que de serviettes tout unies, ou plus souvent bordées d’écarlate, mais jamais d’or : usage adopté par Héliogabale, et avant lui, suivant certains auteurs, par Adrien. Tel était chaque jour le service de sa table : trente setiers de vin pour toute la journée, trente livres de pain blanc, cinquante de seconde qualité pour être distribué : car il donnait lui-même, de sa propre main, aux officiers de sa table, le pain et les portions de légumes, de viande ou de graines, comme eût fait le père de famille le plus mûri par l’âge. La règle était trente livres de viandes diverses, et deux poules. On ajoutait une oie les jours de fête ; un faisan aux calendes de janvier, aux fêtes de la Mère des dieux, le jour des jeux Apollinaires, au banquet sacré de Jupiter, pendant les Saturnales, et autres fêtes semblables ; quelquefois on en servait deux, avec deux poules. Tous les jours il avait un lièvre, et quantité de gibier : mais il le partageait avec ses amis, et surtout avec ceux qu’il savait ne pouvoir en acheter. Quant aux riches, il ne leur envoya jamais de tels présents ; c’était toujours lui qui en recevait d’eux. Il avait tous les jours quatre setiers de millet sans poivre et deux avec du poivre. Enfin, pour ne pas rapporter ici tous les détails qu’a recueillis Gargilius Martial, écrivain du temps, tout chez lui se faisait avec poids et mesure. Il aimait tellement les fruits, qu’il se faisait souvent donner plusieurs services de dessert : d’où ce jeu de mots que l’on fit alors : « Ce n’est pas un second service qu’il faut à Alexandre, c’est une seconde fois le même. » Il mangeait beaucoup, buvait du vin, ni trop ni trop peu, mais suffisamment. Toujours il usait d’eau fraîche, surtout dans l’été, mais elle était parfumée à la rose : c’était le seul raffinement de sensualité qu’il eût conservé d’Héliogabale.

XXXVIII. Mais puisque nous sommes venus à parler des lièvres, comme il s’en faisait servir un tous les jours, ce fut une occasion à un poète de faire allusion à un dicton qui attribuait au lièvre la faculté de procurer la beauté pendant sept jours à ceux qui en mangeaient, ainsi que l’a consigné Martial dans une épigramme contre une certaine Gellia, ainsi conçue :

« Quand par hasard, Gellia, tu m’envoies un lièvre, tu me dis : Marcus, tu seras beau pendant sept jours. Si ce n’est point une dérision, si la vérité sort de ta bouche, ô lumière de ma vie, je suis sûr, Gellia, que jamais tu n’as mangé de lièvre ».

Ces vers de Martial s’adressaient à une femme sans beauté ; mais voici le sens de ceux qu’un poète contemporain d’Alexandre écrivit contre ce monarque :

Si noire roi, que l’Assur a vu naître,
À nos yeux étonnés offre des traits si beaux,
C’est qu’il a le secret, à force de levrauts,
D’entretenir l’éclat dont brille tout son être.


Ces vers ayant été montré à Alexandre par un de ses amis, il fit, dit-on, en vers grecs, la réponse dont voici le sens :

Publie à qui voudra l’entendre
Ce conte absurde et sans raison,
Que l’éclat de votre Alexandre
Est le fruit de sa venaison :
Je ne m’en fâche point, misérable poète.
Mais, à ton tour aussi, mange quelque gibier
Qui, tarissant le fiel de ton âme inquiète,
Du don de la beauté puisse te gratifier.

XXXIX. Pour se conformer à l’usage établi par Trajan, de vider après le dessert jusqu’à cinq coupes, toutes les fois qu’il avait des militaires à sa table, il leur en faisait servir une en l’honneur d’Alexandre le Grand ; encore était-elle petite, à moins que quelqu’un n’en demandât une plus grande, ce dont il laissait la liberté. Il était très modéré sur les plaisirs de l’amour, et avait tant d’éloignement pour ceux qui outrageaient la nature, que, comme nous l’avons dit ci-dessus, il voulut porter une loi contre ce genre de débauche. Il établit dans chaque quartier des greniers publics en faveur de ceux qui n’avaient pas d’emplacement chez eux pour conserver leurs récoltes. Il fit faire des bains pour les quartiers qui en étaient privés ; et beaucoup de ces bains portent encore aujourd’hui le nom d’Alexandre. Il fit construire de très belles maisons, qu’il donna à ses amis, particulièrement à ceux dont il reconnut l’intégrité. Il abaissa tellement le taux des contributions, que ceux qui sous Héliogabale avaient payé dix auréus, n’en payaient plus que le tiers d’un, c’est-à-dire la trentième partie de l’ancien impôt. Alors, pour la première fois, ou vit des demi-auréus, et même des tiers d’auréus, quand il eut baissé l’impôt à ce taux. Il devait même mettre en circulation des quarts d’auréus, qui eussent été les moindres pièces, parce que l’impôt ne pouvait descendre plus bas. Ils étaient même déjà frappés ; et il les conservait à la monnaie, attendant pour leur émission que l’impôt pût être abaissé ; mais, les nécessités publiques ayant empêché cette dernière diminution, il fit remettre à la fonte ces quarts d’auréus, et ne fit faire que des tiers d’auréus et des auréus entiers. Il fit également détruire les doubles, les triples, les quadruples auréus, et même les pièces de dix et au-delà, jusqu’à deux livres et même celles de cent livres, qu’Héliogabale avait imaginées, avec défense qu’on en fît usage comme monnaie ; aussi depuis ce temps on ne les considéra plus que comme simple matière. II disait que la valeur de toutes ces pièces forçait le prince à des libéralités plus fortes qu’il ne voulait, et qu’au lieu de plusieurs monnaies de moindre valeur, en donnant dix et plus en une seule, il se trouve donner des sommes de trente, de cinquante et de cent auréus.

XL. II portait peu de soie dans ses habits ; jamais il n’en mit qui fussent tout de soie, jamais il n’en donna où il y en eût. Il n’enviait à personne ses richesses ; il soulageait les pauvres ; quand il voyait les gens qui avaient exercé des magistratures vivre dans une pauvreté réelle, sans qu’il y eût chez eux inconduite ou faute, il les aidait en plusieurs manières, en terres, en esclaves, en animaux, en troupeaux, en instruments de labour. Il ne laissait jamais dans sa garde-robe un vêtement sans en faire faire l’estimation dans l’année. Il examinait lui-même tous ceux qu’il donnait ; et vérifiait fréquemment le poids de tout l’or et de tout l’argent. Avec le vêtement militaire il donnait des bottines, des braies et des souliers. II se montrait de la plus grande exigence sur l’éclat de la pourpre, non qu’il la réservât à son usage, mais à celui des dames romaines qui voulaient ou pouvaient s’en servir, ou en définitive pour la vendre. C’est cette pourpre qu’on appelle encore aujourd’hui Alexandrine, et qui est vulgairement connue sous le nom de Probienne, d’Aurelius Probus, chef des teintures, qui avait découvert ce genre de murex. Pour lui, il revêtait souvent une chlamyde d’écarlate. Mais à Rome, et dans toutes les villes de l’Italie, il porta toujours la toge. Il ne prit la prétexte ou la robe brodée que quand il fut consul, et c’était celle que prenaient au temple de Jupiter les autres préteurs et consuls. Il prenait aussi la prétexte quand il faisait des sacrifices, mais c’était en qualité de souverain pontife, et non comme empereur. Il était fort curieux du beau linge, et le voulait sans aucun ornement étranger : « Si la beauté du linge, disait-il, consiste à ne point offrir d’aspérités, qu’est-il besoin d’y ajouter de la pourpre ? » Il regardait comme une folie d’introduire de l’or dans le linge, puisqu’on lui ôtait par là sa finesse et son moelleux. II se chaussa toujours avec des bandes de laine, et porta des braies blanches, au lieu des braies d’écarlate que mettaient ses prédécesseurs.

XLI. Tout ce qu’il trouva de pierreries, il le vendit et fit transporter l’or au trésor public, disant que l’usage des pierreries ne convenait pas à des hommes, et que, quant aux dames de la cour, elles devaient se contenter d’une coiffe à réseau, de pendants d’oreilles, d’un collier de perles, d’une couronne pour les sacrifices, d’un seul manteau pailleté d’or, et d’une robe traînante qui ne portât pas plus de six onces d’or. Les mœurs publiques de son époque subirent l’influence de ses mœurs particulières : les grands l’imitèrent, comme les femmes nobles prirent modèle sur son épouse. Il restreignit tellement le personnel de sa maison, que dans chaque office il n’y avait que le nombre d’hommes strictement nécessaires. Ainsi, les foulons, les tailleurs, les panetiers, les échansons, et tous les officiers du château étaient payés en rations de blé, et ne recevaient pas des titres, comme du temps de ce misérable. Chacun recevait sa ration ; bien peu la recevaient double. Et comme il n’avait que deux cents livres pesant d’argenterie, et un domestique peu nombreux, quand il invitait ses amis, ceux-ci lui envoyaient avant le repas de l’argenterie et, des gens de service : ce qui se pratique encore aujourd’hui quand les préfets traitent en l’absence de l’empereur. Jamais il n’admit à ses festins les divertissements du théâtre : son plus grand plaisir était de faire battre de jeunes chiens avec de jeunes cochons, ou des perdrix entre elles, ou de voir voltiger çà et là des petits oiseaux. Il avait encore dans son palais un moyen de distraction qui l’amusait beaucoup, et le délassait des soucis du gouvernement. C’étaient des volières de paons, de faisans, de poules, de canards, de perdrix : il y prenait beaucoup de plaisir ; il aimait surtout les pigeons, dont il eut, dit-on, jusqu’à vingt mille. Et afin que la nourriture de tous ces oiseaux ne fût pas une charge pour l’État, il avait des esclaves de louage, qui les nourrissaient du produit des œufs des jeunes poulets et des pigeonneaux.

XLII. Il se trouvait souvent avec le peuple aux bains, tant à ceux qu’il avait fait construire qu’aux anciens, et surtout dans l’été, et s’en retournait au palais en habit de baigneur, n’ayant pour toute distinction qu’un surtout d’écarlate. II ne voulait jamais pour coureur qu’un de ses esclaves, disant que ce métier était indigne d’un homme libre : de même pour ses cuisiniers, ses pêcheurs, ses foulons, ses étuvistes, ce furent toujours des esclaves ; et s’il lui en manquait un, il l’achetait. Il n’y eut sous son règne qu’un seul médecin du palais qui fût aux appointements, les autres, au nombre de six, recevaient chacun deux ou trois pains, dont un de première qualité. Lorsqu’il faisait des promotions de juges, suivant une coutume des anciens, rapportée par Cicéron, il leur fournissait de l’argenterie et toutes les choses nécessaires. Ainsi les présidents des provinces recevaient vingt livres pesant d’argenterie, six coupes évasées, deux mulets, deux chevaux, deux costumes de juge, un vêtement de ville, un habit de bain, cent auréus, un cuisinier, un muletier ; s’ils n’étaient pas mariés, comme ils ne pouvaient se passer de femme, il leur donnait une concubine. Ils devaient restituer, en sortant de charge, Ies mules, les mulets, les chevaux, les muletiers et les cuisiniers. Le reste était pour eux, s’ils avaient bien géré ; sinon, ils rendaient le quadruple, outre l’amende, en cas de malversation ou de péculat.

XLIII. Le nombre des lois qu’il établit est considérable. II permit à tous les sénateurs d’avoir dans Rome des voitures et des carrosses enrichis d’ornements en argent. Il pensait qu’il était de la dignité romaine que les sénateurs d’une si grande ville n’allassent point à pied. Tous les consuls qu’il créa, soit ordinaires, soit subrogés, il les nomma d’après l’avis du sénat, et réduisit leurs dépenses : il rétablit l’ordre ancien pour les jours et la durée des marches. Il voulut que les candidats à la questure donnent à leurs frais des spectacles au peuple ; mais aussi de la questure ils passaient à la préture, et de la préture au gouvernement des provinces. Il institua des trésoriers chargés de tirer de la caisse du fisc les frais des divertissements publics dans certaines limites d’économie. Il avait eu l’intention de répartir les fêtes dans tout le cours de l’année de manière à ce que le peuple eût trente jours de spectacles ; on n’a jamais su ce qui l’avait empêché de mettre ce projet il exécution. Quand il résidait à Rome, il montait au Capitole tous les sept jours, et fréquentait les temples. Il voulait élever un temple au Christ et l’admettre parmi les dieux, idée qu’on attribue aussi à l’empereur Adrien, qui avait ordonné que l’on construisît dans toutes les villes des temples sans simulacres. Ces temples, qui restent sans divinités, sont encore aujourd’hui, et pour cette raison, appelés Adriens, et l’on dit que c’était à ce culte qu’il les destinait. Mais Alexandre fut empêché par les aruspices, qui, consultant les entrailles des victimes, y trouvèrent que tout le peuple romain se ferait chrétien, et abandonnerait les temples des dieux, si le désir du prince était satisfait.

XLIV. Alexandre était fort agréable dans la plaisanterie, très aimable dans la conversation, et d’une affabilité telle à sa table, que chacun pouvait demander ce qu’il voulait. Il était attentif à amasser de l’or, soigneux pour le conserver, étudiant tous les moyens d’en trouver ; mais sans faire tort à qui que ce fût. Il ne voulait pas qu’on l’appelât Syrien, mais Romain d’origine. Il s’était fait faire une généalogie d’après laquelle il descendait des Metellus. Il établit des professeurs de rhétorique, de grammaire, de médecine, de science des aruspices, de mathématiques, de mécanique, n’architecture, aux leçons desquels les pauvres de condition libre pouvaient envoyer leurs enfants moyennant une rétribution en nature. Même dans les provinces il traita les orateurs du barreau avec beaucoup de déférence, et accorda des vivres à plusieurs d’entre eux dont le désintéressement était notoire. Il confirma les lois qui fixent l’âge d’admission aux magistratures, et les observa lui-même très scrupuleusement. Il assistait souvent aux spectacles des théâtres, et voulut réparer celui de Marcellus. À différentes villes bouleversées par des tremblements de terre, il envoya, sur le produit des impôts, de quoi reconstruire leurs édifices tant publics que particuliers. Pour l’ornement des temples, il y employa tout au plus quatre ou cinq livres d’argent ; mais de l’or, il n’y en mit pas la plus légère parcelle, pas la plus mince feuille, murmurant en lui-même ce vers de Perse :

De quelle utilité l’or est-il dans un temple ?

XLV. Il eut à soutenir des guerres dont je parlerai dans leur ordre. Je dirai d’abord qu’il s’était fait une loi sur ce qu’il devait taire ou divulguer. Or, le secret des guerres était inviolable pour lui. On annonçait publiquement les jours de départ, et deux mois à l’avance, on affichait l’édit conçu en ces termes : « Tel jour, à telle heure, je sortirai de Rome, et, s’il plaît aux dieux, je coucherai à la première station. » L’édit donnait ensuite l’ordre des stations ou étapes, puis des garnisons, puis des lieux où on devait prendre des vivres, jusqu’aux frontières du pays ennemi. À partir de là, silence complet : on marchait, et les barbares n’avaient aucun moyen de connaître les intentions de Rome. Aussi, jamais il ne fut trompé dans ses calculs : et il disait qu’il ne voulait pas mettre les gens de sa cour à même de faire trafic de ses projets, comme du temps d’Héliogabale, où les eunuques faisaient argent de tout. Cette race d’hommes ont leur but en cherchant ainsi a pénétrer tous les secrets du palais, c’est de paraître savoir quelque chose à eux seuls, d’y parvenir souvent, et d’obtenir en échange des faveurs ou de l’argent. Et puisque nous sommes venus à parler de publications, toutes les fois qu’il voulait donner des gouvernements à des provinces, nommer des intendants ou des inspecteurs, c’est-à-dire des administrateurs comptables, il faisait afficher leurs noms, avec avis, si l’on avait connaissance de quelque chose à leur imputer, de venir en faire la déposition, appuyée sur des preuves manifestes, et que celui qui accuserait sans preuves, subirait la peine capitale. II disait qu’il était « inouï qu’on ne fît pas pour les gouvernements de provinces, à qui sont confiées la fortune et la vie des hommes, ce que faisaient les chrétiens et les juifs, en publiant les noms de ceux qui voulaient se faire ordonner prêtres. »

XLVI. II assigna des traitements aux suppléants, quoiqu’il eût dît bien souvent « qu’on ne devait élever aux charges de l’État que ceux qui pouvaient les gérer par eux-mêmes, sans avoir besoin de suppléants : » il ajoutait « que les militaires avaient leurs fonctions, les lettrés les leurs ; qu’ainsi chacun devait faire ce qu’il savait faire. » Les trésors trouvés, il les abandonnait à ceux qui les avaient découverts ; s’ils étaient considérables, il y faisait participer quelques-uns des officiers de sa maison. Il repassait en lui-même les noms de ceux à qui il avait fait des présents, et en avait la note écrite. S’il avait connaissance que quelques-uns n’eussent rien demandé, ou n’eussent demandé que peu pour les dépenses de leur maison, il les faisait venir et leur disait : « Pourquoi ne demandez-vous rien ? Voulez-vous donc que le sois votre débiteur ? Demandez et qu’il ne soit pas dit qu’un particulier ait à se plaindre de moi. » II avait soin de ne donner que ce qui ne pouvait pas intéresser son honneur : il distribuait les biens des condamnés ; mais il ne donnait ni l’or, ni l’argent, ni les pierreries : tout cela était porté au trésor ; il donnait des inspections civiles, jamais de militaires ; il donnait des intendances, des régies. Il changeait souvent les agents du fisc, et ne les laissait pas plus d’une année en exercice, haïssant même les meilleurs, et les appelant « un mal nécessaire. » Quant aux gouverneurs de provinces, aux proconsuls, aux lieutenants, leur nomination n’était point une faveur, mais le fruit de son jugement et des délibérations du sénat.

XLVII. En temps de guerre, il disposait les soldats de manière à ce qu’ils reçussent leurs vivres dans les stations, et qu’ils ne fussent pas obligés comme autrefois de porter la provision de dix-sept jours, si ce n’était en pays ennemi : et là encore, il les soulageait au moyen de mulets et de chameaux, disant qu’il devait avoir plus de soin des soldats que de lui-même, puisque le salut public dépendait d’eux. Il allait visiter les soldats malades jusque dans leurs tentes, fussent-ils des derniers rangs de l’armée ; il les faisait transporter en chariots, et leur fournissait toutes les choses nécessaires. S’il y en avait de plus gravement affectés, il les plaçait dans les villes et les campagnes chez des pères de famille, et sous la garde d’honnêtes femmes, remboursant les dépenses qu’ils avaient pu faire, soit qu’ils se rétablissent, soit qu’ils mourussent.

XLVIII. Un sénateur d’ancienne famille, Ovinius Camillus, homme habitué à la mollesse, voulut se révolter et tenta de s’emparer du trône. Cette nouvelle étant arrivée aux oreilles de l’empereur, avec les preuves du fait, il le manda au palais, et lui rendit grâce de ce qu’il se chargeait volontairement du soin de la république, fardeau que tous les gens de bien refusent, quand on le leur impose. II alla ensuite au sénat, et cet homme, que consumaient intérieurement la crainte et la conscience d’un si grand forfait, il l’associa à l’empire, l’introduisit au palais, l’admit à sa table, et le couvrit d’ornements impériaux, plus brillants que ceux qu’il portait lui-même. Ayant fait annoncer une expédition chez les barbares, il l’engagea à y aller lui-même, s’il voulait, ou à partir avec lui ; et, comme il faisait route à pied, il l’engagea à partager ses fatigues : après cinq milles de marche, le voyant rester en arrière, il le fit monter a cheval ; au bout de deux étapes, le voyant fatigué du cheval, il le fit monter en voiture. Mais alors, soit crainte, soit qu’il en eût réellement assez, cet homme s’y refusa ; Alexandre alors le renvoya chez lui à moitié mort, et abdiquant l’empire. Il le confia à des soldats dont il connaissait le dévouement inviolable, et le fit conduire en sûreté dans ses terres, où il vécut longtemps. Cependant plus tard, des soldats, sur l’ordre de l’empereur, qu’ils aimaient beaucoup, en raison de son esprit martial, le mirent à mort. Je sais que le vulgaire attribue ce fait à Trajan ; mais ni Marius Maximus, ni Fabius Marcellinus, ni Aurelius Verus, ni Statius Valens, qui ont écrit toute la Vie de Trajan, n’y ont mentionné rien de semblable. Tandis que Septimius, Acholius, Encolpius, et les autres historiens de la Vie d’Alexandre, y ont admis ce fait. Je l’ai également rapporté, pour montrer que souvent on a tort de s’en tenir au dire du vulgaire plutôt qu’à l’histoire, qui se fonde sur des documents plus certains que des bruits populaires.

XLIX. Jamais il ne permit qu’on vendît les charges emportant droit de glaive : « Car, disait-il, il faut que celui qui achète vende à son tour. Je ne souffrirai jamais les trafiquants de magistratures, Si je les souffrais, je ne pourrais plus les condamner ; car j’aurais honte de punir un homme pour avoir vendu ce qu’il aurait acheté. » Il voulut que les pontifes les quindécimvirs et les augures soient créés par lettres patentes, et prennent rang au sénat. Dexippe prétend qu’il avait épousé la fille d’un certain Martianus, auquel il avait donné le titre de César ; mais qu’ayant découvert que ce Martianus avait conspiré contre sa vie, il le fit mourir lui-même et répudia sa fille. Le même prétend aussi qu’Antonin Héliogabale était son oncle paternel, et non le fils d’une sœur de sa mère. Les chrétiens s’étant établis dans un lieu qui avait été public, et les cabaretiers réclamant ce lieu comme leur étant dû, il décida « qu’il valait mieux que la divinité y fût honorée, n’importe de quelle manière, que de le donner aux cabaretiers. »

L. Tel était ce vertueux empereur, aussi grand pendant la paix que pendant la guerre, quand il partit pour l’expédition des Parthes : il établit parmi ses troupes une discipline si sévère, il se fit tellement respecter, qu’on eût dit le passage d’un sénat plutôt que celui d’une armée. Partout où traversaient les légions, les tribuns se montraient réservés, les centurions modestes, les soldats aimables ; Alexandre lui-même, pour tant et de si grands bienfaits, était regardé comme un dieu par les habitants des provinces. Les soldats eux-mêmes aimaient ce jeune empereur à l’égal d’un frère, d’un fils, d’un père. Ils étaient vêtus proprement, chaussés avec une certaine élégance, pourvus d’armes brillantes, de chevaux même, de selles et de mors bien façonnés ; il suffisait, de voir l’armée d’Alexandre pour concevoir une haute idée de la république romaine. Enfin il mettait tous ses soins à paraître digne du nom d’Alexandre, et même à surpasser le roi des Macédoniens. Il disait qu’un Alexandre romain devait laisser loin derrière lui un Alexandre de Macédoine. Il s’était fait une garde d’argyraspides et une de chrysaspides ; il avait créé aussi une phalange de trente mille hommes qu’il appela phalangiaires, et qui l’aida beaucoup dans la guerre qu’il porta chez les Perses : elle était formée de six légions de mêmes armes ; mais une paye plus haute lui fut accordée après l’expédition de Perse.

LI. Il fit hommage aux temples de présents dignes d’un roi ; il vendit des pierres précieuses qui lui avaient été offertes, pensant qu’il ne convenait qu’à des femmes de posséder des pierreries, qu’un homme ne peut porter, et qu’on ne peut offrir à des soldats. Un lieutenant lui ayant fait don, pour son épouse, de deux perles d’un grand poids et d’une grosseur extraordinaire, il les mit en vente : ne trouvant pas d’acquéreur pour un objet si rare, afin d’éviter qu’un mauvais exemple ne fût donné par l’impératrice, si elle les gardait pour son usage, il les consacra à Vénus comme pendants d’oreilles. Il eut beaucoup de déférence pour les conseils d’Ulpien, malgré sa mère, qui lui fut contraire d’abord, mais lui témoigna depuis sa satisfaction. Il le défendit même plus d’une fois de la colère des soldats, en jetant sur lui la pourpre impériale. Si en effet il fut grand empereur, c’est qu’il se laissa guider par Ulpien dans le gouvernement de la république. En campagne et dans les expéditions, il déjeunait et dînait dans des pavillons découverts, où, sous les yeux de tous, et au milieu de la joie générale, il prenait la même nourriture que le soldat. Il parcourait autant que possible toutes les tentes, et ne souffrait pas que personne quittât les drapeaux. Si quelqu’un s’écartait de la route pour faire du dégât sur les possessions voisines, il lui faisait infliger sous ses yeux ou la peine du bâton, ou celle des verges, ou la dégradation, suivant la nature de la propriété endommagée ; ou si le coupable, par sa dignité, se trouvait au-dessus de toutes ces peines, il le réprimandait vertement, et lui disait : « Seriez-vous aise qu’on fît sur vos terres ce que vous faites sur celles des autres ? »Très souvent il répétait à haute voix ces paroles qu’il avait entendues et retenues des juifs ou des chrétiens, et qu’il faisait proclamer par un héraut toutes les fois qu’il punissait quelqu’un : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qui vous soit fait. » II aimait tellement cette sentence, qu’il la fit inscrire dans son palais et sur les édifices publics.

LII. Ayant appris qu’un soldat avait injurié une vieille femme, il le raya des rôles de l’armée, et le donna comme esclave à cette femme, pour qu’il la nourrît de son état de charpentier. Les autres soldats témoignant là-dessus du mécontentement, il les persuada tous de supporter avec calme cette punition qu’il avait infligée, et les soumit par la crainte. Quelque dur et rigide qu’il ait été, son règne fut qualifié de non sanglant, parce qu’il ne fit mourir aucun sénateur, comme le rapporte l’écrivain grec Herodianus dans l’histoire de son époque. Mais il fut d’une telle sévérité envers les soldats, que souvent il licencia des légions entières, traitant les soldats de citoyens : et jamais l’armée ne l’intimida, parce qu’on ne pouvait pas lui reprocher que jamais les tribuns ni les généraux eussent rien détourné de la paye des soldats. « Le soldat, disait-il, ne reste soumis qu’autant qu’il est vêtu, arme, chaussé, bien nourri, et qu’il a quelque argent dans sa ceinture. » Vient-il à éprouver la misère et le besoin, réduit au désespoir, il se sert des armes qu’il porte. Alexandre abolit l’usage des appariteurs : les tribuns et les généraux durent prendre des soldats pour marcher devant eux. Ainsi il décida que le tribun marcherait précédé de quatre soldats, le général de six, le lieutenant de dix, qui rentreraient ensuite dans leurs habitations.

LIII. Pour donner un exemple de sa sévérité, j’ai cru devoir insérer ici une harangue militaire qui nous montrera sa manière d’agir à l’égard du soldat. Étant venu à Antioche, et ayant eu connaissance que ses soldats se baignaient comme les femmes et se livraient au libertinage, il les fit saisir tous et jeter dans les fers. À cette nouvelle, une sédition s’éleva dans la légion dont faisaient partie les prisonniers. Alors il monta sur son tribunal, et là, entoure de gardes armés, il se fit amener les coupables chargés de chaînes, et s’exprima ainsi : « Compagnons d’armes, si la conduite de vos camarades excite votre indignation, la discipline de nos ancêtres est la pour soutenir la république : si cette discipline se perdait, nous perdrions du même coup l’empire et le nom romain. Car ne croyez pas qu’on fera sous notre règne ce qui s’est pratiqué naguère sous cet être impur indigne du nom d’homme. Des soldats romains, vos camarades, qui ont partagé ma tente et mes fatigues, se livrent à l’amour, boivent, se baignent, vivent à la manière des Grecs : c’est un abus que je ne souffrirai pas plus longtemps ; je vais les livrer au dernier supplice. » Ici cris et tumulte ; Alexandre reprend : « Contenez donc ces clameurs ; c’est en guerre contre l’ennemi, qu’il faut les faire entendre, et non contre votre empereur : sans doute vos instructeurs vous ont appris à émettre de tels cris contre les Sarmates, les Germains et les Perses, et non contre celui qui vous donne les vivres prélevés sur les provinces, et de qui vous recevez vos vêtements et la paye. Encore une fois, contenez ces cris farouches ; réservez-les pour les guerres et les champs de bataille, si vous ne voulez pas qu’aujourd’hui même d’un seul mot de ma bouche je vous renvoie comme de simples citoyens romains : que dis-je citoyens ? vous ne seriez pas même dignes de ce nom ; tout au plus feriez-vous partie de la populace de Rome, si vous méconnaissez les droits de la république romaine. »

LIV. Comme le murmure augmentait, et que les soldats menaçaient même de leurs armes : « Abaissez donc ces bras, dit-il, pour ne les lever que sur les ennemis, si vous avez du courage. Toutes ces démonstrations ne m’épouvantent pas ; et en vous rendant coupables du meurtre d’un homme, vous ne sauriez échapper à la république, au sénat et au peuple romain, qui me vengeraient de vous. » Comme le tumulte et les murmures n’en continuaient pas moins, il s’écria : « Citoyens, retirez-vous, et déposez les armes. » Chose inouïe ! on les vit déposer à l’instant leurs armes, se dépouiller de leurs casaques militaires, et se retirer non plus au camp, mais en différentes hôtelleries. On comprit alors tout ce que pouvait la sévérité d’Alexandre. Les gardes et les soldats qui s’étaient groupés autour de lui reportèrent les drapeaux dans le camp, et le peuple recueillit les armes et les porta au palais. Cependant, cédant après trente jours aux prières qui lui furent faites, cette même légion qu’il licencia alors, l’empereur la rétablit avant de se mettre en route pour l’expédition de Perse, et il lui dut en grande partie sa victoire. Les tribuns seuls furent punis de mort, parce qu’il attribuait à leur négligence le dérangement des soldats près de Daphné, et à leur coupable indulgence le soulèvement de l’armée.

LV. Parti de là en grand appareil pour la Perse, Alexandre vainquit le puissant roi Artaxerxés : il fallait Ie voir se porter aux ailes de son armée, encourager ses troupes, s’exposer aux traits de l’ennemi, payer lui-même de sa personne, et par sa parole inspirer l’amour de la gloire à chaque soldat en particulier. Enfin, après avoir défait et mis en fuite un si grand roi, qui s’était présenté au combat avec sept cents éléphants, dix-huit cents chars armés de faux, plusieurs milliers de chevaux, il s’en retourna à Antioche et enrichit son armée du butin enlevé sur les Perses. Il avait autorisé les tribuns, les généraux, et les soldats eux-mêmes, à garder pour eux ce qu’ils avaient pris dans les bourgs. Alors, pour la première fois, on vit des Perses esclaves des Romains. Mais comme les rois perses regardent comme indigne d’eux qu’aucun de leurs sujets reste dans l’esclavage, Alexandre les rendit moyennant rançon, et le prix qu’il en retira, ou il le donna à ceux qui avaient fait les prisonniers, ou il le versa dans le trésor public.

LVI. Ensuite il vint à Rome, où, après un triomphe des plus magnifiques, il se rendit au sénat et prononça le discours suivant :

EXTRAIT DES ACTES DU SÉNAT, DU 25 SEPTEMBRE.

« Pères conscrits, nous avons vaincu les Perses. Il n’est pas besoin de longs discours : sachez seulement quelles étaient leurs armes, quel était leur appareil de guerre. D’abord sept cents éléphants, chargés de tours avec leurs archers et un arsenal de flèches. Nous en avons pris trois cents ; deux cents sont restés sur la place : nous en avons amené dix-huit. Mille chars armés de faux : nous eussions pu en amener deux cents, dont les animaux ont été tués ; mais, comme ici l’on eût pu craindre la fraude, nous n’avons pas cru devoir le faire. Nous avons mis en fuite cent vingt mille cavaliers ; nous avons tué dix mille cuirassiers, qu’ils appellent clibanaires. Nous avons distribué leurs armes à nos soldats. Nous avons fait grand nombre de prisonniers que nous avons vendus. Nous sommes rentrés en possession des terres interfluviennes, ou Mésopotamie, qu’avait laissé enlever ce monstre impur. Enfin nous avons défait et mis en fuite Artaxerxés, ce roi si puissant et de nom et d’effet : la Perse l’a vu quitter son territoire en fugitif, et les pays que traversèrent jadis nos étendards, il les a parcourus lui-même après avoir abandonné les siens. Voilà, pères conscrits, ce que nous avons fait. L’éloquence est ici superflue : nos soldats reviennent riches ; au sein de la victoire, personne n’a souffert des travaux de la guerre. C’est à vous maintenant qu’il appartient de décréter des prières publiques, pour que nous ne paraissions pas ingrats envers les dieux. »

ACCLAMATION DU SÉNAT.

« Alexandre Auguste, que Ies dieux te conservent ! Grand Persique, que les dieux conservent tes jours ! Tu es vraiment Parthique, vraiment Persique. Nous aussi, nous voyons tes trophées, nous sommes témoins de tes victoires : honneur au jeune empereur, au père de la patrie, au grand pontife ! Nous comptons sur toi pour vaincre les Germains ; par toi nous espérons la victoire en tous lieux : la victoire est bien due à celui qui sait conduire les soldats ; il enrichit le sénat, il enrichi l’armée, il enrichit le peuple romain. »

LVII. Après la séance du sénat, il monta au Capitole, où, ayant fait un sacrifice aux dieux, et placé dans le temple les tuniques prises sur les Perses, il parla ainsi : « Citoyens, nous avons vaincu les Perses ; nous avons ramené nos soldats chargés de richesses ; nous vous promettons le congiaire. Demain, vous aurez les jeux Persiques. » Ce que nous venons de rapporter, nous l’avons recueilli dans les annales, et extrait d’un grand nombre d’historiens. Quelques-uns cependant prétendent que, trahi par un de ses esclaves, Alexandre n’a pas vaincu le grand roi, et que, pour n’être pas vaincu lui-même, il prit la fuite. Pour peu qu’on ait lu l’histoire, on doit voir, à n’en pas douter, que ce récit est en opposition avec le sentiment du plus grand nombre. Car c’est l’historien Herodianus, qui, contre l’opinion la plus accréditée, a le premier écrit que l’armée d’Alexandre avait péri de faim, de froid et de maladie.

Ensuite, brillant d’une immense auréole de gloire accompagné du sénat, de l’ordre des chevaliers et de tout le peuple, où se voyaient pêle-mêle les femmes et les enfants, mais surtout les femmes des soldats, il monta à pied a son palais, suivi du char triomphal traîné par quatre éléphants. Élevé sur les bras de la multitude, à peine pendant quatre heures lui fut-il permis de toucher la terre, et de tous côtés l’on n’entendait que ce cri : « Rome est sauvée, nous avons encore notre Alexandre. » Le lendemain eurent lieu les jeux du Cirque et les représentations du théâtre ; puis il donna le congiaire au peuple de Rome. Enfin, à l’exemple d’Antonin, qui avait institué des Faustiniennes, il enrôla, lui, de jeunes filles et de jeunes garçons, et institua ainsi non seulement des Mamméennes, mais encore des Mamméens.

LVIII. II fut également heureux par ses lieutenants, Furius Celsus dans la Mauritanie Tingitane, Varius Macrin, son parent, dans l’Illyrie, et Junius Palmatus en Arménie : de toutes parts on lui apportait des lettres ornées de laurier, et après leur lecture au sénat et devant le peuple, il fut décoré des noms les plus glorieux. On décerna les ornements consulaires à ceux qui avaient bien géré les affaires de la république ; on y ajouta des sacerdoces et des possessions de terres pour ceux qui étaient pauvres et déjà avancés en âge. Il donna à ses amis des captifs de diverses nations, qui par leur enfance ou leur jeunesse promettaient quelque avantage. Si pourtant dans le nombre il s’en trouvait de famille noble ou même de sang royal, il leur donnait un rang dans l’armée, mais un rang peu élevé. Il donna à ceux des généraux et des soldats qui habitaient les frontières les terres prises sur l’ennemi ; de manière qu’elles devaient leur appartenir en propre, si leurs héritiers servaient dans l’armée, et ne jamais tomber entre Ies mains de simples particuliers. II disait qu’ils veilleraient plus attentivement à la défense de champs qui seraient les leurs. Et afin qu’ils pussent cultiver ce qu’ils avaient reçu, et pour éviter que le besoin ou la vieillesse fissent abandonner des terres si voisines des barbares, ce qu’il eût regardé comme une chose honteuse, il y ajouta les esclaves et les animaux nécessaires.

LIX. Après avoir ainsi tout disposé, Alexandre, aimé jusqu’à l’adoration du peuple et du sénat, partit pour la guerre de Germanie ; tous espéraient qu’il remporterait la victoire, et tous pourtant le laissaient partir à regret : aussi Rome entière l’accompagna l’espace de cent cinquante milles. Ce qui blessait la république et l’empereur lui-même, c’était que la Gaule fût en proie aux dévastations des Germains ; ils rougissaient surtout de voir les Parthes, cette nation qui toujours était restée soumise aux empereurs, même les plus faibles, les Parthes, tout vaincus qu’ils étaient, menacer encore l’empire romain. Il marcha donc à grandes journées, et les soldats ne pouvaient contenir leur joie. Arrivé dans la Gaule, il trouva des légions séditieuses, qu’il ordonna de licencier. Mais les Gaulois, ces esprits toujours intraitables, et qui causèrent souvent de graves soucis aux empereurs, regrettant le passé, ne purent supporter dans Alexandre une sévérité que leur faisait paraître d’autant plus excessive la lâche condescendance d’Héliogabale. Il se trouvait donc avec un petit nombre des siens, dans un bourg des Gaules, d’autres disent de Bretagne, appelé Sicila, quand il fut assassiné, non par suite d’une conspiration générale, mais dans un guet-apens de quelques soldats, de ceux qu’autrefois Héliogabale avait gratifiés de ses libéralités, et pour qui la sévérité était chose intolérable dans un prince. Beaucoup d’auteurs disent qu’il fut tué par des recrues envoyées par Maximin, à qui elles avaient été confiées pour les exercer au métier des armes. D’autres pensent différemment. Le fait est qu’il fut tué par des soldats qui l’outragèrent lui, comme un enfant, et sa mère comme une femme avare et cupide.

LX. Alexandre régna treize ans neuf jours. Il vécut vingt-neuf ans trois mois sept jours. Il agit toujours d’après l’avis de sa mère, et fut tué avec elle. Voici les présages de sa mort. Comme il célébrait par un sacrifice le jour de sa naissance, la victime blessée s’enfuit, et comme il n’assistait qu’en simple citoyen et mêlé parmi le peuple, elle ensanglanta la robe blanche dont il était vêtu. Un laurier énorme et antique, qui était dans le palais d’une ville d’où il partait pour aller à la guerre, tomba subitement tout entier. Trois figuiers, de ceux qui produisent les figues dites alexandrines, et après lesquels on avait fixé les tentes impériales, tombèrent subitement en avant de la sienne. Pendant qu’il était en marche, une dryade lui cria en langage gaulois ; « Va, n’attends pas la victoire, méfie-toi de tes soldats. » Monté sur son tribunal pour haranguer les troupes, au lieu de dire des paroles de bon augure, il commença par celles-ci : « Le massacre de l’empereur Héliogabale. » On regarda comme un présage que, sur le point de partir pour la guerre, il eût employé des termes funestes dans une allocution aux soldats. Mais il méprisa souverainement toutes ces observations ; il partit, et, arrivé à l’endroit que nous avons dit, il périt de la manière suivante.

LXI. Il avait déjeuné ce jour-là en public, c’est-à-dire sous pavillons découverts, comme de coutume ; après s’être nourri des mêmes aliments que les soldats (car les soldats qui visitèrent la tente ne trouvèrent rien autre chose), il prenait quelque repos, vers la septième heure du jour, quand un des Germains, qui faisait l’office de bouffon, entra ; tout le monde dormait. Alexandre seul, à moitié endormi, le voyant : « Que veux-tu, camarade ? lui dit-il ; apportes-tu des nouvelles de l’ennemi ? » Ce malheureux, frappé de terreur, et croyant sa perte certaine pour être entré brusquement dans la tente du prince, alla trouver ses camarades, et les exhorta à se défaire d’un prince trop rigide. Ceux-ci aussitôt entrent, tout armés, et, supérieurs en nombre, égorgent les gardes qui faisaient résistance quoique sans armes, et frappèrent l’empereur lui-même de plusieurs coups. Quelques auteurs prétendent que rien absolument n’avait été dit, que seulement les soldats avaient crié : « Sors, retire-toi ; » et qu’ainsi avait été assassiné cet excellent jeune homme... Mais toutes les forces militaires que Maximin conduisit depuis en Germanie, et qui se composaient principalement d’Arméniens, d’Osdroènes, de Parthes, et de toutes sortes de nations, c’est Alexandre qui les avait réunies.

LXII. Le mépris d’Alexandre pour la mort est bien prouvé par la rigueur avec laquelle il traita toujours le soldat ; mais voici ce qui le rend encore plus évident : l’astrologue Thrasybule, qui vivait dans son intimité, lui ayant dit qu’il ne pouvait éviter de périr par le fer des barbares, il s’en réjouit tout d’abord, pensant que la mort qui l’attendait serait digne d’un guerrier et d’un empereur. Ensuite il expliqua et démontra que les plus grands hommes avaient péri de mort violente : il cita Alexandre lui-même, dont il portait le nom, Pompée, César, Démosthène, Cicéron, et autres personnages célèbres, dont la fin fut tragique. Il avait un tel orgueil qu’il se croyait comparable aux dieux, s’il lui arrivait de périr en combattant ; mais l’événement ne répondit pas à ses espérances. C’est bien, il est vrai, un glaive barbare qui trancha ses jours, c’est bien la main d’un bouffon barbare qui le frappa ; on était en guerre, mais ce n’est pas à la guerre même qu’il périt.

LXIII. La mort d’Alexandre causa de vifs regrets aux soldats, à ceux même qui naguère avaient éprouvé les effets de sa sévérité : ils massacrèrent les auteurs de ce meurtre. Le peuple de Rome, le sénat tout entier et toutes les provinces ne reçurent jamais nouvelle avec plus de tristesse et d’amertume : d’autant plus que I’âpreté et la rudesse de Maximin, homme élevé dans les camps, et qui conjointement avec son fils avait obtenu l’empire après Alexandre, semblaient leur annoncer des destins plus cruels. Le sénat mit Alexandre au nombre des dieux. Un cénotaphe lui fut élevé dans la Gaule, et un tombeau magnifique dans Rome. On lui donna des prêtres qui furent appelés Alexandrins : on établit aussi, en son nom et en celui de sa mère, une fête qui, encore aujourd’hui, se célèbre très religieusement à Rome le jour anniversaire de sa naissance. Certains auteurs ont donné pour cause du meurtre de ce prince, que, sa mère abandonnant la guerre de Germanie pour aller étaler son luxe en Orient, l’armée en conçut un vif dépit. Mais c’est une invention des partisans de Maximin, qui ne voulurent pas que le meilleur des princes partit avoir été assassiné par son ami, contre tous les droits divins et humains.

LXIV. Jusqu’ici l’empire romain avait été gouverné par des princes qui conservaient assez longtemps la puissance ; mais de ceux qui, après Alexandre, usurpèrent le pouvoir à l’envi, les uns régnèrent six mois, les autres un an, la plupart deux ans, trois ans au plus, jusqu’à ces princes qui étendirent plus loin leur puissance, je veux dire Aurélien et ses successeurs, dont nous écrirons l’histoire telle que nous pourrons la recueillir, s’il nous est donné de vivre assez pour cela. On a reproché à Alexandre de ne pas vouloir qu’on rappelât son origine syrienne, d’aimer l’or, d’être très soupçonneux, d’avoir créé une multitude d’impôts, de vouloir passer pour Ie véritable grand Alexandre, d’être trop sévère à l’égard des soldats, de se mêler des affaires des particuliers : toutes innovations introduites par lui dans la république. La plupart des auteurs ont écrit que ce fut des soldats et non du sénat qu’il reçut le titre de César ; mais ils sont mal informés ; ils nient aussi qu’il ait été cousin d’Héliogabale : mais tous ces écrivains se rangeraient à notre avis, s’ils lisaient les historiens du temps, et surtout Acholius, qui a décrit les campagnes de ce prince.

LXV. Vous me demandez souvent, grand Constantin, ce qui a pu d’un homme étranger, d’un Syrien, faire un si bon prince, quand on en compte tant d’autres nés à Rome même ou sortis des provinces de l’empire, qui furent vicieux, impudiques, cruels, abjects, injustes, esclaves de toutes les passions. D’abord, pour ce qui regarde les bons, je puis vous dire ce que j’en pense : c’est que la nature, notre mère, toujours la même en tous lieux, a pu faire naître celui-ci vertueux ; puis, que la crainte qu’inspirait l’exemple du mauvais prince qui venait d’être mis à mort, a pu mettre le comble à sa bonté naturelle. Mais puisqu’il faut que je vous déclare la vérité, je ferai part à Votre Clémence et à Votre Piété de ce que j’ai recueilli dans mes lectures. Vous savez, pour l’avoir lu dans Marius Maximus, « qu’un État est meilleur et plus sûr, quand le prince est mauvais, que lorsque ce sont les amis du prince qui sont méchants : car on peut espérer voir un méchant unique appelé à de meilleurs principes par les bons en grand nombre ; mais si c’est le nombre des méchants qui l’emporte, quel moyen reste-t-il à un homme isolé, quelque bon qu’il puisse être, pour leur résister ? Et c’est la pensée d’Homulus quand il disait à Trajan lui-même que Domitien fut bien mauvais, mais que du moins il eut des amis vertueux ; et que d’autant plus grande fut la haine qu’on voua à ceux qui avaient confié les intérêts de la république aux hommes les plus corrompus de mœurs : car on supporte plus volontiers un seul méchant que plusieurs.

LXVI. Mais, pour en revenir à notre sujet, Alexandre fut par lui-même un prince excellent ; car, chose que n’eût pas faite un méchant homme, il suivit les conseils d’une excellente mère, et pourtant il avait autour de lui des amis purs et respectables, étrangers aux vices, aux concussions, à l’esprit de parti, à la ruse, incapables de s’associer à des projets injustes, amis des gens de bien ; ce n’étaient pas des débauchés, des hommes sanguinaires ; ils ne cherchaient pas à le circonvenir ; ils ne tournaient pas ses bonnes actions en ridicule, ils ne l’eussent pas mené comme un insensé : mais c’étaient des personnages saints, vénérables, réservés, religieux, attachés sincèrement à leur prince, qui ne se seraient pas permis de rire à ses dépens, comme ils ne voulaient pas eux-mêmes servir de risée ; incapables de vénalité, de mensonge, de feinte ; qui jamais n’avaient abusé de l’estime de leur maître : en un mot qui l’aimaient. Ajoutez à cela que jamais à ses conseils ni à aucun emploi il n’admit les eunuques, cette race d’hommes qui, a eux seuls, perdent les princes, en voulant les faire vivre à la manière des peuples et des rois de la Perse ; qui détachent insensiblement un prince de l’affection de son peuple et de ses amis : qui, chargés de recevoir ou de porter des réponses, les rendent infidèlement, et, séquestrant le prince, arrangent tant de manière à ce qu’il ignore ce qui se passe. Sa maxime favorite était celle-ci : « Je ne souffrirai pas que des esclaves achetés à prix d’argent puissent décider de la vie des préfets, des consuls, des sénateurs. »

LXVII. Je sais, grand Constantin, ce qu’on risque à dire de telles choses à un empereur qui s’est livré à ces sortes de gens ; mais heureusement la république n’a rien à craindre, puisque vous avez compris tout le mal qu’on pouvait attendre de pareils fléaux, et comment ils se rendent maîtres des princes, et que vous les méprisez au point de ne pas permettre qu’ils portent la chlamyde, et de ne les employer qu’aux plus bas services de votre maison. Ce qui fait le plus d’honneur à Alexandre, c’est que jamais il n’admit personne seul avec lui dans son palais, excepté le préfet de Rome, et c’était Ulpien ; et qu’il ne laissa personne faire trafic de ses faveurs, ou lui parler mal des autres : témoin la mort de Turinus, qui l’avait plusieurs fois vendu comme sot et insensé. Bien plus, si parmi ses parents ou ses amis Alexandre trouvait des gens de mauvaises mœurs, il les punissait ; à moins qu’une amitié ou une liaison trop ancienne ne permît pas tant de sévérité ; alors il les éloignait en disant : « L’amour de la république entière me dédommagera bien de leur amitié. »

LXVIIl. Et afin que vous sachiez quels furent les hommes qu’il admit à son conseil, c’étaient Fabius Sabinus, fils de l’illustre Sabinus, et qui fut le Caton de son siècle ; Domitius Ulpianus, savant jurisconsulte ; Titius Gordianius, père de l’empereur Gordien, et lui-même personnage très distingué ; Julius Paulus, savant jurisconsulte ; Claudius Venatus, orateur très distingué ; Pomponius, savant jurisconsulte ; Alphenus, Aphricanus, Florentinus, Martianus, Callistrate, Hermogène, Venuleius, Triphonius, Metianus, Celse, Proculus, Modestinus, tous professeurs de droit, et disciples du célèbre Papinien ; tels furent les amis et les compagnons de l’empereur Alexandre, comme l’ont écrit Acholius et Marius Maximus. Je citerai encore Catilius Severus, son parent, homme du plus profond savoir ; Elius Serenianus, des mœurs les plus austères ; Quintilius Marcellus, au-dessus duquel l’histoire ne met personne pour la vertu. Avec tant et de tels personnages, que pouvait-il se faire, que pouvait-il se penser de mauvais, puisque toutes leurs pensées se concentraient vers le bien ? La tourbe des méchants qui entouraient Alexandre dans les premiers jours de son règne avait voulu éloigner ces gens de bien ; mais, par la prudence du jeune prince, la pure amitié qui l’unissait à eux grandit et se fortifia : les méchants furent mis à mort ou exilés. Voilà les hommes qui ont fait de leur empereur un bon prince ; comme les amis pervers ont infecté de leurs vices d’autres empereurs romains de naissance, et les ont livrés au mépris de la postérité.